Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
15 mai 2017 1 15 /05 /mai /2017 22:55
Les oies de l'Île Rousseau, de Xochitl Borel

De coïncidence il n'y en avait pas, il n'y avait que cette immense blessure qui lui faisait voir le monde à travers une lucarne de suicidés.

 

De retour de Naples où il a passé huit ans, Eliott Delponte est confronté pour sa première enquête à la mort d'un Afghan, Mehran Zarif, qui s'est suicidé avec un couteau dans une prison genevoise. A côté du corps se trouve un cahier d'exercices de français où des vers ont été recopiés avec soin, d'une écriture fine et penchée ou d'une autre écriture un peu enfantine et maladroite

 

La main à l'écriture enfantine et maladroite a noté le 25 avril, le jour de la mort du suicidé: Toute caresse toute confiance se survivent. Ce qui incite Eliott à en savoir davantage sur les raisons de ce suicide. Il ne sait pas encore qu'il s'agit d'un vers de Paul Eluard, le dernier de son poème Je te l'ai dit, mais il sait que, si la poésie n'a rien à faire dans un rapport de police, elle doit ici lui permettre de comprendre.

 

En fait Mehran Zarif a été confondu avec son frère, Farid Zarif. C'est Farid qui s'est suicidé dans sa cellule avec le couteau; Mehran, lui, a tenté de se tuer en sautant par la fenêtre de la cuisine de la même prison: il est maintenant sorti du coma, mais il ne dit plus un mot. Alors, comme Eliott veut comprendre, il s'adresse à Eva Renaud, une psychiatre, qui veut bien l'aider mais ne lui promet rien, puisqu'elle échoue à faire parler Maëlys:

 

Naître c'est déjà échouer sur la terre, lui répond Eliott.

 

Enfant, Eva voulait être gardienne d'oies: Les oies, ça rend de bonne humeur, dit-elle un jour à Eliott, Regardez trois oies, et cela vous sera difficile de ne pas rire. Eliott Delponte? Dès qu'elle l'avait vu débarquer dans son bureau, elle avait eu une sensation de déjà-vu, puis quand il lui avait dit son nom, elle n'avait plus eu de doute...

 

Fiora est avertie par Julien qu'Eliott est revenu. Il lui a manqué: elle préférerait avaler sa langue plutôt que de le dire. Mais Eliott ne se sent pas encore capable de l'affronter, elle et son chignon qui n'avait jamais vieilli même en devenant blanc. En attendant il loge à la pension Ida. Sa voisine de palier est une jeune femme, Tsyori, qui aime les mangues et qui le remarque avant qu'il ne la remarque à son tour...

 

Dans la chambre d'hôpital de Mehran, Eva a trouvé un livre qu'elle tend à Eliott: Anthologie de la poésie amoureuse française. Dans la première page interne, il lit, écrit à la main, un nom, Majda Mahfouz, et une adresse, rue de Sismondi 45, Les Pâquis. Il reconnaît une des deux écritures du cahier d'exercices de français, trouvé près du corps de Farid...

 

Peu à peu Xochitl Borel révèle au lecteur impatient ce qui a lié certains des personnages par le passé, puis les a séparés; ce qui en lie d'autres dans le présent; pourquoi Eliott ne peut que regarder le monde par une lucarne de suicidés; pourquoi Les oies de l'île Rousseau, à Genève, donnent leur titre à ce livre où la poésie transparaît partout et rend le tragique de l'existence plus humain.

 

La grande leçon de ce roman n'est-elle pas, en effet, comme le pense Franck à propos d'Eva meurtrie, et déjà impatiente de voler à nouveau, qu'il faut recadrer les oies sauvages, lorsqu'elles sont captives et qu'elles s'épuisent à regagner leur liberté, leur dire, attendez, le grand vent viendra, vous ouvrira la cage si facilement, alors, patience... Et ce grand vent ne pourra être que celui insufflé par des poèmes inspirés... 

 

Pourquoi la guerre, mon amour...

 

Francis Richard

 

Les oies de l'Île Rousseau, Xochitl Borel, 296 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'alphabet des anges (2014)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
13 mai 2017 6 13 /05 /mai /2017 17:40
Le hasard a un goût de cake au chocolat, Valérie Cohen

Pourriez-vous ajouter un addendum à mon testament. Je préfère vous le dicter, si vous le permettez. C'est simple...

 

Et Adèle, incurable positive, amoureuse de la vie, un an après qu'elle a appris par son médecin que son coeur allait s'éteindre, épuisé de vivre, dicte à son notaire, Maître Gaillard, en guise d'addendum à son testament, la recette de son fameux cake au chocolat...

 

Ses proches, qu'elle couche sur son testament, sont sa filleule Françoise - la fille de sa meilleure amie Silvana - et ses trois enfants, Sophie, Roxanne et Vadim, qu'elle aime tous quatre, même si son coeur bat plus vite pour Sophie et Roxanne...

 

Adèle veut que ses préférées aient foi en elles et en la vie. Et ne veut pas s'éclipser avant de les avoir confrontées aux signes. Au curieux jeu de piste auquel nous convie l'existence, pour peu que nous prêtions attention aux messages qu'elle nous adresse.

 

Un tel legs moral n'est pas gagné pour Sophie et Roxanne.

