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26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 18:30
Celles d'un soir

Celles d'un soir ne sont pas celles que vous croyez. Vous pensez certainement, vu le titre, qu'elles sont faciles, comme on dit. Mais vous faites erreur sur les personnes. Et, pour une fois, n'en faites pas une coutume, la quatrième de couverture vous sera utile et vous expliquera le concept:

 

Celles d'un soir sont des nouvelles, de celles qui prêtent à rêver. Conçues en une soirée ou bien destinées à être lues dans ce même délai, ces histoires ont été imaginées pour vous par des auteurs de tous horizons, montés à bord de ce bateau certes un peu ivre mais à la destination très précise, cher lecteur: les portes de votre sommeil.

 

Les auteurs montés à bord de ce bateau un peu rimbaldien sont au nombre de quinze. Les histoires sont longues, moyennes et courtes: certaines peuvent en conséquence être lues en hiver, d'autres au printemps ou à l'automne, d'autres encore en été. Mais il n'y a aucune obligation.

 

Si vous êtes un lecteur compulsif, une nuit suffira. Mais, dans ce cas, ne vous plaignez pas si votre démesure vous aura ôté le sommeil. Aussi, avant de suivre à bord les quinze auteurs créateurs de personnages pour une seule nuit, sachez que tous vos goûts seront comblés.

 

Comme nous subissons, ces temps, une manière d'hystérie féministe, sachez aussi que cette vague devrait venir mourir contre les flancs de ce navire qui n'est rien moins que fantôme. Car la parité femmes-hommes n'y est heureusement pas respectée ne serait-ce qu'en raison du nombre impair des membres d'équipage.

 

En effet il y a parmi eux neuf femmes contre six hommes. Encore qu'il faille relativiser puisque l'une d'entre elles est un homme, qui écrit ici sous pseudo féminin... Dernière précision avant d'embarquer: chaque contribution à la cargaison porte un titre et un hashtag... Le titre est une indication, le hashtag un raccourci.

 

Laure Mi Hyun Croset ouvre le feu (qui vous montera peut-être aux joues) avec L'inspiration, #SERIAL-LOVER. Car son héros est un romancier volontiers polisson (plutôt que de s'appeler Le Breton, il devrait se faire appeler de La Bretonne) qui trouve son inspiration dans ses conquêtes réelles ou putatives...

 

Dans D'encre et d'argile, #EXNIHILO, Arnaud Friedmann met aux prises, lors d'une performance consentie, un écrivain et un sculpteur qui se sont succédé dans le lit de la même femme, la belle Hélène, qui, apparemment, préfère le ménage à deux au ménage à trois, par trop vaudevillesque...

 

Jean-Pierre Mathé ne tombe pas dans la fable avec Dans le courant d'une onde pure, #TRANSFERT, mais dans l'anticipation: le jeune Hugo, hypersensible aux ondes électromagnétiques, son corps ayant atteint la même fluidité qu'elles, voyage avec l'une d'entre elles par Internet...

 

Avec La promesse, #ENTROMPELOEIL, Fabienne Bogádi confirme que ce genre de paroles n'engage que ceux qui les reçoivent: la narratrice ne pense plus sans Simoun, son mari (le cerveau de l'homme-vent a pris la place du mien). Peut-être n'aurait-elle pas dû se prêter au jeu qu'il lui a proposé...

 

Théodrade est troubadour, mais elle n'en est pas moins femme. Dans Voyage d'un troubadour déchanté, #ROAD-TRIP, de Yaël-July Nahon, elle va... déchanter et vérifier que l'habit ne fait pas le moine: Toutes les théories qu'elle [a] bâties ces dernières années par ses fines observations [tombent] une à une.

 

Christophe Racat, dans L'échange, montre qu'un chasseur ne doit pas vendre la peau du bouquetin avant de l'avoir tué. Ce chasseur a commencé à tirer à douze ans et l'a alors blessé. Il en a quarante-quatre maintenant et se trouve un jour face à un vieux bouquetin, #DUEL, qui le charge. Est-ce le même?

 

Le narrateur de Francis Guthleben, dans Un parfum d'immortelle, #ESPERANCES, est le témoin des silences assourdissants entre un homme en noir, la quarantaine, et une femme en blanc, la soixantaine. Ils sont descendus dans le même hôtel que lui, en Corse. Il s'interroge sur leur mystérieuse relation. 

 

Dans Biche de Noël, de Thierry Moral, le narrateur, le soir de Noël, les accumule, #VDM: en se rendant chez ses beaux-parents où il doit retrouver sa chérie, il écrase une biche sur la route, sa fille étant à l'arrière; il arrive une demi-heure en retard; il s'emmêle dans ses explications; et ce n'est pas fini, loin de là...

 

Marie-Christine Horn raconte comment une mère, #LOUVE, fait d'une fable une réalité pour son fils, en partant avec lui à la recherche du butin du gnome roux, qui l'a dissimulé, sans pouvoir le récupérer jamais, au pied de L'arc-en-ciel. Il comprend pourquoi bien des années après qu'elle a disparu...

 

La forêt, #SAMSÄRA, de David Lair, raconte l'histoire de Serguei, l'unique bûcheron du village, le seul accepté par la forêt enchantée et maléfique, qui se trouve à son orée. Ce sont des fées qui [maintiennent] l'équilibre dans cette vallée où tout [n'est] que contrainte. Jusqu'au jour où ce bel équilibre est rompu...

 

Laura, l'héroïne d'Anna Combelles, vit en coloc avec Lorelei et Gilou, que vient de rejoindre Albin, adepte du Bodybalance. Après l'avoir vu une fois en caleçon, la tête de Laura,  #TRUEROMANCE, s'est vite emplie des images alléchantes [de son] corps torse nu. Mais un coloc, c'est le seul mec à pas toucher... 

 

Clotilde vit avec Smog, un korrigan, créature qui vivait dans sa famille bien avant sa naissance. Elle travaille comme caissière et se contente de respecter le SBAM: sourire, bonjour, au revoir et merci. Mais elle n'en peut plus de cette routine: Smog, dans Souffle de vie, #RESURRECTION, d'Anna Sam, lui souffle la solution...

 

Quatre femmes discutent ensemble pour la première fois, #AUJARDIN. Trois d'entre elles s'intéressent au rendez-vous que vient de leur annoncer la quatrième, mère célibataire, qui ne sort plus depuis huit ans: Justine et le boucher d'Anouk Dunant Gonzenbach est le récit de la belle histoire d'amour qui s'ensuit...

