Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
12 avril 2010 1 12 /04 /avril /2010 21:45

henri guisanCe matin, à 7 heures 30, 26 coups de canon ont donc été tirés au bord du lac Léman, à Pully, devant Rive-Verte, la dernière résidence d'Henri Guisan, pour commémorer le cinquantenaire des funérailles du bien-aimé Général, que j'évoquais lors d'une récente promenade, racontée ici.

 

Pourquoi 26 coups de canon ? Pour symboliser les 26 cantons helvétiques, qui ont tous soutenu l'action du Général pendant la seconde guerre mondiale, qui n'ont pas fait défaut à ce militaire hors du commun, à ce fervent défenseur du fédéralisme, qui a incarné alors l'esprit de résistance.

 

Bien que je ne réside pas très loin - Pully jouxte Ouchy - et que je sois réveillé depuis longtemps à cette heure-là, je n'ai rien entendu. La bise soufflait déjà, ou le bruit de mon poste de radio couvrait le tir... 

 

Aujourd'hui c'est donc le jour anniversaire des obsèques du Général. Le 12 avril 1960, à Lausanne, 300'000 personnes y assistaient. Du jamais vu, et du jamais revu depuis. Pour qu'une telle unanimité se soit faite, il ne pouvait s'agir du fruit d'un hasard. Il fallait bien que l'homme fût exceptionnel, n'en déplaise à d'aucuns qui portent en eux l'esprit de division comme ils portent inévitablement à gauche.

 

L'Hebdo, que l'on retrouve dans tous les mauvais coups portés récemment au pays, a baptisé un dossier de son dernier numéro  - dans sa rubrique Mieux comprendre [sic] -, "Henri Guisan - Quand le mythe se lézardeici, à propos de la réputation du Général, qui serait quelque peu égratignée depuis 20 ans, comme on l'a suggéré furtivement dans le téléjournal de ce soir sur la TSR.

 

Philippe Barraud dans un article intitulé "Guisan et les révisionnistes dévoyés" ici règle fort bien leur compte à ces  travailleurs de mémoire, dont le but n'est pas d'écrire l'histoire mais de servir une idéologie systématiquement anti-bourgeoise et antimilitariste. Comme d'habitude, l'historien d'extrême-gauche de service, l'incontournable Hans-Ulrich Jost, était la référence de l'hebdomadaire du même métal. Sur La Première, le même a bavé encore ce matin sur le Général, à peu près au moment où le canonnage était fait depuis Rive-Verte.

 

Dans la préface au livre Le Général Guisan et l'esprit de résistance, Jean-Jacques Rapin rappelle qu'un peuple ne doit pas oublier son passé et ses figures tutélaires, "avec leurs ombres et leurs lumières", au risque que ne s'insinue le "virus actuel de l'autodénigrement, de l'auto-flagellation et du mépris de soi-même". Il ne croyait peut-être pas si bien écrire...

 

Le lecteur du livre de Jean-Jacques Langendorf et de Pierre Streit, publié aux éditions Cabédita ici, ne sera pas déçu. Les auteurs ne tombent ni dans l'hagiographie, ni dans la polémique. Avec humilité ils savent dire qu'à l'heure actuelle il y a encore des trous dans la connaissance du sujet.

 

Les auteurs ne sortent pas de leur sujet quand ils dressent le portrait des prédécesseurs d'Henri Guisan à la fonction suprême de général, qui n'existe en Suisse qu'en temps de guerre ou de menace de guerre. Cela leur permet de souligner les différences et les ressemblances qui existent entre les destins des généraux Dufour, Herzog, Wille et Guisan.

 

Ils ne sortent pas davantage du sujet quand ils dressent le portrait de ceux qui ont dit non et qui ont incarné l'esprit de résistance, en d'autres lieux, au même moment que le Général. Le Maréchal Mannerheim fera payer très cher aux Soviétiques la conquête de terres finlandaises. Winston Churchill opposera aux Nazis une détermination de fer. Le Général de Gaulle n'acceptera pas la défaite de la France en 40. Le Général Mac Arthur, aux Philippines, résistera âprement à l'agresseur nippon invaincu facilement partout ailleurs.

 

Au début de la seconde guerre mondiale Henri Guisan mise sur la victoire de la France contre l'Allemagne. Ce qui ne l'a pas empêché de mobiliser et de faire passer les hommes sous les armes de 150'000 à 450'000, de veiller à interdire le passage des belligérants, quels qu'ils soient, sur le sol national, neutralité oblige. 

 

A l'annonce de l'armistice franco-allemand le Général connaît quelques jours de flottement avant de se reprendre, avant de publier un peu plus tard un ordre d'armée, le 2 juillet 1940, et de prononcer un discours devant 400 officiers supérieurs,  le 25 juillet 1940, sur la prairie mythique du Rütli. Dans les deux cas il appelle à la résistance de la Suisse aux pays qui l'encerclent dorénavant.

 

En préambule à l'exposé de la stratégie du Réduit national élaborée par Henri Guisan, les auteurs font un rappel historique du refuge ultime, dont la forteresse de Massada des Sicaires résistant aux Romains est un exemple insigne. Le mot même de réduit sera employé pour la première fois en Belgique pour désigner le dédale de fortifications, voulu par Léopold 1er, pour protéger Anvers à la fin du XIXe siècle.

 

Au XXe siècle la montagne permettra à des troupes inférieures en effectifs de résister à des troupes ennemies. Les auteurs donnent les deux exemples de la "ligne Maginot" des Alpes qui permettra aux Français de résister avec succès aux Italiens de Mussolini et de Monte Cassino qui permettra aux Allemands de résister de longues semaines aux assauts des Alliés.

 

Le Réduit national va s'imposer comme stratégie, au caractère à la fois militaire et symbolique, parce que la Suisse n'a aucune chance de pouvoir résister aux Allemands en rase campagne. Il ne s'agit pas non plus de replier toute l'armée dans les Alpes suisses même si c'est la plus grande partie qui s'y retrouvera. Des troupes résisteront à la frontière, d'autres le feront sur une deuxième ligne, leur combat ne pouvant être que retardataire. Les troupes du Réduit de là harcèleront l'adversaire, lui tomberont dessus et lui infligeront des pertes sévères.

 

Les auteurs terminent leur ouvrage en montrant que les menaces qui pesaient sur la Suisse étaient réelles et qu'elles ne provenaient pas des mêmes adversaires tout au long du conflit mondial; en évoquant les rapports parfois tendus entre Henri Guisan et l'armée, entre Henri Guisan et le monde politique, qui contrastent avec le charisme non démenti que le Général exerce sur les civils, particulièrement les plus humbles. Lesquels le considèrent très vite comme le "père de la patrie" et lui vouent une confiance absolue, sans doute parce qu'il est proche d'eux, sait leur parler et ne leur raconte pas d'histoires.

 

"Guisan avait des défauts, Guisan a fait des erreurs ?" écrit Philippe Barraud dans l'article cité plus haut."Oui, quel homme n'en fait pas ? Reste qu'il a réussi un tour de force inouï : insuffler l'esprit de résistance aux Suisses. C'est irremplaçable, et pour cela, nous lui devons une reconnaissance sans réserve".

 

Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit ne nous cachent ni ces défauts, ni ces erreurs. Leur livre, qui comporte une riche bibliographie, n'en est que plus crédible. Il paraît au bon moment et devrait fermer le clapet aux "historiens engagés" et aux "plumitifs agressifs", comme les appelle Philippe Barraud. 

 

Francis Richard

 

L'internaute peut écouter  ici sur le site de Radio Silence mon émission sur le même thème.

Nous en sommes au 

 

632e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

 

Max Göldi     

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 22:45

Valais mystiqueDu Valais je me rends compte que je ne connais rien, ou si peu de choses, et que je n'ai fait qu'y passer, à l'exception d'une visite à un ami qui habitait alors près de Sion, une petite maison au milieu des vignes, il y a très longtemps, pas loin de quarante ans. Je me souviens que nous nous sommes promenés avec son chien de chasse, un pointer, dans des pâturages et que, comme dans un livre d'images caricatural sur la Suisse, des vaches faisaient retentir les cloches accrochées à leurs licols.

 

Quelques années plus tard, il y a tout de même quelques décennies, en 1978, l'année des trois papes, je suis repassé par là. Je revenais deYougoslavie où j'avais accompli un périple de deux semaines. Lors de ce retour j'avais fait étape à Stresa, dont je garde un souvenir idyllique, sans doute parce que j'étais accompagné de ma bien-aimée et que nous avions navigué autour des îles Borromée. Du Simplon, gravi péniblement par ma petite automobile, nous étions descendus vers Brig comme dans un puits... L'été dernier, j'ai connu le même vertige en descendant du Grand Saint Bernard cette fois, après avoir emprunté le tunnel, par couardise. Je me gardais de trop lever les yeux pour regarder au-delà de ma route...

 

Ma seule destination rituelle et valaisanne, depuis que je suis à nouveau lausannois, est la Fondation Pierre Gianadda, à Martigny. Jusqu'à présent, à ma grande honte, je ne suis pas allé plus avant en Valais, ce qui décevrait grandement mon ami Adrien, natif de ce coin de paradis, du moins selon ses dires, à qui j'ai tu la chose jusqu'à aujourd'hui. Il me faut confesser que, quand je longe la vallée du Rhône, je me sens oppressé par les montagnes environnantes, trop abruptes à mon goût, qui est plus pyrénéen qu'alpestre. Je n'ai qu'une hâte, celle de passer rapidement mon chemin, de ne pas trop regarder vers le haut, ce que j'appréhende d'ailleurs tout autant que de regarder vers le bas.

 

Un livre est pourtant en train de me faire changer d'avis, Valais mystique, de Slobodan Despot, paru aux éditions Xenia ici qu'il dirige. Car Slobodan Despot est éditeur, photographe et écrivain. Ce livre, qu'il est agréable physiquement de tenir entre ses mains, est le résultat de l'exercice par le même homme inspiré, de ces trois merveilleux métiers. Il est agréable de tenir ce livre entre les mains parce que les pages sont imprimées sur du papier glacé, parce que la police des caractères, subtilement choisie, en facilite la lecture et parce que les photographies, qui l'illustrent, sont un véritable plaisir pour les yeux.

 

Pour Le Nouvelliste, qui est "le" quotidien du Valais, Slobodan Despot a suivi 24 itinéraires spirituels, tous aussi inconnus les uns que les autres  de votre serviteur, mais qui ne manquent pas de lui évoquer d'autres itinéraires, effectués en d'autres lieux...

 

L'auteur est "arrivé en Suisse avec [sa] famille à l'âge de six ans, en 1973" :

 

"J'ai passé mon enfance entre Leysin, Sion et Monthey avant d'entrée au collège de Saint Maurice. Ces années constituent l'essentiel de ma formation".

