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2 janvier 2014 4 02 /01 /janvier /2014 21:15

 

Anges KHADRAIl est des livres qui, dès le début, annoncent la couleur de la fin, sinistre. Le dernier livre de Yasmina Khadra est de ceux-là. Le héros et narrateur de l'histoire, Turambo, s'apprête à être décollé par Dame Guillotine. D'après son gardien, il ne devrait rien sentir...

 

Comment en est-il arrivé là? On se le demande et on va tarder à le savoir parce que l'auteur, qui tient pendant quelque 400 pages le lecteur en haleine, conte par le menu toutes les péripéties que Turambo va traverser pendant les 15 ans précédant ce prologue. L'occasion pour lui de restituer l'Algérie de l'entre-deux-guerres, sans manichéisme, mais sans fard non plus, dans son contexte, qui a toute son importance du fait que les mentalités ont - en tout cas faut-il l'espérer - considérablement changé.

 

Amayas est né en 1910 dans un petit village d'Algérie, Arthur-Rimbaud, Turambo pour faire court, d'où le surnom qui lui est donné par un boutiquier de Graba, un ghetto de Sidi Bel Abbes.

 

Sa famille s'y est réfugiée, alors qu'il avait onze ans. En effet son village natal venait d'être rayé de la carte à la suite d'un glissement de terrain... Toute sa famille? Non, parce que son père n'est pas revenu de la Grande Guerre, sans qu'on sache ce qu'il est devenu.

 

En fait, ils sont cinq, lui compris. Il y a sa mère, Taos, sa tante, Rokaya, dont le mari, colporteur, parti vendre des samovars, n'est pas réapparu depuis une décennie, son oncle Mekki, de quatre ans son aîné, devenu chef de famille, Nora, sa cousine, du même âge que lui et dont, les années passant, il va devenir amoureux.

 

Turambo n'a pas fait d'études. Il est analphabète. Il va donc tenter de gagner sa vie en faisant des petits boulots. C'est ainsi qu'il va travailler entre autres pour Zane, le boutiquier qui lui a donné son surnom, et qui est tout à la fois "contre-bandier, maître chanteur, receleur, indic et maquereau", c'est-à-dire une belle âme...

 

Puis sa famille déménage à Oran, dans le quartier de Médine Jdida. Turambo désespère d'y trouver du travail quand il rencontre Pierre, qui se propose de lui en procurer à condition d'empocher la moitié de ses gains. Turambo accepte. Sa mère, de son côté, fait le ménage chez une femme impotente, dont le fils, Gino Ramoun se lie avec lui.

 

Pierre n'aime pas Gino et demande de choisir entre ce "youpin" et lui. Turambo rompt avec Pierre et se retrouve de nouveau sans travail. Gino arrive à le faire embaucher par son patron, Bébert, un garagiste. Les malheurs s'enchaînent alors: il étale d'un coup de poing un client de Bébert, qui lui manque de respect, et se fait virer avec Gino; la mère de Gino décède; Nora, sa cousine est mariée, grâce à des entremetteuses, à un riche féodal de Frenda...

 

Turambo a l'impression que les tuiles n'arrêtent pas de lui tomber sur la tête... Le client de Bébert qu'il a allongé est un boxeur connu. Il ne s'est pas plaint à la police. Le directeur d'une écurie de boxeurs, DeStefano, ayant appris cet exploit, lui a proposé de le prendre avec lui. Il a d'abord refusé. Maintenant que Nora refuse ses avances parce qu'elle est mariée depuis six mois, il accepte:

 

"Il n'y avait pas mieux qu'un ring pour s'autoflageller."

 

A partir de 1932, il entame alors une carrière de boxeur à succès. Un organisateur de matchs de boxe, Michel Bolloq, dit Le Duc, le remarque et investit beaucoup sur lui. De match en match, il va connaître la gloire...

 

Côté coeur, il s'amourache d'une prostituée de luxe, Aïda, qui lui fait bien comprendre que, malgré toute la sympathie qu'elle a pour lui, il n'est pas question pour elle de l'épouser pour la sortir de ce qu'il appelle une vie indécente:

 

"Tu trouves décent de te faire casser la figure sur un ring? Ce n'est pas vendre ton corps aussi? La différence entre ton métier et le mien est qu'ici, dans ce palais, je ne reçois pas de coups, je reçois des cadeaux."

 

Quand il confie son éviction à son ami Gino, ce dernier lui répond:

 

"Tu as un problème affectif Turambo. Tu as été très mal materné. Aïda n'a pas tort. Tout compte fait, tu lui dois une fière chandelle. Ne tombe pas amoureux de chaque femme qui te gratifie d'un sourire."...

 

Pendant un an il va être chaste et se consacrer à ses entraînements. Jusqu'au jour où il rencontre Hélène, la fille d'un ancien boxeur qui a fini en chaise roulante et qui sait ce que boxer entraîne comme dégâts dans une famille.

 

Hélène a six ans de plus que Turambo et, quand il lui propose le mariage, elle lui explique ce qu'elle veut, car elle le sait très bien:

 

"Je n'aime pas dépendre de quelque chose qui m'échappe, soupira-t-elle. Je veux rester maîtresse de mon couple, tu comprends? N'avoir pas à me ronger les sangs parce que mon mari joue notre vie à pile ou face sur un ring..."

 

Quand quelqu'un veut les séparer en évoquant son passé, elle lui répond:

 

"Dans ton monde à toi, la femme est le bien de son époux. Ce dernier lui fait croire qu'il est son destin, son salut, son maître absolu, qu'elle n'est qu'une côte issue de son squelette, et elle le croit. Dans mon monde à moi, les femmes ne sont pas une excroissance des hommes et la virginité n'est pas forcément un gage de bonne conduite. On se marie quand on s'aime, ce qui appartient aux jours d'avant ne compte pas."

 

Turambo et Hélène, un court moment fâchés, se réconcilient. Mais tous les éléments du drame sont maintenant réunis. Plus dure sera alors la chute pour Turambo... qui pourra dire finalement à son autre lui-même, enténébré:

 

"Sais-tu pourquoi nous n'incarnons plus que nos vieux démons? C'est parce que les anges sont morts de nos blessures."

 

Francis Richard

 

Les anges meurent de nos blessures, Yasmina Khadra, 408 pages, Julliard

 

Livre précédent:

 

L'équation africaine, 336 pages, Julliard

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30 décembre 2013 1 30 /12 /décembre /2013 16:00

Sexe MILLETRichard Millet a une liberté d'expression et de ton qui me ravissent toujours, surtout quand il aborde le côté obscur de l'âme humaine et en fait le sujet d'un texte somptueux comme il sait en écrire, se gardant bien "d'écrire comme on parle, encore moins comme on croit qu'on doit parler".

 

Ce n'est évidemment pas une façon de se faire des amis que d'écrire ainsi et de refuser d'être abruti "par la sous-culture américaine et la déchristianisation".

 

Même s'il feint de n'en avoir pas cure, je ne suis pas sûr cependant qu'il ne soit pas atteint par "la détestation quasi unanime dans le monde littéraire français" dont il jouit. Ce n'est pas son dernier roman qui devrait le faire rentrer en grâce.

 

Un jeune américain débarque à Paris. Il est venu "en France, muni d'une bourse de la fondation T. Miller, pour écrire en anglais et honorer les Etats-Unis". Mais il change d'avis sous l'influence d'une jeune femme, Rebecca Mortensen, et d'un écrivain, Pascal Bugeaud - un écrivain qui ressemble à l'auteur puisque, comme lui, il a combattu dans les milices chrétiennes au Liban et ne paraît pas tout à fait sorti du monde rural, le Limousin, où il a vu le jour...

 

Grâce à eux il a compris "qu'écrire c'est apprendre à mourir au coeur de cette illusion qu'est la vie" et qu'il ne pourra le faire qu'en optant pour la rigueur des langues, notamment la française, où il écrit ce qu'il ne peut dire en anglais.

 

Le narrateur a rencontré Pascal Bugeaud à la brasserie Le Luxembourg, place Edmond Rostand, à Paris. Il imagine qu'il l'a intéressé parce que, souhaitant écrire en français, il constituait "un contre-exemple au sein de la mondialisation anglophone qu'il dénonçait comme une oeuvre de mort". Toujours est-il que c'est Bugeaud qui lui a trouvé un emploi de lecteur de livres anglais dans une petite maison d'édition, où il était conseiller littéraire.

 

Un jour, le directeur de cette petite maison d'édition, sise rue Corneille, demanda au narrateur de lire un bref récit rédigé en français par Rebecca Mortensen. Il l'avait trouvé remarquable, témoignant d'une étonnante maîtrise de soi, mais inabouti. Du coup le directeur avait laissé tombé... Mais cette rencontre avec Rebecca n'allait pas rester sans lendemain.