 

L'État, #KAFKA-KO, veut se mêler de tout, y compris de marier les gens. Le ministère ad hoc a même un logiciel pour ça: Eros. Or Eros ne se trompe jamais, comme le titre Sylvie Durouvenoz Rosset. Ce n'est tout de même pas à Éric de décider qui il veut épouser, même s'il a eu le coup de foudre pour Lola...

 

Faustine Pizaillas, AKA Éric Descamps, fait écrire une Synthèse sur les aspects troublants de la catastrophe de Fukushima par Faustine et par David, qui sont en couple. Les travaux du savant Youri Dimitriev sur la physique quantique pourraient bien être en liaison, contrairement à la version officielle, #PROPAGANDE...

 

Après avoir lu l'une ou l'autre de ces nouvelles, ou plus si affinités, dormez bien braves gens et faites de beaux rêves...     

 

Francis Richard

 

Celles d'un soir, 306 pages, Atine Nenaud

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25 novembre 2017 6 25 /11 /novembre /2017 23:55
Tiffany Jaquet, Cornelia de Preux, Maria Zaki, Ferenc Rákóczy, Olivier Chapuis, Sabine Dormond et Christian Campiche

Tiffany Jaquet, Cornelia de Preux, Maria Zaki, Ferenc Rákóczy, Olivier Chapuis, Sabine Dormond et Christian Campiche

Ce soir a lieu à la Fraternité du Centre Social Protestant, à Lausanne, la remise du Prix des Écrivains Vaudois à Ferenc Rákóczy.

 

Ce prix est décerné par l'Association Vaudoise des Écrivains, à un écrivain vaudois (d'origine, de naissance et/ou de résidence)... pour l'importance de son oeuvre.

 

Avant la remise du prix, l'auteur, accompagné en musique par Nicolas Bertholet, lit quelques poèmes tirés des Hospices Rhénans (1999) et d'Éoliennes (2007).

 

 

Remise du Prix des Écrivains Vaudois à Ferenc Rákóczy, à la Frat, à Lausanne

Il lit notamment Rendez-vous du vent (Éoliennes) :

 

Je me souviens du jour où mon père a planté la première girouette

Sous les arbres chargés de fruits violets comme l'été

Il portait son complet bleu barbeau trempé par les dernières pluies

Il y avait des échardes dans ses mains, des épines de mûriers

Comme dans la chanson, l'orage galopait au loin

Pendant qu'il se courbait, muet, détaché de tout bruit

Sur les plates-bandes vaporeuses de semis.

Alors, manquant le faire tomber

Elle lui sauta dans les bras, inquiète comme un poulain

Il vacilla un peu, regarda en arrière vers moi

Un sourire flottait, oublieux, sur ses lèvres

C'était tout simplement la bise, rien que ça

On aurait dit, je le jure, la naissance de la lumière.

 

Sabine Dormond, présidente de l'Association Vaudoise des Écrivains

Sabine Dormond, présidente de l'Association Vaudoise des Écrivains

Sabine Dormond, présidente de l'Association Vaudoise des Écrivains, rappelle que l'association comptait 40 membres à sa création en 1944 et qu'elle en compte 150 aujourd'hui.

 

Ferenc Rákóczy est le quarantième écrivain vaudois à recevoir le prix depuis 1950. Les cinq lauréats qui l'ont précédé sont :

 

2015 - Claire Krähenbühl

2013 - Pierre-Yves Lador

2011 - Jacques-Etienne Bovard

2006 - Jean-Michel Olivier

2005 - Jacques Chessex

 

Tous les semestres l'association publie la revue Sillages et une newsletter.

 

L'association propose aux enseignants vaudois d’organiser des visites d’écrivains dans les classes, afin de faire mieux connaître la littérature romande contemporaine et de stimuler l’intérêt des élèves pour l’écriture créative et la lecture.

 

En lisant Laissez dormir les bêtes, Sabine Dormond s'est rendu compte que le thème commun à ces récits parus en 2010 était la contagion, c'est-à-dire l'influence des êtres humains les uns sur les autres, qui franchissent alors allègrement la ligne floue qui délimite folie et raison...

 

 

Isabelle Falconnier

Isabelle Falconnier

Dans un bref message Isabelle Falconnier, Déléguée à la politique du livre de la ville de Lausanne, se réjouit de l'attribution du prix à Ferenc Rákóczy.

 

Maria Zaki, un des trois membres du jury, avec Claire Krähenbühl et Christian Campiche, s'en réjouit à son tour, d'autant que c'est un poète qui a été récompensé.

 

Maria Zaki, poétesse elle-même, a été particulièrement touchée par un des aphorismes de Ferenc Rákóczy, parus sous le titre La noix du monde en 2008:

 

Le poète dépend du monde comme la fleur de sa tige. Il passe sa vie à chercher l'équilibre, à répartir son poids, et c'est de cet exercice de jongleur que naissent les images, ces passerelles amovibles jetées au-dessus de l'abîme.

 

 

Christian Campiche

Christian Campiche

Bien que de mère hongroise, Christian Campiche n'avait pas de préjugé favorable pour Ferenc Rákóczy descendant du prince François II Rákóczi de Transylvanie, qui s'était révolté contre les Habsbourg.

 

Après lecture, force lui a été de revoir son jugement... Il y a vu une écriture universelle dont il se demande si elle ne doit pas son universalité au fait qu'à la maison familiale on parlait quatre langues...

 

De plus, se rendant sur le journal poétique en ligne du nominé, il a été impressionné favorablement par la longue liste, non exhaustive, de ses auteurs de chevet...

 

Il a aussi été impressionné par tout ce qu'il fait dans la vie: il écrit de la prose et des poèmes, il est musicien et  cinéaste, et il exerce la profession de psychiatre...

 

 

Nicolas Bertholet et Ferenc Rákóczy

Nicolas Bertholet et Ferenc Rákóczy

Avant de recevoir son prix Ferenc Rákóczy se livre, sur fond musical de Nicolas Bertholet, à une longue performance, au cours de laquelle il retrace la genèse du monde avant et après la faute...

 

(J'ai compté 21 pages dactylographiées de format A4, que l'auteur laisse négligemment tomber au sol, comme les feuilles d'un arbre, après lecture.)

 

La conclusion de ce long texte, qui rappelle les chants antiques, est bien dans la veine de l'auteur:

 

Je dis oui à la matière. Je dis oui à la vie. Explorer la matière, c'est donner un sens à la vie.

 

 

Ferenc Rákóczy et Olivier Chapuis, trésorier de l'Association Vaudoise des Écrivains

Ferenc Rákóczy et Olivier Chapuis, trésorier de l'Association Vaudoise des Écrivains

Après avoir reçu son prix sous forme d'un gros chèque de cinq mille francs des mains d'Olivier Chapuis, le trésorier de l'Association Vaudoise des Écrivains, Ferenc Rákóczy remercie vivement l'association pour un tel honneur dont, dit-il, son orgueil ne souffrira pas mais que ses proches sauront lui faire relativiser...

 

La reconnaissance de Ferenc Rákóczy va à ceux sans qui il n'aurait jamais reçu le prix ce soir: il cite notamment le poète Frédéric Wandelère qui lui a reconnu sa qualité de poète et Dimitri, le fondateur des éditions de L'Âge d'Homme qui ont publié tous ses livres.

 

Il profite de l'occasion pour dire que Dimitri était libre de défendre sa patrie, la Serbie, comme sa fille Andonia, aujourd'hui, l'est de défendre la cuisine végane... et qu'il ne comprend qu'il ait pu être attaqué et qu'elle puisse être attaquée aussi violemment pour de telles positions... 

 

Francis Richard

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23 novembre 2017 4 23 /11 /novembre /2017 22:25
Commerce, de Jean-Yves Dubath

Julius est peintre. Il a commencé par dessiner aux crayons de couleur Faber-Castell des corps nus entremêlés. Mais ces dessins à chair ne sont prisés que par une poignée d'amateurs fortunés, sept ou huit collectionneurs parisiens ou américains à l'oeil torve, qui les acquièrent à grands frais.

 

Une nuit de mai 2013, à Montreux, où se trouve son atelier, regardant par la fenêtre, son oeil d'artiste est attiré par un inconnu en train de s'affairer sur le trottoir d'en face parmi les encombrants. Deux minutes plus tard, il est dans la rue et part à la rencontre de ce gaillard plus petit qu'il ne l'avait cru.

 

Basile est roumain. Il a trente-cinq ans. Il a quitté son pays natal quand les frontières se sont ouvertes. Il s'est rendu en France avec pour seul but de traverser la Manche et de gagner Angleterre, mais, deux tentatives infructueuses et quelques vols commis plus tard, il repart chez lui, pour se faire oublier.

 

Un an plus tard, Basile se rend en Helvétie, pays riche qu'il n'apprécie guère et dont il n'aime pas les habitants, qui ne l'aiment pas non plus. Seulement il est là pour faire du commerce, pour s'enrichir, en récupérant ce dont les Helvètes se débarrassent sur leurs trottoirs et qu'il vend sur le marché de Corabia.

 

Cette rencontre donne l'idée à Julius d'abandonner ses dessins à chair pour réaliser des tableautins représentant des thébaïdes alpestres qui trouveraient aisément preneur et empliraient de joie ceux qui se les procureraient à peu de frais. Basile, de dix ans son cadet, les vendrait en Roumanie:

 

Établir un commerce. Peut-être sur le papier, rien de moins simple. Mais aussi rien de plus pratique, rien de plus aléatoire et rien de plus baroque, rien de plus enthousiasmant...

 

Ce serait une aubaine pour Basile: les tableautins de Julius seraient pour lui des produits de remplacement idéaux, car les collectes n'existeraient bientôt plus, de par la généralisation des déchetteries... Julius donne alors l'argent nécessaire à Basile pour l'achat d'un terrain à bâtir une galerie en Roumanie...

 

Pour qu'il y ait échange, il faut que les deux parties soient gagnantes, sinon ce n'est pas du commerce mais de la prédation. Il arrive toutefois que la proie soit consentante et encline à pardonner, et le prédateur suffisamment cynique pour ne pas entonner l'air de la calomnie mais celui de la détestation...

 

Francis Richard

 

Commerce, Jean-Yves Dubath, 128 pages, éditions d'autre part

 

Livres précédents:

La causerie Fassbinder, 200 pages, Hélice Hélas (2013)

Des geôles, 136 pages, BSN Press (2015)

Un homme en lutte suisse, 104 pages, BSN Press (2016)

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19 novembre 2017 7 19 /11 /novembre /2017 23:30
Magadan, de Kim Hoang

Pour être honnête, je ne sais pas précisément où je vais. Sinon vers l'est, vers Magadan, une destination symbolique plutôt qu'un but absolu.

 

En fait, il n'ira pas à Magadan, port de la mer d'Okhotsk, mais cela n'est pas important: Un voyage est extraordinaire par la façon dont on le vit...

 

Kim Hoang a un besoin vital de liberté. Il ne l'éprouve que lorsqu'il voyage: Plus que tout, je veux être libre. Ne rien devoir à personne. À partir de l'instant du départ, faire de ma vie une aventure.

 

Ne rien devoir à personne signifie, notamment, ne pas recevoir d'aide financière...

 

Il est déjà parti en voiture, sans destination précise, mais cette fois il veut se lancer sans filet: quitter famille, amis, travail, logement. Pour être vraiment libre, il veut s'exposer, en voyageant seul, à moto, loin et longtemps: Pas question d'un petit tour juste pour me dépayser.

 

Il a toujours eu le goût de l'aventure, mais rarement pour l'exploit sportif ou les grandes expéditions à faire plus, à faire plus haut, à faire plus difficile ou plus dangereux: il n'en voit pas l'intérêt. Il a en somme le goût du risque, qui donne un sens à la vie humaine, mais du risque calculé.

 

Il sait très bien que le risque, aussi calculé soit-il, réserve de toute façon des surprises, comme la vraie vie en réserve. Aussi son voyage le prépare-t-il, pendant deux ans. Pendant tout ce temps-là, tout en travaillant, il répond aux trois questions essentielles : où? quand? comment?

 

Où ? Ce sera vers l'est, depuis Besançon, en passant par Munich, l'Autriche, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Macédoine, la Grèce, la Turquie, le Turkménistan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizstan, le Kazakhstan, la Mongolie, la Sibérie, jusqu'à Magadan, en principe...

 

Quand ? Après une étude attentive des régions que je veux traverser, j'en conclus ne pas pouvoir traverser la Turquie par son milieu avant fin mars ou début avril, ne pas pouvoir passer les hauts cols du Pamir avant fin mai ou début juin et ne pas pouvoir aborder la Sibérie orientale avant juillet.

 

Comment ? En moto, qu'il choisira selon trois critères: objectif, subjectif et budgétaire. Il jettera  finalement son dévolu sur la BMW F650GS Dakar, modèle 2004 à 2007, un compromis raisonnable: cette moto n'excelle nulle part, sinon pour sa consommation contenue et pour la robustesse de son moteur...

 

Sa patiente préparation comprend celle de la moto - En cas de problème au milieu de nulle part je me trouverai dans l'obligation de réparer seul ma moto - et les démarches administratives faites à l'avance - Les règles, les conditions de délivrance et les fonctionnements des visas sont tous différents suivant les pays...

 

En 165 jours, du 16 mars au 28 août, il aura parcouru 28 402 km : Ce ne sont ni les jours ni les kilomètres qui font la distance. C'est le regard que je porte sur ce qui m'entoure, c'est cette façon de ressentir. Je les avais oubliés, je les redécouvre. C'est tout ce qui fait de moi un être vivant.

 

Pendant ce long périple, il aura découvert de grands lieux d'histoire et, dans l'un d'eux, se sera senti proche de lui-même, proche de Dieu; il aura fait des rencontres intimement marquantes (quand tu aimes, il faut partir, dit Cendrars dans un poème); il aura passé de longues heures de route dans la montagne et les déserts...

 

Tout cela aura [modelé sa] matière...

 

Le 13 août, alors qu'il se trouve encore sur la mythique BAM (Baïkal-Amour-Magistrale), au fond de la Sibérie orientale, une route dont seule une poignée d'aventuriers est venue à bout, ce bon aventurier - il est vivant et en bonne santé - note :

 

Chaque obstacle franchi est une petite victoire. Une victoire sur soi-même. Une victoire sur ma vie souvent dénuée de sens. J'en bave. Mais je crois qu'au fond, je suis heureux.

 

A la date du 2 juin, il avait déjà écrit:

 

Le bonheur ne tient parfois pas à grand-chose, juste à se savoir vivant...

 

Francis Richard

 

Magadan, Kim Hoang, 320 pages, Éditions de l'Aire

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18 novembre 2017 6 18 /11 /novembre /2017 22:00
L'homme en veste de pyjama, d'Antonin Moeri

Aujourd'hui, pour la première fois depuis longtemps, la région magnifique où je vis et dont les coteaux mûris par le soleil offrent de joyeuses échappées, cette région éveille en moi des sentiments plus subtils.

 

Cette région magnifique serait celle du lac Léman, représentée sur le tableau de Ferdinand Hodler, peint en 1904, qui fait la couverture du dernier roman d'Antonin Moeri. Et le narrateur serait L'homme en veste de pyjama.

 

Certes il commence par écrire à la première personne, puis il préfère employer la troisième pour faire le récit de son autre moi, de cet homme qui, au début de l'histoire, n'est encore que le futur homme en veste de pyjama.

 

Cet homme est un obscur fonctionnaire, un employé prognathe, qui se prend pour un artiste. Auparavant il était plutôt taiseux. A la grande surprise de son ami Niko, le sculpteur, il est devenu un bavard incontinent.

 

N'est-ce pas après avoir fait la rencontre bouleversante de la demoiselle au regard de feu dans une brasserie? Elle alliait finesse du raisonnement, plaisir de la contemplation, intelligence de la situation et désir de vaincre...

 

Niko lui demande de lui raconter cette rencontre, d'abord lors d'une promenade en forêt, ensuite chez lui pendant que sa compagne Marie-Laure sort avec son amie Anouchka pour assister à la représentation d'un opéra.

 

S'il lui avait raconté cette rencontre, son inconnue aurait porté des collants noirs mi-transparents qui allongent la silhouette, une jupe dentelle crochet, un tee-shirt à col rond évasé, [...] un Perfecto couleur tomate à zips argentés...

 

En fait cette Young Lady voulait construire sa vie: Je veux vivre avec un homme. J'aurai des enfants avec lui et, dans le même temps, je m'accomplirai sur le plan professionnel. Cet homme aurait pu être lui, mais il aurait fallu...

 

Il aurait fallu qu'il se décidât, ouvrît les yeux sur le monde qui l'entourait et, en particulier, sur celle qu'il prétendait aimer. Mais il n'en a pas été ainsi: elle n'a pas su le comprendre et, lui, il n'a pas su non plus l'écouter.

 

Il s'est pris pour un artiste. Il a commencé par publier Machine à gazouiller mais n'a recueilli qu'un succès d'estime parce qu'il n'a pas su se conformer à ce que le milieu littéraire attend aujourd'hui d'un auteur.

 

Cette publication a pourtant changé sa vie... Depuis sa fenêtre, accoudé à son bureau Empire, en apesanteur au-dessus de son fauteuil Bidermeier, il aperçoit dans l'immeuble en face la jeune femme à frange de gamine.

 

Cette jeune femme se donne en spectacle, elle danse, elle se penche pour prendre appui sur le bord de la fenêtre, elle laisse entrevoir deux seins bien séparés, fermes et ronds, blancs... Alors, ses yeux à lui se fixent sur eux...

 

Maintenant il essaie de se souvenir: Il sait que la demoiselle au regard de feu et la jeune fille à frange de gamine se confondent dans son esprit troublé... Et ses troubles expliquent pourquoi il s'est retrouvé un jour en veste de pyjama...

 

Francis Richard

 

L'homme en veste de pyjama, Antonin Moeri, 256 pages Bernard Campiche Éditeur

 

Livres précédents:

Juste un jour (2007)

Encore chéri ! (2013)

Pap's (2014)

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16 novembre 2017 4 16 /11 /novembre /2017 22:15
Michel Bouquet raconte Molière

- Quoi de neuf?

- Molière!

 

Ce mot de Sacha Guitry est toujours d'actualité. Michel Bouquet, qui a beaucoup interprété Molière, le confirme, en connaissance de cause. Il sait que la vérité d'un auteur est très souvent dans le silence ou dans le mensonge, que ses secrets lui ont parfois échappé à lui-même :

 

Il faut les débusquer, lire une pièce des centaines de fois, de préférence à haute voix pour deviner la nature de son secret.

 

Si, comme lui, on lit les pièces de Molière des centaines de fois, on ne peut qu'acquiescer à ce qu'il dit de lui dans ce livre lumineux, où il raconte non seulement Jean-Baptiste Poquelin dans sa vie et dans ses oeuvres, mais aussi, à la faveur d'intermèdes au cours desquels il l'a fréquenté, dans sa grandeur insigne:

 

Pourquoi Molière est-il le plus grand? Parce qu'il s'ignore comme écrivain, parce qu'il n'a pas de vision du monde à faire partager. Mais il a une vision de l'homme ! Il est l'intelligence pure, en étant le contraire d'un intellectuel.

 

Molière est peut-être le plus grand des moralistes. Parce qu'il souffre. Quand les autres ne font que constater, lui il souffre.

