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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 23:15
Latitude noire, de Gilles de Montmollin

L'antipode de la Suisse, c'est à peu de choses près la Nouvelle Zélande (en fait l'antipode de Lausanne se trouve pratiquement sur la ligne de changement de date, dans l'Océan Pacifique sud, à l'est de l'archipel). Gilles de Montmollin y situe, dans l'Île Sud, les trois quarts de son roman d'aventures Latitude noire, qu'il est impossible de lâcher avant la fin...

 

Le vendredi 6 février 2015, Serge Duncan reçoit un appel téléphonique de son frère Jean-Bernard, JB, depuis la Nouvelle Zélande. Celui-ci, avant d'être coupé et de ne plus jamais donner signe de vie, lui demande d'aller chez lui à Lausanne, d'y prendre une clé USB dissimulée dans son bureau, sous une latte de parquet, et de l'envoyer chez Melissa par DHL.

 

Serge, le narrateur de l'histoire, a soixante ans, JB soixante-deux. Serge est enseignant en préretraite, JB gestionnaire de fortune. Leur père, Donald Duncan, brillant physicien, originaire de Nouvelle-Zélande, décédé il y a un an, leur a légué à chacun un demi-million. Deux mois plus tôt Serge a refusé de prêter à JB quatre cent mille francs... et, du coup, il culpabilise.

 

Serge et JB sont trop différents. JB est plus grand, plus costaud, à défaut d'être beau, il a une "gueule", ce qui lui vaut de nombreuses conquêtes féminines. Serge n'est pas comme lui accro au sexe: il s'est marié et a divorcé, il y a huit ans. Si JB est sûr de lui, Serge est hésitant. Si JB entreprend beaucoup et se donne les moyens de tout réussir, Serge reconnaît:

 

Moi, j'entreprends peu et réussis à rater beaucoup.

 

Par hasard, au fitness qu'il fréquente depuis un mois, Serge rencontre Arielle, une des maîtresses de son frère qui lui révèle qu'avant d'aller en Nouvelle-Zélande pour affaires, JB s'est rendu à Londres chez un type dont il a laissé les coordonnées chez elle. Serge part alors pour Londres sur les traces de son frère. Il décide en effet de se mettre à la recherche de JB disparu.

 

Serge apprend là-bas que le voyage de JB en Nouvelle-Zélande a un lien avec la disparition mystérieuse, pendant la Deuxième Guerre mondiale, d'un pseudo navire marchand hollandais, le Derflinger, qui, en réalité, était un navire corsaire allemand. Rentré chez lui, à Yverdon, il reçoit un appel de Melissa, inquiète de ne pas avoir revu JB depuis trois jours...

 

Plutôt que d'envoyer la clé USB découverte (avec une carte de l'archipel sur laquelle est tracé un arc de cercle) dans l'appartement en désordre de JB, Serge l'emporte avec lui, destination Christchurch, Île Sud de la Nouvelle-Zélande, où il fait la connaissance de Melissa. Il entreprend alors le périple qu'a fait avant lui JB: il aura le fin mot de l'histoire, après moult aventures...

 

Cette quête de Serge est en effet l'occasion de faire de bonnes et belles rencontres, celles de la petite Française Léa et de l'Allemande désabusée Sandra, et de mauvaises rencontres, celles de deux agents de l'État islamique et d'une Chinoise, adoptée par des Suisses, qui remplit des mandats un peu spéciaux pour un propriétaire de plusieurs boîtes de nuit...

 

Cette quête de Serge est aussi l'occasion pour lui de se débarrasser d'un complexe qui a pourri sa vie jusque-là, celui de loser malheureux: Je peux être un loser heureux. A condition que je ne me compare pas à mon père. Ni à mon frère. Ni à mon ex-femme. Au terme de ces deux semaines, il se connaît mieux lui-même et se fait deux sages promesses:

 

Premièrement, tu n'es pas obligé de réussir quoi que ce soit. Deuxièmement, tu as le droit de jouir de tous tes sens et dans toute situation.

 

Les voyages éprouvants ne forment pas seulement la jeunesse...

 

Francis Richard

 

Latitude noire, Gilles de Montmollin, 208 pages BSN Press

 

Livres précédents:

 

La fille qui n'aimait pas la foule, BSN Press (2014)

Pour quelques stations de métro, Mon Village (2013)

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 22:45
Terreskin, de Maude FatBear

Impossible de ne pas faire le va-et-vient entre le livre et le site qui portent le nom de Terreskin, une île au milieu de nulle part dans l'océan 2.0, fruit de l'imagination fertile de Maude FatBear, pseudo de Maude Fattebert. Le livre permet de se fixer et de suspendre le temps, tandis que le site invite au mouvement et à son écoulement.

 

Alors, par où commencer? Si on commence par le site, on navigue comme dans le menu d'un DVD, en suivant des flèches, en cliquant sur des liens; on regarde des vidéos, qui en sont comme les chapitres, ou des photos oniriques qui en sont tirées; on lit des textes et on écoute de la musique. L'ensemble forme un tout insolite, fantasmatique.

 

C'est peu de dire que l'univers virtuel créé par Maude FatBear parle aux sens et que les personnages que l'on y rencontre sortent de l'ordinaire. Si donc on prend en mains le livre après avoir exploré sur la Toile ce pays dans tous ses méandres, celui-là apparaît comme l'album souvenirs de quelques-unes des impressions visuelles et auditives suscitées par celui-ci.

 

Si, au contraire, on commence par le livre, on a d'abord un beau livre entre les mains. Les textes apparaissent comme le récit, en cinq jours, d'un visiteur qui parcourt l'île (muni de la carte dessinée par Valérie Huser) dans tous ses recoins où il rencontre des êtres singuliers et découvre des paysages étonnants. Et on n'a pas envie de se contenter de cette mise en oeil et oreille.

 

En effet les photos de Maude FatBear et de Valérie Huser incitent à en savoir davantage. Les textes sont elliptiques et laissent sur sa faim, surtout si on a été ravi par leur tournure d'esprit. A la dernière page, on apprend l'existence du site. On ne se fait pas prier pour y faire un tour afin de faire plus ample connaissance avec ce curieux microcosme:

 

Peut-être que l'espace-temps déformé

fait tourner en boucle l'histoire de

l'île.

Comme des feuilles mortes

tourbillonnant dans le vent.

 

Francis Richard

 

Terreskin, Maude FatBear, 200 pages  Hélice Hélas

 

Une des vidéos de Terreskin publiées sur YouTube:

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31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 23:55
Je suis mort le..., de Michel Bavaud

En écrivant à plus de huitante ans des survivances d'enfance et de jeunesse, je comprends mieux que "texte" veut dire "textile", une chaîne et une trame entrecroisées, tellement serrées qu'il y a apparence d'unité faite de réalités fort diverses.