 

Cette phrase, qui figure dans l'avant-propos, me rappelle évidemment celle de Roland Barthes, dont j'ai fait le titre du premier article de ce blog de l'an 2010 ici :

 

"Au fond, il n'est pays que de l'enfance"

 

C'est pourquoi les années de l'enfance sont si importantes...

 

Tous les lieux visités par Slobodan Despot ne remontent pas à son enfance, mais ils se trouvent tous - sauf le premier, qui en est l'antichambre - dans un pays où son corps d'enfant a appris à se mouvoir et à se souvenir. Aussi, quand il gravit les pentes qui mènent jusqu'à un lieu inspiré, ses jambes le portent-elles en terrain connu et sacré. Tous les pèlerins savent que la marche est une prière qui se passe de mots - la bouche se ferme, l'âme s'ouvre - et que l'effort physique a la vertu paradoxale de débarrasser le corps de ses fardeaux. Toute récompense est au bout d'une peine et la peine, alors, n'importe plus.  

 

Dans ces conditons et dans ces lieux propices à la méditation, le pèlerin Despot peut faire des rapprochements qui ne lui seraient pas venus à l'esprit autrement; il peut se pénétrer d'une poésie nourrie de ces rapprochements, mais aussi de rencontres et d'images; il peut traduire en mots ces images qui ont imprégné sa rétine; il peut raconter ce qu'il ressent aussi bien que ce qu'il a vu; il peut apprécier une nature qui semble éternelle, immuable, ou qui y est tout juste apprivoisée, habilement, par la main de l'homme, pour servir d'ornement à ce qu'il a édifié, comme l'écrin fait ressortir toute la grâce d'un bijou admirablement dessiné et monté, et que la patine du temps embellit encore.

 

Que trouve-t-on en chemin ? Des chemins de croix justement, des croix toutes simples juchées sur des éminences, des pierres creusées, des niches qui abritent des statues, des statues sans abri, mais qui se dressent vers le ciel, des marches qui permettent de monter, toujours monter, des murs, des chapelles, des temples, des tours, des monastères, et, à l'intérieur, des fresques et des icônes, d'autres statues, qui sont autant de repères que les différents âges nous ont légués pour jalonner nos routes, pour célébrer notre venue et nous inviter à la transcendance, qui ne connaît d'autre obstacle que notre refus de retrouver nos coeurs d'enfants et notre simplicité, d'autre obstacle que cet esprit moderne qui met de côté les témoignages de piété et transforme "la religion occidentale en moralisme froid".

 

"Ainsi les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers" [Mathieu, 20, 16]

 

A double titre, j'ai le sentiment que cette parole du Christ m'est adressée. En effet j'ai eu la bonne idée involontaire de ne pas me précipiter pour acquérir Valais mystique. Et j'ai été récompensé. La deuxième édition que j'ai entre les mains comportent deux préfaces, celles de Jean Raspail, qu'il n'est pas nécessaire de présenter, et celle de Jean-François Fournier, qui est le rédacteur en chef du Nouvelliste.

 

En guise de préface Jean Raspail dit dans une lettre adressée à l'auteur le 30 XI 2009 et le paraphrasant :

 

"S'attarder à une telle lecture, la bouche close et l'âme ouverte, équivaut à une longue prière."

 

J'en reste bouche bée et l'âme fermée, tout déconfit de n'avoir pas paraphrasé ainsi le premier, ce qui doit équivaloir à une prière trop courte ... En attendant, comme on parle de communion de désir, j'en suis maintenant au stade de la randonnée de désir que cette lecture m'a suscitée.

 

Francis Richard

 

PS

 

Le lecteur insatiable, ou l'internaute qui veut en savoir davantage, peut toujours se rendre sur le site éponyme ici .

 

Nous en sommes au 

 

 627e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

 

  

Max Göldi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

     

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 11:20

CalvinIl y a cinq cents ans naissait Jean Calvin, à Noyon, le 10 juillet 1509 précisément. La ville et le canton de Genève n’ont pas manqué de célébrer l’an passé la naissance de ce personnage important de leur histoire et, en définitive, de celle de la France, puisque l’influence de Calvin aura largement dépassé les frontières de la petite république protestante, y apportant querelles et divisions, qui tourneront, hélas, à de véritables guerres de religions.

Avec la collaboration de Jean-Gérard Théobald, Aimé Richardt vient de publier aux Editions François-Xavier de Guibert un livre qu’il a consacré à la vie et à l’œuvre du Réformateur. L’auteur n’est pas un inconnu de ce blog. L’an passé j’avais fait la recension d’un autre de ses livres qui expliquait pourquoi, faits et textes à l’appui, Galilée avait été justement condamné par l’Eglise catholique [voir mon article La vérité sur l'affaire Galilée, d'Aimé Richardt ], du fait de son orgueil et de son incapacité à prouver ses dires, alors que les faits devaient ultérieurement et paradoxalement lui donner raison.

Une des qualités d’Aimé Richardt est de restituer le contexte dans lequel évolue les personnages auxquels il s’intéresse. Il s’appuie, pour ce faire, sur les textes écrits à l’époque par les protagonistes, sur les archives locales, sur le travail de recherche de prédécesseurs sur le sujet. Le portrait de ses personnages, qui se dessine petit à petit, a le mérite d’être alors au plus proche de la vérité : l'auteur ne peut en aucun cas être accusé de tordre le résultat obtenu au profit d’une thèse quelconque.

Les longues citations de Jean Calvin, notamment tirées des éditions successives de son Institution chrétienne, permettent de se rendre compte que ce dernier a un réel talent d’écrivain. Il met ce talent au service de ce qu’il croit être la vérité chrétienne, que l’Eglise catholique aurait dévoyée par des apports qui ne se trouveraient pas dans l’Ecriture. Pour lui l’Ecriture doit être prise au sens littéral, ce qui le conduit à élaborer une théologie en contradiction fréquente avec la Tradition, qu’il récuse d’ailleurs en bloc.

Cette théologie – faut-il le rappeler ? – amène Calvin à condamner le culte des images, à dénier à l’homme son libre arbitre et à croire à la prédestination, à donner la préséance à la justification par la foi aux dépens de celle obtenue par les œuvres, à ne reconnaître que deux sacrements, le baptême et l’eucharistie, à combattre durement tous les hérétiques qui nieraient la vérité telle qu’elle ressort, selon lui, de l’Evangile.

Calvin voit principalement dans le baptême la promesse, faite aux hommes qui croient, d’avoir le salut, tandis que sa conception de l’eucharistie évoluera tout au long de sa vie :

« Il semble en effet être allé d’une conception luthérienne de consubstantialité à une attitude plus proche, sans toutefois y atteindre, de la cérémonie symbolique de Zwingli ».

Ses positions théologiques trouveront peu d’écho au début sinon au sein de l’élite protestante. De Genève il sera même chassé une première fois – il est difficile d’être prophète en son pays, a fortiori quand il s’agit de son pays d’adoption – , avant d’être rappelé trois ans plus tard pour y devenir un législateur hors du commun – ses Ordonnances ecclésiastiques en témoignent. Pour les imposer Calvin saura vaincre les oppositions, en « alternant chantage et menaces » et se montrera d’une intransigeance incompatible toutefois avec l’exercice de libertés et, surtout, éloignée de l’amour chrétien. Au final il imposera un ordre moral d’une rigueur qui a laissé des traces jusqu’à aujourd’hui.

L’affaire Michel Servet montre, s’il en était besoin, que Jean Calvin n’est pas un tendre et qu’au fond il est conséquent avec lui-même. Comme il privilégie la foi aux dépens des œuvres il apparaît rien moins que charitable avec ceux qui lui résistent et qui s’opposent à sa théologie. Pour avoir osé contredire Calvin, Michel Servet finira sur le bûcher après avoir été tour à tour dénoncé par le Réformateur à l’Inquisition de France, puis traduit devant la justice civile de Genève, sur le sol de laquelle il aura eu la malheureuse idée de poser les pieds.  

Jean Calvin aura une fin édifiante, compte tenu de son très mauvais état de santé. Selon la coutume, il soupera une dernière fois, la veille de la Pentecôte 1564, avec les pasteurs de Genève réunis dans sa chambre. Théodore de Bèze, son successeur, cité par l’auteur, raconte la fin de Calvin, huit jours plus tard :

 « Le jour qu’il trépassa il semblait qu’il parlait plus fort et plus à son aise, mais c’était un dernier effet de nature. Car sur le soir environ huit heures, tout soudain les signes de la mort toute présente apparurent ; ce que m’étant soudain signifié, d’autant qu’un peu auparavant j’en étais parti, étant accouru avec quelqu’autre de mes frères, je trouvai qu’il avait déjà rendu l’esprit si paisiblement que jamais n’ayant râlé, ayant pu parlé intelligemment jusqu’à l’article de la mort, en plein sens et jugement, sans avoir jamais remué pied ni main, il semblait plutôt endormi que mort ».

Servi par un style clair et dépouillé, le livre d’Aimé Richardt, qui est d’une grande honnêteté intellectuelle et qui a une grande connaissance du sujet, nous permet de mieux comprendre Calvin et le calvinisme. Tant il est vrai que la compréhension seule est à même de rapprocher les hommes, sinon leurs points de vue.  

La recherche de la Vérité est une quête sans fin et il est bon de s’instruire sur ce que pensent les autres, et particulièrement ceux qui sont, comme nous, disciples du Christ, mais d’une autre manière. Nous pouvons ainsi mieux cerner ce qui nous sépare, mais aussi, et surtout, ce qui nous rapproche, enterrer définitivement la hache des guerres du passé, sans renier pour autant ce que nous sommes les uns et les autres.

Francis Richard

Nous en sommes au

621e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

Max Göldi

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
30 mars 2010 2 30 /03 /mars /2010 02:20

Un roman russe et drôleIl est des titres de livres qui vous incitent à la lecture et d’autres pas. Le titre du livre de Catherine Lovey, publié aux Editions Zoé ici, appartient, pour une raison qui m’est en grande partie inconsciente, à la première catégorie. Sans doute parce que tout ce qui touche à la Russie ne m’est pas étranger. Sans doute parce que, pour avoir tenu l’objet en main, à la FNAC de Lausanne,  il m’est apparu contemporain et que mon époque a le don de me passionner et de m’irriter, à la fois.

Un roman russe et drôle nous lance sur deux fausses pistes. La première fausse piste nous est suggérée par le titre lui-même. Il ne faut pas entendre « drôle » dans la première acception du terme qui nous vient à l’esprit. Si vous cherchez à vous dilater la rate, vous en serez pour vos frais, même si vous êtes amené par moment à sourire. En fait, ce livre, où il y a un roman dans le roman, est drôle au sens de bizarre, d’intrigant, ce qui n’est d’ailleurs pas une moindre qualité pour un roman.