 

Avec une mère comme Françoise, qui a eu ses trois enfants avec des hommes différents et qui, célibataire inconditionnelle, mais si nette, est furieusement jalouse d'Adèle à qui tout a souri sans le mériter et qui comprend ses filles tellement mieux qu'elle...

 

Ce n'est pas gagné pour Sophie.

 

Car Sophie, professeur d'anglais, ne croit pas aux signes de l'univers. Il n'y a que le hasard, point barre, qui ne fait pas toujours bien les choses: vivre, c'est avoir mal, immanquablement. Survivre aussi d'ailleurs, leur mère en est la meilleure preuve.

 

Ce n'est pas gagné pour Roxanne.

 

Car Roxanne, attachée de presse, est l'inverse exact de sa soeur: elle s'est forgée une foi parsemée de coïncidences nommées synchronicités et se laisse guider par des hasards qui selon elle auraient un sens au lieu de vivre, tout simplement.

 

Pendant ses derniers temps sur terre, Adèle est aidée de Linda. Cette aide-ménagère joue les cartomanciennes, ce qui a le don d'horripiler Sophie et de conforter Roxanne dans ses peurs pathologiques plutôt que de lui faire prendre son destin en mains.

 

La vieille dame de Valérie Cohen se demandera jusqu'au bout si elle sera parvenu à convaincre Sophie et Roxanne que le hasard n'existe pas, que c'est le prête-nom donné à l'existence choisie et qu'en fait, comme elle, Le hasard a un goût de cake au chocolat.

 

Francis Richard

 

Le hasard a un goût de cake au chocolat, Valérie Cohen, 144 pages, Éditions Luce Wilquin

 

Livres précédents chez la même éditrice:

 

Monsieur a la migraine (2015)

Alice et l'homme-perle (2014)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
11 mai 2017 4 11 /05 /mai /2017 22:45
Légère et court vêtue, d'Antoine Jaquier

La couverture illustrée de jambes de femme - renversées et renversantes -, le nom de l'auteur et le titre dessinés en rose, tout dans cet objet laisse penser que Légère et court vêtue, le roman d'Antoine Jaquier, est une extension du domaine de la fable:

 

Légère et court vêtue, elle allait à grands pas;

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple, et souliers plats.

 

Bon, c'est vrai: Mélodie n'est pas Perrette; une blogueuse fashion avec son laptop n'est pas une laitière avec son pot au lait; et le XXIe est à des années lumière du XVIIe. Mais, comme dans la fable, le début semble tenir des promesses de légèreté et de court vêtu, transposées dans l'air du temps:

 

Elle m'ouvre la porte en culotte, ses merveilleux petits seins pour comité d'accueil. Mélodie est une brindille aux courbes harmonieuses, sa crinière foncée tombe au creux des reins. Elle est en pleine crise. [...] Elle ne sait pas quoi mettre.

 

Mélodie sort depuis trois ans avec Thomas. Ils se sont rencontrés dans la boutique où elle bossait pour payer ses études en marketing de luxe. Après qu'il était venu lui donner son tel le lendemain et qu'ils s'étaient adressé quelques textos, ils s'étaient donné rendez-vous au cinéma.

 

Au Capitole, la mythique salle lausannoise, ils avaient fait plus ample connaissance, un bel après-midi, à la faveur du clair-obscur: L'idée que le caissier du cinéma nous surprenne rendait l'instant parfait, raconte Mélodie. Et, depuis, le désir de lui, malgré qu'elle en ait, ne l'avait plus quittée:

 

Trois ans ont passé depuis cet après-midi-là et rien de ce qu'a pu faire ou dire Tom n'a altéré mon envie de lui. Ni son caractère, ni ces jours et ces nuits sans nouvelles, ni sa fièvre du jeu ne m'ont fait regretter de l'aimer.

 

Seulement aimer un loser n'est pas de tout repos. Car son photographe de copain ne gagne pas grand chose avec son art et perd beaucoup avec son jeu. Il joue au poker dans une salle en sous-sol, au Café des Artisans, tenu par les frères Kresniqe, des proxénètes albanais qui ne plaisantent pas avec les dettes contractées à table.

 

Après avoir perdu beaucoup ces derniers temps, un soir, Tom croit arrivée l'occasion de se refaire. Il joue face à Blerim, le neveu des tenanciers. S'il gagne, sa vieille dette est oubliée et il ramassera la mise sur la table. S'il perd, son adversaire gagnera ce qui est sur la table et une nuit avec... Mélodie, avec laquelle Tom est venu l'autre soir...

 

L'issue de cette partie de cartes fait basculer toute l'histoire. L'auteur utilise alors des arguments crus et bien assenés: il convainc ainsi le lecteur que, malgré des soubresauts, la condition humaine est de chuter et - comme dans la fable où le lait tombe - de mettre fin aux rêves, avec la complicité du hasard, ou de la nécessité:

 

Adieu veau, vache, cochon, couvée...

 

Francis Richard 

 

Légère et court vêtue, Antoine Jaquier, 240 pages La Grande Ourse

 

Livres précédents, à L'Âge d'Homme:

 

Avec les chiens (2015)

Ils sont tous morts (2013)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 22:55
Adieu aux bêtes, d'Antoine Jaccoud

Les bêtes auront disparu.

