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11 octobre 2017 3 11 /10 /octobre /2017 22:15
Sauver les meubles, de Céline Zufferey

Il faut bien gagner sa vie, faire des concessions, être raisonnable. A trente-deux ans, je plaque une vie d'artiste pour une "situation stable".

 

Le narrateur est photographe. Il a bien été obligé de renoncer à la photo d'art, qui ne rapporte pas un clou, pour payer son studio et la maison de retraite de son père. Il a fini par abandonner les vraies photos et par rejoindre le camp de la photo fonctionnelle...

 

Ainsi vient-il tout juste d'être embauché par une grande entreprise d'ameublement pour y faire... des photos de meubles. Ce n'est pas réjouissant, mais, au moins, c'est un boulot. Son père dirait: Eh ben bravo, tu gagnes enfin de l'argent avec ton truc.

 

La super équipe qu'il intègre est composée de l'Assistant (qui commande), de Bruno le technicien (qui est un connard paresseux), de Sergueï-le-Styliste (qui s'occupe du décor), de Stagiaire (qui prend des notes dans son carnet) et des modèles.

 

Les modèles sont censés représenter des familles parfaites, de fausses mères à côté de fausses filles . Les fausses mères, ce sont Nathalie et Floriane; une des fausses filles, c'est Linh, une fillette de huit ans, qu'il surnomme Miss KitKat...

 

Très vite il apprend ce qui lie les uns aux autres les membres de cette super équipe mobilière: Assistant et Bruno ont des rapports tendus, Assistant veut coucher avec Nathalie, Floriane a couché avec Assistant, Nathalie et Floriane sont amies.

 

Depuis qu'il a été engagé, il a deviné qu'Assistant est vulgaire, Bruno patient, Nathalie charmante, Floriane désagréable : Je me sens presque appartenir... Presque... Heureusement qu'il ose aborder Nathalie par texto, et que ça marche.

 

Sinon, auparavant, quand il rentrait chez lui, il se connectait à un site et il tchattait. Les échanges, même quand ils se produisaient, y étaient d'une grande vacuité. C'étaient en fait des moments de grande solitude ... partagée par des adeptes...

 

C'est au sous-sol de l'entreprise qu'il rencontre Christophe, chargé de tester la solidité des meubles, à qui il fait subir les derniers outrages: J'aime péter des trucs. Mais pas seulement. Il lui propose une aventure où il pourra exercer ses talents de photographe...

 

Dès lors, il mène deux vies parallèles : il shoote d'une part des sujets dans un décor artificiel de meubles pour catalogue, d'autre part des sujets (inavouables à Nathalie, malgré ses tentatives) dans un décor sans fard où il croit donner libre cours à sa déraison...

 

Sauver les meubles, de Céline Zufferey, est une satire cruelle de l'époque, décrite parfois crûment. Les deux vies que mène le narrateur l'illusionnent: quand il croit être aux commandes dans l'une, ne va-t-il pas y être un exécutant, comme dans l'autre?   

 

Francis Richard

 

Sauver les meubles, Céline Zufferey, 240 pages Gallimard

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8 octobre 2017 7 08 /10 /octobre /2017 22:55
Monarques, de Philippe Rahmy

Le monarque est un papillon diurne des plus communs, et ne bénéficie, à ce titre, d'aucun statut de protection. Peut-être devrait-il pourtant en bénéficier, du moins le spécimen de cette espèce, plus grand et plus rare, qui hante la montagne fauve des Aurès, en Algérie...

 

Ce monarque-là est en effet un rêve éveillé :

 

Quand après une journée de dur travail, on se laisse aller dans un hamac, il arrive qu'un nuage de papillons traverse le soir, une forme mouvante d'air et de soleil, comme une dernière proposition de lumière. On est alors consolé de toute tristesse.

 

Ce monarque-là est en effet pur désir de voyage :

 

Tous les cinq ou dix ans, au retour d'El Niño, ce sont de gigantesques essaims à l'approche d'un danger mortel qui se regroupent dans le ciel du Maghreb, probablement parce que, de là, ils perçoivent au loin un éden capable d'accueillir leur migration.

 

Après la mort de son père, musulman humaniste, et de son meilleur ami, qui n'ont pas eu la chance d'arpenter leur chemin jusqu'au bout, Philippe Rahmy se sent indigne de vivre, lui si fragile (il a la maladie des os de verre), lui qui a démenti les plus sombres prédictions de la médecine.

 

Alors il tente de rétablir l'équilibre en écrivant des histoires inventés, qui prolongent l'agonie de cet ami, de ce père, de l'amour vaincu par la mort...

 

Philippe diagnostique un danger mortel :

 

L'Europe, la Russie, les États-Unis, la Chine n'ont jamais autant développé de symptômes communs. Faillite économique, corruption politique, haine de l'étranger, populisme, nationalisme, engagement militaire... Chacun de ces symptômes annonce et contient la maladie mortelle qui nous ronge.

 

Alors il compose une histoire sans début ni fin, mais formant un bloc homogène de fragments qui semble très ancien et, dans ces fragments, il relate notamment l'histoire de ses origines égyptiennes (son patronyme signifie le miséricordieux en arabe), allemandes, et même juives, mais aussi comment le hasard a fait de HERSCHEL un mot-clé de son existence.

