Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 23:40
Le chien, de Jean-François Fournier

Je suis à bout de forces et le pouvoir m'est aujourd'hui indifférent. Les gens et mon journal l'ont d'ailleurs toujours été. En revanche, la mort, le sexe et mon père habitent, eux, mon quotidien.

 

Scott F. Battle, 51 ans, règne sans partage sur la salle de nouvelles du plus puissant journal de la capitale, le Post, Washington. Mais cela indiffère désormais celui que l'on surnomme le Chien, autour des desks et dans le petit peuple des rédactions. Car ce ne sont plus que la mort, le sexe et son père qui habitent son quotidien.

 

La mort. En six mois il a perdu une femme et trois enfants. Après vingt-quatre ans de mariage, sa femme, Joaline, l'a quitté pour l'un des plus gros lobbyistes associés de Washington. Elle est partie en emmenant avec elle leurs enfants, Zera, Tiny et Lipi. Et ça les a tués, car elle a eu un accident de voiture...

 

Dans l'accident, qui a eu lieu à Chappaquiddick, où mourut Ted Kennedy, Jo et Zera sont morts, puis Tiny deux jours plus tard. Seul Lipi n'est pas mort: il était hospitalisé au Georgetown Hospital, où il survivait grâce à une chimiothérapie. Mais il lui a été pris, suite à une dénonciation au service de l'enfance...

 

Le sexe. Il se dit érotomane arriviste... Il a toujours combattu l'habitude par l'instauration d'une nouvelle vie érotique sans rapport avec les précédentes. Il s'est toujours gardé d'amour sérieux: il croit que seules les femmes et les perdants sacrifient à ce rite qui épuise, laisse vide et esclave de l'autre.

 

Son père. Après avoir tué un cambrioleur qui s'était introduit chez lui, William S. Birdie, est parti de Philly, bien que toute charge ait été abandonnée contre lui, la légitime défense lui ayant été reconnue malgré les dix-sept coups de couteau donnés à l'intrus, dont l'oreille droite n'a jamais été localisée...

 

Alors F. part à la recherche de W.S. Il ne veut plus prendre le risque d'un mort de plus dans [sa] vie. Il se lance dans cette quête, sur la 77 et quelques autres, avec Kerry Lee pour tout bagage. Kerry est la serveuse du Double Door de Mooresville Lake Norman, avec laquelle il a conclu un accord, un bon accord, mais pas beaucoup plus:

 

Pas de condition, pas d'attente, pas d'obligation. Le soir ou le jour, on verra quand, on dormira un peu partout. Tu auras ta chambre. Pas de sexe au programme. Pas de drogue. En revanche, aucune question sur nos rencontres ou les lieux visités. Je te demande juste de m'accompagner sept jours!

 

K. accepte. Elle doit seulement contrôler chaque matin qu'il aura écrit la nuit précédente cinq pages dans le Moleskine vierge et noir qu'il lui tend. Ce sont ces pages que le lecteur a sous les yeux et qui racontent comment Le Chien tente de débusquer l'homme aux étiquettes, le surnom donné à son père naturel:

 

Dans l'appartement de cinq pièces de Birdie, scène de son crime, chaque objet, chaque habit, chaque gadget, chaque produit porte encore l'étiquette de sa provenance et de son prix...

 

Cette quête du père est une tentative de F. pour donner un sens ultime à sa vie. Que demande-t-il? Il aimerait juste un regard de lui avec le secret espoir qu'il [l'] étonne, qu'il lui dise quelque chose que personne ne lui aura dit auparavant, pour que [sa] mort n'intervienne pas sans un événement majeur:

 

Qu'elle fasse de moi un autre, quelqu'un d'acceptable. Celui que Joaline aurait aimé. Celui dont Kerry rêve un peu depuis quelques jours, ce qui me glace le coeur. Celui qu'auraient mérité Zera, Tiny et Lip'...

 

Francis Richard

 

Le Chien, de Jean-François Fournier, 176 pages, Xenia (sortie en librairie le 31 janvier 2017, sauf en Suisse, chez Payot, où il est déjà en rayon...)

Partager cet article

Repost0
12 janvier 2017 4 12 /01 /janvier /2017 22:45
In nomine spiritus absentis - Reliques et breloques, de Gaston Cherpillod

Deux inédits de Gaston Cherpillod ont paru cet automne, aux Éditions de l'Hèbe, In nomine spiritus absentis et Reliques et breloques. L'écrivain les avait adressés, le premier en juin 2012 et le second fin 2011, à Janine Massard et à Pierre Yves Lador, qui avaient déjà transcrit de ses manuscrits depuis 2004

 

Cherp (1925-2012) leur avait demandé de faire paraître ces deux textes après sa disparition. Ils viennent d'accomplir cette haute mission, après les avoir transcrits, sans sa tutelle, et leur avoir trouvé un éditeur décidé à les diffuser dans les meilleures conditions. Ils font tous deux une présentation de ces deux textes avec bonheur.

 

Dans In nomine spiritus absentis, sous-titré Oraison, Gabriel Charbonney revisite son passé à la troisième personne: il offre bien des similitudes avec celui de l'auteur. En effet, le père de Gabriel, Matthieu, était ouvrier et Gabriel est un enseignant, un intello, même si l'auteur préfère à ce mot le terme désuet de clerc...

 

Dans Reliques et breloques, sous-titré, Notes dernières, hormis un dialogue liminaire entre deux copains, Lucas et Léon, dans un bistrot, l'homme Cherpillod se livre une nouvelle fois, sans le truchement de la fiction à laquelle il préfère de toute façon la réalité, le parler vrai et le ton, sans fioritures, sans fards.

 

Dans un texte comme dans l'autre, il faut suivre Cherp... parce que rien n'est linéaire, tout est en digressions et ruptures, en structures complexes, aussi bien le fond que la forme. C'est pourquoi lire Cherpillod se mérite. Il faut s'accoutumer à sa pensée vagabonde, à son style à nul autre pareil, héritier du grec et du latin.

 

Cherpillod le dit lui-même: Mon originalité réside dans le ton davantage que dans ma pensée. Et c'est ce ton, révélateur de son âme inquiète, qui emporte la conviction du lecteur et qui le touche par son humanité, parce que - il en serait contristé - ses préoccupations et ses déceptions ne sont pas forcément les siennes.

