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5 décembre 2011 1 05 /12 /décembre /2011 01:00

Cochet-Jammes.jpgSamedi 3 décembre 2011, dans une petite impasse du 11e arrondissement de Paris, à deux pas du cimetière du Père Lachaise, un attroupement grossit devant la porte vitrée d'un petit immeuble.

 

Cette porte est l'entrée de l'Auguste Théâtre ici. Elle est close alors qu'une représentation doit avoir lieu dans un peu plus d'un quart d'heure. Le "billetteur" a eu un accident. Un jeune homme à la barbe noire et aux cheveux mi-longs du même coloris a décidé au pied levé de s'improviser guichetier et réclame l'indulgence du public.

 

Les spectateurs attendent patiemment leur tour de passer à la caisse. Beaucoup d'entre eux d'ailleurs ont des invitations qu'ils échangent contre le sésame vert Véronèse.

 

Dans la file, je reconnais derrière moi Alain Paucard, le président à vie du Club des Ronchons, un galurin à la main, accompagné d'une amie. Je ne me rappelle pas à son bon souvenir. De toute façon il m'a visiblement oublié. Ce qui me convient bien.

 

Car je suis venu ici discrètement pour écouter, ni vu, ni connu, un acteur pour qui j'ai beaucoup d'admiration, Jean-Laurent Cochet, et qui a réalisé, en début de cette année, cet exploit ici de lire intégralement l'Albertine disparue de Proust, de 10 heures du matin le 22 janvier 2011 jusqu'à 6 heures du matin le 23 janvier 2011.

 

Pendant une heure Jean-Laurent Cochet, accompagné au piano par Philippe Davenet, récite cette fois les plus beaux poèmes de Francis Jammes dont il parle en ces termes :

 

"Il est le confident des ânes et des alouettes. Loin des primaires qui sont des ignorants qui se compliquent, il est le primitif, un savant qui se simplifie. Il est l'humour de Dieu."

 

Jean-Laurent Cochet et Philippe Davenet sont seuls sur scène, tous deux vêtus d'un pantalon noir et d'une chemise noire. Cette sobriété permet d'être suspendu aux lèvres de l'un et aux sons émis par les doigts de l'autre sur le clavier.

 

La petite salle est comble. La moyenne d'âge est...élevée. Pourtant les poèmes de Francis Jammes sont intemporels. Quand j'étais petit j'ai appris un poème de lui qui parle justement d'un âne et dont je me souviens encore. Il commence ainsi :

 

J'aime l'âne si doux

marchant le long des houx.

 

Il prend garde aux abeilles

et bouge ses oreilles;

 

et il porte les pauvres

et des sacs remplis d'orge.

 

Dans ses poèmes Francis Jammes parle de jeunes filles qui riment avec charmilles, de sentiers qui riment avec églantiers, d'abeilles qui riment avec treilles, de pluie qui rime avec ennui. Il évoque de vieux villages et de vieilles maisons et se place sous le patronage poétique du Rousseau que j'aime, celui des Rêveries.et des Confessions.

 

L'adjectif qu'il emploie certainement le plus dans ses poèmes est "doux" et Dieu le préoccupe toujours, bien avant même de redevenir catholique pratiquant, ce qui, combiné, donne :

 

ça m'est bien égal, ceux qui disent

qu'il existe ou non - car l'église

du village était douce et grise 

 

Il nous émeut quand il nous parle du "pauvre pion doux si sale" ou, dans un tout autre registre, de son amie :

 

Je l'appelle Amaryllia. Est-ce bête !

Non, ce n'est pas bête. Je suis poète.

 

Surtout quand cette amie n'est déjà plus qu'un souvenir :

 

Maintenant, tu es loin amie. Mais je veux

que ces vers que liront quelques lointains amis

fassent qu'ils t'aiment un peu sans te connaître

et que, s'ils passent un jour sous la fenêtre

de cette chambre douce où nous nous sommes aimés...

ils ne sachent point que c'était là...

 

Une heure a passé sans s'en rendre compte. La voix chaude de Jean-Laurent Cochet et les morceaux de piano joués par Philippe Davenet nous ont transporté dans un au-delà onirique d'où nous avons de la peine à revenir. Les deux interprètes saluent. La salle les ovationne.

 

Je pense à ce que dit Stephane Hessel sur la poésie, dans un entretien accordé à L'Hebdo de cette semaine ici :

 

"Parler l'anglais ou l'allemand, c'est utile. Mais vivre la poésie anglaise ou allemande, française, c'est donner à la parole un sens qui transcende la vie matérielle. C'est l'imaginaire. Le passage de la parole qui commande à la parole qui imagine, et cela m'a toujours paru important."

 

Il ajoute :

 

"Savoir réciter des poèmes, même à moi tout seul, même quand je m'ennuie, même quand j'étais en difficulté dans les camps de concentration, fut et demeure un formidable apport. Dans la récitation d'un poème qu'on aime, on vit quelque chose qui est autre."

 

De quoi me réconcilier avec cet "Indigné en Chef" qui ne m'a pas déçu en bien ici.

 

Francis Richard

 

PS

Les internautes parisiens peuvent assister à l'une des deux représentations encore à venir, celles des jeudis 8 et 15 décembre 2011 à 19 heures.

 

Très court extrait de ce récital :

 

 

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Published by Francis Richard - dans Théâtre
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commentaires

René GILLOT 06/12/2011 23:12


Et oecuménique l'ami Georges sur la même musique il a entonné


Rien n'est jamais acquis à l'homme. Ni sa force, ni son coeur. Et quand il croit, ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix... (Aragon "la Daine Française") 

Francis Richard 07/12/2011 06:59



Il chantait aussi : sans le latin la messe nous emmerde...



René GILLOT 06/12/2011 19:28


Eh oui ce poête que l'on apprend à l'école qui est bien vite oublié parce qu'il n'est pas de mode, sa tendresse particulière pour les ânes Et puis... et puis


"Par l'âne et par le boeuf, par l'ombre et par la paille,-par la pauvresse à qui l'on dit qu'elle s'en aille, par les nativités qui n'eurent sur leurs tombes que les bouquets du givre aux plumes
de colombe ; par la vertu qui lutte et celle qui succombe : Je vous salue, Marie


Ben oui !


 

Francis Richard 06/12/2011 22:49



Ce magnifique poème de Francis Jammes que tu cites, René, a été merveilleusement mis en musique par Georges Brassens.



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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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