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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 22:30
Ô vous, soeurs humaines, de Mélanie Chappuis

Le livre emprunte son titre à celui du livre d'Albert Cohen, Ô vous, frères humains. Ou plutôt, non, il ne l'emprunte pas, il le décline au féminin. Ce qu'il lui emprunte, par contre, c'est une brève citation, mise en épigraphe, sur une expression biblique: Je cherche l'amour du prochain, dites, sauriez-vous où est l'amour du prochain?

 

En l'occurrence, dans Ô vous, soeurs humaines, c'est donc de l'amour de la prochaine dont il est question, amour qui peut prendre la forme de l'amitié ou celle de l'amour tout court, entre prochaines, mais aussi celle de l'amour que l'auteur a pour ses créatures féminines (inspirées de la vraie vie), qualités et défauts compris.

 

Ce livre est un recueil de courts récits, mettant en scène des prochaines de tous horizons, de toutes cultures, de toutes conditions et, peut-être même, de tous temps. Elles se parlent. Elles se pensent. La lectrice (ou le lecteur) entre dans leur confidence, ses propres réminiscences la traduisant en signes de reconnaissance.

 

Mélanie Chappuis a répertorié ses nouvelles en qualités au sens large, c'est-à-dire en manières d'être qu'ont ces soeurs humaines les unes avec les autres, qualités qui ne sont pas forcément exclusives les unes des autres et qui d'ailleurs riment entre elles: rivalités, solidarités, dualités, complicités, fidélités et vanités...

 

La brièveté des textes a pour corollaire leur efficacité. L'auteur, en effet, dit en peu de mots beaucoup de choses. Quelques exemples, pris hors contexte, extraits de chaque partie du recueil, peuvent en donner un aperçu et mettre en appétence celle (ou celui) pour qui rien d'humaine (ni d'humain) n'est étranger:

 

Rivalités: La légitime est alitée, cloîtrée dans sa chambre, elle n'est plus que mère et future mère. C'est elle maintenant, la femme, la favorite du roi, bien mieux que l'officielle.

 

Solidarités: Maintenant que cette femme veille sur elle, elle peut recommencer à aimer ses petits. Elle prie pour recevoir encore, juste ce qu'il faut pour continuer à donner.

 

Dualités: Pauline arrive, sublime comme toujours. Pourvu que Karim ne tombe pas sous le charme. Tiens, Pauline n'a pas l'air d'apprécier qu'elle soit en train de discuter avec Romain. Elle a bien fait de la mettre, cette robe, finalement.

 

Complicités: A mesure que le fard densifie ses paupières, elle sent le regard de sa fille changer, allant du soulagement à l'éblouissement.

[...]

L'enfant lui prend la main, lui murmure qu'elle est jolie, même sans maquillage. Mais surtout avec.

 

Fidélités: Qu'il est bon d'avoir un ennemi commun pour se rapprocher, resserrer les liens! Mona et Lisa s'aiment bien, bien plus que quand elles le devaient, et leurs mères, unies dans l'adversité, sont plus que jamais soudées par l'ingratitude de ces enfants qu'elles ont pourtant tellement gâtées.

 

Vanités: Elle aimerait ne pas craindre la mort. [...] Se convaincre qu'il ne s'agit que d'un passage. Penser que sa famille l'attendra à la sortie du tunnel, dans la lumière blanche. Touchée par la foi, à son âge, quel opportunisme. Tant pis. Dieu lui pardonnera.

 

Francis Richard

 

Ô vous, soeurs humaines, de Mélanie Chappuis, 128 pages Slatkine et Cie (sortie le 24 août 2017) 

 

Livres précédents:

Des baisers froids comme la lune Bernard Campiche Editeur (2010)

Maculée conception Editions Luce Wilquin (2013)

Dans la tête de...  Editions Luce Wilquin (2013)

L'empreinte amoureuse L'Âge d'Homme (2015)

Dans la tête de... tome II / Chroniques L'Âge d'Homme (2015)

Un thé avec mes chères fantômes Éditions Encre fraîche (2016)

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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 22:55
Mémoire des cellules, de Marc Agron

Le pavillon représentant l'oeuvre de R. à la Biennale, retenait entre ses murs 200 000 litres d'eau. Un bassin vert pâle, style piscine olympique d'eau stagnante nauséabonde accueillait les visiteurs pantois.

 

Cette oeuvre est intitulée L'autonomie croissante des humains sur leur corps et l'immortalité du numérique. Il y a de quoi rester pantois, même lorsque, comme Maximilien, on écrit des textes sous pseudo pour un journal d'art.

 

Maximilien est seul dans la vie. Alma est repartie. Alors l'écriture, tout juste alimentaire, lui convient très bien: c'est la seule activité qu'il pouvait accomplir en solitaire, où l'inexactitude n'était pas immédiatement jugée et sanctionnée.

 

Son journal l'a envoyé à la Biennale parce que tous les autres journalistes étaient occupés par des affaires autrement plus sérieuses que l'art à Venise... Le fait est qu'il est effondré qu'une telle installation représente son pays...

 

De retour ici, il entreprend des recherches sur R., la soi-disant artiste, avec l'envie de commettre des actes radicaux (à l'explosif...) contre ses oeuvres, ce qui ne lui ressemble guère, car il est d'un naturel plutôt timide et sans éclat.

 

Une exposition des oeuvres de ladite R. a lieu dans la ville voisine. Il se rend au vernissage et fait sa connaissance: il lui obéit quand elle lui demande de la raccompagner et découvre qu'elle n'est pas celle qu'il imaginait:

 

Comment cette femme arrogante, vindicative, mondaine, artiste capable des pires atrocités dans le domaine de l'art contemporain pouvait être aussi cet être fragile et raffiné?

