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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 22:30
2148 (Requiem Écologie), de Robin des Champs

On était bien loin des prospectives rassurantes du début du siècle sur le réchauffement de la planète; les "un ou deux" degrés prévus par siècle s'étaient plutôt transformés en 10°C.

 

Telle est la situation climatique en 2148: en conséquence, la population doit vivre sous terre et ne sortir en surface qu'équipée de combinaisons contre les UV...

 

Mais il n'y a pas que le climat qui ait changé. 

 

L'économie a changé:

- Les grandes structures "mixtes", publiques et privées [sont] devenues le modèle universel et la règle générale.

- Les employés sont donc quasiment tous devenus fonctionnaires. On peut parler de dictature fonctionnaire.

 

La société a changé:

- Le développement de l'informatique [a rendu] la force physique obsolète dans la plupart des entreprises.

- La main d'oeuvre, masculine et musclée, [est] devenue inutile.

- Les robots de plus en plus polyvalents [sont] moins chers et surtout moins revendicatifs...

- La société s'est féminisée, surtout depuis l'adoption en 2118 de la loi IPN (Interdiction de procréer naturellement) qui a permis aux femmes de ne plus être des reproductrices et, du coup, d'occuper les emplois les plus élevés.

 

(La loi IPN interdit les rapports sexuels destinés à engendrer une descendance, ce qui permet un contrôle efficace sur la qualité des générations futures et évite les conceptions artisanales et aléatoires d'individus mal adaptés à la société moderne...)

 

Bref la société de croissance est devenue étatique, technocratique, fonctionnarisée à l'extrême (l'individu n'y a plus sa place), et s'est traduite par un gâchis économique et, par conséquent, écologique sans précédent dans l'histoire de l'humanité...

 

Quelques héritiers des objecteurs de croissance des années 2000, rétrogrades du progrès, vivent en marge de cette société et sont tolérés (et surveillés) par elle parce qu'ils sont peu nombreux. Deux cents d'entre eux vivent ainsi dans une grotte près de la calanque marseillaise de Devenson...

 

Un virus, qui sera baptisé H15N11, a été concocté par des scientifiques iraniens, qui veulaient pouvoir écouler les réserves pétrolières de leur pays. Ce faisant, bien involontairement, ils ont joué les apprentis-sorciers.

 

Certes ce virus, mi-biologique, mi-électronique, a bien permis de rendre inutilisables des biocarburants qui sont des produits concurrents du pétrole, mais il a contaminé les eaux usées rejetées dans la mer et provoqué une pandémie:

 

Ce virus était, une fois de plus, une création humaine. Une fois encore, la puissance de l'outil informatique avait démultiplié le pouvoir naturellement destructeur de l'homme...

 

Ironie de l'histoire, pour lutter contre le fléau, les scientifiques de la Commission européenne de l'eau, CELE, et de la Transgenian Oil and Medics, TOM (qui fabrique des bio-carburants et des alicaments), se voient contraints de collaborer avec le chef des marginaux de la grotte de Devenson...

 

Le paradoxe de ce livre est de présenter une société de croissance comme vouée à l'étatisme, à la servitude volontaire et au gâchis, et une micro-société de rebelles à la croissance comme résolument autonome, fonctionnant sur un mode tribal, patriarcal et démocratique...

 

Francis Richard

 

2148 (Requiem Écologie), Robin des Champs, 290 pages Le Terminal

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 19:20
Eaux troubles, de Philippe Lafitte

L'adrénaline se diffusait comme un sérum dans les battements frénétiques, le corps se tendait  dans un effort continu, fendant l'eau comme une proue, stimulé par les cris des supporters. Puis l'accélération finale où un mélange de volonté et de conquête de soi arrachait les derniers mètres, l'organisme en ébullition s'extrayant de la pesanteur dans un sursaut animal, l'impact jouissif de la main frappant le rebord, signalant la fin de la course.

 

Mélanie aura au moins connu ça: l'exaltation que procure la compétition de natation à celles et ceux qui s'y adonnent, les souvenirs de maîtrise de l'eau par le corps, qui marquent pour la vie. Mais c'était avant. Avant la puberté. Quand son corps, à quatorze ans, se transforme, ses formes restent frêles et elle ne peut retrouver les sensations de sa pré-adolescence où elle faisait merveille dans les bassins avec son dos crawlé.

 

Un beau jour d'été, elle regarde un garçon, de six ans plus âgé qu'elle, qui fait des plongeons depuis la plateforme de cinq mètres dans un des bassins extérieurs. C'est une révélation pour elle. Elle est subjuguée par cette discipline spectaculaire. Le plongeon est désormais la voie qu'elle va suivre pour retrouver le sourire. Le garçon qui a lui fait forte impression deviendra son entraîneur et elle se mariera avec lui trois ans plus tard.

 

Il faut croire qu'il est difficile pour qui a fréquenté les bassins de s'en éloigner complètement. Mélanie tient maintenant la caisse d'une piscine municipale: c'est une petite blonde à peine quadragénaire, au sourire déjà froissé. Qui traîne la jambe, au physique et au mental: un accident a réduit à néant sa carrière de plongeuse; elle a donné naissance à un garçon, Martin, au moment où elle divorçait, son mari, disparu depuis, étant devenu violent...