 

Une artiste du sexe est une grande note sur l'amour du narrateur et de Rebecca. Mais c'est un étrange amour. Parce qu'on ne sait pas si vraiment ils s'aiment. En tout cas, s'ils s'aiment, ce n'est pas en même temps. Leur relation est ambiguë. Cette relation et celles que le narrateur a, parallèlement, avec d'autres femmes le conduisent à des réflexions désabusées sur lui-même:

 

"Je ne serais jamais rien dans la vie d'aucune femme, sinon un hôte de passage, un cavalier intermédiaire, un lot de consolation, une sorte de frère, nullement un mari, encore moins un père."...

 

Leur première fois s'est traduite par un fiasco, terme que le narrateur a appris dans Stendhal, dont Bugeaud lui a fait découvrir le journal intime. Il faut dire qu'ils ne se sont pas embrassés, qu'ils n'ont eu aucun geste tendre et que Rebecca n'a parlé que de ses démons. De plus, ayant la hantise des MST, Rebecca lui a demandé de se protéger, ce qui a provoqué la panne définitive...

 

Cette fois, comme les fois suivantes, l'abandon de Rebecca relevait plus de l'art que de l'amour ou du désir, car elle pratiquait "le sexe hors sentiment". Il faudra du temps au narrateur pour comprendre que "sa faculté d'abandon (ou de ne pas savoir refuser) touchait au sacré plus qu'au simple divertissement sexuel".

 

Ce qui faisait de Rebecca une artiste, c'était surtout la damnation, une conception de la fidélité impensable sans les écarts amoureux. La grande différence avec le narrateur, resté en quelque sorte innocent, "qui ne se damnerait pas, n'écrirait rien de vrai, [...] n'aimerait jamais":

 

"J'oubliais qu'elle était une artiste, plus encore qu'un écrivain, et une artiste du sexe, c'est-à-dire imprévisible, et faisant loi de l'inattendu, voire de l'inacceptable, ou de l'injustifiable."

 

Le livre se termine toutefois sur une note d'espoir après un dénouement quelque peu amer - un amour insolite qui meurt en triomphe:

 

"Le bonheur amoureux ne nous arrive que dans la mesure où nous y avons renoncé, provisoirement ou à jamais, et que, dès lors, rien ne se passe comme nous l'espérions."

 

Après avoir subi le charme dionysiaque, le narrateur redevient apollinien...

 

Francis Richard

 

Une artiste du sexe, Richard Millet, 238 pages, Gallimard

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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 23:30

Les laids CANTEROLa nature ne fait pas toujours bien les choses. Aussi d'aucuns essayent-ils de redresser ses torts et de s'occuper de donner du bonheur à ses laissés pour compte du corps et de l'esprit.

 

L'intention est louable, mais le risque est de tomber de Charybde en Sylla et de "contrôler les pensées et les actes" de ceux que l'on ambitionne de soulager, voire de guérir.

 

Les laids est une fiction qui raconte une telle tentative utopique. C'est l'histoire d'un institut médical de traitement et de recherche qui se donne pour objet de procurer du bonheur à des malmenés de l'existence, qui sont laids dans leurs corps et/ou dans leurs esprits.

 

Cet institut va donc recevoir une petite vingtaine de patients, entre 1983 et 2000 - leurs fiches médicales figurent au milieu de l'ouvrage. Il a été fondé par le professeur Hermann Waldherr, dont on fête en 2013 le centenaire de la naissance.

 

Au cours du temps, deux docteurs en médecine vont se succéder pour dialoguer avec les patients, leur prescrire les médicaments dont ils ont besoin, suivre leur évolution, faire des ajustements en fonction des résultats obtenus ou encore opérer des greffes: Nenad Grabic, puis Juan Huarte.

 

En principe tous les patients sont volontaires et forment avec le personnel de l'établissement une petite communauté rurale auto-suffisante, hormis l'approvisionnement de matériel médical, même s'il existe un laboratoire où sont élaborés des médicaments pour les divers traitements.

 

Le livre se compose de 13 chapitres, qui comportent chacun une introduction sous forme de description du domaine situé au milieu d'une forêt et qui semble alors vide d'habitants. Après cette introduction, 11 d'entre eux reproduisent en partie les scripts de cassettes audio. Dans un bureau de l'institut déserté, en effet, se trouvent des cartons:


"Un des cartons contient une multitude de cassettes de bande magnétique, chacune dans son étui en plastique sur la tranche duquel est inscrit un code de deux lettres (la seconde étant toujours A, B, C ou D) et d'un nombre entre 1 et 13, puis une date et enfin un ou plusieurs prénoms complétés par une initiale. Elles sont dans un parfait désordre, entassées pêle-mêle."

 

Et Serge Cantero reproduit les scripts dans ce joyeux désordre. A la fin de l'ouvrage, toutefois, une page indique l'ordre chronologique avec les numéros des pages correspondantes...

 

Ce procédé me rappelle mon DVD de Mulholland Drive de David Lynch qui comporte une version aléatoire des chapitres...

 

Les scripts partiels de ces cassettes reproduisent les dialogues des patients avec l'un des deux docteurs, mais également des dialogues entre des membres du personnel, dont le professeur-fondateur. Car, à l'institut, tout le monde est surveillé...et enregistré.

 

Le livre est illustré de quarante dessins à l'encre de Chine, qui auraient inspiré à l'auteur cette fiction, mais qui n'ont pas de rapport direct avec l'histoire, encore qu'ils se trouvent dans une des chambres en désordre de l'institut:

 

"Il y a aussi un cartable contenant une quarantaine de portraits de personnages difformes, effrayants ou grotesques, un bloc-notes vierge à couverture noire et deux stylos-billes, un rouge et un noir."...

 

L'introduction descriptive d'un des chapitres est suivie du journal, tenu épisodiquement par Emilie, la fille d'un des membres du personnel. Celle de l'avant-dernier chapitre est suivie par un texte du professeur-fondateur qui éclaire toute l'histoire et qui en est en quelque sorte l'épilogue, permettant de reconstituer l'ensemble du puzzle.

 

Il va sans dire que ce livre est non seulement original de par sa composition - le lecteur inattentif peut s'y perdre un peu -, mais également de par le micocosme qu'il dépeint avec toutes les relations, parfois conflictuelles, parfois sexuelles, entre les membres de cette petite communauté isolée, sous surveillance technique et médicale.

 

La fin de l'aventure confirme que l'enfer est toujours bien pavé de bonnes intentions...

 

Francis Richard

 

Les Laids, Serge Cantero, 238 pages, L'Age d'Homme

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26 décembre 2013 4 26 /12 /décembre /2013 20:00

Sur fond blanc LAMOTHLa photographie, et le cinéma, puis la télévision ont commencé par ce que l'on appelait le noir et blanc, avant de bénéficier du spectre entier des couleurs.

 

Aujourd'hui on revient volontiers aux nuances de gris sur fond blanc.

 

Ce retour aux sources n'est pas anodin. A la réflexion, il ne s'agit pas de nostalgie. Il semble plutôt qu'on veuille revenir au dessin et à l'esquisse plutôt qu'au tableau saturé de couleurs.

 

Car les couleurs cachent l'essentiel; elles dissimulent les lignes; elles tuent l'imagination, tandis que les lignes la favorisent, grâce à leur pureté, aux creux qu'elles créent, que l'esprit comble.

 

En passant dans une rue de Lausanne, le narrateur découvre dans une galerie d'art des photographies de paysages hivernaux, de maisons, de toits couverts de neige.

 

Alors que rien ne le précise dans le texte, pourquoi imaginé-je que ces photographies ne puissent être qu'en noir et blanc?

 

Sous chacune de ces photographies, un bristol en donne un court descriptif, daté, localisé.

 

Le narrateur arrive devant la dernière d'entre elles:

 

"Deux visages sur un fond blanc, un drap plissé. Les yeux fermés, côte à côte sur le même plan. Deux femmes qui dormaient dans le même lit et dont le sommeil semblait transformer la réalité en rêve."

 

Ces deux femmes portent leurs vêtements de jour. Sur la tempe gauche de l'une d'elles, une marque, comme une ancienne cicatrice. On ne sait si elles sont mortes ou si elles dorment...

 

Alors le narrateur, qui écrit un livre sur le mythe de Merlin, et ses liens avec la fée Nimuë, et qui observe, un peu plus tard, la rencontre de deux femmes dans un café lausannois, ébauche, en les voyant, une histoire qui se terminerait par la photographie de "ces deux femmes assoupies qui semblent attendre le prince charmant".

 

Il leur donne deux noms qui traduisent leur complicité et leur divergence, Diane pour celle qui vient de la nuit, Claire pour celle qui attend dans la lumière. Il imagine qu'elles se revoient vingt ans après s'être perdues de vue au sortir de l'école hôtelière. Du café lausannois elles se rendent chez Diane, où se trouve un tableau préraphaélite de Merlin et Nimuë... Elles se racontent et se souviennent.

 

Le père de Diane était juriste, sa mère femme au foyer. Du temps de leurs études, Diane dessinait, mais elle a rangé ses crayons. Elle est le modèle de Jürgen, le photographe des deux femmes assoupies, et vit avec lui. Elle se rend une semaine par an en Asie où elle retrouve Paul, son mari. C'est elle qui a une cicatrice à la tempe.

