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18 mars 2020 3 18 /03 /mars /2020 23:45
Représailles, de Florian Eglin

A 7 ans il avait osé en parler à ses parents. Il avait expliqué qu'il voyait des choses dans sa tête. Des choses qui l'effrayaient.

 

Tom Gonthier est Suisse. Avec sa femme, Adèle, et ses deux filles, April, à peine cinq ans, et Lucie, tout juste un an, il roule en Corse au volant de sa Mercedes GLS rouge métallisé, dans les Agriates.

 

Tom est maître d'école et écrivain. Il a écrit plusieurs romans, une suite d'horreurs, sans doute une manière d'exorciser les choses effrayantes qu'il voit dans sa tête depuis sa petite enfance.

 

Pour lui, écrire est une nécessité vitale. S'il cesse d'écrire, il devient un animal. Il pourrait arrêter de manger, pas d'écrire. Il mène ainsi une vie parallèle, égaré dans [son] monde peuplé de cadavres.

 

Tom est également un adepte des arts martiaux mixtes. Étudiant, il est allé pendant plus d'un an dans un camp à Bangkok. La vie y était simple. S'entraîner, se nourrir, se reposer. Et puis écrire:

 

Son corps se transforma. Son esprit aussi. Sans l'avoir cherchée, Tom se rendit compte qu'il avait mis la main sur la richesse, la vraie. Celle qui ne se dépense pas.

 

Tout son corps de guerrier est tatoué de citations. Dans son cou, sont ainsi reproduites deux courtes lignes tirées de La pierre et le sabre d' Eiji Yoshikawa. Mais, sur son torse, figure Wolverine...

 

Sa Mercedes est prise en chasse par un SUV, équipé d'un gyrophare et d'un pare-buffle. Après que les deux véhicules se sont heurtés et frottés, Tom s'arrête, descend et se trouve face à trois géants.

 

Ces géants (comme dans les légendes où le sort du monde est en jeu) ne sont pas des flics. L'un d'eux fredonne un air de vieil italien d'un compositeur baroque, Stefano Landi, que Tom écoute en voiture...

 

Tom ne sait pas dans quel engrenage infernal, lui et sa petite famille, sont entraînés. Quoi qu'il en soit, le couteau que lui a offert un admirateur (un Vendetta) et sa pugnacité lui seront d'un grand secours.

 

Car, sur cette terre abrupte, où Représailles n'est pas un vain mot, il n'est pas recommandé d'avoir affaire à des membres d'un clan local, quels que soient les méfaits que ces derniers peuvent commettre.

 

Le monde de Florian Eglin n'a rien à envier à celui de Tom Gonthier, hormis peut-être que ses héroïnes, même quand elles sont mères, peuvent se montrer aussi âpres au combat que les hommes.

 

Les corps à corps entre hommes, ou entre homme et femme, sont épiques. Pour ce qui est du caractère, les héroïnes en sont autant que les hommes, parce qu'elles créent la vie, tandis qu'ils la détruisent.

 

Tout cela ne peut finir que par une hécatombe, comme dans les romans de Tom. Le refrain de l'air de vieil italien, qu'il aime écouter en voiture, ne dit pas autre chose, avec ce refrain du bout de la vie:

 

morire bisogna

mourir, il le faut

 

Francis Richard

 

Représailles, Florian Eglin, 384 pages, Éditions La Baconnière (sortie prévue le 20 mars 2020)

 

A La Baconnière :

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (2013)

Une résistance à toute épreuve... Faut-il s'en réjouir pour autant ? (2014)

Holocauste (2015)

Il prononcera ton nom (2019)

 

A La Grande Ourse :

Ciao connard (2016)

 

Chez BSN Press :

En pleine lumière (2019)

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15 mars 2020 7 15 /03 /mars /2020 23:55
Drame à Wally Creek, de Catherine May

Pas facile de faire les premières observations depuis son embarcation. Prioritairement, il doit s'assurer que la victime n'est pas en vie, même si c'est hautement improbable: de longues minutes se sont écoulées depuis qu'il a remarqué le corps.

 

Tout frais émoulu du Dépôt, l'école de formation de la Gendarmerie royale canadienne, Matt Campbell, après un périple en kayak dans une des anses de l'île de Vancouver, sur le retour à Ucluelet où se trouve son poste de police, découvre un corps dans un bras de mer, à hauteur de la pêcherie Stanley.