 

Ainsi parle Michel Bavaud dans son livre de souvenirs, intitulé Je suis mort le..., qui est la dernière phrase du livre, comme s'il ne devait plus y avoir d'autres phrases après celle-là. Ce qui serait bien dommage, parce que le lecteur ne s'ennuie vraiment pas en lisant un tel auteur...

 

Sans vouloir l'offenser, l'auteur, son livre ne raconte pas spécialement de choses extraordinaires. Ce sont plutôt les choses de la vie d'un homme, qui, au soir de sa vie, se penche avec lucidité sur son passé. Mais ces choses prennent un tour extraordinaire sous sa plume d'humaniste trempé.

 

Né en 1932, à Echallens, village caricatural et double (y régnait une heureuse obligation oecuménique entre protestants et catholiques), Michel Bavaud n'a aucun souvenir de sa naissance...mais il a bien d'autres souvenirs, qui témoignent de l'époque de bouleversements qu'il a traversée.

 

Ainsi raconte-t-il son enfance, la guerre, l'école primaire, les sorties scolaires, les courses d'école, les deux responsables de sa formation, l'instituteur et le curé, les difficultés rencontrées à concilier foi et science, croire et savoir, le pensionnat Saint-Charles à Romont, le collège Saint-Michel à Fribourg.

 

Catholique, il fait sa première communion, sa confirmation, est instructeur de servants de messe, et même séminariste. Mais il se marie avec celle qu'il aimait déjà à quinze ans, enseigne, dirige l'École secondaire, l'École de commerce et l'École normale de jeunes filles de la ville de Fribourg.

 

Modeste, il dit ne pas avoir enseigné la littérature: ce sont les écrivains qui nous enseignaient, et je me retrouvais, disciple avec mes normaliens, lecteur de ces paroles vivantes qui, au cours des siècles, enrichissent nos esprits et nos coeurs et nous révèlent le monde.

 

L'Église va le décevoir, mais ce ne sont pourtant pas les déceptions ressenties envers elle qui vont le faire abandonner la foi: Les doutes se sont révélés de plus en plus impérieux et l'évidence de l'athéisme s'est imposée en toute tranquillité.

 

Il précise, un peu plus loin: Je n'ai pas d'explication du monde, mais je ne peux accepter les contradictions des religions prétendument révélées.

 

Devenu directeur d'école, il est exclu du syndicat des enseignants. Ayant repris l'enseignement à temps complet, le responsable du syndicat lui propose de le réintégrer, ce qu'il refuse: il n'accepte pas d'être à nouveau humilié par ce mépris de [son] libre arbitre.

 

Coauteur d'une initiative visant à décriminaliser l'objection de conscience, il encourt les sarcasmes des membres des partis devant lesquels il la présente. Il n'a pourtant jamais été objecteur lui-même, parce qu'il avait vécu le temps où la Suisse était cernée par des armées en guerre:

 

Mais je ne supportais pas et ne supporterai jamais cette stupidité de condamner non seulement les objecteurs qui transgressaient une loi par fidélité à leur conscience, mais aussi ceux qui militaient  pour une amélioration de l'obligation de servir le pays.

 

Il va s'engager en politique, sur de petites listes, alors qu'il est sollicité par plusieurs partis existants: Mon ego en fut certes flatté, mais ma tête libérale, mon coeur socialiste, ma conscience chrétienne-sociale et mon tempérament anarchiste, ne pouvaient se résoudre à entrer dans un quelconque parti. 

 

Dans ce livre de souvenirs qui fait le tour de sa vie en quatre-vingts ans, Michel Bavaud parle avec chaleur de ses enfants, de ses petits-enfants, de ses arrière-petits enfants, auxquels il le dédie, mais aussi de ses nombreux amis qui, hélas, à l'âge qu'il a, meurent de plus en plus souvent. Il confesse:

 

Je n'ai pas la foi et je m'en réjouis, mais évidemment qu'il y a des jours où j'aimerais l'avoir, à chaque fois que je suis confronté à la disparition de ceux que j'aime. S'il y avait une vie après la mort, je pourrais les retrouver. J'ai tant de choses à leur dire, tant d'explications à leur demander.

 

A la fin de son livre Michel Bavaud remercie tous ceux qui ont embelli, enrichi, poétisé [sa] vie. Parmi eux il y a son chien. Plus haut, il lui consacre, à l'époque où il est directeur, un passage irrésistible, qu'il faut donc citer et qui est révélateur de son humour et de sa vision du monde:

 

Le matin, quand mon chien me promenait, je voyais bien dans son regard qui croisait le mien qu'il se foutait complètement de savoir si je suis beau ou moche, si je suis jeune ou vieux [...] si je suis conservateur ou radical, si je suis intelligent ou stupide, si je suis catholique ou musulman [...].

 

Il ajoute: Il m'aimait comme je suis et ne me demandait pas de justifier mon existence ou ma présence. Je crois que mon chien avait raison. A sa manière, il me rappelait que l'essentiel se libère de ces différences négligeables.

 

Francis Richard

 

Je suis mort le..., Michel Bavaud, 240 pages, Editions de l'Aire

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 23:00
Chaleur, de Joseph Incardona

Le samedi 7 août 2010, la finale du dernier Championnat du Monde de Sauna, à Heinola, à 138 km au nord d'Helsinki, se termine de manière tragique. A partir de ce fait divers insolite, Joseph Incardona imagine l'histoire d'un roman torride, où les protagonistes se mettent en situation extrême. Ce sera Chaleur.

 

En 2016 deux hommes se retrouvent pour la quatrième fois consécutive face à face lors de cette compétition, que d'aucuns, à raison, jugent débile, mais qui permet d'oublier l'isolement de l'hiver et de fêter l'été: le Russe Igor Azarov, 60 ans, 1 mètre 59 pour 58 kilos, et le Finlandais Niko Tanner, 49 ans, 1 mètre 89 pour 110 kilos. 

 

Cette compétition d'endurance se déroule sur quatre jours, du jeudi au dimanche: un premier tour, un deuxième, les demi-finales et la finale. Sont inscrits 102 compétiteurs cette année 2016. Il n'en restera que 5 pour disputer la finale. Seules les qualifications se font à une température de 90°C, sinon, c'est 110°C...

