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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 23:40
"L'enfant de Mers el-Kébir" de Sophie Colliex

Mers el-Kébir est le nom d'un village de pêcheurs à l'ouest d'Oran, en Algérie, au bord d'une vaste baie en demi-lune:

 

"Mers el-Kébir, en arabe, signifie "le Grand Port". L'immense baie est ceinturée par un amphithéâtre de montagnes. Le djebel Murdjadjo, sombre, creusé de vallées profondes, pousse dans les flots ses deux bras escarpés: à l'est, la presqu'île de Santa Cruz; à l'ouest le Santon, dressé en pain de sucre au-dessus de la mer."

 

Dans les années 1930, ce site exceptionnel attire l'attention de la Marine française. En 1939, un décret signé Edouard Daladier décide de le transformer en base navale militaire...

 

Pour ceux qui connaissent l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, Mers el-Kébir est le nom tragique des attaques menées par la marine anglaise, les 3 et 6 juillet 1940, contre des bâtiments de la Royale, qui y mouillaient tranquillement, faisant près de 1'300 morts parmi les marins français.

 

Après la première attaque: "La mer, luisante et noire, est recouverte de mazout. Plus de la moitié des bateaux a disparu. Quelques uns ont pu fuir, l'un a coulé à pic, et les deux cuirassés encore visibles dans la rade ne sont que des amas de tôle fumante échoués dans le paysage."

 

Après la seconde: "Les sauveteurs repêchent morts et blessés, aidés par les pêcheurs et les ouvriers du chantier naval. Les cercueils du premier bombardement, alignés sur le rivage encore en attente d'être inhumés, gisent éventrés, leur macabre contenu répandu partout."

 

Mers el-Kébir, ce que l'on sait moins, est aussi un des lieux du débarquement américain de novembre 1942: "Six gros bâtiments de guerre ont accosté à la grande jetée. En l'espace de quelques heures, des milliers d'hommes ont pris pied dans le village. Un long défilé d'engins, camions, tanks, chars, jeeps, traverse Kébir à vive allure."

 

L'enfant de Mers el-Kébir, de Sophie Colliex, se passe en ce lieu de mémoire de 1939 à 1951, c'est-à-dire quelque temps avant le massacre de 1940 et pendant les onze années qui suivent. Michel, l'enfant, dont il est question dans le récit, a huit ans au début et, donc, vingt à la fin, la tranche de vie décisive pour devenir un homme.

 

Le père de Michel, Joseph d'Ambrosio, Pepico, d'origine napolitaine, est pêcheur, comme la plupart des habitants du village. Sa mère, Marthe, Moman, d'origine espagnole, travaille de temps en temps chez Sardine pour compléter les maigres revenus paternels

 

Joanno, le grand frère de Michel, de dix ans plus âgé que lui, pêcheur comme leur père, a été mobilisé en septembre 1939 et ne reviendra qu'à la fin de la guerre. Tessa, leur soeur, de sept ans plus âgée, "joliment tournée, la taille fine et les épaules rondes", devra arrêter des études brillantes pour devenir bonne épouse et mère...

 

Michel est artiste. Un jour, une dame de la ville, chez qui sa mère l'a amené, lui donne une boîte de couleurs. C'est, semble-t-il, providentiel, parce que dessiner lui est facile: "Il ignore d'où vient cette connaissance profonde, instinctive. Une grosse vague s'est soulevée en lui, le jour où la boîte de couleurs est entrée dans sa vie. Son dessin, c'est son refuge, le rempart qu'il dresse quotidiennement entre lui et des souffrances qu'il ne comprend pas."

 

Peu à peu il va comprendre ces souffrances. Leur pourquoi va lui être révélé notamment à la faveur de rencontres qui ne seront pas toutes fortuites. Celle, par exemple, avec la dame qui dessinait et qui lui a adressé la parole quand il jouait au cerf-volant avec ses amis Norbert et Samir. Celle avec ce marin rescapé de l'attaque anglaise et qui a sculpté un pêcheur dans une branche d'olivier pour remercier son père de l'avoir secouru.

 

Le roman de Sophie Colliex n'est cependant pas seulement l'histoire de Michel et de Mers el-Kébir, de l'enfant et du port de guerre, dont les travaux titanesques bouleversent profondément le paysage alentour. C'est aussi le portrait d'une famille modeste qui se débat dans des circonstances exceptionnelles, et la peinture d'une époque révolue où le respect des convenances orientait davantage qu'aujourd'hui le cours des vies.

 

Certes on s'aimait, mais le coeur ne l'emportait pas souvent sur la raison. Certes on faisait des études, mais les moyens matériels manquaient souvent à ceux qui voulaient les poursuivre. Et, en même temps, cette époque, qui n'est pas si lointaine que ça, n'est pas dépourvue de charme. Sans doute parce que Sophie Colliex a su donner vie à des personnes attachantes et restituer avec justesse et plaisir les couleurs, les odeurs et la chaleur de l'Afrique.

 

Francis Richard

 

L'enfant de Mers el-Kébir, Sophie Colliex, 312 pages, Editions Encre Fraîche

 

Vernissage et dédicaces chez Payot Cornavin le mardi 31 mars 2015 de 17h30 à 19h.

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 23:00
"33, rue des Grottes" de Lolvé Tillmanns

Comment nous comporterions-nous dans des circonstances exceptionnelles? Est-ce vraiment à ce moment-là que notre vraie nature se fait jour? Dans 33, rue des Grottes, Lolvé Tillmanns raconte l'histoire des habitants d'un immeuble, qui sont de nos jours confrontés à un véritable fléau.

 

Tour à tour l'auteur livre les pensées des habitants de cet immeuble, qu'ils occupent de la cave au quatrième étage et qui est situé dans un quartier populaire de Genève, derrière la gare Cornavin, à proximité du parc des Cropettes.

 

Le propriétaire de l'immeuble, devenu cruel et méchant après la mort de sa femme, dirige une entreprise du bâtiment. A la cave, se terrent quatre de ses ouvriers: Mahmoud, Abdel, Jabari et Bekim, lequel raconte leur vie de rats, qui bénéficient depuis peu de l'électricité.

 

Au rez-de-chaussée, la concierge, Julieta, est laide et le sait. Tout le monde la considère comme une sorcière avec son grain de beauté poilu sur le menton. Elle était au service du propriétaire avant qu'il ne l'installe au 33, avec un salaire divisé par deux.

 

Au premier étage, Caroline vit avec Stéphane. Elle a un institut de beauté. Lui un petit atelier où Sergio, un apprenti, travaille avec lui. Caroline est un joli brin de femme. Elle est excitante et elle est flattée que les hommes lui fassent des compliments.

 

Au deuxième, Carlos est étudiant. Il partage son appartement avec Matti, dont il est l'homme, mais qui le quitte parce qu'il ne veut pas faire son coming-out de peur de ce qu'en dira son père, de peur d'être banni de sa famille sans espoir de retour.

 

Au troisième, Mei est une petite fille. Elle a un amoureux, Achik. Comme lui, elle mélange la langue de l'école et la langue de la maison. Sa maman s'occupe beaucoup d'elle et, elle, elle l'aide à apprendre la langue de l'école.

 

Au quatrième, Nicolas porte un costume trois-pièces et travaille comme employé dans une étude. Il n'éprouve plus de désir pour sa femme, Hélène, depuis qu'elle est enceinte. Il fantasme sur les autres femmes.

 

Lolvé Tillmanns raconte d'abord ce microcosme, le train-train quotidien de ses habitants et les quelques relations de voisinage qu'ils entretiennent entre eux. Puis un jour tout bascule. Quelque chose de grave s'est produit à l'extérieur.

 

Les connexions Internet ne sont plus disponibles. Sur les écrans de téléphone ou de télévision n'apparaissent plus que des messages inquiétants, du genre:

 

LA CONFEDERATION VOUS DEMANDE, DANS LA MESURE DU POSSIBLE, DE RESTER CHEZ VOUS. LES REUNIONS DE PLUS DE TROIS PERSONNES SONT INTERDITES.

 

Un fléau s'est abattu sur la ville et ce n'est que peu à peu que le lecteur apprend de quelle nature il est et quelles en sont les conséquences pour les habitants, en particulier pour ceux du 33 de la rue des Grottes.

 

Les ravages de ce fléau sont redoutables. Les comportements des habitants de la ville et de l'immeuble se modifient. Ils s'adaptent comme ils peuvent à la situation et deviennent méconnaissables.