 

Dans ses notes, Cherpillod est ainsi préoccupé par l'homo sapiens: La terre dont, déloyal gérant, il a dilapidé, depuis que la production s'élargit, une somme de richesses qui ne lui appartiennent pas, se séparera de lui sans munir l'adieu d'un parachute doré, si sa ligne n'est pas redressée.

 

Par l'avenir: Le monde que ses maîtres, dans leur fatuité ont orné de l'épithète de développé, sous l'accumulation de biens comptables croule, fussent-ils d'inégale façon répartis entre eux et leurs inférieurs, tire profit de la base globale, excipe de sa victoire sur la matière, quand un malappris émet, alarmé, une critique fondée.

 

Par la dégradation de la langue (on n'exige plus de l'étudiant l'acquisition du latin d'abord, la tenue d'un français autre que basique): Le marché ne parle que le rudimentaire ricain dans sa publicité, et le pouvoir journalistique s'exprime en sabir, tandis que s'en fichent les législateurs, autant que leurs mandants, de ces périls.

 

Cherpillod ne peut que toucher le lecteur quand il parle de son irrépressible besoin d'écrire: Aussitôt que j'ai fini un texte, penaud, j'entame le suivant, alors que je m'étais engagé à brider la passion dont je tire un profit équivoque, à noyer mon ennui dans un ruisseau plutôt que dans un encrier: as-tu oublié que, vive, l'eau guérit ta jeune démence?

 

Il ne peut que le toucher quand il adresse cette dernière prière pour Gabriel, fils de Matthieu, sur laquelle se conclut In nomine spiritus absentis: Pas de discours, quand on l'enfouira, de fétides fleurs de rhétorique du ministère éducatif auquel il se rattachait, juste un mot pastoral, pour que Matthieu, reconnaisse sa progéniture, si l'âme existe.

 

Francis Richard

 

In nomine spiritus absentis - Reliques et breloques, Gaston Cherpillod, 288 pages, Éditions de l'Hèbe

Partager cet article

Repost0
8 janvier 2017 7 08 /01 /janvier /2017 23:00
Je vois des formes qui n'existent plus, suivi de, Moonlight S., de Rodolphe Petit et Élise Gagnebin-de Bons

Art ou fiction? Les deux. Comme le nom de la maison qui édite cet ouvrage en deux volumes, l'un, littéraire, étant le contrepoint de l'autre, artistique.

 

Je vois des formes qui n'existent plus est le texte, écrit noir sur blanc, avec une composition visuelle des phrases, poétique au fond, sans pagination, et une couverture blanche; Moonlight S. est la fresque, en noir et blanc, pliée pour faire un livre, avec une couverture noire.

 

Le texte est dû à la plume de Rodolphe Petit, la fresque au pinceau d'Élise Gagnebin-de Bons. Le premier comme la seconde sont inclassables et défient la raison pure. Alors il faut se contenter de la raison pratique et tenter de les prendre l'un après l'autre, tout en sachant que leur sort est lié, sinon relié, puisqu'ils ont leur autonomie...

 

Le narrateur de Je vois des formes qui n'existent plus se souvient. D'abord de la salle de bains de son enfance. Vingt ans après. Puis de la maison où se trouvait cette salle de bains. Enfin de la forêt de résineux et des deux montagnes en surplomb, qu'il observait de la fenêtre... Et de formes qui n'existent plus...

 

Il se met à marcher sans savoir où. Se souvenant, chemin faisant, des rêves freudiens qui le tourmentent. Il va ainsi de la gare au village, distant de 2 km, en faisant des détours, par une friche où se trouve un hangar déserté, par une prairie, par une colline, par un verger, par une ferme, par une châtaigneraie qui lui rappelle son père...

 

Au bout d'une heure, il parvient à

un cylindre

de pierre foncé

 

C'est une tour. Et, comme la porte n'est pas verrouillée, il entre, par désoeuvrement. Il monte dans les étages de cette tour, qui n'est pas inhabitée comme il le croyait. La promenade du rêveur solitaire subit une inflexion:

Je bute soudain contre quelque chose de mou

et bascule en avant

puis cogne violemment le sol

avec la tête je crois

et puis

plus rien,

enfin je crois

 

Quand il reprend conscience et quand il découvre sur quoi il a buté, le récit vire au thriller:  il est entraîné dans de curieux méandres, où jouent un rôle un fille au ruban, qu'il a croisée plus tôt alors qu'elle montait un cheval, et un homme à l'énorme veine vermiculaire. Il va dès lors de surprise en surprise et le dénouement est le clou de l'histoire...

 

Moonlight S. est une fresque qui se présente comme un dépliant. Il faut tourner les pages pour la dérouler. Les dessins de deux chiens, siamois semble-t-il, peu à peu, se colorent de noir jusqu'à disparaître complètement. Puis du blanc réapparaît peu à peu. Il y a une tentative d'inversion, fugitive. Mais le noir reprend le dessus...

 

Une nouvelle tentative du blanc se traduit par un nouvel échec. Le noir semble vainqueur. Puis le blanc réapparaît par touches successives. Il faut attendre la fin du volume pour savoir s'il va finalement l'emporter.

 

La fresque est bien le contrepoint du texte qui va de rebondissement en rebondissement, après que le narrateur a buté sur quelque chose de mou. Sera-t-elle finalement tout blanc ou tout noir? ou un peu des deux?

 

Francis Richard

 

Je vois des formes qui n'existent plus suivi de Moonlight S., Rodolphe Petit et Élise Gagnebin-de Bons Art & Fiction

Partager cet article

Repost0
5 janvier 2017 4 05 /01 /janvier /2017 22:45
Fin de trêve, de Werner Rohner

Le pire dans le souvenir, c'est qu'en lui, tout est figé; plus de marge de manoeuvre, ne reste que ce qui fut et qu'il faut regarder en face, que la répétition du vécu, qui est parfois plus intense encore que le vécu lui-même.

 

Plus de dix ans après la mort de sa mère, Luisa Ferter, le 20 janvier 2000, à 48 ans, le narrateur de Fin de trêve, Joris, se souvient donc. Après cette longue trêve, il se décide enfin à rencontrer son père, David Mourlin, qui, après sa naissance, n'a plus donné signe de vie.

