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18 juin 2017 7 18 /06 /juin /2017 22:55
Les Mandible: Une famille, 2029-2047, de Lionel Shriver

2029. A la tête des États-Unis d'Amérique, le premier président latino, Alvarado, fait face à une chute sans précédent du dollar et à une hausse des taux d'intérêts. Le bancor, la monnaie concurrente, instaurée par des pays membres du FMI, est, selon lui, destinée à remplacer le dollar.

 

Pour contrecarrer cette offensive contre la monnaie nationale (les obligations américaines détenues par des investisseurs étrangers devront désormais être acquittées en bancors), le président Alvarado annonce lors d'une allocution télévisée une série de mesures temporaires, assorties de peines de prison ou d'amendes :

 

- il est interdit aux citoyens américains de détenir des bancors

- il est interdit aux entités américaines d'effectuer des transactions en bancors à l'étranger

- il est interdit de sortir du pays avec plus de cent dollars

- il est interdit aux particuliers (et aux bijoutiers) de détenir de l'or sous quelque forme que ce soit.

 

Le président Alvarado enfin déclare que les États-Unis, compte tenu de la conspiration ourdie contre eux par des puissances étrangères, proclament la réinitialisation de la dette nationale, c'est-à-dire sa dénonciation: dès lors, tous les bons, les billets, les obligations du Trésor sont déclarés nuls et non avenus.

 

En 2024, le pays avait déjà été secoué par L'Âge de pierre, expression contractée en Âge-pierre: c'était un cataclysme provoqué par la paralysie de [son] infrastructure Internet vitale par des puissances étrangères hostiles. On pensait naïvement qu'après une catastrophe pareille le pire était passé...

 

Eliott Mandible a fait fortune dans les moteurs Diesel. Son petit-fils, Douglas, qui a dirigé une fructueuse agence littéraire, en est le tuteur fiduciaire (son ex-femme Mimi n'a pas pu mettre la main dessus). Son fils, Carter, ancien journaliste au New York Times, en sera bientôt le dépositaire.

 

(L'Âge-pierre a donné le coup de grâce aux livres et aux journaux papier...)

 

Douglas a eu deux enfants avec Mimi: Carter et Enola. Il vit maintenant avec Luella, sa seconde épouse, beaucoup plus jeune que la première (vingt-deux ans de moins), mais, cette gracile et élégante intruse, qui plus est afri-méricaine, a été frappée de démence à l'approche de la soixantaine...

 

Carter et sa femme, Jayne, ont eu deux filles, Florence et Avery, et un fils, Jarred:

 

- Florence Darkly travaille dans un centre d'hébergement et vit avec son compagnon, Esteban, guide mexicain, et son fils, Willing, treize ans, dans une maison durement acquise à Brooklyn

- Avery est thérapeute et a épousé Lockwell Stackhouse, professeur d'économie (un technocrate keynésien) à l'université de Georgetown; ils ont une fille, Savannah, et deux fils, Goog et Bing, qui étudient dans les meilleures écoles

- Jarred est le rebelle de la famille, un écolo qui a viré survivaliste...

 

Enola, alias Nollie, est écrivain, soixante-treize ans. Elle s'est installée en Europe à la fin des années 1990. Un seul de ses livres s'est bien vendu (Mieux vaut tard). Sa nièce Florence dit qu'elle osait tout: Insolente, téméraire, vivant toujours des histoires d'amours torrides [...]. C'était une vraie bombe.

 

Les mesures prises en 2029 par le président Alvarado ne seront pas sans effets de ruine (décrite en détail) sur les Mandible: les cartes seront redistribuées dans les années suivantes. Il y aura surtout des perdants et ce ne seront pas ceux qui semblaient avoir les meilleurs atouts au départ qui s'en sortiront le mieux.

 

Au fil de cette saga, Lionel Shriver met dans la bouche de certains des personnages des propos tout simplement inaudibles aujourd'hui par les contemporains, sans doute parce que la pensée unique étatiste les empêche d'ouvrir les oreilles et qu'elle a encore, hélas, de beaux jours devant elle:

 

Dans les cent ans qui ont suivi la création de la Réserve fédérale en 1913, le dollar a perdu 95% de sa valeur - quand l'un des objectifs de la Banque centrale était justement de sauvegarder l'intégrité de la monnaie.  (Douglas à son fils Carter)

 

Tu me prêtes dix dollars. Je photocopie le billet quatre fois, te rends l'une des copies, et j'annonce que nous sommes quittes. C'est ça, monétiser la dette: je ne te dois rien, et tu te retrouves avec un bout de papier qui ne vaut rien. (idem)

 

L'inflation est un impôt. De l'argent pour le gouvernement. Un impôt que les citoyens ne considèrent pas comme un impôt. Pour les hommes politiques, il n'y a rien de mieux. Mais l'inflation n'est pas inévitable. (Willing à sa mère Florence)

 

C'est l'erreur que tout le monde fait en pensant que tout est plus cher. En fait, les prix sont les mêmes. Ils n'augmentent pas; c'est la valeur de la monnaie qui baisse. (idem)

 

On ne peut pas dénoncer une dette par un discours. On doit payer d'une manière ou d'une autre. (idem)

 

Tous les gouvernements volent leurs concitoyens. C'est leur raison d'être. Les rois et compagnie: eux aussi ils volaient leurs peuples. Le président l'a fait d'un coup, cette fois [avec la Dénonciation]. (Willing à son grand-père Douglas)

 

Le récit se termine, après un saut d'une quinzaine d'années, en 2047. Le meilleur des mondes étatiques est établi, c'est-à-dire que les citoyens américains ont accepté volontairement leur servitude, dont la technologie s'est faite le meilleur instrument, mais un État d'Amérique a fait sécession et y règne la liberté qui n'a là-bas rien d'une utopie...