 

D'aucuns pensent d'abord à eux. D'autres se préoccupent des autres. D'aucuns succombent plus ou moins héroïquement. D'autres survivent, de même façon. Pour combien de temps? La tranquillité relative de la vie antérieure s'est muée en tribulation permanente où la loi du plus fort ou du plus rusé règne.

 

Lolvé Tillmanns donne la parole à huit personnages de l'immeuble, tous très différents les uns des autres. La moitié d'entre eux sont d'origine étrangère, chinoise, iranienne et portugaise. Ils sont également de tous âges et de toutes origines sociales.

 

Or, l'auteur s'incarne avec beaucoup naturel en chacun d'entre eux, adoptant son vocabulaire, ses réflexions propres, ses comportements devant l'adversité. Il en résulte un portrait de l'humaine condition à travers le prisme de ce microcosme d'une grande richesse de points de vue, servi par un style très direct.

 

Une fois le livre refermé le lecteur a le sentiment qu'il suffit de peu de choses pour que la vie ordinaire ne le soit plus, pour que tout le monde en soit affecté, pour que même ceux qui détiennent l'autorité et qui devraient montrer l'exemple ne se comportent pas forcément mieux que les autres. Heureusement ce portrait n'est pas tout noir. Et quelques figures, toutes imparfaites qu'elles soient, permettent au lecteur affligé de retrouver quelques couleurs.

 

Francis Richard

 

33, rue des Grottes, Lolvé Tillmanns, 216 pages, éditions faim de siècle & cousu mouche

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15 mars 2015 7 15 /03 /mars /2015 23:55
"Je cherche l'Italie" de Yannick Haenel

Enée, selon Virgile, abandonne Troie en flammes, fait naufrage, débarque sur une île et demande son chemin: "Je cherche l'Italie". Yannick Haenel ne demande pas son chemin, mais, une fois débarqué à Florence, cherche l'Italie où il est venu pour faire le point: ""Faire le point" consiste d'abord à partir à sa recherche."

 

Ce point? "Dante le nomme "il punto a cui tutti li tempi son presenti": le point auquel tous les temps sont présents." L'auteur pense que Florence, "avec son immense proposition artistique", va lui rendre présents tous les temps. Et il ne fait que ça, à Florence et ailleurs en Italie: contempler des murs, grâce à "un emploi du temps vide, débarrassé de toute volonté, sans projet de visite".

 

Au cours de son séjour, de 2011 à 2014, il découvre ainsi la fresque d'Ucello, Le déluge, offerte à l'air libre. Ce mur de peintures lui éclate au visage: "Son chaos de pigments rouges et verts, le vertige qu'ouvre sa perspective insensée m'empoignèrent; il me semblait que j'allais glisser avec ses personnages vers le trou qu'elle met en scène, et qu'à l'arrière-plan, là-bas, entre les deux parois qui compriment l'espace et semble écraser les corps des hommes, quelque chose de boueux qui relevait du sans-fond allait m'engloutir."

 

Il voit L'annonciation de Fra Angelico, dans des circonstances idéales. Le peintre n'a pas peint le rayon divin qui touche la Vierge, semble-t-il parce que "chaque matin la lumière venait réellement sur la fresque". Il choisit le jour de l'Annonciation pour la contempler: "Nous sommes le 25 mars, et c'est un 25 mars que Jésus mourra. L'Annonciation raconte une Incarnation qui annonce elle-même, à travers la fenêtre grillagée en croix de la cellule, derrière la Vierge, une crucifixion."

 

Il profite de son séjour pour lire les oeuvres complètes de Georges Bataille, publiées en douze volumes par Gallimard. Comme lui, il ne conçoit de corps libre qu'à travers l'extase - "le mot peut sembler excessif, il désigne pourtant ce qui m'arrive lorsque j'aborde une frontière". Comme lui, il pense que l'on ne peut se soustraire "aux servilités du conditionnement qu'à travers des expériences spirituelles". Ces opérations impliquent à ses yeux "une parole qui les révèle: j'appelle "littérature" cette parole."

 

Et il parle du rite: "A travers la répétition obstinée d'une promenade, d'un geste, d'une attention, le rite vous soustrait au temps mort. Tourner en rond est profitable. L'errance relève d'un temps séparé. Le moment où elle prend figure de rite en efface l'angoisse." Du sacré: "Le sacré, écrit Bataille, est comparable à la "flamme qui détruit le bois en se consumant"." Du sacrifice: "Le sacrifice n'est pas l'expérience de quelque chose, mais de rien. D'ailleurs, il n'est pas une expérience, tout au plus l'approche reculée d'un rite."

 

En Italie, depuis qu'il y habite, il assiste à la ruine d'un pays, à la mort de la politique: "A quelques secondes, à quelques centimètres, juste à côté de nous, Michel-Ange, Donatello, Masaccio, Ucello, Fra Angelico, existent; et précisément la ruine du politique a lieu pour que cela n'existe pas - pour que l'art qui ne cesse d'agir, n'agisse pas, pour que nos vies soient occupées à autre chose."

 

En fait, il concède que la politique n'est pas morte, mais qu'elle n'en finit pas de mourir et qu'elle a fait sa mutation au pire. Les responsables? Les marchés financiers, bien sûr: "Les convulsions périodiques des marchés financiers n'ont qu'un objet: domestiquer ce qui, du monde, ne l'était pas encore. En absorbant la politique, c'est-à-dire le monde des décisions (et qu'y a-t-il de plus ridicule aujourd'hui qu'"une décision"?), les marchés n'ont pas seulement limité les espérances des humains, ils ont renforcé leur assujetissement. Lorsqu'il n'existera plus aucune possibilité libre, ils auront achevé leur travail."

 

Et si c'était au contraire l'expansion des Etats, donc de la politique, qui était responsable du renforcement de l'assujetissement des êtres humains? Car il n'y a pas de marchés plus soumis aux réglementations des Etats que les marchés financiers et jamais dans l'histoire de l'humanité les Etats n'ont eu de périmètres d'intervention aussi larges qu'aujourd'hui, avec la connivence d'un certain capitalisme dévoyé qui a besoin d'eux pour exister.

 

Pour l'auteur le capitalisme envahit tout: "L'oligarchie planétaire sait que les moyens de production sont l'autre nom de la dévoration." Il ajoute: "Qu'est-ce qui échappe au capitalisme? L'amour? La poésie? Lacan disait: la sainteté". Ça tombe bien: il y a dans le coin un saint qui fera l'affaire, c'est François d'Assise: "La solitude franciscaine se propose comme expérience qui fonde la vie en dehors de l'appropriation. En tant que telle cette expérience s'oppose au destin historique de l'économie occidentale."

 

Pour l'auteur, le marché ("combinaison infernale du formatage et du contrôle") est "la société absolue" et son expansion est planétaire: "Ce qui se donne à vendre à travers lui, ce ne sont plus les marchandises, mais l'existence de chacun, envisagée comme un stock monnayable, traitée comme un produit, et dont la cote est proportionnelle à l'intégration sociale qui la motive."

 

Enfin le discours catastrophiste de l'auteur se nourrit de tous les autres lieux communs actuels, ressassés par les médias, ce qui ne leur donne pas force de vérité: "Les Temps modernes sont sortis de leurs gonds: une emprise technico-économique s'est substituée à la vieille idéologie du progrès. Cette substitution est sans limites: elle ravage tous les secteurs de la vie humaine, dérègle les climats, empoisonne l'agroalimentaire, asservit les rapports, étouffe le moindre souffle de liberté."

 

Tout ça c'est bien beau, mais, s'il est venu en Italie, c'est pour faire le point. Justement il le fait, à l'imitation de saint François, du moins telle qu'il l'imagine: "Parvenir à être seul - vraiment seul -, c'est rejoindre ce point du monde que je poursuis depuis mon arrivée en Italie. C'est "le point le plus vivant" de Dante - le point à partir duquel naissent les lucioles. Dans les ténèbres absolues, il n'y a qu'elles qui brillent. On croit toujours que les lucioles ont disparu, que leur lumière est morte, et puis le point le plus vivant renaît."

 

Plutôt que de s'appesantir davantage sur ces élucubrations idéologiques, il est préférable de retenir de ce livre bien écrit les belles pages que Yannick Haenel consacre à Ucello, ou à Fra Angelico, ou encore au lac de Nemi et à ses bois: "Les bois de Némi sont noirs, poussiéreux, pleins de ronces: et pourtant l'été s'y glisse comme un couple qui cherche un coin discret: il s'illumine entre les pins, s'enroule avec des soupirs dans la fraîcheur des sous-bois, comme si rien d'autre n'existait que le temps."