 

Les parents de Claire tenaient un restaurant sur les hauts de Montreux, mais elle ne voulait pas prendre leur suite. Elle travaille maintenant dans un centre de congrès à Evian. Elle sortait avec Franck. Maintenant elle est avec Conrad, un informaticien. Ils habitent Génolier.

 

Elles se souviennent notamment de Lorenzo, un jeune homme, beau et chauve, rencontré sur un quai de gare. Il avait une leucémie. Il est mort depuis quelque vingt ans. Lorenzo possédait dans sa chambre d'hôtel une photo d'une inconnue, au dos de laquelle il y avait une inscription en italien:

 

"Amore...Nave senza nocchiere sul mare calmo della sera..." (Amour...Navire sans timonier sur la mer calme du soir...)

 

Destiné à la prêtrise, Lorenzo avait renoncé à sa vocation. Ses expériences sexuelles avaient été désastreuses. Il s'était révélé impuissant, son désir se volatilisant à chaque fois qu'il s'agissait de passer à l'acte.

 

Lorenzo, Diane et Claire forment un temps un trio improbable. Ils jouent respectivement les rôles du patient, de l'infirmière et de la lectrice:

 

"La maladie, le corps, l'esprit, trois formes, trois expressions d'une même substance, avec des visages bien distincts."

 

Diane et Claire se confient à son sujet ce qu'elles ne se sont pas dit à l'époque. Elles n'ont pas été bien loin avec lui, ni l'une ni l'autre, en raison de son impuissance, alors qu'elles croyaient chacune le contraire...

 

Le narrateur raconte enfin comment Diane s'est fait sa cicatrice, comment elle et Claire se sont retrouvées dans le même lit et comment Jürgen les a prises en photo dans cette situation.

 

Le livre se termine dans l'attente de la neige:

 

"Elle viendrait. Peut-être déjà ce soir ou pendant la nuit. Elle précéderait l'aube, avec le silence et le gel, elle se condenserait comme les dernières visions d'un rêve, elle effacerait toute trace."

 

Et l'on se dit que sur le fond blanc des pages qu'il a écrites, Frédéric Lamoth laisse une trace onirique qui, elle, ne s'effacera pas...

 

Francis Richard

 

Sur fond blanc, Frédéric Lamoth, 144 pages, Bernard Campiche Editeur

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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 12:15

Je m'en vais BERCOFF Paul Verlaine a composé ces vers inoubliables, tirés de Chanson d'automne:

 

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deça, delà

Pareil à la

Feuille morte

 

C'est dans ce poème que figurent ces autres vers bien connus pour avoir donné le signal du débarquement des forces alliées en Normandie au printemps 1944:

 

Les violons

De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur

Monotone.

 

Ce poème a inspiré à Serge Gainsbourg une chanson tout aussi inoubliable:

 

Je suis venu te dire que je m'en vais

Et tes larmes n'y pourront rien changer.

Comme dit si bien Verlaine, "au vent mauvais",

Je suis venu te dire que je m'en vais.

 

Le titre du dernier livre d'André Bercoff, écrit avec Deborah Kulbach, provient bien sûr de cette chanson de Serge Gainsbourg, à qui cet essai est dédié en ces termes:

 

A Serge Gainsbourg

qui ne fut jamais exilé fiscal ni expatrié,

mais étrange étranger en son pays lui-même.

 

Ce livre, placé sous l'égide du chant poétique, est, on l'aura compris, ou pas, un essai prosaïque sur la fuite de leur propre pays d'un nombre toujours plus grand de Français, phénomène qui s'est accentué depuis que François Hollande, le président français qui n'aime pas les riches, a accédé à la fonction suprême.

 

Bien que d'autres livres aient abordé ce thème, Sauve qui peut d'Eric Brunet et Pourquoi je vais quitter la France de Jean-Philippe Delsol, il faut enfoncer ce clou, d'autant plus que médias et politiques français font l'autruche ou minimisent ce phénomène:

 

"Selon les chiffres officiels, 1 600 000 Français sont inscrits aujourd'hui dans les consulats de la centaine de pays d'accueil où ils résident et l'on en compterait en outre plus de 800 000 qui ne se sont pas déclarés. PricewaterhouseCoopers prédit qu'ils seront plus de 3 millions d'ici à 2020."

 

La particularité de ce livre par rapport aux précédents est de donner largement la parole à ceux qui vont faire le pas de quitter la France ou qui l'ont déjà franchi au cours des dix dernières années.

 

Pourquoi veulent-ils partir?

 

Il leur suffit de regarder le bulletin de santé du grand corps malade de la France, qui vit à crédit depuis plus de trente ans (la dette dépasse les 90% du PIB), selon un schéma de Ponzi, auquel les politiques ne veulent surtout pas toucher (après eux, le déluge), avec, au bout des comptes, la faillite assurée:

 

"Dépense publique qui atteint 56% du PIB; déficit à près de 4% du PIB; prélèvements obligatoires à 46,3% alors qu'ils étaient à 30% en 1960; chômage à plus de 10% de la population active."

 

Le fait est que la faillite est d'autant plus assurée que le modèle français est rigide, qu'une "gérontocratie sclérosée [...] tient tout et se congratule, se coagule et s'accouple à l'intérieur de la famille énarque et grandes écoles, telles les Ménines de Vélasquez":

 

"Ceux qui sont en place se protègent et prônent l'immobilisme, créant les conditions de l'exclusion pour les autres."

 

Il y a d'un côté des privilégiés - ceux qui ont un emploi public, les retraités, les cadres supérieurs du secteur privé, ceux qui ont droit aux minima sociaux - et de l'autre ceux qui ne le sont pas. Il y a d'une part les revenus protégés et de l'autre les revenus à risques. Les auteurs parlent de monarchie bananière...

 

On sait ce qu'il advient de tels pays, quelle que soit la forme que revêtent leurs institutions: ils coulent. Alors il est préférable de mettre les voiles non seulement pour échapper à l'exclusion et à l'absence de perspectives, mais pour échapper au naufrage.

 

Pour maintenir à flot le bâteau qui coule, l'augmentation de la pression fiscale, employée pour colmater les brèches, ne fait que les agrandir et n'incite pas à créer son entreprise en France, mais à la créer ailleurs:

 

"Quand on vous demande de payer des impôts alors que vous avez à peine commencé de créer votre entreprise, vous vous demandez si l'herbe n'est pas plus verte ailleurs. Quand vous entendez des politiques proclamer qu'au-delà de 300 000 euros par an l'Etat vous prendra tout, vous vous dirigez vers le consulat le plus proche en espérant qu'il y a encore de la place."

 

Dans leur ensemble ceux qui partent ne le font pourtant pas pour des raisons fiscales ou pour des raisons économiques, mais par désillusion, par lassitude morale, pour changer d'air:

 

"Gagner de l'argent est une honte dans ce pays [...]. Dès que que quelqu'un sort du rang, il suscite l'envie et la jalousie de ses voisins qui préfèrent le voir crever plutôt que réussir."

 

Lors de leur enquête, les auteurs ont fait une découverte à laquelle ils ne s'attendaient pas:

 

"C'est le nombre de parents non seulement résignés au départ de leurs enfants, mais qui les encouragent à partir en dépit de la tristesse naturelle causée par la perspective de la séparation."

 

La plupart des jeunes qui vont partir, qui partent ou qui sont déjà partis, ne sont pas des nantis:

 

"Ils ne sont, ceux-là, ni fortunés ni héritiers et ne comptent pas sur papa-maman pour les récupérer en cas d'échec à l'étranger. Ceux-là, qui ne rêvent pas de devenir fonctionnaires dans l'administration ni de végéter dans le cocon familial jusqu'à 40 ans, savent que rien n'est joué, que personne ne les attend et qu'ils ne seront engagés ni pour leurs beaux yeux ni pour leurs relations et encore moins pour leur nom. Certains - et c'est heureux - ont des diplômes qu'ils comptent bien faire fructifier, mais d'autres n'ont que leur talent et leur capacité de débrouille et d'adaptation, ce qui devrait d'ailleurs, en France, être considéré comme des vertus au moins aussi importantes que les résultats scolaires et universitaires."

 

Et puis "il est aussi d'autres raisons à certains départs, que l'on avoue moins de peur de se faire taxer de réactionnaire voire de raciste par la bien-pensance aussi généralisée que dominante":

 

"Certains affirment sans ambages qu'ils ne se sentent plus bien dans leur propre pays à cause du climat d'insécurité, d'un communautarisme provocateur et envahissant, des sommes prodiguées aux primo-arrivants voire aux immigrés clandestins, alors que des millions de Français souffrent de pauvreté, non seulement dans les cités, mais plus encore dans la Creuse, le Cantal et ailleurs."...

 

Une fois partis, tous ces expatriés reviendront-ils? Un grand nombre ne reviendra jamais. Et ceux qui reviendront, ne le feront que que si les mentalités changent en France, ce qui n'est pas demain la veille et pourrait demander des décennies, à moins que le baril de poudre n'explose entre-temps...