 

La veille du premier tour, Niko et Igor, au bar de l'hôtel, s'affrontent du regard et verbalement: Chez l'homme, la peau est un organe qui mesure deux mètres carrés et pèse cinq kilos. Il n'y a rien d'autre et ils le savent. Ça se jouera à quelques secondes près. Igor tient absolument à ce que Niko soit au rendez-vous.

 

En effet Niko a remporté trois fois la compétition, en 2013, 2014 et 2015. Ces trois années-là, Igor a été son vice-champion et il compte bien cette fois prendre sa revanche. Avant leur joute au bar, Igor gâchait le plaisir de Niko d'être adulé par les autres, parce que ce nain de Russe ne lui prêtait aucune attention...    

 

Au-delà du physique, tout oppose les deux hommes. Niko est une star du porno et est doué pour trois choses: la picole, la baise. Et la chaleur. Ancien sous-marinier, Igor a les qualités requises pour ne pas paniquer lors de plongées à 1500 pieds de profondeur... Tous deux se préparent bien différemment...

 

Igor a une fille, Alexandra, qu'il n'a pas vue depuis 15 ans. Alors que la compétition bat son plein, elle reçoit un appel du Docteur Darius, qui lui apprend l'engagement de son père dans ce championnat absurde, qui exige cependant des capacités hors-normes. Il lui annonce qu'il gagnera mais qu'il mourra...

 

Igor et Niko sont peut-être très dissemblables, mais ils ont un point commun qui les fait finalement avoir de l'estime l'un pour l'autre: ils veulent tous deux aller au bout d'eux-mêmes et l'auteur fait monter la température pour qu'ils puissent en administrer la preuve incontestable en faisant transpirer le lecteur.

 

Francis Richard

 

Chaleur, Joseph Incardona, 160 pages Finitude

 

Livres précédents:

Permis C, 232 pages, BSN Press (2016)

Derrière les panneaux il y a des hommes, 288 pages, Finitude (2015)

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23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 22:45
La Suisse est un village, Collectif

Ce n'est pas tellement l'esprit des lieux qui nous est révélé ici, mais l'âme des villes, écrit l'éditeur dans son préambule.

 

Que serait l'âme des villes sans l'âme de ceux qui y ont vécu, y vivent ou y vivront? C'est pourquoi ce petit voyage en Helvétie, en dix-huit escales - celle de Lausanne est double -, est une riche idée. Il permet de la visiter sans guide ni raison, juste pour l'impression.

 

Les dix-huit auteurs y disent en effet ce que la ville de leur coeur évoque pour eux et c'est beaucoup, quelle que soit la forme que prend cette évocation: ils sont bien sûr tous différents, mais en même temps semblables, comme les habitants de tout village.

 

Pour donner une impression, même réductrice, de ces dix-huit textes rangés sagement par ordre alphabétique de lieux, pourquoi ne pas en extraire un court passage de chacun, hors contexte, parce que tel est mon bon plaisir de lecteur?

 

Berne, par Madeleine Knecht

Habituellement les Bernois parlent leur dialecte et écrivent l'allemand qu'ils n'appellent pas Hochdeutsch, mais Schrifftdeutsch. Leur dialecte ne leur paraît pas une langue bâtarde, c'est simplement celle qu'ils parlent, par opposition à celle qu'ils écrivent.

 

Bienne, par Bertrand Baumann

O Biel/Bienne, ville aux deux haches, ville aux deux langues, ville aux deux visages, l'un tourné vers le passé et l'autre vers l'avenir.

Je pourrais dire de toi ce que disait Robert Walser à son retour ici après un long séjour à Berlin: "Der Ort erschien ihm lieblich wie nie zuvor." A moi aussi, "le lieu (me) parut aimable comme jamais auparavant.

 

Carouge, par Alphonse Layaz

Les plans estampillés "Projet Urbs Helvetia: Anselme Rouige architecte" étaient enroulés, tracés à l'ancienne, à la main, d'un trait vigoureux. Des plans que je pouvais déplier sur ma table, que je pouvais apprécier pour leur beauté esthétique à la manière dont on admire une partition d'Igor Stravinsky ou dont on flâne dans les dédales d'une page de Victor Hugo où les ratures sont les carrefours hésitants de la pensée.

 

Château-d'Oex, par Pierre Yves Lador

L'amour d'une ville, d'un lieu, est toujours lié, pour moi, à une femme ou à la femme, Coire, Madrid, Lausanne...

Château-d'Oex est le corps de cette femme que je contemple de la nacelle du ballon à air chaud qui m'emporte au ciel, mollement étendue avec ses éminences et ses vallons, ses arbres et ses rus sur les flancs de la Sanne.

 

Genève, par Isabelle Leymarie

Je retrouvais parfois Haldas dans un autre café, boulevard des philosophes, où je lui récitais en espagnol des poèmes de Garcia Lorca, en échange de quoi il m'en récitait de Georges Seferis, et où il me fit découvrir l'un de mes livres préférés de la littérature suisse: Le pauvre homme de Toggenbourg, d'Ulrich Bräcker.

 

La Chaux-de-Fonds, par Grégoire Müller

Tout le monde se croise ici, sans façon. Et pas question de communautarisme, c'est trop petit pour se faire des enclaves. Nous partageons tous le même territoire, les mêmes lieux publics; les préjudices s'érodent et disparaissent dans un melting pot de taille humaine.

 

Lausanne, par Annik Mahaim

Vidy par tous les temps. Quand les reflets de la pluie sur les allées goudronnées s'accordent au gris d'un ciel pommelé qui mange la Savoie. Quand le soleil se couche au milieu de l'après-midi en jetant des reflets roses sur la neige, à l'embouchure de la Chamberonne (rare: la neige tient rarement là en bas). Par la fraîcheur d'un matin de juin, un bain tonifiant en bleu et vert.

 

Lausanne, par Olivier Sillig

Le petit groupe est sur le point de croiser deux hommes, dont l'un a la main tendrement posée sur l'épaule de l'autre.

- N'importe quoi, ces pédés! ajoute l'homme à la canette.

Mais arrivé à leur hauteur, il se tait soudain. Il vient de découvrir qu'en fait il s'agit d'un aveugle, la main posée sur l'épaule d'un voyant qui le guide.

 

Martigny, par Christophe Gaillard

Sur la plage où il se promenait quelque chose attira son attention. Il s'approcha et découvrit une bouteille de Williamine. Vide évidemment. Depuis trente ans il cherche à savoir comment une bouteille qui reprend sur son étiquette l'écusson de Martigny avait pu échouer sur une plage déserte du Pacifique.