 

Il faut croire aussi que le sort s'acharne parfois sur les mêmes. Lors d'une nocturne, un soir de novembre, Mélanie, après le départ des derniers clients, nage seule, continûment, dans la piscine, pour ne pas faire cesser ce long moment d'apesanteur où elle [oublie] sa jambe, à défaut du passé, puis, au plongeoir de trois mètres, elle enchaîne les sauts avant, les culbutes arrière, les plongeons renversés et les saltos carpés...

 

Arrivé à ce point de l'histoire de Mélanie, le lecteur comprend bientôt pourquoi le titre Eaux troubles a été donné au micro-roman de Philippe Lafitte. L'auteur, avec malice, emploie les éléments qui permettent de maintenir le suspense et l'effroi: une femme seule dans la nuit aquatique, un personnage inattendu et inquiétant, un personnage attendu et rassurant, un dénouement auquel le lecteur captivé ne peut guère s'attendre... 

 

Francis Richard

 

Eaux troubles, Philippe Lafitte, 64 pages BSN Press

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14 avril 2017 5 14 /04 /avril /2017 20:00
Cent jours, cent nuits, de Lukas Bärfuss

Cent jours, cent nuits, c'est le temps qu'il a fallu, d'avril 1994 à juillet 1994, pour exterminer 800 000 Tutsis au Rwanda. Le roman puissant de Lukas Bärfuss décrit la vie au Rwanda d'un administrateur suisse de la  Direction du Développement et de la Coopération pour l'aide humanitaire, DDC, de fin juin 1990 jusqu'à ces cent jours funestes de 1994.

 

L'auteur précise d'emblée que dans ce livre, les faits historiques sont authentiques, les personnages sont imaginaires. En fait, le narrateur de cette histoire laisse la parole à cet administrateur, David Hohl, qu'il présente comme un homme brisé et qui l'est avec tout ce qu'il raconte et - ce qui est encore plus important - avec tout ce qu'il [lui] cache.

 

Pourtant à lire ce qu'il raconte, il ne semble pas que David Hohl cache grand chose à son interlocuteur. En tout cas c'est bien suffisant pour ne pas douter que les années - et plus encore les cent derniers jours -, qu'il a passées dans l'enfer rwandais, aient pu le briser et aient pu lui ôter toutes illusions, s'il en avait, sur la nature humaine et sur lui-même.

 

Les faits, à moins de s'y être intéressé de près, ne sont pas forcément connus dans leur complexité et c'est le grand mérite de l'auteur de les rappeler, sans porter de jugement sur ceux qui en ont été les acteurs: il s'est visiblement agi pour lui de comprendre surtout comment une délégation suisse a pu se rendre, involontairement, complice d'assassins.

 

Bien sûr les coopérants, tels que David, ne pouvaient considérer la dictature du président Hab comme une option valable, mais cela leur suffisait de se dire: Nous étions des experts et nous savions qu'ici ce n'était pas le meilleur des mondes, mais que ce n'était pas le plus mauvais non plus, tout au plus le quatrième ou le cinquième plus mauvais...

 

Les apparences étaient trompeuses pour eux. Les gens auxquels ils avaient affaire, en effet, étaient honnêtes, très peu semblaient accorder beaucoup d'importance à l'argent, et il n'y avait pratiquement pas de corruption: La modestie était une exigence sociale et les bailleurs de fonds internationaux les aimaient bien pour leur modestie.

 

Il n'est donc pas étonnant que ce pauvre pays de montagnes ait reçu beaucoup plus d'aide au développement que bien d'autres. David ajoute: Nous autres Suisses, nous nous reconnaissions dans cette frugalité et cet amour de l'ordre. Cet amour de l'ordre ne suffira toutefois pas pour le maintenir, ce en raison d'un tabou qui a déterminé l'histoire.

 

Si les coopérants étaient incapables de comprendre ce secret, c'est qu'il fallait être natif du pays pour faire la distinction, parmi les habitants, entre Courts, Hutus, et Longs, Tutsis, dans toutes les combinaisons subtiles entre eux, et qu'ils ne pouvaient être sûrs de l'appartenance de quelqu'un à un groupe qu'en voyant la carte identité sur laquelle elle figurait...

 

C'est en tout cas ce tabou qui va petit à petit mettre le pays à feu et à sang pendant quatre ans (quand les Longs, les Tutsis, chassés du pays, voudront y revenir) et être à l'origine du génocide de la minorité tutsie, pendant cent jours, après que l'avion du président Hab, un Hutu, a explosé en vol le 6 avril 1994, avec à bord d'autres personnalités rwandaises et burundaises...

 

David, humain, trop humain, au milieu de ces troubles puis de ce génocide, vit, puis survit. Il en sort brisé non seulement par les événements auxquels rien ne le préparait, mais aussi par ses amours défuntes avec Agathe, la belle africaine, à laquelle il n'aura cessé de penser, depuis qu'il l'a vue à l'aéroport de Bruxelles au moment de son départ en mission... 