La deuxième fausse piste nous est suggérée par la quatrième page de couverture. Après l’avoir lue, vous penserez très naturellement que le héros de ce roman - et du roman contenu dans ce roman - est l’oligarque Khodorkovski, qui fut un moment l’homme le plus riche de Russie et qui moisit pourtant, depuis maintenant cinq ans, dans un camp de Sibérie, celui de Krasnokamensk. En réalité il ne s’agit là que d’un prétexte, comme vous ne tardez pas à le découvrir.

Valentine Y. est romancière. Comme elle aime la Russie, elle tient absolument à écrire un roman russe. Mais elle ne veut pas écrire n’importe quel roman russe. Elle veut que le héros de ce roman soit justement l’oligarque Khodorkovski, dont le sort la dérange et qu’elle voudrait bien comprendre. Comme elle veut pouvoir écrire un véritable roman russe autour de ce personnage, elle compte bien se rendre en Sibérie pour recueillir sur place les éléments qui lui permettront de le raconter en vérité.

Tous les amis de la romancière veulent la dissuader non pas d’écrire un roman russe – ce serait plutôt tendance – mais de prendre Khodorkovski pour héros de ce roman russe, sous les prétextes les plus divers. Or, au contraire, elle considère que cet oligarque est un personnage de roman idéal. Ce multimilliardaire, roi du pétrole, « aurait pu fuir ou se compromettre face au pouvoir » mais il n’a fait ni l’un ni l’autre et croupit dans un bagne russe, qui plus est « dans le régime commun », ce qui l’épate.

Valentine Y. se rend donc en Russie. Sa première étape est Moscou, d’où elle prépare sérieusement son expédition en Sibérie. C’est l’occasion pour elle de découvrir une Russie qui n’a rien à voir avec celle qu’elle a connue plusieurs années plus tôt et qui lui avait laissé un souvenir impérissable. Des obstacles surgis du passé se dressent devant elle comme pour l’empêcher de poursuivre sa quête. Ils sont toutefois insuffisants pour la faire renoncer.

Pendant de longs mois Valentine Y. tient au courant Jean, son meilleur ami et confident, de son périple sibérien. Elle lui envoie des lettres qui ne lui ressemblent pas, des extraits de son roman en cours d’élaboration. Puis, tout d’un coup, plus rien. Jean, au bout de plus de deux mois et demi sans nouvelles, parce que sa santé ne lui permet pas de rechercher lui-même Valentine disparue, charge Ioulia une amie de son amie Elena de la retrouver.

Le roman de Catherine  Lovey prend alors une tournure de plus en plus russe, dont cet échantillon de courriel adressé par Jean à Ioulia pourra donner quelque idée :

« Dans notre cœur, la Russie n’est pas seulement un pays, mais avant tout une partie de notre culture et, pour certains d’entre nous, la face audacieuse de nos aspirations, sans laquelle nous n’oserions jamais chatouiller les nuages, juste en dessous du paradis, ni surtout creuser la terre, à l’endroit même où elle s’ouvre sur l’enfer. »

La Russie d’aujourd’hui est la véritable héroïne d’Un roman russe et drôle. Une Russie éternelle et changeante, qui fascine Catherine Lovey et qu’elle aime indéniablement, profondément, telle qu’elle est. Pour sembler détachée de cette fascination et de cet amour implicite, envahissant, elle traite par moments le sujet sur le ton de la dérision, qui est encore le moyen le plus efficace pour ne pas se laisser entraîner sur une pente par trop romantique.

Francis Richard

Nous en sommes au

619e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

Max Göldi

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
14 février 2010 7 14 /02 /février /2010 10:00
romance nerveusePendant des années - vingt-cinq ans au moins - je n'ai pas lu ou très peu, ou sinon des oeuvres sûres, validées par le temps, écrites par des hommes, ou des femmes, au talent reconnu, du moins par moi, quand je lisais beaucoup, dans mon jeune temps.

Au lieu de lire pendant toutes ces années j'ai agi, à la barre d'une entreprise, dans un univers tempêtueux, qui ne me laissait d'autres loisirs que la poésie et le sport. Il a fallu attendre que je devienne salarié pour que je retrouve le temps de lire des oeuvres contemporaines, pour que je reprenne contact avec aujourd'hui. Le salariat est une semi-retraite.

Avec des années de retard, il est un genre que je découvre maintenant, avec lequel j'ai un peu de mal, qui est caractéristique de ces dix, quinze, dernières années : l'autofiction, illustrée par des auteurs tels que Christine Angot ou ... Camille Laurens. Ce genre se situe, comme le nom l'indique, entre l'autobiographie et la fiction. Ce genre qui résulte de la confusion de deux genres me laisse confus et en même temps me donne une sacrée indication sur notre époque.


C'est le titre qui a attiré mon regard, "romance nerveuse", comme on parle d'une "grossesse nerveuse", avec ce que cela implique de symptômes réels, fruits de troubles activités mentales, imaginaires. Romance évoque d'ailleurs aujourd'hui davantage une sorte de vague à l'âme, de sentimentalisme désuet, qu'une pièce musicale qui vous élève comme ce l'était naguère.

Côté auto, la narratrice est un écrivain, Camille L., de son vrai nom Laurence R. Elle est en rupture avec l'éditeur de ses débuts. Qui a pris partie contre elle pour un autre auteur de sa maison d'édition, accusé par elle de plagiat. L'affaire a fait frissonner le Tout-Paris littéraire, dans l'incompréhension et l'indifférence générale du public. Le personnage du roman comble en quelque sorte le vide d'un éditeur l'autre.

Côté fiction, il y a dédoublement de personnalité chez celle qui tient la plume. Elle est tantôt Camille, son pseudo prénom, celle qui dit je, tantôt Ruhel, son réel patronyme. Le moi aurait tendance à écouter son coeur, son instinct, tandis que Ruhel serait sa voix interne, celle de la froide raison qui ne croit en rien, qui doute de tout et juge sur pièces.

Luc et je forment un couple dépareillé.

Luc est un paparazzi qui papillonne, qui zappe, qui part dans toutes les directions, qui expérimente tout et n'importe quoi, qui ne se fixe nulle part, ou sinon un très court moment, un lunatique qui peut être charmant un instant, odieux l'instant d'après. Il est échec permanent parce qu'il ne va jamais jusqu'au bout d'une de ses nombreuses et lumineuses idées qui tempêtent indéfiniment sous son crâne.

Je est un écrivain qui a de nombreuses entrées sur Google, un peu moins seulement que Christine Angot, qui fait partie de l'établissement, qui participe à des émissions de radio, qui est reconnue par le monde littéraire d'aujourd'hui, qui est bardée de diplômes, qui a besoin de cadre - son double Ruhel le lui procure très bien - qui est tour à tour séduite, agacée par ce borderline de Luc, qui sait très bien comment une telle aventure avec un tel mec ne peut que finir, pour qui la vraie vie c'est d'écrire.

La romance qui se déroule sous nos yeux est nerveuse, dans la première partie, comme l'écriture de je, très moderne, syncopée, avec un vocabulaire qui emprunte beaucoup à celui d'aujourd'hui, mais qui heureusement ne se contente pas de tomber dans cette facilité. L'écriture retrouve une certaine sérénité dans la seconde partie, comme si elle était apaisée par l'épilogue en vue. Ce qui fait qu'au final le lecteur accepte de se laisser malmener. Au bout du compte - c'est le triomphe de Ruhel - il reçoit sa récompense, celle d'avoir persévéré.

Francis Richard

Nous en sommes au

575e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani (de droite à gauche), les deux otages suisses en Libye

 goldi et hamdani
Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
16 janvier 2010 6 16 /01 /janvier /2010 16:10

le dernier crâneLe dernier livre de Jacques Chessex est sorti en Suisse, le 7 janvier dernier, enveloppé de cellophane avec une étiquette "réservé aux adultes" ici , parce qu'il contient des scènes crues. Comme un vulgaire livre porno, tel qu'on en trouve en vente dans les gares ou les stations-service. L'autre matin, une invitée de la Radio Suisse Romande a employé le mot de préservatif pour désigner la chose.

Le jour même l'éditeur, Grasset, annonce qu'au tirage initial de 25000 exemplaires un tirage supplémentaire de 6000 exemplaires est déjà prévu ici

Jacques Chessex aurait écrit la dernière ligne de ce livre le 9 octobre 2009, le jour de sa mort, à l'âge de 75 ans, c'est-à-dire au même âge que Donatien Alphonse François de Sade.

Ce contexte et cette orchestration ne sont pas favorables à une lecture sereine du dernier roman de l'ermite de Ropraz. Il y a ceux qui se précipitent sur le livre, par l'odeur du soufre alléchés, et ceux qui se refusent seulement à le lire, par répulsion pour ces relents nauséabonds. Jacques Chessex qui n'en était pas à une provocation près doit jubiler dans sa tombe.

Aussi, pour m'abstraire de ce contexte délétère, ai-je profité d'être un lève-tôt et du calme de ma maisonnée catovienne, encore endormie, pour lire ce matin, en deux heures de temps, ce roman ultime, et publié post mortem.

D'emblée disons que réduire ce dernier roman aux scènes crues, qui s'y trouvent effectivement, n'est pas vraiment en rendre compte. D'autant moins que Jacques Chessex n'en est pas à son premier coup d'essai dans le domaine. Si son oeuvre romanesque parle des femmes et de la fascination qu'elles exercent sur lui, de l'existence de Dieu et du doute existentiel, de la mort et de son omniprésence dans la vie, elle donne en effet une large place au sexe mal assumé, ou alors exhibé par bravade.

Le portrait que trace Chessex des derniers mois de Sade à l'Hospice d'aliénés de Charenton n'est guère flatteur. Voilà un homme dont le corps est difforme, bouffi, rongé par toutes sortes de maux. Voilà un homme frénétique, insatiable, qui recherche le plaisir jusqu'au bout des forces de ce corps meurtri. Chessex parle de monstre au début du livre. Il ne reprend pas le terme jusqu'à la fin. Il est indéniable que Chessex est plus que subjugué par la liberté débridée et par la bleuité du regard du pensionnaire de Charenton.

La postérité a retenu surtout que ce "marquis" jouissait de la souffrance des autres. Chessex nous rappelle que le fouet et l'aiguille n'étaient pas les seuls instruments de sa jouissance. Sade était surtout un sodomite impénitent et Chessex, avec sa complaisance coutumière, ne nous épargne aucun des détails anatomiques les plus scabreux de cette prédilection sexuelle, comme on dit aujourd'hui, avec une précision suggestive, comme s'il découpait ce qu'il imagine au scalpel.

Sade était surtout aussi un ennemi juré de la religion catholique et se livrait avec ses partenaires à des singeries blasphématoires. Il ne voulait pas qu'après sa mort une croix se dresse sur sa tombe. Son voeu ne sera pas exaucé. Ou sinon, quatre ans après sa mort, quand le cimetière où il reposait sera bouleversé et que commencera l'errance de son dernier crâne, celui de la dernière forme prise par ce dernier, avant de passer.

