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28 janvier 2018 7 28 /01 /janvier /2018 23:45
Et moi, je vis toujours, de Jean d'Ormesson

Jean d'Ormesson, en juin 2015, déclarait au Figaro, à l'occasion de son 90e anniversaire:

 

Écrire un roman dans lequel l'Histoire n'est pas prépondérante ne m'intéresse pas. J'aime les livres "totaux" et, dans ces livres, l'Histoire est toujours centrale.[...] Et puis l'Histoire est intimement liée au temps, et le temps m'obsède. Il est dans tous mes livres...

 

Il ajoutait:

 

Chez moi, c'est tellement important que je ne sais même plus si je suis vraiment un romancier. Les romanciers inventent des personnages. J'en ai créé très peu. J'ai plutôt utilisé les personnages que l'Histoire et Dieu me présentaient. Je leur en suis très reconnaissant.

 

Dans son dernier roman, Et moi, je vis toujours, Jean d'Ormesson fait encore plus fort: il ne crée aucun personnage, ou alors il s'appelle multitude, dont il adopte, pour s'adresser au lecteur, le genre féminin, comme les deux mots qui la définissent:

 

Tantôt homme, tantôt femme, je suis, vous l'avez deviné, je suis l'espèce humaine et son histoire dans le temps.

 

Dans ce roman des siècles, qui commence avec la forêt primordiale et se termine - c'est une façon de parler - à notre époque, la narratrice se dit vivre toujours, comme le personnage du poème d'un anonyme mis en épigraphe:

 

Oui, c'est moi, mes enfants,

Qui suis le Juif errant...

Chacun meurt à son tour,

Et moi, je vis toujours.

 

Histoire refaisant, elle raconte notamment au lecteur les aventures les plus inoubliables qu'elle ait subies ou organisées, telles que l'invention de l'écriture, l'épopée d'Alexandre le Grand, la chute de l'Empire romain, l'imprimerie, la découverte du Nouveau Monde, la Révolution française...

 

Histoire refaisant, elle a trouvé sur son chemin des conquérants, des bâtisseurs, des savants, des navigateurs:

 

Je leur dois beaucoup. Ce n'est pas assez dire qu'ils m'ont changée. Ils m'ont révélée à moi-même. Ils m'ont construite. Ils m'ont faite telle que je suis. J'ai pourtant admiré plus encore des peintres, des sculpteurs, des architectes, des musiciens. Et des écrivains. Ils sont le sel de la terre.

 

A plusieurs reprises elle s'interroge sur elle-même et sur ses avatars (je suis partout chez moi sous les masques les plus divers et dans des conditions bien opposées):

 

Est-ce l'histoire qui fait les hommes ou les hommes qui font l'histoire? Un peu des deux, j'imagine.

 

Elle est sûre d'une chose:

 

Je suis la permanence et la diversité. Vallée de larmes, vallée de roses, je ne fais que changer et je ne change jamais...

 

Et d'une autre:

 

Ce qui change le moins dans un monde qui ne cesse de changer, c'est l'amour et la mort. Éros et Thanatos. Comme une ombre d'éternité.

 

D'après elle: 

 

Le débat sur mes origines n'a été tranché ni par les poètes, ni par les philosophes, ni par les religions. Il a été tranché par la science.

 

Qu'est-ce que dit la science?

 

L'univers et moi, nous avons un début. Et, ayant un début, il n'est plus impossible, il est peut-être même probable, que nous ayons une fin...

 

Alors?

 

En attendant, même s'il s'agit d'un livre de plus parmi les autres, même si son héroïne regrette d'avoir laissé rédiger ses mémoires par un garçon déjà vieilli sous le harnais, parce qu'elle vaut mieux que ces souvenirs lacunaires et aléatoires, il n'en demeure pas moins que ce garçon mérite la reconnaissance du lecteur et la sienne.

 

Il aura su, dans un monde éphémère, laisser une trace d'elle, indélébile, faite de vérité et de beauté, contre laquelle même la mort ne peut rien...

 

Francis Richard

 

Et moi, je vis toujours, Jean d'Ormesson, 288 pages, Gallimard

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23 janvier 2018 2 23 /01 /janvier /2018 23:45
Jean - Un homme hors du temps, d'Axel Kahn

Toujours dans la tempête, à contre-courant, contre le vent, hors du temps. Je vais me perdre.

 

Cette autobiographie d'un père, écrite par un fils, est singulière, étonnante. Est-ce un hommage ou une justice que ce dernier rend à celui à qui il doit d'être sur Terre? C'est certainement un peu des deux, mais c'est surtout une mission, menée à bien quarante-sept ans jour pour jour après qu'elle lui a été confiée.

 

Jean Kahn s'est donné la mort le 17 avril 1970, mais, auparavant, sur le siège du train d'où il s'apprête à se jeter, il a laissé à Axel, le plus jeune de ses trois fils, un message qui commence ainsi:

 

Je  m'adresse à toi comme peut-être au plus capable de faire durement les choses nécessaires.

 

Entre autres choses nécessaires: se mettre à sa place, dire ce qu'il fut, expliquer son dernier geste.

 

Axel a choisi de raconter Jean à la première personne. Il le fait en intercalant à son récit des textes paternels. Et c'est on ne peut plus convaincant. Le lecteur ne peut en effet pas voir de solution de continuité entre les citations et le récit: elles sont là pour le confirmer, comme des écrits soutiennent une parole.