 

Francis Richard

 

Cent jours, cent nuits, Lukas Bärfuss, 224 pages L'Arche (2009)

 

Un livre suivant:

 

Koala, 176 pages Zoé (2017)

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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 21:50
Les parricides, de Sabine Dormond

Parricide: Celui, celle qui tue son père ou sa mère, son aïeul ou son aïeule, ou quelque autre de ses ascendants. (Littré)

 

Les parricides, qui donnent son titre au micro-roman de Sabine Dormond, le sont bien malgré eux, au sens propre et au sens figuré, et cela fait toute une histoire...

 

La mère d'Emilie, la narratrice, est morte en la mettant au monde. Et pendant longtemps le fantôme de celle-ci va la hanter. Elle a en quelque sorte tué sa mère et ne s'en remet pas.

 

A l'école, Emilie racontait que ses parents étaient divorcés et que son père avait obtenu la garde, ce qui donnait libre cours aux hypothèses les plus farfelues de la part de ses camarades:

 

Elle est toxico, ta mère? En tôle? Dans un asile de fous? Ton père t'a enlevée? T'as été adoptée par un pédé? Conçue in vitro? Clonée?

 

A quinze ans elle a un seul rapport sexuel, avec Diego. Pour un coup tiré, c'est réussi! Car elle n'a éprouvé aucun plaisir: C'est donc ça, le sexe? Et dire qu'on en fait tout un plat!

 

Le coup est d'autant plus réussi que Diego a mis enceinte Emilie. Qui ne s'en apercevra que quelque temps plus tard et qui mettra au monde en l'an deux mille un garçon, Vincent.

 

Vincent, à quatre ans, sait déjà compter sans que personne le lui ait appris. Il fait des rapprochements improbables: son prénom ne lui a-t-il pas été donné parce qu'il est né en deux mille?

 

Pendant un séjour chez son grand-père, celui-ci lui montre les échecs. C'est ainsi qu'à treize ans il affronte le numéro un mondial, Magnus Carlsen, devant lequel il doit s'incliner:

 

Une poignée de main entérine sa défaite. À peine un serrement de mâchoires pour trahir sa déception. Ce n'est que partie remise, d'ailleurs, tôt ou tard, il les détrônera tous.

 

Vincent, le génie des maths de sa maman, ne la décevra pas. Il ne sera pas seulement un grand champion, mais un véritable tueur des échiquiers, que d'aucuns iront jusqu'à payer pour se faire humilier par lui...

 

Francis Richard

 

Les parricides, Sabine Dormond, 64 pages BSN Press

 

Livres précédents aux Éditions Mon Village:

 

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

Une case de travers (2015)

Le parfum du soupçon (2016)

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12 avril 2017 3 12 /04 /avril /2017 22:25
Jardin d'été, d'Abigail Seran

Sa mère n'avait pas été du genre à faire des tas de choses et, depuis qu'elle avait pris cette pré-retraite, elle s'était mise à des activités qu'on n'aurait pas pu imaginer comme hobby d'une propriétaire et directrice de cabinet de gestion de fortune.

 

Toujours en déplacement de par le vaste monde, la mère d'Agathe, Éléonore, Élé pour les intimes, n'avait guère eu le temps de nouer des relations suivies avec sa fille. C'était, en fait, son père, Charles, enseignant, qui s'était surtout occupé d'elle.

 

Le frère cadet d'Agathe, Julien, ne semblait pas avoir souffert autant qu'elle de l'absence de sa mère au foyer. En tout cas il ne l'avait jamais manifesté aussi ouvertement que sa soeur. Il s'était adapté à la situation et s'en était même accommodé.

 

Quand leurs parents s'étaient établis en Bourgogne et n'avaient pas gardé leur appartement parisien, Julien et Agathe n'avaient pas compris cette décision, prise précipitamment, et Agathe avait été blessée de n'en avoir pas été informée au préalable.

 

Pourtant Agathe, comme Julien, a fait sa vie, à Paris. Elle a épousé Florent, dont le métier l'amène à voyager souvent. Ils ont une fille unique, Iris, qui est leur princesse et qu'Agathe a du mal à confier l'été à ses parents, peu enclins à imposer des règles.

 

Julien est marié à Juddy. Ils ont deux jumeaux, les J, June et John, et vivent à Londres. Au contraire d'Agathe, l'été, ils confient volontiers leur progéniture à leurs grands-parents, qui, peu à peu, aménagent (pour eux) leur propriété bourguignonne.

 

Cet été est le premier qu'Iris passera avec Élé, Charles et ses cousins. En dépit des craintes de sa mère, les choses se passent bien. Avec ses cousins et Marcel, un voisin de leur âge, elle forme bientôt, assez naturellement, un quatuor complice.

 

Cet été ne sera décidément pas comme les autres et sera, de fil en aiguille, celui des tensions que feront naître la révélation d'un secret familial, enfoui depuis des décennies, et les différences de caractère des protagonistes, soumis à l'épreuve de la vérité.

 

L'histoire tourmentée du microcosme familial gardera cependant pour centre de gravité le Jardin d'été de la propriété en Bourgogne, qu'Abigail Seran qualifie de féerique, quand, un soir, y sont allumés des photophores, que l'on ne devine pas le jour:

 

Une fois les bougies illuminées, on était dans une configuration un peu magique. Les lumignons se reflétaient dans la piscine, ceux suspendus aux arbres gigotaient quand un peu d'air venait les balancer.