 

Au lieu d'interroger Pamela (le prénom de R.) sur son art, de visiter son atelier et de rassembler des éléments pour composer son article, mal à l'aise, prétextant un mal de tête, Maximilien préfère quitter des lieux qui lui donnent le tournis.

 

Ce départ précipité étonne Pamela, sans doute la déçoit : elle pensait que Maximilien s'intéressait à elle... Elle lui envoie donc un message explicite auquel il ne répond pas. Et pour cause, son téléphone n'a plus de batterie...

 

Maximilien n'a plus de nouvelles de Pamela: il sait qu'elle est partie pour Tokyo et qu'au retour elle rendra visite à Rome, à son oncle, le cardinal. Il a alors la velléité d'entrer en résistance contre les criminels de l'art, telle que R.

 

A l'évidence il y a des atomes crochus entre Maximilien et Pamela. Mais le lecteur ne peut imaginer qu'il y ait autre chose, ce que Marc Agron, dans ce livre un peu vache, mais finalement tendre, appelle la Mémoire des cellules...

 

Francis Richard

 

Mémoire des cellules, Marc Agron, 128 pages L'Âge d'Homme

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20 août 2017 7 20 /08 /août /2017 22:55
Omniscience, d'André Ourednik

Le temps, pensons-nous, rongeait l'existence de nos ancêtres, mais nos cuves d'Omniscience s'ouvrent à l'éternité. (Contribution au trou noir du professeur StevenTurmdijk)

 

L'Omniscience est, dans ce temps à venir, le dernier cri de la technologie pour stocker les données, sous forme liquide. Plus personne ne lit de livres, sous forme papier. Les données numériques, sous forme solide, ne sont plus qu'un souvenir...

 

Le bassin de l'Omniscience est géré par le Service des immersions, qui dépend de l'Office de la Mémoire, l'OfMem. Tous ses employés ont un nom de fonction, l'uanid, pour unique anonymous identifier, composé des premières lettres de leur vrai nom et des premières de leur unité:

 

Grâce à son uanid, un humain devenait un sachet de donnée servile et prêt à s'ouvrir sur demande. Certains appréciaient pour peu que ça les déresponsabilise de leur propre contenu.

 

Quoi qu'il en soit, les données du Médium, nom que l'on donne au liquide bleu de l'Omniscience, sont exploités soit par des robots-lecteurs, soit par des fils de lecture tissés par des plongeurs qui les immergent dans le bassin mémoriel.

 

Chacun de ces fils de lecture porte un numéro de dossier comprenant une majuscule de l'alphabet, le symbole # et un nombre. En principe un fil de lecture correspond à un plongeur et un seul. A l'exception des plongeurs de la série E:

 

Les plongeurs de la série "E" suivaient leurs propres lubies [...]. Par envie de tester le potentiel du Médium ou simplement de prendre un bain [...]. Ça donne des fils aléatoires. En deux mètres, vous sautez dans une narration complètement différente, apparemment déconnectée du point de départ.

 

E#26 est d'autant plus mystérieux qu'il a détruit ses papiers d'identité, effacé tous les dossiers contenant son nom ou alors permuté les uanids des intervenants. Ancel Gompo, alias Goan Si, a pour mission de reconstruire ces enregistrements...

 

Le récit d'André Ourednik est composé d'extraits de E#26 et d'épisodes où figurent des membres des services des immersions, de la communication interne ou des copies, et même une auxiliaire des ressources électriques.

 

Ces épisodes sont l'occasion pour l'auteur de poser de nombreuses questions (scientifiques, techniques, existentielles, voire métaphysiques), induites par une telle civilisation des données. Il y a ainsi, par exemple, divergence de désirs entre la science et l'industrie de l'information:

 

Aujourd'hui, toute la question est de savoir si nos données sont assez pérennes pour permettre à la science d'évoluer. Parce que l'industrie s'en fout des lois de l'univers. Elle ne cherche pas à connaître mais à vendre et la seule manière de relancer la demande consiste à introduire de nouveaux formats de données.

 

Or les formats de données sont conditionnés par les machines et les supports: Les tablettes d'argile, le papier, la disquette, le réseau de calcul-stockage, le cristal et Médium liquide diffèrent. Chacun impose une manière particulière d'écrire, c'est-à-dire une manière de penser...

 

Ne s'agit-il pas du genre de questions que le lecteur peut d'ores et déjà se poser? C'est pourquoi tout en étant futuriste, ce livre, à la fois très sérieux et plein d'humour, s'avère très actuel, d'autant que l'anticipation qu'il propose n'est, après tout, pas improbable.

 

Francis Richard

 

Omniscience, André Ourednik, 276 pages, La Baconnière (en librairie le 21 août 2017)

 

Livres précédents:

Les cartes du boyard Karienski, 280 pages, La Baconnière (2015)

Contes suisses, 184 pages, Éditions Encre Fraîche (2013)

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19 août 2017 6 19 /08 /août /2017 16:00
Le cri du diable, de Damien Murith

Avec ce roman s'achève le Cycle des maudits de Damien Murith. Il convient de parler de triptyque plutôt que de trilogie, puisque chaque volet est comme une peinture de moeurs sans merci, complètement indépendante des deux autres.

 

La malédiction est la touche de blanc commune. Dans cette nouvelle évocation du tragique de la destinée humaine, comme dans les deux autres, elle est celle qui reste quand se sont évanouies les teintes dominantes de noir et de gris.

 

Aux hommes venus voir Antoine, Camille défend l'entrée de la ferme: Il ne vaut mieux pas, ça peut être contagieux. En tout cas la douleur fait se tordre son corps, il ne meurt pas, il crève, sous la peau devenue blanche le sang se terre...