 

Francis Richard

 

Je suis venu te dire que je m'en vais, André Bercoff avec Deborah Kulbach, 176 pages, Michalon

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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 00:10

Joueuse CUENOLes deux livres précédents de Roger Cuneo étaient des récits autobiographiques.

 

Il racontait, dans Maman, je t'attendais: une enfance au tapis, son enfance et son adolescence - jusqu'à 16 ans - sacrifiées sur l'autel du jeu par sa mère et, dans Au bal de la vie, qui en est la suite, comment il avait tout de même réussi à faire des études en dépit de l'absence de soutien maternel.

 

Cette fois, Roger Cuneo a adopté la forme romanesque pour raconter une histoire qui ressemble à celle de sa mère, en se mettant à la place d'une femme qui a une passion compulsive pour le jeu et qui en arrive à perdre tout sens des autres réalités.

 

Cette forme romanesque a l'avantage de permettre à l'auteur de combler les vides qui, inévitablement, apparaissent dans la vie de toute personne, quelle que soit la connaissance que l'on puisse avoir d'elle, quels que soient les témoignages que l'on recueille sur elle, ou les souvenirs que l'on a d'elle, ou encore les écrits qu'elle a laissés.

 

Cette forme romanesque permet à l'auteur, sur un sujet qui lui tient à coeur, de se mettre à la place de son héroïne, même s'il emploie la troisième personne, et d'essayer de la comprendre. Car, ce faisant, il introduit la distance qui est indispensable pour y parvenir, en laissant de côté, du moins en partie, ses propres émotions.

 

Née dans les premières années du XXe siècle, Stella Sfida avait eu une enfance heureuse, mais cette enfance avait été de courte durée. Elle avait huit ans quand son père, journaliste à Trieste, avait été emprisonné en Autriche, pour trois ans, parce qu'il avait écrit des articles demandant le rattachement de la ville à l'Italie. De captivité il était rentré méconnaissable, démoli.

 

Stella avait douze ans quand sa mère était morte, treize quand son père était mort à son tour. Bien sûr, une tante éloignée de la famille l'avait recueillie, mais celle-ci avait refusé qu'elle lui confie sa douleur. Elle s'était alors repliée sur elle-même.

 

Après sa scolarité obligatoire, elle avait suivi des cours de dactylo, ce qui lui avait permis de trouver successivement deux emplois, le deuxième comme secrétaire au Parti fasciste, où elle avait parfait ses connaissances en allemand et en anglais, défendant son travail sans se mêler de politique.

 

Ayant entendu dans la rue des sonates de Chopin interprétées par un inconnu, elle avait fait l'acquisition d'un piano. Inscrite dans une association qui proposait des activités de loisir diverses, dont une d'art dramatique, elle était entrée dans la troupe où, rapidement, elle avait tenu des rôles importants du répertoire.

 

Mais les langues, la musique et le théâtre ne suffisaient pas "à combler le trou béant de son coeur"...

 

Tombée malade, puis envoyée à la montagne pour sa convalescence, elle y avait fait la connaissance de son futur mari, Giacomo, un ingénieur, responsable de gros chantiers. Elle avait quitté son emploi à la demande de ce dernier, opposant au fascisme, s'était donc mariée avec lui et avait commencé une vie dispendieuse de divertissements mondains:

 

"Lors de ces rencontres, elle s'était initiée au bridge, au poker, et elle s'était découvert une passion inédite: elle adorait jouer. L'argent lui importait moins que l'idée de gagner, elle aimait par-dessus tout les moments d'ivresse et de peur quand elle abattait son jeu: elle éprouvait un réel plaisir."

 

Ne supportant pas le régime fasciste, Giacomo était parti avec Stella pour Paris où il avait répondu favorablement à l'offre d'un ami pour y faire des affaires. Stella y avait repris ses habitudes mondaines et, ce qui devait arriver arriva, elle avait fini par tromper son mari avec Paul ...qui l'avait séduite davantage par les distractions qu'il lui offrait que par ses étreintes.

 

Peu de temps après, Stella et Giacomo étaient retournés en Italie, mais Stella était enceinte. L'était-elle des oeuvres de Paul ou de Giacomo? Cette inquiétude s'était envolée avec l'apparition de Giorgio qui ressemblait beaucoup trop à Giacomo pour qu'il y ait le moindre doute sur la paternité de celui-ci...

 

En 1945, dans les derniers combats entre Allemands et résistants, Giacomo avait trouvé la mort. La vie de Stella avait basculé. Le temps de se retourner, Stella avait confié Giorgio à Giuseppina qui était au service de leur couple. Cette solution provisoire allait durer des années...

 

Entre autres péripéties, pendant ces années, elle avait voyagé à travers l'Italie avec un officier américain, Bruce, qui était devenu son amant et à qui elle avait servi d'interprète. Un jour, il l'avait emmenée au casino de Venise où elle avait contracté sa passion pour la roulette:

 

"En quittant la salle elle avait admis quelque chose d'important: elle venait de passer par l'un des moments les plus forts de sa vie. Elle s'était donnée à son amant avec toute la passion qui l'avait animée au cours de la soirée; elle réalisait qu'une salle de jeux représentait pour elle un excellent aphrodisiaque."...

 

Après le retour dans son pays de Bruce, espérant que fortune finisse par lui sourire, Stella était partie pour la Suisse, à Lausanne. En face de Lausanne, à une heure de traversé du lac Léman, il y avait Evian, et son casino... Le destin de Stella était tout tracé. Les années suivantes de sa vie, avec davantage de bas que de hauts, tourneraient autour de ce casino et des hommes qu'elle allait y rencontrer.

 

Obligée de reprendre son fils à Giuseppina qui ne pouvait plus assumer, grâce à un de ces hommes, Robert Duclos, devenu son amant et employeur (qui allait essayer, en vain, de la maintenir indéfiniment sous sa coupe), elle placerait Giorgio dans un sinistre orphelinat suisse tenu par des religieux. Auparavant, après lui avoir dit qu'elle ne pourrait pas s'occuper de Giorgio et travailler en même temps, elle lui avait fait ce terrible aveu au sujet de son fils, qu'elle négligera en se donnant bonne conscience:

 

"Je ne veux pas me priver de tout, m'éteindre lentement, je suis encore jeune, mon existence vaut la sienne."

 

Cette réflexion est à rapprocher de celle qu'elle se fera quand elle rompra, bien plus tard, avec Robert, consciente qu'elle n'est pas comme les autres:

 

"On attend toujours des femmes qu'elles se contentent de remplir un rôle subalterne: tenir un ménage, cuisiner, faire des enfants, rassurer leur mari pour qu'il trouve auprès d'elle le repos du guerrier. C'est vrai qu'elle n'entrait pas dans ce cadre étroit et en définitive elle était fière de sa manière de vivre. Elle avait bien essayé de jouer à l'épouse modèle, à la femme d'intérieur, à la mère vertueuse, elle avait mis au monde un enfant alors que ce n'était pas son choix. Elle avait même tenté de partager la vie de ce type minable [Robert Duclos], sachant très bien que c'était en vain. Elle allait enfin être indépendante, elle y avait mis le temps."

 

Seulement peut-on être indépendante quand on aime autant le jeu, non pas par appât du gain mais pour les sensations fortes qu'il procure, "le fait de pouvoir tout perdre, tout gagner, d'avoir l'impression de miser son existence sur un coup de dés"?

 

A la longue tout joueur finit par perdre et s'endetter, par descendre aux enfers. La joueuse de Roger Cuneo n'échappe pas à cette règle. Elle a beau se raisonner, c'est sa passion qui l'emporte toujours, après de courtes rémissions et son fils, qu'elle aime à sa façon, ne peut qu'en faire les frais.

 

Un événement cruel lui fera prendre conscience que jouer et souffrir sont proches, mais cela la conduira-t-elle pour autant à remettre en question sa manière de vivre?

 

Le roman de Roger Cuneo, qui se lit sans dételer, est plein de rebondissements. Jusqu'au dénouement le lecteur se demande si son héroïne ne s'est finalement pas assagie, si elle n'a pas enfin trouvé une manière de vivre moins mouvementée. Mais, elle a bien caché...son jeu.

 

Francis Richard

 

La joueuse - une descente aux enfers, Roger Cuneo, 240 pages, Editions Mon Village

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 23:50

Nouvelleaks DESPOTDu 29 octobre 2010 au 23 août 2013, Jean-François Fournier, alors rédacteur en chef du Nouvelliste du Valais, a ouvert ses colonnes à Slobodan Despot, l'impertinent directeur des éditions Xenia.

 

Nouvelleaks est le recueil des 66 chroniques publiées pendant cette période de près de trois ans. Dans sa notice introductive, l'auteur précise quel était son dessein:

 

"Je m'étais fixé pour fil conducteur -  très approximatif - de dépeindre l'approche de l'"apocalyptique" année 2012 ainsi que les suites de cette fin du monde qui n'en finit pas de nous pendre au nez."

