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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 22:55
Roman par Polanski

Il y a un peu plus de trente ans, en 1984, Robert Laffont éditait une autobiographie de Roman Polanski, écrite à chaud, alors que tous [ses] souvenirs étaient encore frais et précis. Aujourd'hui, ce livre, Roman par Polanski, est réédité par Fayard, avec un épilogue du 15 novembre 2015. Si les journalistes qui ont dégoisé sur lui en 2009 l'avaient lu, ils auraient évité de dire bien des contre-vérités.

 

Pour ceux qui aiment le cinéma de ce Franco-polonais d'origine juive, c'est un livre important. Il permet de connaître l'homme qu'il a été pendant les cinquante premières années de sa vie (dont il convient de relever quelques traits marquants) et qu'il n'est plus aujourd'hui, même s'il a continué à faire le même métier: On dirait que mon histoire a été écrite par quelqu'un d'autre, quelqu'un, de surcroît, que j'ai à peine connu.

 

En effet, il y a un avant et un après ce livre, et c'est dû à une rencontre personnelle qui a changé sa vie au moment de sa publication: Mon livre n'était pas encore sorti des presses lorsque mon directeur de casting , Dominique Besnehard, me présenta Emmanuelle Seigner . C'est certainement le plus beau coup de casting de sa carrière. Aujourd'hui, Emmanuelle et moi sommes toujours ensemble, mariés, heureux parents d'une fille et d'un garçon.

 

Roman Polanski  s'était marié en 1958 avec Barbara Kwiatkowska et avait divorcé en 1961. Il s'était marié en 1968 avec Sharon Tate, mais celle-ci, enceinte de lui, avait été assassinée en 1969 par la "famille" de Charles Manson. Ce troisième mariage, qui date de 1989, est donc le bon, bien qu'Emmanuelle soit de trente-trois ans sa cadette et bien qu'il ait été mis à rude épreuve en 2009.

 

Né en 1933 à Paris, Roman Polanski retourne en Pologne avec ses parents à l'âge de trois ans. Il n'en a donc que six quand son pays est envahi par les Allemands d'un côté et par les Russes de l'autre, et il en a douze à l'issue de la guerre. Sa mère est enceinte quand elle est déportée par les nazis, et ne reviendra jamais du camp d'Auschwitz, tandis que son père sera rescapé de celui de Mauthausen.

 

Pendant la guerre, les films, qu'il voit avec son argent de poche, deviennent pour lui une obsession: J'adorais le rectangle lumineux de l'écran, le faisceau qui perçait l'obscurité depuis la cabine du projectionniste, la synchronisation miraculeuse du son et de l'image et jusqu'à l'odeur poussiéreuse des fauteuils basculants. Mais plus que tout encore me fascinait le mécanisme du procédé.

 

Après la guerre, à treize ans, il se découvre un talent naturel, lors d'un camp d'été de boys-scouts où il interprète avec succès, en déclenchant des rires ravis, un morceau traditionnel en patois montagnard: Mon sketch n'était pas terminé que je savais déjà que c'était là ce que je désirais faire toute ma vie: jouer la comédie devant un public, le faire rire, mériter d'être au centre de tous les regards.

 

Il lit toutes les pièces de Shakespeare (traduites en polonais). Il passe le concours de l'école d'art dramatique de Cracovie:

Le vice-recteur Wlozimierz Tecza m'apprit que j'avais été recalé en raison de ma petite taille [il mesure 1 m 65]: il n'existait pas assez de rôles pour les gens de mon gabarit.

- Seulement si l'on mesure le talent en centimètres, répliquai-je.

 

Après avoir suivi l'Ecole nationale de cinéma de Lodz et réalisé son premier long métrage Le couteau dans l'eau, il se rend à Paris pour poursuivre sa carrière de cinéaste. Lui, qui contrairement à nombre de ses anciennes connaissances n'a pas versé une larme à la mort de Staline, peut constater sur place: Même la rue de Charonne et son quartier populaire et pauvre aux yeux des Parisiens me parurent d'une prospérité infinie.

 

Perfectionniste, il réalise des films de qualité, mais que ce soit sous le capitalisme ou le communisme, avec un gros budget ou un petit, les maîtres réagissent de la même façon quand un réalisateur prend du retard sur son plan de tournage. C'est-à-dire qu'ils se lamentent, qu'ils font pression et qu'ils le harcèlent, même s'ils admirent les rushes qu'il leur a donnés à voir, parce qu'en attendant les compteurs tournent.