 

Francis Richard

 

Les Mandible: Une famille, 2029-2047, 528 pages Belfond (traduit de l'américain par Laurence Richard)

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12 juin 2017 1 12 /06 /juin /2017 21:55
Le grand peut-être, de François Hüssy

Ce n'était qu'une illusion, peut-être - décidément, je ne cessais de me heurter aux petits peut-être qui peuplaient le grand peut-être, comme Rabelais ou Stendhal appelaient l'après-mort; j'étais peut-être le jouet d'une hallucination protectrice, mais les hommes que je voyais s'avancer vers moi, de l'autre côté de la haute grille de fer forgé, n'avaient rien de sinistre.

 

Cet extrait est tiré du deuxième volume, Le grand peut-être, de la trilogie du Voyage de tous les vertiges, et en explique le titre: le narrateur de François Hüssy raconte à une deuxième personne ce qui lui semble être l'au-delà, qui ressemble à bien des égards à l'au-deçà. Il vient peut-être de quitter ce dernier, mais rien n'est moins sûr, parce qu'il ne se souvient même pas de sa mort et que c'est vertigineux:

 

Dans l'au-deçà, même si elle m'obsédait, j'ai vécu heureusement sans rien savoir de ma mort future; ici, je survis malheureusement sans rien savoir de ma mort passée. En ignorant même à quel point elle est passée. Autrement dit, si j'ai fini d'y passer!

 

A la fin du premier volume, initialement intitulé Dans un reflet rouge sur l'eau noire, il se trouvait en compagnie de Léo et de sa chienne Loulou à l'intérieur d'une petite voiture grenat. Le vieil homme l'enjoignait de les quitter au moment de s'engager dans le monde souterrain situé au-dessous du monstrueux palais qui dominait la grande avenue, comme une montagne. Mais il n'avait pas voulu sauter du véhicule:

 

Dans n'importe quel monde on a besoin d'amis.

 

Au début du deuxième volume, le monde que les passagers du scarabée grenat découvrent est-il l'enfer? Ou n'est-ce que du cinéma? Quoi qu'il en soit, ils sont embarqués dans une aventure troublante où il est bien difficile de démêler le vrai du faux et où ils se posent de grandes questions existentielles: Y-a-t-il une vie après la mort? Est-ce Dieu ou le hasard qui régit l'un et l'autre monde? Si celui-ci existe et n'est pas néant... 

 

Dans ce monde-là tout paraît élastique: les êtres et les choses, l'espace et le temps. Le narrateur y mène une vie de mort débutant, à double nature: à égalité réalité partagée et rêve intime. Le rouge y est la couleur dominante, mais c'est un rouge qu'il n'a jamais vu dans le monde des vivants: le plus beau des rouges rencontrés, depuis le halo rouge d'un bateau de feu perçant le ciel noir d'une nuit de chagrin.

 

Dans ce monde, comme dans l'autre, il demeure incertain. Il est comme un wagonnet sur des montagnes russes intérieures: Je continuais de glisser sans trêve du désespoir à l'espérance et de l'espérance au désespoir, du doute à la foi et de la foi au doute...S'il doute, il lui semble tout de même que l'existence de Dieu peut être la garantie que l'amour est la loi suprême de l'univers, auquel elle donne un sens...

 

Dans ce volume l'aventure continue donc, mélange de réalisme et de surréalisme. La frontière entre les deux mondes supposés, que sont l'au-deçà et l'au-delà, semble ténue. Si bien que le lecteur peut se demander, à l'instar du narrateur, s'il existe une solution de continuité entre les deux. En tout cas, en partageant les tribulations de ce dernier, il pourra s'évader du monde réel pour un monde rêvé, tout en philosophant... 

 

Francis Richard

 

Le grand peut-être, François Hüssy, 160 pages, L'Âge d'Homme

 

Volume précédent (rebaptisé: La porte pourpre des étoiles)

Dans un reflet rouge sur l'eau noire (2012)

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 22:30
Eclats de vie, d'Anne-Lise Rod

Éclats de vie, d'Anne-Lise Rod, est un recueil de quatre nouvelles. Si l'expression qui lui donne son titre n'apparaît que dans un dialogue de la dernière, elle résume bien pourtant ce qui advient aux personnages de toutes: il existe une bombe à retardement dans leur existence qui ne peut que conduire à son éclatement.

 

Dans Le pont de lumière, la mère agonisante de Joseph Kahn demande à son fils d'ouvrir un tiroir de sa table de nuit dans lequel se trouve une adresse, celle du Dr Emma Delacroix, et prononce ces ultimes paroles, énigmatiques, après lesquelles elle se tait pour toujours: Va la voir... j'ai attendu trop longtemps...pardon.

 

Dans Jaillissement de l'ombre, Pierre voit une femme dans la rue, à peine 25 ans, prête à s'effondrer, après avoir jeté quelque chose dans un container. Il l'invite à prendre un café, puis, l'emmène dans son appartement vide - sa femme l'a quitté six mois plus tôt. Pendant qu'elle dort, pris de doute, il va voir ce qu'elle a jeté: un bébé.

 

Dans La lumière éphémère de l'ange, Lia reçoit une confidence de son amie Maude. Dans son cabinet, Djarda lui a révélé être l'enfant d'un criminel et avoir vu son père tuer sa mère à coups de couteau. Elle se demande si elle doit en parler à ses parents adoptifs. Qui, le lendemain, meurent dans un accident, où Djarda est blessée.

 

Dans Les fils où se tissent l'aurore, Camille, en vacances à l'Ile-Rousse, en Corse, s'éloigne un peu trop du rivage. Le vent se lève. Les vagues déferlent. Elle est entraînée au large. Elle se débat dans l'eau. Heureusement le bateau de sauvetage quitte la plage et se dirige vers elle. Elle est secourue. Ses angoisses se rappellent à elle.

