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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 23:55
Carabas, de Jacques Chessex

Quand j'avais 20 ans, je souhaitais rencontrer Jacques Chessex dont j'avais lu avec enthousiasme Portrait des Vaudois et surtout Carabas et m'entretenir avec lui pour le compte d'une revue d'étudiants de Neuchâtel. Malheureusement je devais faire chou blanc à mon premier appel téléphonique. Après avoir demandé à Pierre Favre, ami commun, alors Directeur de Publicitas, d'intervenir, je me suis fait jeter encore plus vivement lors d'un deuxième appel. Deux années plus tard je devais apercevoir l'ogre au Café romand, place Saint François, à Lausanne. D'une timidité maladive je n'ai pas osé aborder le récent lauréat du prix Goncourt. Mais je garde encore aujourd'hui l'image d'un homme massif à la moustache inoubliable.

 

Ce texte je l'ai écrit le soir du 12 octobre 2009, après m'être incliné sur la dépouille de Jacques Chessex pendant la pause de midi. Je n'aurai jamais été aussi proche de son corps que ce jour-là. Autrement que par ses livres, je ne l'aurai pas vraiment connu de son vivant, ne m'étant pas soûlé avec lui...

 

Dans le vin, écrit-il, dans le vin surtout, je n'ai jamais cherché qu'à m'enfoncer en moi-même, à m'habituer mieux, à coller de plus près à mes os. Il dit aussi: Boire comme exercice spirituel. L'ascèse par l'excès lent et serein. La méditation et la paix par la brûlure, la matière, le chahut.

 

1971. Paraît Carabas. J'ai vingt ans. Ce livre est pour moi une révélation et transmet le vertige de la transgression à mon âme de rebelle. Aussi appréhendé-je de le relire autant de temps après et ai-je quelque peu différé le moment de m'y replonger. Aujourd'hui je ne le regrette pas le moins du monde.

 

Dans Carabas, j'ai bien retrouvé l'écrivain hors du commun que j'avais envie, et tenté vainement, de rencontrer; qui au bon ton préférait le ton; dont le coeur était soulevé par l'hypocrisie et le snobisme; qui ne cherchait pas à complaire aux justes, les nouveaux comme les anciens; qui avait refusé de sauter dans le train en marche.

 

Dans Carabas, j'ai bien retrouvé l'écrivain qui parle de lui sans celer qu'il est un mélange de névé et de sanie, qu'il est violemment partagé entre le bas et le haut; qui se demande s'il saura jamais parler des autres; qui aime plus que tout chez les autres les récits de soi-même, les autoportraits inconfortables.

 

J'avais oublié qu'il avait la faveur des chats; qu'il avait dit: Avocat oui, juge non; qu'il lui avait toujours été difficile de faire à la fois des articles et un livre; qu'il était un drôle de paresseux: Rôdeur, traîneur, jean-foutre, oui, mais ponctuel dans la relation de mes flemmes, tenant l'horaire, rigoureusement, dans le récit de ma fainéantise.

 

J'avais oublié ces correspondances baudelairiennes qui me parlent tant aujourd'hui. Mais je me souvenais qu'il écrivait par peur de la mort; qu'il rêvait d'une littérature pleine de sang et farouche, d'une littérature puissamment nourrie et se foutant pas mal des modes et des conventions de l'intelligentsia; que l'excès d'horreur [l'avait] précipité dans l'absolu.

 

Comme aurais-je pu oublier d'où venait son goût du blason? De son langage, sans doute, vieilli, rigoureux, de sa syntaxe harmonieusement autoritaire, des beautés éclatantes de quelques mots qui ne subsistent qu'en héraldique, et leur vertu est de suggérer aussitôt la figure, la couleur, le motif et le pouvoir combatif ou persuasif de l'écu.

 

Jacques Chessex était très lucide sur l'accueil qui serait réservé à ce livre: Vous croyez vos petites cochonneries captivantes? Mais non, répondait-il. J'ouvre mes propriétés tout simplement. Carabas! A l'époque, Jacques Chessex préférait Rabelais à Rilke. Je ne sais pas de manière certaine s'il avait gardé cette préférence par la suite, mais j'en doute.

 

Toujours le 12 octobre 2009, j'écrivais à propos de Jacques Chessex: Je le considère, même si ma pudeur se trouble parfois devant certaines crudités, qu'il sait si bien décrire, comme un grand écrivain, touché par la grâce de Dieu, dont le style a évolué avec le temps et de rabelaisien s'est fait cristallin.

 

Dans sa préface, Raphaël Aubert explique pourquoi, selon lui, il n'y a pas eu de réédition de Carabas avant celle-ci: Si Jacques Chessex s'est détourné de ce qui reste pourtant un maître-livre, non seulement dans la littérature romande, mais aussi française, c'est peut-être que Carabas, loin d'inaugurer une nouvelle manière pour son auteur, vient au contraire clore un cycle, signifie la fin d'une époque.

 

Raphaël pense que ce livre, initialement publié par les Cahiers de la Renaissance vaudoise, ne cadrait pas avec la nouvelle posture adoptée par Chessex qui se voulait un auteur plus que jamais lumineux, allégé: Un auteur chargé d'honneurs et recru de gloire, soucieux avant tout de fixer pour l'éternité une tout autre image de lui-même. Sans plus les outrances passées.

 

Francis Richard

 

Carabas, Jacques Chessex, 272 pages L'Aire bleue

 

Livres précédents chez Grasset:

 

Hosanna (2013)

Fraternité secrète Correspondance avec Jérôme Garcin (2011)

L'interrogatoire (2011)

Le dernier crâne de M, de Sade (2009)

Un juif pour l'exemple (2009)

 

Carabas, de Jacques Chessex

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Published by Francis Richard - dans Lectures de jadis
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Myriam Matossi Noverraz 31/12/2016 13:55

J'ai lu avec intérêt votre bel article. Jacques Chessex ne s'est jamais détourné d'aucun de ses livres, qui forment une continuité bien perceptible à ceux qui l'ont connu de près. Jacques Chessex n'a jamais "adopté une posture". Il écrivait, voilà tout. Il a toujours touché la plus haute lumière comme le fond des ténèbres. Un auteur plus lumineux que jamais? Dans le sens de la perception des choses et des êtres, et de sa transmission par l'écriture, oui. La grâce de Dieu? On peut le dire. Cet homme exceptionnel, d'une intelligence passionnante, incarnait, derrière l'humour, la vaste culture, une souffrance virulente apaisée au fil du temps...

Claude Heman 29/12/2016 12:23

Merci pour ce beau commentaire, bien écrit. Gymnasien lausannois dans les années 1970-72, j'ai bien connu Jacques Chessex, prof et découvreur de talents. Ses leçons restent inoubliables, ses "séances" au Café de l'Evêché ou au Café Romand aussi… Un prof devenu ami, certes lointain - j'avais déménagé à Bâle entretemps - mais nos rencontres rares étaient précieuses. Merci pour cette réédition.

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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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