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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 23:00
Les lueurs, de Matthieu Mégevand

"L'anamnèse (du grec, "évocation du passé") est le récit des antécédents."

 

Ainsi commence l'épigraphe de Lueurs, le récit que vient de publier Matthieu Mégevand. Elle se poursuit par les sens dérivés, à partir de cette étymologie, que lui donnent la médecine, la psychologie, la liturgie et l'ésotérisme. Le lecteur est prévenu. L'auteur se livre avec ce livre à une anamnèse, qui s'avère vitale.

 

Cette entreprise d'évocation du passé répond pour lui à une nécessité qu'il ne s'explique pas complètement et pour laquelle il éprouve un sentiment partagé. Il sait seulement qu'il est fasciné par ce qui touche à la mémoire depuis qu'il est "en âge d'avoir conscience que le temps passe et disparaît".

 

Dix ans plus tôt, Matthieu Mégevand a été atteint par une maladie qui sème l'effroi rien qu'au prononcé de son nom et à l'évocation de ses pinces qui mordent. Elle se dissimule derrière le nom d'une spécialité médicale, inconnue de ceux qui n'y ont pas été confrontés, d'une manière ou d'une autre, l'oncologie.

 

Matthieu a alors vingt-et-un ans. Il ne se doute pas que ses maux d'estomac, ses maux de ventre, ses nausées, son manque d'appétit et de sommeil, ses sudations nocturnes, son épuisement, sa perte de poids ne sont pas les symptômes d'une hygiène de vie mauvaise, mais d'un mal qui le ronge.

 

Certes il fume de la marijuana de mauvaise qualité et nombre de cigarettes, boit de l'alcool en excès, mais cela n'explique pas pour autant ce qui lui arrive. Parti avec des copains en vacances sur les routes du midi, il va rentrer plus tôt que prévu, consulter malgré qu'il en ait, et finir alors par apprendre ce qu'il a.

 

Dix ans plus tard, il fait appel à sa mémoire pour reconstituer les longs mois qu'il a vécus, moins d'une année, pendant lesquels son corps et son esprit ont passé par de terribles affres, avant non pas d'être guéris mais d'obtenir ce qui s'appelle une rémission, cet abandon provisoire d'une guerre où la vie est en jeu.

 

Pour cette anamnèse, l'auteur n'a recours qu'à sa mémoire et à un cahier noir dans lequel, surtout au début, il a consigné quelques notes un peu minces. Il se refuse à obtenir le concours de ceux qui ont vécu alors dans son entourage pour rétablir les faits. Est-ce d'ailleurs les faits dans leur sécheresse qui l'intéressent?

 

"Ce qui m'intéresse, c'est ce que la mémoire a conservé et comment, un peu par ma volonté, un peu à mon insu, elle s'est amusée à remettre en ordre - ou en désordre - ces jours sombres; à former ou déformer, à recomposer le tableau, à agencer de manière nouvelle et unique cet ensemble touffu et distant."

 

La mémoire, qu'il a tout de même très précise la plupart du temps, occulte cependant des faits en principe importants et en retient d'autres qui ne le sont pas. Ce qui lui fait dire, à un moment donné, que "la mémoire est une jument folle que rien ne peut dompter". A laquelle il laisse donc la bride sur le cou.

 

De temps en temps, c'est à son imagination du pire auquel il a échappé qu'il laisse libre cours. Dans ces cas-là, bien qu'il soit le protagoniste de ces épisodes imaginés et hallucinés, il s'adresse à lui-même en employant des "tu" disparates. Comme pour bien les distinguer des faits bien réels racontés à la première personne.

 

Les mots ne suffisent pour autant pas à raconter tout ce qui lui est arrivé pendant cette période décisive, à dire vraiment tout ce qu'il a ressenti et tout ce qu'ils ont vécu, lui et les siens, pendant ces mois où l'on ignore de quel côté la balance du sort va pencher. Car, hors des mots, il existe tout un monde qu'il est impossible de jamais reconstituer.

 

Pendant ce noir récit, souvent très clinique - c'est le cas de dire -, parfois imaginé donc, jamais dépourvu d'intérêt, des lueurs brillent. Certes ces lueurs ne suffisent pas à décider de l'obscur pourquoi des choses - pur hasard ou destinée -, mais elles donnent à l'existence sa touche poétique, qui est bienvenue pour la supporter.    

 

Francis Richard 

 

Les lueurs, Matthieu Mégevand, 192 pages, L'Âge d'Homme

 

Vernissage : vendredi 18 mars 2016 de 17h30 à 19h00 à Payot Rive gauche (rue de la Confédération 7 à Genève)

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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 22:30
Impasse khmère, d'Olivia Gerig

Avril 1975 aura été un mois funeste pour l'humanité. Le 17, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh et en évacuent la population. Le 30, Saïgon tombe aux mains de l'Armée populaire du Nord Vietnam. Dans un cas comme dans l'autre, un régime totalitaire communiste s'installe dans la région avec la bénédiction d'humanistes patentés.

 

Au Cambodge la victoire des Khmers rouges, de l'Angkar, est le prélude à un génocide d'une ampleur phénoménale. Au Vietnam du Sud la victoire des Nord-Vietnamiens est le prélude à une diaspora d'une ampleur tout aussi phénoménale. Ces deux victoires, applaudies par nombre d'idiots utiles, feront des victimes innombrables.

 

Julia quitte son mari et la prison dorée où leur amour infécond est mort. Au même moment, elle quitte "un travail intéressant de porte-parole d'une institution bancaire de la place financière genevoise". Peu de temps après, elle travaille pour "une agence de consultants en communication" qui offre ses services à des organisations internationales et à des ONG.

 

Un peu plus tard, début 2013, Julia quitte la Suisse pour se rendre à des milliers de kilomètres, au Cambodge. La supérieure de l'agence lui a proposé d'aller là-bas enquêter sur la menace réelle que représentent les mines antipersonnel et les armes à sous-munitions. Il s'agit d'aider les ONG chargées du déminage à obtenir le concours du gouvernement pour leur éradication.

 

En dépit de toutes les réflexions qu'elle a entendues autour d'elle, Julia écrit, trouvant son salut dans la fuite: "Cependant, j'étais convaincue que partir était la meilleure solution pour tout recommencer, pour certes mourir un peu plus, mais aussi revivre... J'étais pleine d'espoir. Une petite mort pour pouvoir mieux revivre." Elle n'a donc pas hésité et bouclé ses valises.

 

La famille Sok vit dans une petite maison au coeur de Phnom Penh. En 1975, elle est composée de la mère, Bopha, du père, Chamroeun, de deux garçons, Chhay qui a 20 ans et Chan qui en a 15, et de deux filles, Chantah qui a 6 ans et Chea qui en a 2. En avril, cette famille éclate: les parents et leurs deux filles sont enlevés de Phnom Penh par les Khmers rouges et finissent dans des camps.

 

Les deux fils ne sont pas là lors de cet enlèvement. Chan est idéaliste. Il rêve "d'un Cambodge plus digne de son histoire prestigieuse". Il s'est affilié politiquement aux Khmers rouges sans que ses parents ne le sachent et fait partie des bourreaux. Chhay, parti se promener, sur les conseils d'un vieillard qu'il rencontre, ne rentre pas chez lui et, la mort dans l'âme, cherche à gagner le Vietnam.

 

Quelque quarante ans plus tard, hasard ou nécessité, les routes de membres de la famille Sok et de Julia se croisent dans un pays qui n'est toujours pas sorti de l'Impasse khmère. Car, à un régime totalitaire et sanguinaire, a succédé un gouvernement soi-disant démocratique, en réalité répressif et corrompu, poussant à la consommation touristique pour récolter des devises indispensables.