Retournées à la forêt pour quelques-unes.

Tout simplement disparues pour les autres.

 

Intituler son monologue Adieu aux bêtes, comme le fait Antoine Jaccoud, c'est admettre l'hypothèse de leur disparition, afin de nous rendre compte que nous n'aimons ces êtres que lorsqu'ils nous manqueront.

 

Si les bêtes disparaissent, ce ne peut être que de notre faute, prétend celui qui monologue. Il est, du coup, prêt à un arrangement pour qu'elles reviennent. Pourquoi ? Parce que nous avons besoin d'elles.

 

Elles devraient se laisser toucher parce que nous leur donnons de jolis noms: 

Aux choses, on ne donne pas de noms.

Pas de jolis noms en tous cas.

 

Aux choses, nous ne parlons pas. Enfin, en principe. Avec les bêtes, nous observons des rituels (qui sont souvent infantiles: ne le faisons-nous pas avec nos propres enfants quand ils sont encore tout petits ?).

 

Ces rituels existent parce que l'amour des bêtes est dans le sang de certains d'entre nous:

Soucis d'encre.

Bêtes à chagrin.

Hantise permanente de les perdre.

 

D'avoir cet amour dans le sang n'empêche pas d'aucuns de faire une différence entre les petits et les grands:

Manger les grands, les adultes, oui, à la rigueur, en tout cas à l'époque, à l'époque d'avant l'adieu aux bêtes, mais dévorer les petits, ronger les os des petits, ça non.

 

A toi, l'humain, le monologueur rappelle, en passant, que: où qu'elle soit la bête ramène le sale dans ton existence (alors que tu as appris dès l'enfance à ne pas l'être).

 

Ce n'est pas plus mal:

Le propre inhibe. Le sale fait de toi un homme libre.

Le sale est le jeu tandis que le propre est la punition.

 

De médire des bêtes ou de les manger, tu n'as pas de quoi être fier. A quoi bon t'en confesser, puisque le mal est fait de toute façon. Changer de pitance ne t'a en effet servi à rien, puisque d'autres que toi en ont pris prétexte pour accélérer le départ des bêtes...

 

Beau résultat, après quatorze mille ans :

Nous voilà seuls.

Entre nous, somme toute.

 

Francis Richard

 

Adieu aux bêtes, Antoine Jaccoud, 76 pages éditions d'autre part

 

(Ce monologue a été créé sous le titre Le Zoophile, au Théâtre de Vidy, à Lausanne, le 27 avril 2017)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Country (2016)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
4 mai 2017 4 04 /05 /mai /2017 22:35
Le rayon bleu, de Slobodan Despot

Le rayon bleu avait été sa dernière vision de ce monde - à moins que ce ne fût déjà la lumière de la mort? [...] Il n'avait jamais vu un tel bleu dans la nature, à la fois glacial et consumant. Ou plutôt, si: dans les tableaux de Roerich. Dans ses visions de Shambhala, la vallée heureuse.

 

Un accident de petit réacteur s'est produit dans un laboratoire souterrain, en Russie, il y a quelques décennies. Belodarev, avant de devenir aveugle, puis de mourir quelques mois plus tard, a vu le Rayon bleu et en a parlé en ces termes à Kouzmine, le seul physicien resté pour veiller sur les lieux et leur appareillage.

 

Kouzmine est maintenant le directeur technique de l'institution sur laquelle se dresse une grande parabole. Toutes les dix matinées, via cette grande oreille, il reçoit un message codé. Après l'avoir ré-encodé, il compose un numéro de téléphone en France et le transmet si on décroche et qu'on lui donne le mot de passe...

 

Ce numéro de téléphone correspond à un appareil en bakélite, installé seul sur sa console comme une stèle funèbre dans le château familial des Lesmures, à Sainte-Éleuthère. Dans cette propriété de campagne se sont établis Herbert de Lesmures et sa femme Andrée au milieu du siècle précédent.

 

Herbert de Lesmures s'est donné la mort dans son pied-à-terre parisien, alors qu'il était le plus proche conseiller stratégique de Doudelanier, le Président de la République de l'époque, qui finissait alors son second mandat: Son corps portait deux impacts, tirés à bout portant. L'un au coeur, l'autre au niveau de la clavicule.

 

La fille d'Herbert, Carole-Anne, demande au narrateur d'écrire la vraie vie et la vraie mort de son père. Mais ce n'est que bien plus tard, que, devenu journaliste à la Revue nationale de Défense et Affaires étrangères, il se plongera vraiment dans la biographie du maître de Sainte-Éleuthère, dont la mort l'a fasciné.

 

Pour la reconstituer il aura à sa disposition le journal d'Herbert, que sa veuve Andrée lui a fait parvenir à l'heure où elle n'était plus là pour [l]'éclairer dans leur exploration... Cela ne lui suffira pas pour découvrir ce qu'était réellement Herbert de Lesmures, cet homme d'exception, que des images accablent.

 

Quelles images accablent cet homme intelligent, suréduqué, grand patriote, infiniment doué et fiable ? Pour le savoir, il devra mener une enquête approfondie: rencontrer des personnes qui l'ont bien connu (le hasard, ou la providence, faisant parfois bien les choses) et remonter le fil téléphonique russe.

