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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 21:45
Une brève éternité, de Pascal Bruckner

Autobiographie intellectuelle autant que manifeste, ce livre traite d'une seule question: le temps long de la vie. Il envisage cette période médiane, au-delà de 50 ans où l'on est ni jeune ni vieux mais toujours habité d'appétits foisonnants.

 

A ce jour, jusqu'au 15 de ce mois, Pascal Bruckner a encore 70 ans. Habitant un pays riche, son espérance de vie est en principe de 10 ans de plus, sans compter les trois mois d'espérance de vie supplémentaires qu'il devrait gagner chaque année à venir.

 

Il y a trois siècles l'espérance de vie était seulement de 30 ans. En conséquence, un quinquagénaire d'aujourd'hui [où l'espérance de vie est d'environ 80 ans] est dans la même situation qu'un nouveau-né de la Renaissance...

 

Un sursis

 

Ce sursis - dû à la médecine et aux technologies -, qui est non pas un prolongement de la vie mais un prolongement de la vieillesse, ne fait que repousser l'échéance inéluctable. Le constat reste pour les contemporains insupportable: nous continuons à vieillir et à mourir.

 

Cette situation sursitaire, inédite par son ampleur dans l'histoire des êtres humains, conduit à deux sagesses entre lesquelles balance le quinquagénaire, et au-delà: le consentement navré à l'inéluctable, l'approbation joyeuse des possibles.

 

La retraite (par répartition) est l'exemple même d'une grande conquête qui se transforme en calamité pour ses bénéficiaires, parce que leurs successeurs ont le sentiment de vivre moins bien et en éprouvent du ressentiment pour ceux qui les précèdent.

 

(L'auteur propose le recul de l'âge de la retraite et la prolongation de l'activité professionnelle des seniors, mais ne remet pas en cause la répartition pourtant calamiteuse...)

 

Le nouvel âge

 

Deux modèles, au moins, s'offrent à nous dans une société de l'individualisme et que l'on peut croiser à volonté: jouer au vieux Galopin ou poser au Sage désabusé, pourvoyeur d'oracles, hésiter entre infantilisme et hiératisme.

 

Les deux modèles ne sont pas incompatibles et peuvent être réconciliés, parce qu'il n'est qu'un moyen de retarder le vieillissement: c'est de rester dans la dynamique du désir, autrement dit assumer une schizophrénie, caractérisée par: romantisme et charentaises, stupre et rides, cheveux blancs et orages désirés...

 

La routine

 

La routine n'a pas bonne presse depuis le romantisme et la psychanalyse, mais l'auteur la chante. Elle est l'armature sans laquelle nous ne saurions tenir debout, cet ensemble d'automatismes qui nous construisent et nous freinent en même temps:

 

A partir d'un certain âge la continuité prime sur la nouveauté admirable: le souci n'est plus tant de changer de vie que de préserver ce qu'il y a de meilleur en elle. Faut-il s'accomplir ou se dépasser demande-t-on dans la jeunesse? D'abord se maintenir, répond la maturité.

 

Se maintenir dans la durée n'empêche pas de progresser. Car la répétition a deux natures: elle crée de la divergence à partir de la redondance. Et c'est ainsi qu'à remettre l'ouvrage sur le métier, on finit par le maîtriser. 

 

Régresser, pour progresser

 

Ne faut-il donc pas mettre à profit ce sursis pour progresser en se renouvelant par la fraîcheur d'une enfance, non pas comme réalité, mais comme disposition d'esprit, autrement dit en renouant avec l'appétence propre à la jeunesse, qui a tant de choses à apprendre, à découvrir, tant de vies à vivre, de passions à éprouver?

 

Il est une grande leçon à tirer des années qui passent: il faut à tout moment repartir de zéro. Cela peut se faire à un âge avancé, car le déclin physique peut cohabiter avec le génie, les maladies avec une acuité exceptionnelle, en pratiquant l'art de la nuance que seules les années apportent.

 

Les couples désaccordés

 

Les codes amoureux sont bousculés par cette longévité accrue, n'en déplaise à l'opinion publique, qui considère (de moins en moins) comme scandaleux les couples désaccordés, hétéros ou homos, où les partenaires ont une grande différence d'âge:

 

Passé une certaine limite, les êtres sont priés de se cantonner aux grands-parents, duègnes, patriarches ou chaperons.