 

Dans sa détresse Camille crache Le cri du diable contre le crucifix de la chambre: Sale Dieu ! Restée devant la tombe après que tous s'en soient allés, elle se reprend: ses mains sont jointes sur sa poitrine; à Dieu elle demande pardon.

 

Un malheur n'arrive jamais seul. Quelque temps plus tard, Camille appelle à l'aide: le veau est mal engagé ! L'homme vient, délivre la vache, puis s'approche de Camille: il voit le haut de son corsage défait [...], des idées lui montent dans la tête...

 

Camille s'est défendue:

L'homme est couché dans la paille, les yeux ouverts, et la gorge en sang.

La fourche tremble dans la main de Camille.

 

Camille s'enfuit pour échapper aux hommes qui la poursuivent. Ils perdent sa trace dans la forêt. La nuit tombe, invente des ombres étranges. Le lendemain, elle est loin, elle part en train pour la ville monstre: Camille comme un spectre s'y fond.

 

Mais il est plus facile d'échapper aux hommes qu'au diable quand il prend les traits de la jalousie, qui s'empare impitoyablement de soi et fait perdre l'esprit. Alors le cri du diable, et conséquences, ne peut qu'être à nouveau craché, fatalement.

 

La malédiction de la mort serait insupportable s'il n'y avait la poésie pour la sublimer. Comment, ainsi, ne pas fondre à la vision nocturne de Camille, enroulant ses bras autour d'un corps raide et froid et bougeant lentement ses lèvres mouillées:

 

La nuit à présent est blanche de murmures, de phrases tendres dont les bouts se nouent en gerbes de larmes. 

 

Francis Richard

 

Le cri du diable, Damien Murith, 120 pages L'Âge d'Homme

 

Les deux autres volets du Cycle des maudits:

Les mille veuves, 104 pages (2015)

La lune assassinée, 112 pages (2013)

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17 août 2017 4 17 /08 /août /2017 19:15
La ferme (vue de nuit), d'Anne-Frédérique Rochat

On devinait déjà, malgré la distance, derrière les grandes baies vitrées, une intimité dévoilée, mise à nu, offerte au premier venu. La nuit, bien sûr, les stores automatiques dotés d'une touche d'intelligence estimaient inutiles de descendre pour protéger les habitants.

 

Cette maison cubique, en béton, c'est La ferme (vue de nuit), d'Anne-Frédérique Rochat. En fait ce n'est pas une ferme, mais c'est ainsi que l'a baptisée celui qui l'habite, Etienne Char, professeur d'université. Il l'appelle ainsi, cette maison à la campagne, loin de tout, par nostalgie de l'endroit où il [a] grandi.

 

Juchée sur une colline, la ferme (derrière laquelle se profile une forêt de sapins, et à laquelle on accède par un escalier éprouvant, surtout l'été quand il fait soleil) comprend deux niveaux. Sans porte ni cloison, elle est transparente et il ne faut pas craindre d'y être observé du dehors une fois la nuit venue.

 

Annie Varel, la quarantaine, après y avoir vécu cinq ans et l'avoir quittée quinze ans plus tôt, y retourne un beau jour de juillet. Elle a répondu au curieux appel de son ancien amant, qui lui a envoyé une carte vierge (sans rien écrit dessus), sur l'enveloppe de laquelle elle a reconnu son écriture serrée.

 

Trois jours plus tard, Annie se rend à la ferme: elle avait beau s'imaginer une existence comblée, s'imaginer mère de famille et mariée, elle avait beau vouloir conserver la maîtrise d'elle-même, le contrôle de sa vie, elle savait qu'elle ne résisterait à aucune invitation venant de sa part à lui.

 

Ils s'étaient rencontrés vingt ans plus tôt dans un café en face de l'université. Elle y était serveuse. C'était le jour où elle avait appris la mort de sa mère. Il s'était occupé d'elle, l'avait accompagnée à l'hôpital, ils avaient passé la soirée dans un restaurant à la mode, bu beaucoup, mangé peu.

 

Puis, comme elle ne voulait pas se retrouver seule dans son appartement, il l'avait invitée à venir dormir chez lui, c'est-à-dire à la ferme, qui était alors flambant neuve, d'une modernité criante. Pendant cinq ans ils avaient filé le parfait amour: il était doté d'une bestialité élégante, elle était son poussin.

 

Aujourd'hui Annie est professeur d'histoire, Étienne est à la retraite. Ils se retrouvent. Malgré les ans, ils n'ont pas tant changé que ça. Lui est toujours un ours mal léché, un misanthrope (son seul ami est un lama, Lucien...), un sauvage que l'idée de famille [hérisse] au plus haut point, tout le contraire d'elle...

 

Certes Annie peut être piquante, surtout quand il prend son air sombre, qu'il lui sert souvent... Elle le taquine alors en lui disant mon pauvre Calimero, ce qui [a] le don de l'irriter davantage... Mais elle n'est pas capable, comme lui, d'adopter une attitude hautaine et détachée. Elle a un désir d'enfant, lui pas.

 

Que peuvent espérer d'être à nouveau ensemble ces amants, qui se retrouvent toujours dans l'étreinte mais qui, pour le reste, ne se comprennent pas bien et s'agacent? Il faut patienter jusqu'à la fin de ce roman d'une grande finesse pour savoir ce qu'il advient d'eux dont [les] corps [savent] mieux s'aimer que [les] coeurs...

 

Francis Richard

 

La ferme (vue de nuit), Anne-Frédérique Rochat, 208 pages Éditions Luce Wilquin (en librairie le 18 août 2017)

 

Romans précédents chez la même éditrice:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

Le chant du canari (2015)

L'autre Edgar (2016)

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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 22:55
L'emporte-pièce, de Jean-Noël Gos

Ut queant laxis

Resonare fibris

Mira gestorum

Famuli tuorum

Solve polluti

Labii reatum,

Sancte Ioannes

 

L'hymne à saint Jean-Baptiste du poète Paul Diacre n'est pas mis fortuitement en épigraphe au roman de Jean-Noël Gos: au XIe siècle, le moine Guido d'Arezzo se servit de la première syllabe de chacun de ses vers pour donner un nom à chaque note de la gamme.