 

Il raconte ainsi qu'en étudiant la vie de Herschel Grinszpan, qui, à 17 ans, a assassiné le troisième secrétaire de l'ambassade d'Allemagne à Paris, Ernst von Rath, le 9 novembre 1938 (ce qui servira de prétexte à la Nuit de Cristal), il a reconnu en lui un frère. Dont il n'a jamais été aussi proche qu'après une ténébreuse affaire à laquelle il a été mêlé malgré lui.

 

Quand, à un moment donné, il écrit à propos de ce Juif polonais : J'aimerais croire qu'un Arabe peut aimer un Juif par-delà la caricature de leur opposition foncière, il confirme ce qu'il dit plus haut dans le livre et qui, certainement, le définit le mieux :

 

L'amour est mon seul besoin, un amour troué, disloqué, mais obstiné, tout entier ramassé dans la littérature, notre petite éternité avant la mort.

 

Francis Richard

 

Monarques, Philippe Rahmy, 208 pages, La Table Ronde

 

Livres précédents:

 

Allegra (2016)

Béton armé (2014)

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6 octobre 2017 5 06 /10 /octobre /2017 22:55
L'Ordre des choses, de Sébastien Meier

Voici donc le troisième volume d'une trilogie non annoncée. Car, après avoir refermé le premier volume, on ne s'attendait pas à un deuxième, même s'il restait de nombreuses questions en suspens; et, après le deuxième, on ne s'attendait pas non plus à un troisième... En l'occurrence, un volume pouvait en cacher un autre...

 

S'il est recommandé de lire les deux premiers volumes, le troisième peut toutefois se lire isolément. En effet, dans L'Ordre des choses, Sébastien Meier raconte une histoire qui est à la fois une suite, ou plutôt une conclusion des deux autres, et une histoire à part entière puisque les choses sont en quelque sorte remises en ordre...

 

Dans les années 1989 - 1990, l'auteur met tout de suite le lecteur dans l'ambiance avec deux meurtres commis à Lausanne, celui d'Albert Karpa, tout juste libéré après avoir été soupçonné de blanchiment d'argent de la mafia italienne, et celui de Constant Bonnard, juge d'instruction, tué de deux balles dans une ruelle sombre.

 

Quelque dix ans plus tard, le lecteur apprend que l'avocat Jacques-Edouard Croisier, à la mort de son père, hérite de ses 30% d'actions de BFHG, multinationale spécialisée dans le négoce pétrolier, mais que son oncle, Beat Flückiger, qui en est le PDG, parvient à le faire mettre sous PLAFA, à Cery, l'hôpital psychiatrique du coin.

 

C'est là que Jacques-Edouard fait la connaissance de Florence Osbald, avec laquelle il se lie d'amitié et qui lui fait connaître Commune présence, un recueil de poèmes de René Char. Or, non content de l'avoir fait interner, son oncle veut le faire mettre sous tutelle, mais il n'y parvient pas. Son neveu demande alors l'aide de Florence.

 

Car Jacques-Edouard s'est donné pour objectif d'écraser son oncle en frappant BFHG: il ferait de cette entreprise le symbole d'un grounding honteux pour l'économie helvétique. Florence est en fait un génie de l'informatique et lui concocte un virus espion, grâce auquel il accède à des données compromettantes pour BFHG et pour Beat.

 

Après que Jacques-Edouard est mort, les années 2013 - 2014 voient sa lutte contre BFHG et Beat reprise par Paul Breguet, puis, après son suicide, par la procureure Emilie Rossetti, ce qui lui coûte son poste, et par Florence Osbald, qui a changé d'identité, tire des ficelles et agit dans l'ombre, comme tout bon hacker qui se respecte.

 

Cette lutte d'individus contre une multinationale de connivence avec les pouvoirs politique et judiciaire se révèle être celle de David contre Goliath et le capitalisme prédateur en prend un juste coup. C'est à tort, bien sûr, que d'aucuns attribuent ses nuisances au libéralisme, fût-il qualifié d'ultra, puisqu'il n'en respecte aucun des principes...

 

L'auteur en tout cas est à l'aise pour décrire des milieux et des lieux très différents, de même que les ombres et lumières de ses personnages, petits et grands, qui, parce qu'ils ne sont ni tout noirs ni tout blancs, restent humains; et il sait maintenir jusqu'au bout l'addiction du lecteur pour son récit, quand bien même la noirceur y domine. 

 

Francis Richard

 

L'ordre des choses, Sébastien Meier, 352 pages Zoé

 

Volumes précédents de la trilogie :

Le nom du père (2016)

Les ombres du métis (2014)

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28 septembre 2017 4 28 /09 /septembre /2017 21:00
Quand les mouettes ont pied, de Pierre de Grandi

Quand les mouettes ont pied, il est temps de virer (proverbe de marins bretons).

 

Ce qui veut dire qu'il est un moment où, à l'évidence, il faut changer de cap... et que, si on ne le fait pas, on se heurte aux pires écueils.

 

Le héros de Pierre de Grandi, Georges, est le petit dernier de la famille d'Elorac. C'est le genre, à 18 ans, à déconstruire ... pour refaire ensuite à l'identique et s'assurer que rien ne change. 

 

Dans la famille d'Elorac, je demande le père: Paul est un expert en énergies renouvelables qui fait partie du GIERC, Groupe International d'Études du Réchauffement climatique.

 

Je demande la mère: Madeleine est une infirmière, qui s'occupe des mourants dans une unité de soins palliatifs. Elle a repris ce métier après que ses deux aînés ont quitté la maison.

 

Je demande la fille: Judith, 28 ans, est une secouriste dans les sapeurs-pompiers, qui a obtenu son brevet de pilote d'hélicoptère.

 

Je demande le fils: Julien, 26 ans, est un novice dans une congrégation de franciscains, qui s'occupe avec bonheur de SDF. Car il est convaincu de perdre sa vie, s'il ne la donne pas à autrui.

 

Georges n'est rien de tout ça. Il est en quelque sorte le vilain petit canard de la famille. L'auteur le décrit en ces termes résumant par anticipation ce roman qui se passe en avril 2019:

 

Irrésistiblement irrésolu, ce garçon trouvera pourtant sa voie lorsqu'il aura été happé par une cause embrassée comme l'antidote à son désarroi.

 

Son désarroi, il le doit à la découverte d'un secret de famille, bien gardé par ses parents. Même sa soeur et son frère n'étaient pas au courant... Cette découverte va le mettre en rage.

 

La cause qu'il embrasse est en accord avec cette polarité qui pourrait mobiliser les humains déboussolés : Défaire pour mieux faire. Vrai pour lui. Vrai pour chacun. Vrai pour tout.

 

Ce roman multiforme - récits à la première et à la troisième personne, blog, journal, échanges de mails... - montre, dans un futur proche, ce qu'une telle devise, appliquée, pourrait avoir pour conséquences.

 

C'est une autre manière de dire que vouloir défaire pour ne pas changer le monde, en procrastinant, ou pour le changer, en virant de bord, peut aboutir à seulement défaire... 

 

Francis Richard

 

Quand les mouettes ont pied, Pierre de Grandi, 214 pages Plaisir de lire

 

Livre précédent:

 

Le tour du quartier (2015)

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24 septembre 2017 7 24 /09 /septembre /2017 16:30
Un certain Frédéric Pajak - Entretiens avec Christophe Diard

Christophe Diard a d'abord rencontré virtuellement Frédéric Pajak. C'était à sens unique, lorsqu'il avait vingt ans:

Je passais devant un kiosque, et j'ai marqué un temps d'arrêt devant la couverture de L'Imbécile, présentant un Nietzsche tatoué, dessiné par ses soins.

 

Douze ans plus tard, il devient rédacteur en chef du magazine Rebelle(s), l'envie le prend alors de le rencontrer réellement. Mais Frédéric Pajak ne se rencontre pas comme ça. Et le hasard (?) doit s'en mêler.

 

C'est en effet en passant devant la librairie polonaise du boulevard Saint-Germain à Paris qu'il l'aperçoit en train de boire avec des amis et qu'il ose l'aborder et obtenir qu'ils se voient plus tard:

Frédéric Pajak allait m'accorder trois quarts d'heure pour une interview qui ne devait pas dépasser deux pages. Au final, nous avons passé six heures ensemble, et ce n'était plus un entretien, mais un dialogue. Jamais l'interview ne paraîtrait. Mais Un certain Frédéric Pajak est né à ce moment-là, sans que nous n'en sachions rien, ni lui ni moi...

 

L'échange s'est poursuivi, pendant un an. Et le résultat est là: un livre magnifique, où le lecteur découvre l'homme et l'artiste:

- l'homme par ce qu'il livre de lui-même à Christophe Diard et par les témoignages que celui-ci a recueillis auprès de proches et d'amis: Anne-Pia Pajak, Jacques Zwahlen, Philippe Garnier, Delfeil de Ton, Anna Sommer, Roland Jaccard, Charles Ficat, Micaël, Alexandra Roussopoulos;

- l'artiste par la reproduction de peintures en couleur, de dessins de presse et de nombre d'autres dessins à l'encre de chine.

 

Une fois le livre refermé, le lecteur ébloui, qui s'est contenté jusqu'à présent de lire ce qui a déjà paru du Manifeste incertain (par son vague à l'âme, [il] me paraît plus anarchiste que l'anarchisme officiel, qui ignore autant l'art que les sentiments) ne peut qu'être incité à lire d'autres oeuvres de ce coureur de fond, de cet emmerdeur (dixit Roland Jaccard), au sujet duquel il peut se demander, avec Anna Sommer, comment il parvient à s'en sortir aussi bien avec toutes ses activités...

 

Les incitations à le lire se trouvent notamment dans ce qu'il dit :

 - de la langue française: Je l'aime de plus en plus. Comme toutes les langues vivantes, elle dégénère plus qu'elle n'évolue, et cela m'afflige.

- de son but dans la vie: Ce que je voulais, c'est que mon existence elle-même devienne une révolution, c'est-à-dire une oeuvre d'art.

- de son intention avec le Manifeste: Ne pas ânonner l'Histoire des vainqueurs qu'on nous a apprise, mais redonner une voix aux vaincus, aux oubliés, aux laissés-pour-compte.

- de son rapport avec les écrivains: Lorsque j'écris ou dessine sur un auteur, je m'approche le plus possible de lui, de sa vie intime. Mais ce que je recherche, c'est la distance; ce qui m'intéresse, c'est l'étrangeté

 

A propos des écrivains, il ajoute - ce qui devrait donner matière à réflexion:

J'aime qu'un auteur me soit étranger - humainement, esthétiquement, dans ses raisonnements, dans ses croyances, dans son art... Plus il est lointain, plus il m'attire.

 

Alexandra Roussopoulos confirme cette absence d'idées préconçues:

La différence, voire l'opposition, ne sont pas une barrière pour lui. Au contraire, elles le stimulent.

 

Francis Richard

 

Un certain Frédéric Pajak - Entretiens avec Christophe Diard, 240 pages, Éditions Noir sur Blanc

 

Rappels:

 

Rencontre Tulalu du 3 mars 2014 avec Frédéric Pajak

 

Au Musée d'art de Pully a lieu jusqu'au 12 novembre 2017 une exposition sur Un certain Frédéric Pajak 

 

Les premiers volumes du Manifeste incertain de Frédéric Pajak aux Éditions Noir sur Blanc:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

Manifeste incertain 3

Manifeste incertain 4

Manifeste incertain 5

Manifeste incertain 6

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 19:15
La vengeance du pardon, d'Eric-Emmanuel Schmitt

Ce livre contient quatre histoires, deux longues, deux courtes (dont La vengeance du pardon, qui lui donne son titre). Elles parlent de travers humains, trop humains, et de bons sentiments, qui, quand ils ne sont pas tout seuls, font de la bonne littérature, n'en déplaise à André Gide.

 

Lily et Moïsette sont de vraies jumelles, mais elles diffèrent depuis le début: Les soeurs Barbarin virent la lumière le même jour. Si la première provoqua l'admiration, la seconde suscita l'ahurissement en surgissant entre les cuisses épuisées de sa mère une demi-heure plus tard.

Cette différence va être, toute leur vie, une source d'envie de la part de la seconde pour tout ce qui concerne la première. Alors que Lily aime sincèrement Moïsette et ne lui veut que du bien, cette dernière ne l'aime pas et ne lui veut que du mal, en proportion de l'amour que Lily lui porte.

Il est donc d'autant plus étonnant que Lily soit accusée d'avoir tué Moïsette, qui a basculé au fond du puits. Cela ne lui ressemble pas et c'est pourquoi, avant même que le procès n'ait lieu, tout le monde ne doute pas qu'elle sera acquittée puisque sa bonne réputation plaide pour elle...

 

A la suite d'un pari, William Golden, alors âgé de 16 ans, a engrossé Mandine, 16 ans, surnommée Simplette, après trois nuits d'amour: Plus l'on songeait à la défaillance de son esprit, plus on trouvait par contraste son corps parfait, jambes longues, taille souple, allure élastique.

Dix ans plus tard, William, qui est resté pendant tout ce temps dans le déni de paternité, a réussi professionnellement, au-delà de toute espérance, mais, sur le plan personnel, un accident le rend stérile: il ne pourra pas avoir de progéniture, ce qui lui importe peu, dans le fond. Sauf que...

Sauf qu'il se trouve un jour dans une situation où il lui est nécessaire de prouver qu'il a (ou peut avoir) une descendance. Très cyniquement alors, il se souvient du garçon qu'il a fait à Miss Butterfly... En définitive c'est elle qui, par son abnégation, lui donnera une sacrée leçon...

 

Elise Maurinier rend visite en prison à Sam Louis. Ce dernier n'est pas n'importe qui. C'est un violeur et tueur en série. A son palmarès il a quinze victimes, dont la propre fille d'Elise, Laure. Une relation étrange se noue donc entre cette mère meurtrie et ce criminel sans remords.

En fait Elise cherche à comprendre Sam, avant de lui pardonner. Quand ce sera fait, elle pourra, nolens volens, se venger de lui, après un long duel verbal avec lui. S'expliquera alors cette expression curieuse employée par Eric-Emmanuel Schmitt: La vengeance du pardon.

 

Dessine-moi un avion est une référence non dissimulée à Antoine de Saint-Exupéry. C'est ce que demande la Petite Princesse Daphné à Werner von Breslau, un ancien pilote de la Deuxième Guerre mondiale, qui a réussi à sauver de la destruction son Focke-Wulf Fw190...

Mais il n'y a pas qu'un lien entre les deux passionnés d'aviation: de famille noble l'un comme l'autre, ayant perdu leur père enfant, ils ont tous deux volé dans les mêmes parages à l'été 1944, au cours duquel Antoine a disparu en mer... Ce qui va donner une idée à Werner, presque centenaire...

 

Ce recueil d'histoires confirme - mais il n'en était évidemment pas besoin - que leur auteur, grand amateur de littérature, de musique et d'histoire, est un fabuleux conteur, sachant captiver son lecteur jusqu'au bout de ses lignes élégantes, tout en explorant les ombres et lumières de ses soeurs et frères humains.

 

Francis Richard

 

La vengeance du pardon, Eric-Emmanuel Schmitt, 336 pages Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

La nuit de feu (2015)

L'homme qui voyait à travers les visages (2016)

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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 22:55
Rentrée des classes, de Laurence Boissier

Pour les disparitions, c'est maladroit de choisir une seule élève dans toute l'école. Mathilde aurait bien aimé qu'il y ait un peu plus de parents disparus, qu'une camarade vienne dire "moi aussi j'ai une Disparition", ou même carrément un mort officiel, mais personne ne le fait.

 

Andrew, le père de Mathilde, a disparu en mer, avec son voilier, lors d'une sortie en solitaire, au large du Finistère, en Bretagne du nord. Comme son corps n'a pas été retrouvé, il laisse dans l'incertitude une "veuve", Elise, deux "orphelins", Mathilde donc, et son frère aîné Henry.

 

La Disparition s'est produite juste avant la Rentrée des classes de 1973. Et le roman de Laurence Boissier commence à ce moment-là: les choses ne seront plus jamais comme avant et pourtant il va bien falloir à la famille Kinley continuer à vivre sous les cieux genevois.

 

Car les Kinley habitent au 4 rue du Mont-Blanc à Genève, ville où se trouve l'atelier de maître-voilier d'Andrew, sa femme travaillant au Musée de la porcelaine et de l'argenterie, "dirigée" par Hubert Vagnière, dont la secrétaire, Marianne Pons, est une perle rare: que ferait-il sans elle ?

 

Au 4 de la rue du Mont-Blanc, l'entrée de l'immeuble n'est pas à échelle de petite fille. Depuis le rez jusqu'au sixième, elle s'ouvre majestueusement sur les coursives intérieures qui desservent les appartements. Le jour, la lumière chute du faîte jusqu'au rez avec une intensité...

 

Les Kinley sont au 6e, de même que la concierge Chiara Diallo, un personnage que Mathilde a surnommé le Gy, d'après le dessin terrifiant d'un dragon aperçu dans un livre de contes : elle s'adresse aux gens en leur tournant le dos et en les regardant par-dessus une épaule...

 

Hubert Vagnière est marié à Hélène. Ils ont deux grands fils, partis de la maison. Hélène s'occupe maintenant d'Alpaga, un très vieux cheval qui a grandi avec eux. Elle passe plus de temps avec lui le samedi, si bien qu'elle a élu le vendredi pour accomplir son devoir conjugal.

 

Si la Disparition bouleverse la vie des Kinley, la mort d'Alpaga a un effet semblable sur celle des Vagnière. Le départ en congé maladie pendant plusieurs semaines de Marianne Pons et le retour au travail d'Elise Kinley, avant d'avoir fait son deuil, perturbent la marche du musée.

 

L'univers que crée l'auteur avec ces personnages est tragi-comique. Bien sûr toute absence, temporaire ou définitive, peut être bien triste, mais le ton pince-sans-rire adopté par elle, pour raconter situations, lieux, époque, et même éléments, invite le lecteur à y retenir le côté dérisoire.

 

Francis Richard 

 

Rentrée des classes, Laurence Boissier, 256 pages, Art & Fiction (sortie le 18 septembre 2017)

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15 septembre 2017 5 15 /09 /septembre /2017 21:00
Couilles de velours, de Corinne Desarzens

Le grand âge assure l'illusion que l'on peut tout dire. Sur le bâtiment qu'est le corps. Sur la fusée qu'est le destin. Sur la moutarde après dîner qu'il faut éviter parce qu'elle veut dire trop tard. Qu'est-ce qu'on risque?

 

Rien. D'autant que Corinne Desarzens n'est pas d'un grand âge et ne s'illusionne pas. Elle dit donc tout haut ce qu'elle a envie de dire, notamment sur le blason masculin, dans ses Couilles de velours. Et elle le fait par petites touches, par de jolis petits textes tout empreints de poésie.

 

Comme le firent avant elle les poètes de la Renaissance, qui célébraient tel ou tel détail anatomique du corps féminin, en filant la métaphore, elle parle ici (comme les Chinois) de tige de jade et là de fleur de chair qui rejette la double poche ridée à l'ombre des seconds rôles.

 

Elle remarque avec humour l'étrangeté de la physiologie du mâle et de son engin télescopique qui se déplie, qui se dilate, qui se répand : tant de parties vulnérables se trouvent soudain à l'air, exposées, alors que la femme garde ses accessoires aussi serrés que dans un sac à main.

 

Elle ne pense pas qu'à ça, si elle y pense beaucoup (elle ne dit pas incongrûment,  comme des filles ou une businesswoman au bout de son smartphone, qu'elle s'en bat...). Car elle ne se refuse pas de complimenter un dos, même si cela peut vexer celui qui tire fierté de sa vitrine...

 

Elle s'amuse aussi des différentes acceptions que prennent des mots tels qu'amourettes ou des appellations coquines données à certains biscuits et douceurs. Elle rappelle l'origine du velcro, invention de l'ingénieur suisse Grégoire de Mestral, dont le nom vient de velours et crochet.

 

Tout cela n'empêche pas les sentiments: la condition pour aimer, c'est d'apprendre à désaimer aussitôt, dès la première minute, pour remettre la jauge à zéro, échapper à la condamnation de l'attente et ne pas souffrir de la perte. Mais voilà : qui peut nier adorer se faire cambrioler le coeur ?

 

Francis Richard

 

Couilles de velours, Corinne Desarzens, 96 pages, éditions d'autre part

 

Autres livres de l'auteur:

Un roi, 304 pages, Grasset (2011)

Carnet d'Arménie, 88 pages, Éditions de l'Aire (2015)

Le soutien-gorge noir, 192 pages, Éditions de l'Aire (2017)

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14 septembre 2017 4 14 /09 /septembre /2017 21:40
Frappe-toi le coeur, d'Amélie Nothomb

Si l'on avait tenté de lui expliquer que l'envers de la jalousie équivalait à de la jalousie et qu'il n'y avait pas de sentiment plus laid, elle eût haussé les épaules. Car les jaloux ne se rendent pas compte qu'ils le sont, non plus que de tout le mal qu'ils se font et surtout qu'ils font aux autres.

 

En 1971 Marie a 19 ans. Sa grande jouissance est de susciter une envie douloureuse chez les autres filles pour sa beauté et d'épouser le plus beau garçon de la ville; sa grande souffrance est de donner naissance à Diane, la plus belle petite fille que son mari ait vue et qui attire l'attention de tous.

 

Quand ses autres enfants paraissent, Nicolas, puis Célia, Marie leur témoigne une affection qu'elle a refusé de prodiguer à son aînée: une affection modérée pour son fils, une affection démesurée pour sa cadette, qui, du coup, se révèle insupportable, habituée à ne subir aucune contrainte.

 

A 15 ans Diane quitte la maison pour ne plus y revenir. Quatre ans plus tôt, à la suite d'un accident, elle a fait la connaissance d'un médecin, qui lui a parlé sans détour. Les paroles échangées avec lui ont suffi pour faire naître en elle la vocation de devenir un jour médecin, comme lui.

 

Diane sera cardiologue. Un vers d'Alfred de Musset, tiré d'une de ses premières poésies (dédiées à Édouard Boucher), l'a fortement impressionnée et l'a motivée pour cette spécialité dont l'objet est un organe qui n'a rien à voir avec les autres et qui a inspiré poètes et philosophes:

 

Ah! Frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie. 

 

En septième année de médecine, Diane est l'étudiante d'Olivia Aubusson, maître de conférences, qui produit sur elle une impression immense, si bien que bientôt elles deviennent amies et que Diane, en mal d'affection (sa déesse de mère l'a blessée), en éprouve pour Olivia...

 

Comme dans tous les contes, dont Amélie Nothomb est friande et dont elle adopte le ton ici encore, il y a dans celui-ci une morale: il est moins criminel pour une mère d'être aveugle et folle que d'avoir froidement et lucidement du mépris: à la gravité du crime [correspondra] la gravité du châtiment..

 

Francis Richard

 

Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, 180 pages Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Petronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

Riquet à la houppe (2016)

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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 22:55
L'Argent noir, de Giovanni Garro

C'était l'époque où, en droit suisse, les femmes ne pouvaient transmettre la nationalité suisse à leurs enfants: j'avais donc un passeport italien, et mes cousins avaient la nationalité allemande.

 

Un certain Giovanni Garro est le protagoniste, et le narrateur suisse d'origine italienne, du roman L'Argent noir écrit par Giovanni Garro... C'est en quelque sorte une oeuvre de fiction autobiographique, pour ne pas employer le mot autofiction, qui date maintenant (40 ans).

 

Si Giovanni n'est pas un fils de famille, c'est un petit-fils de famille. Car son grand-père Pasquier est fabuleusement riche. Et, de ce fait, quand, enfant, il l'accompagne, les flatteurs, qu'il s'agisse de ses banquiers ou de son comptable, ne tarissent pas d'éloge sur ce petit prodige.

 

Il a 9 ans, en 1977, quand ses parents se séparent. Sa mère s'établit en Suisse à Corsier, avec ses deux enfants, dans une maison que son père lui a offerte. Bien que ce soit un secret de Polichinelle, celui-ci mène deux vies, l'une avec sa femme, l'autre avec son amie Patricia Z.

 

Il n'est pas facile à Giovanni d'être un gosse de riches: à l'école de Chardonne, où il a de bons résultats scolaires, les jaloux lui cassent la gueule à la récréation... Mais l'argent, fût-il noir, s'il ne fait pas le bonheur, n'en demeure pas moins un excellent marche-pied dans l'existence.

 

Aussi ne lui manquera-t-il pas pour, très jeune, s'acheter de luxueux habits, pour, jeune homme, disposer d'un logement à part, pour, plus tard, faire des études musicales à Vienne, puis de lettres, ensuite de droit à l'Université de Lausanne, enfin de droit européen à celle de Londres.

 

Peu à peu il prend conscience de son homosexualité. Sa première histoire d'amour est avec Michel X, un pianiste à la célébrité montante: Il avait 31 ans, mais en paraissait 25. Quant à moi, je venais d'avoir 18 ans. Cet amour ne dure pas toujours... et n'est pas du goût de sa mère.

 

Quand Giovanni est touché affectivement, que ce soit par le remariage de sa mère avec Edouard W, un anglais libidineux, par les reproches de celle-ci au sujet de son orientation sexuelle, ou par la révélation que son grand-père est adultère, il devient dépressif et toxico...

 

Inspiré par son professeur d'histoire ancienne, il se demande à propos de sa famille: Comment étions-nous devenus aussi riches? Une entreprise de construction, aussi florissante soit-elle, pouvait-elle suffire à mettre à l'abri du besoin toute une famille sur plusieurs générations?

 

Giovanni a réussi, mais son ascension est résistible. Ses déboires sentimentaux, mais surtout son bannissement par sa famille vont la mettre à mal: il aura osé déposer une dénonciation pénale après la mort de son grand-père qui s'était dit auparavant invraisemblablement ruiné...

 

S'accomplissent alors les paroles prophétiques de Géraldine Chaplin, la voisine de sa mère, qui était venue la trouver. Après l'enterrement de son grand-père, sa mère les lui avait rapportées et il s'était senti mal à l'aise sachant pertinemment qu'il voudrait découvrir le secret de sa famille:

 

Elle m'a dit de faire attention à l'argent. Elle m'a dit qu'elle connaissait des fratries qui s'étaient entredéchirées lors d'une succession. Elle m'a suppliée de ne pas commettre la même erreur. Elle m'a fait promettre que nous ne battrions pas pour l'argent...

 

Y a-t-il une morale à cette histoire désespérante, et noire, comme l'argent du même métal? L'auteur se garde d'en tirer une...

 

Francis Richard

 

L'Argent noir, Giovanni Garro, 272 pages Hélice Hélas

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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 18:40
La fin de la solitude, de Benedict Wells

Tu sais ce que m'a dit mon père avant sa mort? Je me triturais nerveusement les doigts. Il a dit que c'était important d'avoir un véritable ami, une âme soeur. Quelqu'un qu'on ne perdrait jamais, qui serait toujours là pour nous. Mon père trouvait ça beaucoup plus important que l'amour.

 

Dans leurs circonstances, ces propos que Stéphane Moreau a tenus à son fils Jules, juste avant de disparaître avec sa mère, ont marqué ce dernier pour toujours. Et il lui faudra du temps pour s'en affranchir. Parce qu'il n'a que dix ans et que ce sont parmi les derniers qu'il aura reçus de lui.

 

Sa soeur Liz, son frère Marty et lui ont été placés dans un internat après la mort accidentelle, sur la route, de leurs parents en 1983. Plus âgés - Liz a trois ans de plus, Marty deux - son frère et sa soeur occupent un autre bâtiment de l'institution et ils sont en conséquence séparés.

 

A l'internat, Jules, garçon de la ville, fait la connaissance d'Alva, fille de la campagne, qui a le même âge que lui. C'est la seule enfant avec laquelle il se lie d'amitié. Semble alors se vérifier le précepte paternel: son amie Alva est bien la personne qui compte le plus pour lui.

 

Neuf ans plus tard, quand l'occasion se présente à Jules de déclarer sa flamme à Alva, il n'est pas prêt, du coup il n'est littéralement pas au rendez-vous. Aussi se méprennent-ils tous deux sur le sentiment qu'il a pour elle, si bien que l'occasion sera manquée pour eux deux.

 

Quelques années plus tard, alors qu'ils ont trente ans, ils se revoient une seule fois dans un bar. Jules confie à Alva, comme à une amie, qu'être seul tout le temps le tue. A quoi elle lui répond que l'antidote à la solitude ce n'est pas chercher au hasard la compagnie de n'importe qui:

 

L'antidote à la solitude, c'est un sentiment de sécurité.

 

Même si, pendant les années suivantes, les membres de la fratrie Moreau restent liés peu ou prou les uns aux autres, tous dissemblables qu'ils sont - Benedict Wells raconte comment chacun mène, ou pas, son existence - La fin de la solitude n'est pas encore pour Jules.

 

Jules ne mettra fin à la solitude que lorsqu'il comprendra qu'il est architecte de [sa] propre vie: Je suis moi quand je laisse mon passé me déterminer et je le suis tout autant quand je m'oppose à lui. Alors il pourra enfin dire: Je suis prêt. Même si cela paraît bien tard, voire trop tard...

 

Francis Richard

 

La fin de la solitude, Benedict Wells, 288 pages Slatkine & Cie (traduit de l'allemand par Juliette Aubert)

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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 22:55
Coeurs silencieux, d'Anne Brécart

Il y a quelques mois j'ai quitté l'homme avec lequel j'ai vécu pendant vingt-cinq ans. Alors j'ai eu l'impression d'avoir intégré une grande communauté qui pourrait s'appeler "la maison des femmes seules". J'y ai retrouvé des amies rencontrées pendant les études, découvert leurs rituels, leurs habitudes.

 

Hanna, quinqua, vit depuis trois mois chez une amie, à Genève, en attendant de trouver un appartement. Elle repasse à son ancien appartement pour préparer des bagages. Elle dit à Xavier que la vente de la maison de sa mère se concrétise et qu'elle va y faire du rangement, mais ce n'est qu'un faux prétexte.

 

En fait, elle se rend à Chandossel parce que récemment le visage de Jacob s'est imposé à elle: Pas le visage que je lui ai vu à l'enterrement de ma mère il y a quelques mois, mais celui qu'il avait jeune homme. Je revois son regard et nos mains qui se cherchent mais, de manière incompréhensible, ne se mêlent pas.

 

A Chandossel, quand elle était encore une enfant, elle était considérée comme étrangère, doublement: d'abord elle venait de la ville, ensuite le monde des siens était bien différent de celui des autres: paysans, employés municipaux, artisans, postiers. La famille de sa mère échappait en effet à leur logique de l'utile:

 

Ce qui était important était "d'aimer" quelque chose, d'y accorder de la valeur, d'y être attaché.

 

Au village, arrivée au crépuscule dans la maison de sa mère, elle y fait du feu et se réveille tard le lendemain matin, dans le froid. En sortant chercher du bois dans le bûcher, elle entend une voix chaude et rassurante, c'est celle de Jacob, qui s'approche d'elle pour la délester de son fardeau et le pose devant le poêle de sa chambre:

 

Il a les mêmes épaules larges et solides que dans mon souvenir, son tronc est un peu trop puissant pour les jambes qu'il a gardées fines mais son corps a toujours des proportions harmonieuses. Son visage est marqué par deux plis de part et d'autre de la bouche. Ses joues sont barrées par deux rides émouvantes.

 

Personne ne la comprend comme lui, sans mot ni explications: il lit sur mon visage, dans mon regard. Et dire que si nous étions restés ensemble j'aurais pu vivre cela tous les jours. Seulement elle est partie il y a quelque quarante ans et, ici, tout le monde l'a oubliée, sauf Jacob, qui veut bien ce soir faire quelques pas avec elle.

 

Jacob lui laisse trois cahiers, sur le rebord de sa fenêtre, dans une enveloppe jaune. C'est son journal: celui en cours et ceux d'environ quarante ans plus tôt: ils couvrent les deux années pendant lesquelles nous nous sommes vus presque quotidiennement. Ce n'est pas fortuitement qu'il les lui a laissés: il aimerait qu'elle écrive un livre sur lui.

 

Il a lu ses livres et aime beaucoup ce qu'elle écrit. Il lui dit en un murmure: Tu ferais mon portrait... mon caractère singulier, mes difficultés. Et c'est ce livre que le lecteur tient entre ses mains. Si les feuilles d'automne se décomposent, il n'en est pas de même des sentiments d'Hanna: le temps n'a pas de prise sur eux, ils continuent à [l]'habiter...

 

Que fera Jacob de ce récit où elle a cherché à retrouver le chemin qui [la] mène à lui? C'est à lui seul qu'appartient la fin de l'histoire... 

 

Francis Richard

 

Coeurs silencieux, Anne Brécart, 160 pages, Zoé

 

Livres précédents:

Le monde d'Archibald (2009)

La femme provisoire (2015)

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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 21:45
Je m'appelle Jennylyn, de Francis Bonca

Tous nous voulons savoir d'où nous venons, pourquoi nous avons telle ou telle origine, comme si ces révélations devaient nous rassurer ou justifier notre existence. [...] Une chose est certaine: quoi qu'il arrive, vous resterez ce que vous êtes, ni plus ni moins, lui dit un vieillard au bord du Rhône, qu'elle préfère aux rives du lac.

 

Jennylyn doit son nom à l'endroit où elle a été conçue, à l'automne 1979. Cet endroit, c'est un chalet, dont le nom est gravé sur une planche au-dessus de la porte d'entrée et qui se trouve en Valais, à Montana. Sa mère, Corinne Baud, et son père, Mikhaïl Vidal, y ont passé une quinzaine de jours, à la mi-novembre.

 

Peu de temps après qu'ils s'y sont aimés Mikhaïl quitte Corinne. Dans la lettre qu'il lui laisse sans la revoir, ni lui dire autrement au revoir, il écrit notamment: Je suis au début d'une carrière littéraire et veux pouvoir y consacrer tout mon temps, mes forces et mon énergie... Il ne sait pas que Corinne est enceinte. Sinon, aurait-il fui?

 

Huit mois plus tard, Corinne met au monde une fille, qu'elle appelle Jennylyn, prénom qui s'est imposé comme une évidence... Les années suivantes, Corinne parlera si souvent à sa fille de son père qu'elle suscitera en elle un intérêt croissant pour la littérature et que Jennylyn partira à bientôt vingt ans à la recherche de son père idéalisé...

 

A partir du peu de choses qu'elle sait de lui elle mènera donc sa quête: Mikhaïl a étudié l'art dramatique à Paris; mais, chez lui, l'écriture prend rapidement le pas sur la comédie; sa mère, russe d'origine, l'a élevé seule et vit à Prague à l'époque de l'idylle; dans sa lettre d'adieu, il dit partir pour la Crimée rejoindre ses grands-parents.

 

La Genevoise passe dès lors par les lieux où son père l'a précédée. Elle y fait des rencontres, y noue des amitiés. Elle s'étonne de trouver sur sa route nombre de personnes prêtes à l'aider, et qui d'ailleurs l'aident, mais, en fait, c'est bien parce qu'elle est elle-même une belle personne, au moral et au physique, tout comme son père.

 

Le lecteur de Francis Bonca ne peut que souhaiter que la ténacité de sa narratrice soit récompensée et que ce qu'un medium lui a dit à Paris se réalise: Jennylyn, vous rencontrerez votre père cette année encore, mais dans des circonstances difficiles, inattendues. Finalement votre but sera atteint et vous serez heureuse.

 

Francis Richard

 

Je m'appelle Jennylyn, Francis Bonca, 194 pages Plaisir de lire 

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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