 

Dans le roman d'Olivia Gerig, il est question de rencontres improbables et d'amour retrouvé dans la fuite, mais aussi de karma, de cycles de réincarnations, de l'entremonde où errent les âmes perdues qu'aucun corps grossier ne souhaite accueillir, et qui ne peuvent par conséquent ni se réincarner, ni atteindre le nirvana, à moins que des membres de leur famille ne les libèrent par leurs prières...

 

Francis Richard

 

Impasse khmère, Olivia Gerig, 216 pages, Éditions Encre Fraîche 

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'ogre du Salève (décembre 2014)

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5 mars 2016 6 05 /03 /mars /2016 23:30
Ciao connard, de Florian Eglin

L'arme de l'écrivain figure en première de couverture du livre. C'est un stylo-plume, "décoré de chrysanthèmes et de paulownias", décor appliqué "sur une couche de laque naturelle, l'urishi" et d'"une Kirin", la Chimère nipponne. Car ce stylo-plume est un Namiki, "une marque japonaise d'illustre renom fondée au début du XXe siècle, rien que ça".

 

Le stylo-plume est le symbole du pouvoir de l'écrivain. Dans Ciao connard, cette arme est retournée contre lui par un connard justement, chez lui, dans sa propre bibliothèque où les trois livres qu'il a commis jusque-là sont le seul ornement et sont "devenus pléthore" sur les rayons, comme pour le narguer dans sa mauvaise posture.

 

Ceux qui ont lu la trilogie de Solal Aronowicz de Florian Eglin ne seront pas surpris que le connard se serve de la plume de ce stylo, qui en est toute ensanglantée, comme d'un outil aiguisé pour accomplir un travail très particulier, celui d'éviscérer le narrateur et de lui faire des ablations d'organes. Ce dernier souffre, bien entendu, mais il ne meurt pas. Et pour cause.

 

En effet, le connard maintient en vie son patient, qu'il a préalablement solidement attaché, grâce à une perfusion contenant du NaCl à 0,9%, des stimulants variés, tels que de l'opium, et du sang O négatif, le rhésus des donneurs universels, le seul qui soit compatible avec tous les autres groupes sanguins. 

 

Le lecteur comprend très vite que les deux épigraphes placées en début de volume ne s'y trouvent pas par hasard. L'une est tirée d'une bédé intitulée L'ultime défi de Sherlok Holmes, où il est question du Dr Moriarty, l'autre de L'étrange cas du Dr Jeckyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson.

 

Le connard de ce "conte qui décompte" est en effet un joyeux mélange de Dr Moriarty, l'ennemi juré de Holmes, et de Mr Hyde, la créature du Dr Jeckyll. Il prend un plaisir indéniable à découper le narrateur et à en déguster les meilleurs morceaux, après les avoir préparés longuement pour les déguster.

 

Fin gourmet, le connard sait ce que cuisiner et assaisonner veulent dire. Pour mitonner ses plats, il trouve d'ailleurs son inspiration à la meilleure source qui soit en la matière, La cuisine d'Hannibal, pour le meilleur et pour le pire du nouveau bien-manger contemporain ou pour une relecture du Larousse gastronomique.

 

Le connard, qui plus est, est amateur de vins (du Chianti pour accompagner les rognons sauce Madère et du Montrachet pour les huîtres); de whisky (du Talisker, un cask strenght, le préféré de Stevenson), qu'il boit sec ("Les glaçons, c'est pour les fienteux qui ont peur de connaître le véritable goût des choses.") et de havanes (des Roméo et Juliette, plus précisément des Churchill).

 

Le connard est élégant. Il porte un costume sur mesure; aux pieds des mocassins Andy de chez Berlutti; à ses chemises, des boutons de manchette Paul Smith. Pour opérer librement et proprement, il fait l'abandon de sa veste et de ses boutons de manchette: il ne manquerait plus qu'il se salisse à l'ouvrage. Il dispose d'un large assortiment de pochettes pour essuyer et s'essuyer...

 

Le connard enfin est un fin connaisseur de l'anatomie humaine, de ce qui fait mal et de ce qui fait peur. Il a le geste ferme et chirurgical. Âmes sensibles s'abstenir. Encore que. Le narrateur souffre peut-être, il a peut-être la pétoche, mais cela ne l'empêche pas de décrire par le menu tout ce que le connard lui fait subir, avec force détails, et de lui donner la réplique...

 

Pendant son calvaire, le narrateur note à plusieurs reprises: "Et, au loin, et ailleurs, je crus entendre comme un cri d'une puissance sans pareille. Un cri de douleur et d'attente qui transperçait les dimensions. Un cri primal." Ces notations répétées ne se comprendront qu'au moment du dénouement de ce conte singulier.

 

Dans les contes qui décomptent, ou pas, il y a toujours un dénouement. En l'occurrence, il y est évidemment question de ce qui advient du connard et de son supplicié. Ils se sépareront, c'est chose sûre. Ils se diront "Ciao". Le titre l'indique. Mais le connard s'avérera-t-il le "grand méchant loup des Grimm, bon karma, ou celui de Perrault, mauvais karma"?

 

Comme dit Lao Tseu, "Le but n'est pas seulement le but, mais le chemin qui y conduit." Et le chemin qu'emprunte le conte est semé de situations complètement improbables, de locutions toutes faites, souvent contre-employées à dessein. Tout ça a la vertu d'en dédramatiser la cruauté formelle et de le rendre jouissif, et révélateur de fantasmes inhérents à tout dédoublement de la personnalité...

 

Francis Richard

 

Ciao connard, Florian Eglin, 144 pages, La Grande Ourse

 

La trilogie des aventures de Solal Aronowick, parue à La Baconnière:

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (2013)

Une résistance à toute épreuve... Faut-il s'en réjouir pour autant ? (2014)

Holocauste (2015)

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3 mars 2016 4 03 /03 /mars /2016 23:00
En plein vol, d'Anne Pitteloud

Parfois, dans les titres des livres, se révèle une signification involontaire, mais qui l'éclaire, comme un lapsus. Par exemple, quand il s'agit d'un recueil de nouvelles, l'éditeur, ou l'auteur, ou les deux, tombés d'accord, choisissent souvent d'adopter celui d'une des nouvelles. En plein vol est ainsi le titre de la dernière des huit nouvelles écrites par Anne Pitteloud.

 

Dans le cas présent, ce titre convient bien à l'ensemble. Peut-être l'auteur en sera-t-elle la première surprise. Si, en effet, l'expression en plein vol est employée le plus souvent pour évoquer un événement qui se passe pendant le déplacement d'un avion (une explosion par exemple), elle peut l'être dans une tout autre acception.

 

La séance se passe dans le cabinet d'un hypnotiseur. Iris tente l'expérience de l'hypnose "pour se débarrasser d'un sévère manque de confiance" en elle-même. Or l'hypnose est un état curieux, puisque sa conscience d'hypnotisée ne disparaît pas complètement, mais lui procure la sensation douce d'un envol. Or, en plein vol de ce genre, il peut se passer bien choses, immaîtrisables.

 

Dans Trou noir, la narratrice vient de perdre sa grand-mère. Elle s'interroge sur cette parente dont elle connaît peu de choses, mais qui porte presque son prénom. En effet l'une s'appelle Eve, l'autre Eva. Et, au début de ce récit, elle imagine ce que penseraient ses proches à son avis de décès, tandis que son âme libérée, comme celle de son aïeule, flotterait encore dans le coin et entendrait tout en plein vol. 

 

C'est l'été. La narratrice passe ses Vacances au soleil avec Mateo. Mateo aimerait vivre dans son village. Elle "rêve de la maison avec lui", mais elle aurait "peur de tout quitter pour le suivre". Car c'est une femme active, qui a besoin de bouger, alors que lui se complaît dans l'inaction ou dans la fumée de ses joints, parti qu'il est alors en plein vol, sans rêves.

 

Emilie se retrouve dehors après s'être disputée violemment avec l'homme qui partage sa vie. Appuyée contre l'écorce d'un arbre protecteur, elle se sent menacée par un chien invisible. Elle se trouve pétrifiée en plein vol d'échappée, vulnérable. Petite, elle a subi l'attaque d'un berger allemand. Depuis, elle fait souvent des cauchemars où des Chiens la menacent.

 

Elle se promène régulièrement au bord du Fleuve, jusqu'à la jonction avec l'Arve. C'est au retour d'une telle promenade qu'elle prétend avoir trouvé son compagnon, gisant dans la cuisine, sa vie saisie en plein vol, pour une raison inconnue. Cette mort, en tout cas, rappelle à cette artiste que le contact avec la matière lui manque.

 

Elle et Cédric s'éloignent de plus en plus. Ils n'ont pas fait l'amour depuis des mois. Elle a "déposé son dossier pour être partenaire associé à l'étude" dans laquelle elle travaille. Tout soudain, en plein vol vers cet épanouissement professionnel chez Borel & Associés, un dessin sur sa peau, apparaît. D'abord petit, il n'arrête pas de grandir jusqu'à la recouvrir tout entière. Elle ne sait pas encore que c'est L'appel.

 

Lily a accepté de garder le bébé de sa soeur Julie, pendant que celle-ci sort avec son compagnon Raphaël. En principe il ne devrait pas y avoir de problème pendant leur Nocturne. C'est seulement "au cas où". Lily en profitera pour relire la pièce qu'elle est en train d'écrire. Mais c'est sans compter avec les vagissements du gamin qui l'interrompent en plein vol.

 

Tour à tour, s'expriment les pensées de quatre personnages, Sara, Dan, Nathalie et Mario, qui se rencontrent dans une guesthouse en bord de mer, à Gokarna, en Inde. On ne peut pas dire que ces pensées soient spécialement amènes à l'égard des uns ou des autres. Cette fois ce sont les cris de l'un d'entre eux qui cessent net, "comme un oiseau tiré en plein vol".

 

Dans chacune des nouvelles d'Anne Pitteloud, qui ont leur part de mystère, il y a donc la possibilité d'employer l'expression en plein vol. C'est leur point commun. Le seul? Non, car, si chacune d'elles a sa couleur, du rose jusqu'au noir, si les contextes sont bien différents, elles ont aussi en commun ce qui permet de reconnaître un auteur: leur petite musique. Ce qu'on appelle un style...

 

Francis Richard 

 

En plein vol, Anne Pitteloud, 148 pages, éditions d'autre part

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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 22:15
Monsieur et Madame Rivaz, de Catherine Lovey

Faire le bonheur des gens contre leur gré. Savoir ce qui est bon pour eux et qu'ils ignorent. Le règlement, c'est le règlement. Voilà ce que de beaux esprits promeuvent ouvertement aujourd'hui. Il y a dans ces manières de faire beaucoup de présomption, de condescendance et d'autoritarisme...

 

Monsieur et Madame Rivaz, Juste et Hermine, ont deux enfants, un fils imbu de sa personne, Jonas, avocat fiscaliste, et une fille, Léonore, qui, au contraire, pourrait très bien devenir moniale orthodoxe. Leurs parents sont tous deux octogénaires. Ils ont vécu mais sont toujours alertes et savent ce qu'ils veulent.

 

La narratrice remplace au pied levé Laeticia Lang, une amie affligée d'un terrible mal de dos, comme accompagnatrice de voyageurs, âgés pour la plupart. Il s'agit pour elle, inexpérimentée en la matière, d'effectuer avec eux une croisière de deux semaines en Méditerranée, sous la responsabilité d'Alexis Berg.

 

Monsieur et Madame Rivaz sont inscrits à cette croisière de la compagnie DreamWaterWorld, DWW, croisière qui leur a été offerte (par pitié) par leurs enfants. Mais le vieux couple ne veut pas la faire et vient trouver la narratrice sur le quai de la gare pour le lui annoncer de vive voix, plutôt que de téléphoner.

 

Si Monsieur et Madame Rivaz ne veulent pas faire cette croisière, ce n'est pas qu'ils soient malades ni rien du tout. Ils veulent tout simplement faire autre chose (par exemple, aller au cinéma voir des films en lesquels leur région est mal desservie), mais ne veulent surtout pas que leurs enfants le sachent, pour ne pas les décevoir.

 

Le manager des opérations, Alexis Berg, essaie bien de les convaincre, d'autant que c'est leur fils qui a entièrement payé leur voyage, qui plus est en cabine de luxe avec baignoire, mais c'est peine perdue. Et ce qui devait arriver, arrive. Quand il finit par l'apprendre, le fils Rivaz demande à être remboursé.

 

Pour que DWW ne doive pas rembourser le prix de la croisière à Rivaz fils et pour que la prime saisonnière d'Alexis Berg (avec qui elle a couché par désoeuvrement) ne soit pas amputée de ce montant important pour lui, la narratrice accepte de se rendre chez les Rivaz pour contrecarrer la requête de leur avocat de fils.

 

C'est lors de cette visite qu'elle fait vraiment connaissance avec ce couple dont le caractère bien trempé n'est pas en contradiction avec une grande bonté, foncière. Aussi signent-ils bien volontiers un papier dans lequel ils reconnaissent leur entière responsabilité dans le refus de participer à la croisière.

 

L'histoire de ce roman est celle des rapports d'amitié qu'entretient dès lors la narratrice avec Monsieur et Madame Rivaz, et de la vie personnelle de la narratrice, qui émaille son récit de considérations sur l'époque, qui sont pour le moins anticonformistes et qui n'en sont que plus réjouissantes.

 

Ainsi le fils Rivaz envoie-t-il une lettre menaçante à la narratrice, dans laquelle il lui recommande de cesser d'entretenir le désir irréaliste de ses parents d'effectuer un voyage en Roumanie sous peine d'intervention de sa part. Il l'accuse, ce qui est pure calomnie, de profiter de ses parents à des fins commerciales.

 

La narratrice lui fait une réponse cinglante, dans laquelle elle dit son fait à cet odieux personnage et met les choses au point: "Vos parents ne souhaitent pas faire de croisière organisée. Ils préfèrent partir dans un pays rugueux, avec un sac léger, et voir ce qu'il adviendra. Ils entendent surtout échapper à tout ce qui a été aménagé pour ceux qui paient."

 

Ainsi Hermine Rivaz prépare-t-elle des plats pour les habitants de son village, qui en sont tout à fait satisfaits et qui s'en félicitent tous les jours. Seulement Hermine n'est pas cuisinière diplômée et sa cuisine ne respecte pas les normes sanitaires édictées par les services sociaux de la commune.

 

En fait ces fonctionnaires sont jaloux de son succès mérité. Pour eux, il est inadmissible qu'Hermine Rivaz concurrence l'Etat. Alors pour ne pas attirer l'attention des services sociaux, les habitants continuent à leur commander des plateaux-repas immangeables qui nourrissent les poules d'Hermine, tandis qu'elle continue à leur cuisiner de bons petits plats...

 

Si "le bon sens est la chose au monde la mieux partagée", selon Descartes, il n'en est pas toujours fait usage, comme s'il s'agissait de l'épargner. Aussi le lecteur ne peut-il que comprendre pourquoi, avec les considérations qui l'illustrent, Catherine Lovey a mis en exergue de son livre cette épigraphe tirée de L'homme sans qualités de Robert Musil:

 

"Or, on peut affirmer que le monde lui-même, en dépit de la masse d'esprit qu'il contient, se trouve dans un état de ce genre, analogue à l'imbécillité; il est même impossible de ne pas le voir lorsqu'on essaie de se faire une vue d'ensemble des événements qui s'y déroulent."

 

Francis Richard

 

Monsieur et Madame Rivaz, Catherine Lovey, 320 pages, Zoé (à paraître en mars)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Un roman russe et drôle (2010)

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22 février 2016 1 22 /02 /février /2016 22:30
Le nom du père, de Sébastien Meier

Après avoir tourné la dernière page des Ombres du métis, le lecteur pouvait penser que l'affaire était close et que, circulez, il n'y avait plus rien à lire. S'il le pensait, il se trompait lourdement. Il aurait dû se méfier, parce que la fin de ce polar de Sébastien Meier posait des questions ouvertes et qu'un polar peut en cacher un autre...

 

Cet autre polar vient de sortir. C'est Le nom du père. Et le père en question, Alphonse Bréguet, avocat célèbre de Lausanne, est le paternel de l'ex-inspecteur Paul Bréguet, protagoniste des Ombres. Paul aurait voulu au moins égaler Alphonse, sinon le dépasser. Dans sa tombe, Alphonse, mort pendant sa détention, continue cependant de le narguer.

 

Avril 2013. Paul vient de passer plus de deux ans en prison, pour lésions corporelles simples sur la personne de sa seconde femme, Elizabeth. Il aurait pu être condamné à davantage d'années d'emprisonnement si seulement on avait pu prouver que c'était lui le meurtrier de Jacques-Edouard Crosier, avocat comme son père et protégé de ce dernier.

 

En janvier 2013 Paul a été autorisé à assister aux obsèques de son père. Il a fait alors la connaissance de Beat Flückiger, qui n'est autre que l'oncle de Jacques-Edouard. Ce vieillard le retrouvera à sa sortie de prison. Il lui demandera de lui rendre un service, en échange de son silence, car il détient la preuve vidéo qu'il a assassiné son neveu.

 

Paul était tombé amoureux de Romain Baptiste, le métis. Quand il avait appris que Jacques-Edouard avait engagé Romain le magnifique dans un réseau de prostitution et qu'il avait profité du jeune homme, les choses avaient dérapé. Surtout après que Romain, entièrement dévêtu, avait mis fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête juste devant lui.

 

Après la sortie de prison de Paul, Flückiger le retrouve, réfugié dans la modeste maison acquise par Alphonse, située en forêt, dans le canton du Jura, à une quinzaine de kilomètres de St-Ursanne. Le service qu'il lui demande est de découvrir qui est l'Aristo, le créateur du réseau de prostitution dans lequel baignaient Jacques-Edouard et Romain.

 

Quel intérêt peut-il y avoir à savoir qui est l'Aristo? Flückiger le soupçonne de détenir, confiés à lui par Jacques-Edouard, des documents sensibles sur BFHG, une entreprise de négoce international, créée par le père de Beat et dont le père de Jacques-Edouard détenait 30%. Leur divulgation pourrait être fatale aux réputations de la multinationale et de la Suisse.

 

Pourquoi s'adresse-t-il à Paul? Il pense qu'il peut réussir là où trois privés ont échoué. Pourquoi le pense-t-il? Le père de Paul, Alphonse, avait partie liée avec Jacques-Edouard et l'Aristo. Etre le fils de son père devrait donc lui faciliter les investigations. Sans compter qu'il peut compter sur l'aide ambiguë du procureur d'arrondissement, Emilie Rossetti.

 

Ce roman, qui se déroule à Lausanne, très reconnaissable, éclaire quelques ombres du précédent. La toile de fond - sexe, blanchiments, fraudes fiscales, spéculations assorties de corruption etc. - lui donne non seulement le cadre d'un simple polar aux multiples rebondissements mais celui d'une peinture d'un monde, dont il suffit de gratter un peu le vernis pour qu'il s'écaille.

 

Francis Richard

 

Le nom du père, Sébastien Meier, 400 pages Zoé 

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Les ombres du métis (2014)

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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 19:30
Nouvelles sans fin, d'Hélène Richard-Favre

"Au rang des écrivains qui l'ont le plus marquée, elle cite en premier lieu Dostoïevski." est-il dit de l'auteur sur la quatrième de couverture. On peut faire un plus mauvais choix d'influence... Quoi qu'il en soit, cette citation n'est pas gratuite. Quand on est ainsi marqué, il en reste des traces, jusque dans ce que l'on exprime, fût-ce via des oeuvres de fiction.

 

Hélène Richard-Favre a l'avantage évident de bien maîtriser le russe et donc de pouvoir lire Fiodor dans le texte. D'autres doivent se contenter de le lire en traduction, qui, comme dit un proverbe italien ("traduttore, traditore"), ne peut qu'être trahison, même si elle est commise par des hommes de qualités, pour publication dans La Pléiade.

 

Les nouvelles Nouvelles d'Hélène Richard-Favre, comme les précédentes, paraissent en édition bilingue français-russe. Si, malheureusement, il est difficile pour celui qui ignore la langue de Fiodor d'en apprécier la version cyrillique, il est heureusement loisible de se plonger dans la française et d'en ressortir tout chose, comme d'un bain trouble et troublant.

 

Ainsi, dans A., par exemple, la narratrice se souvient d'un homme couvert de femmes qui, dans le passé, l'a touchée, c'est-à-dire qui l'a émue, qu'elle a revu à Marseille, pour un match au stade Vélodrome, et qui ne l'a pas touchée, c'est-à-dire qui n'a pas voulu d'elle: "Je suis défaite depuis que je t'ai vu cette nuit en rêve, monter sur moi et ne pas me prendre."

 

Dans Dieu, il s'agit, autre exemple, de la difficulté de croire. Croire ou ne pas croire, telle n'est cependant pas tout à fait la question: "Désespérée, je ne sus plus qui croire ni que croire et pensai que ma seule issue serait de douter de ceux qui doutaient de Lui et de ceux qui Lui étaient demeurés fidèles. Ainsi, retranchée de tous, évoluerais-je à ma guise."

 

Dans Cham, nouvelle très courte, il est question de désespérance, de celle que l'on éprouve quand "on s'acharne sur ce qui vous résiste", comme la séparation d'avec l'être qu'on aime et qui, en fait, n'en a cure: "Que ton départ ait déclenché mon obstination à t'attendre, t'échappe, à toi qui ne cultive pas les liens qui se rompent."

 

Dans La Croix, un homme, amoureux au-delà du raisonnable, détruit son amour, "ne tolérant plus son impuissance à la satisfaire". Il ne la verra pas dans les bras d'un autre. Il gardera son emprise sur elle. Son châtiment, pour ce crime, n'est-il pas plus grand dans le fait de se détester que de se dénoncer? "L'assassin ne meurt-il pas avec sa victime?

 

Les vingt-quatre Nouvelles sans fin, comme le titre l'indique, ne se terminent pas. Elles restent en suspension comme des points qui n'arrivent pas à se réunir pour n'en faire plus qu'un, final, comme la mort seule sait ponctuer l'existence. Elles éveillent des souvenirs pour ceux qui ont quelque expérience de la vie. Elles leur remémorent des souffrances, réelles ou fantasmées.
 

Les Nouvelles sans fin mettent en scène des personnages, qui, comme dans la vraie vie, ont des désirs, assouvis ou non, qui s'aiment ou non, qui se caressent ou se déchirent, qui rêvent ou tombent de leurs nues, qui se quittent ou non. Tous sont humains. Trop humains, diront d'aucuns. Fiodor, s'il pouvait les lire, y retrouverait sans doute sa marque...

 

Francis Richard

 

Nouvelles sans fin, Hélène Richard-Favre, 128 pages, Urss.ru

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Nouvelles de nulle part (2013)

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 23:55
Pérégrinations parmi des peuples invisibles, de Françoise Gardiol

"Peregrinari, ou "voyager à l'étranger". Un verbe latin qui m'avait accrochée avec sa puissance du faire pour m'évader hors de l'école." dit Françoise Gardiol dans les premières pages de Pérégrinations parmi des peuples invisibles.

 

Le fait est qu'elle a beaucoup voyagé à l'étranger au cours de son existence, dans "une petite moitié des Etats des Nations Unies", animée par une curiosité de belle qualité: "J'ai ressenti la curiosité force de vie comme mode d'emploi en usage extraordinaire ou ordinaire, comme vitamine en nourriture existentielle."

 

Voyager lui a permis de se confronter à la réalité, de s'ouvrir au monde, plus particulièrement en ouvrant la porte sur des villageois ou des citadins invisibles: "Quelque lieu de brousse ou de montagne, ou des bidonvilles boutés hors cité que je visite pour des programmes de développement en continent lointain."

 

Françoise Gardiol a appris à la longue à voyager vrai, équipée de ses outils d'ethnologue. Ce qui revient, pour elle, à "annuler l'anecdotique, effacer les fantasmes, supprimer préjugés et stéréotypes", à tolérer les différences, à respecter l'humain, autrement dit à se mettre "en route vers les autres..."

 

Ses voyages l'ont conduite aux quatre points cardinaux, et, à chaque fois, elle a rencontré la pauvreté, qui n'est pas une statistique désincarnée, mais une réalité qui dérange, depuis des lustres, voire des siècles: "Les pauvres restent les oubliés de l'histoire officielle." Alors, elle les sort de l'oubli.

 

Françoise Gardiol a des convictions, qui ne sont pas miennes: "Nos sociétés dites d'abondance concentrent la richesse dans les mains de quelques-uns et en rejettent d'autres dans le manque. Manque de travail, de toit, de droit, de voix. Laissés en chemin par la dynamique néolibérale d'enrichissement."

 

Il n'y a pourtant pas de meilleure lutte contre la pauvreté que la création de richesses... et le terme de néolibéralisme est une arme de dérision dont se servent ceux qui s'opposent aux échanges libres et respectueux entre les hommes; il a été conçu, comme le dit Mario Vargas Llosa, "pour dévaluer sémantiquement la doctrine du libéralisme"...

 

Ces convictions - "Dans l'ombre de la crise économique, les Indignés en 2011", écrit-elle "appellent à une révolte citoyenne contre la dictature du marché et de la consommation." - sont en effet réductrices et caricaturales (la dictature du marché est un magnifique oxymore) et laissent à penser que c'était mieux avant...

 

Ces convictions sont d'ailleurs mises à mal par le récent essor économique de la Chine, qui la laisse pantoise. Car la Chine s'intéresse à l'Afrique. Elle lui fait de gros cadeaux, avec des contre-dons africains en ressources minières et matières premières: "Pour quel jeu? Investisseur ou prédateur?" se demande-t-elle.

 

La Chine, devenue utilitariste, a certes bien compris les mécanismes du marché, mais elle n'en a pas adopté tous les principes philosophiques préalables - liberté, responsabilité et propriété au sens large, à commencer par la propriété de soi -, se privant par là même de tous les fruits, que ces principes observés pourraient produire, qu'ils soient matériels ou moraux.

 

Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que l'auteur fasse l'éloge de Thomas Sankara, le chef révolutionnaire (de 1983 à 1987) du Burkina Faso, "le pays des hommes intègres" (comme il a rebaptisé la Haute-Volta coloniale), ou qu'elle voie d'un bon oeil les révolutions qui "reconfigurent territoires et communautés", même si elles laissent "des traces de sang, des édifices en cendres", parce qu'elles laissent aussi "des étincelles d'espérance".

 

Bien que les convictions de François Gardiol ne soient pas miennes, son livre me touche. Elle continue à être elle-même; en donnant son temps, elle accompagne "les laissés-pour-compte dans le monde à construire un meilleur futur"; elle entre en écriture, autrement qu'auparavant: "Maintenant je plonge en poésie, je m'abandonne aux traces qui travaillent ma mémoire, aux émotions qui marquent mon vécu, aux rêves qui envahissent mon imaginaire."

 

Françoise Gardiol n'oublie pas les témoignages des peuples invisibles. Comment le pourrait-elle, elle qui veut "cultiver la curiosité et le goût des mondes comme un mode de vie, les yeux ouverts sur les dimensions cachées de l'univers", "vibrer aux rencontres improbables si précieuses"? Une urgence pour elle, "une manière de réenchanter la vie en faisant vivre et danser les mots".

 

Francis Richard

 

Pérégrinations parmi des peuples invisibles, Françoise Gardiol, 208 pages, Editions de l'Aire

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 16:55
Confidences, de Max Lobe

Le Cameroun est une ancienne colonie allemande. A l'issue de la Grande Guerre, le pays est divisé en deux zones: la partie occidentale est confiée à la France par la Société des Nations, la partie orientale au Royaume-Uni. A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement, l'UPC (Union des populations du Cameroun), dirigé par Ruben Um Nyobè, revendique l'indépendance du pays et sa réunification:

 

"On ne comprenait pas, nous, comment les gens vont faire leurs guerres entre eux, se tuer entre eux comme les animaux de la brousse là-bas chez eux, et pour finir, c'est à nous ici, dans nos forêts d'en récolter les conséquences."

 

Ainsi s'exprime Mâ Maliga, dans Confidences, le dernier livre de Max Lobe. Lequel a quitté à dix-huit ans le Cameroun pour s'établir en Suisse avec sa famille. Comme on ne lui a jamais vraiment raconté l'histoire de Um Nyobè, il a voulu la connaître en allant voir sur place un témoin direct de l'époque, qui l'a vécue dans sa chair et dans son âme, Mâ Maliga, justement, qui, semble-t-il, est sa grand-mère.

 

Le récit se passe dans les années cinquante du siècle dernier. Mâ Maliga vit dans un village bassa du Cameroun sous tutelle française, le Cameroun des Poulassi, séparé donc depuis 1918 du Cameroun des In'glissi, après la défaite des Jaman. Um Nyobè est considéré dans ce village, Song-Mpeck, comme dans tous les villages alentour, comme le grand-frère Mpodol, qui les représente. 

 

Mâ Maliga explique: "Nous étions très-très nombreux à vouloir que les Poulassi nous donnent notre part de liberté. Est-ce qu'on doit être intellectuel long-long crayon pour demander ça? J'étais convaincue, moi, que le Kundè que nos grands-frères demandaient, allait changer notre vie de tous les jours. Que notre sol et ce qu'il a en bas seraient pour nous."

 

La part de Kundè, de liberté, que Um Nyobè demande, ne sera pas obtenue sans que de nombreux Camerounais périssent, sous les balles de fusils ou sous les coups de machettes. Mâ Maliga verra la vraie-vraie guerre pour la première fois de ses propres yeux quand elle se rendra à Douala New-Bell avec sa tante Ngo Bayiha et qu'elles seront réduites à attendre que l'orage passe, blotties dans un caniveau.

 

Mâ Maliga, quatre-vingts ans, ne dédaigne pas le vin de palme, contenu dans une dame-jeanne. Ce matango, qu'elle boit avec Max, l'aide à se souvenir, lui en donne aussi le courage. Parce que ce qu'elle a à raconter est terrible à entendre. Pendant les guerres "personne n'est gentil avec personne". Et certains hommes, avec la même couleur de peau, ne sont pas les derniers à tirer sur leurs frères et soeurs...

 

Mâ Maliga sera retenue captive pendant deux ans avec une partie des siens dans un camp, tandis qu'une autre partie le sera dans un autre. Um Nyobè ne verra jamais l'indépendance et la réunification de son pays pour lesquels il a lutté en s'exprimant en gros-gros français ou en bassa. Il sera tué deux ans auparavant. Son corps sera coulé dans du béton, de peur sans doute qu'il ne s'échappe de son tombeau.

 

Le livre n'est pas seulement l'histoire de Um Nyobè. A la faveur de son récit Mâ Maliga restitue l'époque, la vie de tous les jours dans ces villages situés au milieu des forêts, dans sa langue imagée; les relations qu'elle entretient alors avec les membres de sa famille et notamment avec son père, qui est du côté des Poulassi, ce qui n'est pas sans conséquences pour elle, surtout le jour de son mariage.

 

Les expressions qu'emploie Mâ Maliga, dite Thérèse (tout le monde a un prénom de chez lui et un nom chrétien...) sont celles d'une autre culture, proche de la nature, authentique. Les longues tresses de cheveux des filles forment des grands arcs et on les appelle papa-sur-mama-mama-sur-papa. Ceux qui vivent en union libre font du viens-on-reste. Quand on arrête de parler d'un sujet qui fâche, on le laisse là par terre...

 

Les événements familiaux obéissent à des codes: "Chez nous ici, lorsqu'un homme apporte une bouteille de whisky aux parents d'une fille en âge de se marier, on comprend tout de suite sa part de message: il vient demander sa main. On appelle ça le Nkoum'Koya, frapper à la porte." La dot est apportée à la femme par le futur mari; elle est d'autant plus importante que celle-ci est une femme de valeur.

 

Pourquoi Max est-il venu ici, au Cameroun, plus particulièrement sur la pierre tombale, située en pleine brousse, de Ruben Um Nyobè, mort assassiné le 13 septembre 1958? Il vient peut-être de chez lui, là-bas, chez les Blancs, comme dit Mâ Maliga, mais il est avant tout l'un des siens. Pourquoi renierait-il ce qu'il est à l'origine, même si l'existence, à Genève, depuis ce point de départ africain, l'a fait devenir autre, un autre qui, en apprenant la vérité, ne peut que surmonter ses craintes?

 

Francis Richard

 

Confidences, Max Lobe, 288 pages, Zoé

 

39 rue de Berne (2013)

La trinité bantoue (2014)

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 20:15
Le musée brûle, de Marie-José Imsand

"Parce que c'était lui, parce que c'était moi.", écrit Michel de Montaigne, dans ses Essais, à propos de son amitié avec Etienne de La Boétie.

 

Marie-José Imsand illustre ce thème éternel de l'amitié, où les âmes se mêlent et se confondent, dans son roman, Le musée brûle (dont le titre ne se comprend qu'à la toute fin). Ce livre est en effet un hymne à l'amitié, celle d'un Suisse, David, et d'un Roumain, Pablo, qui n'ont de prime abord rien en commun.

 

Pablo, le musicien, vient de mourir. Alors, David, le journaliste-photographe, se souvient de leur amitié qui a transformé son existence - à son contact, lui le matérialiste, il a notamment "appris à transformer l'avoir en devoir de partager" -, et il s'adresse à lui, en ces termes amicaux, en son for intérieur:

 

"Tu es mieux que tous les livres que j'ai ouverts parce que tu es un homme. Tu m'as appris à aimer sans admirer. Nous étions égaux. Ni de religion, ni de père, ni de mère, ni de langue, ni d'éducation, ni de pays, ni de coutume, mais peut-être un peu du regard même que les autres posaient sur nous."

 

Il se répète depuis sa disparition, et se récite, des paroles de cet ami, inoubliables et inoubliées, gravées de manière indélébile dans sa mémoire et devenues pour lui, en quelque sorte, de vivants préceptes, qu'il s'efforce de suivre, à sa façon, parce qu'elles donnent une tout autre saveur à l'existence:

 

On ne craint rien quand on aime.

La mort n'existe pas pour ceux qui s'aiment.

Tout ce qui est difficile est bon pour la croissance de l'homme.

Si nous ne savions pas que la vie nous dépasse, comment pourrions-nous être à elle?

La beauté est sans approche.

 

Pablo laisse derrière lui une femme, Iona, et trois fils, dont le petit dernier se prénomme Cyan, comme la couleur primaire. David a une fille, Jaïna, prénom qui, sauf erreur, signifie Dieu est miséricordieux en hébreu. Alors que David est en reportage en Irak, Jaïna et Cyan cohabitent dans l'appartement de David.

 

Après la mort de Pablo, Cyan n'a reçu pour tout héritage que le smoking de son musicien de père. Aussi David prend-il soin de Cyan, venu à Lausanne pour échapper au sort commun des habitants de son pays sous dictature. Cyan a trouvé un emploi de balayeur dans les jardins de la ville et suit des cours aux Beaux-Arts.

 

Jaïna, conquise par l'art actuel, va bientôt quitter Rome, "avec assez de diplômes pour être reconnue par les collectionneurs". David s'en réjouit, même s'il n'apprécie guère les installations qu'elle fait et qui semblent réduire sa sensibilité par leur froideur affligeante. Car, à dire vrai, il les trouve tout simplement immondes.

 

David prend davantage soin de Cyan qu'il n'a pris soin de sa fille, pour laquelle, souvent en reportage, il n'a peut-être pas été le père qu'il aurait fallu. Cela n'empêche pas Jaïna de s'inquiéter pour lui quand elle apprend qu'il se trouve à Bagdad au milieu d'émeutes civiles qui ont éclaté après la commission d'un attentat.

 

Pour maîtriser sa peur et celle des autres, à Bagdad, justement, David leur lit Les Arts et les Dieux du philosophe Alain, qui écrit: "Il faut croire qu'il y a un bien et un mal. Car si je me crois libre, il est bien que je me garde libre, et il est mal que je me rende esclave de préférer les biens extérieurs à la liberté."

 

Dans la rue, David croise des enfants - il y en a dans toutes les guerres. Il met un genou à terre et fait des prises de vue: "Je n'ose dire combien ils sont magnifiques à travers toute cette vitalité qui les anime et semble les transporter à tout moment vers ce qu'ils peuvent lui prendre de meilleur. Ils m'entourent. Leur amusement est réel."

 

Il fait quelques portraits: "Ces jeunes adolescents me regardent dans d'inconscientes supplications. Leurs regards parlent de la folie alentour et du désarroi qui feront d'eux, demain, les mêmes hommes qui s'entre-tuent aujourd'hui. Je touche leurs mains. Nos gestes sont nos mots, un bref instant de survie, peut-être."

 

Après avoir vu les oeuvres de Cyan, Jaïna ne considère plus cet étranger comme un intrus imposé par son père. Après avoir vu les photos de son père, elle est "à la fois étonnée par la beauté de ces gosses et surprise de l'équilibre qu'ils dégagent malgré leur dénuement dans un pays en guerre".

 

Mais elle n'est pas la seule à changer. Son père ne la regarde plus du même oeil. Il lui offre des photos d'enfants d'Irak pour sa prochaine installation. Cyan lui-même change à la faveur de deux événements, qui se produisent l'un ici, l'autre en Roumanie, et qui permettent à ce "magnifique jeune homme" de le rester.

 

"Comment as-tu fait, Pablo?", se demande David au sujet de Cyan.

 

Francis Richard

 

Le musée brûle, Marie-José Imsand, 88 pages BSN Press

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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 23:15
Mémoires imparfaits, de Thierry Béguin

Quand un homme public écrit ses mémoires, la première réaction - si j'ose, en l'occurrence,  employer ce mot, on verra plus loin pourquoi - est de méfiance. Dans un tel livre, l'auteur n'a-t-il pas surtout la volonté de paraître sous son meilleur jour, celui que la postérité est conviée par ses soins à retenir de lui?

 

Quand un homme public qualifie cependant ses mémoires d'imparfaits, il met tout de suite en confiance celui qui s'apprête à le lire. Car l'homme public reconnaît humblement par là-même que personne n'est parfait, à commencer par lui-même; et cela ne peut que rassurer le lecteur, surtout s'il ne supporte plus avec l'âge les plaidoyers pro domo.

 

Dans ses Mémoires imparfaits, Thierry Béguin, ce natif de La Chaux-de-Fonds, emploie cet adjectif parce qu'ils ne sont pas complets: il a puisé dans "une mémoire nécessairement sélective" (il garde pour lui "bonheurs et chagrins intimes") "quelques souvenirs essorés par le temps" qu'il présente sous forme de flashs, c'est-à-dire de courts chapitres écrits dans une langue lumineuse et évocatrice.

 

Avec ces mémoires, Thierry Béguin n'a pas cherché non plus à se justifier mais, simplement, à "restituer son itinéraire intellectuel et politique, balisé par la culture familiale, la culture acquise, les rencontres et les événements". Il a cherché en somme à se connaître lui-même, démarche éminemment socratique et respectable, qu'il partage modestement, et brillamment, avec les autres.

 

Sa culture familiale est diverse: un père enseignant, maurassien, francophile et chauvin; une mère élevée dans le catholicisme; un grand-père paternel employé des Postes, socialiste, autoritaire et sectaire, protestant non pratiquant; une grand-mère paternelle protestante pratiquante; un grand-père maternel photographe, agnostique; et une grand-mère maternelle catholique.

 

Sa culture acquise l'est tout autant: au Gymnase, un professeur de philosophie et de littérature, député popiste au Grand Conseil de la République de Neuchâtel, a l'honnêteté de le noter en fonction de son argumentation et de son style; à l'Institut Catholique de Paris, il étudie l'histoire, la géographie et l'allemand; à l'Uni de Neuchâtel, il fait des études de droit.

 

Au début de son parcours, après avoir fréquenté à Paris la droite contestataire (sans qu'elle emporte sa conviction), il se convertit à Neuchâtel au libéralisme philosophique et politique, tout en demeurant durablement conservateur. En économie il s'accommode d'"un libéralisme encadré, garant imparfait mais incontournable de la prospérité, pourvu qu'il préservât le souci de la justice sociale comme l'exigeait la doctrine sociale de l'Eglise dont [il] était imprégné."

 

Etudiant en droit, il participe avec quelques amis au lancement d'"un journal dont le titre "Réaction" était à lui seul tout un programme". Ce journal, politiquement incorrect, de bonne tenue, pousse toutefois assez loin la provocation, puisque des articles, qu'il n'aurait toutefois pas signés, vont jusqu'à y "mettre en avant la réussite économique de la Grèce des colonels ou de l'Espagne encore franquiste".

 

Bien que la droite dont il se réclame à l'époque se situe "entre la monarchie populaire de Bernanos et le socialisme mystique de Péguy", l'étiquette de "facho" lui est inévitablement collée et il faudra bien des années pour qu'elle se décolle complètement. C'est d'ailleurs pourquoi son adhésion initiale aux Jeunes radicaux fait long feu, sa démission de la rédaction de Réaction ne suffisant pas à le dédiaboliser.

 

Aussi ne reviendra-t-il à la politique qu'après quelques années passées dans la vraie vie où il fait nombre de rencontres humaines. Licencié en droit, il est d'abord avocat stagiaire, puis obtient son brevet d'avocat. Il peut réintégrer le Parti radical. Son droitisme de jeunesse ne l'empêche pas d'être élu Juge d'instruction, puis Procureur général, même si d'aucuns n'hésitent pas à réveiller son passé d'étudiant très à droite lors de ces élections.

 

En 1987, ce sont les événements qui font revenir Thierry Béguin en politique. A la surprise générale - sa candidature ne fait peur à personne et il est censé ne faire que de la figuration - il est élu au Conseil des Etats et siège à Berne pendant douze ans. Sollicité par son parti pour un siège au Conseil d'Etat de la République de Neuchâtel, élu et réélu, il y dirige le Département de l'Instruction publique de 1997 à 2005.

 

Le Thierry Béguin politique est passé maître dans l'art du compromis, ce qui est très helvétique. Quand la question de la place du latin se pose à l'école, il parvient à convaincre ses collègues du Conseil d'Etat d'adopter une voie médiane qui suscite des oppositions de toutes parts: le latin ne sera pas obligatoire pour tout le monde et il ne sera pas non plus abandonné purement et simplement. Sera mise en place une troisième voie: Langues et Cultures de l'Antiquité...

 

Le Thierry Béguin politique ne donne pas dans ce qu'il appelle l'idéologie néo-libérale anglo-saxonne - nobody is perfect, comme dit plus haut: "Imprégné de l'histoire de France, que je considère comme un "bloc" en référence à Clemenceau qui utilisait cette expression pour la Grande Révolution, j'avais intégré dans ma vision de l'Etat, une sensibilité colbertiste, voir jacobine."...

 

Au long d'une vie somme toute bien remplie, la rencontre de Thierry Béguin avec le réel fut "la lente appréhension de la complexité du monde, l'apprentissage de la navigation "dans un océan d'incertitudes à travers des archipels de certitude.", comme dit Edgar Morin."

 

Dans son discours d'adieux au Grand Conseil neuchâtelois, prononcé le 23 mars 2005, qui figure en annexe, il se dit (autant se coller soi-même des étiquettes) conservateur, attaché charnellement à la patrie et à la famille, libéral au sens large, faisant confiance à l'individu, et social, l'Etat devant se soucier de tous tout en restant subsidiaire...

 

Dans un article, paru le 20 octobre 2009 dans L'Express, qui figure également en annexe, Thierry Béguin cite l'intervention d'un ouvrier musulman, monté à la tribune, après un pasteur, un théologien catholique et un représentant de la communauté orthodoxe, lors d'une réunion organisée en décembre 2004 par la Fédération neuchâteloise des entrepreneurs:

 

"Il y a trois âges dans l'histoire de l'humanité, dit-il, celui de la Loi, celui de la Voie et celui de la Perfection. L'âge de la Loi peut se définir ainsi: moi, c'est moi et toi, c'est toi; l'âge de la Voie: moi, c'est toi et toi, c'est moi; l'âge de la Perfection: moi et toi, c'est Lui."

 

Dans quel âge sommes-nous?

 

Francis Richard

 

Mémoires imparfaits, Thierry Béguin, 180 pages, L'Aire

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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 20:30
Le banquier du quai du Mont-Blanc, de Sandrine Warêgne

En 2005, Genève comptait près de 800 entreprises dans le secteur bancaire et près de 21'000 emplois. Aujourd'hui elles ne sont plus que 120, représentant tout de même encore un peu moins de 19'000 emplois. Parmi ces entreprises il y a nombre de banques privées, dont les sept plus importantes sont membres de la mythique ABPS, qui en compte neuf.

 

Les effectifs du secteur bancaire genevois devraient encore diminuer dans un proche avenir. Car la crise des subprimes de 2008 et la remise en cause du secret bancaire en 2009, pour la clientèle non résidente, ou américaine (résidente ou pas), ne laissent pas de produire leurs effets dévastateurs, qui n'ont pas épargné, et n'épargnent pas, les banques privées genevoises.

 

C'est justement dans la Genève des banques privées, confrontées au séisme provoqué par la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, que Sandrine Warêgne situe son roman policier. A l'époque, un crime est en effet commis, quai du Mont-Blanc, dans la très respectable banque privée Sutter & Associés. La victime en est un client russe, Serguei Levitov, ancien diplomate, dont la fortune est colossale.

 

Serguei Levitov a rendez-vous ce vendredi après-midi avec son gestionnaire de fortune, Régis Bernotti, directeur du team Russie de la banque. Serguei a été installé, en attendant d'être reçu, dans un des salons réservés aux visiteurs, le salon Monaco, et l'huissier de la banque lui a apporté un café pour le faire patienter. Mais, ce café contient du cyanure, breuvage au goût d'amande amère, dont l'absorption a sur lui un effet foudroyant.

 

A peu près au même moment, Régis Bernotti reçoit dans un salon adjacent, le salon Dubaï, une dame qui n'a pas rendez-vous mais qui s'est montrée très insistante auprès de l'huissier. Cette dame, Béatrice Steinmann, est en fait la seconde épouse (séparée) de Serguei Levitov, qui, selon elle, doit être totalement ruiné suite à la faillite de Lehman Brothers. Elle est venue demander conseil, sans résultat, secret bancaire oblige.

 

Comme la situation est grave pour la banque, Ariane Steiner, qui se trouvait quelques heures plus tôt à New-York avec son frère Julien, a interrompu ses vacances à la demande de Régis Bernotti. En arrivant au bureau, elle y trouve, sur le départ pour le week-end, Christina Dürig, l'assistante de l'équipe, et Michel Lederer, portfolio manager d'Alexei, le fils de Serguei, dont la fortune est symbolique comparée à celle de son père.

 

De retour de Saint-Pétersbourg, Ivan Goudounov, directeur de la région de l'Europe de l'Est de Sutter & Asssociés, a dans ses bagages une icône de grande valeur. Il se livre effectivement à un trafic d'oeuvres d'art avec Alexei Levitov, lequel a une galerie d'art à Londres, et, par le biais de son compte bancaire, aide sa belle-mère Béatrice, juive de nationalité américaine, à s'évader fiscalement.

 

(La loi fédérale suisse fait encore, du moins pour les résidents, qu'ils soient suisses ou non, la distinction entre la soustraction fiscale, qui relève du droit administratif, et la fraude fiscale, qui relève du droit pénal et se caractérise par l'usage de faux) 

 

Ivan passe à la banque en coup de vent, avant de partir en week-end avec sa maîtresse Christina (Dürig), à l'insu de sa femme. A qui il a dit qu'il ne rentrerait de son voyage d'affaires en Russie que le dimanche soir... Il est filmé par les caméras de surveillance à son entrée dans la banque, mais, si l'on en croit les mêmes caméras, il ne semble pas en être ressorti...

 

Patrick Camino, jeune inspecteur de police, est chargé de l'enquête. Laquelle s'avère difficile même si Régis Bernotti fait rapidement figure de meurtrier idéal, puisqu'il apparaît qu'il a détourné des fonds de Serguei, son plus gros client, et que celui-ci était sur le point de porter plainte contre lui. En bon professionnel il n'écarte pas pour autant de la liste des suspects Ariane, Christina, Béatrice, Michel et Ivan.

 

Sandrine Warêgne rappelle en passant les règles que doivent observer les banquiers suisses en matière de blanchiment et les formulaires d'ouverture de compte KYC (Know your customer) qu'ils se doivent de remplir, ce que sont les produits structurés et les commissions qu'ils rapportent aux banques, les ratios qu'elles utilisent ROA (Return on assets) ou NNM (Net new money), qui sont les clés de leur performance...

 

Les personnages de ce roman sont bien de notre époque et bien du milieu bancaire genevois. Vies privées et vies professionnelles y sont assez étroitement mêlées malgré qu'ils en aient. Elles font diversion pour le lecteur impatient de connaître whodunit. Cette habile diversion lui permet en tout cas de prendre son mal en patience. Car il n'apprendra que dans les trois dernières pages qui a commis le crime, qui a eu l'opportunité de le commettre et pourquoi.

 

Francis Richard

 

Le banquier du quai du Mont-Blanc, Sandrine Warêgne, 256 pages Éditions Mon Village

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 23:00
Allegra, de Philippe Rahmy

"Ni la culture française ni la culture arabe ne sont les miennes. Je ne peux définir mon rapport au monde qu'en termes d'illégitimité."

 

Voilà comment se définit Abel Ifflissen, le héros d'Allegra, le dernier livre de Philippe Rahmy. Il n'est pas le seul à se trouver ainsi entre deux cultures parmi les fils et les filles d'immigrés. Son patronyme pourrait pourtant être scandinave et son prénom, Abel, est celui d'un personnage de la Genèse et du Coran. Un heureux compromis, en quelque sorte.

 

Né en France, Abel, "musulman fragmenté" ne parle pas arabe, la langue de ses parents: "Je ne porte pas le poids de leurs traditions. Je ne connais pas une seule des prières, pas une seule des personnes qu'ils ont laissées derrière eux en venant s'installer en France, ni grands-parents, ni oncles, ni tantes, ni cousins."

 

Ses parents, d'origine algérienne, Bouziane et Sofines, ont une boucherie à Arles, à proximité des halles et des abattoirs de la ville. Ils en sont chassés par un plan d'aménagement, alors qu'il a douze ans, en 1990. La boucherie est partie en fumée à la suite d'une explosion annoncée. Ils s'installent à Nîmes. Leur vie n'est plus comme avant.

 

Abel garde le souvenir de l'obsession du sang qu'avaient ses parents, avant: "Le sang sur les mains, les vêtements, les draps et le sol, le sang qui infiltre la terre derrière la maison, année après année. Tout ce sang versé qu'il faut nettoyer, dit ma mère, versé pour nous faire vivre, répond mon père."

 

Abel garde aussi le souvenir du film Paris brûle-t-il?, qu'il a vu avec son père le jour de l'anniversaire de ses quinze ans, le 5 juillet 1998. Ce film l'a comblé. Il se souvient surtout du moment où "Alain Delon incarnant Chaban-Delmas, a prononcé le nom de Londres avec du feu dans la voix": "A cet instant et pour toujours, Londres est devenue ma ville et l'Angleterre mon pays."

 

Abel monte à Paris. Il fait des études au Centre de mathématiques appliquées de Palaiseau, y passe un doctorat sous la direction de Firouz, professeur invité. C'est ce dernier qui, par la suite, le présente à des gens importants à Londres. Et il est engagé là-bas par la Banque Islamique d'Investissement et de Solidarité, dont l'acronyme en anglais est IBIS.

 

Devenu trader, il fait merveille à la salle des marchés grâce à un algorithme qu'il a développé. Il fait la connaissance de Lizzie. Ils s'aiment. Il arrête de boire. Ils attendent un enfant. Ce sera une enfant. Et elle s'appellera Allegra. Comme le salut échangé, quand ils se croisent, par les habitants de la vallée des Grisons où Liz a été jeune fille au pair.

 

Tout est pour le mieux, semble-t-il, dans son existence. Mais quelque chose se casse. Il est viré de l'IBIS. Son algorithme ne fonctionne plus après le remplacement du système informatique de la banque et il ne trouve pas comment y remédier. On croit qu'il l'a saboté. Il est viré de chez lui par Lizzie, avec laquelle il s'est disputé une fois de plus, depuis le retour de la maternité. Il se remet à boire.

 

En ce mois de juillet 2012, Londres se prépare à l'ouverture des Jeux Olympiques. Et le lecteur suit Abel dans ses déambulations londonniennes, transportant avec lui un carton, logeant au Salaam Hotel, immeuble surpeuplé dont la terrasse est occupée par des réfugiés, se rendant à des studios de Twickenham où il est envoyé par Firouz ou assistant à une réunion de l'AAA, Association des alcooliques anonymes.

 

Peu à peu les morceaux éparpillés du puzzle s'assemblent sous la plume du romancier en verve. Le lecteur apprend ce qui s'est réellement passé, comprend ce qui se passe dans la tête d'Abel, appréhende ce qui se passera, se prépare au pire qui, comme on dit, n'est jamais sûr et peut fort bien se dissoudre dans la banalité des jours. Encore faut-il, pour redevenir soi-même, ne pas être dans le déni de la réalité.

 

Francis Richard

 

Allegra, Philippe Rahmy, 192 pages, La Table Ronde

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Béton armé (2014)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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