 

Sans la délicieuse terreur qu'[il avait] sentie [lui] remonter l'échine en entendant sonner le téléphone dans les couloirs déserts du château, l'aurait-il entreprise cette enquête? Non pas. Et le roman de Slobodan Despot ne serait pas intriguant, avec son parfum d'apocalypse et ses moments de pure poésie:   

 

La poésie, c'est exactement cela: des mots humains forcément faibles, plus ou moins bien assemblés, plus ou moins dissonants, indiquant aux âmes capables de les comprendre des réalités plus vraies, plus solides que la nôtre.

 

Francis Richard

 

Le rayon bleu, Slobodan Despot, 194 pages Gallimard

 

Vernissage le vendredi 5 mai 2017, à 17h, à la librairie Payot de Sion

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le miel (2014)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
2 mai 2017 2 02 /05 /mai /2017 22:55
Quatre années du chien Beluga et autres nouvelles, de Julien Sansonnens

Comment vivre? Il me semble qu'ici et maintenant, j'inhale des bribes de réponses.

 

Cette phrase tirée de la première nouvelle du recueil, Au Mayen, résume en quelque sorte le propos de Julien Sansonnens. Cet endroit élevé, où on se sent libre et cerné, invite le narrateur à emprunter le véhicule de la contemplation, qui lui apparaît comme le moyen le plus subtil, encore que précaire, pour entrevoir l'Ailleurs... 

 

Dans Quatre années du chien Beluga (entraperçu dans la première nouvelle), l'auteur fait le récit de la vie et de la mort de Beluga, un chien qui résultait d'un croisement improbable entre un Jack Russel et un bouvier appenzellois et qui a vécu dans l'intimité de la dyade que forment son maître et la compagne de ce dernier.

 

Comme le titre l'indique, cette vie de chien ne dure que quatre années, ce qui est court, même en l'espèce. Mais c'est suffisamment long pour que le lecteur apprenne la place que Beluga a occupée depuis fin décembre 2012 jusque peu après la naissance de la fille du couple, comme si une existence avait chassé l'autre. 

 

On ne peut pas dire que l'histoire réserve de surprise puisque, dès la première ligne, le lecteur est prévenu du tragique destin de l'animal aimé: De la naissance du chien Beluga, qui devait mourir quatre ans, deux mois et un jour plus tard, on ne sait pour ainsi dire rien, sinon qu'elle eut lieu le 15 février de l'année 2012.

 

Aussi l'intérêt de la nouvelle ne réside-t-il pas dans son dénouement, mais dans le chemin de vie de Beluga, dont l'auteur décrit les faits et gestes avec force détails. La description physique initiale qu'il fait de Beluga peut donner une idée de celle qu'il fait du comportement pendant quatre années de cet animal attachant:

 

L'oeil, légèrement en amande, était d'un marron chaleureux, pupille ronde, rien de félin vraiment, la robe était noire, couleur rouille au milieu du ventre, tête tachetée de rouille encore, marques symétriques sur le museau, deux traits improbables au niveau des sourcils. Le poil était ras, compact comme il faut et bien brillant, teinté de blanc aux extrémités uniquement, pareil à quatre bottes.

 

La dégradation (physique) de Beluga, qui est le prélude à la fin de son existence, est malheureusement irrémédiable: Malgré des périodes de rémission parfois longues de plusieurs jours, il s'avéra évident que le chien n'allait pas bien, que le trouble était d'ordre neurologique et qu'il allait vraisemblablement mourir.

 

La dégradation (mentale), qui préfigure la fin de l'existence, est également le thème des deux autres courtes nouvelles du recueil, Résidence Le rayon de soleil et Le lendemain était un dimanche. Mais, cette fois, dans l'une comme dans l'autre, c'est le grand-père du narrateur, placé en institution, qui en est le protagoniste.

 

Restait seulement sur son visage l'expression d'un désarroi absolu, est-il dit dans l'une, où le mot de sénilité n'est pas employé. Si le corps restait d'une vigueur remarquable, c'est la tête qui devenait malade, est-il dit dans l'autre, le grand-père se rendant compte tout de même, par moments, qu'il est en train de devenir fou...

 

Le narrateur se pose des questions existentielles sur cette fin de vie: il se demande si tout s'est éteint dans l'esprit de son grand-père, s'il saisit quelque chose de la situation dans laquelle il se trouve, s'il peut encore faire des choix: choisir, c'est continuer de vivre, n'est-ce pas? A moins de choisir de ne pas continuer...

 

Il serait heureux de pouvoir inhaler des bribes de réponses à de telles questions... et à celle plus lancinante encore: De cette existence, qui gardera la mémoire?

 

Francis Richard

   

Quatre années du chien Beluga et autres nouvelles, Julien Sansonnens, 112 pages Éditions Mon Village

 

Livres précédents:

Jours adverses Éditions Mon Village (2014)

Les ordres de grandeur Éditions de l'Aire (2016)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 22:25
Aimer la vie la vitesse le chianti une actrice suédoise..., de David Germanier

Qui pourrait s'intéresser à ce que l'animal faisait partie d'une sous-espèce qui s'en prennent presque exclusivement aux romanciers. Leurs venins développent d'étranges pouvoirs comme celui de modifier à convenance le contenu des livres et des histoires.