 

Ces noms de notes, et l'hymne d'où ils sont tirés, servent de fil directeur à cette étrange histoire, pleine de symboles. Ils sont comme les cailloux du Petit Poucet. Ils permettent de suivre le chemin de formation, et d'initiation, que parcourt son héros, Natan Shab.

 

A la suite d'un pari à la con - dix femmes en deux semaines -, un violoniste célèbre, Guilero Novoli séduit Emma Shab en lui jouant une mélodie avec son instrument. C'est une mélodie semblable à la sienne qu'il entend, fort étonné, alors qu'il est en pleine jouissance...

 

Les fruits de cet adultère sont deux frères pour toujours liés, maudits: en gagnant ce pari, Guilero venait de créer deux vies, l'une de chair, l'autre de notes, et ce dans la plus parfaite ignorance. Natan est cette chair, ignorant longtemps que le mari de sa mère n'est pas son père:

 

Toute son existence n'avait été qu'un long mensonge, dont il avait été la cause, la preuve évidente qu'il avait fallu taire, la bévue en chair et en os, l'expiation à se traîner pendant vingt ans à l'insu du cocu.

 

Un jour, n'y tenant plus, Natan s'en va voir son père. Ce dernier, accompagné de son élève Léa, une petite fille vêtue d'une robe bleue à pois blancs, participe à un duel de musiciens. Il l'emporte sur un jeune vagabond, Dagda, qui donne une petite boîte d'ébène à Léa.

 

Cette petite boîte d'ébène renferme une mélodie parfaite exécutée par Dagda, pour lequel l'hymne à Saint Jean-Baptiste a su orienter son âme errante et lui redonner courage. Elle, et ses semblables, au nombre de sept, bouleverseront la vie de Natan et forgeront son âme.

 

Natan, en entendant son père parler d'un petit pari, d'un coup d'un soir, le frappe d'un fulgurant coup de poing, l'accule contre un mur; la petite boîte d'ébène, que Guilero a confisquée à Léa, tombe de sa poche et, semblée venue de nulle part, on [entend la] mélodie jouée par Dagda...

 

La clé de cette histoire, pleine de péripéties, se trouve dans l'hymne à Saint Jean-Baptiste, qui, traduit en français par la petite Léa, signifie: Afin que tes serviteurs puissent chanter à gorge déployée tes accomplissements merveilleux, ôte le péché de leurs lèvres souillées, Jean...

 

Francis Richard

 

L'emporte-pièce, Jean-Noël Gos, 384 pages Hélice Hélas

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13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 21:40
Cathala - L'auberge de ma mère, de Madeleine Knecht Zimmermann

Dans les années qui suivent la Grande Guerre, la Suisse connaît une importante crise économique et une grande pauvreté: De nombreuses usines avaient fermé leurs portes parce que les hommes étaient aux frontières. Les exportations de produits de luxe, mécanique de précision, dentelles, indiennes, soieries, étaient gelées...

 

Alors, des Suisses, en grand nombre (90'000 en quatre ans), émigrent d'eux-mêmes ou sont incités à le faire par l'Office fédérale de l'émigration. Une des destinations qui connaît un véritable engouement à partir de 1920, c'est le sud-ouest de la France. Ils y viennent de tous les cantons, mais les Vaudois et les Bernois sont les plus nombreux.

 

Le père de Madeleine Knecht, Marc-Alfred Zimmermann, est pasteur. L'Église méthodiste suisse l'envoie en 1946 dans sa paroisse d'Agen, dans le Lot-et-Garonne, fondée vingt ans plus tôt à la demande de quelques Suisses émigrés. Ce choix est d'autant plus judicieux qu'il est Vaudois, de mère bernoise, et qu'il parle le français et l'allemand.

 

Le pasteur Zimmermann s'installe avec sa femme et ses trois filles dans l'inoubliable demeure qu'est le manoir de Cathala, qui leur est prêté, qui va devenir l'auberge de la mère de l'auteur, son caravansérail. Car cette famille de trois puis de quatre enfants ne peut occuper à elle seule cette grande maison entourée d'un parc avec ses arbres:

 

Ils sont vieux, ils étaient déjà là quand nous habitions encore en Suisse. Ils sont nés avant la guerre, avant mon père et mon grand-père. Ils protègent la maison, les cèdres surtout qui agitent leurs bras pour nager dans le vent. Quand ils sont heureux, ils chantent comme des orgues pour accompagner les oiseaux.

 

L'auteur, née en 1943, va y vivre de 1946 à 1962 et, peu à peu, s'intéresser à l'émigration, dans ce coin de France, de ces Suisses, qui ne parlent de loin pas tous le français. Ce qui est le cas de sa mère, laquelle a bien du mal à se sentir en sécurité une fois franchies les limites de Cathala, où, solide, forte, généreuse, elle règne en maîtresse des lieux.

 

Pour raconter l'histoire de ces émigrés suisses, venus peupler une région désertée par ses habitants originels, elle s'est servie de notes et de photos qu'elle a prises, et du cahier d'adresses de son père, gribouillé des remarques qu'il prenait après ses visites. Ce cahier réveille des morts, restaure des métairies détruites depuis longtemps:

 

Ses pages sont presque toutes tachées, cornées, mais quand je les tourne, elles font entendre des voix ou le ronflement de la voiture qui suit un chemin de campagne entre des haies d'aubépines. Les noms de ces fermes, de ces bourgs suspendent le temps, abolissent les années, me rendent des visages ou des maisons, des odeurs et des sons.