 

Francis Richard 

 

Jardin d'été, Abigail Seran, 208 pages Éditions Luce Wilquin (sortie le 21 avril 2017)

 

Livres précédents chez Plaisir de Lire:

 

Marine et Lila (2013)

Une maison jaune (2015)

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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 22:00
Faire le garçon, de Jérôme Meizoz

Faire le garçon. L'expression employée par Jérôme Meizoz signifie que le garçon n'existe pas préalablement: il se fait; on le fait. Ce qui pose des questions sur son identité sexuelle: est-elle seulement déterminée par le biologique? le contexte socio-culturel est-il sans effet déterminant sur elle?

 

L'auteur répond par la négative aux deux questions dans son roman singulier, où 30 chapitres d'enquête alternent avec 30 chapitres de roman proprement dit. Pour que ses deux non aient quelque chance d'être entendus, il force volontiers le trait afin que les clichés prennent davantage de relief.

 

Dans les chapitres d'enquête, Jérôme Meizoz étudie le cas de son protagoniste comme le ferait un observateur extérieur et reproduit des documents, certains anciens, d'autres actuels, qui sont destinés à l'éclairer et qui montrent combien le contexte socio-culturel a pu s'exercer sur lui (et sur d'autres).

 

Dans les chapitres de roman, il imagine que son garçon, refusant bohème et ruisseau, fabrique ou bureau, exerce le plus vieux métier du monde, au masculin, avec toutefois un principe intangible: ses clients sont uniquement des femmes et il n'y a pas de rapports. Il précise: je n'entre pas dans le corps...

 

Exemple de préceptes socio-culturels que son garçon, différent des autres, n'est pas le seul à avoir reçus, ou à recevoir, et qui influent sur lui: Un garçon, ça ne pleure pas pour rien, ça s'impose et se défend, ça ne se préoccupe pas des habits, des tissus, ça ne fait pas une affaire de son apparence.

 

Exemple de satisfaction que lui donne son activité de massages, où il se sent compétent: Après tout, il donne une sorte d'amour. Et puis, en quelques heures, il gagne suffisamment pour vivre sa propre vie le reste de la semaine. Lire dans les parcs, passer des heures à la piscine, au cinéma.

 

Le garçon de Jérôme Meizoz est-il devenu un homme, un vrai? Certainement, en un sens. En s'accomplissant, c'est-à-dire en échappant à un contexte socio-culturel qui ne lui convenait pas (encore moins qu'à d'autres), désormais, il s'appartient et est sans honte [...] de ce coeur de fille qui bat en lui au rythme d'une horloge.

 

Francis Richard

 

Faire le garçon, Jérôme Meizoz, 160 pages Zoé (parution le 20 avril 2017)

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Haut Val des loups (2015)

Séismes (2013)

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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 22:55
Dix-sept ans de mensonge, de Bessa Myftiu

Il avait cru aller vers son futur, et maintenant il découvrait son passé.

 

Armand, 17 ans, est l'enfant tardif de deux enseignants: sa mère avait 42 ans à sa naissance. Il n'a jamais compris pourquoi ses parents avaient quitté Korça, la ville albanaise de l'intérieur où il est né, pour s'installer à Vlora, la ville albanaise où ils vivent, au bord de l'Adriatique, et où les habitants sont grossiers.

 

Il ne veut pas rester à Vlora, non seulement parce qu'il ne s'y est jamais senti à l'aise, mais parce qu'il veut devenir boxeur, depuis qu'il a découvert, incidemment, lors d'une bagarre, qu'il a la boxe dans le sang, et qu'elle lui procure une plus grande popularité que sa belle voix et ses chansons, qu'il accompagne à la guitare.

 

La boxe est un sport violent, interdit en Albanie depuis plus de vingt ans. Il n'a donc d'autre possibilité s'il veut réaliser son rêve que de s'expatrier. Une seule chose le fait hésiter: il ne voudrait pas que ses parents restent seuls. Or Elsa, 37 ans, une cousine de sa mère, et son invitée, pourrait demeurer avec eux.

 

Elsa sort de prison. Elle y serait encore si les prisons ne s'étaient ouvertes après la chute du dictateur Enver Hoxha. Elle redécouvre seulement la vie extérieure et elle est ravie d'accompagner Armand à la mer le premier jour et, de nouveau, le lendemain, après son entraînement de boxe qu'il pratique à l'insu de ses parents.

 

Elsa lui raconte sa vie en prison: Tu ne peux imaginer ce que signifie ne pas être libre. Tout est difficile: se laver, dormir, travailler. Quelques-unes faisaient de la couture, d'autres labouraient des champs. On ne se sent pas un être humain, mais un esclave. Armand lui raconte son enfance sans amis et son impression de ne pas être à sa place.

 

En rentrant Armand croise sur la place centrale un jeune homme. Le départ pour l'Italie est pour le lendemain: - On se voit à cinq heures du matin, à la gare. Armand confie son secret à Elsa et lui demande de prendre soin de sa mère. A l'aube il s'éclipse de la maison et, arrivé au port de Durrës, il aperçoit Elsa parmi la foule...

 

Bientôt, une fois en Italie, à Bari, Armand apprend de la bouche d'Elsa, qui a quitté l'Albanie avec lui, qu'il a vécu Dix-sept ans de mensonge et que, pour le protéger d'un passé horrible, il a été emmené de Korça à Vlora. Il sait maintenant qui il est: il n'aurait dû le savoir que lorsqu'il aurait eu 18 ans révolus...