 

Chez Molière, il n'y a pas de psychologie, de même que chez tout grand auteur. On ne peut le jouer qu'en s'appuyant sur le concret, il faut mordre dedans comme dans la chair, dans la vie.

 

Contrairement à la vision cosmique et universelle d'un Shakespeare, Molière part de la vie des gens, et atteint la grandeur par en-dessous.

 

Aussi le portrait de Molière, que Michel Bouquet dresse par touches successives, n'est-il pas le fait d'un intellectuel, mais d'un acteur dont le métier est d'être comme un enfant devant le chef-d'oeuvre...

 

Molière aurait aimé écrire des tragédies, mais il excelle dans les comédies : Sa vocation est tragique, ses dons sont comiques. Alors, en insérant le tragique au sein même de la comédie (songeons à Alceste ou à Dom Juan), en soignant sa langue, il élèvera le genre bien au-dessus de la farce.

 

Molière est l'écrivain du concret absolu : Molière a compris le poids du concret et ce qui dans le concret est mystère. C'est le poète qui a le mieux donné vie au secret de l'action humaine.

 

Molière est en quelque sorte Le Misanthrope : C'est le premier auteur dramatique, je pense, qui se soit choisi lui-même pour sujet, dans toute sa trivialité, comme un homme aux prises avec ses propres passions. C'est ce qui fait qu'il est si direct, si concret, si peu intellectuel, tellement dans le vif de la chair.

 

En créant Le Malade imaginaire, en abordant le problème de la mort dans une bouffonnerie, dans une farce, Molière sacralise en même temps qu'il caricature.

 

Tout ceci pour dire, avec Michel Bouquet, quelque chose d'important qu'il a découvert récemment :

 

Molière est un provocateur né, un homme proche de l'anarchie, "bousilleur" de première. Pourtant on continue en France à voir en lui l'apôtre du bon sens et de l'équilibre. C'est un contresens, une erreur intellectuelle.

 

Concrètement que peut-on faire ? Aller voir Michel Bouquet, 92 ans, jouer Orgon, dans Le Tartuffe ou l'Imposteur, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, à Paris (jusqu'au 31 décembre 2017). On est au moins sûr qu'il ne dira pas autre chose que ce que Molière a dit (il l'a fait bien mieux que nous) :

 

Il y a beaucoup d'Orgon aujourd'hui. Comme chez lui, leur défaut est un désir d'aveuglement, un besoin d'autorité, un rêve d'obéissance...

 

Francis Richard

 

Michel Bouquet raconte Molière, 192 pages, Philippe Rey

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12 novembre 2017 7 12 /11 /novembre /2017 23:00
Notre-Dame des égarées, d'Alexandre Voisard

L'eau nous vient du ciel, disent les moines, grâce à Dieu. Et l'eau, disent les poètes, c'est ce qu'emprunte le ciel à la terre.

 

Par ces deux sentences commence le récit de Notre-Dame des égarées du poète Alexandre Voisard.

 

Un peu plus loin, il ajoute: Toutes les vies humaines s'apparentent à ces rivières affluant à des entrevues impromptues pour se fondre en des semblables irréductibles.

 

Le lecteur est donc prévenu: le roman qu'il a entre les mains est une histoire d'eaux.

 

Aussi n'est-il pas surpris quand l'auteur attribue l'identité d'un fleuve à chacun de ses deux protagonistes: Hélène est du Rhône, Karel est du Rhin. Seulement Hélène pressent que le mélange des eaux ne prendra pas entre eux:

 

Durant toute leur vie commune elle lui lancera comme un défi: "Je suis du Rhône, vous êtes du Rhin, on ne se trouvera jamais vraiment."

 

Pourtant, au début, tout semble démentir cette prédiction: un homme, venu de l'est, de Bohême, et une femme, venue du sud, de Provence, peuvent bien se croiser en Alsace, mais ils ne s'y trouveront jamais vraiment.

 

Tous deux enseignent à Colmar, dans un pensionnat pour jeunes filles de la grande bourgeoisie: elle, le français et le latin; lui, la musique. Ces êtres on ne peut plus dissemblables se font face un midi à la table des professeurs.

 

A vingt-huit ans, elle y révèle une personnalité impérieuse dans son comportement comme dans ses idées, tandis que lui, à quarante-cinq, se montre placide et réservé et n'a que peu l'expérience des femmes.

 

Cette inexpérience n'est pas rédhibitoire: elle ne l'empêche pas, la veille de Noël 1893, la rencontrant sur le parvis de l'église Saint-Mathieu, de l'inviter à dîner pour le surlendemain, le jour de la Saint-Étienne.

 

Après l'avoir fait mariner pendant quelques minutes de marche ensemble, elle lui dit subitement: "J'accepte votre invitation, mais n'attendez rien d'autre de ma part." C'est une réponse claire et nette, sans détours. Enfin, presque...

 

Car, au deuxième rendez-vous, le soir de la Saint-Sylvestre, après leur petit réveillon, elle [l'entraîne] dans sa chambre à coucher... Cet épisode charnel sera a priori sans lendemain, les écluses ne s'ouvrant pas chez Hélène...

 

Mais, le jour de l'Épiphanie, Hélène et Karel se retrouvent face à face au repas de midi du pensionnat, pour la galette des Rois. Elle a la fève, elle le choisit pour roi. Et c'est ainsi que le couple se reforme et donne bientôt un fruit, Stella:

 

Karel n'est pas latiniste comme son épouse. Quand même il connaît l'origine d'un tel prénom. Stella se retrouve en tant d'invocations religieuses, en ces implorations adressées à la Vierge. C'est même à la Madone qu'Hélène réserve les dévotions qu'elle refuse au "Tout-Puissant".

 

Quelques années plus tard, la petite Stella meurt de diphtérie. Si Karel parvient à dominer son chagrin, il n'en est pas de même pour Hélène qui multiplie les imprécations contre ce Dieu qui reprend d'une main meurtrière ce qu'il vous a donné dans un moment d'égarement.

 

Hélène ne croit pourtant finalement pas à la mort de sa petite étoile. Et, un jour, elle s'en va, vraisemblablement pour la retrouver Dieu sait où. Karel peut légitimement penser qu'elle s'est réellement égarée. Alors il part à son tour à sa recherche:

 

Karel le sait maintenant, c'est une mère perdue en quête désespérée d'une enfant réchappée de la mort qui, quelque part, en son obsédant recours au symbole des fleuves, tente la traversée qui la conduira outre-tombe, à la rive des retrouvailles.