Sade ne veut pas non plus qu'après sa mort son corps de fou soit autopsié - comme c'était l'usage à l'Hospice - pour en préserver sans doute les secrets des curiosités de la science, comme il dissimulait ses turpitudes, comptabilisées dans son Journal, sous un langage codé. Ce voeu-là sera exaucé.

Le soufre n'est pas seulement dans les actes et les pensées. Il émane de ce corps tourmenté et brûle ceux qui s'en approchent de trop près avec de mauvaises intentions à son égard. Ce n'est pas vraiment la beauté du diable mais son incandescence et son irradiation infernales. Cette propriété démoniaque sera celle aussi de son dernier crâne dont Chessex nous conte, pour finir, les péripéties dantesques, une sorte de survie osseuse après la mort.

Au cours de son oeuvre, de livre en livre, Chessex s'enfonce davantage dans la morbidité. Ses deux précédents livres, Le vampire de Ropraz et Un juif pour l'exemple ici, en témoignent. Dans le même temps son style s'allège, s'épure. Du rabelaisien de Carabas, il ne reste plus rien. Il demeure l'exactitude des mots. A l'insolence provocatrice succèdent l'inquiétude métaphysique, associée à la poésie, et l'intérêt pour les êtres qui bouillent à l'intérieur et qui soudain explosent.

Au début d'un chapitre Chessex explique sa démarche quand il se penche sur les derniers mois délirants de Sade :

"La conduite d'un homme avant sa mort a quelque chose d'un dessin au trait aggravé. Il y acquiert un timbre à la fois plus mystérieux, et plus explicite de son destin. Dans la lumière de la mort, dont le personnage ne peut ignorer entièrement la proximité, chacune de ses paroles, chacun de ses actes résonne plus fort, de par la cruauté du sursis

Cette démarche prend une forte résonance quand nous savons - il est difficile d'échapper complètement au contexte - quelles furent les circonstances de la mort de Chessex ici, et quand nous lisons les derniers mots du présent livre, tracés le 9 octobre 2009, qui sont la traduction, de l'allemand au français, de vers de poète :

"Comme nous sommes las d'errer ! Serait-ce déjà la mort ?"

Francis Richard

Nous en sommes au

546e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani (de droite à gauche), les deux otages suisses en Libye

goldi et hamdani

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 00:45
La septième dimensionQu'est-ce que la septième dimension ? Il y a les trois dimensions de l'espace,  celle du temps, celle du déplacement dans l'espace-temps, celle du monde virtuel et ... il y a la septième dimension.

Cette nouvelle dimension dans laquelle il se situe pour expliquer le visage du monde en devenir, Guy Millière la définit ainsi dans son prologue:

"C'est le coeur disséminé du paradigme dans lequel nous entrons. C'est la pluralité. C'est l'un qui crée des multitudes à l'intérieur de l'un. C'est la coexistence d'un univers tissé de fibre optique, de signaux numériques, de réinventions incessantes de la matière, de l'énergie et du vivant avec des coutumes millénaires qui peuvent utiliser la fibre optique, le réseau, les signaux, pour survivre et insister. C'est ce qui excède et vient dissoudre les barrières, les murs, les obstacles, et aussi ce qui se trouve utilisé par les adeptes des barrières, des murs, des obstacles, voire les adeptes du néant pour persister, et souvent nuire"

Après Claude Allègre - du moins dans l'ordre de parution -, dans ce livre paru aux éditions Cheminements (ici), Guy Millière essaie de dessiner les contours de notre avenir sur Terre. Mais il le fait dans un tout autre esprit que Claude Allègre, même si les découvertes scientifiques présentes et à venir, celles qui ne peuvent que découler des présentes avancées de la science, conduisent à imaginer un monde technique similaire.

La différence provient du fait que le premier est resté socialiste dans l'âme, avec les pesanteurs inévitables qui sont inhérentes à cette idéologie, alors que le second est un homme épris de liberté, hostile aux idéologies et aux régulations, favorable à ce qui permet à la liberté de s'épanouir. 

Quelles sont les conditions de cet épanouissement? La protection des biens et des personnes, la protection des droits de propriété, la sécurité et le respect des contrats volontaires, la légitime démarche de la connaissance, qui doivent être assurés par ceux que Millière, à la suite de Laurent Cohen-Tanugi, appelle "les sentinelles de la liberté", à savoir les gardiens, les vigiles, les magistrats, les soldats etc. Tous ceux dont la charge est de veiller et que j'appelle les agents des fonctions régaliennes. Millière note toutefois:

"Un pays où la veille serait insuffisante risquerait la destruction, la violence, la fuite des gens de haute synergie. Un pays où elle serait excessive s'asphyxierait lui-même".

Qui sont ces gens de haute synergie ? Ce sont de hauts producteurs d'idées, de création, de prospérité, d'harmonie, que l'on retrouve dans ce que Millière appelle des hubs, comme la Silicone Valley, Las Vegas ou Hong Kong.

Internet a apporté au monde une révolution à nulle autre pareille dans l'histoire de l'humanité, qu'elle a fait entrer dans la sixième dimension, celle du monde virtuel. Par ses effets elle est sans commune mesure avec cette révolution que fut en son temps l'imprimerie, cette autre invention propice à la diffusion du savoir. Parce qu'Internet n'a pas seulement diffusé le savoir. Il a contribué à réduire les coûts de transaction.

Qu'on le veuille ou non, Internet a eu pour principal résultat de faire de la planète un immense et unique marché, dans lequel n'importe qui, situé en n'importe quel point de la planète, peut, et sait qu'il peut, échanger avec n'importe qui d'autre, situé en n'importe quel autre point de la planète.

Pour les entrepreneurs des pays développés ce n'est pas sans conséquence. Ils sont condamnés à créer, à innover, à concevoir, à garder une longueur d'avance, si faire se peut, pour ne pas disparaître. Il devient en effet de plus en plus facile de produire n'importe quoi, n'importe où et à moindre coût. Ce qui permet d'ailleurs à des populations entières de se développer enfin et de s'affranchir des aides qui les maintenaient jusqu'alors sous perfusion, et sous servitude.

Pour décrire ce qui se passe, et qui ne devrait que croître et embellir, Millière a recours aux mots de flux et de réseau. C'est en effet à une toujours plus grande fluidité et un plus grand enchevêtrement des échanges auxquels nous assistons. Les hubs étant les noeuds de ce gigantesque réseau.

Parfois ces échanges rencontrent des obstacles, ils se frottent à des aspérités. Parfois il y a des aléas, des accidents, des dysfonctionnements. Mais la dynamique est telle que la révolution continue en laissant les lieux rétifs à l'écart, pour un temps seulement, parce qu'ils sont contraints par nécessité de se couler tôt ou tard dans le mouvement qui est lancé, ou de l'utiliser pour tenter de lui nuire.

Ce monde nouveau, qui n'en est qu'à ses débuts, se caractérise par une toujours plus grande dématérialisation, par une toujours plus grande dissémination de l'intelligence, par une toujours plus grande création de richesse. Il permet également à chacun de satisfaire ses aspirations les plus singulières, parce qu'au contraire de conduire à une uniformisation ce monde ouvre des perspectives toujours plus diverses, il favorise l'éclosion d'idées toujours plus fécondes. Mais pour ce faire :

"Il faut tout un contexte. Tout ce qui vient se tisser dans un contexte. Liberté individuelle et savoir, esprit d'entreprise, incitations à l'initiative, tolérance et ouverture permettant d'accueillir et d'être différent, singulier, imaginatif, quelques autres ingrédients aussi sans doute..."

Pour que cette révolution des échanges ait lieu il a fallu de la finance, comme le sang est nécessaire pour irriguer le corps et lui donner vie. La finance est elle aussi devenue planétaire, immatérielle, qui plus est souveraine, d'une souveraineté qui n'est celle de personne, un processus. Elle ne dysfonctionne que quand elle est nourrie de fausses informations, celles que lui fournissent les gouvernements par leurs régulations ou les banques centrales par leurs interventions inadéquates. 

Cette révolution vient des Etats-Unis avec les Wal-Mart, Fed-Ex, UPS, Amazon, Apple, Microsoft, Google etc.Tous les pays ne bénéficient pas de la même manière de cette révolution, que Millière qualifie de postcapitaliste, le capital humain étant devenu prépondérant dans la création des richesses. La Chine et l'Inde, par exemple, grâce à cette révolution, ont pu s'industrialiser et se trouvent dans une phase transitoire. Mais la Chine devra bien un jour choisir entre dictature et croissance...

Quant à l'Europe, elle vacille, parce qu'elle n'a pas anticipé cette révolution en cours. A son sujet :

"Il faut discerner qu'une vision dirigiste de l'économie se trouve impulsée, renforcée sans cesse. "On parle de marché", dit Bruce Thornton, "mais ce n'est pas du marché libre, c'est du marché canalisé, encadré, placé en liberté strictement conditionnelle".

A moins d'un miracle, l'Europe fera partie "des sociétés qui ont été, mais dont la lueur s'amenuise doucement". Comme le répète Millière dans ce livre :

"Les adeptes de l'ordre construit et de la fermeture n'ont cessé de lutter contre l'ordre spontané [l'expression est de Friedrich Hayek] et contre l'ouverture".

Avec les résultats que l'on sait.

Et puis il y a tous les failed states, qui se trouvent à la lisière de cette révolution, les pays d'Afrique et d'Amérique latine, à l'exception du Chili, et peut-être du Brésil :

"Les zones du monde les moins connectées, les moins incluses dans le flux et le réseau, sont les zones les plus sinistrées".

Ce qui menace le plus cette révolution postcapitaliste, ce sont l'islamisme et l'altermondialisme.

L'islamisme, qui doit être dissocié de l'islam, est un véritable totalitarisme, dans la lignée du national-socialisme, du léninisme et du fascisme. Il peut sembler surgi d'un passé révolu, mais il emploie les moyens du vingt et unième siècle pour se livrer à ses horreurs meurtrières. Comment le vaincre ? Il faudrait que le monde musulman comprenne que :

"La modernité n'est pas négation de la religion et des cultures en leur diversité, mais développement de la connaissance et préservation des dimensions spirituelles des religions, préservation de la diversité des cultures".

Est-ce possible ?

L'altermondialisme est pernicieux. Il a quelques réussites à son actif. Il est parvenu à faire admettre que les économistes qualifiés de "libéraux" étaient des dogmatiques et à imposer l'expression d'"idéologie néo-libérale", alors que ces économistes ne font qu'expliquer, qu'observer. Il est parvenu à faire croire que démocratie et totalitarisme étaient comparables, c'est-à-dire que la première ne valait pas mieux que le second. Il est parvenu à convaincre qu'il était urgent de "sauver la planète", en substituant la croyance à la connaissance, et qu'il fallait favoriser le "commerce équitable", sous-entendant que tout autre commerce ne l'était pas. Il a réécrit l'histoire en ne parlant que des mauvais côtés de la civilisation occidentale, en omettant tous ses bienfaits.