 

Ce livre rend hommage à ces Suisses courageux, qui, tous, à quelques exceptions près, ont émigré parce qu'ils étaient au chômage, n'étaient pas tous des paysans mais le sont devenus (ils se sont adaptés), se sont endettés pour des dizaines d'années et ont eu parfois les éléments contre eux, telles les crues de la Garonne.

 

Madeleine Knecht raconte aussi Agen, et environs, et sa vie d'enfant au cours de ces années: comment, par exemple, alors que ses langues maternelles sont l'allemand et le bernois, avant d'aller à l'école, elle assimile la langue du pays, en trois ans, sans rien dire. Elle raconte aussi les Gascons, gens courtois qui gagnent à être connus. Et son père:

 

Mon père n'était pas dogmatique, ce qui lui importait c'étaient les gens. Pour ses paroissiens, et surtout pour les plus pauvres, il aurait donné sa vie. Il souffrait avec eux de leurs désespoirs, portait leurs inquiétudes et leurs querelles, y réfléchissait sans cesse, espérant patiemment un dénouement heureux.

 

Alors qu'un collègue lui demande de ne plus permettre de communier à un homme qui trompe sa femme, il répond, évoquant le Seigneur: Est-ce que c'est notre tâche de juger et de décider qui il accueille et qui il rejette? Qui nous fait juge? Je n'ai pas déménagé ma famille de mille kilomètres pour mettre dehors des gens qui viennent communier...

 

 Francis Richard

 

Cathala - L'auberge de ma mère, Madeleine Knecht Zimmermann, 240 pages Editions de l'Aire

 

Livre précédent:

Olga (2014)

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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 21:30
Ceux de Corneauduc, de Sébastien G Couture et Michaël Perruchoud

Paru en 2015, Ceux de Corneauduc est le premier volume d'une tétralogie, qui conte les aventures médiévales d'Alphagor Bourbier de Montcon et de Gobert Luret, dont les alias, Braquemart d'airain et Ventrapinte, soulignent le trait saillant.

 

Comme la couverture le laisse présumer, les aventures des deux compagnons sont franchement éthyliques, alcooliques repentis s'abstenir. Mais elles sont aussi paillardes, culs serrés s'abstenir, et riches en bagarres épiques, âmes sensibles s'abstenir.

 

Dans cet épisode, les deux compères, qui chassent Corneauduc, c'est-à-dire qui braconnent, l'un héros de croisade, l'autre forgeron, se trouvent mêlés à une lutte dantesque entre le duc Freuguel de Minnetoy-Corbières et le baron Robert du Rang Dévaux.

 

La femme de leur litige est la duchesse, la belle Camilla Clotilda di Capodistria, qui, épouse de l'un et amante de l'autre, est surtout intéressée par le pouvoir et méprisent l'un comme l'autre de ces deux coqs qui se battent soi-disant pour elle.

 

Il y a bien sûr, dans l'histoire, une taverne, le Sanglier Noir, dont le tenancier est Maître Morrachou, et une auberge, le Godet-sans-fond, dont l'alberguier est Maître Hans van der Klötten et la reine des lieux, son épouse Hilda, à la chair abondante...

 

Il y a bien sûr, dans l'histoire, beaucoup de cornes qui apparaissent au front des maris et d'hommes surpris en besogne; beaucoup d'héroïsme en paroles, encouragées par l'absorption de bière, de vin ou d'eau-de-vie; beaucoup de corps à corps improbables.

 

Qui donc lira pareille épopée, rabelaisienne? Ceux qui ne prennent pas la vie trop au sérieux et aiment en rire, surtout quand elle est caricaturée à l'envi, dans une langue pleine de vigueur où les auteurs, qui s'amusent bien, ne craignent pas d'appeler un con un con...

 

Francis Richard

 

Ceux de Corneauduc, de Sébastien G. Couture et Michaël Perruchoud, 308 pages Editions Cousu Mouche

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6 août 2017 7 06 /08 /août /2017 19:45
La reine de Beyrouth, de Nabil Malek

Stefan Berg l'a baptisée "La reine de Beyrouth", en référence à son élégance et sa classe. On la voit, lors d'une réception du grand couturier libanais Zuhayr Munir à Paris, portant une de ses plus belles créations. Layla de Lutfallah est chaque année à la fête de la haute couture de Londres.

 

Cette femme, qui a repris son nom de jeune fille, quand son mari, René Rebeiz, a mis fin à ses jours, est la mère de Khalil, pour qui elle est la seule femme de sa vie, de même qu'elle est pour le narrateur, une femme [qu'il a] vénérée et qui est à jamais gravée dans [sa] mémoire.

 

Le narrateur raconte son histoire dans un roman, mais un roman vrai: Si les sources historiques et certains détails de sa vie légendaire peuvent être mis en question, le récit est basé sur un fait bien réel, écrit-il dans l'avertissement. Et ce fait bien réel est un crime, non élucidé...

 

L'histoire de Layla de Lutfallah est palpitante, si bien que le roman vendu à 15 millions d'exemplaires va être porté à l'écran. Le réalisateur en est Quentin Tarentino. Mélanie Laurent y interprète le rôle de Layla, Mika celui de Khalil et Christoph Waltz celui du narrateur.

 

Car s'il y a nombre d'autres personnages dans cette histoire tumultueuse, qui se déroule parallèlement à celle tout aussi tumultueuse du Liban des quarante dernières années, ce sont bien Layla, Khalil alias Carlos et le narrateur, qui en sont les véritables et insignes protagonistes.

 

En 1985, en pleine guerre civile, Khalil, 15 ans, est initié à la sexualité par un officier syrien, Hassan (qui meurt après dans un attentat). Il est envoyé par ses parents en Suisse pour y faire ses études dans un collège huppé. Pour s'adapter, il travestit son prénom et devient Carlos.