 

Francis Richard 

 

Je cherche l'Italie, Yannick Haenel, 208 pages, L'Infini - Gallimard

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12 mars 2015 4 12 /03 /mars /2015 23:55
"L'empreinte amoureuse" de Mélanie Chappuis

Qui ne s'est jamais demandé quelle empreinte, amicale ou amoureuse, il laisserait aux autres quand il ne serait plus? Et, inversement, qui n'a pas cherché un jour à se remémorer quelle empreinte les autres ont laissée en lui?

 

Parmi les empreintes que les hommes et les femmes se laissent les uns les autres, L'empreinte amoureuse est peut-être celle qui revêt le plus d'importance. Dans son roman éponyme, Mélanie Chappuis en fait l'objet de la quête de son narrateur, Bruno Richard.

 

Bruno a quarante ans. Il est journaliste. Il vient d'apprendre qu'il est atteint d'un cancer du foie, un cancer de vieux ou d'alcoolique, alors qu'il n'est ni l'un ni l'autre. De quoi s'interroger sur cet intrus indésirable et indésiré.

 

Bruno est un homme pressé, passionné, en recherche d'intensité. Toute sa vie personnelle en est l'illustration. Elle est pleine d'histoires sentimentales qui commencent bien, mais n'aboutissent jamais. A chaque étape de sa vie amoureuse, Bruno préfère en effet partir que durer.

 

Bruno n'a pas davantage envie maintenant de passer des années à se soigner et refuse donc de le faire. Mourir ne l'effraie pas. Traîner, puis agoniser, oui. Sa compagne depuis quatre ans, Marion, qui est comédienne, n'arrive pas à le faire revenir sur ce refus insupportable. Aussi le quitte-t-elle, la mort dans l'âme.

 

Le père de Bruno est diplomate suisse. Il ne reste que quelques années en poste dans chaque pays où il est envoyé en mission et il impose cette vie nomade et apatride à sa femme et à ses deux enfants, Bruno et Juliette, qui, à chaque fois, ont juste le temps de s'habituer et de se faire des amis quand le moment vient de s'en aller.

 

La rupture avec Marion fait réfléchir Bruno. Il se met à revisiter son passé. Il y cherche le pourquoi de cette rupture et le pourquoi de ce cancer qui s'est installé dans son corps sans crier gare et dont il ne veut pas. Ce passé se caractérise par une instabilité sentimentale et par une fuite devant la tiédeur, la longueur, l'habitude.

 

Certes, pendant toute sa vie, il a fait beaucoup d'efforts pour être aimé. Mais, il s'avère qu'il a finalement laissé une plus forte empreinte sur celles qu'il a aimées qu'elles n'en ont laissé sur lui, malgré qu'il en ait, à l'exception de Marion qui, en raison de son obstination à ne pas se soigner, vient de le quitter...

 

Pourquoi tient-il tant que cela à faire son bilan amoureux? On se le demande. Est-ce pour mourir avec ses souvenirs comme ceux qui, au moment de passer de vie à trépas, voient défiler leur existence en deux trois minutes? N'est-ce pas plutôt parce qu'il est bien vivant, qu'il veut en tirer leçon et qu'au fond il ne veut pas mourir?

 

Mélanie Chappuis s'est mise dans la tête et dans la peau de Bruno avec beaucoup de naturel et d'empathie. D'aucuns parmi ses lecteurs se reconnaîtront sans peine en cet homme parce qu'il émane de lui une grande authenticité humaine, magnifiquement observée et restituée.

 

Les notes que Bruno a prises a posteriori sur son errance dans le monde et dans sa vie personnelle, sont écrites dans un style fait de phrases courtes et incisives, petite musique intérieure qui rend parfaitement compte des méandres que suivent ses réflexions désordonnées.

 

Francis Richard

 

L'empreinte amoureuse, Mélanie Chappuis, 176 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents de l'auteur:

 

Des baisers froids comme la lune Bernard Campiche Editeur (2010)

Maculée conception Luce Wilquin (2013)

Dans la tête de...  Luce Wilquin (2013)

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9 mars 2015 1 09 /03 /mars /2015 23:45
"Le songe d'Empédocle" de Christopher Gérard

Les racines spirituelles de l'Europe sont gréco-romaines et judéo-chrétiennes. Même s'ils peuvent sembler aujourd'hui bien diminués, l'un comme l'autre, sous les coups d'un athéisme militant, les deux grands courants spirituels fondateurs, que sont le polythéisme antique et le monothéisme chrétien, continuent d'exister et de s'affronter, sous des formes toutefois bien différentes de celles d'origine.

 

Dans son livre, Les pierres d'angle, Chantal Delsol observe qu'"au naturel, l'homme est païen, c'est-à-dire polythéiste", que "les dieux du polythéisme sont inventés par les sociétés humaines", alors que "le Dieu du monothéisme se révèle", que "l'athéisme est né contre le christianisme" et qu'"il n'existe pas sans lui".

 

L'homme, au naturel, est païen. Le mot important ici est naturel. Le paganisme, naturellement, conduit au temps circulaire, à la prédestination, à la transmigration, tandis que le christianisme, culturellement, induit le temps fléché et défend la croyance que l'individu humain est une personne capable de prendre son destin en main, qu'elle est largement autonome sans être totalement indépendante.

 

Dans Le songe d'Empédocle, Christopher Gérard fait revivre le paganisme naturel et originel européen à la faveur d'un voyage initiatique et romanesque entrepris par un jeune homme de sa génération. C'est prétexte pour l'auteur à revisiter une vision spiritualiste païenne bien différente de celle du paganisme matérialiste d'aujourd'hui.

 

L'auteur raconte ainsi, dans ce livre, que, depuis Empédocle, philosophe grec du Ve siècle avant Jésus-Christ, ce paganisme s'est transmis et a survécu, de génération en génération. A partir du XVe siècle, cette transmission et cette survie se sont opérées grâce à l'action d'une société secrète, la Phratrie, fondée par Pléthon.

 

Le héros du livre, Padraig, est le rejeton singulier d'Hélène, "une svelte Brabançonne", c'est-à-dire une svelte Belge, et de Cathall, "un journaliste venu d'Hibernie", c'est-à-dire venu d'Irlande. Livré tôt à lui-même - son père meurt après avoir sombré dans l'alcool, sa mère s'exile en Espagne -, Padraig hérite de l'hôtel particulier de son grand-père, qui abrite une bibliothèque de vingt mille volumes:

 

"A condition de vivre chichement, le jeune homme pouvait se permettre un luxe inouï, son rêve le plus cher: disposer de son temps, échapper au travail obligatoire, ne dépendre d'aucun maître."

 

Le fait est que Padraig dispose bien de son temps. Il lit, étudie, réfléchit. Un mémoire sur l'empereur Julien, le dernier souverain païen, lui fait prendre conscience qu'il est en fait "un suivant des anciens Dieux" et que sa conversion au polythéisme n'est que l'aboutissement d'un long processus, "sans doute commencé dans l'enfance".

 

Padraig entend parler pour la première fois de la Phratrie des Hellènes lors de propos échangés entre son grand-père Léopold Bidez et l'un de ses amis, Pierre Mazée, un dominicain défroqué, dont le pseudonyme, Psellos, lui sera connu par la suite.

 

Des années plus tard, cette conversation lui revient quand il découvre dans la bibliothèque de son aïeul une liasse, annotée par ce dernier, contenant un document manuscrit intitulé Groupe de Delphes "et comportant des noms manifestement des pseudonymes: Bessarion, Juvénal, Zalmoxis et bien d'autres, tout aussi étranges":

 

"Un certain Arminius y apparaissait comme le représentant d'un Collège thiois, secondé de deux autres frères: Psellos et Maugis."

 

La rencontre de Padraig avec Arminius, qui habite à deux pas de chez lui va déterminer son  destin. Arminius est certes un Incivique - il a choisi le mauvais camp lors de la deuxième Grande Déflagration et a ainsi commis l'Error le mettant au ban de la Phratrie -, mais c'est à la fois un peintre et un érudit, avec lequel ce jeune esprit indépendant va apprendre beaucoup.

 

Arminius va ainsi faire connaître à Padraig la longue chaîne des Païens qui, d'Empédocle, en passant par Platon, Epicure, Lucrèce, Virgile, Plutarque, Porphyre, Julien, Simplicius, Pléthon, aboutit au Groupe de Delphes. Il va aussi parler de lui à des membres actuels du groupe, qui perpétuent l'idéal de la Phratrie des Hellènes au Collège de Bretagne, à Brocéliande, où se trouve le maître Mabinog.