 

L'animal dont il s'agit est un mamba vert, dont le venin, en principe mortel, a dû être inoculé à celui qui a pris la plume...

 

Le narrateur de David Germanier ne serait jamais devenu romancier si, journaliste au magazine Spiegel, il n'était arrivé trop tard pour recueillir, après des années d'oubli, les ultimes confidences d'un bosco sur la fraude à l'assurance la plus monumentale de l'Histoire, celle du sabordage, le 17 janvier 1980, du pétrolier Salem, qu'il pilotait au large de Dakar...

 

Il ne serait jamais non plus devenu romancier si, se rendant à ce rendez-vous manqué à Mykonos, à bord de l'avion qui le transporte depuis Athènes, il n'avait rencontré une danseuse étoile suédoise dans des conditions improbables, et désopilantes, gardant le souvenir ému sur ses lèvres du baiser échangé avec elle pendant une seconde volée au temps.

 

En Californie, à Zuma Beach, des années plus tard, une jeune femme s'allonge tout à côté de lui, devenu entre-temps auteur ridicule et demi-sel, mais célèbre, dépensant sans compter les modestes droits d'auteur de sa nouvelle poétique, La petite-fille d'Amerigo, qui se termine par la mort simultanée et dramatique du narrateur [...] et de sa muse, une actrice... suédoise.

 

Les deux premiers jours, le lundi et le mardi, l'inconnue et lui n'échangent que brièvement. Le mercredi, il fait plus ample connaissance avec elle et... avec son mamba vert. Le jeudi, menteurs, l'un comme l'autre - il n'aurait pas connu d'actrice suédoise, elle se prétend prof des beaux-arts -, ils se disputent; elle entre dans l'eau; il se fait mordre par le mamba...

 

L'histoire pourrait se terminer là, mais non. Il y a une suite, comme il semble qu'il y ait une vie après la mort, à moins que ce ne soit l'inverse, aussi bien dans la nouvelle (reproduite en italiques), qui emporte les lecteurs en Italie et sur la Côte d'Azur sur les traces des Nu bleu de Matisse, que dans le récit, qui prend un tour halluciné, sensuel et aquatique...

 

Le titre ironique, donné par David Germanier, une fois le livre refermé, prend tout son sens, car les deux histoires parallèles se complètent et se fondent. C'est pourquoi il apparaît vain de distinguer qui, du narrateur ou du héros de sa nouvelle, cultive l'art d'Aimer la vie le chianti une actrice suédoise la littérature et les gens qui ne savent pas nager... 

 

Francis Richard

 

Aimer la vie la vitesse une actrice suédoise la littérature et les gens qui ne savent pas nager, David Germanier, 128 pages Éditions de l'Aire

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 21:45
De si rudes tendresses, de Tomaso Solari

Enfin de compte, il faut savourer la tendresse autant que l'on peut, à tous les âges, pas seulement dans le grand âge. Entre hommes et femmes, entre hommes, entre femmes, avec ses enfants [...], avec ses parents, entre amis.

 

De si rudes tendresses est un recueil de nouvelles de Tomaso Solari, où toutes ces formes de tendresse ont droit d'être citées. Ces tendresses sont la part lumineuse de ces relations, qui ont leur part d'ombre, inavouable et inavouée.

 

Dans toutes ces nouvelles, les apparences sont trompeuses. Les êtres sont doubles, voire multiples. Ils peuvent être tendres en paroles, en pensées et en caresses, comme ils peuvent être rudes quand ils passent à l'acte, surtout sexuel.

 

Si la plupart du temps, ils cachent ce qu'ils font, seuls ou avec d'autres, c'est qu'ils en ont honte ou qu'ils se sentent coupables. Cela ne les empêche pas d'y trouver du plaisir charnel ou ce trouble plaisir que procure la transgression.

 

D'aucuns aimeraient ne rien se cacher entre eux, mais ils laissent passer l'occasion de se parler de vive voix ou de se comprendre avec le corps. Ils reculent devant la difficulté de communiquer avec l'autre ou la peur de le blesser.

 

D'autres voient leur passé refaire surface et commencent à trembler au souvenir de leurs méfaits qu'ils ont bien sûr tendance à minimiser. Sinon, comment supporter le poids de la culpabilité qui continue de les étreindre? 

 

D'autres encore cherchent à dissimuler leur seconde nature. En catimini ils finissent par y céder et en arrivent à inverser les rôles parce que pour eux ce n'est pas seulement leur jouissance qui les anime mais d'en donner aux autres.

 

D'autres encore compensent une souffrance extrême par une quête d'aventures sans fin et sans lendemain, comme si l'exultation du corps permettait de mettre l'esprit en veilleuse ou, du moins, sous analgésie temporaire...

 

L'auteur raconte toute cette humanité avec beaucoup de crudité et de poésie, de calme plat et de haute tension: il souffle sur eux le chaud et le froid; il leur fait sortir les griffes et, dans le même temps, faire pattes de velours...

 

Francis Richard

 

De si rudes tendresses, Tomaso Solari, 200 pages Éditions Encre Fraîche

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
25 avril 2017 2 25 /04 /avril /2017 22:55
Un jour en ville, de Daniel Tschumy

Ce jour-là, Loïc, le narrateur, la cinquantaine, fait une balade après qu'il a quitté son ami Robin, placé dans une institution. Il fait une échappée loin de sa famille et suit un itinéraire qui n'a rien d'improvisé, à travers Lausanne, désencombrée.

 

Pour lui, ce dimanche de septembre est Un jour en ville, un jour de pause, [sa] mémoire survolant le passé à sa guise pour ignorer certaines zones et zoomer au contraire sur d'autres, leurs détails approchés de tout près.

 

Ce sont trente-cinq ans de sa vie qui remontent à la surface de sa mémoire: des lieux où il a habité, des lieux où a habité son ami Robin, des lieux qu'ils ont fréquenté ensemble, depuis qu'en 1978, ce dernier a initié Loïc à la course à pied...

 

Robin et Loïc étaient alors devenus fans de deux athlètes britanniques rivaux, qui leur ressemblaient, ou à qui ils cherchaient à ressembler. Robin était fan de Steve Ovett, un talent brut comme lui; Loïc, de Sebastian Coe, un artiste, fluide, aérien.

 

Depuis cette époque, pendant près de vingt ans, les deux amis vont courir ensemble jusqu'à ce que Robin connaisse des problèmes de couple, puis de santé, alors que c'était lui le sportif infatigable, qui incitait Loïc à toujours se dépasser...

 

Dans sa vie personnelle, Loïc ne va pas non plus être épargné et sa balade dans certaines zones de la ville lui rappellera les vicissitudes qu'il a traversées lui aussi. La fin novembre 2008 étant d'ailleurs douloureuse pour les deux amis...

 

Peut-être que ce qui sauve Loïc, à cinquante ans passés, c'est de pouvoir encore courir, même s'il n'accomplit pas d'exploits. A la course qui aura rythmé son existence pendant des lustres, il ajoutera un autre rythme, à la fin, celui de l'écriture:

 

Le bonheur de ces deux rythmes, l'un prenant le relais de l'autre lorsque je me trouve à bout de souffle, sur mon sentier ou sur ma page. Oui, chaque fois que possible, il faut écrire après la course et courir après l'écriture.

 

Le troisième rythme, celui de la lecture, procure du bonheur à son ami Robin... et au lecteur, qui, s'il connaît bien Lausanne, la revisite volontiers avec Daniel Tschumy: qu'il la connaisse ou non, ce roman l'incite vivement à la parcourir à son tour...

 

Francis Richard

 

Un jour en ville, Daniel Tschumy, 184 pages  Bernard Campiche Editeur  

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 21:30
La petite fille dans le miroir, de Marie Javet

Au moment où elle se releva, elle rencontra dans le miroir, un autre regard que le sien. Elle se figea. Derrière elle se tenait une petite fille en robe blanche, qui fixait sur elle deux grands yeux bleus et se tenait parfaitement immobile.

 

Avant de disparaître...

 

Celle qui a cette vision de La petite fille dans le miroir, s'appelle June Lajoie. Elle est un écrivain américain à succès. Elle a quarante ans. Elle se trouve en villégiature à Interlaken, au mois d'août 2012. Elle croit devenir folle. Elle se souvient des deux dépressions qu'elle a eues, en 1992 et en 1996...

 

Sa mère est morte quand elle était encore bébé. A dix ans déjà, en 1982, elle voulait être écrivain. Elle avait un précepteur, comme dans toutes les grandes et très riches familles de Nouvelle Angleterre. Elle serait une jeune fille accomplie quand elle serait allée parfaire son éducation en Suisse, en 1986.

 

C'est à son retour de Suisse aux États-Unis, en 1992, qu'elle avait eu sa première dépression nerveuse. Après avoir approché le bonheur de très près cette année-là: Pour la première et la dernière fois, elle avait connu la liberté... et l'amour. Pendant quelques semaines, entre le printemps et l'été.

 

L'écriture avait permis à Lizzie Willow de s'en sortir. Elle était devenue June Lajoie. Quatre ans plus tard, elle avait pourtant fait une rechute, après avoir vu le film Trainspotting, qui suivait les mésaventures d'un groupe de junkies écossais: les psychiatres ne découvrirent pas le lien de cause à effet.

 

Marie Javet restitue par séquences les trois âges de la vie de Lizzie: la petite fille remplie de rêves, qui lit Jane Eyre, Les petites filles modèles et Les quatre filles du docteur March, la jeune femme confiante en l'avenir, sur laquelle un voile noir un jour est tombé, la femme mûre et fragile qu'elle est devenue. 

 

Une fois qu'elle a reconstitué le puzzle de la vie tourmentée de Lizzie à partir des pièces éparses de son passé et de son présent, l'auteur réserve à la fin encore quelques surprises au lecteur, lesquelles font naître en lui d'autres d'émotions, après qu'elle a su lui rendre très attachante son héroïne.