 

Layla ne semble pas fidèle. Carlos, en tout cas, a de sérieux doutes. Mais, comme de son côté, il ne peut lui avouer ses préférences sexuelles... René, fonctionnaire faible de caractère, s'accommode des infidélités de sa femme et ne se doute pas non plus des écarts de son fils.

 

En 1988, pendant la crise institutionnelle du Liban, René est arrêté. Il est accusé de s'être livré à des magouilles à haut niveau, d'avoir trempé dans des affaires de drogue. Le lendemain de sa condamnation, il est retrouvé suicidé [par qui?] dans la solitude impuissante de son cachot.

 

Carlos, après la Suisse, fait de brillantes études aux États-Unis, à Harvard. A leur issue il est remarqué par Frank Maxwell, le patron de Merrill Lynch, où il gravit les échelons. Depuis Londres il a la lumineuse idée d'élaborer et de lancer le fameux emprunt obligataire libanais...

 

A l'été 2006, alors qu'Israël mène son opération Juste rétribution, Layla disparaît et son cadavre n'est retrouvé que deux ans plus tard, incidemment, dans le sol du terrain où doit s'élever la plus haute tour du Liban. Carlos se rend sur place, mais la crise des subprimes éclate...

 

Le Liban que décrit Nabil Malek est terre de contrastes: violences omniprésentes; fêtes qui se donnent dans la haute société, permettant à celle-ci de les oublier, un moment. S'y côtoient banquiers, hommes d'affaires et ministres, et La reine de Beyrouth, au destin tragique...

 

Saura-t-on jamais ce qui lui est réellement arrivé? Le médecin légiste a d'emblée déclaré: Compte tenu du temps qui a passé, il est improbable que les causes de la mort soient un jour élucidées. Mais nous sommes convaincus qu'il ne s'agit pas d'une mort naturelle.

 

L'auteur, infatigable conteur (il emprunte de nombreux détours), laisse jusqu'au bout planer le doute sur la solution de l'énigme et sur un éventuel châtiment du ou des coupables. Le lecteur comprend alors pourquoi son narrateur s'est qualifié d'adepte inégalé de la tromperie...

 

Francis Richard

 

La reine de Beyrouth, Nabil Malek, 308 pages L'Harmattan

 

Livres précédents aux éditions Amalthée:

La remontée du Nil (2010)

Dubaï, la rançon du succès  (2011)

 

Livre précédent aux éditions L'Harmattan:

Le dernier chrétien de Tahrir (2015)

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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 16:55
L'homme qui voyait à travers les visages, d'Éric-Emmanuel Schmitt

Au début, je n’ai pas compris. Les gens ne prêtaient aucune attention à certains êtres que je voyais, des personnes parfois de taille standard, le plus souvent de format réduit. En quoi différaient-elles ? Elles surprenaient. A leur convenance, elles apparaissaient, disparaissaient, sans être arrêtées par les murs, les cloisons et les étages.

 

Le narrateur, Augustin Trolliet, du roman d’Éric-Emmanuel Schmitt est L’homme qui voyait à travers les visages. Ce titre n’est pas tout à fait exact, puisqu’il a plutôt le don d’apercevoir des personnes autour des gens, que les autres ne voient pas, si bien que, de leur part, il ne suscite que de l’indifférence.

 

Augustin a donc appris à ne pas parler aux autres de ces personnes volatiles. D’abord parce qu’il s’agit à chaque fois de personnes qui s’avèrent mortes, ensuite parce qu’il s’est rendu compte que les gens le boudaient quand il leur en parlait, enfin parce qu’il ne veut décidément pas passer pour un débile.

 

Augustin, 25 ans, a déjà assez de handicaps comme ça. Il n’a pas de famille. Sa mère est morte à sa naissance. C’est un orphelin solitaire, chétif, ballotté de foyer en foyer, de centre social en famille d’accueil. Il a l’air minable, vit dans un squat et effectue un stage non rémunéré dans un journal local.

 

Un jour, le considérant comme nul, Philibert Pégard, le patron de Demain, le quotidien de Charleroi, l’envoie dans la rue à la pêche aux infos. Or, ce jour-là, il est le témoin d’un attentat-suicide commis, lors d’un enterrement, par un djihadiste, qui auparavant l’a bousculé, escorté par une créature volante…

 

Projeté à terre par l’explosion, Augustin devient un témoin capital, sollicité par la presse, la police, la justice. Et, du coup, il cherche à savoir pourquoi un tel acte a été commis par Hocine Badawi. C’est l’occasion pour lui, et pour son créateur, de se poser la question du rôle de Dieu dans cette affaire.

 

La juge d’instruction, Claudine Poitrenot, peu conventionnelle, se prend d’amitié pour Augustin. Elle a tendance à attribuer à Dieu la responsabilité des violences et pose la question : Nous parlons de violences commises au nom de Dieu, mais si elles matérialisaient la violence même de Dieu ?

 

Ce n’est pas l’avis d’Éric-Emmanuel Schmitt (sic), qu’Augustin, lecteur de tous ses livres, parvient à rencontrer pour le compte de Demain. Pour l’écrivain, il y a un lien entre l’ignorance et la violence : La violence révèle une maladie de la pensée. Attention, une maladie de la pensée, pas une maladie religieuse.

 

Le roman prend dès lors une tournure philosophique, tout en épousant les contours d'un récit rocambolesque. S'y exprime ainsi, à la faveur d'une interview inédite avec Augustin, l'auteur des trois livres saints (le Nouveau Testament, l'Ancien Testament et le Coran), mis en cause par Claudine et relaxé par Éric-Emmanuel...

 

Dieu ouvre en ces termes le débat sur le libre arbitre, la capacité à délibérer, le pouvoir de choisir: Je ne vous ai soumis que trois livres. Mais vous devez les lire, c'est-à-dire les analyser, les déconstruire, les évaluer, les vivifier par l'attention et le temps que vous leur consacrez. Le livre propose, le lecteur dispose...

 

Les hommes libres se posent davantage de questions qu'ils n'apportent de réponses. Si la crise spirituelle ne peut se résoudre que spirituellement, c'est bien parce que la violence peut se définir comme pathologie de l'incertitude: le fanatique ne la supporte pas... Le doute n'empêche pourtant pas la foi...

 

Se savoir libre n'est pas une raison pour croire qu'il n'existe pas de limites. C'est pourquoi le don d'Augustin éclaire une question existentielle que se pose Éric-Emmanuel Schmitt, lui que son interlocuteur voit entouré d'une cohorte de morts tels que Diderot, Molière, Pascal, Milarepa ou Colette

 

Qui écrit quand j'écris? Qui agit quand j'agis?

 

Francis Richard

 

L'homme qui voyait à travers les visages, Éric-Emmanuel Schmitt, 432 pages Albin Michel

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

La nuit de feu (2015)

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29 juillet 2017 6 29 /07 /juillet /2017 16:45
La tresse, de Laetitia Colombani

Tresse n.f. Assemblage de trois mèches, de trois brins enlacés.

 

Elles sont comme les trois mèches de La tresse: Smita, Giulia, Sarah. Et leur parque s'appelle Laetitia Colombani. Avec les doigts de sa narratrice, qui dansent sur son métier, où trois fils en nylon sont tendus, elle file leur histoire, une histoire qui est sienne et qui pourtant ne lui appartient pas, une histoire où leurs destins sont parallèles et ne devraient jamais se rencontrer.

 

Smita, moins de 30 ans, vit dans le village de Badlapur, Uttar Pradesh, en Inde. Ici, comme ailleurs, il n'y a pas de toilettes: on défèque à ciel ouvert. Smita est une Dalit. Elle exerce le métier de scavenger, qui se transmet de mère en fille, depuis des générations: elle ramasse la merde des autres à mains nues, toute la journée. Les autres? Les Jatts, de la caste au-dessus.

 

Giulia, 20 ans, vit à Palerme, en Sicile. Depuis trois générations, les Lanfredi traitent les cheveux humains dans leur atelier, qui aujourd'hui comprend une dizaine d'ouvrières. Giulia est la fille du patron actuel, la seule des trois enfants de Pietro à travailler avec lui (qui lui a transmis un secret de fabrication): l'aînée est mariée, mal, la cadette, une ado, va encore au lycée. 

 

Sarah, environ 40 ans, vit à Montréal, au Canada, avec ses trois enfants, de deux pères, dont elle a divorcé. Elle est avocate associée chez Johnson & Lockwood. Elle mène de front vie personnelle et vie professionnelle, entre lesquelles elle a construit un mur parfaitement hermétique. Cette super-héroïne est promise à devenir la managing partner du cabinet. 

 

Chacune des trois est confrontée un jour à un sérieux avatar, qui va infléchir le cours de son existence et la conduire à se battre contre le sort: Lalita, la fille de Smita, 6 ans, est battue lors de son premier jour d'école par le Brahmane parce qu'elle a refusé de balayer la classe; Pietro, le père de Giulia, a un accident de vespa; Sarah a un malaise au milieu d'une plaidoirie.

 

Bien sûr chacune des trois est différente des deux autres et évolue dans un tout autre milieu (admirablement restitué) que les deux autres, mais elles ont un point commun: celui d'avoir le courage, sans se renier pour autant, d'échapper aux pesanteurs de leur milieu, avec d'autant plus de mérite que de nombreux obstacles se dressent devant elles pour les en empêcher.

 

Smita, Giulia, Sarah, en dépit des vicissitudes, ne peuvent que réussir, parce qu'elles ont compris qu'il leur fallait surtout être elles-mêmes et s'adapter aux circonstances. Aussi éloignées soient-elles les unes des autres, puisqu'elles vivent sur trois continents différents, Asie, Europe, Amérique, elles finissent par se joindre comme le fait une tresse, au propre et au figuré.

 

Francis Richard

 

La tresse, Laetitia Colombani, 224 pages Grasset

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28 juillet 2017 5 28 /07 /juillet /2017 17:30
Être humain, pleinement, d'Axel Kahn

Qu'est-ce qu'Être humain, pleinement? Vaste question, à laquelle Axel Kahn tente de répondre dans cet essai à partir d'un apologue plausible, qui sert de fil conducteur au livre pour transmettre les réflexions auxquelles sa vie d'homme, de généticien, puis de chemineau, l'ont conduit.

 

L'auteur imagine en effet une famille composée d'un père, d'une mère, de deux jumelles, qui vivent dans la partie indonésienne de Bornéo et sont de religion musulmane. Le père, Ahmad, est médecin. La mère, Purwanti, est une jeune infirmière. Ils ont ensemble deux filles, deux vraies jumelles, Dewi et Eka.

 

Le malheur s'abat sur eux sous la forme d'un incendie qui ravage leur maison alors que leurs deux jumelles n'ont que quelques mois. Ahmad retourne dans le brasier et sauve d'abord Dewi, puis Eka. Mais, pour sauver celle-ci, il est obligé de sortir de la maison par derrière, où il est retrouvé mort, seul, bien plus tard.

 

On pense qu'Eka est morte dans l'incendie, alors qu'elle a été emportée par une femelle orang-outan, qui venait de perdre un petit. Le destin des deux jumelles va complètement diverger alors qu'elles sont pourtant les deux individus d'un clone unique. Elles n'ont pas en effet bénéficié du même environnement.

 

Dewi va devenir une grande scientifique et recevoir à quelque quarante ans le prix Nobel de physiologie et de médecine. Eka va être retrouvée nue, à environ dix ans, en bordure de la grande forêt d'un parc de Bornéo, et mourir jeune: son quotient intellectuel ne dépassera jamais celui d'un enfant de trois à quatre ans.

 

A partir de cet apologue l'auteur se pose la question: de quoi a-t-on besoin, au juste, pour être humain, pleinement? Et pour y répondre, il examine comment un être humain se bâtit, comment il s'épanouit, comment il donne un sens à sa vie, à travers ses projets, ses ambitions et sa conception du bonheur.

 

Pour se bâtir, il faut être en contact avec les autres: Dewi, comme tout être humain, n'a pu en arriver à exprimer toutes ses potentialités que grâce à des échanges permanents avec des semblables, mère, famille, maître, amis, la société en général. La dépendance vis-à-vis d'autrui pour devenir soi est absolue.

 

Pour s'épanouir l'être humain suit de multiples voies: l'amitié, l'amour, la maternité, être parent, la spiritualité, la religion, la pensée, le travail, la beauté: Le sentiment de beauté possède nécessairement des fondements universels et d'autres qui dépendent des cultures, des modes et des itinéraires individuels.

 

Pour donner un sens à sa vie, l'auteur, agnostique, sait qu'il ne peut se passer de l'autre, comme tout être humain: L'autre est, comme pour l'édification de soi, la seule référence solide pour parvenir à apporter une réponse rationnelle à la question du sens à donner soi-même à une existence qui en est dépourvue.

 

Sans doute est-ce pourquoi Axel Kahn écrit, fasciné par le proverbe gitan affirmant que toute richesse qui n'est ni donnée ni partagée est perdue:

 

Pour moi, écrire est devenu un besoin ardent, une pièce centrale de mes projets qui participe [...] à cet enrichissement personnel dont la justification est la disponibilité des richesses ainsi accumulées pour quiconque désire s'en saisir.

 

Le lecteur désireux de se saisir de ces richesses, qui sont autant de biens de l'esprit, plongera volontiers dans ce livre dense, écrit par un être pleinement humain, et en fera son miel, c'est-à-dire en tirera une quintessence toute personnelle.

 

Francis Richard

 

Être humain, pleinement, Axel Kahn, 252 pages, Stock

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Pensées en chemin (2014)

Entre deux mers - Voyage au bout de soi (2015)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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26 juillet 2017 3 26 /07 /juillet /2017 22:55
Un endroit d'où partir : 3. Une lettre et un cheval, d'Aurelia Jane Lee

Un endroit d'où partir 3. Une lettre et un cheval est paru ce printemps, suite et fin de la trilogie dont les deux premiers volumes sont parus l'an passé. Le lecteur y retrouve son héros, devenu familier, Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria de los Siete Dolores, avec quelques années de plus au compteur.

 

Ce héros est à la fois charismatique et misanthrope. Il plaît parce qu'il a du charme et qu'il est bel homme, mais il ne reste pas en place et les lieux où il s'installe un moment s'avèrent très vite des endroits d'où il repart et prend la fuite, ce qui ne laisse pas de troubler, voire de blesser, celles et ceux qu'il aime.

 

Cette vie d'errance, la plupart du temps pas vraiment volontaire, lui réserve bien des surprises. Car, malgré qu'il en ait, elle le ramène toujours, par on ne sait par quel pouvoir d'attraction, vers les mêmes personnes, les mêmes lieux, et, plus subtilement encore, vers les mêmes illusions, les mêmes faux-pas...

 

Dans ce volume Juan, le peintre, qui lit et qui écrit, vit pendant sept ans d'affilée dans le voisinage de Rafael, son ami, l'ermite et le musicien itinérant. Ce sont des années d'apaisement, pendant lesquelles ils philosophent ensemble et tentent de se transmettre le savoir-faire de leur art respectif.

 

De cet endroit, après cette trêve, Juan part avec son cheval, Caballo, à plusieurs reprises: il reverra ainsi fortuitement Don Isaac, Remedios et Clara; il reverra d'autres parmi les siens à la suite d'une lettre écrite à Mercedes, qui rompt un long silence et dont les conséquences seront imprévisibles.

 

Dans ce volume, le lecteur fait plus ample connaissance avec sa personnalité complexe: Juan était plutôt un homme romantique, à sa façon, qui croyait à l'amour - pas un de ces cyniques qui n'y accordent aucun crédit -, qui le prenait tellement au sérieux qu'il créait des drames, dans lesquels il s'empêtrait lui-même:

 

Ce n'était pas ce qu'on appelle un peu vulgairement un coureur de jupons. Il ne se moquait pas des femmes, au contraire. Il avait tendance à les aimer trop.

 

En vieillissant les questions religieuses le laissent rarement tranquille: sur ce point, il était sans cesse en recherche et il finissait par croire que la foi n'était au fond rien d'autre que cette incessante inquisition, jusqu'au tréfonds de son âme, que tout homme entreprend un jour ou l'autre et durant plus ou moins longtemps.

 

Cette personnalité n'a-t-elle pas été le révélateur pour les femmes qu'il a aimées? Car elles ont toutes, après l'avoir perdu, trouvé une nouvelle voie, souvent plus juste, mieux accordée à ce qu'elles étaient dans leur âme. Leurs points de rupture avec lui ne sont-ils pas devenus finalement, comme pour lui, des endroits d'où partir?

 

Francis Richard

 

Un endroit d'où partir 3. Une lettre et un cheval, Aurelia Jane Lee, 352 pages Éditions Luce Wilquin

 

Volumes précédents:

Un endroit d'où partir 1. Un vélo et un puma (2016)

Un endroit d'où partir 2. Une vierge et une cuillère en bois (2016)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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