 

Morges, par Jon Ferguson

Les terrasses du "Nautique" et de "La Fleur du Lac" ont été probablement construites par un dieu. Il aime s'y asseoir, boire un verre de vin et réfléchir sur le mystère de l'univers. L'autre jour, Dieu et moi, nous avons siroté un délicieux chasselas de mon Morges et on a décidé que plus nous pensons, plus grand est le mystère.

 

Moudon, par Cédric Pignat

Moudon, pourtant, est de ces villes où l'on revient, pour ses parents, pour son histoire et son microclimat, pour honorer les écrivains morts ou nés ici, ceux qui y vivent et qu'on oublie - Gustave Roud, Philippe Jaccottet, Monique et Jil Silberstein, Rafik Ben Salah -, comme les bistrots de la place ont oublié Chessex (...).

 

Neuchâtel, par Quentin Perissinotto

Une tiède lueur baigne la ville depuis les hauts de la Collégiale, les toits présentent leurs façades au soleil comme le baigneur s'empresse d'exposer son corps sur la plage, pour bronzer. C'est la fin du printemps, les mornes matins gorgés de bruine ont laissé place à un ciel certes encore timide de striures lumineuses, mais déjà piqué d'une ouate réjouissante.

 

Porrentruy, par Françoise Choquard

Les trottoirs de la ville occupaient une grande place dans mes souvenirs de garçon manqué. Sans même en être consciente, je marchais volontiers la tête baissée et bénissais les jours de pluie et leurs rigoles longeant les trottoirs. Le temps d'une averse, déjà je rêvais d'étangs, de rivières, de fleuves tranquilles pour mes bateaux de papier en route vers la mer.

 

Schaffhouse, par Christian Campiche

Au bout d'une impasse dans le vieux Schaffhouse, il est une taverne aux rustiques colombages. Bringolf avait coutume d'y emmener son rossignol. Sur la table près de la fenêtre, se consumait une bougie. Aujourd'hui encore, une flamme y brûle. Prêtez l'oreille, si vous l'en approchez! Vous entendrez un air lyrique s'évader de l'établissement. La voix de Maria Stader.

 

Sion, par Alain Bagnoud

Droit devant, l'ancien collège.

Ce bâtiment flanqué de deux ailes est devenu le Palais de Justice, sous surveillance vidéo 24h sur 24, annonce un écriteau près de l'entrée. Ce qui n'était pas le cas à mon époque, heureusement. Si certains des forfaits que j'ai commis dans ce lieu avaient pu être repérés et dénoncés, ils m'auraient valu un renvoi, ou pire...

 

Vallée de Joux, par Jean-François Berger

Et regardez le lac! On peut patiner dessus. Ça vous tente?!

Mauricio secoua la tête.

- J'en serais bien incapable! Et vous?

- J'adore patiner. Quand on habite la Vallée, on patine... c'est un peu comme jouer à la pétanque pour les Marseillais!

 

Vevey, par Maurice Denuzière

Quand, au crépuscule naissant, le ciel se teinta suavement de mauve, sur les Alpes de Savoie, et qu'un ténor entonna le Ranz des vaches, on vit des larmes aux yeux des Vaudois, pour qui ce chant a valeur d'hymne. Je compris alors pourquoi les officiers des mercenaires suisses, loués aux peuples en guerre, interdisait que l'on chantât ce Ranz des vaches, qui suscitait le mal du pays, voire la désertion.

 

Zürich, par Michel Chipot

L'hiver est en fait représenté par le "Böögg" - une espèce de croque-mitaine à l'apparence d'un bonhomme de neige. La tête du monstre que l'on exécute est bourrée d'explosifs et plus elle tarde à éclater plus l'été a de chances d'être pourri. Sans doute un "boum" spontané est-il plus prometteur qu'une langueur interminable ou encore un bois déjà sec par les premières chaleurs accélère-t-il la fin du "Böögg".

 

L'éditeur termine son préambule en ces termes:

Cosmopolite ou pas, la Suisse reste un village paisible.

 

Francis Richard

 

La Suisse est un village, 176 pages Editions de l'Aire

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22 janvier 2017 7 22 /01 /janvier /2017 17:15
Cortex, de Philippe Favre

L'Human Brain Project, HBP, est un projet de simulation du cerveau humain par un superordinateur, financé à hauteur d'un milliard d'euros par l'Union européenne. La direction de ce projet, d'une durée de dix ans, qui a débuté en 2013, a été confiée à l' EPFL, présidée alors par Patrick Aebischer.

 

A partir de ce projet bien réel, qui a notamment pour but de développer de nouvelles thérapies pour les maladies neurologiques, Philippe Favre a écrit une fiction palpitante, Cortex (sous-entendu cérébral), qui pourrait bien un jour devenir réalité. Mais le but d'un tel projet soulève des problèmes éthiques... 

 

Le président de l'EPFL, Aymeric Schubiger, supervise l'équipe de coordination du projet HBP, dirigée par le professeur Gregory Coleman. Au moment où commence l'histoire, cette équipe pluridisciplinaire travaille encore sur un échantillon de cerveau de rat dont l'activité électrique est enregistrée.

 

Cette équipe comprend entre autres Werner Schreier, biophysicien de Heidelberg, Ivo Silazi, analyste diplômé du MIT, Doug Johnson, recommandé par le Département américain de la santé, Stan Vermont, biologiste, Olivier Girnier, informaticien, et Malcolm Saudan, neuropsychologue.

 

Lana, la fille du professeur Coleman, est une jeune femme très indépendante. Sans être une tête brûlée, elle a besoin  d'éprouver l'intensité de l'existence, d'en rechercher les paroxysmes. En faisant du hors pistes dans une station valaisanne, Saint Luc - Chandolin, elle périt dans une avalanche.

 

Lana a une carte de dons d'organes. Après constat de son décès - son cerveau ne fonctionne plus -, tous ses organes sont en conséquence dispersés à la suite de l'admission de son corps au CHUV, où le professeur Franck Richon, ami de son père, dirige le Département des neurosciences. 

 

Gregory Coleman obtient toutefois de transférer la dépouille de sa fille dans laquelle ne subsiste plus que le cerveau à son centre genevois du HBP. C'est en effet une opportunité pour passer de la simulation informatique d'un morceau de cerveau de souris à la phase Human Code d'un cerveau humain.

 

Un IRM puissant est alors branché sur le cerveau de Lana. Tout à fait par hasard, celui-ci est stimulé par Malcolm Saudan qui, un soir, joue avec sa guitare Gibson, reliée à un ampli, à proximité du sarcophage dans lequel repose Lana Coleman, dont le cerveau n'était donc pas complètement éteint...