 

Francis Richard

 

La petite fille dans le miroir, Marie Javet, 222 pages, Plaisir de lire

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
22 avril 2017 6 22 /04 /avril /2017 22:55
Le pas de l'éléphant, de Pierre Crevoisier

A chaque tombée du jour, lorsque les rumeurs du bâtiment s'estompaient, il passait la voir. En écoutant les murs, elle avait fini par deviner son arrivée longtemps avant son entrée, à la démarche qui était la sienne. Un pas lent, profond, comme un pas d'éléphant à la rencontre de l'eau dans le désert du Serengeti.

 

Elle, c'est une prisonnière. Elle a été torturée, violée. On la laisse tranquille maintenant qu'elle est enceinte. Lui, c'est un officier, mutique. Qui l'a examinée. Quand elle le lui a demandé, il lui a donné de quoi écrire: un crayon et un cahier d'écolier, un de ceux qu'elle avait enfant, un cahier aux feuillets jaunes, chaque ligne tracée par trois fins guides imprimés.

 

Julien Moreau, journaliste, a pris l'avion, après avoir quitté Louise, comme il les quitte toutes, au bout de deux saisons. C'est sa règle, sa mesure, à cet honnête salaud (elles sont prévenues). Il se trouve en Afrique du Sud. Madiba, Nelson Mandela, vient de mourir. Il est là pour assister à la cérémonie de ses funérailles.

 

Avec son fixeur, Malan, qu'il connaît depuis dix ans, il se rend dans une colonie de vieux flics échoués dans l'un des townships à la peau blanche. Ce bidonville s'appelle Swierige Hoekie, le coin des fleurs en affrikaans. Ce reportage ne se passe pas du tout comme prévu et... Julien est remis manu militari dans un avion.

 

Dans un phare de la côte bretonne un corps carbonisé est découvert le 19 mars par un photographe animalier, intrigué que la porte n'en soit pas fermée. Traumatisé, il met un jour pour s'en remettre et alerter la police. La mort remonte au 16. Le commissaire Andràs Werther est chargé de l'enquête.

 

L'enquête s'avère difficile. Le corps carbonisé est celui d'une inconnue, entre soixante-cinq et soixante-dix ans. Tout porte à croire qu'elle s'est immolée. Le 16, un pêcheur a aperçu un lâcher de papiers du haut des falaises. Le vieux couple des Brouillard, qui garde la Maison-Blanche, toute proche, n'a rien vu.

 

Pierre Crevoisier prend un malin plaisir à entortiller les fils de ces trois récits liminaires du Pas de l'éléphant avant que la maïeutique de son commissaire ne finisse par les dénouer. Il malmène le lecteur ravi jusqu'au bout, jouant avec le feu et la mer, la violence (inspirée de faits réels ou imaginée) et l'amour tendre, la prose clinique et la poésie:

 

Avant de tourner le dos au vent du large, je veux attendre l'envol des guillemots, ces drôles d'oiseaux élégants qui ne vivent qu'au milieu de la mer et reviennent ici en hiver pour prolonger leur lignée, ici et nulle part ailleurs, à l'endroit où ils sont nés, retrouvant chaque fois le lieu de leur naissance, le même piton rocheux, la même saillie, au centimètre près.

 

Francis Richard

 

Le Pas de l'éléphant, Pierre Crevoisier, 192 pages Slatkine

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 22:55
Beauté, de Philippe Sollers

L'avantage d'être l'ami d'une musicienne, c'est un afflux d'intervalles, dans les relations.

 

Lisa, l'amante du narrateur de Beauté, le dernier roman de Philippe Sollers, est pianiste et, voyageant beaucoup, crée ces intervalles: Elle a du temps, elle n'a pas le temps, elle est loin, elle me téléphone, elle est de retour.

 

Lisa est grecque, native d'Égine. Sur cette île se trouve le temple d'Athéna Aphaia, dans lequel se trouve cette inscription, mise en épigraphe du livre: Immortelle est la beauté... Que Lisa soit grecque n'est pas fortuit pour lui qui aime Homère:

 

Au fond, il y a deux livres à ouvrir, et tout le reste s'ensuit: la Bible et Homère.

 

Les variations Sollers?

 

J'aime quand Lisa, très doucement, la nuit, me parle grec. Je comprends sa voix et sa mélodie, mais rien de ce qu'elle me dit. Quand elle est au piano, en revanche, je deviens tout de suite son interlocuteur de vie.

 

Un poète allemand a dans sa poche un volume en grec de Pindare et se rend, à pied, de Francfort à Bordeaux: Hölderlin, à Bordeaux, du fond de l'allemand et du grec, parlait la langue du silence et du vin...

 

Au coeur de ce roman sans récit, palpitent donc la musique (sont reproduites dans le livre des partitions autographes, textes sacrés, de Bach, Mozart et Webern), la Grèce et ses dieux, la poésie et... Bordeaux.

 

Ce grand lecteur à la dérobée, un dinosaure, que Lisa sait être fou mais qui a son charme, cite volontiers Georges Bataille, Louis-Ferdinand Céline, Arthur Rimbaud ou Jean Genet, qui, à la prison de la Santé, écrit, en 1943, Miracle de la rose:

 

Je vis son visage éclairé par la verrière du toit de la prison. Une sorte de paix m'envahit, c'est-à-dire que je me sentis fort de sa beauté qui pénétrait en moi. J'étais sans doute en état d'adoration...