 

Dans ces quatre nouvelles, il est question d'ombres et de lumières (jusque dans les titres qui leur sont donnés), d'unions et de séparations, d'amours et de morts, de filiations et d'adoptions, de crimes et de châtiments, de bons et de mauvais tours que joue le destin, de chutes physiques, et morales, et de saluts métaphysiques, et artistiques.


En guise d'épilogue, un gypaète, qui a suivi les quatre récits, se fait leur oiseau de liaison. Recueilli par un humain, Marc, il comprend leur langage; il connaît leur écriture, que Joseph lui a apprise; il éprouve de l'empathie pour eux tous; cet oiseau de bonheur ne peut s'empêcher d'intervenir pour que l'un d'entre eux cesse de l'attrister.
 

Dans une de ces nouvelles, un poème, Amour, d'un métaphysique anglais, cité dans Attente de Dieu de Simone Weil, est reproduit. Or, dans ce livre, la philosophe parle de la joie et de la douleur. Ce qu'elle en dit pourrait permettre au lecteur de les transcender s'il était désemparé par les récits d'Anne-Lise Rod où l'une et l'autre sont bien présentes:

 

La joie et la douleur sont des dons également précieux, qu'il faut savourer l'un et l'autre intégralement, chacun dans sa pureté, sans chercher à les mélanger. Par la joie la beauté du monde pénètre dans notre âme. Par la douleur elle nous entre dans le corps.

 

Francis Richard

 

Éclats de vie, Anne-Lise Rod, 256 pages Hélice Hélas

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 22:35
Catherine Safonoff, réinventer l'île, d'Anne Pitteloud

Catherine Safonoff n'a pas publié beaucoup de livres, une dizaine. Il y a à cela au moins deux raisons, semble-t-il: elle écrit beaucoup, mais elle réécrit, infiniment; quand elle écrit, il lui faut s'isoler, c'est-à-dire être voleuse de temps aux autres.

 

Dans le livre qu'elle vient de lui consacrer, Catherine Safonoff, réinventer l'île, Anne Pitteloud raconte, pour finir, qu'elle est descendue dans son oeuvre comme un mineur qui arpente les tunnels d'une mine de trésors d'écriture:

 

J'y ai creusé des galeries en quête de pépites; j'ai découvert des filons, je les ai suivis, curieuse de savoir où ils m'emmenaient, ce que peu à peu ils éclairaient jusqu'à finalement mettre au jour.

 

Et ce que suivre ces filons a finalement mis au jour, c'est surtout une continuité de l'oeuvre, sous une apparente discontinuité. L'image d'un archipel rend sans doute le mieux ce que la plupart de ses livres, romans et nouvelles, constitue:

 

Loin d'être clos sur eux-mêmes, ils puisent à un fonds autobiographique identique dont des éléments sont repris de l'un à l'autre, la réalité biographique qui infuse les textes étant accentuée par ce faisceau d'échos entre eux.

 

L'analyse que fait Anne Pitteloud est très fine et fidèle à Catherine Safonoff, avec laquelle elle a d'ailleurs échangé correspondance et qu'elle a rencontrée. Après une première partie de critique approfondie, la deuxième restitue ce qu'elle lui a dit.

 

Deux extraits donneront une idée de ce travail d'exploration souterraine qu'a accompli Anne Pitteloud et donneront envie, j'espère, à ceux qui ne connaissent pas l'oeuvre de Catherine Safonoff d'y plonger à leur tour, et aux autres d'y faire retour...

 

Le fond: L'invention est appelée à la rescousse pour pallier la difficulté de dire, elle se greffe sur le réel pour les besoins du récit: la justesse de la scène, sa logique littéraire et métaphorique, priment sur la stricte véracité des faits.

 

La forme, fragmentaire et elliptique: Trouée, ourlée de silence, l'écriture de Catherine Safonoff est ouverte à la relation, tournée vers le lecteur qui aura à en prolonger en lui l'écho, à entendre au-delà de ce qui est dit.

 

De s'aider de la fiction pour dire la réalité, de dire davantage que ce qui est exprimé, c'est-à-dire de remplir des trous et d'en creuser d'autres, forme, dans ces livres, un alliage rare et précieux, entre une très grande intimité et une très grande pudeur.

 

Il faut donc lire ce livre éclairant sur l'oeuvre originale de Catherine Safonoff, pour qui l'écriture prend sa source dans l'île: c'est l'île en elle qui écrit ses livres, elle encore qui ancre les récits dans le mythe, puisqu'il est "impossible de vivre sans magie".

 

Francis Richard

 

Catherine Safonoff, réinventer l'île, Anne Pitteloud, 240 pages Zoé

 

Les deux derniers livres de Catherine Safonoff, parus chez le même éditeur:

La distance de fuite (2017)

Le mineur et le canari (2012)

 

L'association littéraire Tulalu!? reçoit Catherine Safonoff le 12 juin 2017, à 20h, au Lausanne-Moudon, rue du Tunnel 20, à Lausanne.

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5 juin 2017 1 05 /06 /juin /2017 14:30
Coccinelle, jolie coccinelle, de Jean-Marie Reber

Les titres de polars jouent souvent avec les mots ou ont des airs de comptine... Coccinelle, jolie coccinelle ne faut pas à cette tradition, qui veut que plus le roman est noir plus il convient d'y apporter par le titre une touche d'humour ou de légèreté.

 

Dans ce nouvel opus de la série des enquêtes du commissaire Fernand Dubois, la vie des personnages créés par Jean-Marie Reber continue. Cette familiarité que le lecteur finit par avoir avec eux a la vertu de transformer cette fiction en réalité.

 

Le commissaire lui-même ainsi continue de se compliquer la vie entre une femme jalouse et aimante et une maîtresse aimante et jalouse. Ses enfants, les jumeaux Grégoire et Francine, deviennent de vrais ados, c'est-à-dire sont de plus en plus incontrôlables.