 

Fuites dans la presse, meurtres par essaims d'abeilles, piratages informatiques, communiqués menaçants d'opposants à l'expérience du HBP, débats télévisés, sont autant d'éléments qui font du roman de Philippe Favre un thriller haletant, posant de véritables problèmes existentiels, tels que le transhumanisme...

 

Rabelais ne disait-il pas: Science sans conscience n'est que ruine de l'âme?

 

Francis Richard

 

Cortex - En état de veille, Philippe Favre, 296 pages Favre

 

Livre précédent chez le même éditeur:

1352 - Un médecin contre la tyrannie

 

Philippe Favre est l'invité de Tulalu!? à la Médiathèque du Valais, à Sion, le jeudi 26 janvier 2017, de 18 heures 15 à 19 heures.

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19 janvier 2017 4 19 /01 /janvier /2017 21:45
C'est quelque chose, de Fabienne Radi

La maison n'est ni vraiment belle ni franchement laide. Une construction des années soixante, un toit à deux pans en tuiles rouges, des murs en crépi blanc, une baie vitrée donnant sur une pelouse fraîchement tondue, des volets en bois qui devaient être verts dans une autre vie.

 

Ainsi commence la fable que raconte, avec malice et humour, Fabienne Radi, et qu'elle a intitulée C'est quelque chose, une expression qui souligne l'importance de la chose et qui peut tout aussi bien signifier l'horreur que l'émerveillement qu'elle suscite chez celle ou celui qui la découvre.

 

Car cette fable a pour protagoniste cette maison, dont le principal atout est de ne pas avoir de vis-à-vis. Elle doit d'être restée coupée du monde aux plans d'aménagement du territoire successifs qui tantôt ont donné de la valeur aux terrains, tantôt la leur ont ôté...

 

Paul et Suzie, un couple de médecins, jette son dévolu sur ce qui n'est encore qu'un terrain à bâtir, situé entre collines et forêt. Ils n'ont aucune peine à convaincre les propriétaires, Joseph et Janine, de le leur vendre: ses changements de déclivité le rendent difficile à cultiver...

 

Paul et Suzie font donc construire sur ce terrain leur maison de campagne et pendant des années, ils viennent y passer leurs week-ends, d'abord seuls, puis avec leurs enfants, des jumeaux. Le dernier plan d'aménagement du territoire inverse les valeurs:

 

Situé pile au milieu d'une immense zone agricole de basse montagne, le terrain appartenant à Paul et Suzie ne vaut donc pas un clou, mais la maison en revanche a gagné une plus-value inestimable du fait qu'elle restera isolée, ou du moins pour une bonne cinquantaine d'années.

 

Au milieu des années septante, dans les hôpitaux, la concurrence des médecins étrangers pousse Paul - Suzie a arrêté de travailler pour élever les enfants - à se perfectionner: Il trouve une place intéressante dans un grand hôpital à Oslo, dans un centre de recherche sur les traumatismes sportifs.

 

Pour améliorer leur ordinaire, ils louent leur maison de campagne à cinq étudiants de bonnes familles... suédois: le hasard scandinave fait bien les choses. Et Suzie demande à Joseph d'aller de temps en temps jeter un coup d'oeil discret pour voir si ces jeunes gens ne font pas trop de dégâts.

 

Lesdits cinq étudiants suédois ne sont pas des enfants de choeur et, dès les beaux jours, ils y font la nouba avec des filles. Avant le retour de Paul et Suzie, Joseph est chargé par eux d'une tâche: ce qu'il découvre alors lui fait pousser l'expression qui donne son titre au livre...

 

La morale de cette fable impertinente pourrait être que l'on récolte toujours ce que l'on sème, mais c'est parfois dans l'art et la manière dont les fruits sont obtenus que la surprise peut être de taille. Il n'est pas fortuit que les étudiants suédois soient au nombre de cinq, comme les cinq sens...

 

Francis Richard

 

C'est quelque chose, Fabienne Radi, 96 pages éditions d'autre part     

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17 janvier 2017 2 17 /01 /janvier /2017 23:55
Le grand projet, de Nicolas Kissling

Je regarde derrière moi, et je vois une foule d'attente immense. Presque tous les hommes valides de San Michele di Fresu sont là. Je n'imaginais pas les choses comme ça. La Suisse doit être dans un état catastrophique pour avoir besoin de tous ces hommes pour la réparer.

 

1947. Ivo Castelli, 19 ans, fait partie de ces Italiens venus travailler en Suisse pour construire des routes et des barrages: ils ont besoin d'argent pour leurs familles restées au pays et la Suisse, elle, manque de bras. Il est recruté, lui, pour la construction du barrage de Rossens, sur la Sarine.

 

1948. Ivo est chargé avec Matteo et Carlo de démonter les maisons qui vont se retrouver sous l'eau le jour où le barrage sera mis en fonction. Un jour, il continue seul le démontage de la maison de Fernand Vial, un vieux paysan méchant comme un chien qui n'a pas mangé depuis dix jours.

 

Le vieux Fernand Vial ne voulait pas quitter sa maison. Il a refusé toutes les offres de dédommagement ou de relogement. A la fin, il s'est pendu à une poutre de sa maison. Juste en-dessous de cette poutre, en démontant le plancher, Ivo découvre une caisse, dont il ouvre le couvercle.

 

Cette caisse, ouverte avec appréhension, contient de l'or à la pelle. Des pièces d'argent. Des billets aussi. Un trésor de pirate, comme dans les livres. Au lieu de faire part aux autres de sa découverte, il met ce butin dans quatre sacs, qu'il enfouit en terre, en un lieu plus haut que le futur niveau du lac. 

 

Antoine est le fils d'Ivo, mort alors qu'il n'avait que 4 ans. Ce que l'on raconte sur son compte à l'école et ce qu'il apprend, en 1985, en se rendant à la police de Fribourg, lui font honnir ce père, qui trompait sa mère et s'est tué. Il n'a jamais compris pourquoi sa mère et sa soeur lui vouaient un culte.

 

Sa mère, Jacqueline, née Keller, meurt, à l'été 2006. Peu de temps après il reçoit un paquet expédié par sa grande soeur Fanny, qui vit avec son mari et ses deux filles à San Diego. Ce paquet contient une lettre de sa mère, trois cahiers d'écolier et deux billets d'avion Genève-San Diego aller-retour.