 

On se gausse du vieux dégoûtant ou de la grand-mère luxurieuse, comme si le sexe [était] devenu pour ceux-là une incongruité dont il conviendrait de dissiper toute trace:

 

Pourtant, croire qu'on est sur le tard libéré des désordres de la passion est un contresens total: on aime à 60 comme à 20, l'on ne change pas, ce sont les autres qui nous regardent différemment.

 

L'auteur explique que, dans les unions dépareillées, on cherche à se délester de son âge sur un autre qui vous renvoie en retour sa fraîcheur, à échanger l'expérience contre l'immaturité.

 

Le mariage d'amour menacé par la longévité

 

Mais ce n'est qu'un pourcentage d'hommes et de femmes qui, dans une population donnée, sont attirés par des êtres âgés. Pour tous le mariage d'amour est menacé par l'allongement de la vie autant que par l'inconstance du coeur humain:

 

Se jurer fidélité à 20 ans au XVIIe ou au XVIIIe siècle n'avait pas le même sens quand la mort vous frappait entre 25 et 30 ans, alors que prononcer le même serment en 2019 signifie peut-être soixante années de vie commune devant soi...

 

Les amours tardives qui succèdent aux amours premières ne peuvent être les mêmes: qu'importe ce que l'on vit alors, étreintes sulfureuses ou pudiques caresses, l'important n'est plus dans la performance mais dans la connivence ardente, l'abandon consenti.

 

Les adverbes du temps

 

Dans cette période de l'existence qui s'ouvre à cinquante ans, tous les adverbes de temps racontent une tragédie ou un espoir particuliers.

 

L'auteur les passe en revue: les trop tard et leur ronde des regrets; les trop tôt qui ont laissé les promesses intactes; les jamais plus qui peuvent signifier l'irrémédiable, un amour perdu ou un pacte mensonger; les enfin qui sont souvent des trop tard; les encore de l'ultime deuxième ou troisième chance...

 

La vie épanouie

 

C'est l'heure du bilan, ou pas... A-t-on réussi sa vie? Encore faut-il savoir ce que cela veut dire, si cela veut dire quelque chose. Si cela veut dire devenir ce que l'on est, c'est épouser un déterminisme au lieu de choisir la liberté qui permet de donner un sens à l'aventure humaine, mais:

 

Seule l'émancipation est exaltante, la liberté acquise est toujours décevante...

 

Le secret du bien vivre ne serait-il pas: ne plus changer, une fois trouvée la bonne formule, mais demeurer disponible aux beautés du monde? Alors il ne faudrait pas parler de vie réussie mais plutôt de vie épanouie: une vie qui s'ouvre à l'imprévu, échappe à l'obligation d'un bilan et engage un pouvoir d'avenir, fût-elle proche de son terme.

 

A la recherche de l'immortalité

 

D'aucuns sont à la recherche de l'immortalité. Comme tout le monde ils ne peuvent se résoudre à la mort. Encouragés par le triplement de l'espérance de vie en trois siècles, ils imaginent qu'elle puisse être vaincue grâce aux nanotechnologies, à la robotique et au génie génétique. Mais est-ce seulement souhaitable?

 

Il y a une poignante grandeur de ce qui ne dure pas, sinon dans le clignotement de la révélation fugitive, dans la convergence de l'instant et du toujours.

 

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui on n'en est pas là. Aussi est-il une autre immortalité que cette utopie, une immortalité qui est bien réelle:

 

L'au-delà désormais, même pour les croyants, c'est d'abord la descendance. Est immortel également tout ce qui nous grandit: les amitiés nouées, les amours vécues, les passions partagées, les engagements pris avec d'autres, les bienfaits prodigués.

 

Une brève éternité

 

"Vivre longtemps, c'est survivre à beaucoup", disait Goethe. Seule nous est donc permise une brève éternité. Tant qu'on aime, tant qu'on crée, on est immortel. Il faut chérir assez la vie pour accepter qu'elle nous quitte un jour et en abandonner la jouissance aux générations suivantes.

 

Il faut chérir la vie, mais aussi lui dire merci, parce que c'est un cadeau que l'existence, qui a pu être cruelle autant que capiteuse ou opulente, mais dont le prix est de toute façon hors de prix:

 

Rien ne nous était dû.

Merci pour cette grâce insensée.

 

Francis Richard

 

Une brève éternité, Pascal Bruckner, 272 pages, Grasset

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le mariage d'amour a-t-il échoué? (2010)

Le fanatisme de l'apocalypse (2011)

La maison des anges  (2013)

La sagesse de l'argent (2016)

Un racisme imaginaire - Islamophobie et culpabilité (2017)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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