 

L'inspecteur Denis Moret continue de chercher l'âme soeur, maladroitement, aussi bien sur des sites de rencontres que dans la vraie vie. Les pépiements de ses deux oiseaux en cage, Rodrigue et Chimène, ne peuvent suffire à son bonheur.

 

Les inspecteurs Karen et Eric Riondel continuent de filer le parfait amour et aimeraient bien que leurs mères respectives les laissent mener leur vie comme ils l'entendent, sans s'en mêler. L'attente d'un enfant, hors mariage, ne peut que leur compliquer la donne.

 

L'inspecteur Jéus Minder continue son oeuvre de renouvellement des générations avec sa Julie et de surprendre les suspects qui n'imaginent pas que la police de la petite ville puisse comporter dans ses rangs ce beau métis au prénom biblique.

 

Tous ces personnages contribuent donc à donner un cadre familier au récit, si bien que le lecteur peut s'y croire, ne serait-ce que parce que les choses ne s'y passent pas tout à fait comme dans les habituels romans policiers.

 

Évidemment c'est tout de même un vrai polar puisqu'il y a des meurtres, en série, signés d'un timbre à l'effigie d'une coccinelle: le tueur doit aimer les coccinelles, ces petits insectes adorables qui nettoient la nature de mille sortes de pucerons indésirables...

 

Ici, comme dans la vraie vie, heureusement pour les enquêteurs, à la base de la très grande majorité des homicides, il y a des affaires de sentiments, sexe, jalousie et argent. Ce qui leur permet d'orienter leurs recherches et de les élucider:

 

Le criminel retors cher aux auteurs de romans policiers, qui agit de sang-froid, de façon préméditée en préparant méticuleusement son acte et qui s'emploie à lancer la justice sur de fausses pistes ne constituent dans la vie réelle qu'une rare exception...

 

Cela ne veut pas dire pour autant que les affaires soient toujours complètement éclaircies et que les pauvres enquêteurs obtiennent toujours des aveux: il arrive que la réalité soit plus complexe que les livres et les coupables présumés plus habiles qu'eux...

 

C'est pourquoi il est plaisant pour le lecteur, à chaque nouvel opus, de se retrouver dans cette petite région francophone d'Europe occidentale qui ne tient pas à être mise en vedette, étant donné le nombre de meurtres qui l'agitent: très proche, elle ne peut lui être étrangère...

 

Francis Richard

 

Coccinelle, jolie coccinelle, Jean-Marie Reber, 280 pages Nouvelles Éditions

 

Opus précédents:

Le parfum de Clara (2015)

Les meurtres de la Saint-Valentin (2015)

Rira bien qui rira le dernier (2016)

Le valet de coeur (2016)

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30 mai 2017 2 30 /05 /mai /2017 22:45
Laisse tomber les anges, de Nadine Richon

Plutôt que d'être classé dans le genre roman, Laisse tomber les anges l'est dans celui des récits. Est-ce parce que la part des digressions est belle et celle de l'intrigue mince? D'aucuns ne se seraient pourtant pas sentis gênés de lui trouver un air romanesque...

 

Dans ce récit de Nadine Richon, s'il y a débats et argumentations sur le milieu d'origine, sur la religion, particulièrement l'islam, sur les rapports parents-enfants etc., il y a aussi imagination et fantastique, deux époques éloignées se télescopant allègrement.

 

Jean-François Hauduroy a écrit un roman non publié dans les années 80-90. Son héroïne s'appelle Diane Thierry. Elle est née en 1915 et est morte, en principe, en 1938. En principe, car, justement, c'est une héroïne de roman et qu'elle peut vivre deux fois:

 

J'ai pour l'éternité une vingtaine d'années et je rêve d'un écrivain privé de matière, contraint d'épouser ma route et de réinventer mon histoire.

 

Cet écrivain, ce sera Sabine. La quarantaine. Mère d'une adolescente, Sedna, prénommée comme la dixième planète. Intéressée par deux écrivains qui ont rompu avec leur milieu, Didier Eribon et Laurence Tardieu, ce qui l'a fait délaisser Diane, en apparence...

 

Dans le cas de Diane, en effet, c'est le père, diplomate canadien, puis la mère, qui l'ont laissée seule à Paris, si bien qu'elle ne les a pas informés de sa maladie quand elle est survenue et qu'elle s'est expatriée en Suisse sous la pression du médecin de famille.

 

Dans le roman impublié, Diane Thierry, partagée entre deux hommes, Michel et André, comme elle atteints de phtisie, est la seule du trio à ne pas survivre. Maintenant, la nympho du sana vit une autre vie, reliée singulièrement à Sabine, par entente tacite. 

 

Cette distance rapprochée avec l'époque actuelle permet à Diane, dans le sillage de Sabine, après avoir été de son temps une rebelle déphasée d'être imprégnée de féminisme, ayant toutefois de la peine à suivre les débats récents qui occupent le mouvement...

 

Diane, Sabine, Edna s'expriment tour à tour. Elles ne voient pas les choses de la vie de la même manière. Il semble cependant que ce soit la voix de Diane, venue d'une autre époque, qui ait les accents les plus convaincants et qui soit la plus proche de l'auteur:

 

Si Dieu s'est écarté de lui-même pour engendrer le monde en imaginant ces êtres minuscules voués à le connaître, pourquoi, dès lors, ces créatures vivantes jetées sur Terre entre Vénus et Mars ne s'éloigneraient-elles pas un peu de Lui afin de concevoir, en ces parages encore accueillants où elles ont proliféré avec douceur et férocité, une société plus juste et équilibrée?

 

Francis Richard

 

Laisse tomber les anges, Nadine Richon, 168 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Crois-moi, je mens (2014)

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29 mai 2017 1 29 /05 /mai /2017 22:55
La distance de fuite, de Catherine Safonoff

Le titre La distance de fuite du livre de Catherine Safonoff est tiré du livre de Pascal Quignard, Critique du jugement: La distance de fuite est plus vaste que la distance d'attaque qu'elle comprend entièrement.

 

Catherine Safonoff explique ce que signifie cette citation qu'elle a mise en épigraphe: L'animal qui n'a comme défense que la vitesse de ses pattes doit garder constante la distance entre lui et l'ennemi.

 

(Les pratiquants d'un art martial penseront à maai, mot japonais qui exprime la distance juste, ce concept subtil qui comprend l'espace et le temps qui séparent deux adversaires et l'angle qu'ils font entre eux)

 

La distance de fuite est en fait une métaphore de ce que représente pour elle l'écriture: à la fois fuite et refuge. Si elle n'avait pas eu besoin de fuir ou de trouver refuge, elle se serait abstenue d'écrire, déclare-t-elle.

 

Elle dit ainsi à Iasémi, si j'avais connu un homme qui aime se promener avec moi, je n'aurais pas écrit. J'ajoute, enfin, j'espère... A quoi Iasémi lui répond en souriant: Tu n'aurais pas pu t'en empêcher.

 

Et c'est très bien ainsi, parce qu'elle est toute entière dans ce qu'elle écrit, aussi bien quand elle parle de ses hommes, Léon ou N., de ses analyses avec Z., ou raconte son atelier d'écriture avec des détenues de Champ-Dollon.

 

Elle y est toute entière quand elle reconnaît qu'elle ne peut plus écrire à la main, mais avec l'outil ordinateur: Le texte est traité, mais ma pensée n'est pas plus vive, pas plus fine, pas plus spontanée ou efficace.

 

Elle y est toute entière quand elle raconte comment elle lit Charles Ferdinand Ramuz, après avoir appris par un téléphone de l'université de Lausanne la nouvelle étonnante que le Prix lui a été attribué:

 

Lire comme une fourmi se promènerait dans les plis et rainures du cuir d'un grand éléphant mâle très ancien, très irascible, aux colères rouge sombre bien enfermées dans son manteau de cuir.

 

Elle y est toute entière quand les charmantes gardiennes de Curabilis l'inspirent: Les femmes sont belles quand elles cessent de vouloir séduire. Mais que deviendraient les hommes sans la séduction des femmes?

 

Si bien que tous ces récits de vie sonnent juste et qu'au lieu de les trouver chichiteux parce qu'ils sont très personnels et ne devraient pas regarder le lecteur, ils lui parlent comme des miroirs reflétant son humaine condition.

 

Lorsque Catherine Safonoff écrit pour fuir les autres, en réalité, elle s'en rapproche. Ressent-elle l'impossibilité grandissante d'écrire de la fiction, alors elle se rend compte que tout est fiction. Car la mémoire ne cesse de transformer les faits...

 

Francis Richard

 

La distance de fuite, Catherine Safonoff, 336 pages, Zoé

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le mineur et le canari (2012)

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27 mai 2017 6 27 /05 /mai /2017 18:30
Le poids d'un ange, d'Eugen Uricaru

La plus grande peur des futurs cadres de pays totalitaires est que soient exhumés des épisodes de leur passé qui pourraient ternir leur image et rendre résistible leur ascension vers le pouvoir.

 

Dans la Roumanie de 1964, celle pour un an encore de Gheorghe Gheorghiu-Dej, le camarade Todor Grancea, une étoile montante du régime, envoie à Peta, ville du Banat, l'officier Neculai Craciun pour y accomplir une mission délicate.

 

Grancea ne dit pas à Craciun ce qu'il doit trouver. Il lui demande seulement de fouiner dans son passé, de résoudre l'impondérable, invisible et inodore problème de son passé. Un passé qui dort, dans l'indifférence, effacé, gris.

 

A Peta, Craciun rencontre Petra Maier, qui est une des rares personnes à faire partie du passé de Grancea. Elle fait des ménages dans l'administration du système. Elle vit avec son fils Cezar, un enfant étrange, qui a le don de prédiction.

 

Craciun, au bout d'un an, devient intime de cette femme, de ce cas qui n'est pas moins étrange que celui de son fils: La grande découverte, dans le cas de Petra Maier, était que cette femme effacée ne laissait rien filer entre les doigts...

 

Un personnage attire son attention: Basarab Zapa, un mendiant qui vit chichement en vendant des bouteilles vides. Or il s'avère que Cezar parle de lui comme de son protecteur, le seul qui soit capable de s'occuper de lui quand il s'évanouit...

 

Basarab est d'autant plus suspect que cet ancien ingénieur vit en dehors du système et qu'il semble bien qu'il sache des choses. Et c'est vrai qu'il sait des choses, mais qui n'ont peut-être pas de rapport avec ce que cherche Craciun, à l'aveuglette, faute d'indices.

 

Dans les années 1918-1919, Basarab s'est rendu au Tibet. Il y a rencontré Dorji Lama qui l'a initié aux mystères:

- on peut créer l'obscurité,

- on peut rester dans le froid sans geler,

- on peut se rendre invisible,

- on peut parcourir d'immenses distances en quelques heures en courant.

 

Et au mystère des mystères:

Celui qui sait ne parle pas, celui qui le découvre donne son avis, celui qui ne sait pas caquette comme une poule.

 

Basarab n'avait pas parlé, mais il avait entretenu une correspondance avec l'explorateur pro-allemand Sven Hedin. Trois ans plus tard, il était revenu à Cernauti, où il n'avait raconté à personne ses aventures tibétaines.

 

Bien plus tard, en 1937, un de ses anciens condisciples de Polytechnique de Vienne, l'avait contacté: la Fondation nazie Ahnenerbe voulait monter avec lui une expédition au Tibet. Avec pour but réel de rendre leurs guerriers invincibles:

Basarab s'était enfui pour ne pas se perdre...

 

Depuis Basarab vit hors système. Il n'en est que plus suspect aux yeux de Craciun, qui le fait arrêter, pour le faire parler. Cette arrestation est illégale, mais Craciun n'en a cure: la fin justifie les moyens. Et le temps presse puisqu'une amnistie est en vue...

 

Basarab est mis au secret pendant trois jours. Et, dès le début du récit, le lecteur sait qu'il a bien l'intention de parvenir à cacher tout à tout le monde:

Hermès naquit le doigt sur les lèvres.

 

Tout le long du récit l'auteur restitue l'ambiance de ces années de plomb où un pur trouve toujours un plus pur qui l'épure et montre la paranoïa des hommes du système. Lesquels ne comprennent pas qu'il puisse y avoir de salut hors de lui.

 

Les hommes du système ne comprendront jamais non plus qu'il puisse y avoir quelque chose d'autre que lui pour quoi il vaut la peine de mourir, qu'un ange ne pèse rien et que c'est à cela qu'on le reconnaît...

 

Francis Richard

 

Le poids d'un ange, d'Eugen Uricaru, 288 pages Les Éditions Noir sur Blanc (traduit du roumain par Marily Le Nir)

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23 mai 2017 2 23 /05 /mai /2017 22:00
Les Fables de la joie, de Stéphane Blok

Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris.

 

Les Fables de la joie, de Stéphane Blok, font penser à ce verset de la Genèse: Souviens-toi, homme, que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière. Ce premier épisode de ce roman poétique parle en effet de vie et de mort.

 

Le narrateur raconte qu'il se trouve dans un tunnel; qu'au bout du tunnel, il y a une porte et qu'après l'avoir forcée, il découvre un décor d'apocalypse dans lequel il entreprend de marcher, car, que peut-il faire d'autre?

 

Il se mit en route sans savoir où aller. Le ciel était blanc, tout était blanc, tout était silencieux, excepté le bruit de ses pas, feutrés par la suie.

 

Tout est sec. Tout a brûlé. Il ne reste plus que des cendres. Il est seul au monde. Que sont devenus ses proches, ses amis, ses connaissances? Il se souvient de tout, sauf de la catastrophe.

 

Que s'est-il passé? Comment s'est-il retrouvé dans le tunnel? La seule chose qui est sûre est qu'il est en survie, pour le moment; qu'il a mal au crâne; qu'il y a partout autour de lui des cendres froides et blanches...

 

Tandis qu'il marche indéfiniment le jour et fait halte la nuit pendant plusieurs jours de sa nouvelle vie, les éléments de la nature se répondent dans les fables de la joie qu'une dame raconte aux enfants avant de les coucher.

 

La nuit et le vent, le jour et la nuit, la brindille et le caillou, la mer et la forêt, la montagne et le cours d'eau parlent dans ces fables de commencement et de fin, de vie rêvée, comme quand on dort.

 

Et le narrateur sait que la mort veille sur tout, y compris sur son sommeil...

 

Francis Richard

 

Les Fables de la joie, Stéphane Blok, 104 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le Ciel identique (2014)

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 22:15
Joue, Nora Blume, de Claudia Quadri

La pianiste avait appris à écouter les histoires de ceux qui s'attardaient à côté du piano, les yeux brillants à cause des drinks, à cause de l'insaisissable étendue de la mer, à cause du ciel couleur lessive qui rinçait le regard à l'infini.

 

Avant de donner des leçons de piano dans la grande maison vide, elle a répondu à l'appel: Joue, Nora Blume. Sur un paquebot de croisière. A bord duquel elle a connu Toni, son mari, fils de famille fortunée, qui n'a jamais eu besoin de travailler...

 

Nora, la quarantaine, devenue veuve, donne des leçons à Jean, qui se trompe toujours sur un point du Nocturne de Chopin: la bémol au lieu de si bémol - et le piano semblait se réjouir de cette fausse note... Mais il a des mains acceptables...

 

Agnese, adolescente de seize ans, joue avec autorité la Gavotte de la Suite anglaise n°3 de Jean-Sébastien Bach, mais sa musique est trop technique. Nora ne la sent pas vibrer: il n'y a pas d'émotion. Elle le dit à ses parents, qui n'apprécient pas.

 

Lisa est une gamine de douze ans, un peu ronde, un peu gauche. Elle joue la Barcarole de Mendelssohn à toute allure, comme si elle participait à une chasse au renard. Nora lui demande de la jouer, comme s'il s'agissait d'une étude, len-te-ment.

 

Maria Hermani a les ongles soignés, mais longs: On ne peut pas jouer avec des ongles comme ça, je vous l'ai dit. Mais, divorce en vue, moral dans les chaussettes, elle [veut] jouer du piano: son médecin lui a dit que Bach lui ferait du bien...

 

Pour Nora, la musique est un enchantement. C'est pourquoi elle est exigeante avec ses élèves: la musique tourne la manivelle du coeur, elle presse l'âme jusqu'à son noyau, elle y fait germer l'émotion comme un haricot grimpant qui décolle instantanément.

 

Dehors une construction commence à grimper. Un pan de panorama va disparaître derrière l'immeuble de sept étages prévu. Son voisin Salvo s'en émeut. Elle pas. Parce qu'elle se sent en sécurité dans sa belle maison et qu'elle peut faire ce qu'elle veut...

 

Le passé ressurgit cependant, et, avec, les relations qu'elle avait avec son père; l'avenir se redessine sous l'influence de son beau-père Esa, qui la jugeait opportuniste, et celle de son voisin Salvo, qui fabrique des sous-vêtements en bambou...

 

L'existence est décidément faite de permanences, mais aussi d'évolutions...

 

Francis Richard

 

Joue, Nora Blume, de Claudia Quadri, 180 pages Plaisir de Lire (traduit de l'italien par Danielle Benzonelli)

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21 mai 2017 7 21 /05 /mai /2017 21:00
Traces, de Serge Heughebaert

Le temps efface les souvenirs, érode le désir, mais laisse des traces. Des cicatrices.

 

Ce sont à ces Traces, cicatrices laissées par le temps à des femmes de trois générations, que Serge Heughebaert s'intéresse dans ce livre, qui fait voyager en Suisse, à Cuba, en Espagne, en Autriche et en France, et où la danse est l'art que d'aucunes se transmettent. 

 

Josy - Jézabel est vraiment son nom ! - est la quatrième de sept filles: Son père avait voulu un garçon avant de se résigner aux suivantes. Celui-ci, Joseph, est austère, autoritaire; il ne plaisante pas avec le monde, c'est-à-dire avec le péché, la géhenne.

 

Ruth vient de Berlin. Elle est réfugiée chez eux et se réfugie souvent dans la lecture. Les parents disent que le Seigneur la leur a confiée. Après un temps de silence entre elles, Ruth et Josy sympathisent, grâce à la danse, à laquelle Ruth initie Josy.

 

C'est alors qu'elles dansent toutes deux près d'une fontaine qu'une Buick approche: Hitchcock, son photographe Peter, en descendent; Madeleine Caroll et Robert Young, eux, se bécotent sur la banquette arrière. Tous quatre sont venus là pour tourner un film.

 

Ruth et Josy arrivent en retard pour le souper familial. Ruth monte dans sa chambre. Josy tient tête à son père. Il la met dehors. Le danger que pressent une Ruth aiguisée par le malheur se produit; plus tard, elle retrouve Josy en pleurs, la robe déchirée, tachée de sang:

 

Elle s'était débattue à l'arrière de la Buick. Une main étouffait sa bouche. Un corps l'écrasait. Elle l'avait griffé. Elle l'avait giflé. Rien n'y avait fait.

 

Josy est enceinte, ce qui n'émeut pas plus que cela son père. Joseph la traite toujours comme le garçon qui lui a manqué à la ferme: Il lui donne des corvées plus lourdes pour expier sa faute. Un soir d'orage, il exige qu'elle aille nettoyer les boilles à la fontaine.

 

Josy y jette les boilles, s'enfuit et est recueilli par Hans Ehrensperger, qui tient auberge au village. Il la fait passer pour sa servante et, quand est venu le moment d'accoucher, il l'emmène à l'hôpital cantonal à Berne où elle donne naissance à Wilfrid Gasser.

 

Wilfrid Gasser est devenu obstétricien. Susana, son infirmière, voit qu'il est éreinté. Lors d'une opération, en effet, le drame a été évité de justesse: il devrait faire un break. Il part à Cuba, dont Susana est originaire et où il fait la connaissance de sa soeur, Mayjor. 

 

Les deux soeurs ont un seul vrai point commun: elles ont un enfant. Susana a un fils dont elle s'occupe, Ruedi; Mayjor une fille, Elaine, qu'elle a confiée à leur oncle Gideon. Susana est rangée, Mayjor, danseuse de salsa... Wilfrid est séduit par Mayjor...

 

A son retour Susana trouve que Wilfrid a changé, en mieux. Ils pourraient se rapprocher l'un de l'autre, mais Susana apprend à Wilfrid que Mayjor est maintenant danseuse à Barcelone... et Wilfrid part la chercher. Mayjor le suit en Suisse. Ils se marient.

 

Les deux se rendent alors à Cuba pour emmener Elaine qui ne veut pas venir avec eux. Mais elle n'a pas vraiment le choix et c'est finalement avec Josy qu'elle s'entendra le mieux: Elles ne sont pas de la même race, mais elles sont de la même espèce. Sauvage.

 

C'est par Josy, qui tient à elle, qu'Elaine va faire la connaissance de Ruth et de la danse, qui est la seule vraie passion de sa mère Mayjor. Car, même si elle a épousé Wilfrid et qu'il lui a toujours voulu du bien, elle ne pourra que se dire qu'il ne fait pas l'affaire...

 

Dans ce roman pénétrant, les êtres sont bringuebalés comme dans la vraie vie. Certes ils s'en sortent toujours, mais pas vraiment indemnes. L'amour filial y est, par exemple, supplanté par l'amour adoptif: on choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille...

 

Quant à l'amour proprement dit, l'auteur semble reprendre quelque peu à son compte ce qu'en dit avec ironie Jacques Lacan (qui ne fait pas toujours preuve d'une telle légèreté, loin s'en faut) et que cite avec malice l'ami Morand à son ami Gasser:

 

Aimer, c'est vouloir donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas !

 

Francis Richard

 

Traces, Serge Heughebaert, 304 pages L'Âge d'Homme

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20 mai 2017 6 20 /05 /mai /2017 19:30
L'envol du bourdon, d'Hélène Dormond

Le bourdon s'appelle Marcel.

 

Marcel! Tu rigoles? Mais c'est un prénom de vieux! T'as quel âge?

 

C'est ce qu'Amandine, 32 ans, demande à Marcel Tribolet, 44 ans, quand cette rousse un peu décalée fait sa connaissance lors d'une journée intitulée A la rencontre de ton clown intérieur, à laquelle il s'est inscrit à l'instigation de sa femme Brigitte, 42 ans, avec l'approbation de sa psy, Géraldine Meizoz.

 

Car Marcel consulte: il est atteint d'un "déficit assertif assorti de troubles anxieux". Autrement dit, il ne sait pas s'affirmer face aux autres et ça l'angoisse. En tout cas il a du mal à s'affirmer face à sa femme, qui lui donne le bourdon à vouloir un beau jour le convertir à l'art de vivre oriental, son nouvel engouement.

 

D'une séance l'autre avec madame Meizoz, se mettant à l'épreuve, Marcel fait bouger les choses au travail. Parallèlement, Brigitte l'entraîne à participer avec elle à un séminaire tantrique: après le changement de régime, le réaménagement de l'appartement, il s'agit de changer leur vie sexuelle...