 

C'est en effet un fil conducteur très... approximatif, sauf si l'on donne à apocalypse son sens originel de révélation... Le titre du recueil est d'ailleurs un clin d'oeil non dissimulé au site de révélations Wikileaks de Julian Assange.

 

Dans sa chronique 41 du 24 août 2012, l'auteur exprime un regret au sujet du sort de ce persécuté politique:

 

"Notre tradition d'asile, qu'on brandit à chaque fois qu'il s'agit de refouler des dealers, n'aurait-elle pas dû nous pousser d'office à proposer un abri à ce dissident? Mais la Suisse de 2012 est trop occupée à aider le tentaculaire fisc américain à traquer le dernier dollar qui pourrait échapper au financement des guerres de l'Empire. Accueillir un vrai réfugié politique, cela ne vous vaut que des ennuis. Et la Suisse de 2012 a une peur bleue des ennuis."

 

Slobodan Despot est souvent qualifié de Serbe de service. Il n'empêche qu'il a raison de remettre en cause, par exemple, la légende des gentils Kosovars en butte aux méchants Serbes:

 

"Depuis l'entrée de l'OTAN dans cette province en juin 1999, la population serbe y a été divisée par six. En mars 2004 ils furent expulsés en masse sous les yeux indifférents des soldats occidentaux. Dans l'intervalle, plus de 150 édifices chrétiens du Kosovo, la plupart de valeur historique, ont été démolis, incendiés ou saccagés. En 2010, le rapport de Dick Marty révélait des détails horribles sur le trafic d'organes humains et l'interpénétration des structures criminelles et politiques locales. Un rapport accablant, qui n'a suscité aucun démenti, aucune action concrète non plus. Comme s'il n'avait jamais existé." (chronique 42 du 7 septembre 2012)

 

Le pavé  de Pierre Péan, Kosovo - Une guerre "juste" pour un Etat mafieux, paru ce printemps, confirme en tous points, l'hideuse vérité de ce rapport, enterré parce que gênant (chronique 59 du 17 mai 2013)...

 

Slobodan Despot ne se cantonne évidemment pas dans ce rôle de Serbe de service. Je l'ai qualifié plus haut d'impertinent. Ce n'est pas une critique négative sous ma plume, mais plutôt un éloge, parce que l'impertinence va de pair avec une liberté de parole dont ne peuvent que s'affliger les bien-pensants. Ce qui n'est pas pour me déplaire.

 

Il est impertinent, par exemple, quand il souligne:

 

"Nous construisons un monde qui est l'incarnation parfaite de la schizophrénie: un îlot sécuritaire hérissé de barbelés et bardé de surveillance, à l'intérieur duquel on n'entend que des hymnes à l'amour d'autrui." (chronique 5 du 19 décembre 2010)

 

Il est impertinent, par exemple, quand, non fumeur, et fier de l'être, il s'en prend à la "délirante idéologie anti-tabac" (chronique 9 du 26 avril 2011):

 

"La traque à la fumée est symptôme d'une préoccupante folie. Toutes les dérives totalitaires, sans exception, partent d'un souci d'hygiène et de pureté morale, et prospèrent sur des hallucinations." (chronique 43 du 21 septembre 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il dépeint ce qu'est l'Union européenne en réalité:

 

"Imaginez: des parlementaires élus et surpayés, mais sans aucun pouvoir réel, et des commissaires au pouvoir illimité mais élus par personne. Le rêve de Nomenklatura soviétique réalisé à l'Ouest!" (chronique 47 du 1er décembre 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il qualifie d'ânerie suicidaire et sacrée l'"application infantilisante du principe de précaution à tous les secteurs de l'activité". (chronique 28 du 29 février 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il distingue un des candidats à l'élection présidentielle américaine, que les médias conformistes ignorent alors superbement:

 

"M. Ron Paul, lui, propose le repli des troupes, la fin de l'Etat omnipotent et fouineur, la responsabilisation des citoyens, le retour aux racines de la Constitution. Nous devrions saluer ce vieux jeune homme qui veut raisonner un empire devenu paranoïaque." (chronique 26 du 23 janvier 2012)

 

Je serai plus réservé quand il rend hommage à Franz Weber en ces termes:

 

"Cet homme habité est une Antigone, peut-être la dernière, de notre temps. [...] Il incarne l'âme suisse, tissée d'indépendance, de ténacité et de prévoyance. L'ire extrême qu'il suscite est la poussière de gloire que seul un grand homme soulève sur son passage." (chronique 29 du 12 mars 2012)

 

D'autant que, plus haut, dans la même chronique, vantant le modèle suisse de prise de décisions, il se réjouit qu'elle "coupe court à la tentation innée des classes dirigeantes: faire notre bonheur à notre insu, malgré nous et, pour tout dire, contre nous".

 

Car, c'est bien leur bonheur malgré et contre eux que les autres cantons ont voulu faire à ces mauvais élèves de la Confédération que seraient les Valaisans, en approuvant quelque temps plus tard l'initiative de Franz Weber de limiter arbitrairement le pourcentage de résidences secondaires dans les communes.

 

Dans une chronique plus récente, Slobodan Despot note toutefois:

 

"Après la mise en oeuvre de la LAT [Loi sur l'aménagement du territoire] et de la Lex Weber, et peut-être la confiscation prochaine par Berne des retours de concessions sur les barrages, le Valais ressemblera enfin à l'idylle alpine que les bobos de la Suisse urbaine veulent faire de lui." (chronique 61 du 14 juin 2013)

 

Il est impertinent, par dernier exemple, quand il demande, après son renoncement à son indemnité de départ, à Daniel Vasella, l'ex-patron de Novartis, lynché littéralement par les politiques et les médias:

 

"De deux choses l'une: soit vous méritiez votre indemnité - et vous l'encaissez sans ciller; soit vous ne la méritiez pas - mais alors au nom de quoi l'avoir réclamée et négociée?" (chronique 53 du 22 février 2013)

 

A la faveur de ces 66 chroniques, Slobodan Despot aborde bien d'autres sujets. Il le fait toujours avec la bonne humeur qui le caractérise et avec une liberté de ton réjouissante.

 

Je ne résiste d'ailleurs pas à faire une dernière citation au sujet du secret bancaire helvétique que le fisc américain aura réussi à fortement écorner et qui correspond pourtant au droit de chaque homme à sa sphère privée:

 

"De concession tacite en reculade publique, on en est venu à imposer aux banquiers suisses qu'ils dénoncent eux-mêmes leurs clients soupçonnés de fraude, achevant de démanteler ainsi une tradition de confidentialité qui a bâti, en partie, la prospérité de ce pays. Les vertus de jadis sont devenues des crimes sous la coupe du moralisme hypocrite, qui n'est que la vieille trique des puissants déguisée en plumeau." (chronique 33 du 10 mai 2012)

 

Francis Richard

 

Nouvelleaks, Slobodant Despot, 148 pages, Xenia

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 22:35

Fassbinder-DUBATH-copie-1.jpgIl y a quelque trois mois, j'ai lu une première fois le dernier roman de Jean-Yves Dubath. Mais je ne savais trop qu'en dire. J'avais l'impression de ne rien comprendre, et pourtant je n'étais pas insensible à la musique et à la magie du style. Alors, j'ai mis mon incompréhension sur le compte de la méconnaissance du sujet.

 

Arrivé au terme du livre, j'ai, heureusement, lu la post-face de Pierre-Yves Lador. Il écrit notamment, ce qui me réconforta et m'encouragea à le relire:

 

"On pourrait dire qu'on n'y comprend rien comme tel héros de conte traversant une forêt enchantée."

 

Cinq films de Rainer Werner Fassbinder, RWF, plus tard, j'ai relu la nuit dernière La causerie Fassbinder. Je ne prétends pas avoir tout compris, mais je suis entré davantage dans le livre, comme en terrain défriché par les images créées par le réalisateur munichois, qui se rêvait écrivain.

 

Certes, il est tout à fait possible de lire ce roman sans connaître ne serait-ce qu'un film de Fassbinder. Mais cela suppose d'accepter de se laisser emporter par les mots, de se laisser faire en quelque sorte sans a priori, bref de le lire pour le roman qu'il est.

 

Car La causerie est un roman avant tout. Un roman singulier puisqu'il se présente sous la forme exclusive de dialogues entre cinq personnes - Axel, Didier, Gabriel, Lucien et Olive -, qui ont connu RWF ou, au moins, ont vu ses films quand ils sont sortis sur grand et petit écrans il y a plus de trente ans maintenant.

 

Comme Pierre-Yves Lador dans la postface, je n'ai pas fait le compte des interventions des uns et des autres. Il n'est pas besoin de le faire pour discerner que Gabriel est le narrateur, celui qui a connu de près Fassbinder et la ménagerie de ses acteurs et actrices (plus influente sur lui qu'on ne le pense). Comme l'a connu un certain Jean-Yves Dubath...