 

A la fin de ce micro-roman sans fard - la vraie beauté n'en a guère besoin -, Bessa Myftiu dit qu'il se met à pleurer en apprenant la vérité qui le fait renaître, comme

 

les enfants pleurent quand ils viennent au monde... 

 

Francis Richard

 

Dix-sept ans de mensonge, Bessa Myftiu, 64 pages BSN Press

 

Livre précédent:

 

Amours au temps du communisme, Fayard (2011)

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8 avril 2017 6 08 /04 /avril /2017 22:55
Guerilla, de Laurent Obertone

Le pire n'est jamais sûr, dit-on. Cela ne veut pas dire qu'il ne puisse arriver et qu'il ne faille pas s'y préparer. Mais, pour cela, encore faut-il ouvrir les yeux et anticiper. Dans Guerilla, de Laurent Obertone, dédié À ceux qui n'ont pas compris, le pire arrive.

 

A l'appel au secours d'une femme, qui s'est dite en danger de mort, trois policiers - un brigadier, et deux gardiens de la paix, un homme et une femme -, pénètrent dans un bloc de la cité Taubira, à La Courneuve. Ils y sont encerclés par dix furieux, bâtis par la tôle et la haine.

 

Bientôt, un des furieux, un type au jogging blanc, agresse le brigadier qui se retrouve à terre. Les autres furieux, aussitôt, se ruent sur lui, s'acharnant à grands coups de talon et de pied. Le gardien de la paix sort son Sig Sauer et tire: six des assaillants tombent.

 

Les deux policiers survivants trouvent leur salut dans la fuite. L'incident est l'étincelle qui met le feu aux poudres et qui va tout changer: la France tombe dans le chaos et l'auteur fait appel à témoins pour raconter le jour où tout s'embrasa dans le pays.

 

Quand ces témoins sont des victimes, adeptes du modèle du très-bien-vivre-ensemble, ils trouvent des excuses à leurs bourreaux et leur disent, sans succès, qu'ils sont avec eux, qu'ils les comprennent. Quand ils sont bourreaux, ils s'avèrent impitoyables...

 

Ces bourreaux sont des voyous, des djihadistes ou des extrémistes de droite. Tous, les uns autant que les autres, ne font pas dans la nuance. Et l'un des témoins de ces temps sombres, un vieil homme, ni victime ni bourreau, peut s'adresser en ces termes à l'un des siens:

 

Le temps de la nuance a pris fin. La vie sauvage n'a jamais laissé la moindre chance aux animaux dans mon genre, les animaux nuancés. Dans ce monde il n'y aura plus que des purs et des impurs. Ce sera sans moi. Je ne renoncerai pas à la nuance, je ne renoncerai pas à mon âme.

 

Rares seraient ceux qui auraient cette sage attitude si tout s'écroulait autour d'eux par imprévoyance et que régnait la guerre civile, qui sert toujours de révélateur aux lâchetés des uns et aux cruautés des autres, et dont il ne sort jamais rien de bon... 

 

Francis Richard

 

Guerilla, Laurent Obertone, 432 pages Ring

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

La France orange mécanique (2013)

Utoya (2013)

La France Big Brother (2015)

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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 21:30
S'escrimer à l'aimer, de Laure Mi Hyun Croset

Facebook lui donnait le vertige aussi bien par sa vastitude que par sa vacuité. Elle ne se sentait pas davantage capable d'alimenter son mur avec ses tracas qu'avec ses petits bonheurs quotidiens.

 

Louise, 35 ans, n'est pas vieux jeu, elle est old school. Nuance. Plutôt que de partir à la conquête des messieurs sur un réseau social, comme on le lui a recommandé, elle a recours à la vieille recette de la petite annonce publiée dans un journal exigeant mais rébarbatif.

 

Elle choisit d'être laconique - le temps nécessaire à sa rédaction [a] été inversement proportionnel à son volume - et percutante à sa manière. Ce qui donne ce texte: Jeune femme au physique agréable cherche correspondant pour amitié, voire plus si affinités.

 

Il faut croire que les candidats à une amitié, voire plus si affinités sont aussi nombreux que les candidats à un emploi dans les pays où sévit un fort chômage: elle reçoit nombre de lettres, au point que sa boîte aux lettres ne désemplit pas pendant près d'un mois.

 

Comme le fait un cabinet de recrutement, Louise opère donc un tri et ne retient qu'une short list de cinq candidats, parmi lesquels n'en va subsister qu'un seul, un journaliste du quotidien dans lequel elle avait publié son annonce [...], célibataire depuis trop longtemps.

 

C'est là où l'on apprend que l'amour, fût-il platonique lors d'un échange purement épistolaire ou virtuel lors d'un échange électronique, est capable de faire faire à celle ou à celui qui est pris dans ses filets des choses qu'elle ou il n'aurait jamais imaginé accomplir autrement. 

 

Ainsi le journaliste concluait chacune de ses missives par une explication détaillée du sport qu'il allait pratiquer après avoir mis un point final à celle-ci. Or ce n'est pas injure de dire que, pour Louise, tout ce qui est sportif - le sport et tout ce qui s'y rapporte - lui est étranger.

 

Louise va se faire violence, de plus en plus douce, et s'intéresser à ce qui naguère la rebutait pour complaire à Pierre. Et leur histoire se déroule comme un match d'escrime, dont les phases sont les têtes de chapitre de ce micro-roman, qui se termine par une touche...

 

Pour dire comment Louise va S'escrimer à l'aimer son journaliste de Pierre, Laure Mi Hyun Croset adopte un ton désinvolte, un rien moqueur, mais, au fond, elle ne se moque pas tant que ça: Louise n'est pas la première, ni la dernière, à succomber aux flèches de Cupidon...

 

Francis Richard 

 

S'escrimer à l'aimer, Laure Mi Hyun Croset, 64 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

 

Les velléitaires Éditions Luce Wilquin (2010)

Polaroids Éditions Luce Wilquin (2011)

On ne dit pas je BSN Press (2014)

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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 20:30
Lausanne, promenades littéraires, d'Isabelle Falconnier, Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann

Sur une idée d'Isabelle Falconnier, déléguée à la politique du livre de la ville de Lausanne, et sous la direction de Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann, du Centre de recherches sur les lettres romandes de l'Université de Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc publient Lausanne, promenades littéraires, un ouvrage qui ravira tous ceux qui aiment lire et se promener en... pensant, sans se croire obligés de le faire en se tenant le menton.

 

Ce livre de poids, très dense, propose de joindre l'agréable à l'agréable, la magie des mots s'ajoutant à celle des lieux. Par la grâce d'une vingtaine de promenades illustrées de dessins de Fanny Vaucher et d'extraits de textes de plus d'une centaine d'auteurs (qu'il est donc impossible de tous citer), il invite à découvrir, ou à redécouvrir, la ville pentue, qui s'étire en s'élevant d'un lac l'autre, ce qui exige des arpenteurs souffle et/ou persévérance.

 

Ces promenades sont consacrées à un écrivain - Charles-Albert Cingria, Georges Simenon, Anne Cuneo, Alexandre Vinet, Jacques Chessex, Charles Ferdinand Ramuz, Benjamin Constant -; à des lieux - des cafés, des hôtels, des églises, des écoles, des jardins publics -, à des êtres au pluriel, tels que les romancières, les voyageurs, les poètes, les éditeurs; aux polars; aux spectacles; à l'humour et à la bande dessinée.

 

Ces promenades peuvent se faire pour de vrai, livre en mains, en suivant les indications de chaque itinéraire, en lisant les passages choisis pour illustrer les stations auxquelles il est recommandé au promeneur-lecteur de s'arrêter. Elles peuvent aussi se faire, en chambre, toujours livre en mains, en faisant, immobile, un petit effort d'imagination pour se représenter les lieux, connus ou pas. Dans l'un et l'autre cas, ce n'est pas du temps perdu.

 

Pour le lecteur (ou le promeneur) impénitent qui aura croisé l'un ou l'autre des écrivains cités ou honorés, vivants ou disparus, ce sera un véritable bonheur que de les retrouver ainsi associés à des êtres et des choses qui lui sont familiers. Si le lecteur et le promeneur impénitents ne sont qu'une seule et même personne, elle pourra dévorer en deux soirées les signes d'imprimerie reproduits noir sur blanc, puis aller sur le terrain, munie de ce désormais indispensable et précieux vade-mecum.

 

Francis Richard 

 

Lausanne, promenades littéraires, Isabelle Falconnier, Daniel Magetti et Stéphane Pétermann, 240 pages, Éditions Noir sur Blanc

 

La cérémonie de vernissage de ce livre a lieu, à Lausanne, cela va de soi, le samedi 8 avril 2017 au Cinéma Capitole à 18 heures.

Lausanne, promenades littéraires, d'Isabelle Falconnier, Daniel Maggetti et Stéphane Pétermann
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1 avril 2017 6 01 /04 /avril /2017 22:55
Pas d'éclairs sans tonnerre, de Jérémie Gindre

La vallée était un mémorial, une machine à remonter dans le temps. En érodant une par une les strates du sol, la rivière avait creusé une énorme fouille archéologique.

 

La vallée, dont parle Jérémie Gindre, est celle de la Frenchman, sur les rives de laquelle, pendant des siècles, des êtres vivants ont laissé des traces. Là habite Donald, un garçon qui n'est pas comme les autres et se révèle curieux de comprendre d'où provient le pays qui l'entoure à partir de ces traces.

 

Les parents de Donald sont des agriculteurs de la Saskatchewan, cette province de l'ouest canadien, où coule doucement cette rivière, au milieu de la Prairie. Ils se disputent souvent, sa mère voulant changer de vie, ce que son père refuse obstinément. Pour Donald la vie à la ferme est merdique.

 

Les grands-parents de Donald habitent la ville du coin, Eastend. Souvent Donald y trouve refuge et y dort. Avec d'autres habitants de la ville, ces derniers ont fondé une société historique et mis en place un musée, ce qui a sans doute contribué à susciter en lui son appétit raisonné des origines. 

 

Un jour son père lui apporte à la maison une pointe de flèche indienne. A l'instar de son grand-papa, il commence à en faire collection, non pas, comme d'autres le feraient, pour leur valeur mais pour leur technique. A partir d'elles, il fabrique des flèches et, pour les ranger, un carquois...

 

Les premières traces que Donald rencontrent sont donc celles de ce qu'il est convenu désormais d'appeler les premières nations. Le cinéma de l'époque, la lecture des bulletins du Bureau américain d'ethnologie lui apportent des éléments sur elles, qu'il engrange avec discernement.

 

Sur la rive de la Frenchman, Donald découvre les restes d'un squelette. Il s'avère qu'il s'agit d'os de brontothérium (une bête pataude, tout à fait semblable au rhinocéros mais affublée de cette double corne arrondie), comme la Société Historique en a déjà de nombreux exemplaires à l'étude... 

 

Quelques années plus tard, après avoir lu une brochure à la bibliothèque, il ira, avec son cousin de Calgary, Andrew, à l'insu de leurs parents, visiter le site préhistorique de Writing-on-Stone, au bord de la rivière Mix. Là il rencontrera ses premiers pétroglyphes, des figures simples, de la taille de la main.

 

Toutes ces traces sont les prémices d'une vocation pour l'archéologie qu'il étudiera à l'université de Lethbridge, tout au sud de l'Alberta, dernière agglomération de la Prairie avant les Montagnes rocheuses. A l'issue de la première année, il passera l'été sur le chantier de Head-Smashed-In.

 

Avant que les Indiens ne les chassent avec des arcs et des flèches, à pied puis à cheval, ils précipitaient les bisons par la ruse, du haut d'une falaise, à ladite Tête fracassée, où ont été retrouvés les restes de dizaines de milliers d'entre eux, dont Donald ne verra un individu vivant que l'année suivante:

 

Son poitrail paraissait complètement disproportionné, rattaché par erreur à cet arrière-train tout svelte. Une épaisse fourrure couvrait la partie antérieure de son corps et s'arrêtait net sur les côtes comme si le bison portait un pull trop court.

 

Pour comprendre les premières nations, Donald s'investira personnellement toujours davantage. Et se rendra finalement compte qu'il n'y a Pas d'éclairs sans tonnerre, version locale de pas de fumée sans feu, même s'il y a, dans toute existence, une part d'imprévisible, qu'il est bien difficile d'interpréter.

 

Francis Richard

 

Pas d'éclairs sans tonnerre, Jérémie Gindre, 240 pages Zoé (en librairie le 6 avril 2017)

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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 23:55
Tu me vertiges, de Florence M.- Forsythe

A présent, le spectacle commence. Maria aperçoit un homme à l'allure certaine qui prend place dans l'entrebâillement d'une porte-fenêtre. Il est de trois quarts dos. Il frappe les trois coups du brigadier, lit les indications scéniques de la pièce sans se retourner.

 

Cet homme dont le dos a suscité en Maria Casarès un petit frisson, c'est Albert Camus. En ce 19 mars 1944, où elle assiste à une représentation d'une pièce de Pablo Picasso, chez Louise et Michel Leiris, mise en scène par Camus, elle ne sait pas encore qu'ils s'aimeront, et qu'ils devront le faire dans le secret.

 

La pièce surréaliste du Catalan, qui est l'occasion d'une fiesta, dans le Paris occupé, a pour interprètes des célébrités: Jean Aubier, Jean-Paul Sartre, Louise Leiris, Zanie Campan-Aubier, Simone de Beauvoir, Michel Leiris, Dora Maar, Germaine Huguet, Raymond Queneau et Jacques-Laurent Bost.

 

Dans l'assistance Maria retrouvera Jean-Louis Barrault, qui jouait avec elle dans Les Enfants du paradis, elle fera la connaissance de Claude Simon, elle écoutera chanter Mouloudji, elle côtoiera Henri Michaux et Georges Bataille, bref elle évoluera dans un microcosme de gauche très parisien, typique de l'époque.

 

Quelque temps plus tard, Marcel Herrand, directeur du Théâtre des Mathurins proposera à Maria de lire une pièce du même Camus, Le Malentendu. Celui-ci d'ailleurs viendra lire son texte au théâtre d'une voix murmurante, basse et intériorisée et Maria entreprendra à partir de ce moment-là de le séduire parce qu'il lui plaît...

 

Il faut dire qu'il est bel homme: bouche sensuelle, yeux gris-verts brillants de malice, et des épaules frondeuses faites pour vous envelopper. Lui, de son côté, ne sera pas insensible à cette belle jeune femme quand il contemplera un jour de près le pourtour de ses lèvres, le décolleté de son cou, la couleur de sa peau...

 

A l'issue d'une autre fiesta, qui se déroule chez Charles Dullin cette fois, le 5 juin 1944, Maria et Albert finiront la nuit ensemble dans le studio qu'André Gide prête à ce dernier. C'est en prenant leur petit-déjeuner au Café de Montparnasse qu'ils apprendront le débarquement des Alliés sur les côtes normandes.

 

Commencent dès lors les amours entre l'écrivain et la comédienne. Mais ce seront des amours compliquées. Car Albert avouera d'abord à Maria qu'il est marié à Francine, puis, plus tard, quand cette dernière, de retour à Paris, après un long congé en Algérie, aura vécu un temps avec lui, qu'ils attendent un enfant.

 

Cette dernière nouvelle décide Maria à rompre, le 5 septembre 1945. Mais le hasard - ou la providence - fera qu'ils se croiseront dans la rue, le 6 juin 1948. Aussi renoueront-ils - en fait ils n'ont jamais cessé de s'aimer - mais sous conditions. Ils auront chacun leur vie, encore qu'Albert aura bien du mal à ne pas être possessif.

 

Or Maria n'appartient à personne, mais, dans le même temps, elle ne peut se passer de lui. Ils mettront ensemble en pratique la théorie de Camus sur l'amour double: celui-ci, qui ne croit pas en Dieu mais n'est pas athée pour autant, ne peut pas être réduit à ses théories sur l'absurde et sur la révolte, exprimées dans ses oeuvres...

 

Dans Tu me vertiges (apostrophe de Maria à Albert, à un moment donné), Florence M.- Forsythe réussit subtilement, dans le contexte de fin de guerre, puis d'après-guerre, à ressusciter et à faire aimer ce magnifique couple maudit, hors normes: Albert Camus, de gauche, mais anti-stalinien; Maria Casarès, femme libre, mais fière de sa lignée.

 

Francis Richard

 

Tu me vertiges, Florence M.- Forsythe, 416 pages Le Passeur Éditeur (en librairie le 30 mars 2017)

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23 mars 2017 4 23 /03 /mars /2017 20:40
Poids lourd, de Pascal Rebetez

Le poids lourd? C'est le narrateur de Pascal Rebetez.

 

Le livre commence ainsi: C'est en Australie de l'ouest, à Perth, sur la balance de mon frère que s'enregistre l'énormité: 93 kilos et 300 grammes! Le narrateur ne dit pas quelle est sa taille. Il n'est donc pas possible de calculer son IMC (indice de masse corporelle)... 

 

Tout ce qu'il veut bien dire, c'est qu'il est sexagénaire depuis quelques mois, qu'il a entrepris son voyage dans les extrêmes pour y promener [sa] masse et qu'il a quinze kilos de trop... L'alcool l'a fait grossir, comme il fait grossir les aborigènes qui en boivent beaucoup:

 

Je suis donc un aborigène.

 

Au cours de son périple, cet anar, de par le milieu et les lectures, devrait croiser des aborigènes, ses "cousins" colonisés (les siens ont été colonisés par les forces de l'argent et du commerce). En fait, il en croise très peu, quatre en tout au centre-ville de Perth...

 

Route faisant, il ne triture que les débris de [sa] mémoire pour passer le temps au volant de la petite voiture qu'il a louée. C'est ainsi qu'il digresse, confirmant sa vision des êtres et des choses, et qu'il se remémore d'autres voyages accomplis en Syrie, en Colombie ou en Éthiopie.

 

Son surpoids est peut-être héréditaire, mais il ne veut pas ressembler à son grand-père Paul, qui était gros lui aussi mais qui n'était pas drôle, du moins quand il ne voulait plus voir son fils: même si la graisse m'y porte, je ne veux pas la foutue répétition des lignées, je n'en veux pas!

 

Il n'en veut pas, mais il n'en est pas moins homme et, comme de rouler en sens interdit, il se sent mal à l'aise à juger son ancêtre: Nom d'un diable à bretelles, j'ai bientôt son profil. Et je l'aime. Il fait quand même partie de moi pour un bon pourcentage.

 

En tous les cas il cultive l'autodérision pour parler de lui: Ma poitrine ballotte, pire, il y a des seins; ils forment deux dunes parallèles sous la plage de ma barbe; je les vois quand j'écris, quand je pisse, c'est l'insolence du ventre qui montre son corps boursouflé!

 

Son problème est qu'il adore manger et boire à satiété et que, même s'il sait être allé trop loin, il n'est pas près d'en revenir, ni prêt non plus à faire abstinence: il aime bien trop se taper la cloche et être allégé, ne serait-ce que passagèrement, par l'alcool.

 

Pourtant, à Mackay, il fait de louables efforts: J'ai laissé deux frites sur l'assiette du poulet à la mangue. Mon régime a commencé... Mais, plus loin, il suffit de quelques émotions musicales pour lui ouvrir l'appétit. Ce qui n'est pas pour dégonfler le pneu qu'il a autour de la taille.

 

En Australie, comme ailleurs de par le vaste monde, il n'est pas seul dans son surpoids:

 

Cette gélatine, cette dépression des tissus est un triste phénomène pour l'évolution humaine, mais dans la même pipette de sentiments, ça banalise le sexagénaire qui arbore ses munitions sur les hanches, son bedon qu'il faut décaler pour voir l'engin à pisse.

 

Au retour de son voyage, il prend de fermes résolutions. Ses ancêtres sont devenus ses balises, comme dans les rituels des aborigènes. Il empruntera donc des itinéraires inverses à ceux parcourus jusque-là et s'engage à perdre des dizaines de kilos, mais à raison d'un par année...

 

Durant tout ce temps, il lui faudra s'appauvrir en aimant, et puis aimer encore, enlever le poids lourd sur le coeur, s'affûter pour le grand jour, qui sera la grande nuit, où poser le chant, les notes, le ressac du monde et l'écume des grands fonds.

 

Francis Richard

 

Le poids lourd, Pascal Rebetez, 124 pages éditions d'autre part

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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