 

Si Jean est un homme hors du temps, le temps au cours duquel il vécut (1916-1970) fut mouvementé et la plume d'Axel le fait revivre, comme elle restitue sa vie chaotique:

 

Si mes enfants s'y intéressent jamais, ils auront bien du mal à lui trouver un fil directeur. Bourgeois, communiste, germanophile, résistant, intellectuel de gauche, gaulliste...

 

Axel lui fait ajouter, comme pour brouiller les étiquettes définitives que d'aucuns seraient tentés de lui coller:

 

Pour moitié de famille juive, opposé à toute référence communautaire, chrétien, fidèle d'un mouvement [celui de Gurdjieff], que ses détracteurs assimilent à une secte, adepte de psychanalyse... Amant insatiable et volage, idéaliste de la famille... Révolutionnaire convaincu, penseur libre en recherche éperdue de la loi...

 

Appartient au récit ce passage:

 

Je suis un être au monde des sensations, des émotions, des fulgurances créatrices, toute tentative d'y apporter de l'ordre le dénature, l'enlaidit. Je ne m'épanouis que dans la recherche de la qualité, la quantité me fait obstacle, elle m'emprisonne, elle va me tuer.

 

Alors que cet autre passage est une citation:

 

Échapper au règne de la quantité. Mais pourquoi? Certes non pas pour le vague, pour l'illusion de l'absolu - j'éprouve tout moment d'abandon au règne de la quantité comme une expérience du sacrilège à l'égard de ma vérité vivante et menacée, celle dont, instant par instant, je joue la responsabilité qui m'a incombé.

 

Jean-François, l'aîné des fils de Jean, écrit in fine dans sa postface:

 

Penser contre soi-même, Jean Kahn en était capable. Mais, mieux que cela, il nous a appris à penser grâce à lui, avec lui, malgré lui et, avec son assentiment, s'il le fallait, contre lui.

 

Francis Richard

 

Jean - Un homme hors du temps, Axel Kahn, 324 pages, Stock

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Pensées en chemin (2014)

Entre deux mers - Voyage au bout de soi (2015)

Être humain pleinement (2017)

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21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 18:45
En avant, calme et fou, de Sylvain Tesson et Thomas Goisque

Et très vite, nous comprîmes que rien ne valait de se tenir sur la selle, pendant des heures, bras tendus, regard fixe, torse droit, immobile, lavé par les rafales.

En avant, calme et fou.

 

La doctrine du Cadre de Saumur, fixée au XIXe siècle par son commandant, le général Alexis L'Hotte, est: le cheval calme, en avant, et droit.

 

En 1987, François Nourrissier s'en est inspiré pour son roman intitulé : En avant, calme et droit.

 

Pour leur ouvrage, où la moto prend la place du cheval, l'écrivain Sylvain Tesson et le photographe Thomas Goisque remplacent le dernier terme et cela donne: En avant, calme et fou...

 

Ainsi, comme leur monture n'est pas la même, substituent-ils à une posture un ingrédient psychique...

 

En avant? Le mouvement était notre religion. Nous ne demandions rien d'autre que de fendre l'air, assis sur une selle. Nous savions que le monde est fait pour circuler. La sédentarité est un destin de cul-de-jatte transformé en principe de civilisation.

 

Calme? La mécanique est une métaphysique. Tous les motards méditent cette vérité. C'est pourquoi ils avancent sans jamais s'ennuyer, pendant des heures, calmes et silencieux, laissant ronfler le minuscule univers dont ils sont l'expansion.

 

Fou? L'Autre n'est pas. Ce qui existe, en revanche, c'est la multiplicité des visages diffractés sur le vitrail du monde. Il y en a de beaux et il y en a de laids, il y a des salauds et il y a des saints et celui qu'on rencontre n'a rien de commun avec celui que l'on vient de quitter. Le seul droit de l'Homme devrait être de ne pas devoir ressembler à son prochain.

 

Dans la défunte Union Soviétique, il y avait des asiles psychiatriques pour de tels réfractaires à la pensée égalitariste... 

 

Sylvain Tesson aggrave son cas en écrivant: Il n'est nullement étonnant qu'une société qui hait le Verbe, combat l'imaginaire et méprise la poésie s'en prenne avec tant de soin à la fumée et à l'alcool... 

 

Il associe des poètes à des lieux parcourus: Virginie Despentes et le Pamir tadjik, Jean Genet et la Mongolie, Houellebecq et la Serbie, Péguy et la Russie, Chardonne et les Andes... 

 

Quoi qu'il en soit, par la vertu (ou la magie?) des mots de Tesson et des images de Goisque s'élabore avec ce beau livre, bien écrit et bien illustré, Une esthétique de la bécane. L'expression n'est pas excessive puisque le mot esthétique vient du grec αίσθησιs (aisthesis) et qu'il signifie beauté, sensation...

 

Pourquoi, pendant vingt-cinq ans, les auteurs ont-ils, à moto, sillonné la Terre (Inde, Russie, Finlande, Bhoutan, Mongolie, Sibérie, Chine, Serbie, Chili, Asie centrale, Népal, Madagascar, Asie du Sud-Est...)?