 

En lisant les trois cahiers, rédigés par sa mère et sa soeur à partir des cahiers d'Ivo, Antoine apprend ce qu'a été le début de la vie de son immigré de père et ce qu'a été pour lui ce qu'il appelait Le grand projet: un fonds d'aide mutuelle réservé aux Italiens mariés, avec charge de famille:

 

En échange de primes mensuelles raisonnables, je leur garantis que s'ils devaient mourir en Suisse, leurs femmes et leurs enfants restés au pays toucheraient un capital suffisant pour pouvoir s'en sortir.

 

Cette lecture le met dans un état de dégoût-fascination-incrédulité. Et, en toute conscience, il se décide à tomber dans le piège tendu par sa mère post mortem, qui aura eu le dernier mot: il ira à San Diego lire les nombreux autres cahiers; il pourra ainsi en finir avec l'autre, et boucler cette histoire.

 

Nicolas Kissling donne à lire, parallèlement, les cahiers d'Ivo, qui couvrent la période de 1947 à 1971 et qui sont écrits à la troisième personne, à l'exception du dernier, et le journal d'Antoine, du 24 juillet au 16 août 2006, qui relate sa quête et son enquête pour savoir réellement d'où il vient.

 

Comme Antoine, le lecteur a envie de connaître le fin mot de cette histoire bien documentée, complexe à souhait et bien construite. Histoire qui confirme qu'il ne faut décidément jamais se fier aux apparences et que les préjugés pourrissent autant la vie de ceux qui les ont que celle des autres...

 

Francis Richard

 

Le grand projet, Nicolas Kissling, 330 pages Editions de l'Aire

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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 23:40
Le chien, de Jean-François Fournier

Je suis à bout de forces et le pouvoir m'est aujourd'hui indifférent. Les gens et mon journal l'ont d'ailleurs toujours été. En revanche, la mort, le sexe et mon père habitent, eux, mon quotidien.

 

Scott F. Battle, 51 ans, règne sans partage sur la salle de nouvelles du plus puissant journal de la capitale, le Post, Washington. Mais cela indiffère désormais celui que l'on surnomme le Chien, autour des desks et dans le petit peuple des rédactions. Car ce ne sont plus que la mort, le sexe et son père qui habitent son quotidien.

 

La mort. En six mois il a perdu une femme et trois enfants. Après vingt-quatre ans de mariage, sa femme, Joaline, l'a quitté pour l'un des plus gros lobbyistes associés de Washington. Elle est partie en emmenant avec elle leurs enfants, Zera, Tiny et Lipi. Et ça les a tués, car elle a eu un accident de voiture...

 

Dans l'accident, qui a eu lieu à Chappaquiddick, où mourut Ted Kennedy, Jo et Zera sont morts, puis Tiny deux jours plus tard. Seul Lipi n'est pas mort: il était hospitalisé au Georgetown Hospital, où il survivait grâce à une chimiothérapie. Mais il lui a été pris, suite à une dénonciation au service de l'enfance...

 

Le sexe. Il se dit érotomane arriviste... Il a toujours combattu l'habitude par l'instauration d'une nouvelle vie érotique sans rapport avec les précédentes. Il s'est toujours gardé d'amour sérieux: il croit que seules les femmes et les perdants sacrifient à ce rite qui épuise, laisse vide et esclave de l'autre.

 

Son père. Après avoir tué un cambrioleur qui s'était introduit chez lui, William S. Birdie, est parti de Philly, bien que toute charge ait été abandonnée contre lui, la légitime défense lui ayant été reconnue malgré les dix-sept coups de couteau donnés à l'intrus, dont l'oreille droite n'a jamais été localisée...

 

Alors F. part à la recherche de W.S. Il ne veut plus prendre le risque d'un mort de plus dans [sa] vie. Il se lance dans cette quête, sur la 77 et quelques autres, avec Kerry Lee pour tout bagage. Kerry est la serveuse du Double Door de Mooresville Lake Norman, avec laquelle il a conclu un accord, un bon accord, mais pas beaucoup plus:

 

Pas de condition, pas d'attente, pas d'obligation. Le soir ou le jour, on verra quand, on dormira un peu partout. Tu auras ta chambre. Pas de sexe au programme. Pas de drogue. En revanche, aucune question sur nos rencontres ou les lieux visités. Je te demande juste de m'accompagner sept jours!

 

K. accepte. Elle doit seulement contrôler chaque matin qu'il aura écrit la nuit précédente cinq pages dans le Moleskine vierge et noir qu'il lui tend. Ce sont ces pages que le lecteur a sous les yeux et qui racontent comment Le Chien tente de débusquer l'homme aux étiquettes, le surnom donné à son père naturel:

 

Dans l'appartement de cinq pièces de Birdie, scène de son crime, chaque objet, chaque habit, chaque gadget, chaque produit porte encore l'étiquette de sa provenance et de son prix...

 

Cette quête du père est une tentative de F. pour donner un sens ultime à sa vie. Que demande-t-il? Il aimerait juste un regard de lui avec le secret espoir qu'il [l'] étonne, qu'il lui dise quelque chose que personne ne lui aura dit auparavant, pour que [sa] mort n'intervienne pas sans un événement majeur:

 

Qu'elle fasse de moi un autre, quelqu'un d'acceptable. Celui que Joaline aurait aimé. Celui dont Kerry rêve un peu depuis quelques jours, ce qui me glace le coeur. Celui qu'auraient mérité Zera, Tiny et Lip'...

 

Francis Richard

 

Le Chien, de Jean-François Fournier, 176 pages, Xenia (sortie en librairie le 31 janvier 2017, sauf en Suisse, chez Payot, où il est déjà en rayon...)

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12 janvier 2017 4 12 /01 /janvier /2017 22:45
In nomine spiritus absentis - Reliques et breloques, de Gaston Cherpillod

Deux inédits de Gaston Cherpillod ont paru cet automne, aux Éditions de l'Hèbe, In nomine spiritus absentis et Reliques et breloques. L'écrivain les avait adressés, le premier en juin 2012 et le second fin 2011, à Janine Massard et à Pierre Yves Lador, qui avaient déjà transcrit de ses manuscrits depuis 2004

 

Cherp (1925-2012) leur avait demandé de faire paraître ces deux textes après sa disparition. Ils viennent d'accomplir cette haute mission, après les avoir transcrits, sans sa tutelle, et leur avoir trouvé un éditeur décidé à les diffuser dans les meilleures conditions. Ils font tous deux une présentation de ces deux textes avec bonheur.

 

Dans In nomine spiritus absentis, sous-titré Oraison, Gabriel Charbonney revisite son passé à la troisième personne: il offre bien des similitudes avec celui de l'auteur. En effet, le père de Gabriel, Matthieu, était ouvrier et Gabriel est un enseignant, un intello, même si l'auteur préfère à ce mot le terme désuet de clerc...