 

Sa quête, aussi désespérée que celle d'Hélène, d'un sanctuaire marial l'autre, fait divaguer Karel, lancé à sa suite vers le sud, où elle est partie vraisemblablement. Le désormais chemineau fait lors des rencontres improbables et parvient à l'extrême dépouillement en tentant de rejoindre cette adepte d'une philosophie fluviale:

 

Toutes les eaux, de la source au ruisseau, de la rivière au fleuve, le moindre filet d'eau, s'accomplissent en cette quête incessante de l'autre, de même que les destins humains se toisent, se croisent, se frôlent, se heurtent et parfois s'épousent dans cet irrésistible mouvement de l'univers.

 

Francis Richard

 

Notre-Dame des égarées, d'Alexandre Voisard, 192 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

Oiseau de hasard, Bernard Campiche Éditeur (2013)

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9 novembre 2017 4 09 /11 /novembre /2017 20:20
Petite Brume, de Jean-Pierre Rochat

Comment on tue les paysans? On les étouffe sous des tâches administratives, informatiques, sous les règlements, les contrôles, les contrôleurs, les inspecteurs...

 

Jean Grosjean, quarante-cinq ans, a été mis en faillite. Et il raconte son dernier jour sur Terre, un mardi 12 avril où sont mis aux enchères publiques son chédail et son bétail.

 

Car comment ce paysan suisse, instinctif et craintif, peut-il survivre après que tout ce qui a fait sa raison de vivre va être vendu en un jour et que ce qu'il doit payer va le manger tout entier: Même mes organes vont être mis en vente.

 

La dégringolade s'est déroulée sur trois ans, à partir du moment où sa femme Frida l'a quitté pour un autre, plus disponible de son temps, et s'en est allée avec lui et les enfants vers d'autres cieux, au Canada.

 

Jean n'a rien compris au film quand elle le lui a annoncé sans ménagement: Je suis resté sur place, une espèce d'autisme, je me suis relevé mais ça marchait pas, j'avais plus de jambes.

 

Frida est partie non sans l'avoir dépouillé au préalable: elle réclamait la moitié de tout ce que nous avions en commun. Normal, plus une pension, plus les frais, plus les frais des frais...

 

Elle emportait aussi avec elle son savoir-faire: c'était elle qui s'occupait des finances, clairvoyante elle équilibrait notre budget, elle remplissait ces formulaires électroniques qu'on nous balance sans cesse.

 

Jean a espéré s'en sortir. Pendant longtemps il y a cru, mais il a reçu le coup de grâce quand ses frères et sa soeur lui ont réclamé leur part du gâteau de l'héritage des parents: ça m'a définitivement couché.

 

Il en veut à mort à ses créanciers qui auraient pu s'entendre pour [le] laisser vivre: leurs couteaux sur ma gorge m'ont saigné à blanc...

 

Petite Brume, jument brune, sera vendue en fin d'après-midi, en dernier: elle hennit quand je passe devant l'écurie, un petit hennissement haut perché, presque inaudible pour les novices du langage chevalin.

 

La vente aux enchères est assurée par le vendeur vedette que les offices des poursuites du pays s'arrachent, Elias Schwartz, aidé dans sa tâche par deux jolies animatrices, Irina qui compatit et Chloé qui le snobe.

 

Tout au long de cette douloureuse journée, Jean Grosjean entend un cri : À prix! qui précède chaque vente de machine ou d'animal et qui le blesse: Cet à prix me jette dans la fosse aux lions et me bouffe...

 

Jean Grosjean est bien décidé. C'est pourquoi il a gardé son arme de poing. Et Jean-Pierre Rochat lui fait dire au début de son roman: Mourir maintenant pour ne pas avoir à tuer ceux qui m'ont offensé. 

 

Peut-être Irina saura-telle l'en dissuader. Car elle a de solides arguments pour lui faire croire à un monde meilleur: son beau cul m'enlève bien des soucis et il parvient à positiver quand il met ses mains sur ses seins: 

 

Ce sont mes porte-bonheurs, et les siens aussi, puisque dans mes mains ils se sentent bien aussi...   

 

Francis Richard

 

Petite Brume, Jean-Pierre Rochat, 116 pages, éditions d'autre part

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5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 21:30
Souvenirs dormants, de Patrick Modiano

Le narrateur a plus d'un trait commun avec l'auteur. Tous deux sont nés en 1945, tous deux ont eu la fugue comme mode de vie, tous deux ont arpenté les rues de Paris et se souviennent, quelque cinquante ans après, de leurs apprentissages, entre 1962 et 1967.

 

Patrick Modiano réveille ainsi les Souvenirs dormants d'un septuagénaire d'aujourd'hui, un des mille sosies de lui-même, qui note, méthode éprouvée, des bribes qui [lui] reviennent dans le désordre, listes de noms ou de phrases très brèves

 

Au cours de ce travail que l'on fait à tâtons, certains noms brillent par intermittence tels des signaux qui vous donneraient accès à un chemin caché.

 

Des livres sont pour le narrateur d'autres repères:

 

- Le temps des rencontres, trouvé sur les quais: J'ai longtemps été persuadé que l'on ne pouvait faire de vraies rencontres que dans la rue.

 

- Le dictionnaire des sciences occultes et À la mémoire d'un ange, offerts à une femme rencontrée, vers dix-sept ans, à Paris, qui s'intéressait comme lui à ces sciences-là: Ce n'était pas pour me plier à une doctrine ou devenir le disciple d'un gourou, mais simplement par goût du mystère.

 

- Rencontres avec les hommes remarquables, placé entre cette femme et lui par une autre femme: Je n'ai jamais cherché, comme beaucoup de gens de mon âge, à rencontrer les quatre ou cinq maîtres à penser qui régnaient en ce temps-là sur les estrades universitaires...

 

- Essais sur le bouddhisme zen et Le Rite sacré de l'amour magique, offerts par une troisième femme: Je les ai toujours depuis cinquante ans et je me demande pourquoi certains livres et certains objet s'obstinent à vous suivre à la trace toute votre vie, à votre insu, alors que d'autres, qui vous étaient précieux, vous les avez perdus.

 

- L'Éternel retour du même, trouvé dans une librairie des sciences occultes, qui l'avait fortement fait réfléchir: À chaque page, je me disais: si l'on pouvait revivre aux mêmes heures, aux mêmes endroits et dans les mêmes circonstances ce qu'on avait déjà vécu, mais le vivre beaucoup mieux que la première fois, sans les erreurs, les accrocs et les temps morts... ce serait comme de recopier au propre un manuscrit couvert de ratures...

 

- Les rêves et les moyens de les diriger, l'un de ses livres de chevet, sous l'influence duquel, dans certaine circonstance angoissante, il écrit: Je me sentais de plus en plus calme et je respirais de manière de plus en plus profonde, sans aucun de ces efforts de concentration que l'on fait d'habitude au cours des exercices de yoga.

 

À la manière d'un détective qui reconstitue ce qui s'est passé à partir de quelques traces laissées, le narrateur, qui se confond peut-être avec l'auteur (le lecteur ne le sait qu'à la fin), se sert donc de noms de personnes, de phrases très brèves, de livres marquants, pour redessiner l'itinéraire suivi par lui pendant cette période de cinq ans.

 

Mais est-ce le bon chemin? Comme il le dit, à propos d'un autre parcours: Dans vos souvenirs se mêlent des images de routes que vous avez prises et dont vous ne savez plus quelles provinces elles traversaient.

 

Francis Richard

 

Souvenirs dormants, Patrick Modiano, 112 pages Gallimard

 

Article précédent sur l'auteur:

Patrick Modiano à Stockholm (8 décembre 2014)

 

Livres précédents:

L'herbe des nuits, 192 pages (2012)

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, 160 pages (2014)

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 23:40
Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina

Dans un grand village du Tatarstan, Ioulbach, une centaine de maisons, Zouleikha vit avec Mourtaza, son mari, et sa belle-mère, qu'elle appelle tout bas, la Goule, la sorcière. Allah soit loué, elle et Mourtaza ne vivent pas dans la même isba qu'elle...

 

Zouleikha s'est mariée à quinze ans, en 1915. Elle a trente ans. Dans l'intervalle de ces quinze ans, elle a donné naissance à quatre filles, qu'elle [a dû] presque aussitôt enterrer : Chamsia, en 1917, Firouza, en 1920, Kahlida en 1924, et Sabida, en 1926.

 

La Goule la traite de poule mouillée et dit du mal d'elle à son fils. Alors, sous le regard de son mari, Zouleikha travaille toujours mieux, avec plus d'application, plus vite: qu'il voie qu'elle n'est pas une mauvaise femme, même si elle n'a jamais grandi.

 

Car Zouleikha est restée petite, fille aux os maigres, comme dit la Goule, qui la méprise parce qu'elle n'a su mettre au monde que des filles et qu'aucune n'a survécu, qui lui prédit sa mort prochaine, comme elle a prédit jadis la mort de ses quatre filles.

 

Mourtaza est un koulak. La Horde rouge vient régulièrement réquisitionner la nourriture, le bétail. Mais cette fois il ne veut rien lui donner: Je suis à bout de forces, et mon coeur est à bout de patience!, dit-il à sa mère auprès de qui il a cherché réconfort.

 

Zouleikha cache la nourriture dans des replis de l'isba, puis elle et Mourtaza se rendent dans la forêt où sont enterrées leurs filles et enfouissent dans leurs tombes leurs réserves de blé. Au retour ils croisent un détachement de cavaliers de la Horde rouge...

 

Quand Mourtaza lève sa hache après leur avoir dit qu'il ne leur donnerait rien, le soldat Ignatov appuie sur la détente de son fusil. Le corps du mari de Zouleikha s'abat sur leur traîneau. Laissée seule dans la forêt, elle ne saura jamais comment elle est rentrée.

 

Pendant la nuit, la Horde rouge frappe à la porte. Zouleikha emporte quelques affaires. Il ne s'agit plus de réquisition, mais de dékoulakisation de tout le village: le traîneau de Zouleikha se fond dans la colonne des dékoulakisés. Leur flot coule dans la rue principale...

 

Commence un périple de plusieurs mois, sous le commandement d'Ignatov. Tous les prisonniers - anciens koulaks, criminels et autres éléments antisoviétiques - rassemblés à la prison-étape de Kazan prennent le train dans des wagons surchargés, direction la Sibérie.

 

Dans le train, Zouleikha apprend qu'elle est enceinte et fait connaissance avec le professeur de médecine Wolf Karlovitch Leibe, le truand Gorelov, le peintre Ilia Petrovitch Ikonnikov, le couple Soulimski, Konstantin Arnoldovitch et Isabella. Et donne naissance à Youssouf...

 

A Krasnoïarsk, les déplacés prennent une péniche qui descend l'Énisseï, puis l'Angara. En cours de fleuve, l'embarcation fait naufrage. Les rescapés s'établissent et, peu à peu, après bien des tribulations et des années, grandit un village de paysans qui se rekoulakisent...

 

Au terme de cette longue histoire tumultueuse, qui, sous la plume de Gouzel Iakhina, revisite celle de l'Union soviétique des années 1930 et 1940, Zouleikha ouvre les yeux :

 

Tout ce qu'elle avait appris, ce qu'elle savait depuis son enfance, avait pâli, disparu. Et ce qui l'avait remplacé avait balayé la peur, comme la crue printanière balaie les feuilles mortes et les branches de l'automne...

 

Francis Richard

 

Zouleikha ouvre les yeux, Gouzel Iakhina, 480 pages, Les éditions Noir sur Blanc (traduit du russe par Maud Mabillard)

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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 21:20
L'ombre du Golem, d'Éliette Abécassis et Benjamin Lacombe

Dans L'ombre du Golem, Éliette Abécassis raconte et Benjamin Lacombe illustre la légende du Golem par la voix d'une petite fille de dix ans, Zelmira, la fille de l'achimiste Dalibor et de sa femme Bozidara.

 

Cette légende se passe à Prague et remonte à la fin du XVIe siècle. A l'époque règne l'empereur Rodolphe II, un Habsbourg. Il a pour conseiller un moine, Thadée, une sorte de fondamentaliste.

 

Les juifs du ghetto de la capitale tchèque, que ce moine veut exterminer, n'y sont plus en sécurité. Excitées par lui, sous les yeux de Zelmira, des hordes de voyous mettent un jour le feu à leurs maisons.

 

Zelmira a pu avoir un aperçu des pouvoirs du Maharal, le grand rabbin de Prague. Dans un cimetière, elle l'a vu en effet redonner vie pendant un instant à des enfants qui furent victimes de massacres.

 

Pourquoi Dieu permet-il que des hommes, des femmes et des enfants soient chassés, tués ? Il n'y a pas de réponse, mais il y a une solution, dit le Maharal à deux de ses disciples, à qui il expose son idée.

 

L'idée du Maharal est qu'il ne faut pas baisser la tête mais qu'il faut se défendre et, pour cela, être fort contre les forts. Alors, à l'imitation de la création de l'homme par Dieu, avec leur aide, il invente le Golem :

 

Un Golem: cela signifie un embryon, une figure informe, inachevée... Une figure que nous allons former avec le limon de la terre.