Compte tenu de ces menaces, Millière pense que "nous marchons sur le fil du rasoir et [que] nous pouvons avancer sur le fil du rasoir tant que nous marchons". Il reste donc optimiste et conclut son livre en disant :

"Le rasoir peut trancher. La destruction peut venir ici ou là. L'appel du néant et de la négativité auxquels succombent quelques uns peut se faire plus fort ici ou là. Le déclin peut sembler s'installer ou s'installer effectivement, ici ou là. Les forces de l'esprit l'emportent. Toujours. Ici. Ailleurs. Là où c'est possible.
"Elles l'ont toujours emporté.
"Nous sommes tout juste au commencement.
"Oui."

Francis Richard

Nous en sommes au

544e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani (de droite à gauche), les deux otages suisses en Libye

goldi et hamdani
Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
11 janvier 2010 1 11 /01 /janvier /2010 23:30
Gérard de VilliersA 80 printemps Gérard de Villiers a toujours bon pied bon oeil. Il n'écrit pas moins de quatre SAS par an, dont le tirage moyen est de      200 000 exemplaires. SAS ? Pour ceux qui ne savent pas qui est SAS, il s'agit de Son Altesse Sérénissime le Prince Malko Linge, un prince autrichien qui fait des extras pour la CIA ... depuis 1965 et qui est toujours vivant.

Comme TintinSAS n'a pas d'âge, mais au contraire de lui il se laisse séduire par les jolies femmes. Que dis-je, il les séduit, à l'exemple de son créateur... qui collectionne les compagnes.

Les aventures de SAS sont en effet un coquetel détonnant de sexe, de sang, de tortures, de morts et, surtout, de reportages dans les pays où elles se déroulent. Succès garanti, et obtenu. Comme on disait du temps où je portais des culottes courtes - cela a duré longtemps parce que ma maman trouvait que j'avais de belles jambes, ce que ma femme pense aussi - ce sont des livres à ne pas mettre entre toutes les mains. Je n'en ferai donc pas de citations.

Quand j'étais lycéen, puis étudiant, j'ai lu les premiers SAS, publiés alors chez Plon. Je les lisais dès leur parution. Maintenant j'en lis un de temps en temps...quand le pays m'intéresse. C'est ainsi que j'ai lu le dernier volume de 2009, Le Piège de Bangkok, pour la bonne et simple raison que j'y avais fait, pendant cinq semaines, un voyage mémorable, il y a tout juste trente ans, et que j'avais bien envie de savoir ce que le pays du sourire était devenu entre-temps. 

Petit-fils d'un espion de sa Gracieuse Majesté, qui avait franchi le Channel en 1914, à 19 ans, et s'y était fait enrôlé dans le MI6, j'adore - ce doit être atavique - les thrillers, les livres d'espionnage et les polars, que je lis volontiers dans la langue de Shakespeare - mon auteur de théâtre préféré - à l'exception de quelques auteurs bien français tels que Jean-Christophe Grangé, Maxime Chattam ou justement Gérard de Villiers...

Gérard de Villiers s'est donc confessé à Migros Magazine [d'où provient la photo ci-dessus, ici], dont je recommande la lecture, souvent décapante - on n'y parle pas seulement des bonnes affaires que vous pouvez effectuer en allant faire vos courses dans les magasins à l'enseigne de Migros. Au sujet de son rythme de production - quatre SAS par an - il commence fort :

"La vie avance aussi inéluctablement qu'un tapis roulant. J'espère faire comme les chats - j'adore les chats [moi aussi] - qui, un jour, se couchent et meurent. Si on s'arrête, on est foutu: comme une voiture qu'on laisse au garage et qui ne repart plus".

Le-piege-de-bangkok-copie-1.jpgAutant dire que Gérard de Villiers n'est pas du tout ému par la prochaine votation qui aura lieu ici le 7 mars prochain sur la baisse du taux de conversion du 2e pilier des retraites helvétiques... [ici]

Comme le dit le père de SAS, "le plus facile à raconter, c'est quand même le vécu" :

"Chaque fois que je me rends sur un point chaud de la planète, je réactive mes sources. ( Il désigne quantité de cartes d'accréditation de presse punaisées au mur). Vous voyez, celle-là? C'est mon accréditation par Al Akhbar, le journal du Hezbollah, je peux vous dire que ça vous ouvre toutes les portes au Liban !"

Gérard de Villiers connaît bien l'Aghanistan. Voici le portrait saisissant qu'il fait des Talibans :

"Ce sont des obscurantistes de la plus belle eau. Mais est-ce à nous de refaire le monde ? Contrairement à d'autres, les Aghans n'exportent pas leurs attentats. Ils veulent vivre selon leurs coutumes, c'est tout. Et donc ils sont allergiques à la présence de toute puissance étrangère, depuis le XIXe siècle. Les Anglais s'y sont cassé les dents, les Russes aussi. Ils chasseront tout aussi bien les Américains et leurs alliés".

Obamaniques, abstenez-vous de lire la suite et sautez le paragraphe:

"Croire qu'on peut contrôler ce pays avec 100 000 hommes, c'est rêver. Hélas, Obama n'est pas un homme d'Etat, mais une sorte de grand pasteur mou".

Jean-François Duval, le journaliste de Migros Magazine, lui pose la question incorrecte :

"Pour vous, la théorie du choc des civilisations de Samuel Huntington se vérifie-t-elle ou non ?"

A laquelle il répond tout aussi incorrectement :

"Il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Les radicaux islamistes sont à l'islam ce qu'un Mgr Lefebvre est au christianisme. Al Qaida signifie "combat contre les croisés", soit les juifs [sic] et les chrétiens . Beaucoup de musulmans pratiquent leur religion dans la modération. Mais il y a aussi un islam de combat! Et ça, c'est le grand bouleversement opéré par Ben Laden. Il restera dans l'histoire comme l'homme qui a réveillé l'islam en tant que religion de combat et fait prendre conscience à des millions de musulmans de leur islamité. Et ça a marché au-delà de toute espérance! Que Ben Laden meure ou soit capturé ne changera plus rien à rien. Al Qaida, franchisée dans quantité de pays, marche toute seule."

Quelle vision Gérard de Villiers a-t-il de l'homme ?

"Je n'ai pas de philosophie, et donc pas de réponses toutes prêtes...L'homme est difficile à définir. Nous sommes des mammifères à sang chaud et, oui, je crois que l'instinct compte beaucoup. Ce qui me fascine ce sont certaines constantes, quels que soient les peuples. En définitive les gens fonctionnent selon des espèces de programmes très similaires partout. Regardez, les Chinois! Comment ils sont passés du communisme au capitalisme! Fascinant! Il suffit d'ouvrir les vannes, et tous les vieux réflexes propres à l'homme reviennent au galop... Voyez le retour du religieux en Russie!"

Même s'il use, et abuse parfois, de raccourcis, cet homme de terrain, qui adore les chats, ne peut pas être complètement mauvais, ni avoir complètement tort.

Francis Richard

Nous en sommes au

541e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani (de droite à gauche), les deux otages suisses en Libye

goldi et hamdani
Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
1 janvier 2010 5 01 /01 /janvier /2010 22:30

Plage de CenitzIl n’est pas facile de gagner en voiture le sud de la plage de Cenitz à partir de Saint Jean-de-Luz. Il semble que l’on ne puisse y accéder que par la route nationale. Toutes mes tentatives pour suivre la côte me conduisent soit dans des impasses,  soit sur la route nationale, qui seule, en définitive, desservirait les divers accès à la côte luzienne, avant d’arriver à Guéthary.

Quand, accompagné de mon fils aîné, je me rends à Cenitz – Senix en basque – j’ai deux idées en tête.  Je voudrais bien retrouver les paysages d’Un roman français (ici) de Frédéric Beigbeder et la tombe de Paul-Jean Toulet au cimetière de Guéthary, que Michel Déon évoque dans ses Lettres de château (ici). J’aime bien ainsi donner un sens littéraire à mes vagabondages.

La plage de Cenitz s’étale sous nos yeux, en contrebas, en direction du nord. Le ciel reste lourd de nuages, mais il ne pleut pas. Le paysage est sauvage. A côté la grande plage de Saint-Jean paraît civilisée, policée, astiquée. La mer y est d’ailleurs plus sage, brisée dans son élan par les trois digues qui enferment sa baie, presque, tandis que celle de Cenitz déroule ses rouleaux dans un jaillissement d’écume au contact de ses rochers.

Ayant franchi un petit pont qui enjambe un modeste cours d’eau, nous gravissons la colline de Cenitz qui se situe côté nord, c’est-à-dire côté Guéthary. Tout en haut la vue est superbe. Nous voyons au sud les dernières maisons de Saint-Jean, éparpillées dans la verdure. Quelques pas de plus et nous surplombons la descente de Guéthary vers la mer dont parle Beigbeder dans son livre :

 « De mon entière enfance ne demeure qu’une seule image : la plage de Cénitz à Guéthary ; on devine à l’horizon l’Espagne qui se dessine comme un mirage bleu, nimbé de lumière ; ce doit être en 1972, avant la construction de la station d’épuration qui pue, avant que le restaurant et le parking n’encombrent la descente vers la mer »

Plutôt que de passer par la plage nous avons donc préféré grimper au sommet de la colline qui marque la frontière entre Saint-Jean et Guéthary. Une fois en bas, en nous rendant au balcon de pierre qui domine la mer, nous nous rendons compte que nous avons eu raison de ne pas vouloir escalader les rochers encore tout trempés de pluie, sur lesquels Beigbeder a posé, pour la photo publiée l’été dernier dans Le Figaro Magazine.

Tombe de Paul-Jean TouletAu centre de Guéthary la vie s’est concentrée en ce premier jour de l’an 2010 au Bar basque Guéthary, d’où nous parviennent la rumeur de discussions bien arrosées.  De là, après avoir regardé jouer deux gamins au fronton, puis avoir traversé la route nationale, nous gagnons l’église St Nicolas, édifiée au XVIe siècle, avec  ses galeries en bois, réservées jadis aux hommes, et sa crèche où les bergers sont coiffés du béret basque et habillés de grosses vestes à long poils de laine blanche.

Nous finissons par trouver la tombe de Paul-Jean Toulet dans le cimetière qui cerne l’église. N’est vraiment lisible que son prénom Jean. Paul et Toulet disparaissent sous un dépôt noirâtre parsemé de moisissures blanches. Nous sommes près de manquer la tombe, qui n’est manifestement pas entretenue, à cause de cela. Je prends quelques clichés, qui sauront me servir d’aide-mémoire dans quelque temps.