 

Dans Reliques et breloques, sous-titré, Notes dernières, hormis un dialogue liminaire entre deux copains, Lucas et Léon, dans un bistrot, l'homme Cherpillod se livre une nouvelle fois, sans le truchement de la fiction à laquelle il préfère de toute façon la réalité, le parler vrai et le ton, sans fioritures, sans fards.

 

Dans un texte comme dans l'autre, il faut suivre Cherp... parce que rien n'est linéaire, tout est en digressions et ruptures, en structures complexes, aussi bien le fond que la forme. C'est pourquoi lire Cherpillod se mérite. Il faut s'accoutumer à sa pensée vagabonde, à son style à nul autre pareil, héritier du grec et du latin.

 

Cherpillod le dit lui-même: Mon originalité réside dans le ton davantage que dans ma pensée. Et c'est ce ton, révélateur de son âme inquiète, qui emporte la conviction du lecteur et qui le touche par son humanité, parce que - il en serait contristé - ses préoccupations et ses déceptions ne sont pas forcément les siennes.

 

Dans ses notes, Cherpillod est ainsi préoccupé par l'homo sapiens: La terre dont, déloyal gérant, il a dilapidé, depuis que la production s'élargit, une somme de richesses qui ne lui appartiennent pas, se séparera de lui sans munir l'adieu d'un parachute doré, si sa ligne n'est pas redressée.

 

Par l'avenir: Le monde que ses maîtres, dans leur fatuité ont orné de l'épithète de développé, sous l'accumulation de biens comptables croule, fussent-ils d'inégale façon répartis entre eux et leurs inférieurs, tire profit de la base globale, excipe de sa victoire sur la matière, quand un malappris émet, alarmé, une critique fondée.

 

Par la dégradation de la langue (on n'exige plus de l'étudiant l'acquisition du latin d'abord, la tenue d'un français autre que basique): Le marché ne parle que le rudimentaire ricain dans sa publicité, et le pouvoir journalistique s'exprime en sabir, tandis que s'en fichent les législateurs, autant que leurs mandants, de ces périls.

 

Cherpillod ne peut que toucher le lecteur quand il parle de son irrépressible besoin d'écrire: Aussitôt que j'ai fini un texte, penaud, j'entame le suivant, alors que je m'étais engagé à brider la passion dont je tire un profit équivoque, à noyer mon ennui dans un ruisseau plutôt que dans un encrier: as-tu oublié que, vive, l'eau guérit ta jeune démence?

 

Il ne peut que le toucher quand il adresse cette dernière prière pour Gabriel, fils de Matthieu, sur laquelle se conclut In nomine spiritus absentis: Pas de discours, quand on l'enfouira, de fétides fleurs de rhétorique du ministère éducatif auquel il se rattachait, juste un mot pastoral, pour que Matthieu, reconnaisse sa progéniture, si l'âme existe.

 

Francis Richard

 

In nomine spiritus absentis - Reliques et breloques, Gaston Cherpillod, 288 pages, Éditions de l'Hèbe

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8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 23:00
Je vois des formes qui n'existent plus, suivi de, Moonlight S., de Rodolphe Petit et Élise Gagnebin-de Bons

Art ou fiction? Les deux. Comme le nom de la maison qui édite cet ouvrage en deux volumes, l'un, littéraire, étant le contrepoint de l'autre, artistique.

 

Je vois des formes qui n'existent plus est le texte, écrit noir sur blanc, avec une composition visuelle des phrases, poétique au fond, sans pagination, et une couverture blanche; Moonlight S. est la fresque, en noir et blanc, pliée pour faire un livre, avec une couverture noire.

 

Le texte est dû à la plume de Rodolphe Petit, la fresque au pinceau d'Élise Gagnebin-de Bons. Le premier comme la seconde sont inclassables et défient la raison pure. Alors il faut se contenter de la raison pratique et tenter de les prendre l'un après l'autre, tout en sachant que leur sort est lié, sinon relié, puisqu'ils ont leur autonomie...

 

Le narrateur de Je vois des formes qui n'existent plus se souvient. D'abord de la salle de bains de son enfance. Vingt ans après. Puis de la maison où se trouvait cette salle de bains. Enfin de la forêt de résineux et des deux montagnes en surplomb, qu'il observait de la fenêtre... Et de formes qui n'existent plus...

 

Il se met à marcher sans savoir où. Se souvenant, chemin faisant, des rêves freudiens qui le tourmentent. Il va ainsi de la gare au village, distant de 2 km, en faisant des détours, par une friche où se trouve un hangar déserté, par une prairie, par une colline, par un verger, par une ferme, par une châtaigneraie qui lui rappelle son père...

 

Au bout d'une heure, il parvient à

un cylindre

de pierre foncé

 

C'est une tour. Et, comme la porte n'est pas verrouillée, il entre, par désoeuvrement. Il monte dans les étages de cette tour, qui n'est pas inhabitée comme il le croyait. La promenade du rêveur solitaire subit une inflexion:

Je bute soudain contre quelque chose de mou

et bascule en avant

puis cogne violemment le sol

avec la tête je crois

et puis

plus rien,

enfin je crois

 

Quand il reprend conscience et quand il découvre sur quoi il a buté, le récit vire au thriller:  il est entraîné dans de curieux méandres, où jouent un rôle un fille au ruban, qu'il a croisée plus tôt alors qu'elle montait un cheval, et un homme à l'énorme veine vermiculaire. Il va dès lors de surprise en surprise et le dénouement est le clou de l'histoire...

 

Moonlight S. est une fresque qui se présente comme un dépliant. Il faut tourner les pages pour la dérouler. Les dessins de deux chiens, siamois semble-t-il, peu à peu, se colorent de noir jusqu'à disparaître complètement. Puis du blanc réapparaît peu à peu. Il y a une tentative d'inversion, fugitive. Mais le noir reprend le dessus...

 

Une nouvelle tentative du blanc se traduit par un nouvel échec. Le noir semble vainqueur. Puis le blanc réapparaît par touches successives. Il faut attendre la fin du volume pour savoir s'il va finalement l'emporter.

 

La fresque est bien le contrepoint du texte qui va de rebondissement en rebondissement, après que le narrateur a buté sur quelque chose de mou. Sera-t-elle finalement tout blanc ou tout noir? ou un peu des deux?

 

Francis Richard

 

Je vois des formes qui n'existent plus suivi de Moonlight S., Rodolphe Petit et Élise Gagnebin-de Bons Art & Fiction

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5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 22:45
Fin de trêve, de Werner Rohner

Le pire dans le souvenir, c'est qu'en lui, tout est figé; plus de marge de manoeuvre, ne reste que ce qui fut et qu'il faut regarder en face, que la répétition du vécu, qui est parfois plus intense encore que le vécu lui-même.

 

Plus de dix ans après la mort de sa mère, Luisa Ferter, le 20 janvier 2000, à 48 ans, le narrateur de Fin de trêve, Joris, se souvient donc. Après cette longue trêve, il se décide enfin à rencontrer son père, David Mourlin, qui, après sa naissance, n'a plus donné signe de vie.

 

La maladie de Luisa commence en 1993, alors que Joris n'a que 15 ans. Luisa subit alors l'ablation d'un sein. Cela ne l'empêche pas, après avoir travaillé dans les fleurs, de créer l'année suivante, avec succès, une entreprise de traiteur, Luisas Catering Service.

 

Moins d'un an avant la mort de Luisa, en mars 1999, Joris part pour Vienne, à 21 ans, ce qu'il s'était promis de faire, avec ou sans bac en poche. Là-bas il fait des petits boulots. A peine trois semaines après son arrivée, il rencontre Rébecca, une étudiante en architecture. 

 

Début 2010, il décroche un poste à la télé. Cela fait un moment que lui et Rébecca sont séparés. La trêve est finie. Il faut qu'il sache qui fut sa mère et qui est son père, même s'il a de la prévention à l'égard de cet homme qui ne s'est jamais soucié de lui.

 

Il veut notamment savoir comment Luisa et David se sont connus et ce qu'ils ont vécu ensemble avant sa naissance. C'est ainsi que leur passé politique commun resurgit. Tous deux étaient connus des services. Mais jusqu'où leur engagement les avait-il conduits?

 

Pour reconstituer le passé de ses parents, il interroge sa tante Susanne qui a repris le Catering de sa mère; il rencontre aussi plusieurs fois son père qui, politiquement, vibre toujours autant et lui envoie des documents d'époque établis par les services...

 

Dans le même temps Joris morcelle sa propre histoire en plusieurs histoires, qui se chevauchent et n'ont pas forcément chacune une fin, puisque sa vie à lui continue, malgré la douleur ressentie par la mort de sa mère, qui se fait plus précise avec ce qu'il apprend.

 

Joris compare le regard de l'objectif d'une caméra à celui du rêve, qui ont ceci en commun qu'ils sont comme un filtre que l'on oublie parfois, aussi bien quand on filme que lorsqu'on rêve. Et le récit à méandres de Joris, écrit par Werner Rohner, donne l'impression d'être ainsi filtré...

 

Joris, parvenu au bout de sa quête, ne peut que constater que, dans la vie, il y a des impossibilités de retours en arrière: La tristesse ne naît pas parce que quelque chose a eu lieu, mais bien plutôt parce que l'on se rend compte que quelque chose ne peut plus avoir lieu...

 

Francis Richard

 

Fin de trêve, Werner Rohner, 208 pages, traduit de l'allemand par Ghislain Riccardi, Editions de l'Aire

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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 12:30
Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson

Dans la nuit du 20 au 21 août 2014, à Chamonix, Sylvain Tesson, pris de boisson, se casse la gueule d'un toit où il faisait le pitre: Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. J'étais tombé sur un tas d'os.

 

Comment s'en sort-il? La médecine de fine pointe, la sollicitude des infirmières, l'amour de mes proches, la lecture de Villon-le-punk, tout cela m'avait soigné. 

 

Résultat: Quatre mois plus tard j'étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme.

 

L'été suivant, les médecins, dans leur vocabulaire d'agents du Politburo, lui recommandent de se rééduquer: Se rééduquer? Cela commençait par ficher le camp. C'est-à-dire? Je voulais m'en aller par les chemins cachés, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés.

 

Ce qui lui a donné cette envie? Un papier froissé, au fond de son sac.

 

Ce papier, c'est la carte des zones hyper-rurales, annexée à un rapport de l'administration française publié sous le titre: Hyper-ruralité, où on peut lire des choses écrites dans une langue étrange, voire étrangère, telles que celle-ci:

 

Le droit à la pérennisation des expérimentations efficientes.

 

Ou celle-là: l'impératif de moderniser la péréquation et de stimuler de nouvelles alliances contractuelles.

 

Sylvain Tesson ne le dit pas, mais Molière se serait certainement fait une joie de glisser ces préciosités ridicules dans les commodités d'une conversation de l'une de ses pièces de théâtre...

 

A l'aide de cette carte qu'il ne pourra pas suivre intégralement - il y aura des solutions de continuité -, et muni d'autres cartes, celles de l'IGN au 25 000e, il va en effet s'en aller par des chemins cachés: des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes.

 

Cette marche à pied, Sur les chemins noirs de cartes d'état-major, sera sa médecine générale, la clef de sa reconquête. Et il va, du 24 août 2015 au 8 novembre 2015, traverser ainsi la France, en diagonale, du Mercantour jusqu'à la pointe la plus septentrionale du Cotentin.

 

Pendant ces semaines, où il renoue avec la France piétonne, il échappe quelque peu aux questions de la taille et de la vitesse qui fondent le monde du XXIe siècle et qui se traduisent par ces mauvaises nouvelles que sont l'obésité et l'agitation.

 

Ces chemins noirs nourrissent ses réflexions sur les étapes par lesquelles  l'administration française a fait passer la France rurale à ce qu'elle est devenue, sur l'identité de la France, pays diffracté en même temps qu'uni.

 

Il fait des rencontres que l'on ne peut faire qu'en sortant des sentiers battus, qu'en empruntant des chemins noirs. Il chemine aussi, de temps en temps, avec un ou deux amis, qui partagent avec lui cet amour des chemins de traverse.

 

Jusqu'alors il avait été l'ennemi de la pensée passéiste. A la date du 30 septembre, il écrit désormais: Les derniers mois m'avaient changé et cette courte marche dans le décor du pays avait accéléré la réforme. Je n'aurais plus honte désormais de m'avouer nostalgique de ce que je n'avais pas connu.

 

Alors pour ceux qui, comme lui, ont la nostalgie de la France rurale de naguère, il existe des interstices, il demeure des chemins noirs à emprunter. Encore faut-il les chercher: Il y avait encore des vallons où s'engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre, et on pouvait couronner ces heures de plein vent par des nuits dans des replis grandioses.

 

Francis Richard

 

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, 146 pages Gallimard

 

Livres précédents chez le même éditeur: 

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

 

Aux éditions Guérin:

Berezina (2015)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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