 

Sa vie personnelle est vagabonde jusqu'à ce qu'il rencontre Sharon Tate: J'ai toujours eu le sentiment que, pour éviter la souffrance, le plus simple est encore d'éviter tout engagement profond. Le danger, l'insécurité, sont inhérents à toute relation - je sais que tout attachement affectif comporte un risque de chagrin. Même la possession d'un chien est une invitation à la tristesse puisque la durée respective de l'existence humaine et canine rend la séparation inéluctable.

 

Avec Sharon tout change: Sharon était plus qu'un visage adorable et une silhouette séduisante. Elle m'enchantait par sa perpétuelle bonne humeur, sa nature enjouée et généreuse, l'amour qu'elle vouait aux hommes et aux animaux - à la vie elle-même. Les femmes trop démonstratives, trop pleines de sollicitude, m'avaient toujours mis mal à l'aise, mais Sharon avait tout naturellement trouvé l'équilibre parfait entre l'affection et le tendre souci.

 

Quand Sharon est assassinée à Los Angeles, il se trouve à Paris. Les médias se branchent sur les pires ragots de Hollywood et commencent à produire toutes sortes d'allusions à des orgies, des drogues-parties, et des pratiques de magie noire . C'est complètement faux mais Newsweek ou Time  ne sont pas de reste: L'art de salir sans affirmer par la seule insinuation était utilisé en abondance. Quand la vérité éclate enfin, pas d'excuses: Le mal fait pendant les premiers jours qui suivirent les meurtres n'a pas été réparé.

 

Quand, en 1977, Roman Polanski est accusé de viol sur une mineure d'un peu moins de 14 ans, la meute se déchaîne. Il raconte sa version des faits qui n'a rien à voir avec un viol et tout à voir avec des rapports sexuels illicites et reconnaît: Voilà que pour un instant de plaisir insouciant, j'avais mis en danger ma liberté et mon avenir dans le pays qui comptait le plus pour moi. En tout cas ce qu'il révèle sur la justice américaine, aussi bien dans son autobiographie de 1984 que dans son épilogue de 2015, n'est pas à l'honneur de celle-ci.

 

Ce qu'il dit de la Pologne de l'été 1981 est révélateur et pas seulement de la Pologne d'alors: A presque tous les niveaux de la société, la prodigieuse aspiration à l'instauration d'un système de libre entreprise allait de pair avec une totale ignorance de ce qu'implique un tel système et avec une profonde dépendance à l'égard de l'Etat providence, même affligé de l'effarante inefficacité de sa version polonaise. Les Polonais avaient été conditionnés à attendre de l'Etat qu'il leur fournît des emplois, des logements, le téléphone, le service de santé et tout le reste...

 

A la fin de son autobiographie Roman Polanski écrit: On a répandu sur mon compte tant d'inexactitudes, de malentendus et de véritables calomnies que les gens qui ne me connaissent pas se font une idée entièrement fausse de ma personnalité. La rumeur publique, désormais amplifiée par l'énorme puissance des médias, vous crée une image qui s'attache à vous à jamais - une espèce de caricature qui passe pour la réalité. Je sais ce que je suis, ce que j'ai fait, et ce que je n'ai pas fait. Ce qui s'est passé et ce qui se passe.

 

Il y aura toujours des gens, disait-il alors, qui préféreront la caricature à la réalité: Ma foi tant pis, je leur aurai fourni des matériaux différents. Il disait aussi - c'était la première phrase du livre: Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, la frontière entre le réel et l'imaginaire a toujours été désespérément brouillée. Aujourd'hui elle ne lui apparaît pas aussi trouble: Sans doute parce qu'aujourd'hui je préfère ma réalité. Et parce que l'imaginaire a pris la forme la plus insidieuse qui soit, celle du mensonge:

 

Ayant troublé le contour des faits, le passage des années leur substitua, couche après couche, une "légende noire". Personne ou presque n'interroge plus la réalité, si éloignée et complexe; on lui préfère la fiction romanesque, ivre de mots qui frappent et de couleurs crues. Vrai, ou pas vrai, on s'en fiche: pourvu que ce soit plus bref et plus sexy que les faits.

 

C'est en quelque sorte le Roman de Roman...

 

Francis Richard

 

Roman par Polanski, 510 pages, Fayard

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Published by Francis Richard - dans Cinéma
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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