 

Jusque-là, son travail n'a guère été palpitant. Aussi cela le change-t-il de participer enfin à une enquête criminelle. Car le corps de l'homme, au visage salement amoché, est victime d'un meurtre selon le légiste arrivé sur place. Mais, comme Matt est novice, c'est l'inspectrice Joan Thibault qui dirige l'enquête.

 

Assez vite la victime est identifiée. Il s'agit de Cole Kinnaman, qui travaille à la pêcherie Stanley. Sa veuve, Isabel, n'est décidément pas épargnée par le sort. Deux ans plus tôt, déjà, son fils Stew s'est tué en faisant une chute sur des rochers au bord de la Kennedy River, à Wally Creek, lors d'une partie de pêche.

 

Rob Murray, le meilleur ami de Cole, l'a en effet emmené avec Stew ce jour funeste de septembre 2015. Depuis, le couple Kinnaman se délite: Isabel se laisse aller; Cole devient addict au jeu et à l'alcool; Isabel en veut à Rob; Cole sait qu'il peut toujours compter sur Rob pour lui sauver la mise chez Stanley.

 

Si l'enquête piétine, elle mène à chaque fois au trio Isabel, Cole (qui a des dettes) et Rob (qui a volontiers prêté de l'argent à Cole). Ce qui reste incompréhensible, c'est pourquoi Isabel ou Rob aurait tué Cole. Le binôme formé par Joan et Matt (qui ne reste pas sur un plan strictement professionnel) relève ce défi.

 

Le Drame à Wally Creek est certainement à l'origine de tout ce qui s'en est suivi dans ce thriller: jusqu'à la fin, Catherine May mène allègrement le lecteur en bateau dans les eaux troubles de l'île de Vancouver, où tout se joue, sans doute pour mieux lui faire perdre pied, avant de lui assener sans autre le coup de grâce...

 

Francis Richard

 

Drame à Wally Creek, Catherine May, 334 pages, Plaisir de lire

 

Livres précédents:

Les sacrifiés d'Eyrinques, 456 pages, Xenia (2014)

London Docks, 428 pages, Plaisir de lire (2017)

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12 mars 2020 4 12 /03 /mars /2020 23:00
Trois heures du matin, de Gianrico Carofiglio

Leur recherche les avait amenés à conclure que le meilleur spécialiste de ce "trouble" chez les enfants et les jeunes était un certain professeur Gastaut à Marseille.

 

Le trouble dont souffre Antonio, le narrateur, est une épilepsie idiopathique, autrement dit dont on ne connaît pas la cause. Se rendant compte que le traitement agressif qui lui a été prescrit est inefficace, ses parents prennent la décision de l'emmener voir ce professeur éminent.

 

Antonio a alors quatorze ans. Ses deux parents, bien que divorcés, font le voyage. Après lui avoir fait subir des examens préliminaires, le professeur leur déclare que son épilepsie n'est pas grave et lui prescrit un barbiturique au lieu des quatre médicaments qu'il prenait jusque-là.

 

Rendez-vous est pris trois ans plus tard. Mais, cette fois, sa mère n'est pas disponible - elle devait aller à Florence pour une communication à une conférence internationale. Antonio retourne donc voir le professeur Gastaut avec son père, en juin 1983, juste avant ses dix-huit ans.

 

Ils avaient prévu de ne rester qu'une journée, mais doivent changer leur plan. Car le professeur Gastaut, après leur avoir dit que l'épilepsie d'Antonio est guérie à 80%, veut lui faire passer un test final (un test de provocation) pour s'assurer qu'il peut abandonner la prise du barbiturique.

 

Ce test consiste pour Antonio à ne pas dormir les deux nuits qui suivent et, pour ce faire, de prendre un cachet toutes les huit heures. En cas de crise, improbable, mais pas impossible selon le professeur, cela voudra dire qu'il n'est pas guéri et qu'il doit poursuivre son traitement.

 

Ces deux jours vont permettre au père et au fils de se parler d'homme à homme et de se connaître comme ils n'auraient jamais imaginer pouvoir le faire. Ils vont non seulement se parler, mais faire des choses ensemble et faire également des rencontres décisives pour les deux.

 

Trois heures du matin sera même pour Antonio, après avoir fait vraiment connaissance avec son père, l'occasion de bondir dans une autre situation nouvelle pour lui. C'est ce que Marianne, une de leurs rencontres, appelle balikwas, en tagalog, la langue majoritaire aux Philippines.

 

Antonio et son père ont lu et aimé Francis Scott Fitzgerald. Une citation de lui à laquelle pense souvent son père: Dans la véritable nuit noire de l'âme, il est trois heures du matin, prendra pour Antonio une signification contraire à celle que cette intuition fulgurante inspire en apparence. 

 

Francis Richard

 

Trois heures du matin, Gianrico Carofiglio, 224 pages, Slatkine & Cie (traduit de l'italien par Elsa Damien)

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7 mars 2020 6 07 /03 /mars /2020 13:15
Ne pas laisser le temps à la nuit, de Sonia Molinari

- Nous n'avons pas de nouvelles de Juan, Walaya. Nous avons enfin reçu la liste des intervenants du congrès. Ton mari y était bel et bien attendu, mais il ne s'est jamais présenté.

 

Ce 11 avril 1995, à Hong Kong, Selma, la jeune secrétaire de Juan Saez, est la messagère de sa disparition. Cette annonce faite à Walaya, qui est d'origine thaïe, est une véritable catastrophe pour sa famille.

 

Sa fille Maïko devient junkie, vit dans un squat et disparaît à son tour. Son fils Nao est dès ce jour-là frappé de mutisme et ne peut plus s'exprimer que par le langage des signes ou par la peinture, où il excelle.

 

Quelque cinq ans plus tard, Maïko se réveille dans un hôpital de Bruxelles, que la famille a quitté, quand elle avait treize ans, à la suite de l'engagement de son père par une prestigieuse firme de Hong Kong.

 

Juan Saez est chercheur en biologie moléculaire. Il a dû faire une importante découverte, ce qui expliquerait sa disparition. Est-il mort ou vivant? Telle est la question à laquelle Maïko se doit de répondre.

 

Mais, avant de se lancer sur les traces de son père, il lui faut un peu se reconstruire, c'est-à-dire travailler pour vivre, se former pour avancer, revoir incognito sa mère et son frère pour se retrouver.

 

Après, elle enquête, bien que le traumatisme soit toujours présent, jusque dans sa chair - à son réveil à l'hôpital de Bruxelles, elle a senti dans son dos une boursouflure qui mesurait une dizaine de centimètres...

 

Pour financer ses études, après avoir travaillé dans un bar, elle devient hôtesse de l'air à temps partiel dans une compagnie aérienne belge, ce qui lui permet notamment de se rendre à Hong Kong.

 

Si son père est mort, Maïko ne peut mener son enquête que clandestinement, sous plusieurs identités. Dotée d'un fort caractère, ses formations d'hôtesse de l'air et de biologiste lui seront d'une grande utilité.

 

Maïko, tenace malgré ses fêlures, ne peut que parvenir à la vérité. Pour ne pas sombrer et être elle-même, il lui faudra Ne pas laisser le temps à la nuit et faire toute la lumière, celle de millions de soleils...

 

Francis Richard

 

Ne pas laisser le temps à la nuit, Sonia Molinari, 304 pages, Zoé

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5 mars 2020 4 05 /03 /mars /2020 18:15
Fit, de Lolvé Tillmanns

Je hais l'argent. Avant de claquer la porte du vieux, je ne savais pas ce que c'était, le fric. Je me prenais pour une rebelle, mais je n'étais qu'une gentille petite bourgeoise qu'on étouffait de cuillères en or.

 

C'est l'été 2003, un été caniculaire. Lo, 20 ans, tombe de haut, parce que, dans la vraie vie, il faut s'assumer, si personne n'est plus là pour financer ses études à l'Uni.

 

Lo tient en piètre estime son papa chéri, qu'elle range parmi les salopards, et ne veut pas de son pognon. Elle lui souhaite de s'étouffer dans les seins de sa pouffe...

 

Étudiante en sciences, elle doit préparer ses examens. Comme elle ne peut pas crécher dans la rue, il lui faut payer un loyer pour le clapier à lapins qui [lui] sert de baraque.

 

Elle a peut-être été élevée avec des cuillères en or dans la bouche, mais elle n'a pas sa langue dans sa poche, comme les carabins, sans doute parce qu'elle étudie la bio.

 

Par relation, elle obtient le poste de réceptionniste dans un Fit haut de gamme, debout, discrètement élégante et sexy, de 10 heures du matin à 22 heures, sans pause.

 

Comment refuser ce taf, quand on a un putain de loyer à payer? Lo se coltine alors les clients, celui qui drague, celui qui veut être dragué, celui qui s'entraîne beaucoup trop.

 

Il lui est difficile de voler des instants pour mémoriser son manuel de bio. Ce qui n'arrange rien c'est qu'après le taf, elle sort avec l'un ou l'autre, collègue ou client, prête à mordre.

 

Parmi les clients, il y a Antoine, 1m60, 115kg, une montagne de muscles, un informaticien: Toute sa vie semble minutée. L'entraînement, le régime, le travail, le sommeil.

 

Lo lui demande, puisqu'il ne sort plus et se couche à 22h30 au plus tard:

- C'est pour qui tous ces muscles, alors?

- Personne. Et y en a pas tant que ça.

- Mais... des amis, tu en as?

- Toi, je t'ai toi.

 

Lo s'en souviendra quand elle s'inquiétera de ne plus le voir se pointer à la première heure pendant plusieurs jours de suite...

 

Francis Richard

 

Fit, Lolvé Tillmanns, 72 pages, BSN Press (sortie le 5 mars 2020)

 

Livres précédents aux Éditions Cousu Mouche:

33 rue des grottes (2014)

Rosa (2015)

Les fils (2016)

Un amour parfait (2018)

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2 mars 2020 1 02 /03 /mars /2020 20:50
Les Inconsolés, de Minh Tran Huy

Lise a une conscience aiguë des défauts de Louis et les accepte, quand lui s'aveugle absolument sur elle. C'est la différence entre eux, une différence qui finira par leur coûter cher...

 

C'est l'Autre qui dit ça et qui parle d'eux à la troisième personne, tandis que, parallèlement, Lise raconte à la première sa vie et ses amours tumultueuses avec Louis. Car ni Lise ni Louis ne peuvent s'aimer sans peine. Leurs différences ne sont pas seulement des différences de lucidité à l'égard de l'être aimé.

 

Les parents de Lise et de sa petite soeur Liane sont tous deux issus de familles paysannes sans le sou. Ils se sont connus à Paris en faisant les mêmes études d'ingénieur, mais ils ont grandi à quinze mille kilomètres de distance, elle orpheline en Normandie, lui au Vietnam en guerre. Ils habitent une maison en meulière.

 

Les parents de Louis appartiennent à la haute bourgeoisie. Son grand-père a dirigé une banque privée et son père a fondé une société de capital-investissement. Ils habitent à Paris un hôtel particulier XIXe, où leur fils occupe un duplex indépendant, et ils passent leurs week-ends dans leur propriété normande.

 

Comme le dit l'Autre, avec une pointe de dédain, Lise et Louis n'ont été réunis que par les caprices du hasard et de la méritocratie républicaine qui permet encore parfois, rarement, à la fille d'un immigré et d'une petite paysanne initialement sans le sou de faire ses études sur les mêmes bancs qu'un fils de famille.

 

Cette différence n'est pas rédhibitoire, au début du moins, même si Lise, à qui Louis dit qu'elle est une fille comme il n'y en a pas une sur un million, pense qu'il se raconte des histoires pour justifier ses sentiments pour elle, expliquer en quoi il a raison de l'aimer, alors qu'elle l'aime, elle, sans se raconter d'histoires.

 

Lise ne se sent à l'aise nulle part, hormis dans les livres et dans les films, tandis que, pour Louis et ses semblables, tout fond simplement dans les mains, car il leur suffit d'aspirer à être et obtenir le meilleur, à dominer et à commander, à faire plier [sous eux] un monde qui tient du champ de bataille permanent...

 

Le malentendu, souligné par l'Autre, dont l'identité n'apparaît qu'à la fin, a des conséquences néfastes, si bien que, pour eux deux, s'aimer se réduit à un mauvais sort comme on en trouve dans les contes, contre quoi on ne peut rien jusqu'à ce que l'enchantement ait cessé, ce qui donne un sens au titre nervalien.

 

Francis Richard

 

Les Inconsolés, de Minh Tran Huy, 320 pages, Actes Sud

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29 février 2020 6 29 /02 /février /2020 22:00
Comme des Mohicans, de Philip Taramarcaz

Betuloz lui avait en particulier offert un livre de Fenimore Cooper, Le Dernier des Mohicans. L'ecclésiastique avait reçu cet ouvrage des propres mains de l'écrivain américain, lors de son passage au col en 1832.

 

En ce mois de juillet 1874, Séraphin est novice depuis deux ans à l'hospice du Simplon, mais il n'a pas choisi de l'être. Son père l'a fait pour lui, parce qu'il est le cadet de ses enfants et que c'est donc juste et honorable qu'il entre dans les ordres.

 

Il n'a pas la vocation et n'aime pas les regards graveleux et insistants du chanoine Vernelaid. Une nuit il s'enfuit du monastère, laissant à son triste sort un autre novice, Gabriel, qui lui souhaite bonne chance et lui demande de ne pas l'oublier.

 

Séraphin emporte avec lui, dans son sac, des victuailles, un briquet, un couteau de poche, une veste de toile et, surtout, l'exemplaire du Dernier des Mohicans que lui a offert le chanoine Buteloz, le père maître qui a dépassé les septante ans.

 

Dans la vallée du Rhône, il rencontre Guérin, qui en a assez d'être exploité et battu par son oncle maternel depuis qu'il est gamin, et qui décide de partir, comme Séraphin, sans demander son reste, pour rejoindre sa mère qui travaille à Chandolin.

 

Les deux nouveaux amis, partent ensemble, Comme des Mohicans, qui marcheraient sans bruit dans une forêt profonde... Et connaissent des aventures comme celles racontées par Fenimore Cooper, dont Séraphin lit des passages à Guérin.

 

Même si jamais personne ne maîtrise complètement son destin, les deux amis apprennent, non sans tâtonner, à choisir eux-mêmes la place qu'ils occuperont en cette fin de siècle, où d'aucuns préfèrent perdre l'honneur plutôt que la réputation.

 

Même si leurs places les éloignent l'un de l'autre, ils éprouvent l'un pour l'autre une indéfectible et éternelle amitié. Dans les moments d'abandon ou de doute, Séraphin pourra toujours se souvenir de cette citation d'Épictète, faite par Betuloz:

 

Notre salut et notre perte sont en nous-mêmes.

 

Francis Richard

 

Comme des Mohicans, Philip Taramarcaz, 232 pages, Slatkine

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27 février 2020 4 27 /02 /février /2020 19:55
Nos rendez-vous, d'Éliette Abécassis

Ils restèrent un moment à commenter ce qu'ils aimaient lire, à se demander s'ils connaissaient tel ou tel auteur. Ils trouvèrent leur bonheur et s'offrirent, elle, une édition originale de Belle du Seigneur, et lui, Lettre à un jeune poète de Rilke.

 

Ils ont vingt ans lors de cette première rencontre. Il y en aura quelques autres, si bien qu'ils pourront parler un jour ensemble de Nos rendez-vous, mais ils ne savent pas encore que ce seront autant de rendez-vous manqués et que rien ne se produira naturellement entre eux comme cela aurait dû.

 

Chez elle, Amélie, bien que née en 1968, la libération de la femme [n'a] pas eu lieu. Chez lui, Vincent, bien que né également en 1968, la politesse, la timidité, la même éducation le font douter d'emblée qu'elle puisse s'intéresser à lui et la font considérer comme décidément inabordable.

 

Ce jour-là, ils se parlèrent, longuement, se quittèrent, se laissèrent leur numéro de téléphone. Mais, quand ils se donnèrent rendez-vous, il l'attendit en vain et quand elle vint, après avoir longtemps tergiversé, il était déjà parti, après avoir tenté vainement de la joindre au téléphone.

 

Amélie sait tout de suite qu'elle aime Vincent sans être capable de prendre les devants. Vincent est amoureux d'Amélie sans le savoir. Ils vont se rater à chaque nouvelle rencontre, comme si le destin décidait pour eux, alors qu'il suffirait d'un rien pour qu'il en soit autrement.

 

Amélie et Vincent vivent leur vie parallèlement dans une époque où les moeurs changent, où les familles se composent, se décomposent, se recomposent, ce qu'Éliette Abécassis décrit très bien, et où les nouveaux moyens de communiquer donnent l'illusion de la proximité des sentiments.

 

En géométrie euclidienne, les parallèles ne se rejoignent jamais. Il semble qu'il en soit de même pour les vies d'Amélie et de Vincent. Il faudrait que l'un d'eux fasse le premier pas, puis qu'ils se convainquent, après avoir perdu beaucoup de temps, qu'il est toujours possible d'aimer, de s'aimer...  

 

Francis Richard

 

Nos rendez-vous, Éliette Abécassis, 160 pages, Grasset

 

Livres précédents d'Éliette Abécassis chez Flammarion:

Philothérapie (2016)

L'ombre du Golem (2017)

 

Chez Albin Michel:

Et te voici permise à tout homme (2011)

Le palimpseste d'Archimède (2013)

Alyah (2015)

Le maître du Talmud (2018)

L'envie d'y croire (2019)

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24 février 2020 1 24 /02 /février /2020 23:00
L'obscur, de Philippe Testa

Au moins il n'y a pas de solution de continuité dans la vision que Philippe Testa a du monde. Dans ce roman, comme dans le précédent, il peint en noir l'avenir de l'humanité. L'obscur serait ce qui l'attendrait prochainement, aux sens propre et figuré.

 

Son narrateur, qui est en quelque sorte son porte-parole, entonne un des airs connus de notre temps, mais projeté des années plus tard, en guise de présage. Mais cet air n'est pas si nouveau que ça, si bien qu'à bien des égards il s'agit plutôt d'une scie.

 

Il parle ainsi de surexploitation des êtres et des milieux au profit des Winners et des Happy Few, d'injustice sociale, d'aliénation, d'inégalités. Il incrimine propriété et responsabilité individuelle, et ne voit de salut que dans le collectif, le vrai, pas le fictif.

 

En tout cas, le monde dans lequel il vit emploie couramment des anglicismes, une sorte d'extension du domaine anglo-saxon: il est question de news-break, de days off, de socials, de co-workers, de comments ou de Global Screen, symbole de son uniformité...

 

Quand des black-out surviennent, jusqu'à l'ultime panne électrique, le narrateur en rend responsable l'homme et sa suffisance, l'homme et son adaptabilité, l'homme et son insatisfaction, avec pour résultats la laideur et un retour à la sauvagerie.

 

Une autre lecture du monde est cependant possible. Le narrateur n'est pas loin de la faire sienne quand il dit: Au fond, on veut surtout être guidé et qu'on nous dise quoi penser ou qu'il pointe les Leaders guidés au mieux par la cupidité et leur amour du pouvoir...

 

Quoi qu'il en soit, l'intérêt du roman est surtout de montrer les conséquences funestes qu'aurait la disparition de l'électricité pour les hommes, qui se feraient dévorer par les ténèbres (à  moins bien sûr que les Lumières ne réapparaissent avec leurs solutions...).

 

À la fin, le narrateur fait une découverte: Les livres... je ne sais pas ce que je serais devenu sans eux. Il m'a fallu du temps pour m'habituer à la lecture sur papier, car comme tout le monde, je ne lisais jamais plus de trois ou quatre pages d'affilée, et jamais autrement que sur un écran.

 

Comme quoi, il ne faut jamais désespérer... 

 

Francis Richard

 

L'obscur, Philippe Testa, 208 pages, Hélice Hélas

 

Livre précédent:

Le crépuscule des hommes, L'Âge d'Homme (2014)

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22 février 2020 6 22 /02 /février /2020 18:15
Un toit, de Bernard Utz

Le narrateur de Bernard Utz a perdu sa femme, Célestine, et ne s'en remet pas. Au bout de quelque temps, il quitte son emploi, sur un coup de colère, et de tristesse.

 

Lui et Célestine avaient projeté de s'établir à la campagne et, à cette fin, avaient fait l'acquisition d'un petit terrain, tout près d'une forêt, à quelque distance d'un village.

 

Sur ce terrain, ils avaient décidé de bâtir Un toit. C'est ce projet qu'il veut maintenant mener à bien. Comme il ne dispose pas de gros moyens, il va le construire lui-même.

 

Oh ce ne sera qu'une modeste cabane, mais il pourra imaginer qu'il s'y touve avec Célestine. Il n'emportera avec lui que quelques effets et toute sa bibliothèque à elle.

 

Construire n'est pas une mince affaire et, ce n'est pas comme jadis, on n'est pas libre de construire ce que l'on veut: il y a des normes à respecter, qu'il ne connaît pas...

 

Il construit pourtant. Comme il n'est guère de distraction - il n'a ni téléphone, ni ordinateur - il se met à lire tous les livres lus par sa femme, ce qu'il n'aurait pas fait naguère.

 

Il construit sans se décourager par l'ampleur de la tâche; il lit, une manière d'être avec Célestine, en mettant ses yeux sur les lignes que les siens ont parcourues avant lui.

 

Il tient un journal dans lequel il confie, au fil des jours, les joies et les peines de sa vie solitaire, qui ne laisse pas d'inquiéter ses beaux-parents et sa soeur Rachel venus le voir:

 

Même si j'ai du plaisir à construire la maison, à écrire dans mon carnet ou à lire un bouquin, j'ai presque tout le temps du vague à l'âme: chaque petit bonheur, chaque découverte, j'ai envie de les partager avec Célestine.

 

Il n'aime pas l'expression faire le deuil employée par sa soeur: ce serait oublier Célestine qu'il aimait et cela voudrait surtout dire que leur amour, à eux deux, n'était pas éternel...

 

En construisant, en lisant, en écrivant, il emprunte une autre voie, celle que suggère Philippe Delerm dans un texte tiré de Et vous avez eu beau temps?, mis en épigraphe:

 

Car on est toujours seul face à la mort de ceux qu'on aime. Et s'il y a vraiment deuil, on a le droit aussi de ne jamais le faire.     

 

Francis Richard

 

Un toit, Bernard Utz, 120 pages, Éditions d'Autre Part

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21 février 2020 5 21 /02 /février /2020 20:15
Le livre des jumelles ou le piège du miroir, Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg

Le livre des jumelles ou le piège du miroir est la réédition revue et corrigée du livre qu'ont publié en 2002 deux jumelles, Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg, sous un titre différent ... qui est l'inverse. Pour échapper au piège?

 

A la date du 11 janvier 1990, Denise écrit dans son Journal de travail, reproduit en fin d'ouvrage, ce que celui-ci sera finalement: Il n'y aura pas une seule oeuvre mais deux voix distinctes qui se recouperont ici ou là comme nos vies.

 

Denise est éditée en lettres romaines, Claire en italiques. L'une écrit pourtant penché, l'autre droit. C'est ce qu'on apprend, par lecture attentive, et par dédicace. Au début, elles ne sont jamais seules, et disent plus volontiers nous que je.

 

Denise est la rouge, Claire, la transparente. Denise, qui des deux est le garçon manqué, déguisée en Arturo, aura deux fils, et Claire, déguisée en la fille de camp, deux filles. Comment, si jamais, distinguer en elles le vrai du faux?

 

Vous êtes des vraies?, demande-t-on à Denise qui sait que celles et ceux qui les ont aimées les ont toujours voulu singulières. Coque brisée, précise Claire, et chaque demi-fille entière, unique, bien refermée sur son noyau secret.

 

Pour Denise, leur histoire est métamorphose: elles sont d'abord un vocable Clairêdenise, puis deux, Claire et Denise; enfin, à travers un long va et vient de séparations et de retrouvailles, elles s'associent, reliées par une esperluette: 

 

Claire & Denise.

 

N'aura-t-il pas suffi que Claire, celle-qui-n'écrit-pas, écrive des poèmes qui n'étaient plus que beauté et que leur secret, transfiguré, demeurât à distance, sans accuser sa différence, pour que Denise ne soit plus sa rivale mais son éditrice?

 

Francis Richard

 

Le livre des jumelles ou le piège du miroir, Claire Krähenbühl et Denise Mützenberg, 256 pages, Éditions de l'Aire

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19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 21:45
Le naufragé, de François Colcanap

Le Port, comme je l'appelle, c'était la rue du Port. Elle partait de la mer pour monter vers le haut de la ville, la ville d'en haut, comme on disait au port. A la maison, on disait simplement le pays.

 

Joseph, le narrateur, vit avec ses deux parents dans une petite maison de la rue du Port. C'est-à-dire avec Maman, qui deviendra La Mère quand elle le comptera au nombre des hommes, et Le Père.

 

Cette famille est à elle seule un univers pour lui, comme une île au milieu d'un microcosme composé des commerçants et des pêcheurs de la partie portuaire de cette ville, où le temps semble s'être arrêté.

 

Un jour, à l'exception d'Eugène et de Jules, les pêcheurs se laissent tous convaincre qu'il faut préparer le futur, créer une vraie criée, acquérir de plus gros bateaux, et, pour ce faire, emprunter aux banques.

 

Jules, Le Père, raconte à La Mère ce qu'il a dit: Que ça, j'y connaissais rien et qu'ça m'intéressait pas de m'y intéresser. Or Joseph veut être pêcheur comme Le Père et, à dix-sept ans, le devient avec lui.

 

Les années passent. L'accident, dans lequel périssent Jules et Eugène, change la donne, d'autant que La Mère les suit dans la tombe. Les temps changent aussi, de même que la réglementation, plus contraignante...

 

Joseph, s'il n'est pas un entrepreneur, s'il n'est pas un pêcheur moderne - il est fidèle aux paroles du Père -, a des idées et l'une d'elles va séduire un fabricant à qui il s'est adressé pour la mettre en oeuvre.

 

Cette idée séduit celui-ci tant et si bien qu'ils travaillent ensemble et que, sa femme étant morte en couches et ses deux fils morts à la guerre, Joseph est destiné à lui succéder. Ce qui ne manque pas de se produire.

 

La disparition du patron pourrait changer sa vie, comme le pourraient les projets d'un prétendant à la mairie, un entrepreneur de travaux publics, pour qui le pays ne doit pas rester sur le bas-côté du progrès.

 

Mais nul n'est obligé de suivre ceux qui savent mieux que vous ce qui est bon pour vous, en se servant d'ailleurs copieusement au passage. Vivre, de surcroît libre et digne, c'est en effet tout autre chose:

 

Vivre, c'est être où l'on est, pleinement, être qui on est, sans tricherie.

 

Francis Richard

 

Le naufragé, François Colcanap, 176 pages, Slatkine & Cie

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11 février 2020 2 11 /02 /février /2020 16:30
L'écharpe rouge, de Yves Bonnefoy

En fait dans sa première édition, au Mercure de France, en 2016, année de la mort du poète et essayiste, L'écharpe rouge est suivi d'un autre texte, Deux Scènes et notes conjointes, paru en 2009 aux éditions Galilée.

 

Yves Bonnefoy fait dans le premier récit un travail d'exégèse et d'anamnèse à partir d'un poème dont il a écrit des fragments une cinquantaine d'années plus tôt, en 1964, et qu'il n'a jamais pu, ni voulu terminer.

 

Ce travail est celui de la relation qu'il a eue avec ses parents, dont les vies décidèrent de [son] idée de la poésie: y inscrivant [son] sentiment de la finitude, [sa] conviction que c'est seulement l'expérience du temps vécu qui peut rendre sa vie à la parole.

 

Dans les Notes conjointes à Deux Scènes, il effectue un même travail, cette fois sur son récit. Il est donc cohérent que tous ces textes soient publiés dans le même volume et soient l'occasion pour lui d'une analyse à la lumière du passé.

 

Dans ce volume, en tout cas, Yves Bonnefoy se livre au lecteur et fait montre de la qualité de son écriture et de sa réflexion sur le monde, où, en chacun, rêve et rêve éveillé interagissent, sans qu'on en soit pour autant toujours conscient.

 

S'il excelle dans l'essai, ici sur lui-même, en explorant justement son inconscient, il expose aussi son idée de la poésie inspirée de la vie de ses parents. Pour lui la poésie a l'échange pour vocation; elle est bien plutôt métonymie que métaphore.

 

Ce qui le coupe de son père, c'est que celui-ci est quelqu'un qui ne lit pas et qui ne parle pas beaucoup. Ce qui lui fait dire: Le silence est la ressource de ceux qui reconnaissent, ne serait-ce qu'inconsciemment, de la noblesse au langage.

 

Pour sa part, il a toujours aimé dans les mots l'annonce qu'ils semblent faire d'un plus haut niveau de réalité que la pratique commune. C'est ce qui le rapproche de sa mère, d'un autre milieu que son père et dont celui-ci se sent exclu.

 

La poésie lui permet de se rendre compte que le désir d'être est plus profond en chacun de nous que celui d'avoir, de simplement posséder et de comprendre que l'espérance [...] est au coeur du projet de la poésie dont il retrouve le but:

 

C'est bien [...] d'aller dans la profondeur des mots à la réalité comme elle est, levant ce voile qu'est le concept quand il s'en tient à ses choix, c'est-à-dire à ses simplifications, ses oublis, comme c'est le cas dans l'idéologie ou les rêveries...

 

Alors, ce qu'il dit, dans Autre note conjointe, du Janus que nous sommes tous au fond, ne peut que nous interroger:

 

En nous veille quelqu'un qui détient un certain savoir et qui le médite, se le représentant dans sa propre langue quand l'occasion le permet, souvent un texte, ou une peinture, mais nous sommes aussi celui qui ne veut pas de cette sorte de connaissance et ferme ses yeux dans le texte même, ou l'image...

 

Francis Richard

 

L'écharpe rouge, Yves Bonnefoy, 272 pages, Mercure de France

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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