 

Ce roman est un hommage critique rendu au cinéaste allemand. Peut-on d'ailleurs sérieusement aimer quelqu'un sans le connaître, c'est-à-dire sans connaître ses qualités, bien sûr, mais également ses défauts? L'auteur ne tombe donc pas pour autant dans l'hagiographie. Ainsi Gabriel dit-il, à un moment:

 

"Je croyais profondément qu'il fallait sans cesse aimer tout Rainer, jusque dans ses faiblesses, et non chercher l'eau limoneuse."

 

Dans un des cinq films de RWF que j'ai vus cette dernière semaine, Effi Briest, où Hanna Schygulla joue le rôle d'Effi, le personnage titre se trouve assis au début et à la fin sur une balançoire de jardin. Cette balançoire est le symbole du parcours oscillatoire qu'il faut entreprendre pour devenir un fervent admirateur de Fassbinder.

 

Pour d'aucuns de ces admirateurs, cette balançoire est aussi le symbole de l'oscillation de leur âme qui ne sait plus vraiment ce qui est bien, ce qui est mal...

 

Les films de RWF se caractérisent par le malheur auquel se préparent, et pour lequel semblent éduquées, ses héroïnes, par leurs larmes, par leurs langueurs, par l'ennui que certaines peuvent même avoir d'être jeunes, par leur agonie ou leur déboussolement.

 

Quand le malheur frappe de petites gens, leur révolte se fait jour. Car il y a en RWF un briseur de codes et de tables de la loi... comme dans Maman Küsters s'en va au ciel.

 

La faiblesse est humaine et le bonheur transitoire:

 

"Il n'y a pas de spectacle qui procure de plus grand vertige que celui des êtres qui précisément cèdent, et qui s'abandonnent, et qui avancent au-devant d'une faute qu'ils vont irrémédiablement commettre.", dit encore Gabriel.

 

Rainer Werner Fassbinder est mort jeune, à 37 ans, en 1982. Comme le dit Didier:

 

"C'est vraiment très dur, à la fin, de savoir que tout est déjà terminé après si peu d'années sur terre."

 

N'est-il pas mort "sous le poids de la ménagerie qu'il avait continué à faire vivre très directement ou qui avait continué à s'accrocher à lui indirectement"? se demande Gabriel. Qui, en tout cas, s'est accroché "à sa mémoire, sans gêne", même s'il lui semble que Fassbinder est "venu au monde et jamais fini".

 

Francis Richard

 

La causerie Fassbinder, Jean-Yves Dubath, 200 pages, Hélice Hélas

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 17:15

Gens du Lac MASSARDLa réalité dépasse souvent la fiction. Elle peut également l'inspirer.

 

Janine Massard a recueilli auprès de leur seule descendante l'histoire de Gens du Lac, qui semble à notre regard d'aujourd'hui remonter à vraiment ... très très longtemps, alors qu'elle se passe il y a quelques décennies, c'est-à-dire hier. Car le monde a tellement changé depuis que ce qu'il était naguère est devenu méconnaissable.

 

Cette histoire commence vraiment pendant la Deuxième Guerre mondiale, en 1941, se termine à la fin des années 1970 et se déroule au bord du lac Léman, le Lac, qui est tout autant un personnage de ce roman que les gens qui lui appartiennent.

 

Ami père, "né de parents besogneux, orphelin très jeune, [...] avait fait le tour des pénuries avant de tracer son sillon tout seul". A quinze ans il est engagé comme homme à tout faire de la famille Colgate, qui passe ses étés sur les rives du Léman et qui l'emmène avec elle à Paris.

 

Alors qu'il a un peu plus de vingt ans, il rencontre chez eux, lors d'un séjour d'été, "une très jolie jeune fille prénommée Berthe, aux cheveux naturellement frisés, des yeux noirs qui clignaient avec des froncements du nez quand elle souriait, comme si, à ce moment-là, elle captait toute la lumière du monde". Ses patrons viennent de l'engager comme bonne.

 

Bientôt Ami père et Berthe sortent ensemble et forment un couple contrasté:

 

"Elle fine, légère, aérienne presque, comme si elle se maintenait au-dessus du sol, et lui, plus large, musclé, au regard fait pour scruter l'horizon, la démarche balancée déjà."

 

Ils ont tous deux des aspirations similaires. Ils veulent "s'élever au-dessus du dénuement dont ils [sont] issus, lui comme elle". Cinq ans plus tard ils se marient et retournent au pays. Il fera pêcheur et elle vendra les produits de sa pêche.

 

De leur union naît, en 1909, un unique fils, Ami fils, que sa mère élève à la dure, sans le choyer, ni l'aduler, sans faire montre à son égard de la moindre tendresse maternelle. Car Berthe, les apparences sont trompeuses, est une maîtresse femme, "tyrannique, égoïste, autolâtre"...

 

Il faut reconnaître que son opiniâtreté et son habileté à plaire aux nantis ont du bon: elle économise sou après sou, les fait fructifier, et la famille se retrouve un jour avec un restaurant, puis avec un hôtel.

 

Berthe a une soeur contraire, Hélène, dont Ami fils, petit enfant, reçoit toute l'affection que lui refuse sa mère. Mais celle-ci quitte le pays quand il a dix ans, pour sa plus grande peine.

 

Ami fils est surnommé Paulus. Il est jovial et ressemble physiquement, en effet, à Jean-Paul Habans, chanteur de caf' conc' de l'époque, dont Paulus est le pseudonyme et que son père admire. 

 

Ami père et Ami fils pêchent ensemble sur le Lac. A la fin du livre une photo de famille les montre en train de tirer leurs filets.

 

Quand Paulus se marie, Florence, sa femme, qui a une formation de maîtresse enfantine, mais qui a dû travailler comme dactylo, devient le souffre-douleur de Berthe qu'elle remplace pour la vente des poissons, puis qui la confine aux fourneaux.

 

Ami père adule sa femme. Ami fils est l'ouvrier de son père et Florence est une Cendrillon moderne au service de Berthe. Ce sont les gens du Lac.

 

Dès 1942, Ami père et Ami fils, qui connaissent les pêcheurs de l'autre rive, les rencontrent nuitamment au milieu du Lac où ils relèvent leurs filets reconnaissables "grâce aux polets pour les Vaudois, seignes pour les Savoyards". A la faveur de ces rencontres ils embarquent "des résistants poursuivis par la Gestapo, des Juifs ou encore des blessés" et fournissent vivres et médicaments aux maquisards français.

 

Les deux traditions helvétiques, de neutralité et d'humanitaire, se contrarient alors, mais l'humanitaire finit par l'emporter et il y a de fortes chances que les autorités suisses ne soient pas réellement dupes de ces trafics, sur lesquels elles ferment les yeux... Un certificat de reconnaissance des FFI de l'Isère est reproduit à la fin du livre et authentifie les choses.

 

A partir de là, l'auteur raconte l'histoire des gens du Lac, jalonnée de naissances - Florence et Ami fils ont une fille, Jo - et de décès, marquée par les maladies, par la carrière politique d'Ami fils, par l'évolution des moeurs et des comportements, qui, peu à peu, mais vraiment peu à peu, changent la situation personnelle des protagonistes.

 

Le Lac apparaît toujours en filigrane de cette histoire. Ce qui nous vaut des pages éblouissantes sur ses eaux accueillantes, comme en apporte la preuve cet extrait, où la narratrice, cousine de Jo, raconte ce qu'elle voit de lui depuis sa classe d'école:

 

"Pas toujours attentive aux propos de certains professeurs qui restaient à l'extérieur de mon monde où ils résonnaient à la manière d'une scie à main sur une planche de bois, je m'échappais par la fenêtre, guettais des images d'eau en fusion compatibles avec mon imagination, tentais de m'imprégner de toutes les teintes mobiles, variant des tons obscurs à l'éclat méditerranéen, l'oeil ne se lassant jamais de gober la lumière des jours sombres de l'hiver quand la brume, proche des vagues, émanant d'elles, induisait la confusion des genres: le ciel était venu à la rencontre des flots ou l'inverse peut-être, seule la présence des oiseaux marquait la limite entre un élément et un autre et, sans autre bruit que leurs piaillements, on se serait cru aux premiers matins du monde."

 

On comprendra que je n'aie pas eu le coeur d'opérer une coupe dans une telle phrase... qui donne un idée du bonheur qu'il y a à lire ce roman chargé de sens, qui ressuscite un monde ancien, heureusement disparu...

 

Francis Richard

 

Gens du Lac, de Janine Massard, 192 pages, Bernard Campiche Editeur

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 22:40

Compostelle-REYMOND.jpgLa nuit est tombée bien tôt en cette fin d'automne. Rentré chez moi après une journée de labeur intense, il me semble déjà être au milieu de la nuit, alors qu'elle ne fait que commencer l'égrènement de ses heures.

 

Dans mes mains je tiens un livre qui n'est pas bien long à lire. Il correspond parfaitement au recueillement spirituel auquel mon âme aspire, gagnée par la lassitude que mon corps fatigué a fini par lui transmettre.

 

En effet ce livre parle d'un pèlerinage effectué à l'automne 1996, de la mi-septembre à la mi-octobre sur le Camino, le chemin qui va de Saint Jean-Pied-de-Port, au Pays Basque que j'aime, jusqu'à Santiago de Compostela, en Galice.

 

Compostelle, une étoile dans mon coeur, de Bernard Reymond, en est à sa troisième édition cette année aux éditions de L'Aire, les deux premières étant aux Editions du Béhaire. C'est dire que ce livre a trouvé son lectorat et qu'il n'y a pas de hasard, auquel, de toute façon, je ne crois pas.

 

Son auteur a entrepris ce pèlerinage passée la cinquantaine. Il nous est présenté comme un homme d'affaires avisé, un collectionneur d'art, un amoureux de la culture russe.

 

Pourquoi un tel homme a-t-il éprouvé le besoin de prendre son bâton de pèlerin et d'effectuer à pied des centaines de kilomètres? Il l'a fait, écrit-il, pour plusieurs raisons, qui lui semblent être de trois ordres, celui de la spiritualité, celui de la rupture avec notre société et celui de la religion, par le fondement de son éducation.

 

La spiritualité? Se situer face au monde, en analysant ses propres échecs et ses propres succès:

 

"Et c'est par un long silence d'émotions, empreintes de grandeur et de générosité, que pas après pas, Dieu pénètre mon esprit, et fouille, et questionne, et trouble mes entrailles."

 

Cette méditation lui ouvre alors l'espace qui l'entoure.

 

La rupture avec notre société? La quitter quelque temps pour ne plus voir certaines personnes exécrables et oublier la politique aberrante de nos sociétés faîtières:

 

"La loi du marché est la seule doctrine incontestable que l'homme se doit d'exalter pour apparaître encore hors de l'exclusion."

 

Le lecteur habitué de ce blog sait ce que je pense à ce sujet. Il n'existe pas pour moi de loi du marché. Elle a été inventée par ceux qui veulent asservir les autres et empêcher que les échanges entre les hommes se fassent librement et respectueusement.

 

Aussi je comprends que cette conception dénaturée, mécaniste et utilitariste, du marché ne puisse guère satisfaire ceux qui ont d'autres aspirations que la réussite matérielle.

 

La religion? Comprendre mieux le mystère d'un être suprême et prier mieux "dans le silence et l'isolement d'espaces inconnus".

 

Pour avoir éprouvé la même alternance, lors d'un pèlerinage de Paris à Chartres, sur les traces de Charles Péguy, je me reconnais dans ce qu'écrit l'auteur:

 

"J'ai crié la foi retrouvée un jour, et le lendemain pleuré le doute renaissant."

 

Bernard Reymond ne se veut pas autre chose qu'un pèlerin ordinaire et son livre est sans prétention. C'est pourquoi il se lit avec bonheur par ceux qui apprécient les vertus de la simplicité.

 

Dans ce livre se côtoient réflexions sur la dureté de la route, joies que procure l'effort permettant de transcender les douleurs, évocations historiques que suscitent les villes traversées, poèmes aux vers libres qu'inspire à l'auteur en chemin paysages et émotions.

 

Il marche, il marche, il marche cet automne-là jusqu'à la cathédrale promise. Pourquoi? Il ne le sait, Dieu le sait:

 

La force qui, moi, me pousse

La force qui, moi, m'attire,

Je ne sais même pas l'expliquer.

Seul Celui d'en haut le sait.

 

Tout ce qu'il sait en définitive, c'est que le but atteint n'est pas une fin en soi, mais le commencement du vrai chemin...

 

Francis Richard

 

Compostelle, une étoile dans mon coeur, Bernard Reymond, 74 pages, L'Aire

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 19:55

Identité FINKIELKRAUTEn mai 1968, Alain Finkielkraut terminait son année de khâgne au lycée Henri IV, je terminais mon année de terminale dans le même établissement. Nous n'étions donc pas loin l'un de l'autre, du moins géographiquement.

 

Mais, nous étions fort éloignés dans le domaine de la pensée, puisque, pour lui, mai 1968 était un moment de grâce, alors que, pour moi, il s'agissait d'un moment de disgrâce, où je mettais dans le même panier partisans et adversaires de ce gâchis d'enfant gâtés.

 

Car, si rien de ce qui est humain ne m'est étranger, comme l'écrivait Térence, j'abomine cependant tous ceux qui, parmi mes semblables, sont des idéologues ou des sectaires.

 

Comme je ne suis pas méchant de nature, je ne leur réserve toutefois qu'un châtiment spirituel, celui de les combattre par des arguments, en me gardant bien de toute attaque ad hominem.

 

Alain Finkielkraut a changé. Aujourd'hui il souffre face à l'immigration qui compenserait "providentiellement la baisse de la natalité sur le Vieux Continent", parce qu'en fait les individus ne sont pas interchangeables, parce que les modes de vie finissent par se heurter et parce que, du coup, la crise éclate.

 

De nos jours la querelle de la laïcité n'oppose plus Religion et Lumières, mais laïques contre laïques. Le port du voile islamique à l'école, désormais interdit en France, en est une illustration.

 

Il y a la laïcité libérale illustrée par ceux qui estiment que le port du voile est affaire privée et qu'il n'y a donc pas de raison de l'interdire, que ce soit à l'école ou ailleurs.

 

Il y a la laïcité républicaine illustrée par ceux qui considèrent que l'école est un lieu de neutralité où les signes religieux ostentatoires doivent être prohibés.

 

Quand le voile islamique est porté en terre d'islam, remarque Alain Finkielkraut, on ne se sent pas chez soi mais - la nuance est importante -, quand il l'est dans nos pays, on ne se sent plus chez soi...

 

Selon Alain Finkielkraut, le rôle de l'Etat ne se limite pas à la défense des principes de fraternité, de laïcité et d'égalité, "il défend un mode d'être, une forme de vie, un type de sociabilité, bref, risquons le mot, une identité commune".

 

Mais, est-ce bien le rôle de l'Etat? N'existe-t-elle, ou pas, spontanément? A condition qu'elle ne soit évidemment pas étouffée par violence étatique...

 

Quoi qu'il en soit, la désidentification française et européenne est aujourd'hui à l'oeuvre.

 

On n'en est plus à l'appartenance à une culture européenne caractérisée par une "capacité de garder une distance critique envers [soi-même], de vouloir [se] regarder par les yeux des autres, d'estimer la tolérance dans la vie publique, le scepticisme dans le travail intellectuel, de confronter toutes les raisons possibles aussi bien dans les procédures du droit que dans la science, bref de laisser ouvert le champ de l'incertitude". (Leszek Kolakowski)

 

On en est, en réalité, à ne plus vouloir entendre parler du tout d'appartenance, parce que cela conduit à l'exclusion...

 

Seulement cette désidentification est unilatérale et ne s'applique qu'aux autochtones:

 

"L'enracinement des uns est tenu pour suspect et leur orgueil généalogique pour "nauséabond", tandis que les autres sont invités à célébrer leur provenance et à cultiver leur altérité."

 

Cela va même très loin:

 

"Pour la première fois dans l'histoire de l'immigration, l'accueilli refuse à l'accueillant, quel qu'il soit, la faculté d'incarner le pays d'accueil."

 

Dans le sens de cette désidentification, un nombre grandissant d'élèves refusent brutalement les contenus de l'enseignement que l'on veut leur dispenser.

 

Le grand problème contemporain?

 

"Ce n'est pas l'absence d'esprit critique, c'est la critique ignorante de la culture scolaire."

 

Dans Race et Culture, Claude Lévi-Strauss disait qu'il n'était "nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d'éprouver peu d'attirance envers tels ou tels  dont le genre de vie, respectable en lui-même, s'éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché":


"Cette incommunicabilité relative n'autorise pas à opprimer ou à détruire les valeurs qu'on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n'a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement."

 

Le fait est que "nous ne produisons du neuf qu'à partir de ce que nous avons reçu":

 

"Oublier ou excommunier notre passé, ce n'est pas nous ouvrir à la dimension de l'avenir: c'est nous soumettre, sans résistance, à la force des choses. Si rien ne se perpétue, aucun commencement n'est possible. Et si tout se mélange, non plus. L'ancien et le moderne risquent de sombrer ensemble dans l'océan de l'indifférenciation."

 

La tentation est cependant grande - et nous sommes libres de le faire -, "de congédier nos pères", "de faire défaut", de compter pour rien la forme, de considérer que "seul le sens fait sens":

 

"Si la forme n'a aucune importance, alors à quoi bon se fatiguer à mettre les formes? On va droit au but, on se dépouille de ces oripeaux inutiles. On dit son "ressenti" sans filtre, sans fioritures."

 

Pourtant, mettre les formes n'est-il pas essentiel?

 

"Quand je mets les formes, je respecte un usage, bien sûr, je joue un rôle, sans doute, je trahis mes origines, peut-être. Mais surtout, comme l'a bien montré Hume, je fais savoir à l'autre ou aux autres qu'ils comptent pour moi. Je m'incline devant eux, je prends acte de leur existence en atténuant la mienne..."

 

Et où peut-on apprendre à mettre les formes sinon chez les classiques - "Qu'est-ce qu'un classique, en effet? C'est un livre dont l'aura est antérieur à la lecture":

 

"Nous admirons avant de comprendre et si nous comprenons, c'est parce que l'admiration a tenu bon et forcé tous les obstacles. L'a priori, en l'occurrence n'est pas un préjugé, c'est une condition de l'intelligence. Ainsi s'opère la transmission de la culture, ainsi découvre-t-on l'Enéide, le Roi Lear ou A la recherche du temps perdu."

 

Pour Alain Finkielkraut, le temps presse:

 

"Tout est-il joué? Oui, si la vigilance que le passé impose continue de nous mettre hors d'état de percevoir l'irréductible nouveauté de la réalité présente. Non, si nous mettons enfin nos montres à l'heure, si nous choisissons de faire face et si nous n'abandonnons pas, sans coup férir, l'idée et la pratique de la démocratie au processus qui porte le même nom."

 

Et qui poursuit inexorablement son travail d'indifférenciation...

 

Francis Richard

 

L'identité malheureuse, Alain Finkielkraut, 240 pages, Stock

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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 22:30

Proust WERNERIl y a un siècle, le 8 novembre 1913, paraissait, à compte d'auteur, un roman d'une facture très novatrice, Du côté de chez Swann, d'un certain Marcel Proust, un inconnu ayant publié un recueil de nouvelles dix-sept ans plus tôt, intitulé Des plaisirs et des jours...

 

Les quotidiens français, Le Figaro et Le Monde, ont célébré l'événement par des numéros hors série. Les éditions Xénia publient dans leur collection Une heure avec, dirigée par Yves Bordet, un livre consacré à l'auteur, signé Eric Werner.

 

Ce roman est le premier volume de La recherche du temps perdu, qui allait se révéler l'oeuvre littéraire la plus importante du XXe siècle en langue française

 

Comme le rappelle Eric Werner, cette oeuvre embrasse une période de soixante ans, depuis les débuts de la Troisème République jusqu'aux années vingt du siècle précédent.

 

Cette époque, marquée par l'affaire Dreyfus et la Grande Guerre, revit littéralement sous la plume de Marcel Proust, qui en dresse un tableau complet, social, politique, artistique et qui prend avec les drames qui l'ont émaillée une distance que n'aurait pas reniée mon cher Montaigne.

 

Eric Werner dit que la langue de Proust est claire, élégante, mais qu'elle requiert du lecteur "une certaine capacité d'attention" - c'est un euphémisme -, de par ses phrases qui "ressemblent à des cathédrales":

 

"Ce sont de grandes architectures en équilibre, avec leurs piliers, leurs ogives, leurs arcs-boutants, etc."

 

Un "style liturgique", en somme.

 

Mais Marcel Proust ne se contente pas de faire revivre cette époque qui est tourmentée et qui a connu de grandes transformations. En effet, le temps perdu qu'il recherche est celui de ses anciennes croyances, tel que l'amour, qui est pour lui "la croyance comme projection de soi et de son propre désir, comme illusion, donc, puisque le désir est par essence trompeur":

 

"On rêve l'autre tel qu'on voudrait qu'il soit, mais très vite on se trouve ramené à la réalité: l'autre ne ressemble en rien à l'image qu'on s'en faisait originellement. Les vertus qu'on lui prête, en particulier, n'existent que dans notre imagination."

 

Il est une autre croyance perdue, celle de la croyance en Dieu, qui est mort, comme il a pu le lire dans le Gai savoir de Friedrich Nietzsche.

 

Cette mort des Dieux - Marcel Proust met Dieu au pluriel - pourrait conduire à un complet désenchantement du monde, à la déprime, s'il n'y avait pas de sortie par le haut pour s'en arracher. Car il est possible de transcender l'opposition entre croire et non-croire:

 

"Dieu ne meurt donc, si tant est qu'on puisse dire qu'il meurt, que pour renaître aussitôt après, mais sous une autre forme: l'art en général, et en particulier, la littérature."

 

L'art en général, et en particulier, la musique, qui permet d'"ouvrir plus largement l'âme"...

 

Le renoncement à l'amour, qui "barre la route de l'intériorité", l'aspiration à la solitude qui est propre à l'artiste, l'affranchissement du "souci d'être aimé", permettent d'être soi-même et de retrouver le moi profond que Proust oppose au moi superficiel.


Ce petit livre, par le format et l'épaisseur, mais grand par la profondeur, comporte une iconographie qui est parfaitement adaptée aux propos, une chronologie qui sert de repères dans le temps de Proust et une orientation bibliographique qui permet d'aller plus loin dans la connaissance critique, et l'adaptation cinématographique, de l'oeuvre.

 

En une heure de temps, qui n'est pas du temps perdu, Eric Werner, en restituant avec élégance quelques grands thèmes de La Recherche, donne envie de s'y plonger ou de s'y replonger pendant de longues heures. Du temps retrouvé, en quelque sorte...

 

Francis Richard

 

Une heure avec Proust, Eric Werner, 72 pages, Xenia

 

Dans la même collection:

 

Une heure avec Rousseau, Ouvrage collectif, 72 pages, Xenia

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6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 03:00

le-dos-de-la-cuiller.jpgQuand j'étais petit et quand j'exagérais, mon père me disait que je n'y allais pas avec le dos de la cuiller. Le dos de la cuiller n'est effectivement pas très efficace pour manger sa soupe, par exemple, et il vaut mieux y aller avec l'endroit.

Aussi le titre de cet ouvrage collectif n'a-t-il rien à voir avec cette vieille expression. Il aurait plutôt à voir avec l'envers des choses, avec ce qui est intime et que rigoureusement ma mère m'aurait défendu de nommer ici, pour reprendre l'expression  utilisée par Georges Brassens dans Le Gorille.

 

Louise-Anne Bouchard a réuni dans ce recueil les nouvelles érotiques de dix-sept auteurs et des illustrations de trois artistes sur ce thème de l'érotisme.

 

Chez Payot Lausanne, mercredi dernier, avait lieu le vernissage de cet ouvrage avec la présence d'une partie des auteurs. Dans la foule, j'ai entendu un lecteur qui disait qu'il se voyait mal l'emporter à la maison et qu'il le laisserait dans son attaché-case, le lisant en catimini, à des moments perdus, enfin pas perdus pour lui.

 

Après avoir lu le recueil, cette réflexion m'a conduit à me poser la question: s'agit-il bien de nouvelles érotiques? ne serait-ce pas plutôt des nouvelles pornographiques?

 

On sait ce qui différencie l'érotisme de la pornographie. Le premier est du domaine du ressenti et du désir, le second du montré et du mécanique. L'un n'empêchant cependant pas l'autre...

 

Si certaines nouvelles sont assez crues, elles n'en demeurent pas moins érotiques en ce sens qu'il y a toujours une personne ou plusieurs personnes en situation, avec ce qu'elles ressentent intérieurement. Les plus réussies étant, selon moi, celles, justement, où le ressenti est le plus fort.

 

Dans ces nouvelles, on retrouve les grands thèmes qui, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, rendent compte des relations sexuelles humaines: l'inceste, la chair et la bonne chère, le voyeurisme, l'homosexualité, les massages, les fantasmes etc.

 

Dans certaines nouvelles, des moyens de communication propres à notre époque jouent leur rôle, que même ceux qui nous ont précédé naguère ici-bas n'auraient pas imaginés: les sms, les sites de rencontre etc. S'ils apportent une plus grande rapidité aux échanges, ils ne changent cependant rien à la chose elle-même...

 

Sur les dix-sept auteurs du recueil, j'ai parlé sur ce blog de dix d'entre eux. Dans leurs romans ou nouvelles, l'érotisme n'était pas toujours présent, en tout cas pas avec cette intensité. Et il est amusant de les voir se livrer à cette exercice qui ne leur est pas habituel et dont le lecteur ne soupçonnait pas qu'ils fussent capables.

 

Pour en revenir à cet autre lecteur qui, dans la foule, lors du vernissage de Payot Lausanne, se voyait mal l'emporter à la maison, disons que ce recueil n'est pas à mettre entre toutes les mains, parce que Dieu seul sait ce qu'elles en feraient...

 

Francis Richard

 

Le dos de la cuiller, collectif, 148 pages, Paulette Editions

 

Les auteurs: Antonin Moeri, Marie-Christine Buffat, Antonio Albanese, Mélanie Chappuis, Laure Mi Hyun Croset, Jon Ferguson, Antoine Jaccoud, Max Lobe, Jérôme Meizoz, Sébastien Meyer, Anne Pitteloup, Anne Perrin, Jeanne Perrin, Mélanie Richoz, Jean-François Schwab, Aude Seigne, Sarclo.

 

Les artistes: Catherine Louis, Albert Coma Bau, Guy Oberson.

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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