 

Pourra alors commencer l'initiation de Padraig aux mystères, au cours de laquelle il prendra le pseudonyme d'Oribase. Après Brocéliande, il en gravira en effet les degrés en se rendant les années suivantes à Delphes, où vit le maître Bessarion; à Rome, dans les environs de laquelle vit le maître Cautopatès, près de l'antique Préneste; à Kashi, en Hindoustan, où vit le Pandit Surya.

 

A la fin de chacune de ces étapes initiatrices, Oribase subira les assauts d'un des tableaux du polyptique peint par Arminius et intitulé Le songe d'Empédocle: "Chacune des quatre toiles est carrée, et mesure un peu plus d'un mètre soixante de côté, est frappée du même E." L'Epsilon delphique... Et cela aura pour vertu de parfaire les épreuves qu'il aura préalablement endurées...

 

Car, devant chacun de ces tableaux, Oribase assistera aux combats incessants entre l'Amour et la Haine, sera aux prises avec "la divine alternance: illusion et réalité, être et non-être, conjonction et dissociation", subira le flux et le reflux: "l'unité des contraires, depuis toujours et à jamais, ainsi que nous l'enseignent tous les maîtres de vérité".

 

Pour un Galiléen, "l'âme, auparavant inexistante, est créée par Dieu chaque fois que se forme un nouveau corps". Cette création à partir de rien est insensée aux yeux d'un Païen, pour qui l'âme est "éternelle dans l'avenir comme dans le passé"...

 

Cette différence de conception de l'âme, et toutes les différences qui en découlent, empêchent-t-elles un Galiléen de s'intéresser à ce que pense un Païen? Que non pas, pour peu que rien de ce qui est humain ne lui soit étranger et qu'il ait, de plus, fait ses humanités...

 

Francis Richard

 

Le songe d'Empédocle, Christopher Gérard, 344 pages, L'Age d'Homme (première parution en 2003)

 

Livre précédent de l'auteur chez le même éditeur:

 

Osbert et autres historiettes (2014)

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7 mars 2015 6 07 /03 /mars /2015 01:00
"Troisième vie" de Barbara Polla

Les chats ont légendairement neuf vies. Neuf vies leur seraient accordées parce qu'ils sont résistants et retombent toujours, ou presque, sur leurs pattes. Nous, pauvres humains, n'avons en principe qu'une vie, parfois d'autres, mais, dans ce cas-là, il ne s'agit pas vraiment de nouvelles vies, plutôt de prolongations de notre seule et unique vie terrestre.

 

Même si la vie n'est jamais un long fleuve tranquille, d'aucuns aimeraient pourtant bien en vivre plusieurs, sans doute parce qu'ils considèrent que la vie qui leur est dévolue est trop courte, quelle que soit sa durée d'ailleurs. Aussi, depuis la nuit des temps, à défaut de pouvoir vivre plusieurs vies, cherchent-ils, sans les trouver, qui la fontaine de jouvence, qui l'élixir de longue vie, qui d'autres moyens de la prolonger.

 

L'héroïne de Troisième vie, le dernier roman de Barbara Polla, a, semble-t-il, découvert tout autre chose que de jouer les prolongations sur terre, parce qu'elle a posé le problème dans des termes différents, inédits. Rébecca, en effet, n'a pas cherché comme tant d'autres avant elle à prolonger sa vie, mais à vivre plusieurs vies de suite, virtuellement, et matériellement. Ce qui n'est pas la même chose. Son métier - elle est bio-informaticienne - l'a certainement conduite à explorer ce sentier-là, guère battu jusque-là.

 

Lors du troisième Congrès international de Bio-informatique du XXIe siècle, à Ravello, Rébecca prononce la conférence la plus "illuminante" qui soit sur le sujet. Lequel doit être compris, dans ce roman peut-être prémonitoire, comme "la science qui permet de donner vie aux ordinateurs, aux personnages clonés dans les ordinateurs, et aux robots".

 

Dans cette conférence, Rébecca lève en effet un coin du voile sur la voie à emprunter pour y parvenir, et qui n'est pas celle que l'on croit. Il est communément admis que l'ordinateur et le cerveau se ressemblent. C'est une erreur. Selon cette scientifique éminente, "le cerveau a une structure complètement différente de celle de l'ordinateur: il n'a ni centre ni périphérie, c'est un amas." Et cet amas est sculpté par l'être humain avec ce tout ce qui l'entoure...

 

La vraie ressemblance n'est pas celle-là. C'est celle entre l'ordinateur et le ribosome, qui constitue un "relais entre le noyau de la cellule, où se loge l'ADN, et la cellule elle-même". Pour intégrer la vie dans un ordinateur, il convient donc de s'inspirer du vivant: "[l'ordinateur] doit apprendre les langues, la traduction, la poésie." Si le XIXe siècle fut celui de l'énergie et le XXe celui de l'information, le XXIe est et sera celui de "la matière programmée"...

 

Ce que ses auditeurs de sa conférence "illuminante", mais pleine de sous-entendus, ne savent pas, c'est que Rébecca a déjà beaucoup avancé dans cette voie, qu'elle présente alors comme une piste prometteuse de recherches...

 

D'une part, afin de bien connaître les hommes (au sens latin de vir), qui sont les plus intéressants à ses yeux - elle aime leur sexe, leur force physique et qu'ils soient doués davantage pour l'interpénétration que pour la prédation -, Rébecca s'est implanté des nanopuces dans nombre de parties de son corps, même les plus intimes, pour enregistrer et stocker dans sa rétine des images d'eux, pour cloner d'abord leurs organes, puis les cloner en entier dans sa galerie humaine.

 

D'autre part elle est parvenue à rendre de plus en plus vivants ses ordinateurs, en y introduisant un degré de complexité proche de la vie, ce en construisant un langage informatique basé sur le code ADN et non plus sur le système binaire 0-1. Ses disques durs apprennent l'incarnation, c'est-à-dire à "sculpter d'un seul tenant leur corps et leur esprit", comme les êtres humains le font de leur cerveau.

 

Ses ordinateurs deviennent ainsi peu à peu capables non seulement d'écrire des mots, de traduire, d'aimer, de le dire, grâce à la poésie inoculée en eux, "succédané de sentiment", mais encore d'évoluer, de croître, de s'adapter, de se réparer, de communiquer entre eux... Bref elle est près d'atteindre l'objectif que la bio-informatique s'est fixé...

 

Quand Rébecca meurt une première fois, puis une deuxième, elle se trouve en mesure, à chaque fois sous forme de vie virtuelle et matérielle, ordinateurs connectés, téléphones portables allumés, de reprendre "le fil de sa propre histoire, ailleurs, à un autre moment, avant, avec les mêmes puces et les mêmes clones dans sa galerie humaine".

 

C'est l'occasion pour elle de"faire un pas de côté, de prendre un chemin de traverse", comme le dit joliment Barbara Polla, de juste partir "de l'autre côté de la paroi", comme le dit son mari Leo. Dans ces nouvelles vies, elle peut continuer à se réciter les plus beaux vers, ceux qui l'ont fait rêver, voire fantasmer, ceux de Racine, de Vian, de Corneille, de Pavese, de Terayama..., qu'elle trouve toujours moyen d'associer à ses hommes...

 

La troisième vie de Rébecca devrait être la toute bonne. Il lui faudra cependant trouver la matière qui a fait défaut aux deux premières - ce qui l'a déçue - et donner à cette matière ses connexions: "Il n'y a que quatre milliards de caractères dans l'ADN mais cent milliards de cellules nerveuses, dix mille connexions chacune. Dix trillions de connexions." Tant il est vrai que "la seule manière de connaître l'autre c'est soit de l'habiter soit de l'avoir été"...

 

Avec ce livre, rempli de gros mots scientifiques, expliqués clairement dans un lexique situé en fin d'ouvrage, le lecteur est transporté dans un futur qui n'est peut-être pas si lointain, mais qui, à ce jour, reste encore du domaine de la fiction ou de l'exploration. Mais n'est-ce pas le rôle de l'écrivain que d'anticiper? Le lecteur y est saisi d'effroi, puis rassuré, à chaque disparition de l'héroïne: "La disparition, source de toute poésie."...

 

Comment ne pas aimer Rébecca, cette femme sensuelle, charnelle, matérielle, désirable et désirante, au "beau cerveau" - c'est "la bio-informaticienne la plus douée de sa génération" -, et qui mène trois existences poétiques dans ce livre? Le lecteur, en songeant à sa splendide intelligence, est bien obligé de s'incliner: le poète, chanté par Ferrat et "qui voit plus haut que l'horizon", a bien raison de dire que "la femme est l'avenir de l'homme"... Et Brel ferait bien de reconnaître, là où il est, qu'il avait tort de n'en être pas bien sûr...

 

Francis Richard

 

Troisième vie, Barbara Polla, Editions Eclectica (sortie en librairie aujourd'hui)

 

Livres précédents de l'auteur:

Victoire, L'Age d'Homme (2009)

Tout à fait femme, Odile Jacob (2012)

Tout à fait homme, Odile Jacob (2014)

 

Collectifs sous sa direction ou sa coordination:

Noir clair dans tout l'univers, La Muette - Le Bord de l'Eau (2012)

L'ennemi public, La Muette (2013)

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5 mars 2015 4 05 /03 /mars /2015 23:45
"Désacorps" de Manon Leresche

Dans Désacorps, Manon Leresche tient la plume d'une jeune fille qui aimerait savoir ce que veut son corps et qui, dans le même temps, préfère l'ignorer: "Je veux qu'il parle, mais ce que je souhaite par-dessus tout c'est qu'il se taise à jamais.

 

Avec son corps, un temps, elle se trouve en désaccord, dans les deux acceptions du terme: la mésentente et la contradiction. Elle se détache donc de lui, elle se dédouble, elle se déconstruit. Son âme en souffre. Pour résoudre ses contradictions, pour recomposer son unité, elle ressent le besoin d'écrire.

 

Au je tout seul succède le nous, c'est-à-dire le toi et moi, le corps et l'esprit. Sans doute est-ce une étape nécessaire que de dissocier ainsi l'être, avant de le reconstruire dans son ensemble, mot par mot. Car c'est bien l'écriture qui permet cette reconstruction et se révèle "l'art de l'être".

 

Dissocier, cela signifie raconter l'histoire du corps et de l'esprit qui se sont retrouvés tous les jours pendant huit ans dans un studio de danse, l'esprit pouvant dire au corps: "C'était toi que je formais, ce corps que je sculptais avec rigueur chaque jour durant des heures devant le miroir."

 

Cette sculpture du corps se fait au prix de transpirations, tout à la fois marques, et odeurs, du travail et récompenses méritées, au prix de souffrances, notamment des pieds du corps, au début disgracieux. Tout cela pour que le corps finisse par ressembler "au mieux à cette image que l'on cherche à montrer, ce tableau qui illustre notre personne déformée dans son entier".

 

L'esprit trouve son refuge dans la musique, dont la narratrice tombe amoureuse, qu'elle étreint pendant des heures, ce qui l'épuise, la consume, mais où elle trouve la sérénité. Lors d'une folie passagère, pendant l'enfance, le corps chantera la musique qu'elle aime et ils seront complices: "Oh comme on s'aimait, c'était toi et moi à jamais, dans les champs de bataille l'amour faisait régner la perfection de ses failles!".

 

Cette belle harmonie sera rompue quand l'esprit tombera malade et n'aura cure des conséquences qui en découleront sur le corps. Quand elle se souciera enfin des maux que le corps aura enduré par sa faute et qu'elle aura tenté d'ignorer, elle trouvera le remède: "On soigne les maux de par les mots, avec leur orchestre parfois tragique qui nous enseignent des partitions magiques."

 

Quels mots? De se dire, par exemple, "qu'on a le droit d'aller mal" et qu'il n'est pas bon de le dissimuler, qu'il faut au contraire se dire, malgré ça : "je t'aime", à soi-même et à personne d'autre... Quand on dit que charité bien ordonnée commence par soi-même, cela ne signifie-t-il pas qu'on ne peut pas aimer les autres si l'on ne s'aime pas d'abord soi-même?

 

Francis Richard

 

Désacorps, Manon Leresche, 100 pages, L'Aire

 

Livre précédent de l'auteur, chez le même éditeur:

 

Peau morte (2013)

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28 février 2015 6 28 /02 /février /2015 11:30
"Les désengagés" de Frédéric Vitoux

Existe-t-il de grands romans sans qu'il n'y soit question d'amour? Il ne semble pas. L'amour est à la fois un sujet épuisé et inépuisable. Peut-être est-ce même, avec quelques autres traits distinctifs, ce qui caractérise l'être humain parmi les êtres vivants. Dans son dernier roman, Les désengagés, Frédéric Vitoux remonte le temps de quelques décennies pour parler de ce thème éternel, intemporel, en faisant le tour, avec esprit et pertinence, des facettes qu'il peut revêtir.

 

Fin 1967, début 1968, quatre personnages apparaissent ainsi sous la plume du narrateur, qui se prénomme Pierre, mais qui pourrait tout aussi bien se prénommer Frédéric, puisqu'il a vingt-quatre ans et qu'il fait une thèse sur Louis-Ferdinand Céline, cantonnée au Voyage et à Mort à crédit, après lesquels deux premiers romans cet auteur n'était "plus digne d'intérêt ni crédité du moindre talent", comme on le lui avait fait comprendre...

 

Marie-Thérèse Werdenberg a la quarantaine. Elle est mariée à un notaire de province, bien plus âgé qu'elle, et vit, la plupart du temps, seule à Paris, où elle est directrice littéraire des Editions de l'Abbaye. Comme il faut bien que son corps exulte, il le fait avec des jeunes gens, sans que son sentiment pour son mari n'en soit pour autant altéré.

 

Octave Dunoyer est un jeune homme de vingt-deux ans. Il vient d'écrire un roman Le Quarante et Unième Mouton. Il ne se prend pas au sérieux. Ce livre? "Un jeu littéraire, des cabrioles de jeune fou, un déguisement, un sursis, en somme, avant d'aborder l'âge d'homme". Le titre le confirme: "Mon... mon héros est, si vous voulez, insomniaque. Il compte les moutons pour s'endormir, comme on disait autrefois, comme on le faisait peut-être, je ne sais pas, je n'ai jamais essayé."

 

Robert Le Chesneau a la cinquantaine. Il est inculte mais dirige d'une main de maître les Editions de l'Abbaye, même si les temps sont difficiles. Sa maison d'édition aurait bien besoin d'argent frais pour traverser les écueils. Un de ses amis, Pierre Faninal, qui a fait fortune à Marseille dans les canapés-lits pourrait bien lui apporter son soutien pour les surmonter.

 

Sophie, la fille de cet ami, a vingt ans. Elle est belle, "le visage un peu rond des adolescentes, que la vie ou l'expérience n'ont pas encore creusé, les joues rosies par le grand air, des yeux bleu-gris sous ses cheveux blonds coupés à la garçonne". Elle fait des études de lettres et Robert Le Chesneau l'engage comme stagiaire pour remplacer la responsable du service de presse de sa maison d'édition pendant son congé maternité. 

 

Marie-Thérèse et Octave se sont rencontrés chez un disquaire en octobre 1967 et sont devenus amants. Marie-Thérèse, qui sait déceler le talent littéraire, a décidé d'éditer son premier roman, qui va paraître au printemps 68. Bien que Marie-Thérèse aime Octave, elle sait qu'il ne faut pas qu'elle le retienne, en raison de leur différence d'âge. Elle se trouve dans la position de la Maréchale du Chevalier à la rose de Richard Strauss, son opéra préféré, qui dit à son jeune amant: "Va vite et fais ce que ton coeur te dit." Elle sait que "la vie punit ceux qui n'ont pas l'élégance de se retirer quand il est encore temps".

 

Octave n'est pas homme à s'engager en politique: "Il affichait un scepticisme désabusé face à toutes les formes d'engagement possible". Il n'est pas davantage homme à s'engager en littérature: "L'écrivain prometteur, ce n'était pas lui. Une promesse, par définition, engage l'avenir. Il ne voulait pas s'engager. Il voulait se désengager." Est-il prêt seulement à s'engager en amour? En tout cas, sa dilection va aux désengagés, aux "démiurges habités par leur monde, leur oeuvre, devenus étrangers à leur temps, à tout ce qui se passe autour d'eux".

 

Robert a des vues matrimoniales sur la belle Sophie. Il l'aime, mais en même temps, cette jeune fille fait peur à cet homme plus âgé. Il s'illusionne complètement sur elle. Pourtant il aurait bien voulu, en l'épousant, faire d'une pierre plusieurs coups: tranquilliser le père de Sophie, qui, malade, s'inquiète pour l'avenir de sa fille et aimerait la protéger, rétablir les finances des Editions de l'Abbaye et convoler en justes noces. Cet homme mûr se révèlera petit garçon, comme tous les hommes "amoureux d'une femme qui les néglige ou les congédie".

 

Sophie est attirée par Octave, et lui par elle. Mais entre eux deux les choses ne se passent pas facilement: "C'est toujours la même histoire, la vieille et lamentable histoire des malentendus, des susceptibilités, des impatiences et de l'amour-propre imbécile. Qui dira jamais à quel point l'amour-propre est l'antithèse absolue de l'amour?". Aussi le lecteur se demande-t-il s'ils finiront un jour par se désengager des Robert et Marie-Thérèse et s'ils exerceront alors leur droit de jeunes à s'aimer sans se soucier du reste du monde.

 

Les "événements" de mai 1968 surviennent à ce moment-là. Qui n'est pas vraiment celui de faire paraître un premier roman. Car les Français sont plus occupés à river leurs oreilles à leurs transistors qu'à lire des livres. Ce n'est pas pour eux la révolution au sens classique du terme: "A Paris, l'encre coula beaucoup plus que le sang".

 

Les Français ne remettront pas en cause leurs institutions ni leurs habitudes de consommation. Au contraire. Mais leurs mentalités et leurs préjugés en seront fortement bousculés. Le dénouement du roman de Frédéric Vitoux en est favorisé. Quant à l'épilogue, écrit par le narrateur près de cinquante ans plus tard, il ne dit pas tout. Pourquoi? "Ce vieux fond de pudeur qui me paralyse si souvent quand il ne me conduit pas à inventer ce que je ne peux révéler."

 

Francis Richard

 

Les désengagés, Frédéric Vitoux, 314 pages, Fayard

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 23:55
"Berezina" de Sylvain Tesson

Il y a trois ans, en 2012, Sylvain Tesson décide de faire un voyage de mémoire, de répéter la Retraite de Russie, deux cents ans après. Pourquoi? lui demande Priscilla: "Pour le panache, chérie, pour le panache."

 

Cette répétition sur les traces de la Grande Armée se fera à dos de side-cars Oural, c'est-à-dire de motocyclettes à panier adjacent, "des fleurons de l'industrie soviétique": "Elles promettent l'aventure. On ne sait jamais si elles démarreront et, une fois lancées, personne ne sait si elles s'arrêteront."

 

Sylvain Tesson n'est pas seul à se lancer dans ce périple de quatre mille kilomètres, de Moscou à Paris. L'accompagnent deux Russes, superstitieux comme les Russes peuvent l'être, Vassili, "Génie de la mécanique" et Vitaly, "financier de son état", qui feront le périple en entier, et deux Français, Thomas Goisque, "monomaniaque du photon" et Cédric Gras, "dandy pessimiste", qui le feront en partie.

 

Sylvain dit à propos des Russes, d'une manière générale: "Je nourrissais une tendresse pour ces Slaves des plaines et des forêts dont la poignée de main vous broyait à jamais l'envie de leur redire bonjour. Me plaisait leur fatalisme, cette manière de siffler le thé par une après-midi de soleil, leur goût du tragique, leur sens du sacré, leur inaptitude à l'organisation, cette capacité à jeter toutes leurs forces par la fenêtre de l'instant, leur impulsivité épuisante, leur mépris pour l'avenir et pour tout ce qui ressemblait à une programmatique personnelle."

 

Pourquoi cette équipée de douze jours, jalonnée de quelques détours et de quelques raccourcis, en suivant l'itinéraire de la Retraite jusqu'à Vilnius, puis de là celui du retour de Napoléon à Paris? "La raison du voyage que nous accomplissions était précisément de s'enfoncer des visions de cauchemar dans la tête afin de faire taire les jérémiades intérieures et de tordre le cou à cette mégère, cette pulsion répugnante qui est le vrai ennemi de l'homme: l'autoapitoiement."

 

Sylvain Tesson raconte parallèlement, d'une part la Retraite et le retour de Napoléon, d'autre part ce voyage mémoriel effectué à cinq deux siècles plus tard. Le récit se nourrit donc de lectures, celles de Caulaincourt, du sergent Bourgogne, du capitaine François, de Léon Tolstoï etc. et de choses vues et vécues.

 

La Berezina lors ce voyage? "C'était un cours d'eau aimable, indécis, dont les méandres avaient les reflets du mercure. Ils étaient figés par le gel et serpentaient entre des îles couvertes de roseaux. Le soleil déchirait les nuages soufflés de neige. Des rayons éclaboussaient les saules poussés sur les bancs de sable. Les bouleaux étaient violets dans la lumière."

 

La Berezina deux cents ans plus tôt? "La Grande Armée exsangue s'était payé le luxe d'une victoire. La mémoire collective française, pourtant, ne retint que l'horreur du carnage. Le nom de ce cours d'eau insignifiant pour la géographie passa dans l'Histoire et dans le langage courant pour signifier ce que l'on sait. Si l'on se conformait à la pure réalité des faits, "c'est la bérézina" aurait dû signifier "on l'a échappé belle, les gars, on l'a senti passer, on a laissé des plumes, mais la vie continue et merde à la reine d'Angleterre."

 

Le portrait de Napoléon que dresse l'auteur est contrasté. La liberté n'était pas sa préoccupation. L'égalité davantage. En tout cas, le système reposait sur le mérite. Et puis il a fait rêver: "Il avait raconté quelque chose aux hommes et les hommes avaient eu envie d'entendre une fable, de la croire réalisable. Les hommes sont prêts à tout pour peu qu'on les exalte et que le conteur ait du talent."

 

Sylvian Tesson concède, comme à regret, que, depuis l'après-guerre, les Français ne croient plus à un destin commun et que leur paradigme  collectif s'est transformé: "La paix, la prospérité, la domestication nous avaient donné l'occasion de nous replier sur nous-même. Nous cultivions nos jardins. Cela valait sans doute mieux que d'engraisser les champs de bataille."

 

Francis Richard

 

Berezina, Sylvain Tesson, 208 pages, éditions Guérin - Chamonix

 

Livres précédents de l'auteur, édités par Gallimard:

Dans les forêts de Sibérie (2011)

S'abandonner à vivre (2014)

 

Note du 3 juin 2016:

 

Le 9 juin 2016, l'association Convergences reçoit Sylvain Tesson:

 

Hôtel Métropole
quai Général Guisan,34 1204 Genève
19h30 apéritif accueil
20h dîner débat

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24 février 2015 2 24 /02 /février /2015 23:30
"L'Ecole du Mystère" de Philippe Sollers

Ce roman de Philippe Sollers a pour narrateur... Philippe Sollers. Ce qui n'est pas inhabituel dans son oeuvre. Aussi est-il difficile de démêler le vrai du faux dans cette mise en scène qu'il fait de lui-même. Cela fait partie du mystère qu'il entretient sur lui.

 

Est-ce si important que cela de démêler le vrai du faux? L'important est justement qu'il reste mystérieux et qu'il chuchote à l'oreille du lecteur ce qui ressemble à des aveux et qui n'en sont peut-être pas, laissant planer les doutes.

 

Philippe Sollers est fasciné et ému par le mystère. Et le mystère est dans la messe. Certes, il n'aurait pu être "ni enseignant, ni curé, ni "carrière"": "Cela dit, je ne peux pas entendre une messe sans une émotion enfantine et sincère. Des mots métamorphosant la matière! C'est incroyable, donc j'ai envie d'y croire."

 

Philippe Sollers a-t-il vraiment besoin de romantiser pour avoir une grande liberté de ton, d'expression et de pensée? Que non pas. Car il porte naturellement, fiction ou pas, des jugements radicaux sur la société de notre temps et c'est réjouissant, et même, souvent, jouissif.

 

Ce radicalisme dérangera certains. Et alors? Peut-être est-il nécessaire de les secouer, de leur faire prendre conscience que le mystère n'a pas disparu de la vie des hommes et qu'il ne faut pas se fier aux apparences: "Plus de mystère? D'accord. Mais c'est justement cette situation qui multiplie le mystère. J'avance, je tombe, je m'enfonce, je me redresse, je n'y comprends rien."

 

L'institution scolaire est en plein naufrage? "La France est le pays qui a inventé l'école comme religion et cléricature tenace". L'Ecole du Mystère, au contraire, a la Nature pour seul professeur, "pas de "bourse", d'habilitation, de passe-droits, de recommandations cléricales":

 

"J'apprends en étudiant, soit, mais surtout en dormant, en rêvant, en parlant, en nageant, en baisant. Personne ne me dit ce qui est bien ou mal. J'apprends."