 

En 2017, Sollers écrit: Inutile de dire que Lisa, dans sa beauté naturelle brune, ne se maquille jamais. Pas de rouge à lèvres, pas de vernis à ongles, pas de fond de teint, rien, une peau mangeable...

 

Après avoir cité Friedrich Nietzsche (L'oeil du nihiliste idéalise en laid, il est infidèle à ses souvenirs), lui qui distingue avec René Guénon Infini métaphysique et Indéfini mathématique, renchérit:

 

Quand il ne la détruit pas, ou ne la falsifie pas, le nihiliste, c'est-à-dire presque tout le monde, laisse tomber la beauté...

 

Francis Richard

 

Beauté, Philippe Sollers, 224 pages Gallimard

 

Livres précédents chez Gallimard:

Trésor d'amour (2011)

L'éclaircie (2012)

Médium (2014)

L'école du mystère (2015)

Mouvement (2016)

 

Livre précédent chez Grasset, avec Franck Nouchi:

Contre-attaque (2016)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article
20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 21:45
Le sel de l'histoire, de Laurence Deonna

De septembre 2000 à décembre 2001, chaque quinzaine, Laurence Deonna  a écrit des chroniques, dans La Tribune de Genève, sous le label Papier Mâché. Ces chroniques viennent d'être réunies dans un recueil quasiment sans modification.

 

En préambule l'auteur se décrit assez bien en chroniqueuse: une femme qui philosophe sur l'état du monde depuis chez elle et si possible sans trop moraliser, poil à gratter et rebrousse-poil recommandés...

 

Dans ces vingt-sept chroniques, qui ne sont pas sans sel, Laurence Deonna parle de beaucoup de choses et de manière qui peut effectivement être urticante pour celles ou ceux qui ne sont pas de son avis ou leur rebrousser le poil. 

 

Laurence Deonna n'aime pas les religions et c'est son droit. Elle les critique et c'est son droit. On est aussi en droit de relever quelques inexactitudes relatives à la religion catholique et à la religion orthodoxe.

 

Dans sa chronique du 14 septembre 2000, elle montre qu'elle ne connaît pas la distinction entre béatification et canonisation... Puis elle reprend à son compte l'expression employée par Le Monde du 2 septembre précédent:

 

Marie qui conçut sans péché

 

Or il ne s'agit pas de cela du tout: de tous temps, bien avant Catherine Labouré évoquée par Le Monde, bien avant que le pape Pie IX ne proclame le dogme de l'Immaculée Conception, il s'est agi de la conception de Marie et non pas du Christ. Il faudrait donc dire plutôt:

 

Marie conçue sans péché

 

De même Laurence Deonna n'a-t-elle pas cherché, dans le même article, à savoir pourquoi le tsar Nicolas II avait été canonisé par l'Église orthodoxe russe. En fait il a été considéré par elle comme strastoterptsy, c'est-à-dire comme ayant accepté la mort... en chrétien, ce qui ne signifiait pas approbation de la répression sanglante du dimanche 9 janvier 1905...

 

Laurence Deonna a bien sûr raison dans d'autres chroniques de dire qu'au nom de Dieu des Américains, chrétiens pourtant, ont commis beaucoup de crimes (28 septembre 2000) ou que des musulmans, appliquant le Coran à la lettre, se croient encore investis aujourd'hui de la mission de mettre à mort des apostats (21 juin 2001).

 

Comment ne pas être d'accord non plus avec elle quand, à la fin de sa chronique du 15 mars 2001, qui commence pourtant par un débinage (guère convaincant) de la poupée Barbie mais qui se continue par une recension du livre de Jacques Secrétan, Condamné à mort au Texas, elle conclut:

 

Des Chrétiens jetés aux lions dans les arènes de Rome, aux électrocutés des glauques pénitenciers américains, en passant par la guillotine de la Révolution française, dont le sang giclait sur les mailles des tricoteuses venues zyeuter le spectacle, l'humain est un voyeur incurable.

 

Dans sa chronique du 11 octobre 2001, Laurence Deonna écrit à propos des atteintes aux libertés individuelles aux États-Unis, et notamment à la liberté d'expression, après les attentats du 9/11, ces paroles fortes, qui pourraient tout aussi bien s'appliquer à l'actuel état d'urgence en France:

 

Vous me direz que je n'y comprends rien. Que la démocratie, la liberté d'expression, c'est pour quand tout va bien. Pas maintenant que ces affreux terroristes nous terrorisent !

 

Des copies de ces chroniques qui s'en étaient allées depuis bien longtemps emballer les salades du marché ont été redécouvertes par l'éditeur en 2016 dans la mansarde qui sert de bureau à la chroniqueuse. L'éditeur a eu raison de les publier en volume parce qu'elles sont, quoi qu'on en pense, l'expression d'un sacré tempérament.

 

Laurence Deonna, féministe de la première heure n'a en effet pas sa plume dans sa poche et ne manque pas une occasion de sortir son drapeau, pardon, sa petite musique de combattante des années 1970. Et, comme elle le fait avec talent, le lecteur ne peut pas lui en vouloir de s'être ainsi défoulée régulièrement dans le quotidien genevois.

 

Francis Richard

 

Le sel de l'histoire - Chroniques, Laurence Deonna, 120 pages L'Aire

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages