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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 22:40

Compostelle-REYMOND.jpgLa nuit est tombée bien tôt en cette fin d'automne. Rentré chez moi après une journée de labeur intense, il me semble déjà être au milieu de la nuit, alors qu'elle ne fait que commencer l'égrènement de ses heures.

 

Dans mes mains je tiens un livre qui n'est pas bien long à lire. Il correspond parfaitement au recueillement spirituel auquel mon âme aspire, gagnée par la lassitude que mon corps fatigué a fini par lui transmettre.

 

En effet ce livre parle d'un pèlerinage effectué à l'automne 1996, de la mi-septembre à la mi-octobre sur le Camino, le chemin qui va de Saint Jean-Pied-de-Port, au Pays Basque que j'aime, jusqu'à Santiago de Compostela, en Galice.

 

Compostelle, une étoile dans mon coeur, de Bernard Reymond, en est à sa troisième édition cette année aux éditions de L'Aire, les deux premières étant aux Editions du Béhaire. C'est dire que ce livre a trouvé son lectorat et qu'il n'y a pas de hasard, auquel, de toute façon, je ne crois pas.

 

Son auteur a entrepris ce pèlerinage passée la cinquantaine. Il nous est présenté comme un homme d'affaires avisé, un collectionneur d'art, un amoureux de la culture russe.

 

Pourquoi un tel homme a-t-il éprouvé le besoin de prendre son bâton de pèlerin et d'effectuer à pied des centaines de kilomètres? Il l'a fait, écrit-il, pour plusieurs raisons, qui lui semblent être de trois ordres, celui de la spiritualité, celui de la rupture avec notre société et celui de la religion, par le fondement de son éducation.

 

La spiritualité? Se situer face au monde, en analysant ses propres échecs et ses propres succès:

 

"Et c'est par un long silence d'émotions, empreintes de grandeur et de générosité, que pas après pas, Dieu pénètre mon esprit, et fouille, et questionne, et trouble mes entrailles."

 

Cette méditation lui ouvre alors l'espace qui l'entoure.

 

La rupture avec notre société? La quitter quelque temps pour ne plus voir certaines personnes exécrables et oublier la politique aberrante de nos sociétés faîtières:

 

"La loi du marché est la seule doctrine incontestable que l'homme se doit d'exalter pour apparaître encore hors de l'exclusion."

 

Le lecteur habitué de ce blog sait ce que je pense à ce sujet. Il n'existe pas pour moi de loi du marché. Elle a été inventée par ceux qui veulent asservir les autres et empêcher que les échanges entre les hommes se fassent librement et respectueusement.

 

Aussi je comprends que cette conception dénaturée, mécaniste et utilitariste, du marché ne puisse guère satisfaire ceux qui ont d'autres aspirations que la réussite matérielle.

 

La religion? Comprendre mieux le mystère d'un être suprême et prier mieux "dans le silence et l'isolement d'espaces inconnus".

 

Pour avoir éprouvé la même alternance, lors d'un pèlerinage de Paris à Chartres, sur les traces de Charles Péguy, je me reconnais dans ce qu'écrit l'auteur:

 

"J'ai crié la foi retrouvée un jour, et le lendemain pleuré le doute renaissant."

 

Bernard Reymond ne se veut pas autre chose qu'un pèlerin ordinaire et son livre est sans prétention. C'est pourquoi il se lit avec bonheur par ceux qui apprécient les vertus de la simplicité.

 

Dans ce livre se côtoient réflexions sur la dureté de la route, joies que procure l'effort permettant de transcender les douleurs, évocations historiques que suscitent les villes traversées, poèmes aux vers libres qu'inspire à l'auteur en chemin paysages et émotions.

 

Il marche, il marche, il marche cet automne-là jusqu'à la cathédrale promise. Pourquoi? Il ne le sait, Dieu le sait:

 

La force qui, moi, me pousse

La force qui, moi, m'attire,

Je ne sais même pas l'expliquer.

Seul Celui d'en haut le sait.

 

Tout ce qu'il sait en définitive, c'est que le but atteint n'est pas une fin en soi, mais le commencement du vrai chemin...

 

Francis Richard

 

Compostelle, une étoile dans mon coeur, Bernard Reymond, 74 pages, L'Aire

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 19:55

Identité FINKIELKRAUTEn mai 1968, Alain Finkielkraut terminait son année de khâgne au lycée Henri IV, je terminais mon année de terminale dans le même établissement. Nous n'étions donc pas loin l'un de l'autre, du moins géographiquement.

 

Mais, nous étions fort éloignés dans le domaine de la pensée, puisque, pour lui, mai 1968 était un moment de grâce, alors que, pour moi, il s'agissait d'un moment de disgrâce, où je mettais dans le même panier partisans et adversaires de ce gâchis d'enfant gâtés.

 

Car, si rien de ce qui est humain ne m'est étranger, comme l'écrivait Térence, j'abomine cependant tous ceux qui, parmi mes semblables, sont des idéologues ou des sectaires.

 

Comme je ne suis pas méchant de nature, je ne leur réserve toutefois qu'un châtiment spirituel, celui de les combattre par des arguments, en me gardant bien de toute attaque ad hominem.

 

Alain Finkielkraut a changé. Aujourd'hui il souffre face à l'immigration qui compenserait "providentiellement la baisse de la natalité sur le Vieux Continent", parce qu'en fait les individus ne sont pas interchangeables, parce que les modes de vie finissent par se heurter et parce que, du coup, la crise éclate.

 

De nos jours la querelle de la laïcité n'oppose plus Religion et Lumières, mais laïques contre laïques. Le port du voile islamique à l'école, désormais interdit en France, en est une illustration.

 

Il y a la laïcité libérale illustrée par ceux qui estiment que le port du voile est affaire privée et qu'il n'y a donc pas de raison de l'interdire, que ce soit à l'école ou ailleurs.

 

Il y a la laïcité républicaine illustrée par ceux qui considèrent que l'école est un lieu de neutralité où les signes religieux ostentatoires doivent être prohibés.

 

Quand le voile islamique est porté en terre d'islam, remarque Alain Finkielkraut, on ne se sent pas chez soi mais - la nuance est importante -, quand il l'est dans nos pays, on ne se sent plus chez soi...

 

Selon Alain Finkielkraut, le rôle de l'Etat ne se limite pas à la défense des principes de fraternité, de laïcité et d'égalité, "il défend un mode d'être, une forme de vie, un type de sociabilité, bref, risquons le mot, une identité commune".

 

Mais, est-ce bien le rôle de l'Etat? N'existe-t-elle, ou pas, spontanément? A condition qu'elle ne soit évidemment pas étouffée par violence étatique...

 

Quoi qu'il en soit, la désidentification française et européenne est aujourd'hui à l'oeuvre.

 

On n'en est plus à l'appartenance à une culture européenne caractérisée par une "capacité de garder une distance critique envers [soi-même], de vouloir [se] regarder par les yeux des autres, d'estimer la tolérance dans la vie publique, le scepticisme dans le travail intellectuel, de confronter toutes les raisons possibles aussi bien dans les procédures du droit que dans la science, bref de laisser ouvert le champ de l'incertitude". (Leszek Kolakowski)

 

On en est, en réalité, à ne plus vouloir entendre parler du tout d'appartenance, parce que cela conduit à l'exclusion...

 

Seulement cette désidentification est unilatérale et ne s'applique qu'aux autochtones:

 

"L'enracinement des uns est tenu pour suspect et leur orgueil généalogique pour "nauséabond", tandis que les autres sont invités à célébrer leur provenance et à cultiver leur altérité."

 

Cela va même très loin:

 

"Pour la première fois dans l'histoire de l'immigration, l'accueilli refuse à l'accueillant, quel qu'il soit, la faculté d'incarner le pays d'accueil."

 

Dans le sens de cette désidentification, un nombre grandissant d'élèves refusent brutalement les contenus de l'enseignement que l'on veut leur dispenser.

 

Le grand problème contemporain?

 

"Ce n'est pas l'absence d'esprit critique, c'est la critique ignorante de la culture scolaire."

 

Dans Race et Culture, Claude Lévi-Strauss disait qu'il n'était "nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d'éprouver peu d'attirance envers tels ou tels  dont le genre de vie, respectable en lui-même, s'éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché":


"Cette incommunicabilité relative n'autorise pas à opprimer ou à détruire les valeurs qu'on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n'a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement."

 

Le fait est que "nous ne produisons du neuf qu'à partir de ce que nous avons reçu":

 

"Oublier ou excommunier notre passé, ce n'est pas nous ouvrir à la dimension de l'avenir: c'est nous soumettre, sans résistance, à la force des choses. Si rien ne se perpétue, aucun commencement n'est possible. Et si tout se mélange, non plus. L'ancien et le moderne risquent de sombrer ensemble dans l'océan de l'indifférenciation."

 

La tentation est cependant grande - et nous sommes libres de le faire -, "de congédier nos pères", "de faire défaut", de compter pour rien la forme, de considérer que "seul le sens fait sens":

 

"Si la forme n'a aucune importance, alors à quoi bon se fatiguer à mettre les formes? On va droit au but, on se dépouille de ces oripeaux inutiles. On dit son "ressenti" sans filtre, sans fioritures."

 

Pourtant, mettre les formes n'est-il pas essentiel?

 

"Quand je mets les formes, je respecte un usage, bien sûr, je joue un rôle, sans doute, je trahis mes origines, peut-être. Mais surtout, comme l'a bien montré Hume, je fais savoir à l'autre ou aux autres qu'ils comptent pour moi. Je m'incline devant eux, je prends acte de leur existence en atténuant la mienne..."

 

Et où peut-on apprendre à mettre les formes sinon chez les classiques - "Qu'est-ce qu'un classique, en effet? C'est un livre dont l'aura est antérieur à la lecture":

 

"Nous admirons avant de comprendre et si nous comprenons, c'est parce que l'admiration a tenu bon et forcé tous les obstacles. L'a priori, en l'occurrence n'est pas un préjugé, c'est une condition de l'intelligence. Ainsi s'opère la transmission de la culture, ainsi découvre-t-on l'Enéide, le Roi Lear ou A la recherche du temps perdu."

 

Pour Alain Finkielkraut, le temps presse:

 

"Tout est-il joué? Oui, si la vigilance que le passé impose continue de nous mettre hors d'état de percevoir l'irréductible nouveauté de la réalité présente. Non, si nous mettons enfin nos montres à l'heure, si nous choisissons de faire face et si nous n'abandonnons pas, sans coup férir, l'idée et la pratique de la démocratie au processus qui porte le même nom."

 

Et qui poursuit inexorablement son travail d'indifférenciation...

 

Francis Richard

 

L'identité malheureuse, Alain Finkielkraut, 240 pages, Stock

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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 22:30

Proust WERNERIl y a un siècle, le 8 novembre 1913, paraissait, à compte d'auteur, un roman d'une facture très novatrice, Du côté de chez Swann, d'un certain Marcel Proust, un inconnu ayant publié un recueil de nouvelles dix-sept ans plus tôt, intitulé Des plaisirs et des jours...

 

Les quotidiens français, Le Figaro et Le Monde, ont célébré l'événement par des numéros hors série. Les éditions Xénia publient dans leur collection Une heure avec, dirigée par Yves Bordet, un livre consacré à l'auteur, signé Eric Werner.

 

Ce roman est le premier volume de La recherche du temps perdu, qui allait se révéler l'oeuvre littéraire la plus importante du XXe siècle en langue française

 

Comme le rappelle Eric Werner, cette oeuvre embrasse une période de soixante ans, depuis les débuts de la Troisème République jusqu'aux années vingt du siècle précédent.

 

Cette époque, marquée par l'affaire Dreyfus et la Grande Guerre, revit littéralement sous la plume de Marcel Proust, qui en dresse un tableau complet, social, politique, artistique et qui prend avec les drames qui l'ont émaillée une distance que n'aurait pas reniée mon cher Montaigne.

 

Eric Werner dit que la langue de Proust est claire, élégante, mais qu'elle requiert du lecteur "une certaine capacité d'attention" - c'est un euphémisme -, de par ses phrases qui "ressemblent à des cathédrales":

 

"Ce sont de grandes architectures en équilibre, avec leurs piliers, leurs ogives, leurs arcs-boutants, etc."

 

Un "style liturgique", en somme.

 

Mais Marcel Proust ne se contente pas de faire revivre cette époque qui est tourmentée et qui a connu de grandes transformations. En effet, le temps perdu qu'il recherche est celui de ses anciennes croyances, tel que l'amour, qui est pour lui "la croyance comme projection de soi et de son propre désir, comme illusion, donc, puisque le désir est par essence trompeur":

 

"On rêve l'autre tel qu'on voudrait qu'il soit, mais très vite on se trouve ramené à la réalité: l'autre ne ressemble en rien à l'image qu'on s'en faisait originellement. Les vertus qu'on lui prête, en particulier, n'existent que dans notre imagination."

 

Il est une autre croyance perdue, celle de la croyance en Dieu, qui est mort, comme il a pu le lire dans le Gai savoir de Friedrich Nietzsche.

 

Cette mort des Dieux - Marcel Proust met Dieu au pluriel - pourrait conduire à un complet désenchantement du monde, à la déprime, s'il n'y avait pas de sortie par le haut pour s'en arracher. Car il est possible de transcender l'opposition entre croire et non-croire:

 

"Dieu ne meurt donc, si tant est qu'on puisse dire qu'il meurt, que pour renaître aussitôt après, mais sous une autre forme: l'art en général, et en particulier, la littérature."

 

L'art en général, et en particulier, la musique, qui permet d'"ouvrir plus largement l'âme"...

 

Le renoncement à l'amour, qui "barre la route de l'intériorité", l'aspiration à la solitude qui est propre à l'artiste, l'affranchissement du "souci d'être aimé", permettent d'être soi-même et de retrouver le moi profond que Proust oppose au moi superficiel.


Ce petit livre, par le format et l'épaisseur, mais grand par la profondeur, comporte une iconographie qui est parfaitement adaptée aux propos, une chronologie qui sert de repères dans le temps de Proust et une orientation bibliographique qui permet d'aller plus loin dans la connaissance critique, et l'adaptation cinématographique, de l'oeuvre.

 

En une heure de temps, qui n'est pas du temps perdu, Eric Werner, en restituant avec élégance quelques grands thèmes de La Recherche, donne envie de s'y plonger ou de s'y replonger pendant de longues heures. Du temps retrouvé, en quelque sorte...

 

Francis Richard

 

Une heure avec Proust, Eric Werner, 72 pages, Xenia

 

Dans la même collection:

 

Une heure avec Rousseau, Ouvrage collectif, 72 pages, Xenia

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6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 03:00

le-dos-de-la-cuiller.jpgQuand j'étais petit et quand j'exagérais, mon père me disait que je n'y allais pas avec le dos de la cuiller. Le dos de la cuiller n'est effectivement pas très efficace pour manger sa soupe, par exemple, et il vaut mieux y aller avec l'endroit.

Aussi le titre de cet ouvrage collectif n'a-t-il rien à voir avec cette vieille expression. Il aurait plutôt à voir avec l'envers des choses, avec ce qui est intime et que rigoureusement ma mère m'aurait défendu de nommer ici, pour reprendre l'expression  utilisée par Georges Brassens dans Le Gorille.

 

Louise-Anne Bouchard a réuni dans ce recueil les nouvelles érotiques de dix-sept auteurs et des illustrations de trois artistes sur ce thème de l'érotisme.

 

Chez Payot Lausanne, mercredi dernier, avait lieu le vernissage de cet ouvrage avec la présence d'une partie des auteurs. Dans la foule, j'ai entendu un lecteur qui disait qu'il se voyait mal l'emporter à la maison et qu'il le laisserait dans son attaché-case, le lisant en catimini, à des moments perdus, enfin pas perdus pour lui.

 

Après avoir lu le recueil, cette réflexion m'a conduit à me poser la question: s'agit-il bien de nouvelles érotiques? ne serait-ce pas plutôt des nouvelles pornographiques?

 

On sait ce qui différencie l'érotisme de la pornographie. Le premier est du domaine du ressenti et du désir, le second du montré et du mécanique. L'un n'empêchant cependant pas l'autre...

 

Si certaines nouvelles sont assez crues, elles n'en demeurent pas moins érotiques en ce sens qu'il y a toujours une personne ou plusieurs personnes en situation, avec ce qu'elles ressentent intérieurement. Les plus réussies étant, selon moi, celles, justement, où le ressenti est le plus fort.

 

Dans ces nouvelles, on retrouve les grands thèmes qui, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, rendent compte des relations sexuelles humaines: l'inceste, la chair et la bonne chère, le voyeurisme, l'homosexualité, les massages, les fantasmes etc.

 

Dans certaines nouvelles, des moyens de communication propres à notre époque jouent leur rôle, que même ceux qui nous ont précédé naguère ici-bas n'auraient pas imaginés: les sms, les sites de rencontre etc. S'ils apportent une plus grande rapidité aux échanges, ils ne changent cependant rien à la chose elle-même...

 

Sur les dix-sept auteurs du recueil, j'ai parlé sur ce blog de dix d'entre eux. Dans leurs romans ou nouvelles, l'érotisme n'était pas toujours présent, en tout cas pas avec cette intensité. Et il est amusant de les voir se livrer à cette exercice qui ne leur est pas habituel et dont le lecteur ne soupçonnait pas qu'ils fussent capables.

 

Pour en revenir à cet autre lecteur qui, dans la foule, lors du vernissage de Payot Lausanne, se voyait mal l'emporter à la maison, disons que ce recueil n'est pas à mettre entre toutes les mains, parce que Dieu seul sait ce qu'elles en feraient...

 

Francis Richard

 

Le dos de la cuiller, collectif, 148 pages, Paulette Editions

 

Les auteurs: Antonin Moeri, Marie-Christine Buffat, Antonio Albanese, Mélanie Chappuis, Laure Mi Hyun Croset, Jon Ferguson, Antoine Jaccoud, Max Lobe, Jérôme Meizoz, Sébastien Meyer, Anne Pitteloup, Anne Perrin, Jeanne Perrin, Mélanie Richoz, Jean-François Schwab, Aude Seigne, Sarclo.

 

Les artistes: Catherine Louis, Albert Coma Bau, Guy Oberson.

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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 23:40

Boeuf-MILLET.jpgRichard Millet, je l'ai déjà dit sur ce blog, est un styliste comme on n'en fait plus. Il est d'ailleurs le premier à regretter de faire partie d'une cohorte réduite à une portion congrue.

 

Il est aussi l'un des derniers à faire la distinction entre le style, qui est signe extérieur de richesse littéraire de quelques uns, et l'écriture, à laquelle se livre le plus grand nombre.

 

De quelque sujet qu'il parle, la forme, chez lui, donne au fond une intensité qui ne se retrouve que chez les plus grands écrivains. Hommage lui en sera rendu un jour.

 

Richard Millet est prolifique. Il publie plusieurs titres par an, chez plusieurs éditeurs, dont Gallimard.

 

Parmi ces livres publiés chaque année, j'aime particulièrement ceux que Pierre Guillaume de Roux édite depuis deux ans, parce qu'ils tiennent dans ma poche et qu'ils sont à contre-courant. Ce qui ravit mon esprit de contradiction, sans laquelle il n'est point de libre expression.

 

Au contraire de ceux qui les ostracisent sans les avoir lus, je lis et relis les livres de Richard Millet dans la collection grise des essais/histoire ou dans la collection bleue de littérature française de cet éditeur.

 

Je le fais par pur plaisir de la langue d'abord, puis par goût de me frotter à quelqu'un qui ne pense pas toujours comme moi, mais le fait avec élégance et arguments.


L'Être-boeuf est le sixième titre paru chez cet éditeur depuis Fatigue du sens, paru en 2011. Pour les yeux rétrécis par l'insomnie, la taille de la police de caractères en fait une lecture de confort. Le thème n'en est pas banal, puisqu'il s'agit du boeuf, en toute majesté.

 

Jusqu'à l'âge de vingt-ans, Richard Millet abhorrait la viande. Alors qu'il est de bon ton, de nos jours, dans les milieux écolos de vouloir cantonner le boeuf à sa fonction décorative, ses pets polluant autant que les automobiles, c'est donc à l'âge des amours qu'il s'est fait une autre religion à ce sujet:

 

"Pour la viande bovine, justement, j'ai à présent un goût extrême, qui m'est venu en même temps que la découverte du corps féminin."

 

Il l'aime saignante, non pas crue, ou alors "sous sa forme séchée ou fumée, ou lamellisée"...

 

Il aime particulièrement la limousine, qui est, dans son esprit, "tout à la fois une femme et une vache":

 

"C'est donc la race limousine que je veux évoquer ici, en outre heureux de pouvoir employer le mot race sans m'exposer aux fourches et aux faux du Nouvel Ordre moral, encore qu'il y ait une poésie des races, humaines et animales, qui est, William Faulkner l'a magnifiquement montré, comme Proust, comme Lawrence Durell, le noyau tout à fait obscur et lumineux de la littérature."

 

Il aggrave son cas:

 

"Préférer en tout cas la vache au cheval, c'est attirer sur soi un irrévocable mépris, et dire qu'on aime la viande de cheval, se vouer aux gémonies, l'époque étant, on ne le dira jamais assez, à l'anthromorphisation de l'animal, à un totémisme infantile qu'accentue, paradoxalement, la disparition, irréversible, de bien des espèces animales, l'empire du Bien s'établissant sur la destruction de la nature et l'écologie n'étant qu'un symptôme tardif de la mauvaise conscience citadine."

 

Et il n'en reste pas là puisqu'il est "passionnément attaché à la corrida, à présent menacée d'interdiction par le révisionnisme politiquement correct du rapport aux bêtes", alors qu'il y voit "une noble tradition", "le rappel de la valeur musicale autant que sacrée du combat", "l'actualisation du combat mythologique de Thésée contre le Minotaure".

 

Il se souvient, dans le même temps:

 

"Dans la communauté rurale où je suis né, nul n'aurait jamais pensé à réclamer de droits pour les animaux, ceux qui les maltraitaient se mettant d'eux-mêmes au ban de la communauté."...

 

Le ton du livre est donné.

 

L'essai devient alors récit. Car, après le Limousin, l'auteur nous transporte au Liban, où il va de digression en digression, où l'érotisme n'est pas absent.

 

Le récit fait enfin place au retour de la mythologie, à "l'inattendue épiphanie de la bête", du Boeuf avec un B majuscule, au milieu de convives en train de manger une côte et "parcourus d'un frémissement dont il était l'épicentre":

 

"Ce boeuf en majesté [...] tirait de son torse monumental non seulement la nourriture, mais aussi les femmes qu'il nourrissait, divin et adamique, ayant engendré celles en qui il se reproduisait et dont il dévorait peut-être les fruits, comme Chronos, en tout cas brouillant les circuits du social, du sang et du temps."

 

Francis Richard

 

L'Être-boeuf, Richard Millet, 96 pages, Pierre Guillaume de Roux

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 19:10

Béton armé RAHMYBéton armé, le livre de Philippe Rahmy, est muni d'un bandeau: Shanghaï au corps à corps.

 

D'une part, il y a le corps meurtri de l'auteur, atteint de la maladie des os de verre:

 

"Je me suis fait cinquante fractures. C'est peu. D'autres malades s'en font des centaines. J'ai de la chance dans mon malheur."

 

De l'autre, il y a le corps de Shanghaï:

 

"Paysage vertical d'éléments inertes, signes de pouvoir. Paysage horizontal de matières vivantes, expression d'un désir."

 

A l'occasion d'une invitation de l'Association des écrivains de Shanghaï, à l'automne 2011, ces deux corps vont être confrontés et donner naissance à ce livre.

 

Comment faire le récit de ce voyage à Shanghaï? se demande l'auteur, dont c'est le premier voyage, alors qu'il se trouve au milieu de sa quarantaine, comme diraient les Anglo-saxons.

 

Il lui paraît très vite qu'il ne peut pas seulement se fier à son intuition pour décrire cette Shanghaï qu'il rencontre et qui n'est connue de personne:

 

"La méthode la plus sûre consiste à comparer la réalité qu'on découvre avec celle qu'on connaît et que les autres peuvent comprendre."

 

De plus, à la réflexion, "l'inconnu n'existe pas". L'écriture "parle de choses qui ont toujours existé en trouvant les accents d'un émerveillement naïf":

 

"Une rivalité s'installe alors entre ce qu'on voit et ce qu'on prétend voir, ou, de manière plus sournoise, plus intime et radicale, entre ce qu'on voit avec les yeux du corps et ce que regarde l'esprit."

 

Son écriture va donc d'une part s'en tenir aux faits, ne rien inventer, ne rien supposer, d'autre part mêler les "quelques scènes de rue, des petits riens du vécu ordinaire" et tout ce qu'il décrit à des réminiscences, parfois lointaines, qui lui viennent alors à l'esprit. A partir de là, il pourra, si besoin, comparer.

 

Ainsi, par exemple, parmi bien d'autres, sa mère lui faisait-elle la lecture alors qu'enfant il devait demeurer allongé. Sans que l'on ne sache pourquoi, ses blessures se sont raréfiées. Et, un après-midi, une fois la lecture du Grand Meaulnes achevée, il a pu se lever par on ne sait quel prodige:

 

"Tout se passait comme si j'avais été une masse inerte dépourvue de charpente, une sorte de ciment liquide dans lequel les phrases se plantaient comme des tiges d'acier. Peu à peu, ces barres compactes de lettres ont remplacé mon maigre squelette."

 

La comparaison avec Shanghaï surgit sous sa plume:

 

"Tout se passe comme si je trouvais un double dans chacun des im-meubles qui m'entourent, comme si nous étions coulés dans le même moule, comme si nous étions des édifices emplis de voix humaines, un grand vide dans une enveloppe de béton armé."

 

Quel est le ressenti de Philippe Rahmy à la fin de son séjour?

 

"Mon voyage en Chine aura été une traversée dans la nuit, entrecoupée de quelques flashs. Je n'ai rien vu. J'ai été comme le passager d'un train de montagne ébloui par le paysage entre deux tunnels."

 

En réalité, s'il n'a rien vu, il a appris beaucoup sur les êtres et les choses, sur lui-même et les siens, et l'a partagé, comme il partage à la fin ce qui lui est resté sur le coeur et dont il a besoin de se décharger, par exemple:

 

"Je m'étais attaché à une jeune fille dont le père, peintre, me donnait des cours à domicile. Elle était grande, blonde, pleine de santé. Je lui avais écrit des poèmes. Mon coeur battait fort. Elle m'avait rendu plusieurs fois visite. Elle avait même caressé mon bras. Et puis elle n'était plus revenue."

 

Certes, il n'est pas le seul, avec ou sans difformité, à avoir aimé sans être aimé en retour et à avoir été abandonné, mais on comprend que son coeur, dans son cas, après cette désillusion, puisse s'exprimer en ces termes forts:

 

"Je ne rêvais que d'un amour capable d'endurer le pire, d'un amour courageux comme le mien, pouvant supporter mes tourments, totalement soumis à ma cruauté. Je rêvais d'un amour qui soit mon égal, non seulement soumis, mais heureux de souffrir. Voilà le seul amour auquel il m'était donné de croire, voilà le seul amour auquel j'ai toujours aspiré"...

 

Et l'on se prend à lui souhaiter que cette aspiration devienne réalité, si ce n'est pas déjà le cas...

 

Francis Richard

 

Béton armé, Philippe Rahmy, 208 pages, La Table Ronde

 

Philippe Rahmy présente son livre sur Dailymotion:

 

 

 

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 21:20

Agrumes SUBILIALa fuite et l'évitement sont souvent salutaires. Ils permettent de prendre de la distance, au sens propre et au figuré, avec les tourments de l'âme.

 

Il ne faut pas croire que fuir et éviter ne demandent pas de courage. Il ne s'agit pas en fait de refuser l'affrontement, il s'agit au contraire de faire face à soi-même et de se reconstruire.

 

Anne-Sophie Subilia, dans Jours d'agrumes, raconte l'histoire d'une jeune femme de vingt-cinq ans, qui a quitté le beau pays, l'Italie, et sa famille, a mis un océan au milieu pour se désenchaîner et s'est retrouvée en quelque sorte "aux antipodes", à Montréal.

 

Franca Charbonnier, suisse par son père et italienne par sa mère, a accompli le plus dur:

 

"Partir. S'extraire d'un rythme. Arracher le corset."

 

Après cinq ans d'études de médecine à Turin, elle n'a pas passé l'examen final. Elle est partie, à la fin de l'hiver 2009, pour faire tout autre chose. Sans en être bien consciente au début, elle a d'instinct fait le bon choix.

 

Cette exilée volontaire vit en colocation dans la belle province avec Josée et Andréanne, qui sont des québécoises très nature. Toutes trois sont des contemporaines, nées en 1984.

 

Franca travaille au marché Jean-Talon à l'étal des soeurs Brassard, Gisèle et Rosa, qui vendent des fruits exotiques pendant une saison qui dure sept mois. Autour d'elle, ses collègues de travail, au franc-parler, Laura, Agathe, Violette et, surtout, Charles, avec qui elle partage l'amour du théâtre et particulièrement celui de Michel Tremblay.

 

Alessandro, son premier amour, est mort douze mois après leurs "chuchotements d'étoile", happé sur un passage piéton:

 

"Quelle suite pour honorer les morts? elle s'était demandé. Dans sa main trois petits mots tièdes: école d'art dramatique. Jamais prononcés. Elle avait saisi le long formulaire de la faculté de médecine et y avait apposé sa signature foudroyante comme une comète perdue."

 

Elle a failli mourir à son tour, en s'ouvrant les poignets:

 

"Deux lignes inégales tranchent le réseau des veines. Par réflexe, elle cache ces traces anciennes, rajoutées aux lignes de sa vie comme des détours abrupts."

 

Peu à peu, elle se reconstruit, celle dont, on ne sait pourquoi, le chemin "est ailleurs que dans les pupilles de sa mère"...

 

Son choix de travailler à l'air libre "parmi les quartiers d'agrumes", sur un marché, pendant des jours et des jours se révèle finalement un bon choix et "relève d'un instinct irréductible quand le reste s'était effrité"...

 

Anne-Sophie Subilia montre dans ce livre au goût prononcé de fruits qu'il vaut mieux suivre son vertige que de se conformer à un sens honorable du sacrifice qui ne vous correspond pas.

 

Les joies les plus grandes se trouvent la plupart du temps dans les choses simples, retrouvées au contact de gens également simples, mais authentiques.

 

Les habitants de la belle province, avec leur français rafraîchissant, qui a su conserver toutes ses couleurs, semblent tout indiqués dans cette histoire pour permettre, en se posant ailleurs, à une jeune femme, naguère corsetée à l'université par devoir, de se réconcilier avec elle-même.

 

Rien de tel en effet, pour ce faire, que de "sacrer son camp même par grand flou, plutôt que de s'éteindre à petit feu"...

 

Francis Richard

 

Jours d'agrumes, Anne-Sophie, 168 pages, L'aire

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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 00:45

Juste un jour MOERIIl peut s'en passer des choses au cours d'une journée.

 

Dans le théâtre classique, qu'il conviendrait de redécouvrir, dépoussiéré de ses scories scolaires, la règle des trois unités avait toute sa raison d'être. Elle évitait de disperser l'attention du spectateur et la focalisait sur l'essentiel.

 

Tous les auteurs de théâtre du XVIIe n'y parvenaient pas avec le même bonheur. Ainsi Corneille s'y trouvait-il à l'étroit, tandis que Racine s'y mouvait avec aisance.

 

Dans un roman, il est plus rare de retrouver ces unités classiques de lieu, de temps et d'action. C'est pourtant ce qui caractérise le dernier roman publié d'Antonin Moeri.

 

La famille Forminable - dont le patronyme n'est pas facile à porter - se retrouve dans une station de ski, pendant une journée, à se découvrir sous un autre oeil.

 

Dans la famille Forminable, je demande le père. Il s'appelle Lucien, il a la cinquantaine, et sa femme l'appelle affectueusement Lulu. Ce n'est pas un homme extraordinaire. Il n'a pas les idées très claires. Il serait même plutôt confus. D'un accident il a gardé une cicatrice à l'oeil dont la rétine s'était décollée.  

 

Grâce à son ami Olivier, qui lui a offert une brosse à dents électrique, dont il ne se lasse pas de se servir, il a participé au concours Starlight et a gagné un séjour à la montagne, à l'Hôtel Eden, pour lui et sa petite famille. Ce changement dans sa petite vie tranquille devrait faire du bien à cet homme ennuyeux, volontiers routinier.

 

Dans la famille Forminable, je demande la mère. Elle s'appelle Jane. Elle a quarante-six ans et est plutôt encore bien de sa personne. Avant Lulu, elle a connu Alain. C'est elle qui avait pris l'initiative et dirigé leurs premiers ébats. Elle était la femme de sa vie, mais cela ne l'a pas empêché de partir pour la Californie sans avoir ne serait-ce qu'un dernier regard pour elle.

 

Jane et Lulu ont convenu que lui irait au boulot et qu'elle s'occuperait de la maison. Seulement chacun doit se montrer à la hauteur de cette répartition des tâches, somme toute classique, qui reproduit le schéma familial qu'il a connu. Finalement Jane y a trouvé son compte et ne se plaint pas trop de son petit mari dont elle est sûre qu'il aime faire l'amour, même s'il lui fait mal:

 

"J'aurais pu choisir un autre mari, plus solide, plus drôle, plus riche, mais j'ai préféré Lucien, je ne sais pas trop pourquoi. Il est touchant quand il se met en colère."

 

Dans la famille Forminable, je demande le fils. Il s'appelle Arnaud. C'est un garçon qui a les yeux en face des trous et qui n'a pas sa langue dans sa poche. Il peut même avoir la dent dure. Il se dispute rituellement avec sa petit soeur qui n'a d'yeux que pour son papa et qui le défend becs et ongles, quoi qu'il advienne. Il est plutôt déluré mais n'aime pas pour autant les cochonneries que, parfois, des camarades lui mettent sous les yeux.

 

Dans la famille Forminable, je demande la fille. Elle s'appelle Emilie. Elle souffre que son frère la batte froid et veuille toujours lui montrer qu'il fait les choses mieux qu'elle. Elle ne comprend pas son attitude à son égard. Heureusement, elle obtient toujours tout de son papa chéri, y compris la fois exceptionnelle où il s'était pourtant montré au départ plus que réticent.

 

Pendant toute cette journée ordinaire, dans la station de ski, Lucien, Jane, Arnaud et Emilie se révèlent peu à peu sous leur vrai jour.

 

A partir de leurs pensées intimes ou de ce qu'ils se disent, des souvenirs, parfois lointains, qui leur reviennent ou de leurs espérances, des malentendus qui surgissent entre eux, des contacts que des tiers ont avec le quatuor qu'ils forment, se dessinent leurs portraits plus vrais que leur prime apparence.

 

L'auteur sait se mettre à la place de chacun et lui restitue toute sa dimension humaine. Chacun s'exprimant avec ses mots d'homme, de femme, de garçon ou de fille.

 

Ainsi apparaissent sous nos yeux un homme somme toute plutôt fragile, une femme croquant la vie à pleines dents et qui ne voit le mal nulle part, un gamin cruel avec sa soeur mais aussi à l'égard de son père, parce qu'il est surtout livré à lui-même, et une gamine qui se pose toutes les questions que peut se poser sur la vie une adolescente encore bien naïve.

 

Aussi bien l'intérêt du livre ne réside-t-il pas dans l'intrigue, assez mince, mais dans la profondeur qui est donnée à chacun des personnages et qui les rend non seulement bien vivants, mais attachants.

 

Francis Richard

 

Juste un jour, Antonin Moeri, 210 pages, 2007, Bernard Campiche Editeur

 

Derniers livres d'Antonin Moeri:

 

Tam-tam d'Eden, 240 pages, 2010, Bernard Campiche Editeur

 

Encore chéri !, 160 pages, 2013, Bernard Campiche Editeur

 

Le 2 décembre 2013, à 20 heures, Antonin Moeri est l'invité de l'association de rencontres littéraires Tulalu!? au Lausanne-Moudon, place du Tunnel, à Lausanne (entrée libre). Il est possible auparavant, au même lieu, de participer au souper (payant) avec l'auteur, à 18 heures 30.

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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 13:10

Malédiction EGLINUn bienfait n'est jamais perdu. A l'inverse un méfait peut vous perdre et vous valoir la malédiction de la personne à laquelle vous l'avez infligé...

 

Mais une malédiction se traduit-elle toujours dans les faits? Il faut croire qu'elle peut fonctionner et même se poursuivre à travers les générations. En atteste celle qui semble avoir frappé la dynastie des capétiens, dont Maurice Druon a tiré l'histoire de ses Rois maudits.

 

Dans le roman de Florian Eglin, elle se contente de frapper brutalement un jeune homme de trente-cinq ans, qui l'a bien cherché et qui va tomber de Charybde en Sylla, mais s'en sortir toujours, de manière complètement improbable.

 

Après avoir finalement raté des études brillantes et prometteuses (il s'était discrédité lors d'un cycle de conférences au Japon), Solal Aronowicz est devenu factotum d'un Institut huppé de la région genevoise. Factotum, comme le personnage du roman éponyme de Charles Bukowski.

 

Par on ne sait quel mystère administratif, il est le mieux payé de tous les employés de cette école pour nantis, davantage même que le directeur, le Servile, et que la sous-directrice, la Séide, conseillère d'orientation pour jeunes filles, à sa façon. Ce qui vaut la jalousie de tout le monde, corps enseignant inclus.

 

Comme Solal n'aime pas mettre la main à la pâte et qu'il en a les moyens, il remplit son rôle d'homme à tout faire en le sous-traitant à d'autres...

 

Au début du livre, Solal se rend dans un supermarché. Il y a une altercation avec une vieille femme blonde, de plus de nonante ans, qui tourne à un pugilat inégal. Certes la vieille se défend bien, contre toute attente, mais que peut-elle faire contre une tondeuse à gazon rouge, pilotée par un Solal déchaîné, qui la déchiquète et la disperse? Aussi, au moment d'expirer, le maudit-elle en ces termes:

 

"Je te maudis, je te maudis par Ashmodai! Qu'il te fasse crever comme moi tu me fais crever, en morceaux! Dispersé, démonté, défait! En morceaux!"

 

Quelques temps plus tard il reçoit une lettre intrigante, qu'il trimballera partout avec lui, sans jamais l'ouvrir et qui ne serait pas sans rapport avec la vieille qu'il a trucidée d'aussi sanglante manière... et qu'il lui avait semblé connaître dont on ne sait où.

 

Solal roule en Aston Martin. Il boit des quantités rabelaisiennes de whisky et autres breuvages. Il consume quotidiennement sa petite douzaine de cigares, ce qui aurait ravi Davidoff. Mais, quoi qu'il fasse, même lire beaucoup, cet oisif est terriblement insomniaque, ce qui l'a conduit à se concocter un cocktail Stille Nacht dont voici la recette destinée aux connaisseurs de ce mal pernicieux:

 

"Cinq Imovane, et trois, voire quatre Stilnox. Bien réduire le tout en poudre dans un joli bol de céramique (certains soirs, quand je sentais que ça allait être compliqué, je rajoutais trois Dormicum, pour la touche finale). Broyer le tout une nouvelle fois très minutieusement, épaissir avec un décilitre de crème entière, deux oeufs pour lier et quatre à huit décilitres, selon l'humeur, de whisky pour diluer, single malt uniquement, bien sûr. Ça va aussi avec du rhum ou du gin, c'est une question de goût."

 

Il est improbable que celui qui ingurgite une telle potion magique en réchappe, mais Solal est indestructible. Il va le prouver tout au long de ce roman.

 

Il réchappe à une bagarre homérique dans les toilettes de l'Institut en dépit du coup pervers qu'il reçoit dans l'entrejambe.

 

Il réchappe à son auto-éviscération à Barcelone où il a acheté un exemplaire rare et cher de Là-bas, le livre de Huysmans.

 

Il réchappe à son énucléation et à son passage à tabac par une bande de kirghizes qui ont été accusés injustement de son forfait au supermarché.

 

Il réchappe à l'ablation nocturne d'un de ses reins par une belle inconnue, cliente de ces mêmes kirghizes, dont il a partagé la couche.

 

Il réchappe même à l'extraction grand-guignolesque de son coeur par Pénélope, la mère de son fils Julien, laquelle n'a pas seulement une dent mais la mâchoire entière contre lui.

 

Heureusement qu'il y a des moments de pur bonheur et de repos pour ce guerrier continuellement défait mais jamais abattu. Ils se produisent quand Elisa lui dit qu'elle l'aime tout monstrueux qu'il est avec toutes ses coutures et quand elle paraît au milieu d'un aréopage de ses semblables:

 

"Elle était absolument superbe, l'éclat de ses cheveux libres, la générosité de son sourire et la grâce féline de ses déplacements mirent un coup très net au soleil qui pâlit visiblement sous la concurrence. On sentait tout de suite que cette femme était heureuse, pleine et entièrement en accord avec elle-même. Au-delà de sa beauté, c'est ce qui faisait la force de sa séduction. Alors qu'elle s'asseyait sans façons sur le banc à mes côtés, on remarqua immédiatement [...] qu'elle était quasi nue sous sa robe qui comptait les sept couleurs de l'arc-en-ciel."

 

Seulement réchappera-t-il toujours à la succession d'avanies qu'il subit depuis qu'il a occis la vieille femme blonde du supermarché? Ouvrira-t-il enfin la lettre intrigante qu'il emporte partout avec lui et dont le contenu pourrait tout de même être d'une grande importance?

 

Tout ce récit est à la fois brutal et improbable, comme le laissait présager le sous-titre du livre entre parenthèses. S'y mêle l'auto-dérision inébranlable de Solal. Il garde en effet dans les moments les plus difficiles toute sa distance avec le con magnifique et passif qu'il est en toutes circonstances. Ce qui produit l'hilarité malgré la sauvagerie sanglante de certaines scènes.

 

Pourquoi poursuit-on sans relâche la lecture de ce roman où l'outrance devient caricature? Parce qu'il y a un souffle indéniable qui emporte et ne lâche pas le lecteur un tantinet malmené et heureux de l'être. La fin énigmatique toutefois appellerait une suite. Cela tombe bien, parce qu'un deuxième volume des aventures rocambolesques de Solal Aronowicz est en préparation...

 

Francis Richard

 

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (roman brutal et improbable), Florian Eglin, 288 pages, La Baconnière

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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 22:45

Trois légendes MILLETRichard Millet n'a pas employé sans raison le terme de légende dans le titre de son livre.

 

Certes le titre de Trois contes était déjà pris par Gustave Flaubert, mais, de toute façon, un conte n'est pas une légende.

 

Un conte est un récit purement imaginaire, alors qu'une légende peut être soit le fruit de l'imagination à partir de faits historiques, soit le fruit de la déformation avec le temps de faits réels.

 

De plus légende vient du gérondif du verbe lire en latin. Et c'est là que l'on retrouve Flaubert, qui gueulait ses textes.

 

Je me suis essayé à lire des passages des Trois légendes à haute voix. Et l'essai est concluant. Ils sont harmonieux et musicaux...

 

Les trois légendes en question se passent toutes trois dans un microcosme, celui de Meymac et de Siom, que connaît bien ce natif de Viam, située un peu plus au nord dans le département de la Corrèze.

 

Une femme, née en 1923, raconte un épisode de la vie de son grand-père. Né en 1867, il est cordonnier à 20 ans parce qu'il ne fera pas de hautes études et parce qu'il est prévu qu'il en soit ainsi.

 

Mais il a été initié tout jeune au violon, à 6 ans, par un Polonais, et la musique sera son luxe, son père ayant acheté pour lui, à un ignare de brocanteur, un alto, finalement l'instrument qu'il préfère, "un instrument plus grand, plus grave, plus mystérieux que le violon":

 

"C'était là ce qu'il aimait le mieux au monde, l'alto, le chant, les femmes - après sa propre famille, ou peut-être plus qu'elle, les êtres de son espèce ne peuvent faire autrement. Et il collectionnerait les violons comme il collectionnait les femmes."

 

Jusqu'au jour où l'absinthe se révéla "une fée bien plus puissante que la musique et les femmes"...

 

Dans les années 1920, en rentrant d'une noce, où il a joué de son alto, alors qu'il est fatigué et passablement éméché, il rentre par la forêt de Sauziat et est suivi par une horde de loups à qui il joue de la musique...

 

Les deux frères Cavalier sont quasiment jumeaux. Ils portent bien leur patronyme puisqu'ils sont bien les seuls à monter à cheval à Siom. Quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, ils servent dans la cavalerie à cheval:

 

"Une guerre sans grandeur, qu'on appelerait un jour la drôle de guerre, bien qu'elle n'eût rien de drôle, en aucun sens, avec sa débâcle et son exode."

 

Leur mère, quand ils sont partis, leur a fait promettre que "chacun d'eux ramènerait l'autre, quoi qu'il arrive"...

 

L'aîné des deux frères avait en tête Denise, "une fille de Meymac, secrètement aimée, quoique chacun s'en doutât; une fille à cheveux roux et de parents aisés". En leur absence, il se disait à voix basse que Denise avait accordé ses faveurs aux deux frères...

 

Reviendront-ils? Telle est la question lancinante que se pose tout le monde jusqu'à la fin de cette légende...

 

Sylvain Ragnard, le sexagénaire bien prénommé, possède une ferme, le Pouget, mais surtout une Land-Rover et une forêt, qui intriguent:

 

"La Land-Rover parce qu'il n'y en avait pas deux dans tout le canton, et la forêt parce qu'on la disait impénétrable, tellement les sapins avaient poussé serré, à croire qu'il ne les avait pas plantés pour les exploiter mais pour s'en faire une muraille."

 

Geneviève Peyroux, fille de la ville, est une institutrice remplaçante à Siom. Elle dit que "toute femme est une forêt". Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire "une inconnue, même pour ceux qui vivent avec elle, y compris les autres femmes"...

 

C'est elle, pourtant, Geneviève qui va pénétrer la forêt du Pouget et rencontrer chez lui le mystérieux Ragnard. Et il va s'avérer que ce n'est pas lui qui interdit son domaine aux gamins du coin, élèves de Genviève, mais eux qui ne veulent pas de lui parce que ce "frontalier" est un inconnu...

 

Une relation sans ambiguïté se noue entre Geneviève et Sylvain, qui ne sont pas "des amants maudits, vu la différence d'âge et de condition"... comme le disent un moment les mauvaises langues, qui en seront pour leurs frais quand elles sauront la vérité...

 

Lire du Richard Millet est un vrai régal. Car, chez lui, le style n'est pas évacué au profit de l'écriture. Il est le contre-exemple flagrant de ce que peut être souvent l'indigence syntaxique et sémantique qui caractérise des écrivains contemporains.

 

C'est pourquoi je prends un réel plaisir à le lire, même lorsque je ne suis pas au diapason avec ce qu'il pense. Encore que je sois, comme lui, dans un autre genre que lui toutefois, un mélange détonnant de tradition et de modernité...

 

Francis Richard

 

Trois légendes, Richard Millet, 96 pages, Pierre Guillaume de Roux

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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 19:15

Amours VULLIOUDLes amours peuvent se comprendre dans deux acceptions principales: les sentiments spirituels et les désirs charnels qu'une personne peut éprouver pour une autre.

 

Dans le recueil, Amours étranges, les deux acceptions se confondent et se mêlent.Comme dans la vraie vie.

 

Comme souvent, c'est le titre d'une des nouvelles qui donne son nom à l'ensemble. Et, là, il lui convient très bien.

 

Dès les premières pages du livre d'Edmond Vuilloud, on se dit que les écrivains n'écrivent plus ainsi. Car l'auteur écrit, avec un vocabulaire d'autrefois, d'une manière classique, très XVIIe, avec même des imparfaits du subjonctif... jouissifs.

 

Autant dire que cette manière d'écrire indisposera ceux qui se veulent modernes à tout crin et réjouira ceux qui sont amoureux des belles lettres. D'autant que les douze nouvelles se passent dans un monde aujoud'hui révolu, qui s'étire depuis la fin XIXe jusqu'à la fin du XXe, mais qui trouve des résonances encore maintenant.

 

De nos jours écrire ainsi, du fait que c'est devenu très rare, devient paradoxalement très original. Et ce classicisme ne fait que souligner, par cette discordance avec les écritures actuelles très dépouillées, la hardiesse de certains des propos, qui le rattacheraient plutôt au XVIIIe...

 

Le capitaine François Valentin Piqueux de Saint-Oyan est veillé amoureusement, sur son lit d'agonie, par sa fille cadette Leonora. Il s'est mésallié en épousant une roturière, une Volveri. Mais est-ce bien sa mère, la Maréchale douairière, qui a refusé de rencontrer ses petits-enfants?

 

Etienne Crow, dont le vernis est encore un peu frais, évolue dans un milieu d'aristocrates pulmonaires ou d'intellectuels étrangers. Dans ce milieu, son désir se porte d'autant mieux sur Gabrielle qu'elle lui ait inaccessible et qu'elle jouit d'amours saphiques avec Lena. Aussi Gaby fait-elle de lui ce qu'elle veut. Son affaissement accompagnera celui de la villa Andronica qu'elle possédait sur les bords du Léman.

 

Au cours de la nuit de la nativité deux familles sont réunies au pied d'un sapin avec l'espoir d'appareiller quelques uns de leurs enfants. Le narrateur est le seul invité des parents. Il est Chef d'escadrons et il ne se lasse pas de regarder une des filles, "encore gamine, si gracieuse qu'on eût dit une image d'ange gardien". Mais la fête ne se déroule pas comme prévu...

 

Ferdinand Legage partage sa vie entre des week-ends campagnards et des semaines citadines. Pendant les week-ends ses parents l'envoient recevoir un enseignement biblique chez une institutrice retraitée. Très vite il ne trouve d'intérêt à ces rendez-vous spirituels que parce qu'il y rencontre Martine... pour laquelle il sera tout flamme un soir de pentecôte.

 

La vie de Lucien s'écoule "entre rêveries de voyages transalpins, piano, Conservatoire, la tristesse des cafés et le vide de ses promenades lacustres". Il est "fabriqué différent" et seule la beauté des garçons l'émeut. C'est pourquoi il déçoit une élève qui l'a entrepris. Aussi, après cet échec, décide-t-il d'aller jusqu'au bout de sa réalité avec un individu du même genre...

 

Il n'a de yeux que pour Anne-Emmanuelle, fille de pasteur, depuis qu'il a appris que son amie Sylvie, pour qui il avait du béguin, aime "ailleurs avec fidélité". Ses amours progressent après leur premier baiser:

 

"Depuis, de caresses inachevées en baisers furtifs, il en était arrivé à un telle concupiscence qu'il en confondait la contraction du désir avec la condition amoureuse."

 

Seulement, iront-elles plus loin?

 

Ces amours particulières se passent pendant l'Occupation. Il a vingt ans. Les seuls garçons intéressants, tels que son amant Lothar, portent l'uniforme et traînent un accent d'Outre-Rhin. Pris en flag, il est devenu indicateur de la police française qui lutte entre autres contre "l'alcoolisme, l'homosexualité et l'adultère" et il doit donner quelqu'un de temps en temps, ce qui lui procure un "plaisir profond"...

 

Les livres peuvent être sujets de discorde. Quand une femme et un homme, grands lecteurs devant l'Eternel, s'en viennent à convoler, il leur faut mettre en commun leurs bibliothèques et c'est à ce moment-là que les difficultés commencent. Car il leur faut s'entendre sur la manière de classer les ouvrages... puis de faire de la place à la progéniture.

 

Il a fait la connaissance de Maud, la femme de son camarade Albert Lesellier, à la chorale de l'église de Saint Jacques-l'Intercis, ce saint à qui furent sectionnées les extrémités les unes après les autres. Ils sont devenus amants. Mais il apprend par Albert qu'elle en a eu bien d'autres avant son mariage:

 

"Il peut arriver que l'on tombe ou que l'on reste amoureux, secoué par le désir, d'une personne qui ne vous aime plus ou qui ne vous aime pas, ou qui ne peut vous aimer."...

 

Et il doit apprendre à se contenter d'un tiers, puis d'un quart de Maud...

 

Michael Muffat doit incarner George Bryan Brummell dans un film. Pauline, un des habilleuses du tournage, est venue le chercher à son hôtel. Comme ils ont un peu de temps, elle lui propose d'aller voir la tombe du célèbre dandy atteint par la syphilis... et ils ne le perdent pas en interminables préliminaires... Mitch poussera finalement très loin l'incarnation de l'ami à l'esprit caustique du Prince de Galles.

 

Il est parti par le train pour Berlin. Il voudrait y effacer le vide creusé par Anna comme le fameux Mur s'y est effondré. Il l'avait rencontrée. Elle l'avait charmé. Ils s'étaient assis sur les marches d'un escalier mouillé de pluie. Il avait tenté de l'embrasser:

 

"Le baiser semblait accepté, lorsqu'à sa stupéfaction, les dents d'Anna s'étaient refermées sur sa langue."...

 

Pendant le voyage il fait un de ces rêves récurrents d'enfant-soldat... Arrivé à Berlin, sera-t-il enfin apaisé?

 

Laure l'a mis à la porte de son existence. Les jours se suivent et se ressemblent. Il les passe de rade en rade à écluser:

 

"Il te faut plusieurs cocktails dans divers bistrots, avant de retrouver la rue de ta maison, la porte de ton appartement. Tu t'assieds sur ton seuil. Tu penses à Laure."

 

Tout cela ne peut que mal se terminer. N'est-ce pas?

 

Comme on le voit ces amours diverses sont bien étranges et bien peu joyeuses. Pourtant elles ont ce charme indéfinissable des choses surannées. Le lecteur, malgré qu'il en ait, se laisse bercer par cette musique d'un autre temps, qui lui permet de supporter des moments assez glauques. Il faut croire que la forme très élaborée permet de sublimer un fond qui serait autrement déprimant.

 

Francis Richard

 

Les amours étranges, Edmond Vuilloud, 224 pages, L'Age d'Homme

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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 23:20

Des-oiseaux-et-des-voitures-MONNARD.pngTous ceux qui sont devenus femmes ou hommes se souviennent de leur première fois. Que cela se soit passé bien ou mal. Ce passage n'est jamais banal. L'avant et l'après, et le passage lui-même, font partie des choses de la vie.

 

Il en est de même de toute solution de continuité dans l'existence humaine.

 

Dans le livre de Béatrice Monnard, l'héroïne, Jeanne Marker, a commencé sa vie de femme dans des circonstances, qui laisseront leurs marques sur le reste de son existence.

 

Dès le début on sait que cette femme à la petite tête de moineau "connaît ses peurs, la part d'ombre et fragile d'une fille vierge laissée par son premier amour le soir où elle ne l'était plus".

 

Elle a connu plusieurs hommes et semble résignée:

 

"On apprend à aimer et à se défaire de l'amour, on n'arrête pas, on se remet de tout, n'est-ce pas?"

 

Plusieurs hommes, et leurs bolides:

 

"Seules les aiguilles des compteurs montraient quelque chose. Il faut croire qu'elle aimait la vitesse, les étourdissements et les imprudences."

 

Jeanne sait que non, Venise n'est pas en Italie, comme le chante Serge Reggiani, que Venise est n'importe où, là où elle peut se réjouir de moments heureux, dans la zone ouest ou la zone est de la ville, auprès du chevalier ou du maître de la corneille ou encore du chef de la meute...comme elle les appelle.

 

Quand elle avait dix-neuf ans, elle était allée travailler dans une ville d'Italie, à la colonia Gamberini, viale Gozzano, 8. Elle était venue pour la mer. Sur la plage elle avait fait la rencontre de L. Sorgente et l'avait suivi au petit bar:

 

"Son prénom était celui d'une chanson qu'elle chantait dans sa langue."

 

Louis, de Véronique Sanson.

 

Il venait la chercher en voiture pour aller dans l'arrière-pays, dans la campagne où elle connut avec lui ses premiers émois:

 

"Maintenant avoir une bouche, des cuisses, des seins à la minceur de papier, mais des seins quand même, elle savait."

 

Puis le premier soir d'août, il l'avait emmenée dans une chambre et cette chose (de la vie) s'était passée...

 

Elle ne devait jamais revoir L. Sorgente... mais revenir sur les lieux trente ans après pour remettre ses pas dans ceux d'alors.

 

Béatrice Monnard, par touches successives, révèle ce qui hante Jeanne depuis une trentaine d'années et qui ne se limite pas à son initiation.

 

Le flou du début du livre, où il faut quelque temps pour prendre ses repères, se dissipe peu à peu comme une brume matinale. Le registre poétique demeure, mais la quête de cette femme se précise et cette affirmation sur elle prend alors toute sa signification:

 

"Elle sait pour quelle vie elle est faite, loin des assurances aux primes très chères payées, le prix des libertés et des aspirations."

 

Francis Richard

 

Des oiseaux et des voitures, Béatrice Monnard, 136 pages, L'Aire

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 17:30

La-nuit-etoilee-TILLINAC.jpgLe monde moderne inspire à d'aucuns "une antipathie insurmontable". Pour l'avoir éprouvée naguère, je les comprends, mais, au contraire d'eux, je suis parvenu à la surmonter...

 

Sans doute ma faculté d'adaptation en est-elle la cause, ce qui ne signifie nullement que j'adopte sans sourciller tous les travers de mon époque...

 

Dans son dernier roman, Denis Tillinac parle de trois personnages qui, justement, vivent en exilés dans le monde moderne et qui, sans être des asociaux, s'en sont retranchés par l'esprit, Marcile Kalf, Claire et Victor, ces deux derniers étant les deux narrateurs.

 

Victor est lecteur aux éditions de la Mirandole. Il reçoit un jour un manuscrit d'un certain Marcile, "solitaire et très secret", qui, pour se préserver, va prendre le pseudonyme de Kalf, d'après le peintre néerlandais du XVIIe Willem Kalf.

 

Son livre?

 

"L'histoire, tragique avec sobriété, d'un soldat de l'Onu au Liban, qui attend comme le Drogo du Désert des Tartares. L'histoire de l'attente d'une âme, toujours déçue et qui se meurt d'inanition."

 

Comme Victor vient de réussir "un coup" avec le roman d'un publicitaire qu'il a entièrement réécrit, le directeur littéraire accepte que ce livre soit publié sans passer par le comité de lecture. Quand Marcile, grand fumeur de cigarettes, rencontre Victor, il lui dit:

 

"Je vous ai envoyé mon texte par sympathie pour Pic de la Mirandole. Les Encyclopédistes ont dévoyé sa conception du savoir..."

 

La nuit étoilée sur le Rhône VAN GOGHUne amitié sûre vient de naître... Et les livres de Marcile Kalf vont se vendre... Ils se caractérisent ainsi, selon Claire:

 

"Ni fards, ni pathos; des constats pris sur le vif, des mises en parallèle qui traversent les âges et les cultures. Une lucidité impitoyable, encore que sans acrimonie."

 

Le récit de Victor commence vraiment vingt ans après cette première rencontre entre Victor et Marcile, alors que tous deux sont sexagénaires.

 

Un jour Marcile demande à Victor de le rejoindre à Maussane, près d'Avignon. Il lui présente comme "son esclave" la propriétaire des lieux, Claire, âgée de trente-cinq ans environ, qui remplit auprès de Marcile le rôle de documentaliste, de secrétaire, de dactylo et de servante...

 

Interloqué, Victor interroge Marcile et se voit renvoyé à Claire, qui a "tous les extérieurs d'une femme moderne" - elle enseigne d'ailleurs à l'Université d'Aix -, et qui lui explique:

 

"Moderne, moi? Ma dépossession n'a rien de moderne. Elle est absolue: je suis comme une argile que Marcile modèle à sa guise. Il faudrait des mots de poète pour dire ma joie d'être dépossédée. Ma joie, ma fierté - encore que je n'aie pas mérité ce privilège. Vous savez, je suis une femme très ordinaire."

 

Victor, qui se défend contre des images de "sombre érotisme", celles d'Histoire d'O, qui lui viennent à l'esprit, n'en saura pas davantage et le lecteur ne saura le fin mot de cette histoire de dépossession consentie que par le récit de Claire.

 

Quoi qu'il en soit, Victor est sous le charme de cette jeune femme hors concours...

 

Dès lors Marcile, Claire et Victor forment un trio. Ils vont se rendre ensemble, le lendemain, à une exposition de De Staël à Arles, ce qui donnera l'occasion à Marcile, en sortant du musée de vouloir "longer les quais jusqu'à l'endroit présumé où Van Gogh a peint sa  Nuit étoilée sur le Rhône, après la courbe du fleuve".

 

Le titre du livre provient en effet de deux tableaux de Van Gogh, La nuit étoilée sur le Rhône , qui se trouve au Moma de New York, et La nuit étoilée, qui se trouve au Musée d'Orsay à Paris, oeuvres peintes respectivement en 1888 à Arles et en 1889, neuf mois plus tard, à Saint-Rémy-de-Provence.

 

La nuit étoilée VAN GOGHCes deux toiles hantent Marcile. Elles sont "l'illustration pathétique et grandiose de tous ses livres" et le font penser à l'éternité de l'âme, "l'éternité, son seul souci", à laquelle tout le ramène. Par contre-coup elles hantent Claire et Victor, que Claire dépeint en ces termes:

 

"Victor est un intello désenchanté, un orphelin de la rive gauche dont l'ironie frôle le nihilisme. Esthète à sa façon. Marcile le fascine, il lui a emprunté son regard sur le monde et même certains traits de langage."

 

Pour finir, ce "trio de paumés, trio de largués, trio d'exilés" va faire des virées à Vichy, à Biarritz, à Guéthary sur la tombe de Toulet, à Lausanne pour une conférence de Marcile, au musée de Nice où Pierrot pleure etc. Certains de ces lieux étant évocateurs du passé de Marcile. Tous trois étant emportés par leur passion de l'art et leur amour des grands textes classiques.

 

En dehors du trio, il y a bien d'autres personnages, mais leur existence ne fait que souligner celle de ceux qui le composent. Car, si Claire est sage comme une vestale, Victor aussi bien que Marcile mène plusieurs vies...

 

Mais un tel trio peut-il exister éternellement?

 

Les deux récits, de Victor puis de Claire, donnent un éclairage différent des mêmes faits. Ils se complètent et s'approfondissent... Ils expliquent également d'où viennent les deux narrateurs et comment leurs destins arrivent à se croiser.

 

Il est difficile de se déprendre d'un tel livre. Commencé dans un café de Genève, hier, en fin d'après-midi, à la suite d'un rendez-vous manqué, j'en ai achevé la lecture éblouie la nuit dernière en rentrant.

 

Un tel livre, en effet, a la vertu d'élever l'esprit à partir de personnages qui souffrent de leurs imperfections mais finissent l'un après l'autre par les sublimer.

 

Francis Richard

 

La nuit étoilée, Denis Tillinac, 272 pages, Plon

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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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