 

La Nature aime à se dévoiler? Il ne peut s'"empêcher de penser que, peut-être, elle ruse". Il se désintéresse de la vie privée des autres? Il comprend fort bien "que certains, ou certaines, vivent dans le secret", puisque lui-même et Manon ont toujours aimé se cacher et continuent de plus belle.

 

Ses contemporains? Il les étudie et les appelle des Fanny, femmes ou hommes: "Fanny, d'une façon ou d'une autre, directe ou indirecte, me fait sans cesse la morale. Je l'agace, je l'énerve, je l'exaspère, je la gêne, je suis de trop."

 

Aussi devrait-il se garder, devant elle, ou lui, de "faire l'apologie de l'amour libre ou de la liberté de pensée (c'est la même chose)". Mais il ne peut s'empêcher de faire part de ses séances incestueuses avec Manon, qu'il distingue des Fanny: "Les Fanny parlent du bien, en n'arrêtant pas de faire le mal. Manon est protégée du mal par le mal."

 

Plus loin il persiste: "Il n'y a qu'une Manon, mais des milliers de Fanny ont remplacé la littérature et la pensée par la morale, encore la morale, toujours la morale." S'il admire chez Manon sa discrétion, il sait qu'il ne faut surtout pas "utiliser un ou une Fanny dans une conjuration. Il y aurait des fuites".

 

Les premiers chrétiens priaient dans le secret: "Seuls dans une chambre (je les vois d'ici), ils existaient enfin dans la vérité et la liberté. Après quoi, retour dans le bruit, la fureur, l'esclavage salarié, la brutalité, la bestialité, et, surtout, la bêtise. Parfois, dehors, dans la bousculade, un regard de complicité inexplicable les rejoignait. Une Manon leur souriait, et la joie du ciel les enveloppait. Ils se savaient éternels étudiants de l'Ecole du Mystère."

 

Francis Richard

 

L'Ecole du Mystère, Philippe Sollers, 160 pages, Gallimard

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

 

Trésor d'amour (2011)

L'éclaircie (2012)

Médium (2014)

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 23:55
Verso : "Des villes" d'Alexandre Correa

Le passage Des campagnes à Des villes se fait donc en mettant le livre sens dessus dessous, à la faveur d'une rotation de 180°. En suivant cette voie manipulatrice, on va de Donzé en Correa, de Tristan en Alexandre. Et l'on se rend compte après les avoir lus tous deux qu'il existe une parenté entre ces récits siamois, lesquels se distinguent certes par le décor, mais se ressemblent par le point de vue poétique porté sur les êtres et les choses, qui de banals deviennent ainsi sublimes ou fantastiques.

 

Dans Des villes, il n'est pas davantage d'intrigue véritable que dans Des campagnes, même si deux personnages, Léonard et Juan, émergent de ces villes dans lesquelles ils se fondent, et se confondent. Et qu'ils parcourent en poursuivant leurs rêves éveillés, l'un dans le prolongement de regards jetés naguère à l'intérieur d'une boule à neige, l'autre dans le prolongement du spectacle d'automates séculaires, protégés, avant de se livrer à leurs activités mécaniques, par des cubes de verre.

 

Des villes? D'abord trois continents: une ville suisse, son lycée, ses élèves; Rome, où les élèves de ce lycée font un voyage d'études et où les ruines sont "les restes d'un passé glorieux et grandiose qui illumine encore timidement le présent d'une lumière blafarde"; New-York, "la ville sans âge" avec Manhattan et "sa masse vertigineuse de gratte-ciels collés les uns au autres", avec la Statue de la Liberté, "et au loin l'océan et puis encore plus loin, le reste du monde".

 

Des villes? Pour finir, une grande ville, aux abords de laquelle "le désert semble vouloir s'engouffrer dans les rues pour effacer les blessures et les cicatrices, pour recouvrir toute vie d'une plaque étouffante, souple et liquide", désert de sable (qui s'insinue partout), encerclé par la forêt, "masse végétale qui grouille de mille vies, chaque arbre abritant un écosystème, petits univers, qui, mis ensemble, forment un nouvel univers".

 

Léonard est un élève du lycée qui ne veut pas faire d'études: "L'école, ça pue la mort, ça rend con et ça génère un monde merdique. J'ai pas envie de crever à vingt ans! Mort cérébrale et vie de zombie." Alors, après son voyage d'études à Rome, il fuit sa famille et ses proches, se rend à New-York où il lui faut survivre, redécouvre l'océan, à Rockaway Beach, terminus du métro de la cité américaine, où il oublie "le bruit absurde" de son agitation et laisse derrière lui la ville qui "n'existe plus et n'a jamais existé"...   

 

Le corps de Juan, artiste-peintre de la grande ville, est atteint d'un mal étrange. Sa peau le démange, de plus en plus, et se couvre de plaques grises, de plus en plus. Mais l'esprit de Juan est rongé par un mal peut-être plus fort encore, une angoisse qui croît au fond de lui: "Et s'il était arrivé à la fin de sa créativité? Et si la source s'était tarie? Et s'il n'avait plus rien à dire, plus rien à peindre?". Aussi se sent-il "écrasé par la peur qui naît de ce vide vers lequel il a l'impression d'avancer"...

 

Des villes apparaît non seulement comme un récit poétique mais aussi comme une interrogation sur le tragique de l'existence, ou son absurdité. Une fois refermé le livre, le lecteur ne se demande plus pourquoi il commence par l'évocation d'un drame, sur lequel l'auteur ne revient d'ailleurs pas par la suite, parce qu'il se suffit à lui-même: "La rumeur tourne et bourdonne. Martine s'est suicidée pendant la nuit. Martine s'est pendue chez elle, dans sa cave. C'est la soeur de Martine, Gwenaëlle, qui a envoyé un SMS à une élève de la classe. Martine s'est pendue et a laissé une lettre d'adieu."

 

Francis Richard 

 

Des villes, d'Alexandre Correa, 246 pages, Torticolis et Frères

 

Recto : Des sarments, Tristan Donzé

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21 février 2015 6 21 /02 /février /2015 20:10
Recto: "Des sarments" de Tristan Donzé

L'ISBN, International Standard Book Number, permet d'identifier un livre de manière unique. Sous le même ISBN, les éditions Torticolis et Frères, publie pourtant un livre double, comprenant donc deux livres, deux titres, deux auteurs.

 

Au recto du livre, Des sarments de Tristan Donzé; au verso, Des villes d'Alexandre Correa. Mais n'est-ce pas plutôt l'inverse? Il suffit en effet de renverser le livre de 180° pour passer d'une couverture l'autre, d'un titre l'autre, d'un livre l'autre.

 

Pour ajouter à la confusion, en fin de sa partie, Tristan Donzé remercie Alexandre Correa "pour ces échanges incessants d'idées à propos des paradoxes sincères, des gênes faussement égoïstes" et, en fin de la sienne, Alexandre Correa remercie Tristan Donzé "pour l'accomplissement littéraire et humain quotidien".

Pourquoi commencer par Des sarments? Pourquoi pas. Et puis des sarments aux villes, n'est-ce pas, après tout, suivre le mouvement qui emporte inexorablement les habitants des campagnes vers les villes?

 

Le Valais sert de décor à ce texte empreint d'une sobre poésie, avec ses sarments de vigne et ses vins, Cornalin ou Humagne, avec ses bisses "qui ne servent plus à rien sinon au tourisme", avec ses villages de montagne transformés en petites stations, telle que celle-ci:

 

"Quand on parle du lieu, c'est pour parler de l'or blanc ou d'un scandale. Les cheminées sentent bon le bois qui se mélange à l'odeur des raccards. Et l'on y construit des chalets de plus en plus orangés, une couleur artificielle, richement équipés aux goûts de Tony Montana: jacuzzi, balcons, garages souterrains où on est censé mourir vieux."

 

Emanuel, Manuel, le portugais-chef d'équipe d'ouvriers de vigne, a laissé au pays sa femme Catia et sa fille Marta.

 

Ludovic Orti, Ludo, inspecteur de police, vient de faire une découverte macabre: "Une "momie de nouveau-né" gisait aux abords d'un des étangs du Bois de Finges, rejetée par la terre sombre".

 

Amanda, la femme de Ludo, sujette jadis à des délires mystiques, un an plus tôt, dans la chaleur de l'été, s'est complètement offerte à Manuel venu arroser leur parchet...

 

Réflexologue, travaillant pour le Grand-Hôtel, "Ana, mince, élancée, aime que ses hanches saillantes et nues soient comme deux os qui blessent les yeux des hommes, les attirent dans les gouffres du jean taille basse": "Ce monde a besoin de putes aux regards innocents"...

 

Léa est la fille de Ludo et d'Amanda. Elle aime son père: "Il est décadré, la démesure illogique du siècle le tue et son métier ne lui va pas". Elle enseigne l'évolution à l'école sans vraiment suivre le programme. Elle pense "aux plages de la Costa Brava, au petit lac de Géronde, elle pense à l'eau, au soleil sur la peau"...

 

Tristan Donzé fait vivre ensemble ou se croiser ces personnages sans grand relief. Il montre à travers eux l'humaine condition des humbles, faite de hontes, de désirs, d'incompréhensions, mais aussi d'amour: "A quoi tient l'amour? Une étincelle étrange, aussi rare qu'un bourgeon à peine éclos sur un renflement de racine."

 

La poésie, par la magie des mots, ne crée-t-elle pas un monde rêvé, qui la rend supportable, en sublimant les histoire personnelles les plus ordinaires? Dans ce roman, sans véritable intrigue, où se succèdent des scènes de genre, l'auteur se mue ainsi de fin observateur en subtil créateur.  

 

Francis Richard

 

Le verso suit...

 

Des sarments, Tristan Donzé, 170 pages, Torticolis et Frères

 

Verso : Des villes, Alexandre Correa

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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 22:15
"Le dernier chrétien de Tahrir" de Nabil Malek

Dans Le dernier chrétien de Tahrir, Nabil Malek, à la faveur d'une intrigue policière, revisite principalement deux époques égyptiennes, la première, celle du début des années 1950, marquée par la prise de pouvoir des officiers libres, dont la figure emblématique sera celle de Gamal Abdel Nasser, la seconde, celle des années 2000, marquée par le règne du grand homme, du raïs, du pharaon, du Président, que l'auteur ne nomme pas dans son livre, mais qui n'est autre qu'Hosni Moubarak.

 

Entre ces deux époques, l'auteur ne manque pas d'évoquer incidemment d'autres moments historiques pour l'Egypte. Ce sont des moments guerriers surtout, tels que la Guerre des Six Jours, en 1967, la Guerre du Kippour, en 1973, ou la Guerre du Golfe, en 1991, qui ont laissé leur empreinte sur la vie de plusieurs des personnages du livre et ont jalonné l'histoire bouleversée du pays.

 

Les années 2000, des années de chaos, voient l'ascension résistible d'un Copte, Shaker Ayoub, dans un monde administratif et politique majoritairement musulman. Il gravit les échelons et est nommé Commissaire divisionnaire par le Président. Ce qui pourrait susciter les jalousies. Mais, quelqu'un de très brillant sous des dehors peu avantageux, il est très respectable . Il est petit, en effet, n'est pas spécialement beau, mais, taciturne, il a une grande intuition et une logique imperturbable.

 

Ces qualités, en apparence contradictoires, font de lui un redoutable enquêteur, dont les résultats sont exceptionnels et parlent pour lui. C'est ainsi qu'il résout nombre d'affaires criminelles, arrête leurs auteurs, parvient à remettre des délinquants dans le droit chemin. Car il applique les lois et est incorruptible, ce qui est une incongruité dans l'Egypte d'alors, où les hommes du pouvoir n'hésitent pas à en abuser et à profiter de leur position pour s'enrichir.

 

Le récit commence par le dernier jour d'un colonel de l'armée égyptienne, Ali Abdenour. Cet officier septuagénaire a deux épouses, l'une de son âge et l'autre de quarante ans sa cadette. La première, Gawaher, est devenue acariâtre, la seconde, Bamba, de plus en plus vulgaire. Aussi n'a-t-il pas de scrupules à s'amouracher d'une jeune femme complaisante et séduisante, Dounia, qu'il rencontre au tea-room du Nile Hilton et qui semble s'intéresser davantage aux hommes mûrs qu'aux jeunes hommes.

 

En début d'après-midi, Abdenour invite Dounia à déjeuner dans un des restaurants du Hilton, lui propose le mariage au bout de quelques heures de discussion seulement, et lui propose de le rejoindre le soir même dans l'appartement qu'il partage d'ordinaire avec Bamba, laquelle se trouve fort opportunément, ce jour-là, chez ses parents, à Alexandrie. Dounia promet de venir dans la soirée après s'être rafraîchie et avoir changé de tenue.

 

Cependant Dounia se fait attendre. Tard dans la nuit, alors qu'Abdenour s'est mis en pyjama, une femme vient bien sonner chez lui, mais c'est pour le torturer et le précipiter du haut de son balcon. Shaker Ayoub, chargé de l'enquête, arrivé sur les lieux, ne croit pas un seul instant qu'il s'agisse d'un suicide et assez vite élimine de sa liste de suspects la seconde épouse que la première aimerait bien voir inculper.

 

Le supérieur de Shaker, Ismail, qui, en strict musulman, voue à ce Copte une haine féroce, à l'issue d'une conférence des commissaires sur le danger islamiste, n'est pas d'avis que la mort d'Abdenour soit le résultat d'un homicide prémédité. Aussi déclare-t-il l'affaire classée et donne-t-il l'ordre à Shaker de s'occuper plutôt de débusquer les cellules d'Al-Qaïda et de les démanteler. Ce que, colère rentrée, Shaker fait très bien, comme il accomplit toujours très bien toute tâche qui lui est confiée.

 

Seulement Gawaher, la première épouse, est cousine du ministre de l'Intérieur, Adly el-Mansour, et, faisant vibrer une de ses cordes sensibles, la cupidité, finit par obtenir de lui que l'affaire soit rouverte. Shaker Ayoub ne va cependant pas orienter l'enquête comme Gawaher l'aurait voulu. Intuition et logique le conduisent à faire des rapprochements avec des affaires semblables, qui ont été ignorées, voire étouffées.

 

Les victimes de ces affaires sont toutes des officiers qui ont subi des violences corporelles terribles avant d'être assassinés, comme ce fut le cas pour Abdenour. Ces officiers ont tous été formés après guerre par des monstres, des officiers nazis, en ont adopté les comportements criminels et en ont épousé l'antisémitisme et les thèses négationnistes, comme ce fut ouvertement le cas d'Ali Abdenour.

 

Parmi de tels officiers, il en est un qui vit encore, à Londres, mais c'est un proche du raïs, donc un intouchable, même s'il est, lui, particulièrement corrompu. Aussi l'affaire est-elle de nouveau retirée à Shaker par le ministre et par son chef, et néanmoins ennemi... Un colonel qui, dans le passé, a souffert de ces officiers, fait un coupable idéal, mais il est suicidé en guise d'aveu de culpabilité improbable...

 

Au moment où l'affaire lui est à nouveau retirée, Shaker tombe malade et est soigné à l'hôpital par une charmante doctoresse, la belle Laila Abdel-Méguib, qui lui allume littéralement les sens. Cette rencontre permet à l'auteur de faire une nouvelle fois rebondir le récit qui verra Shaker confronté à de nouvelles morts et menant de nouvelles enquêtes dont les résultats ne plairont pas davantage en haut lieu... Le héros de l'histoire passant tout du long par des bas et des hauts... au gré des faits du prince.

 

Les retours en arrière, notamment dans les années 1950, sont certes l'occasion pour l'auteur de restituer l'atmosphère cosmopolite de ces années-là, qui, à leur début tout du moins, permettait la cohabitation sans problèmes de musulmans, de chrétiens et de juifs, mais ils contiennent les prémices essentielles du récit et en expliquent le dénouement.

 

Intrigue policière, conte oriental, peinture des moeurs politiques et humaines de l'Egypte de la moitié du XXe siècle et du début chaotique du XXIe, récit psychologique - Shaker Ayoub passe par bien des tourments et exaltations -, ce roman bien construit, bien écrit, dont il est difficile de se déprendre en cours de lecture, est tout cela à fois.

 

Une fois refermé, ce fort volume donne le sentiment au lecteur d'avoir appris beaucoup de choses, inactuelles et actuelles, sur le pays des pharaons, tout en s'étant bien diverti grâce aux nombreux  rebondissements de l'intrigue et au style fluide de la narration, bref il lui donne le sentiment d'avoir joint l'utile à l'agréable.

 

Francis Richard

 

Le dernier chrétien de Tahrir, Nabil Malek, 424 pages,  L'Harmattan

 

Livres précédents de Nabil Malek aux Editions Amalthée:

 

La remontée du Nil (2010)

Dubaï, la rançon du succès  (2011)

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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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