 

Ils avaient une raison précise à cela, celle de jouir du moment où, le soir, nous allions préparer le bivouac:

 

Le pilotage appartenait à ces choses que l'on fait dans l'unique espoir de goûter le moment où elles prendront fin. La course à pied, l'alpinisme, la natation, les réunions professionnelles sont de cet ordre-là: des activités dont la valeur tient à leur achèvement davantage qu'à leur accomplissement.

 

Au contraire du coureur à pied, de l'alpiniste ou du nageur, le motard est un mal-aimé:

 

Pour les vieilles dames, les motards sont des voyous.

Pour les intellectuels, des abrutis.

Pour les abrutis, des "privilégiés" (ce mot!).

Pour les hygiénistes, des alcooliques.

Pour les alcooliques, des éléphants rosses.

Pour les pouvoirs publics, des dangers du même nom.

Pour les bourgeois, des anarchistes.

Pour les gauchistes, des individualistes.

N'étant jamais aimé,

il ne faut pas s'étonner que le motard

s'enfuie toujours plus loin,

poussant ses feux sans cesse,

traçant droit devant lui

à la recherche d'une amie.

 

Ces deux motards-là ne sont pourtant pas si haïssables que ça, puisque leur porte-plume dit, de façon très proustienne:

 

Il nous semblait que, dans la vie, les choses n'étaient vraiment vécues que si elles étaient écrites...

 

Et que la dernière légende d'une photo représentant des motos, de nuit, sous un ciel étoilé, est une citation de Philippe Sollers:

 

La beauté est toujours bizarre. On l'attendait, et elle n'est pas là. On ne l'attendait pas, la voilà.

 

Francis Richard

 

En avant, calme et fou, Sylvain Tesson et Thomas Goisque, Albin Michel

 

Livres précédents de Sylvain Tesson:

 

Aux éditions Équateurs:

Une très légère oscillation (2017)

 

Aux éditions Gallimard:

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

Sur les chemins noirs (2016)

 

Aux éditions Guérin:

Berezina (2015)

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21 janvier 2018 7 21 /01 /janvier /2018 12:55
La Mer Léman, de Davide Giglioli

L'ampleur du bassin lémanique est immense.

Pas de montagnes de l'autre côté, ni de rives ou d'Yvoire.

Une étendue d'eau frémissante.

Une mer.

La Mer Léman.

 

C'est un bon début? N'est-ce pas? Pas la peine d'épiloguer... ou plutôt si. Car épiloguer, c'est la bonne folie: celle qui est capable de t'élever, de t'emmener sur le sommet le plus haut et de te montrer sans voiles tout l'absurde, dixit Daniel.

 

Daniel, l'un des deux narrateurs, auteur de cette couillonnade assumée, n'en fait qu'un point de départ. Il le partage avec Jules, qui est son ami et interlocuteur, et l'autre narrateur. 

 

(Un truc destiné au lecteur, qui lui permettra de distinguer les dires de l'un et de l'autre: en gras, c'est Jules qui parle; en maigre, c'est Daniel...)

 

En préambule, le lecteur (ou la lectrice, ça va de soi) est prévenu par Daniel:

 

Ici, le temps n'est pas scandé par les aiguilles de ta montre

Mais par des mots et des événements qui racontent une histoire (dans notre cas, une amitié)

 

Peu importent donc pour lui les chronologie et syntaxe trop parfaites...

 

Ce qui importe à Daniel, c'est surtout de faire des digressions, à propos de tout et de rien: Parce que ce sont les liens entre les choses qui tiennent ensemble le monde...

 

Ce qui importe à Jules, c'est de faire des conneries, autrement dit de faire des choses qui n'ont pas d'importance, parce que la vie est sérieuse: Terriblement et joyeusement sérieuse...

 

Au terme de leur histoire, jalonnée de conneries et de digressions, qui, finalement, ont leur profondeur, même si elles donnent une impression de légèreté, les deux comparses ont évolué: Jules grâce à la puce à l'oreille que lui a mis son ami, Daniel, Dante aidant...

 

Francis Richard

 

La Mer Léman, Davide Giglioli, 232 pages, Torticolis et Frères

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18 janvier 2018 4 18 /01 /janvier /2018 23:30
Chemins d'exil, de Doina Bunaciu

En m'exilant de Roumanie en 1980, j'avais rejoint, en théorie, les ennemis du régime communiste exilés en Suisse. Mais comme mon père a été un dirigeant communiste, je ne pouvais m'approcher des autres exilés.

 

Doina Bunaciu appartient en effet à la nomenklatura. Sa mère, Noémie, travaille à l'Union des femmes démocrates roumaines et son père, Avram, a été un des dirigeants du pays (il a été ministre des affaires étrangères de 1958 à 1961).

 

A propos de l'égalité hommes-femmes et de l'émancipation des femmes pour laquelle sa mère milite, elle note qu'elle existe bel et bien là-bas:  il n'y avait pas besoin de se battre pour cela: de toute façon personne n'avait aucun droit...

 

Dans un pays comme celui-là, où, du fait de son appartenance à la caste dirigeante, elle est comme en exil intérieur, isolée du reste de la population, toute jeune elle adopte une stratégie courante, compatible: isolement et adaptation.

 

Ainsi se camoufle-t-elle en faisant des études de physique: elle ne fait pas de politique et elle n'apparaît pas comme la fille de son père, tout en étant influencée par les principes qu'il lui a inculqués, tels que, sans être exhaustifs:

 

On doit bien travailler, se battre pour ses idées, bien se préparer pour toutes les actions, chercher à comprendre l'essentiel et ne pas s'occuper de détails, aimer et défendre sa famille.

 

Même si leur mise en oeuvre n'a pas si bien réussi que ça à son père, qui a déchanté, Doina va, en grande partie, les appliquer dans sa vie professionnelle et personnelle, où elle accomplira ses devoirs avec plus de succès que lui.

 

Mais, à chaque fois qu'elle est sur le point d'être enfermée d'une quelconque manière, elle ne se laisse pas faire, elle se faufile pour survivre et suivre son chemin et se construit par les épreuves qu'elle [rencontre].

 

Ce qu'elle dit de la prison et de l'abri est révélateur: D'un abri, on peut sortir quand on veut tandis que d'une prison on en est empêché.  Prenant un exemple en connaissance de cause (elle a été mariée plusieurs fois), elle dit aussi:

 

Un mariage peut être un abri au début et une prison plus tard...

 

De par son éducation Doina était programmée pour ne pas fuir. Mais le refus de la laisser sortir du pays pour aller faire un doctorat en Israël (elle a obtenu une bourse d'études à l'Institut Weizmann) lui ouvre les yeux sur le régime:

 

J'ai enfin compris ce que les millions de gens qui n'étaient pas dans la nomenklatura savaient depuis longtemps, notamment qu'en Roumanie communiste on n'était pas libre de poursuivre ses rêves de développement si on n'était pas soutenu par le Parti ou par la Securitate...

 

Dès lors elle n'a plus qu'une obsession: quitter la Roumanie, non pas qu'elle y soit malheureuse, mais qu'elle veut sortir de cette prison pour s'accomplir. Comment? Elle va employer une combine originale, faisant croire que c'est temporaire...

 

Et elle ira en Suisse où elle vit encore aujourd'hui. Elle s'y sent bien. Elle y a trouvé un abri (même si elle ne se sent pas complètement Suissesse), développant très peu de racines: En moi, tout est "entre deux", intercalaire, binaire, ambigu.

 

Au soir de sa vie, après avoir été très active professionnellement, elle continue de l'être, autrement, en écrivant, en français, en espérant qu'elle arrivera à créer avec ses lecteurs des rencontres essentielles, où ils se reconnaîtront.

 

L'écriture est-elle pour elle un (dernier) exil? Un monde inconnu dans lequel [elle] essaie d'entrer? En tout cas elle essaie juste de décrire les gens comme [elle] les [a] vus et, ce faisant, elle apprend aussi à se connaître elle-même... 

 

Francis Richard

 

Chemins d'exil, Doina Bunaciu, 252 pages Editions de l'Aire

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12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 22:30
Balkis, Chloé Falcy

- Tu m'as bien dit que "Balkis" était le nom de la reine de Saba? me demande David à l'oreille.

- Oui.

- Te voici donc flanquée du roi Salomon.

 

Balkis est irakienne. A l'automne 1955, elle quitte son pays pour étudier la couture à Genève, choisie parmi tant d'autres parce qu'elle est la meilleure de sa classe... Mais, à la fin de l'année préparatoire, on ne veut pas d'elle. Par manque de place.

 

A la place... elle est envoyée aux Beaux-Arts de Lausanne:

 

J'aime la précision de la couture, la patience qu'elle exige, les heures à suivre les chemins tracés par les fils.

[...]

Je ne comprends ni le dessin ni l'art en général, je ne suis pas en mesure de comprendre ces traits que l'esprit impose à une feuille de papier.

 

Pour elle c'est donc un désastre.

 

Peu de temps après sa petite soeur Badiya, la fille préférée de son père, la retrouve à Genève. Baba lui a obtenu une bourse. Quelques semaines plus tard, Balkis déménage à Lausanne et trouve une colocation avec Ruth, une jeune étudiante de la même école.

 

Une année encore plus tard Ruth obtient son diplôme et commence à travailler, tandis que Balkis ne sait toujours pas tenir un crayon et s'imagine devoir rentrer au pays, après avoir échoué honteusement. C'est alors que Ruth lui présente David.

 

Moyennant finance David fera les croquis à la place de... Balkis. Ce qui sera un bon début pour faire connaissance...  Mais connaissons-nous vraiment ceux que nous connaissons?  

 

Avant de partir, mon père m'a dit: "Ma fille, j'aimerais que tu regardes ta main, que tu la regardes attentivement. Tu portes l'honneur de la famille à l'intérieur. Je t'en prie, prends-en soin, ne le salis pas. Je te fais confiance pour ne pas laisser l'Occident te faire oublier qui tu es, d'où tu viens."

 

Pendant les décennies qui suivent, Balkis gardera ces paroles en mémoire. L'Occident refuge ne lui fera jamais oublier ni ce qu'elle est ni d'où elle vient, malgré qu'elle en ait...

 

Et, comme dans le récit biblique, après une douloureuse traversée du désert, le palais de Salomon sera son horizon, mais lui semblera toujours bien loin...

 

Francis Richard

 

Balkis, Chloé Falcy, 240 pages, Pearlbooksedition

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11 janvier 2018 4 11 /01 /janvier /2018 23:00
Haute trahison, de Jérôme Meizoz

Il est payé pour ça, pour réfléchir. Et il réfléchit tout haut. Il monologue.

 

Pour une exposition de peintres de montagne, un amoureux des arts et spéculateur de tableaux, bref un amoureux spéculateur, lui demande une préface pour le catalogue. Il a beau réfléchir, même s'il est payé pour ça, il n'a rien à dire sur les peintres de montagne, par contre il improviserait volontiers sur les bonnes. Les bonnes des peintres.

 

Dans un premier jet adressé à son commanditaire, il écrit notamment: On voit les peintres à l'atelier, les écrivains à leur table, hiératiques, tranquilles, on ne voit guère les coulisses, le petit personnel, celui qui assure, silencieusement, la paix des peintres.

 

Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas, mais le sujet n'est-il pas un peu éloigné, le ton impropre? Le sujet n'est pourtant pas si éloigné que ça puisqu'il part d'une histoire vraie, celle de Ludivine Bonvin, servante du peintre Albert Muret et amoureuse de son ami Ramuz, l'écrivain au prénom d'archiduc...

 

Seulement sortir des sentiers battus, c'est de la Haute trahison: il n'est décidément pas convenable de ne pas tenir de propos convenus...

 

Cela amène le monologueur imaginé par Jérôme Meizoz à se demander, pendant un moment d'incertitude, si, de toute façon, il est possible de faire du neuf avec des mots usagés...

 

Cela lui rappelle aussi une demande du Cercle d'études consacrées au grand poète italien, qu'il est superflu de nommer ici...

 

En l'occurrence il s'agissait de commenter le chant XXXIII de l'Enfer de la Divine comédie, dévolu aux traîtres... Ce qui lui avait donné envie de chanter [son] propre chant, de faire [ses] gammes plutôt que d'en faire l'exégèse sans oser toucher à aucun principe...

 

Car, pour les dignes membres du Cercle, cela aurait été trahir que d'inventer, de réviser, d'abattre les murs. Et d'ailleurs vain, puisqu'il n'y a rien de neuf à dire sur le monde dantesque... et qu'il suffit de ressasser en rond ce que l'on en dit depuis quelque sept cents ans...

 

Ce monologue est heureusement d'une autre veine, irrévérencieuse, digressive... 

 

Francis Richard

 

Haute trahison, Jérôme Meizoz, 32 pages, La Baconnière (sortie le 12 janvier 2018 en Suisse, le 23 janvier 2018 en France)

 

Ce texte est représenté au théâtre 2.21 à Lausanne du 5 au 21 janvier 2018

 

Livres précédents chez Zoé:

Faire le garçon (2017)

Haut Val des loups (2015)

Séismes (2013)

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4 janvier 2018 4 04 /01 /janvier /2018 22:30
Là-bas, août est un mois d'automne, de Bruno Pellegrino

Là-bas, août est un mois d'automne: Les matins sont frais, le soir on ne s'attarde plus sans châle ou couverture sur le banc devant la maison; au verger, certains arbres tirent déjà sur le jaune...

 

Là-bas, c'est une maison à l'extrémité nord d'un village vaudois, où vivent Gustave et Madeleine. Ils y ont emménagé alors qu'il avait onze ans et elle quinze. Et ne l'ont plus quittée: Une femme et un homme, oui, mais cela n'a rien à voir...

 

Bruno Pellegrino s'inspire librement de leur vie, pour les besoins de leur cause et pour combler des vides. En fait il n'en raconte qu'une tranche, une décennie, pendant laquelle se déroule la conquête de l'espace, qui intéresse vivement Madeleine.

 

Le roman commence en effet le 19 septembre 1962 et se termine en avril 1972. Gustave et Madeleine Roud sont frère et soeur. Au début du roman, il a donc soixante-cinq ans et, tout comme elle, n'a pas et n'aura pas de descendance. 

 

Le narrateur suppose qu'elle n'en a pas voulu, qu'elle n'a pas voulu s'embarrasser d'un homme: elle s'est occupé de son frère, ô combien. Le fait est qu'elle est dans la forme de chacune de ses phrases. Car il est poète reconnu, et... photographe.

 

Au fil des saisons, Gustave aime depuis toujours photographier des hommes presque nus. Des centaines de ces photos se trouvent dans ses albums et dans ses cartons. Les regarder, le froid venu, lui permet de s'enflammer, de passer l'hiver...

 

Au village on les connaît bien, le frère et la soeur, enfin on la connaît surtout elle, qu'on voit à l'église, parce que lui c'est un peu un drôle d'oiseau. Un oiseau qui accomplit son oeuvre, lentement, dans une invraisemblable solitude...

 

Si, comme son frère, Madeleine ne se voue pas corps et âme aux plus hautes exigences du langage, elle fait de la confiture... et sa cuisine est impeccable, car, pour ça, elle fractionne la tâche en une série de petits problèmes à résoudre:

 

Rien ne distingue, fondamentalement, la préparation de confiture d'une expédition sur la Lune...

 

Pourquoi Bruno Pellegrino a-t-il reconstitué minutieusement les travaux et les jours de ces deux-là pendant la dernière décennie de leur vie commune? Parce qu'il est fasciné par leur manière lente et savante d'éprouver l'épaisseur des jours...

 

Francis Richard

 

Là-bas, août est un mois d'automne, Bruno Pellegrino, 224 pages Zoé

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2 janvier 2018 2 02 /01 /janvier /2018 21:45
Mon coeur dans la montagne, de Manuela Gay-Crosier

Virginie est fraîchement émoulue d'une prestigieuse école de tourisme. Parce qu'elle est la seule à parler anglais, elle est chargée d'un projet ambitieux par la Commission culturelle du village suisse de Salvan, celui d'organiser une exposition rétrospective de l'oeuvre d'un peintre anglais du XIXe siècle qu'elle aime depuis l'enfance: Edward Milton.

 

Salvan est situé en altitude dans la vallée du Trient, en Valais. Edward Milton y a séjourné quelque cent cinquante ans plus tôt et y a réalisé des paysages bien connus du grand public. Mais le peintre y a aussi réalisé des portraits sensuels inédits: des croquis, des sanguines, une ou deux toiles à l'huile, représentant tous une belle jeune femme.

 

C'est ce que révèle à Virginie le descendant de l'artiste, Andrew (qui est venu exprès de Londres et avec lequel elle doit peaufiner les détails de toute l'organisation sur place), lors d'un souper professionnel dans un restaurant de la plaine où il lui a donné rendez-vous, après une première rencontre dans un café du village et une visite des locaux.

 

Andrew parle également à Virginie de quelques documents en français laissés par son ancêtre et, plus particulièrement, d'un cahier couvert d'une écriture très fine. Le surlendemain soir, après avoir parcouru la veille des lieux incontournables de la région, dont certains visités par Edward, Andrew lui remet le cahier que Virginie a souhaité feuilleter.

 

Manuela Gay-Crosier, raconte à partir de ce moment-là deux histoires parallèles, qui se déroulent l'une de nos jours, l'autre il y a cent cinquante ans, ce qui lui permet de souligner l'évolution de la condition féminine d'une époque l'autre. Car le cahier conservé par Edward est rédigé par une certaine Mathilde que le peintre a connue lors de son séjour ici...

 

En lisant le cahier de Mathilde, Virginie découvre son existence stupéfiante: à la suite d'un traumatisme moral, elle est devenue complètement muette et le cahier est devenu pour elle un exutoire. Tandis que peu à peu Virginie apprend quels liens ont uni Edward et Mathilde, bien qu'elle soit échaudée par son échec avec Cédric, ses relations avec Andrew évoluent...

 

Comme Virginie le constatera en achevant de lire le cahier et en songeant à sa propre existence, la vie n'est décidément pas simple et réserve aux êtres bien des surprises. Le lecteur n'est pourtant pas surpris que l'un des protagonistes puisse, finalement, résumer tout ce qui lui est arrivé sur terre par ces mots simples et définitifs:

 

... là-haut demeure mon coeur...

                                          ... dans la montagne...

 

Francis Richard

 

Mon coeur dans la montagne, Manuela Gay-Crosier, 318 pages Plaisir de lire

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31 décembre 2017 7 31 /12 /décembre /2017 17:30
Natures, Nouvelles

La  Fondation Pierre et Nouky Bataillard a pour objet:

- soutenir et promouvoir toute action visant à la protection de la nature et des animaux;

- apporter une aide ponctuelle à la création artistique sous toutes ses formes;

- assurer la protection et la promotion de l'oeuvre de ses fondateurs.

 

En 2016 cette fondation a lancé un concours littéraire de nouvelles sur le thème de la nature. Elle a reçu 86 nouvelles et a publié, le 18 mai 2017, le palmarès établi par son jury, composé de Nouky Bataillard, Christian Ciocca, Andonia Dimitrijevic, Françoise Fornerod et Barbara Fournier:

 

1er prix : Le phare, de Véronique Timmermans

2e : La question, de Mathieu Mégevand

3e : Rendez-vous millénaire, d'Anne Gidey

 

Ces trois nouvelles et les quatre meilleures suivantes ont été réunies dans un recueil, publié par L'Âge d'Homme en novembre 2017.

 

Le narrateur de Véronique Timmermans est gardien de phare. Il raconte sa solitude relative - le chat Anasthase la partage - pendant que plusieurs jours de tempête se succèdent et que les réserves s'épuisent:

 

Aujourd'hui encore rien n'y fait, le mal de mer me terrasse dès l'instant où mes pieds quittent la terre ferme. Gardien de phare, c'est presque marin pour ceux qui comme moi ne peuvent naviguer.

 

Pour aller à son travail, le narrateur de Mathieu Mégevand passe tous les jours devant une vache, dans un pré, et se demande si elle n'est que fonctions, un corps qui marche, qui beugle et défèque, qui rumine puis somnole:

 

Plusieurs fois j'ai cru déceler en toi autre chose qu'un amas de muscles accroché à des os. Après la naissance de mon fils, il m'a semblé retrouver dans tes yeux un peu de ce que je voyais dans les siens.

 

Anne Gidey fait parler deux êtres vivants tour à tour, Mahpiya et l'autre. Leurs deux peuples se déchiraient depuis des temps immémoriaux dans des luttes de territoire, se disputant les mêmes proies, pensait l'autre.

 

Mahpiya le voyait hésiter: qui de nous deux était la proie, qui de nous deux le prédateur? Quand elle lui avait sauvé la vie et avait prouvé qu'elle était prête à mourir pour lui, il s'était posé la question: Et moi, étais-je prêt à mourir pour elle?

 

Dans L'homme et le cerf, François Jolidon fait parler un cerf et un homme. Le cerf observe l'homme, pas rassuré. L'homme est pourtant prêt à sympathiser. Le cerf aux douze bois précieux les baisse quand l'homme se blesse.

 

Le cerf devient le protecteur de l'homme. Il le veille quand il dort. Quand il se réveille, il le voit prêt à reprendre son chemin. A présent il peut se sauver sans lui... Mais ses semblables sont capables du pire comme du meilleur...

 

Dans Comme un rêve d'opaline, la jeune femme de Florence Cochet reprend connaissance au milieu de la nature: Elle était couchée en lisière d'une clairière ensoleillée, au pied d'un frêne, reconnaissable à ses grappes de graines ailées.

 

Elle est pourtant mal en point, soumise qu'elle est à des poumons capricieux: A l'ordinaire il lui aurait été impossible de profiter de cette balade, alors avancer d'un pied léger vers un invisible sommet tenait de l'instant de grâce.

 

Avec DameNature 2.0, François Rouiller emmène le lecteur dans le futur. Son narrateur capture avec son oeil électronique une belle passante, rousse, nostalgique, inaperçue des autres. Mais il finit par la perdre de vue, hélas.

 

Même avec ses limiers numériques, avec ses logiciels pisteurs, il n'arrive pas à l'identifier: pourtant tout habitant de la planète, dès l'instant où un échographe le surprend dans un ventre maternel, est immanquablement fiché...

 

Avec Olivier Chappuis, c'est Jour de fête. Casimir est membre des Nostalgiques Anonymes. Son addiction? Il ne supportait pas que la nature soit radicalisée, conditionnée, domptée de la tige à la racine. Mais il est en voie de guérison.

 

Liza, sa compagne, lui a donc préparé un délicieux repas pour fêter les treize ans du couple qu'ils forment, accompagné d'une bouteille de vin rouge aux sulfites ammoniaqués et elle a rajouté une pincée d'antibiotiques dans le gigot...

 

Francis Richard

 

Natures, Nouvelles, 120 pages, L'Âge d'Homme

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30 décembre 2017 6 30 /12 /décembre /2017 19:00
Prendre l'eau, de Julien Burri

Fait divers: Une femme de 22 ans a perdu la vie hier près de la commune de Rivaz (VD). L'hélice d'un canot à moteur l'a mortellement blessée alors qu'elle se baignait avec son ami un jeune homme de 25 ans. Le pilote du canot est recherché par la police.

 

Telle est le texte de la dépêche publiée le 2 mai 2013 par l'ATS (Agence Télégraphique Suisse). La femme s'appelle Odile H. et son compagnon Simon. Après avoir lézardé nus au soleil, ils avaient embarqué à bord d'un canot en plastique volé...

 

Que sont devenus, trois ans plus tard, les cinq protagonistes de ce fait divers qui est la toile de fond lacustre de Prendre l'eau, le roman de Julien Burri? A travers le récit de chacun d'entre eux, la vérité se dessine, sans conséquences judiciaires...

 

Est-ce un homicide involontaire ou volontaire? Telle est la question lancinante, et sans réponse, que se pose Georges, le journaliste de l'histoire, qui travaille à L'Aurore. Depuis le drame, il fréquente la plage naturiste où il a eu lieu, en quête du témoin.

 

Le pilote du canot à moteur a été identifié. Il s'agit du PDG de Névé, Robert Carrard, dont la maison noire est proche de ladite plage. Il est coupable d'homicide par négligence: Monsieur Carrard souffrait d'une cataracte. Il n'avait tout simplement rien vu...

 

Simon, dans un premier temps, était en colère contre Monsieur Carrard. Il se serait bien rendu à la maison noire et lui aurait bien mis son poing. Puis il a reçu une proposition d'emploi de concierge au siège de Névé: il en avait besoin. Il a fini par accepter.

 

Le témoin du drame, c'est Cyril. Il a tout vu, mais s'est tu. Jusqu'à présent. Mais il hésite... Il travaille non loin de là, à la buvette de la plage. Il tourne les saucisses sur le gril: Il porte un tablier noir pour se protéger de la chaleur du feu et des éclaboussures.

 

Madame, c'est Eve Carrard, la femme de Monsieur: Elle s'habille de noir uniquement. Une silhouette noire, dans une maison noire. Une silhouette épurée, le corps élancé. Elle était passionnée de lecture: Mais depuis l'"accident", elle n'arrive plus à lire.

 

Monsieur, c'est Robert Carrard, le chef de Névé. Quand il est à son bureau, il faut qu'on sente sa présence invisible au sommet du bâtiment... Monsieur aime l'ordre, le travail, l'argent [...]. Mais par-dessus tout, Monsieur aime le calme et le silence...

 

Le canot en plastique a pris l'eau après que le canot à moteur a foncé sur lui. L'accident n'est plus qu'un incident sur le lac: Les événements et leurs traces s'atténuent en cercles concentriques de plus en plus larges, de plus en plus fins et imperceptibles...

 

Francis Richard

 

Prendre l'eau, Julien Burri, 224 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

Muscles suivi de La Maison (2014)

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29 décembre 2017 5 29 /12 /décembre /2017 23:25
Heureux qui comme, de Bernadette Richard

Heureux qui comme. Le titre se suffit à lui-même. Qui ne connaît la suite du vers chanté par Georges Brassens? S'il ne la connaît pas, il la trouvera en bonne place dans le roman de Bernadette Richard. Et même, dans son contexte, puisqu'y est reproduit le premier quatrain du sonnet de Joachim du Bellay:

 

Heureux, qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,

Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,

Et puis est retourné, plein d'usage et raison,

Vivre entre ses parents le reste de son âge!

 

Ulysse, en l'occurrence, c'est Clément, le narrateur. Petit, il aurait aimé voler pour rejoindre les oiseaux, jouer avec eux et observer ce qu'ils voient, c'est-à-dire la planète d'en haut [...] dominer en somme la condition de l'homme rivé au sol. A défaut il grimpera aux arbres pour mieux [se] pénétrer d'images.

 

Quand il sera grand, il sera photographe et parcourra le monde. En attendant, adolescent, il fugue en forêt, à pied, parfois en vélo ou à ski de fond en hiver, droit devant, et installe ses pénates dans des arbres... en totale adéquation avec [son] biotope, ses odeurs, sa flore, sa faune, ses fantaisies, ses initiations.

 

Plus tard, entre chaque périple - lors d'un de ces périples, en 1970, il connaîtra Sophie qui lui donnera deux jumeaux, avant de prendre le large -, il revient à ses arbres, à son aulne, son paradis caché. L'observation, depuis les branches de ses arbres  lui insufflant une force inimaginable pour ses proches.

 

Il lui faut attendre d'être grand-père pour trouver une complice en la petite personne de sa petite-fille Orsanne. Elle l'accompagne dans ses flâneries. Son sens de l'observation et son pragmatisme enfantin l'enchantent. Au moins elle, elle ne pense pas qu'il débloque comme le pensent tous ses autres proches.

 

Comme Ulysse, Clément retourne finalement dans sa patrie lilliputienne qui offre à sa mémoire davantage que des images: elle enregistre aussi des effluves et des atmosphères, des sons, aussi éthérés les uns que les autres. Bref sa région natale lui offre en version miniature toutes les merveilles du monde:

 

C'est peut-être ça la sagesse: réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout. Même chez soi...

 

Francis Richard

 

Heureux qui comme, Bernadette Richard, 152 pages éditions d'autre part

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24 décembre 2017 7 24 /12 /décembre /2017 19:45
Le venin du papillon, d'Anna Moï

Le pays dans lequel se passe Le venin du papillon, roman d'Anna Moï, n'est jamais nommé, comme s'il était indicible. L'époque dans laquelle il se situe non plus, comme s'il était intemporel...

 

Pourtant tout est dit, explicitement, dans ce livre, pour l'identifier: il restitue le Viêt Nam, au début des années 1970, alors que se déroule la Conférence sur la paix de Paris.

 

C'est la guerre.

C'est le couvre-feu.

Ce sont les gangs de jeunes.

C'est l'immolation d'un moine...

 

Après la division du pays en deux, en deux demi-nations, de part et d'autre du 17e parallèle, Ba et sa femme Mae (Xuân dans son ventre) ont accompli le Grand Exode vers le Sud. Après Xuân, ils ont eu une deuxième fille, Thu. La paix signée à Genève en 1954 n'aura pas duré... 

 

L'offensive du Nouvel An lunaire (1968) est encore dans les mémoires. Ba, devenu lieutenant-colonel de l'armée du sud, est démilitarisé, accusé de rébellion (il défend la Démocratie). Mae doit se débrouiller pour trouver de l'argent, la solde de son mari exilé ayant été suspendue...

 

La guerre plonge les esprits dans des abus d'excitation.

 

Xuân a connu l'éblouissement que procure l'excitation de son papillon quand, un jour, enfant, la bonne, Hong, a dirigé le pommeau de la douche vers le petit moellon de [sa] fente génitale: il s'était enflé, s'était durci...

 

La guerre fait éclater l'ordre moral et, même, l'inverse.

 

Maintenant, adolescente, Xuân tombe amoureuse d'un homme du double de son âge. Pas beau, mais très intelligent, Edgar, énarque, trente-trois ans, futur ambassadeur:

 

Pendant plusieurs semaines, il s'applique à aspirer la sève du papillon de Xuân, un doux venin dont il ne se lasse pas.

 

La guerre tourneboule les esprits.

 

Une transfuge du catholicisme, Mae passe à l'animisme puis à une version du talismanisme après un passage par le bouddhisme...

 

La guerre favorise les trafics, les amours mixtes, la sexualité débridée, les paris, les jeux, les boissons, comme pour échapper à la dure réalité des corps mis en pièces détachées (quand ils n'entrent pas dans le grand sommeil):

 

La guerre est une machine à réduire les anatomies des hommes.

 

Le 27 janvier 1973, la Paix est signée. Une drôle de paix, comme la suite le montrera...

 

En attendant, Xuân aura achevé sa métamorphose:

 

Le corps qui l'a encombré ces derniers mois, celui d'Edgar, est lentement parti. Un os après l'autre. Elle est plus légère, mais pas plus fragile...

 

Francis Richard

 

Le venin du papillon, d'Anna Moï, 304 pages, Gallimard

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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