 

La maladie de Luisa commence en 1993, alors que Joris n'a que 15 ans. Luisa subit alors l'ablation d'un sein. Cela ne l'empêche pas, après avoir travaillé dans les fleurs, de créer l'année suivante, avec succès, une entreprise de traiteur, Luisas Catering Service.

 

Moins d'un an avant la mort de Luisa, en mars 1999, Joris part pour Vienne, à 21 ans, ce qu'il s'était promis de faire, avec ou sans bac en poche. Là-bas il fait des petits boulots. A peine trois semaines après son arrivée, il rencontre Rébecca, une étudiante en architecture. 

 

Début 2010, il décroche un poste à la télé. Cela fait un moment que lui et Rébecca sont séparés. La trêve est finie. Il faut qu'il sache qui fut sa mère et qui est son père, même s'il a de la prévention à l'égard de cet homme qui ne s'est jamais soucié de lui.

 

Il veut notamment savoir comment Luisa et David se sont connus et ce qu'ils ont vécu ensemble avant sa naissance. C'est ainsi que leur passé politique commun resurgit. Tous deux étaient connus des services. Mais jusqu'où leur engagement les avait-il conduits?

 

Pour reconstituer le passé de ses parents, il interroge sa tante Susanne qui a repris le Catering de sa mère; il rencontre aussi plusieurs fois son père qui, politiquement, vibre toujours autant et lui envoie des documents d'époque établis par les services...

 

Dans le même temps Joris morcelle sa propre histoire en plusieurs histoires, qui se chevauchent et n'ont pas forcément chacune une fin, puisque sa vie à lui continue, malgré la douleur ressentie par la mort de sa mère, qui se fait plus précise avec ce qu'il apprend.

 

Joris compare le regard de l'objectif d'une caméra à celui du rêve, qui ont ceci en commun qu'ils sont comme un filtre que l'on oublie parfois, aussi bien quand on filme que lorsqu'on rêve. Et le récit à méandres de Joris, écrit par Werner Rohner, donne l'impression d'être ainsi filtré...

 

Joris, parvenu au bout de sa quête, ne peut que constater que, dans la vie, il y a des impossibilités de retours en arrière: La tristesse ne naît pas parce que quelque chose a eu lieu, mais bien plutôt parce que l'on se rend compte que quelque chose ne peut plus avoir lieu...

 

Francis Richard

 

Fin de trêve, Werner Rohner, 208 pages, traduit de l'allemand par Ghislain Riccardi, Editions de l'Aire

Partager cet article

Repost0
31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 12:30
Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson

Dans la nuit du 20 au 21 août 2014, à Chamonix, Sylvain Tesson, pris de boisson, se casse la gueule d'un toit où il faisait le pitre: Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. J'étais tombé sur un tas d'os.

 

Comment s'en sort-il? La médecine de fine pointe, la sollicitude des infirmières, l'amour de mes proches, la lecture de Villon-le-punk, tout cela m'avait soigné. 

 

Résultat: Quatre mois plus tard j'étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme.

 

L'été suivant, les médecins, dans leur vocabulaire d'agents du Politburo, lui recommandent de se rééduquer: Se rééduquer? Cela commençait par ficher le camp. C'est-à-dire? Je voulais m'en aller par les chemins cachés, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés.

 

Ce qui lui a donné cette envie? Un papier froissé, au fond de son sac.

 

Ce papier, c'est la carte des zones hyper-rurales, annexée à un rapport de l'administration française publié sous le titre: Hyper-ruralité, où on peut lire des choses écrites dans une langue étrange, voire étrangère, telles que celle-ci:

 

Le droit à la pérennisation des expérimentations efficientes.

 

Ou celle-là: l'impératif de moderniser la péréquation et de stimuler de nouvelles alliances contractuelles.

 

Sylvain Tesson ne le dit pas, mais Molière se serait certainement fait une joie de glisser ces préciosités ridicules dans les commodités d'une conversation de l'une de ses pièces de théâtre...

 

A l'aide de cette carte qu'il ne pourra pas suivre intégralement - il y aura des solutions de continuité -, et muni d'autres cartes, celles de l'IGN au 25 000e, il va en effet s'en aller par des chemins cachés: des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes.

 

Cette marche à pied, Sur les chemins noirs de cartes d'état-major, sera sa médecine générale, la clef de sa reconquête. Et il va, du 24 août 2015 au 8 novembre 2015, traverser ainsi la France, en diagonale, du Mercantour jusqu'à la pointe la plus septentrionale du Cotentin.

 

Pendant ces semaines, où il renoue avec la France piétonne, il échappe quelque peu aux questions de la taille et de la vitesse qui fondent le monde du XXIe siècle et qui se traduisent par ces mauvaises nouvelles que sont l'obésité et l'agitation.

 

Ces chemins noirs nourrissent ses réflexions sur les étapes par lesquelles  l'administration française a fait passer la France rurale à ce qu'elle est devenue, sur l'identité de la France, pays diffracté en même temps qu'uni.

 

Il fait des rencontres que l'on ne peut faire qu'en sortant des sentiers battus, qu'en empruntant des chemins noirs. Il chemine aussi, de temps en temps, avec un ou deux amis, qui partagent avec lui cet amour des chemins de traverse.

 

Jusqu'alors il avait été l'ennemi de la pensée passéiste. A la date du 30 septembre, il écrit désormais: Les derniers mois m'avaient changé et cette courte marche dans le décor du pays avait accéléré la réforme. Je n'aurais plus honte désormais de m'avouer nostalgique de ce que je n'avais pas connu.

 

Alors pour ceux qui, comme lui, ont la nostalgie de la France rurale de naguère, il existe des interstices, il demeure des chemins noirs à emprunter. Encore faut-il les chercher: Il y avait encore des vallons où s'engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre, et on pouvait couronner ces heures de plein vent par des nuits dans des replis grandioses.

 

Francis Richard

 

Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, 146 pages Gallimard

 

Livres précédents chez le même éditeur: 

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

 

Aux éditions Guérin:

Berezina (2015)

Partager cet article

Repost0
29 décembre 2016 4 29 /12 /décembre /2016 23:55
La tête dans le sable, de Catherine Fuchs

Tous, à des degrés divers, nous fermons les yeux, qu'on appelle ça divertissement ou schizophrénie. Tous, nous construisons nos vies sur une bonne dose d'oubli et des fuites répétées.

 

Bref, nous nous mettons tous La tête dans le sable, comme, dit-on, le font les autruches. Pour oublier ou fuir la réalité. Face aux maux qui affligent le monde, de fait, il y a deux attitudes possibles: soit dénoncer ceux dont on considère qu'ils en sont responsables, soit agir à son échelle pour les atténuer à défaut de les faire disparaître.

 

Dans le roman de Catherine Fuchs, Carmen Berger relève de la première attitude. Elle travaille pour une ONG, Terra Nostra, dont elle est la rédactrice en chef de la revue, Recto Verso. Rentrée de vacances, début septembre, elle prépare tout un dossier sur Comiza, une filiale de la multinationale Pormaco, dont le siège est à Zoug.

 

Carmen Berger est bien une femme de son temps: elle a bientôt la cinquantaine; elle se déplace à vélo dans Genève; Gilles l'a quittée pour une plus jeune; leur fille Ilona est ingérable; l'avenir la préoccupe davantage que le présent; elle a une dent contre les multinationales qui ne recherchent que le profit immédiat et font de l'optimisation fiscale.

 

Le dossier sur Comiza lui tient à coeur. L'usine d'extraction de minerais de Twabo de cette entreprise se trouve au Zumanga, pays africain dont le pouvoir est corrompu et entretient des relations de connivence avec la firme. Ce qui permet à celle-ci de causer des dommages aux personnes et aux biens, et à l'environnement, en toute impunité.

 

Pour parfaire son dossier, Terra Nostra a envoyé à Pormaco un questionnaire. L'ONG se rend en délégation à Zoug pour entendre les réponses que la multinationale entend y apporter. Les antagonistes se séparent sans que les uns aient été convaincus par les arguments des autres. La séance de discussions se termine cependant par une réception.

 

Au cours de cette réception, un des cadres de Pormaco, Michael Preskow a remarqué Carmen Berger. C'est peu de dire que ce fringant quadragénaire est attiré par elle. A Genève, il lui fait une cour assidue, à laquelle elle n'est pas insensible, mais dont elle se défend parce qu'il appartient au camp ennemi et qu'il a une tout autre conception des choses.

 

Michael Preskow vit dans le présent, roule Mercedes décapotable, est membre d'un club de tennis huppé, a son couvert mis dans les meilleurs restaurants de la ville, pense qu'il faut prendre la nature comme elle est, laisser suffisamment de liberté aux gens pour que les choses finissent par s'équilibrer: le commerce bien compris favorise les intérêts de tous.

 

Parallèlement à une histoire de catastrophe écologique, dans tous les acceptions du terme, inspirée de cas réels, dénoncée par une ONG et ses correspondants sur le terrain, se déroule donc une histoire entre un homme et une femme que tout oppose. Cette histoire, racontée avec une grande finesse psychologique, est empoisonnée par l'autre... 

 

Francis Richard

 

La tête dans le sable, Catherine Fuchs, 256 pages Bernard Campiche Editeur

Partager cet article

Repost0
18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 22:30
L'archipel d'une autre vie, d'Andreï Makine

Très charnellement , je sentais en moi la présence d'un homoncule apeuré, du "pantin de chiffon" - ce condensé de mon instinct vital.

 

Pavel Gartsev, le héros de L'archipel d'une autre vie, le fabuleux dernier roman d'Andreï Makine, vient d'échapper à une mort par asphyxie quand il pense cela. Et cela l'accable, qu'après être retourné à la vie, il ait été saisi par une très bête frénésie de vivre, au lieu d'être poussé vers des sommets de sagesse.

 

Les parents du narrateur ont disparu dans les camps. A sa sortie de l'orphelinat, il a suivi un stage de géodésie en Extrême-Orient, à Nikolaïevsk, puis il a été le seul à être envoyé à Tougour, située au bord d'un golfe débouchant sur une modeste mer intérieure qu'un petit archipel [celui des Chantars] séparait de la mer d'Okhotsk.

 

Une fois installé, il s'avère qu'à Tougour, on l'oublie. Alors il se met à explorer les environs. Un jour, parmi les passagers qui descendent d'un hélicoptère, il repère un voyageur qui attendait de pouvoir s'en aller sans être vu. Intrigué, il le suit dans la taïga, l'univers où, depuis son enfance, il se sent chez lui. Le voyageur, c'est Pavel.

 

Pavel a vu dès le départ qu'il le suivait, l'a piégé et engagé la conversation avec lui. Après que le narrateur lui a raconté sa vie, Pavel commence le récit de la sienne, du temps de Staline. Il a lui aussi perdu ses parents, à l'âge de sept ans, sans qu'il sache avec certitude pourquoi le barrage qui les emporta a explosé. 

 

Sous les débris de l'endroit où ses parents se sont noyés, il trouve une poupée de chiffon: la vue de cette loque de tissu  me donna la sensation de l'extrême fragilité de mon propre corps. Le pantin s'incrusta en moi - réplique d'ange gardien qui allait me conseiller désormais la prudence, le compromis, la résignation.

 

L'infidélité de sa compagne, Svéta, la simulation d'une Troisième Guerre mondiale alors qu'il est soldat, le fait d'avoir échappé à la mort par asphyxie dans un abri inadapté et, surtout, l'évasion d'un criminel armé et prêt à tuer, lors d'un transfert, vont bouleverser sa vie: il fait partie de la mission destinée à récupérer l'évadé.

 

Le commandant Boutov est chargé de l'opération. Il a quatre hommes sous ses ordres: le capitaine Louskass, représentant le contre-espionnage militaire, le carriériste sous-lieutenant Ratinsky, Mark Vassine, indispensable pour dompter le molosse Almaz, et Pavel Gartsev, parfait bouc émissaire en cas d'échec.

 

Le roman est le récit d'une longue traque de trois semaines à travers la taïga, le long de la rivière Amgoun. Ce récit dramatique et enlevé réserve bien des surprises aux poursuivants et, particulièrement, à Pavel, qui, en définitive, saura ne plus écouter son pantin de chiffon et prendre le chemin d'une autre vie.

 

Mark Vassine lui en avait parlé de cette autre vie: le début ressemblait à une marche sur les traces d'une femme inconnue... L'épilogue, quarante ans après, est le retour du narrateur sur les traces de Pavel, dont il a gardé un souvenir ébloui, car cet homme, au terme de l'aventure, était devenu tout autre lui-même:

 

Il n'y avait plus, en moi, aucune envie de vengeance, aucune haine et même pas la tentation orgueilleuse de pardonner.

 

Francis Richard

 

L'archipel d'une autre vie, Andreï Makine, 288 pages  Seuil

Partager cet article

Repost0
17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 22:45
Jambon dodu, d'Olivier Sillig

Le calembour, bon ou mauvais, est la lie de l'esprit.

 

Olivier Sillig écrit ceci dans le dernier chapitre de son roman Jambon dodu, qui en est l'épilogue. Même s'il a bon goût, le lecteur ne sera pas forcément d'accord avec une telle assertion et en laissera la pleine et entière paternité à son auteur, saisi sans doute par un excès de modestie.

 

Car Olivier Sillig excelle dans le calembour et son roman policier en est truffé de la première à la dernière page: si le lecteur n'a pas lu d'autres livres de l'auteur, il peut même se demander à bon droit s'il est capable d'écrire quoi que ce soit sans y avoir recours. Qu'il soit rassuré, il peut... et même très bien.

 

Quoi qu'il en soit le calembour est dans ce polar l'ingrédient indispensable à sa truculence. Cette tuerie qu'est cette lecture commence dès le titre et se poursuit tout du long avec les patronymes donnés aux personnages et les nombreuses intertextualités, qui sont autant de mots de passe pour ceux qui savent.

 

Pour ceux qui ne savent pas, à la fin de l'ouvrage, l'auteur remercie nommément celles et ceux qui y ont participé de manière innocente et purement littéraire. Le lecteur attentif pourra constater quelques oublis involontaires dans ces remerciements: Corneille, Hergé, Claude Loursais, Sartre ou Térence...

 

Jean, dit Jambon, et Eve Dodu ont été retrouvés la gorge tranchée dans une tranchée, rue des Abattoirs. Adèle Hache, une pute, est retrouvée décapitée peu après. Et c'est le commissaire Confit, Valentin de son prénom, qui est chargé de résoudre ces deux boucheries où il appert que les découpes sont liées.

 

Confit peut compter sur les inspecteurs Rognon, Braisé et Lévi, les brigadiers Desglion et De Théâtre, le légiste Livingstone, la secrétaire Raymonde, dite Zézette, pour l'aider à mener à bien cette enquête et découvrir par qui, pourquoi et dans quelles circonstances ces crimes ont été commis dans un quartier de viande.

 

Mais, pour cela, il devra surtout comprendre pourquoi un étrange sandwich, emballé dans du papier gris, lui a été remis par un gamin en culottes courtes alors qu'il buvait son crème à la terrasse d'un café en y trempant son pain: Entre deux grosses tranches de jambon cuit bien gras, une liasse de billets de cent.

 

L'enquête prend d'étranges détours avant d'être résolue: un conte sur les oiseaux d'Ispahan, le timbre du Ministère de l'Intérieur et sa devise latine (De omni re scibili et quibusdam aliis), l'infiltration de l'indic Ferdinand Dupont, l'interrogatoire d'un Polonais, l'attente interminable dans un bar à putes, et les rêves.

 

L'affaire se termine par un dernier quiproquo. Autant les précédents, dans les dialogues entre policiers, donnaient un côté assez farce à l'histoire, autant celui-ci, surgissant du passé, lui apporte une note finale tragique. Alors, pour ne pas rester sur une triste impression, faisons juste une courte citation, pour la route:

 

Dis-moi où tu vas, je choisirai qui je tue.

 

Francis Richard

 

Jambon dodu, Olivier Sillig, 304 pages  Hélice Hélas

 

Livres précédents:

 

Jiminy Cricket, L'Âge d'Homme (2015)

Le poids des corps, L'Âge d'Homme (2014)

La nuit de la musique, Encre Fraîche (2013)

Skoda, Buchet-Chastel (2011)

Partager cet article

Repost0
15 décembre 2016 4 15 /12 /décembre /2016 20:30
Eloge de l'érection, de Barbara Polla et Dimitris Dimitriadis

L'érection est comprise ici comme une manifestation première du désir, de la joie et de la fertilité; comme un événement sacré; comme une conquête et une fierté, y compris d'un pays tout entier.

 

Ainsi s'expriment Barbara Polla, Paul Ardenne et Maria Efstathiadi, dans le texte introductif de l'ouvrage collectif, où est fait l'Eloge de l'érection, dans tous ses états, un éloge qui, à ma connaissance, est sans précédent en littérature.

 

Barbara Polla est à l'initiative de cette publication, qui rend hommage à Dimitris Dimitriadis et qui reprend l'ensemble des textes des interventions faites à Athènes, le 22 novembre 2013, lors d'une conférence sur le thème: Je bande comme un pays.

 

En 1978, Dimitris Dimitriadis avait publié un livre, Je meurs comme un pays, dans lequel les femmes n'avaient plus d'enfants, les hommes ne voulaient plus se battre, le pays faisait son involution et la langue elle-même se mourait.

 

La conférence était en somme l'inversion du paradigme de la mort que la société impose à l'homme, qu'avait décrite Dimitris Dimitriadis; elle était défense du miracle du phallus capable de fusionner la mort et l'amour, Thanatos et Éros (Vincent Cespedes).

 

L'organe sexuel masculin passe en effet par deux états: l'érection et la flaccidité (et inversement), c'est-à-dire du désir à la petite mort - de la vie à la mort (Barbara Polla): L'érection est un aboutissement momentané et réussi du désir (Maria Efstathiadi).

 

Mais l'érection est de loin pas seulement manifestation visible de l'organe masculin: Accessoirement l'Homo erectus est celui qui bande; mais il est d'abord celui qui bande son esprit, sa volonté, voire ses muscles, écrit avec justesse Barbara Polla.

 

Et les auteurs font son éloge dans tous ses autres états, que sont la politique, l'architecture, la mythologie, la philosophie, la psychologie, l'art, la poésie. Elli Paxinou résume cette ubiquité: L'érection? Une nécessité. La vie n'a pas d'autre choix.

 

Pour Barbara Polla, associer phallus et joie est essentiel: non seulement les Japonais le fêtent (elle fait allusion, je pense, à la joyeuse fête annuelle de la fertilité qui a lieu chaque printemps à Kawasaki), mais c'est également le cas de nombre de sociétés primitives.

 

Sur l'île sacrée de Délos, vingtenaire, à proximité du temple de Dionysos, j'ai ainsi pu voir deux phallus sculptés, juchés sur de hauts piliers carrés: Le phallus pour les Grecs anciens était sublime et identifiait la joie et la continuité de vivre. (Maro Michalakakos)

 

Pour Dimitris Dimitriadis, l'érection est le contraire de la dépression. L'érection est un état intérieur général où l'on se trouve en position debout. Pour Rodolphe S. Imhoof, érection est synonyme d'action, de toute action sauf du renoncement, sauf de la mort.

 

Rodolphe S. Imhoof fait le lien avec l'art: L'art fait bouger la société, qui se met en question, en érection, et oblige les politiques à réagir. Cette induction d'un mouvement perpétuel s'applique particulièrement à la Grèce d'hier et d'aujourd'hui.

 

Cet élan vital se retrouve, pour Paul Ardenne, dans l'art architectural de grande hauteur, avec la volonté de durer: Sauf chez les dieux, le sexe en érection est une figure éphémère et transitoire. Les bâtiments ithyphalliques, eux, affichent une érection durable, au physique comme symboliquement.

 

Ce recueil de textes, qui, de par son titre, pourrait être considéré comme provocateur, donne en fait matière à de nombreuses réflexions sur la culture de mort qui caractérise aujourd'hui notre monde et qui a inspiré au poète Dimitris Dimitriadis son poème épique.

 

Dans un entretien, avec Maria Efstathiadi, il fait le constat qu'un pays meurt quand il est renfermé dans ses frontières...Ce qui plaît à Vincent Cespedes: J'aime cette analogie qui a été faite avec un pays qui meurt lorsque ses frontières deviennent prison: le symbolisme même du phallus est de transformer les murs de la prison en frontière du passage.

 

Le fait est que, comme le dit Denys Zacharopoulos, quand on ne peut ni entrer dans le pays ni en sortir, alors c'est une prison, et non pas un pays. Le mur de Berlin empêchait ainsi de sortir, celui récemment érigé entre la Grèce et la Turquie, dans la région de l'Evros, empêche d'entrer...

 

Au poème Je meurs comme un pays, Barbara Polla répond par un autre tout aussi épique, plein de sève: Je bande comme un pays. Elle y réhabilite en quelque sorte le désir, sans lequel il n'est pas de vie, car l'absence de désir, c'est la mort.

 

L'ouvrage se termine d'ailleurs par un autre poème de Dimitris Dimitriadis, traduit du grec, où le désir est tragédie, Lycaon, apologie du désir, et où il semble, pendant un temps, vaincu par la mort, mais finit par mettre en mouvement le survivant:

 

J'avance

Je ne sais pas

cela me mènera

 

Je ne sais pas

 

Voilà

ce que je veux

 

Ne

pas

savoir

 

Francis Richard

 

Eloge de l'érection, sous la direction de Barbara Polla, suivi de Lycaon, apologie du désir, de Dimitris Dimitriadis, 160 pages, La Muette

Partager cet article

Repost0
13 décembre 2016 2 13 /12 /décembre /2016 23:45
Country, d'Antoine Jaccoud

En peinture, les images de Country seraient des scènes de genre, c'est-à-dire des scènes de la vie quotidienne, tout ce qu'il y a d'ordinaire, où des personnes typiques de l'époque sont figées sur la toile par l'artiste et sont comme des instantanés que ce dernier aurait capturés et transmis à destination des voyeurs.

 

En littérature, les mots de Country forment des histoires courtes sur le monde actuel, c'est-à-dire des histoires où des gens tout simples, mais représentatifs du temps, évoluent sous l'oeil aiguisé d'Antoine Jaccoud qui les croque jusqu'à la caricature, tout en laissant souvent au lecteur le soin d'imaginer ce qu'il ne lui dit pas.

 

Plusieurs des histoires ainsi recueillies ont un titre anglo-saxon. Sans le dire directement - il est plus subtil que ça -, l'auteur, à travers elles, s'en prend à la culture américaine, qu'il ne semble par porter dans son coeur. Le lecteur peut désapprouver, ou estimer qu'il exagère, mais, cette exagération devrait au moins le faire sourire, sinon rire.

 

Dans les cinq monologues country, les personnages, amateurs du genre, en ont le comportement grégaire, avec le sentiment d'être des rebelles, parce qu'ils montent harley, conduisent dodge, se sentent cow-boy ou anglicisent leurs noms, mais ils déchantent dès qu'ils traînent aux States leurs bottes en peau de serpent...

 

L'auteur envisage de recourir au crowdfunding pour ses funérailles. D'aucuns bénéficient de voyages low-cost, tandis que d'autres payent très cher leur passage. L'apprentissage du self-check-out dans les magasins a de quoi faire perdre son self-control. Les ongleries deviennent des nail bars. Les DJ prennent leur retraite à 30 ans.

 

L'auteur emploie la dérision pour déconstruire les idées reçues, le bonheur suisse qui n'est pas universellement partagé, le véganisme qui débilite les animaux, le racisme ordinaire sur fond de bonne conscience médicale, l'éducation de naguère, le pessimisme fondé sur des causes imaginaires, la démocratie directe et ses limites.

 

L'auteur éprouve de la tendresse lucide pour la famille de son chien à qui il rend visite, pour les angoissés du succès, pour ceux qui se manquent parce que s'est dressée la barrière des langues, pour le type du sex-shop qui perd la boule, pour un couple de voisins qui vieillissent mal ensemble, pour une femme qui se trouve moche.

 

Dans Country, Antoine Jaccoud est l'observateur aiguisé des moeurs contemporaines helvétiques qu'il dépeint avec une grande précision et sans fard, se mettant si bien à la place des personnages qu'il a choisis d'évoquer qu'il en adopte le vocabulaire et le phrasé familiers, voire populaires, et les rend encore plus vrais que nature.

 

Francis Richard

 

Country, Antoine Jaccoud, 112 pages, éditions d'autre part 

Partager cet article

Repost0
12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 23:30
Les solitudes profondes, de Romain Debluë

Mainte fleur épanche à regret

Son parfum doux comme un secret

Dans les solitudes profondes.

Charles Baudelaire

 

Telle est l'épigraphe du roman Les solitudes profondes de Romain Debluë. Ces trois vers constituent le deuxième tercet d'un sonnet qui figure dans le recueil Spleen et idéal des Fleurs du Mal. Ces vers sont particulièrement bien choisis pour introduire et, en quelque sorte, résumer le propos du livre.

 

Ainsi n'est-il pas fortuit que l'héroïne du roman se prénomme Florine, fleur parmi les fleurs, née, explique son créateur, dans les ultimes années d'un siècle qui se pensait capable de fossoyer Dieu à la force dérisoire des bras concordants de la multitude des passagers du temps.

 

Les parents de Florine sont bien de cette fin de siècle en ces termes décrite:

- son père, Pollicène Descalyces, était de ceux qui, croyant tout savoir, ne croyaient en rien d'autre;

- sa mère, Jeanne Clémence Descalyces, née Nécens, appartenait à cette étrange race de chrétiennes à hélice qui, confondant sans complexe ni angoisse les brumes humides de leurs chimères subjectives avec les nitescentes nuées de la Vérité, n'étaient pas loin de considérer l'Évangile comme un aimable manuel de savoir-vivre dont on pouvait entourer en jaune les préceptes les plus sympathiques; et s'empresser d'ignorer tout le reste.

 

Dans ces conditions rien ne prédisposait Florine à avoir une vie intérieure, d'autant que la catéchèse qu'elle avait suivie dès l'âge de trois ans lui avait été dispensée par une rosière de fête foraine qui possédait à peu près autant de science théologique et de charisme qu'une gargouille de Notre-Dame.

 

Il fallut que la grande musique s'insinue dans son existence, avec patience, discrétion, mais aussi régularité et obstination, pour qu'elle puisse accéder un jour à la vie spirituelle. Et ce fut par la grâce de la Messe en si de Jean-Sébastien Bach, entendue dans une église surchauffée, un samedi soir d'octobre humide, à l'âge de douze ans:

 

Bien que n'entendant pas un traître mot de latin, elle ne put s'empêcher de suivre, tout au long du Credo, les étapes d'une profession de foi qu'elle n'avait fait qu'effleurer du bout de l'âme et qui soudain lui apparaissait dans la radieuse luminescence d'une inexplicable évidence.

 

Dès lors l'auteur raconte l'épanouissement de cette belle âme, au contact de son amie, Huguette Duverney, en tous points dissemblable à elle - il n'y a pas plus matérialiste que celle-ci, ce qui la désole -, mais en compagnie de laquelle elle peut avoir des conversations qui ne sont pas le lot ordinaire des filles de leur âge.

 

Cette amitié rare ne va cependant pas sans disputes, suivies de réconciliations. Amitié se poursuivant, Huguette se propose de faire l'éducation de Florine, plus spécifiquement l'éducation dont elle estimait Florine privée par un père insignifiant et une mère bégueule. Mais son influence va être mise en concurrence avec celle du Père Lucien Fereau.

 

Le Père Fereau est le nouveau curé de la paroisse de Florine. Ce prêtre spectral, lors de leur premier face-à-face, lui [a] inspiré un irréfragable sentiment d'horreur. Puis elle a fini par se dire que ce prêtre n'était peut-être que l'intimidante figure de l'autorité intellectuelle qu'elle cherchait depuis de longues années déjà, tout en craignant de la rencontrer.

 

Le livre est dès lors le récit de la lutte de ces deux influences sur l'esprit de Florine. Sous celle d'Huguette, Florine s'éveillera à la sensualité, sous celle de l'abbé Fereau, à la vie mystique. Et l'auteur convoque le lecteur à leurs débats à fleurets, qui ne sont pas toujours mouchetés et qui conduisent l'héroïne à de grands moments de solitude existentielle.

 

La langue de Romain Debluë est soutenue; le vocabulaire, qu'il emploie, est enrichi de mots rares et précieux, oubliés ou tombés en désuétude; ses phrases sont souvent très amples et très construites; les idées qu'il agite demandent au lecteur de ne pas relâcher son attention; les propos ou les pensées qu'ils prêtent sont parfois féroces:

 

De quelque talent sans doute en matière d'évangélique caquetage à destination d'un public en couche-culottes, cette oblongue radasse n'était jamais parvenue à faire résonner à ses oreilles la moindre parcelle d'intelligence, voire la moindre preuve d'une quelconque activité neuronale, modérée certes mais cependant existante.

 

Un régal pour amateurs exigeants...

 

Francis Richard

 

Les solitudes profondes, Romain Debluë, 276 pages Editions de l'Aire

Partager cet article

Repost0
11 décembre 2016 7 11 /12 /décembre /2016 15:45
Croix de bois, croix de fer, de Thomas Sandoz

Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

 

Tout le monde connaît l'expression, son sens, qui est promesse de ne pas mentir, si personne ne sait quelle en est l'étymologie. Le titre du roman, Croix de bois, croix de fer, de Thomas Sandoz, qui en reprend le début, est explicite: le narrateur fait la promesse au lecteur que ce qu'il raconte est vrai.

 

Deux frères ne s'aimaient pas d'amour tendre. L'aîné a toujours traité son cadet de bon à rien. Il s'est toujours donné le beau rôle et a toujours donné les comportements de son frère en exemple de ce qu'il ne faut pas faire. Mais, bien souvent, ceux qui disent aux autres ce qu'ils doivent faire ne le font pas eux-mêmes...

 

L'aîné (de quatre ans) du narrateur a fait le récit de sa vie dans un livre. Mais celui-ci ne peut laisser prendre pour argent comptant ce qu'y dit son bon garçon de frère: Pouvait-on croire ce qu'il avait écrit dans son autobiographie, un ramassis d'exagérations et de poncifs qui nous avait à jamais éloigné l'un de l'autre?

 

Le narrateur, après la mort précoce de son frère, est appelé à témoigner de ce qu'il sait de lui, lors d'un colloque intitulé L'impératif missionnaire. Ce colloque se tient, pendant un week-end, dans un hôtel d'altitude, situé dans l'Oberland bernois, le Rotary Spa Resort. Il compte profiter de l'occasion pour rétablir une certaine vérité.

 

Son frère était devenu missionnaire en Afrique, suivant en quelque sorte l'exemple de leurs parents, qui s'y étaient rendu en 1966 et y avaient travaillé pour une mission protestante, avant de retourner en Suisse quelque temps, semble-t-il, avant la naissance du narrateur en septembre 1971.

 

Le roman est à la fois le récit de la vie du narrateur et de son frère, de celle de ses parents, de ses oncles et tantes, le récit de ses relations difficiles avec son frère, et le récit du déroulement du colloque où ne sont acceptés que des propos hagiographiques sur le prétendu martyr disparu, ce qui ne peut qu'indisposer le frère survivant. 

 

Toutes ses tentatives de prise de parole sont empêchées. Sa propre intervention est indéfiniment repoussée. Il faut croire qu'on attend tout autre chose de cet hybride façonné par le creuset familial: un agnostique pétri de valeurs protestantes. La culpabilité et le sens du devoir, sans l'espérance ni la justification. 

 

Il faudra attendre la fin du colloque pour que le lecteur et le narrateur  sachent de quoi il retourne. En attendant, le portrait de plus en plus précis que ce dernier dresse de son frère, à partir de ses réminiscences, est celui de quelqu'un qui recherche la pureté de l'Église, sous les apparences d'un profil agréable.

 

Le plus terrible est que les soi-disant purs, qui ne le sont pas toujours, et qui sont souvent dangereux, arrivent à discréditer tout ce que peuvent dire ceux qui ne prétendent pas l'être. Alors, dans ces cas-là, à quoi bon tenter de rétablir une certaine vérité? C'est partie perdue d'avance. N'est-il pas vain de s'y livrer?

 

Francis Richard

 

Croix de bois, croix de fer, Thomas Sandoz, 336 pages Grasset

Partager cet article

Repost0
5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 22:00
Le valet de coeur, de Jean-Marie Reber

Tout bien réfléchi, prétendre que Sigismond Lebel ne lui rappelait rien aurait été inexact. Il s'en souvenait vaguement, mais pas plus que bien d'autres camarades de classe qui s'étaient évanouis dans la nature, et dont il avait perdu la trace, ignorant, pour la plupart, ce qu'il était advenu d'eux, et même s'ils étaient encore en vie.

 

Sigismond Lebel, Le valet de coeur, qui donne son titre au nouvel épisode des aventures du commissaire Fernand Dubois, la créature de Jean-Marie Reber, se prétend camarade de classe dudit commissaire et débarque un beau jour chez lui sans crier gare. Ce n'est évidemment pas en souvenir du bon vieux temps, mais parce qu'il a un problème.

 

Par des tours de magie, Sigismond a fait la conquête de Grégoire et Francine, les jumeaux de Giselle et Fernand Dubois. C'était une manière de s'introduire et de rester dans la place en attendant Dubois. Hormis son talent de prestidigitateur, Sigismond a celui de conteur de sa vie, mais il est bien difficile de démêler le vrai du faux dans tout ce qu'il raconte.

 

Bien qu'il ait la cinquantaine passée et qu'il ne soit pas un adonis, Sigismond est toujours un bourreau des coeurs et, même s'il en rajoute sur ses frasques, son existence est assurément tumultueuse. Marié six fois, père d'un nombre indéfini d'enfants, il a traîné ses guêtres à Panama, à San Francisco, à Prague et en Pologne, avant d'échouer en Suisse.

 

Le problème de Sigismond, ce grand buveur devant l'éternel, est qu'il s'est fait mettre à la porte de Mathilde, une libraire en livres anciens, qui l'entretient. Elle n'a pas du tout apprécié d'avoir été ridiculisée chez des amis. Sigismond y a passé un coup de fil plus qu'érotique à sa petite, Sonia, depuis la chambre du bébé, sans repérer l'interphone espion...

 

Le problème de Fernand est que Sigismond lui demande d'intervenir auprès de Mathilde pour qu'elle le reprenne, et qu'il s'incruste chez lui. Sigismond toutefois se fait mettre à la porte des Dubois, après avoir été surpris dans leur salon, en pleins ébats avec Sonia, par Giselle et les enfants. Ne sachant plus où aller, il trouve refuge dans la mansarde de la petite.

 

Le lendemain Sigismond appelle Fernand pour lui annoncer qu'il est chez Sonia et qu'elle est morte. Avec l'inspecteur Minder, Dubois se rend chez ladite Sonia. Ils ont bien fait de venir, car ils découvrent une jeune fille inanimée, qui [peut] avoir entre seize et dix-huit ans vêtue d'un seul court peignoir dont la ceinture [est] défaite: elle est bien morte...

 

Commence alors une enquête compliquée que le commissaire Dubois se doit de confier à l'inspecteur Minder, tout en éprouvant le besoin de mettre son grain de sel. Ce n'est que petit à petit que les morceaux du puzzle finissent par s'emboîter et que la vérité qui n'est pas toute simple sort de son puits, comme si Sigismond ne pouvait être mêlé qu'à une histoire complexe.

 

Indépendamment de l'intrigue rondement menée, ce qui fait l'intérêt de ce nouvel opus - c'était déjà le cas des précédents -, c'est l'art avec lequel l'auteur peint les moeurs de personnages très divers en les rendant familiers au lecteur. En fait c'est l'atmosphère de tout un petit monde, qu'il lui restitue, avec moult détails, qui sonnent juste, comme s'il y était.

 

Francis Richard

 

Le valet de coeur, Jean-Marie Reber, 304 pages Nouvelles Éditions

 

Enquêtes précédentes de l'inspecteur Dubois chez le même éditeur:

 

Le parfum de Clara (2015)

Les meurtres de la Saint-Valentin (2015)

Rira bien qui rira le dernier (2016)

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages

Liens