 

L'entreprise qui emploie Marcel a recruté une coach: Objectifs avoués: déterminer, pour chaque employé, à quelle catégorie de travailleur il appartient et vérifier s'il occupe la bonne place au sein du team... Elle demande à chacun l'animal qui représente le mieux sa personnalité. Marcel choisit le bourdon:

 

Robuste, travailleur et souverain des airs.

 

C'est bien vu: un bourdon est un insecte à priori si peu aérodynamique que les scientifiques le condamnent à rester au sol. Pourtant, le pauvre lourdaud, ignorant ces calculs improbables, se hisse dans les airs. L'envol du bourdon en question est décrit de façon désopilante, et satirique, par Hélène Dormond.

 

C'est en effet un envol qui connaît à ses débuts des ratés, lors des épisodes évoqués, puis, des réussites, mais souvent involontaires, si bien que Marcel sauve surtout les apparences et donne l'impression d'être un subtil cocktail d'autorité et de flexibilité, alors qu'en réalité il n'y a jamais rien d'assuré chez lui...

 

L'important n'est-il pas que l'être soit secouru par le paraître, c'est-à-dire que les résultats soient là? Qu'importe le chemin pourvu qu'on ait le but... Rien n'est cependant jamais acquis: les tribulations de Tribolet, du plus haut comique, montrent que le naturel peut revenir au galop et opérer une régression...

 

Francis Richard 

 

L'envol du bourdon, Hélène Dormond, 288 pages Hélice Hélas

 

Livre précédent au Plaisir de Lire:

 

Liberté conditionnelle (2016)

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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 21:15
La Capeline écarlate, de Manuela Ackermann-Repond

Je m'imaginais déjà travaillant dans quelque étude de notaire, bureau d'avocat prestigieux ou encore dans une importante entreprise de la "grande ville". Quel changement cela aurait été! Peut-être aurais-je pu être secrétaire de confiance de grand patron, bras droit à qui l'on aurait confié les responsabilités et les dossiers importants.

 

Mila ne demande pas à ses parents, Mina et Paul Chenay, qui sont près de leurs sous, de lui financer un cursus universitaire. Devenir secrétaire est son rêve, modeste. Mais ils ne l'entendent pas de cette oreille: ils l'envoient en formation chez le chapelier de leur petite ville. Et Aloys Bronck s'avère excellent homme et maître d'apprentissage.

 

Mila essaie d'abord les différents couvre-chefs: J'avais, paraît-il, une vraie tête à chapeau si bien que chacun, bibi de femme ou borsalino d'homme, me donnait de la prestance et un je-ne-sais-quoi de racé. Je le remarquais bien en m'observant dans le miroir ovale qui trônait sur la coiffeuse où il faisait essayer ses créations à ses clients.

 

Puis Aloys lui confie la fabrication de chapeaux, mais, comme ce n'est pas sa passion, ses aptitudes sont irrégulières et Mila confie un jour à son patron son voeu d'être secrétaire. Celui-ci veut bien lui faire une avance sur salaire pour s'inscrire à l'école. Toutefois ce sera insuffisant pour l'écolage et il lui faudra s'adresser à ses parents pour le reste.

 

Mila prend son courage à deux mains et leur fait sa demande. Ses parents refusent et, à l'issue d'une dispute, finissent par jeter Mila dehors, sans ménagement: Je trouvais refuge aussitôt chez ce bon M. Bronck. Il avait une pièce vide qui jouxtait son appartement au premier étage de la boutique. Il me la loua pour une somme dérisoire.

 

Le métier de chapelier finit par rentrer, mais ce sont les commandes qui ne rentrent plus. Aloys propose alors à Mila de faire un stage à Paris, dans le cinéma. Sa nièce Eva, la fille de sa soeur Adeline, lui a dit que les studios où elle travaille recherchent quelqu'un pour les décors et les costumes. Avec ses économies, il lui paiera le voyage et l'hôtel.

 

Cette nouvelle vie de stagiaire modiste est à la fois exaltante et exténuante. Mila s'intéresse enfin vraiment au métier: Je prenais plaisir à créer toutes ces parures, à apprendre encore. Le cadre stimulant des studios, l'effervescence ambiante, les personnes si différentes, la participation à un projet commun, tout poussait à se dépasser.

 

Un jour, Mila apporte des chapeaux dans leurs boîtes sur les lieux du tournage d'un film, l'actrice principale, Karen, étant souffrante, et s'apprête à s'en aller quand l'acteur se retourne: Mon coeur s'emballa et je restai immobile. Il dégageait quelque chose de céleste, jamais je n'avais vu quelqu'un d'aussi charismatique et incontestablement beau.

 

Pour la scène du bateau, l'acteur, Angel Finley, doit porter un canotier - ce n'est pas son type de chapeau -, mais il demande tout de même à voir l'autre: c'est La capeline écarlate, que la scripte pose sur la tête de Mila, qui a la même taille que Karen et qui doit se placer près d'Angel, sans avoir le temps de regimber, pour des prises de photos avec lui.

 

Tous les éléments de l'histoire sont dès lors en place pour qu'elle se déroule et que, progressivement, avec beaucoup d'habileté, Manuela Ackermann-Repond, en éclaire les zones d'ombre et fasse apparaître les comportements des personnages sous un autre jour que celui des préjugés que les uns ont à l'égard des autres.

 

Les parents de Mila, de même qu'Aloys, lui avaient appris à se méfier de l'amour, qu'ils avaient tous l'air de tenir pour dangereux. Sa mère lui disait: L'amour n'amène que des soucis et des désillusions, ce n'est pas lui qui fait bouillir la marmite. Et son père opinait d'un air pincé et la toisait sévèrement. Pourtant Mila, à la fin, pense comme Angel:

 

Une histoire d'amour est une chose magnifique, une alchimie qui nous dépasse, peu importe avec qui on la vit...

 

Francis Richard

 

La Capeline écarlate, Manuela Ackermann-Repond, 176 pages, Slatkine

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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