 

Zelmira le décrit en ces termes: Immense, massif, avec son grand corps boueux, ses yeux enfoncés comme des billes, sa bouche comme une simple fente, son nez tout droit et ses cheveux de glaise.

 

Le Golem est une machine animée. Le Maharal l'a créée pour le bien, pas pour le mal. Mais cette arme s'avère insuffisante pour protéger les juifs contre les menées du fanatique Thadée qui a l'oreille de Rodolphe II.

 

Alors le Maharal se rend chez son ami l'astrologue Tycho Brahe pour lui demander de l'aide et ces deux savants vont donner au Golem ce qui lui manquait pour être libre, la parole et la conscience, c'est-à-dire pour être:

 

Libre de choisir le bien ou le mal...

 

Francis Richard

 

L'ombre du Golem, Éliette Abécassis et Benjamin Lacombe, 180 pages, Flammarion

 

Livre précédent d'Éliette Abécassis chez Flammarion:

Philothérapie (2016)

 

Livres précédents chez Albin Michel:

Et te voici permise à tout homme (2011)

Le palimpseste d'Archimède (2013)

Alyah (2015) 

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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 21:30
Une multiplication, de Joël Mützenberg

Depuis 2015, Joël Mützenberg est jardinier et sélectionneur dans l'association Semences de pays. Dans Une multiplication, il raconte qu'en 2007, il a semé une variété de pois chiche que lui avait envoyée un paysan colombien et que, depuis, il la multiplie à Genève.

 

Il y a deux principaux types de pois chiche : les variétés de type desi et celles de type kabuli. Celle qu'il a semée est du premier type. Cette variété a été nommée pois chiches de l'avenir par une amie de l'auteur, Patricia Gelise. C'est donc ce nom qu'il faut retenir.

 

En théorie, Un pois chiche de l'avenir semé, trente de récoltés.

 

En pratique, c'est très différent :

Une multiplication, de Joël Mützenberg

Comme le remarque l'auteur:

 

En 2017, on se retrouve avec 224250 pois chiches de l'avenir semés, à peine plus que la quatrième année du modèle théorique.

 

Les raisons de cette disparité :

- le jardinier s'est adapté peu à peu à la culture de cette plante de la famille des fabacées

- dès 2009, une partie a été cuisinée...

- il y a eu de mauvaises récoltes en 2014 et 2015, des pertes durant le stockage

 

L'auteur entre dans le détail de ces semences faites chaque année : à partir de 2016, Semences de pays a hérité du pois chiche de l'avenir...

 

Et maintenant il est temps de transmettre, de livrer des semences accompagnées d'une histoire, d'une intention de sélection et de conseils quant à la reproduction de ces semences...

 

Ce livre illustré de dessins de l'auteur remplit très bien cet office de transmission aux cultivateurs et aux mangeurs de pois chiches.

 

Car, à l'intention de ces derniers, Joël Mützenberg donnent quelques recettes:

- Chana Dhal (recette indienne)

- Nivik (recette arménienne)

- Cece neri della Murgia (recette italienne)

- Falafel (recette du Moyen-Orient)

 

Quant aux buveurs, il leur réserve une recette de café, où le pois chiche réduit en poudre brun foncé est à utiliser dans une cafetière italienne, sans trop charger...

 

Francis Richard

 

Une multiplication, Joël Mützenberg, 44 pages, Samizdat

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23 octobre 2017 1 23 /10 /octobre /2017 22:55
London Docks, de Catherine May

Au début des années 1980, la réhabilitation du quartier des Docks de Londres a été confiée à la LDDC, la London Docks Development Corporation. C'est à cette époque-là, plus précisément en août 1982, et en ce lieu de friches industrielles, sur l'Isle of Dogs, que se situe le roman policier, London Docks, de Catherine May.

 

Fin juillet 1982, un individu peint une fresque sur un mur de briques nues, encrassées par des décennies de pollution: DEATH, en lettres géantes. Au centre, autour du A qui dessine un nez approximatif, un visage, immense, se tord en une grimace effrayante. Les traits noirs accentuent les expressions. Un des yeux est fermé...

 

Cet individu a un autre business que de peindre, et de signer Chagall, des oeuvres où dominent les bleus, dans des nuances foncées. Quelques jours plus tard, à la date du 2 août 1982, si le lecteur a bien gardé en tête que cet individu a parlé de charmant couple, il ne peut que supputer ce que peut être cet autre business.

 

Deux corps ont en effet été découverts dans le sous-sol d'un entrepôt par deux géomètres mandatés par la LDDC : Les deux corps sont tournés l'un vers l'autre, comme s'ils étaient assis face à face sur des chaises invisibles qu'on aurait renversées. Leurs tibias se touchent, retenus par plusieurs tours de chatterton...

 

Les deux cadavres sont ceux de jeunes gens, des vingtenaires, en tenues de jogging. D'après les premières constatations du légiste, ils sont morts après avoir été attachés, le jeune homme avant la jeune femme qui est restée probablement consciente tout au long de sa lente agonie de soif, pendant deux trois jours...

 

A chaque fois que Lynn Armitage et Jim Wickock semblent avancer dans leur enquête - l'hyperosmie de Lynn leur sera très utile -, ils piétinent et vont mettre longtemps à découvrir qui est l'auteur d'un tel crime, à comprendre le choix de son cruel mode opératoire et à découvrir surtout quel peut être son mobile.

 

Le lecteur a un peu plus de chance que les inspecteurs de la Limehouse Police Station. L'auteur le met dans la confidence du tueur sans pour autant lui expliquer son mode opératoire ni son mobile. Elle lui raconte, par bribes, son passé dans les années 1970, où il séjourne à plusieurs reprises dans un hôpital psychiatrique...

 

Ce n'est qu'à la fin de ce fort volume que les zones d'ombre s'éclairent et que le lecteur connaît le résultat de la course-poursuite engagée entre les policiers et le criminel psychopathe. Entre-temps l'auteur lui aura fait connaître ses côtés sordides et ne lui aura épargné ni les odeurs ni les découvertes macabres, frissons garantis.

 

Ce qui rend supportable ce roman aussi noir que sa couverture (où le ruban jaune donne toutefois un peu de couleur...) ce sont l'humour tout britannique de certains de ses protagonistes et leur humanité, telle que cette empathie pour son patient d'un infirmier qui se demandera toujours s'il aurait pu empêcher quoi que ce soit...    

 

Francis Richard

 

London Docks, Catherine May, 428 pages, Plaisir de lire

 

Livre précédent :

Les sacrifiés d'Eyrinques, 456 pages, Xenia (2014)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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