Mon fils envoie un texto à un de ses amis :

« Figure-toi que je t’écris depuis le cimetière de Guéthary, où est enterré … Paul-Jean Toulet ! Avoue que c’est drôle, nous qui avons tant ri à l’évocation de ce nom ! »

Tandis que nous redescendons vers le centre de Guéthary et que nous choisissons cette fois d’emprunter la route qui mène directement à la plage de Cenitz, la réponse de l’ami de mon fils lui parvient :

«J’espère que tu n’as pas réédité le geste sartrien sur la tombe de ce pauvre Toulet … »

Le sentier DamourNous nous regardons, mon fils et moi. Nous ne voyons pas à quel geste sartrien son ami fait allusion. Du coup mon fils lui répond :

« Sartre ou Vian ? Si c’est Sartre, c’est quelque chose que je ne connais pas. »

La réponse ne se fait pas attendre :

« Sartre sur la tombe de Chateaubriand. »

Mon fils, pour rigoler, ignorant comme moi ce que Sartre a fait sur la tombe de Chateaubriand, répond tout de go :

« En tout cas, je n’ai rien fait de méchant. »

Ce qui lui vaut la réponse ambiguë et  cinglante de cet ami :

« Ce sont ses vers qui sont méchants ! »

Entre-temps nous sommes arrivés, chemin faisant, par hasard, au Sentier Damour qui sépare les maisons des grands-parents de Beigbeder.  Patrakénéa, ancienne demeure des Chasteigner, a été vendue récemment et les nouveaux propriétaires ont obtenu un permis de construire pour l’agrandir. De Cenitz Aldea, la demeure familiale des Beigbeder, sort un couple, dont la femme pourrait bien être Marie-Sol, la tante de Frédéric.

La maison du garde-barrièreNous continuons notre route et atteignons la maison du garde-barrière, dont Beigbeder ne se souvient que trop bien :

« Mon cœur bat […] parce que j’espère croiser les filles du garde-barrière. Isabelle et Michèle Mirailh avaient la peau dorée, les yeux verts, les dents immaculées, des salopettes en jean qui s’arrêtaient au-dessus des genoux. Mon grand-père n’aimait pas qu’on les fréquente mais je n’y peux rien si les plus belles filles du monde sont socialement défavorisées, c’est sûrement Dieu qui cherche à rétablir un semblant de justice sur cette terre. De toute façon elles n’avaient d’yeux que pour Charles, qui ne les voyait pas ».

Puis, continuant à refaire le chemin en sens inverse, nous rentrons à Etche Alegera.

Sur Internet (ici) nous apprenons quel est le geste sartrien, auquel l’ami de mon fils a fait allusion :

« Dans La Force de l'âge, Simone de Beauvoir raconte que Jean-Paul Sartre, visitant avec elle la tombe de Chateaubriand, avait cru bon d'uriner dessus. »

Francis Richard

Nous en sommes au

531e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani (de droite à gauche), les deux otages suisses en Libye

goldi et hamdani

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 08:50

Claude Allègre - La scienceRécemment j’ai assisté, en position de tiers, à une conversation au cours de laquelle un des deux participants demandait à l’autre s’il était « allègriste », à savoir, dans son esprit, s’il était climato-sceptique, comme si Claude Allègre avait le monopole du scepticisme en matière de climat et comme si la vigueur de ses positions en la matière justifiait l’emploi d’une étiquette dérivée de son patronyme pour désigner tous les dissidents du climat.


L’autre, comme si une mouche l’avait piqué, s’était aussitôt récrié. Il ne l’était pas, « allègriste », bien au contraire, Dieu l’en préservait. Je sentais que cette épithète avait pour lui le goût du soufre et qu’elle rimait un peu trop avec intégriste, ce qui, à ses yeux, était définitivement rédhibitoire. C’est à de telles réactions de défense apeurée que l’on mesure à quel point le terrorisme intellectuel de la pensée unique peut de nos jours s’exercer sur les esprits.


Bien que je partage le scepticisme de Claude Allègre vis-à-vis de la religion du réchauffement climatique anthropogénique, je n’en récuse pas moins sa posture laïque militante à l’égard de l’Eglise catholique qui serait l’empêcheuse de tourner en rond, c’est-à-dire qui empêcherait la science de se développer, alors que de grands savants, comme il le reconnaît implicitement d’ailleurs lui-même, ont été – j’ajoute, sont encore aujourd’hui – des  ecclésiastiques ou des catholiques tout court. En ce sens je ne suis donc pas un « allègriste » pur et dur.


Claude Allègre est indéniablement un scientifique. L’histoire dira s’il est un grand scientifique. Mais, à mes yeux, il place un peu trop la recherche scientifique au-dessus de tout, particulièrement au-dessus de la morale, tout en se gardant bien de dire  que la science peut tout résoudre pour autant – ce qui est une attitude digne et humble que je salue. Ceux, parmi les scientifiques, qui font la une des médias, me paraissent bien souvent d’un orgueil démesuré en comparaison de leurs réels apports scientifiques.


Ceci dit, dans son dernier livre, Claude Allègre se livre, à la demande de ses éditeurs, à de la prospective sur la science et ses applications, ce qui est hasardeux, il en convient, et auquel il s’est refusé dans un premier temps, pour finalement accepter :


« Ma conviction est que, si l’on admet comme postulat que la science change le monde, les scientifiques n’ont aucune raison de ne pas tenter de prédire eux aussi [les climatologues et les économistes le font bien] ce que sera son avenir au XXIe siècle. Plus que d’autres, nous avons le sens de l’incertitude, nous qui publions des chiffres toujours remis en question et qui sommes les premiers surpris mais ravis de découvertes que nous n’avions pas envisagées. »


En effet la science ne s’est pas développée dans la continuité, mais par des ruptures, ne s’est pas développée par la poursuite d’objectifs précis mais par des découvertes fortuites. Ce que Claude Allègre illustre en disant, avec son franc-parler coutumier :


« On n’aurait jamais découvert ni l’électricité, ni la radio, ni les moteurs de locomotive si on avait cherché à améliorer la bougie, le tam-tam ou la voiture à crottin ! »


Avant d’aborder l’objet même du livre, Claude Allègre retrace donc l’histoire des sciences jusqu’à l’aube du XXIe siècle. Il faut dire que le chemin parcouru, avec une accélération continuelle, donne le vertige. Il faut dire aussi que les novateurs apparaissent bien seuls et qu’ils sont souvent pendant longtemps incompris par la communauté scientifique de leur temps, engluée dans ses préjugés et ses préventions, voire dans son arrogance.


L’histoire des sciences est celle de remises en cause successives, d’élaborations de théories dont on n’est jamais sûr qu’elles ne seront pas contredites par les découvertes suivantes et remplacées par d’autres théories. Ce constat va de pair avec l’incertitude de l’avenir face à laquelle Claude Allègre recommande les deux seules attitudes raisonnables possibles : la prévention et l’adaptation.


A partir des résultats scientifiques actuels l’auteur fait état des pistes de recherches d’aujourd’hui. Il explique à quelles inventions ces pistes pourraient conduire si elles aboutissaient. Ses connaissances scientifiques pluridisciplinaires lui permettent d’aborder tous les domaines promis à de grands développements. Bien évidemment le problème de la morale se pose immanquablement quand on aborde certains de ces domaines. Il en va ainsi par exemple de ce que l’on appelle les OAM, les organismes atomiquement modifiés :


« On pourrait, atome par atome, modifier le vivant et intervenir dans le cerveau ».


Claude Allègre se défend d’être un scientiste à tous crins. Pour lui la recherche et la commercialisation ne doivent pas obéir aux mêmes règles, ce qui me semble bien candide :


« Je crois que dans ce secteur [celui des OAM], comme dans celui des biotechnologies, la société a besoin d’être vigilante, mais en distinguant, comme pour les OGM deux étapes : celle de la recherche, celle de la commercialisation, entre lesquelles il faut introduire une barrière légale.»


Claude Allègre n’est toutefois pas très à l’aise à propos de l’eugénisme qui sera « un sujet majeur pour le XXIe siècle et pas seulement un sujet philosophique » :


« Les progrès de la biologie rendront demain tout possible »


Il se pose tout de même la question de la liberté individuelle, qui n’est pas un mince problème. Son attitude prudente ne peut que recueillir l’assentiment du lecteur qui a un tant soit peu réfléchi. Il est d’autant plus surprenant dans ces conditions qu’il considère que :


« Le XXe siècle a été celui de la libération de la femme avec l’invention de la pilule contraceptive et l’autorisation de l’interruption volontaire de grossesse ».


Indépendamment de toute croyance religieuse, et même de toute morale, cette affirmation est pour le moins péremptoire, c’est-à-dire peu scientifique, même s’il est indubitable que cette invention malthusienne et cette légalisation mortifère ont bouleversé les mœurs contemporaines occidentales de manière profonde, et irréversible, du moins tant que les hommes et les femmes de ces pays riches ne se seront pas rendus compte qu’elles équivalent à un véritable suicide collectif.


Claude Allègre n’en est pas à une contradiction près puisqu’il se rend bien compte que la science devenue folle pourrait accoucher d’« un monde terrifiant » :


« Faut-il pour autant interdire le progrès ? Certes non. Ce serait céder à la peur aveugle. Mais, d’un autre côté, il n’y aura progrès que si l’homme en reste l’objectif. Le scientifique doit donc demeurer vigilant sur les conséquences de son travail ! « Science sans conscience… », disait déjà Rabelais


Rabelais ? Encore un représentant de cette Eglise catholique qu’Allègre décrie si volontiers … mais à laquelle il est difficile d’échapper totalement. D’autant plus qu’à la différence des autres églises chrétiennes Elle est moins attachée à la lettre qu’à l’esprit – l’Ecriture est ainsi interprétée par le Magistère et la Tradition – et que l’Infaillibilité dont Elle dit que son chef est doté ne s’exerce que dans le domaine spirituel, et encore dans des conditions bien définies et restreintes.


Quand Claude Allègre se comporte en scientifique il est évidemment beaucoup plus crédible. Il l’est quand il dit, par exemple :


« Je crois, j’espère, que les abus de la modélisation sur ordinateur, ayant pour ambition de remplacer l’étude de la réalité, vont cesser. »


Ou quand il dit :


« Au lieu de se mobiliser autour de prédictions aléatoires sur le climat, nous ferions mieux de nous concentrer sur les problèmes futurs de l’énergie dont l’échéance est hélas inéluctable ».


Le socialiste qui sommeille en lui se réveille évidemment quand il appelle de ses vœux davantage de régulation dans le domaine des communications par exemple, comme il a applaudi à la mise sous plus grande tutelle du marché, le privant par là-même de ses vertus.


Il est décidément difficile de ne pas confondre régulation, imposée par une autorité autoproclamée et arbitraire, et règles librement consenties et évolutives qu’un marché véritablement libre élabore au fil du temps pour assurer son bon fonctionnement, pour le plus grand bénéfice de tous ses acteurs.


Tout au long de ce livre Claude Allègre nous fait subir en quelque sorte une douche écossaise, ce qui rend la lecture de son livre irritante et passionnante à la fois. Tantôt ses propres préjugés ressurgissent en ordre de bataille, tantôt il fait montre d’un bon sens et d’une modération du meilleur aloi. Exemple de cette dernière attitude, celle qu’il adopte pour ce qui concerne l’écologie :


« L’homme ne doit pas endommager la nature, mais la protection de la nature ne doit pas se faire au détriment de l’homme et de la société. »  


Autre exemple de cette attitude, cette préconisation adressée aux scientifiques :


« Les scientifiques doivent accepter d’établir des limites, des frontières, à leurs investigations, même si, techniquement, ils ont les moyens de les poursuivre. Ils doivent expliquer sans relâche. Les partisans du progrès doivent comprendre qu’il y a chez l’homme un besoin de transcendance dont le fait religieux est une manifestation claire. »


Claude Allègre rappelle aussi cette vérité oubliée par les pseudo-scientifiques :


« La science, par définition, est antidémocratique, la démocratie tue l’innovation ! Ce n’est pas la majorité qui décide de la vérité scientifique, pas plus au temps de Galilée ou d’Einstein et des Curie qu’aujourd’hui. Le consensus n’a de valeur qu’après une génération, comme l’exprime très bien Max Planck. »


On l’aura compris, le dernier livre de Claude Allègre ne peut laisser indifférent. Il a le mérite d’exposer les véritables enjeux auxquels les hommes seront confrontés, parfois bien avant la fin du siècle, et les voies de recherche que la science pourrait emprunter pour en relever les défis.


Dans un langage accessible au grand public Claude Allègre apporte ainsi sa pierre à l’édifice de la compréhension du monde que les hommes sont en train de se construire au XXIe siècle et où la science jouera certainement un rôle déterminant comme lors des siècles précédents.


Francis Richard

Entretien de Claude Allègre sur Radio Classique :



Nous en sommes au

529e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani (de droite à gauche), les deux otages suisses en Libye

goldi et hamdani
Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 22:20
Journal DéonMercredi de la semaine dernière j'ai passé une seconde moitié d'après-midi buissonnière. Ce n'était pas complètement prémédité. Ma vie est une joyeuse et consubstantielle incertitude. Je n'étais pas encore sûr le matin même que je parviendrais à ouvrir cette parenthèse dans mon emploi du temps chargé.

Une semaine plus tôt j'avais reçu un courriel, bref, mais prometteur, auquel, incertain, je m'étais gardé de répondre :

"Si jamais...Sinon, bonnes fêtes! B."

suivi d'une invitation à une rencontre amicale avec des écrivains, organisée par la librairie Le Rameau d'Or et les éditions L'Age d'Homme, dès 16 heures, le 16 décembre 2009 donc, dans les locaux de ladite librairie, située boulevard Georges-Favon à Genève.

J'aime cette expression d'ici, "si jamais", non seulement en raison de sa concision - deux mots -, mais aussi parce qu'elle est inaboutie et ouvre des perspectives...

Je n'aime pas beaucoup la ville de Genève, trop froide en hiver, trop chaude en été, une ville excessive, en même temps un pâle reflet de Paris, pour ce que cette ville lumière peut avoir de gris et de vestiges XIXème. Mais je commence à  prendre des habitudes genevoises - je me suis rendu une quinzaine de fois cette année au bout occidental du lac -, je commence à mieux comprendre la cité de Calvin, ce qui est un début pour mieux l'apprécier, et, en somme, je commence à prendre quelque goût à son urbanité, sans doute par la magie même des rencontres fructueuses que j'y fais.

Uli Windisch , à qui j'ai consacré deux articles sur ce blog  [ici  et  ici] est là. Et nous faisons connaissance, après nous être écrits. Il est en grande conversation avec Raymond Tschumi. Je ne sais comment, après mon intrusion dans la leur, la conversation s'est portée sur Philippe Barraud, qui est, aux yeux d'U.W., et des miens, un des rares journalistes libres [il faut absolument aller faire un tour sur son site ici et devenir accro]. Incorrigible je tiens à préciser toutefois qu'au-delà de fortes convergences avec Barraud je diverge de lui sur ... le climat et la fumée.

U.W. est d'ailleurs horrifié par les propos que je tiens sur la fumée passive - il faudra que je revienne et développe le sujet sur ce blog, pour ébranler ses certitudes. R.T. en profite pour évoquer son passé de fumeur et expliquer comment, pour échapper à un crabe de la gorge, il s'est mis à mâcher de la sauge, ce qui a écarté définitivement la menace, à l'étonnement de son médecin. Le même R.T. se présente comme poète et philosophe, un philosophe, qui se préoccupe d'un monde où la science domine, sans trop se soucier de l'âme. Comme je le comprends ! Et je suis de formation scientifique...

Barbara Polla me remercie de vive voix pour mon article sur Victoire [ici], qu'elle a mis en lien sur son site [ici] et me fait la bise...à ma grande confusion. C'est sans doute le meilleur remerciement qu'un auteur m'ait jamais fait pour avoir apprécié un de ses livres ... avec celui de Jean Raspail, qui a glissé mon poème éponyme, à lui dédié, dans son propre exemplaire de Sire. B. me paraît encore plus charmante, et en forme, que lorsqu'elle m'a traité, il y a deux ans, de "trublion", ce que j'ai pris avec retard pour ... un compliment. Pourtant elle vient de faire à Paris l'expérience que les Français peuvent au volant se montrer ... renversants, dans un lieu qui se veut celui de l'équilibre, la place de la Concorde.  

C'est ma deuxième rencontre avec Vladimir Dimitrijevic, le patron des éditions de L'Age d'Homme [voir mon article 5 à 7 au 26ème Salon international du Livre et de la Presse de Genève ], avec lequel je partage une admiration sans faille pour l'oeuvre de Vladimir Volkoff dont il a été le principal éditeur. Je le remercie d'avoir mis un lien sur son site vers le mien ici]. Habitant Lausanne, je lui dis regretter qu'il y ait fermé sa librairie. Lui aussi... Il y aura d'autres rencontres, à Lausanne justement. Nous en sommes convenus et je m'en réjouis par avance. 

Jean-Louis Kuffer n'est pas là. Il n'est pas descendu de sa montagne. J'aurais bien aimé lui dire de vive voix combien j'ai apprécié ses Riches heures, parues dans la collection du Poche suisse [voir mon article ici], même s'il a lu mon article et m'en a déjà remercié, et sait donc fort bien ce que j'en pense. Si possible, j'aime faire la connaissance des auteurs de livres que j'aime. Ce qui ne change rien, quoiqu'il advienne, à mon opinion littéraire. Car il y a parfois des désillusions...C'est mon côté curieux et avide de connaître les autres, d'entrer en contact avec eux et parfois de me heurter à eux.

Jean-Michel Olivier, qui dirige justement le Poche suisse, collection sans pareille de L'Age d'Homme [ici], nous fait part des prochaines parutions. Je lirai le Pierre Girard... Markus Haller, jeune éditeur, courtoisement invité, nous parle avec chaleur des cinq premiers livres qu'il vient de publier [ici]; il a fait le pari de n'éditer que des traductions de livres de réflexion, de préférence anglo-saxons. Il est réjouissant d'entendre ainsi deux éditeurs parler avec gourmandise des livres qu'ils vont faire paraître ou qu'ils viennent de faire paraître.

Quel rapport tout cela a-t-il avec le journal de Michel Déon, publié à L'Herne [ici] ? Je l'avais tout simplement dans ma poche, pendant cette réunion, et, de temps en temps, je passais un doigt sur sa couverture glacée, tandis que je conversais avec l'un ou avec l'autre, comme pour me rassurer qu'il était là, bien sagement rangé, à ma portée. Ce livre est en effet de petit format. Il mérite son nom de livre de poche. C'est en quelque sorte un vademecum. Sa lecture, dans le train qui m'emportait de Lausanne à Genève, m'avait mis d'excellente humeur avant cette après-midi de rencontres, qui ne pouvait qu'être faste.

Dans sa préface Michel Déon se demande pourquoi l'on tient un journal :

"On tient un journal sans savoir pourquoi. Souvent parce qu'on est en panne devant un projet ou désoeuvré après la fin d'un livre ou d'une liaison qui nous ont beaucoup occupés. Je n'exclus pas les piqûres d'amour-propre après une rupture ou l'exaltation au premier regard. Ou encore parce que votre entourage ne vous écoute plus. Tenir un journal vous aide peut-être à croire à notre propre existence".

Pour ma part je n'ai tenu que deux fois un journal, pour rendre compte de ce que je voyais, alors que ma vie était mise en vacance : en mai 1968 et pendant mon service militaire. Toutes mes autres tentatives n'ont pas excédé quelques jours...

Plus loin Déon précise son intention et quelles pages il a choisies en conséquence de livrer au lecteur :

"Partageons les images, les livres, le théâtre, le cinéma et surtout les amitiés qui sont le bonheur d'une vie comme les détestations qui l'ont pimentées".

En commençant donc cet article par le partage de mes rencontres je ne pense pas trahir la disposition d'esprit dans laquelle m'a mis le même jour la lecture du journal de Déon.

Le lecteur qui fréquente régulièrement les livres de Déon ne sera pas déçu par ce petit livre qu'il peut emporter aisément avec lui et compulser quand cela lui chante. Il y retrouvera le ton qui est propre à Déon, ce regard porté sur les choses et les êtres qui n'appartient qu'à lui, cette désinvolture - qui confine au détachement amusé -, avec laquelle il traverse les événements, ces rapprochements singuliers qu'il fait entre deux faits qui à d'autres paraîtraient incomparables.

Avec Michel Déon le lecteur voyage, fait des rencontres, remonte le temps et redécouvre des époques révolues que l'auteur sait, en quelques traits, restituer, en leur donnant couleurs, ambiance et repères pour initiés. Il ne s'attarde donc pas sur les descriptions, mais elles sont suffisamment éloquentes  pour parler à notre imagination, suscitant en nous suffisamment d'impressions pour en déclencher le mécanisme créateur.

Un journal ne se raconte pas. Il faut y plonger, soi-même. A la rigueur peut-on citer quelques extraits de ces extraits, qui ne donneront a fortiori qu'une petite idée de l'ensemble. Je me risque cependant à l'exercice, en élisant des extraits qui me parlent, personnellement.

En mai 1949, Michel Déon se trouve à Lausanne :

"Dès mon arrivée, j'ouvre un journal suisse pour y lire que M. Louis Rollin, âgé de vingt-quatre ans, traversant la place Saint-François a fait une mauvaise chute "en tombant sur son derrière". Cette information tient autant de place en dernière page que la nouvelle du coup d'Etat de Damas. Ainsi nous arrive-t-il, certains matins, de trouver dérisoire la nouvelle d'une dévaluation ou de la chute d'un ministère. Tout ce qui nous préoccupe c'est une coupure de rasoir à notre menton."

En allant à Venise à 17 ans, j'avais emporté avec moi Je ne veux jamais l'oublier, où Bellagio joue un grand rôle pour Patrice et Olivia, et où Déon se retrouve le 6 décembre 1963 :

"Déjà je vivais dans la pensée de G. Qui allait si longtemps occuper ma réalité et mon imaginaire au point qu'aujourd'hui j'en arrive à ne plus savoir exactement si l'épisode situé à Bellagio est vrai ou non, et que j'ai tourné le dos aux endroits où j'avais imaginé notre rencontre qui, en vérité, se passait à Saint-Jean-de-Luz".

A Saint Jean de Luz, où je compte passer de l'an 2009 au nouvel an 2010...

Paris, le 26 octobre 1983 :

"A dix heures, chez Lipp pour dîner, je tombe sur une table de ces vieux étudiants que sont restés Jacques Laurent et François Sentein. Nous replongeons dans nos jeunesses. Tous les trois ayant aimé le maurrassisme et, sans le renier, s'en étant écartés"

Je me reconnais bien là avec trente ans de décalage... 

J'approuve Déon quand il ajoute :

"Une doctrine au début de la vie intellectuelle est comme une grille pour déchiffrer un texte inconnu. Quand on a compris le système, il faut le jeter".

Le 5 novembre 1983, jour de la mort de mon père, Déon écrit :

"L'irrémédiable tendresse que j'éprouve pour mes deux enfants me fait souffrir autant qu'eux quand ils ne sont pas heureux".

Je peux dire de même à l'égard de mes deux fils, mais doute qu'ils ne sachent à quel point. 

J'ai envie de répondre comme lui à la question que Déon se pose le 28 novembre 1983 :

"Qui sont les grands écrivains du XXe siècle français ? Proust et Céline, oui mais c'est oublier Giono, Aymé. Et où ranger Larbaud, Chardonne, Morand, Cendrars ?".

C'est alors que je me pose deux questions qui dérivent l'une de l'autre : Pourquoi aimons-nous un grand écrivain ? Parce que tout singulier qu'il est il nous parle sous le sceau de l'authenticité de l'universel, c'est-à-dire de nous ?

Francis Richard

Nous en sommes au

522e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani (de droite à gauche), les deux otages suisses en Libye

goldi et hamdani
Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 09:30

Ce devait être une réponse du berger à la bergère. Seulement le berger a été bluffé. Il ne pouvait vraiment pas répondre. Il devait impérativement faire part de ses émois. Ce qu'il va faire plus loin, rassurez-vous.

Il y a deux ans, presque jour pour jour, le berger rencontrait la bergère lors d'une rencontre à Genève organisée par Avenir Suisse (ici) et l'Institut Constant de Rebecque (ici) autour du président de Liberté Chérie (ici), Vincent Ginocchio.

Une dizaine de personnes participait à cette réunion. Xavier Comtesse représentait Avenir Suisse, Victoria Curzon-Price et Pierre Bessard l'Institut Constant de Rebecque. Parmi les autres participants, venus petit-déjeuner un dimanche de novembre, se trouvaient Geneviève Brunet de L'Hebdo (ici), Barbara Polla d'Analix Forever (ici) et votre serviteur qui écrivait alors pour le Bureau Audiovisuel Francophone (ici).

Quand il s'agit de liberté, ce dernier réagit comme le taureau devant un chiffon rouge. Il a donc pris la parole plus souvent qu'à son tour et notamment pour dire qu'il suffisait de lui interdire quelque chose pour qu'il s'y intéressât.

A l'issue de la réunion Barbara Polla s'est avancé vers lui et, pour connaître son nom, lui a posé cette simple question : Quel est ce trublion ? Lequel trublion lui a tendu sa carte. Depuis le trublion reçoit régulièrement par courriel des invitations pour se rendre à la galerie de la dame blonde.

Comme le temps passe et que, sans avoir le don d'ubiquité, le trublion se fait tour à tour Oschéen, Catovien et Luzien, il n'a pas encore réussi à placer un de ces rendez-vous genevois dans son agenda archi-bouqué.

Qu'à cela ne tienne, il s'est retrouvé en arrêt, l'autre samedi, chez Payot (ici), à Lausanne, devant Victoire, publié très symboliquement chez l'Age d'Homme (ici), en pensant que l'occasion ferait le larron.

Roman, récit, nouvelle ? Prudemment l'auteur et l'éditeur se sont gardés de se prononcer sur l'opus, se rendant bien compte que cela n'avait aucune espèce d'importance et qu'après tout le lecteur recrée de toute façon toute oeuvre à l'image de son monde intérieur.

La narratrice, Victoire, est une amie attentive, au-delà de la perception usuelle, de Louise de Vire, l'érudite, qui ne fait "rien" dans la vie, mais s'occupe de beaucoup de choses. Victoire a fait la connaissance de Louise au café Marly, qui se trouve dans l'ombre portée de la Pyramide du Louvre. Dès lors Victoire et Louise sont devenues complices et ne se quittent plus.

Louise est une passionnée de poésie, d'architecture ecclésiastique et de films: Cendrars; les cathédrales de Beauvais, Rouen, Amiens et Magnus; In the mood for love, Godard, L'abécédaire. Elle éprouve du désir, au sens deleuzien - c'est-à-dire comme abstraction, construit - pour Pierre Rouen, "le philosophe le plus en vue du moment", habité par le thème de la résistance, "profondément ancrée en lui, probablement depuis toujours".

Victoire alterne le récit, dans lequel elle raconte Louise, et la pensée de Louise, qu'elle lit comme à livre ouvert, le rêve de Louise, qu'elle regarde comme sur un écran. Pierre Rouen y occupe pendant longtemps la première place, sinon la seule, obsédante, sans qu'il n'y ait de victoire apparente sur cet objet du désir, donnant tout son sens, toutefois, à la vie de Louise, reconnaissante.

"La plainte, dit Deleuze, c'est quand on dit, ce qui arrive est trop grand pour moi. Ce qui m'arrive, Pierre, cet amour, c'est trop grand pour moi, et en même temps je ne puis le partager avec personne, même pas avec vous. Avec Victoire, parfois, peut-être", pense Louise, sous la plume de Victoire.

Louise, au fil du livre, devient malgré tout de plus en plus passionnée. Elle transmute les pierres en Pierre, et Pierre en pierres. Elle se pétrifie, en quelque sorte, dans sa folie, dont elle ne pourra émerger que par la perte ou la disparition. Elle éprouve - ce n'est pas un hasard - une fascination pour Jean Sans Terre, ce souverain "habitué à l'être".

Pour Pierre Rouen, de "se trouver inextricablement envahi, encombré dans le rêve de cette femme" peut-il être sans conséquence ? Résistera-t-il ? Quant au trublion, il n'a pas résisté. Il s'est laissé troubler.

Victoire se lit et se relit - c'est l'avantage des livres courts, mais denses. Il peut même se relire à n'importe quelle page, parce que le lecteur peut être certain, arrivé à la dernière, qu'il n'a pas tout saisi à la première lecture et que ce sera un ravissement pour lui d'approfondir, et d'y revenir encore et encore.

Francis Richard

Nous en sommes au

490e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani, les deux otages suisses en Libye

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 07:40
Le voyage d'hiver d' Amélie Nothomb, publié chez Albin Michel (ici), emprunte son titre à la pièce musicale de Schubert. Le narrateur, sur le point d'accomplir l'acte décisif de sa vie, et de sa mort, prémédité, mais pulsionnel, écrit un texte qui disparaîtra avec lui et où l'on peut lire :

"Il importera de ne penser à rien. A cette fin, j'ai prévu d'avoir en tête, à ce moment-là, Le Voyage d'hiver de Schubert, parce qu'il n'y a aucun rapport entre cet acte et cette musique".

Zoïle, puisque tel est le prénom rêvé du narrateur, a la mémoire courte puisque cet acte, celui de faire exploser un avion en plein vol, et lui-même avec, est le terme d'un autre voyage, immobile et hallucinogène, effectué dans le froid d'un appartement parisien, non chauffé, du quartier Montorgueil.

Ce petit roman - quelque 130 pages en gros caractères -, cette grosse fable, se lit d'une traite. Les personnages, comme il se doit dans le genre, portent des prénoms fabuleux, Aliénor, Astrolabe. Cette dernière qui, prénom oblige, devrait guider Zoïle sur la Carte du Tendre va le conduire en complète déraison amoureuse.

Sans paraître y toucher, le livre aborde ce mystère auxquels nous sommes tous confrontés, un jour ou l'autre, celui de l'amour, que Stendhal, avec la cristalisation, croyait avoir réussi à percer. Dans Lettres de château, Michel Déon (voir mon article sur ce livre ici) rappelle que De l'amour n'aurait pas vu un jour l'imprimeur si Métilde ne s'était pas toujours refusée à son auteur.

L'attitude d'Astrolabe à l'égard de Zoïle est du même aloi. Aliénor, telle une sangsue, est collée à Astrolabe. Derrière sa laideur, et son air neuneu, Aliénor cache un génie littéraire qui n'existe que par la présence catalytique de sa belle complice Astrolabe, qui recueille ses paroles comme oracles de pythie, et leur donne la forme de livres inspirés.

Même si, aujourd'hui, nous sommes dans une époque d'exhibition, l'amour a besoin d'intimité pour s'épanouir. Pour échapper au regard insistant et inquisiteur d'Aliénor, toujours présente, Zoïle emploie le subterfuge des champignons qui vous transportent au-delà de la perception ordinaire et des inhibitions. Aliénor ferme les yeux, mais Astrolabe devient dure comme pierre. C'est la panne pour Zoïle qui croyait toucher au but.

Au-delà de la fable, l'intérêt du livre se trouve dans l'écriture ciselée, cristalline, et dans le ton, volontiers impertinent, empreint d'humour, cette dérision de soi. J'aime ainsi ces clins d'oeil qu'Amélie s'adresse à elle-même quand Zoïle écrit par exemple à propos des livres d'Aliénor :

"J'appréciais [...] qu'il n'y ait pas de photo de l'auteur sur la jaquette, en cette époque où l'on échappe de moins en moins à la bobine de l'écrivain en gros plan sur la couverture"

ou quand elle donne à ses héroïnes des prénoms qui, comme le sien, commencent par un A, qui est aussi "l'origine de l'emblème architectural" de Paris :

"Gustave Eiffel était fou amoureux d'une femme qui s'appelait Amélie. D'où son obsession pour la lettre A, qui domine Paris depuis plus d'un siècle".

Francis Richard

Nous en sommes au

484e jour de privation de liberté pour Max Göldi et Rachid Hamdani, les deux otages suisses en Libye

L'internaute peut écouter sur le site de Radio Silence ( ici ) mon émission sur le même thème. 

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages