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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 19:30

Garce-de-vie-FREYSINGER.jpgDans sa préface au monologue Le nez dans le soleil d'Oskar Freysinger, Marc Bonnant blâmait l'auteur de ne pas avoir suivi son conseil d'écrire sous pseudonyme:

 

"Vous êtes un écrivain, mais aussi un homme politique. Votre nom qui politiquement résonne ne peut en ces temps imbéciles que nuire à l'auteur.

 

Ils auraient été mille et cent à s'extasier si vous aviez su rester anonyme. Ils se montreront critiques parce que c'est vous."

 

Oskar Freysinger récidive avec un roman cette fois, Garce de vie.

 

Après en avoir fait l'éloge mérité je ne peux que conclure ainsi mon article paru ce jour sur le site lesobservateurs.ch:

 

"N’en déplaise à d’aucuns, Oskar Freysinger est bel et bien un écrivain, comme Le nez dans le soleil le laissait présager. Il suffirait aux perclus de préjugés à son égard de passer la couverture et d’oublier qui est le signataire pour s’en convaincre aisément."

 

Francis Richard

 

Garce de vie, Oskar Freysinger, 120 pages, Editions Attinger

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 21:30

Les délits du corps REYFrançoise Rey, née en 1951, est considérée en France comme une grande dame de la littérature érotique. Ce livre qu'elle publie aujourd'hui est bien différent de ceux qui l'ont précédé. En effet l'auteur se met dans la peau d'un psychiatre, le docteur D.R., qui raconte des cas de délits sexuels auxquels il a été confronté en qualité d'expert judiciaire. Dans une note remise avec son manuscrit à son éditeur, elle s'en explique:

 

"La sexualité qui me passionne n'est pas que gaudriole. Et je ne prétends pas toujours faire de l'érotisme avec le sexe. Ce challenge de publier un livre inspiré de faits divers graves ou saugrenus sans intention d'exciter qui que ce soit, sans arrière-pensée voyeuriste implique non seulement son auteur, mais l'éditeur qui fait fi des préjugés."

 

Le narrateur est à la fois écrivain et docteur. Il est donc, dans son genre, une manière de Mister Hyde et de Dr Jeckyll. Car les dix-sept chapitres de ce livre fort, qui ne laisse pas indemne, comportent pour la plupart d'entre eux un commentaire sur un cas rencontré - ou un échange à son sujet avec son assistante Jacqueline -, et un récit pleins d'humanité, suivis d'une conclusion d'expertise très professionnelle, et plutôt sévère, sur les justiciables de ces infractions au Code pénal.

 

Les textes, qui décrivent les faits reprochés, prennent la forme de lettre, de récit, de confession, de dialogues, de correspondance, de vers de mirliton, de fable, de conte philosophique, de roman interactif etc. Ce qui souligne les multiples facettes du talent d'écrivain de Françoise Rey, capable de passer d'un genre littéraire à l'autre, pour le plus grand réconfort du lecteur sensible à une forme de qualité quand le fond se révèle d'une telle noirceur.

 

Les justiciables, de tous milieux, qui apparaissent dans ce "journal d'un expert en souffrances", ne le sont pas tous pour des actes d'une égale gravité. Et D.R. ne se prive pas de le dire haut et fort dans ses commentaires. Ils ne sont pas tous poursuivis et certains de leurs débordements ne relèvent finalement même pas de la justice.

 

Sont condamnés un grand-père qui pratique pendant cinq ans des attouchements sur sa petite-fille pré-pubère; un alcoolique, sodomisé dans son enfance par un oncle, qui viole sa nièce et lui demande de lui administrer une fellation; un obèse qui, trompant la confiance de ses voisins, initie leur fils et un de ses camarades à la masturbation de groupe, comme dans sa jeunesse avec ses camarades d'école; un schizo parano exhibitionniste qui, pris de délire jaloux, tue sa femme et sa petite fille de deux ans etc.

 

Au milieu de tous ces actes délictueux se retrouve, mis en garde à vue, un jeune homme qui a spontanément claqué la fesse d'une femme à "jupe minimaliste et brassière gorgée". Ce que D.R. estampille du label "foutage de gueule", qu'il illustre en lui donnant la parole en vers:

 

"Enfin, pour ce matin, ce n'est pas l'appétence

Mais la seule gaieté qui m'a fait lui claquer

Son petit cul moulé, par souci d'élégance,

Dans une étoffe à fleurs étroite à se damner."

 

N'est pas poursuivi l'employé d'une ferme qui a pourtant sodomisé le fils d'un vigneron après avoir fait subir le même sort au frère aîné de celui-ci - ils ne se sont jamais plaint -, ni l'aîné qui s'est livré sur le cadet aux mêmes turpitudes. D.R. apprend cette histoire par une lettre, postée involontairement par ce cadet, lettre que ce dernier avait en fait écrite pour lui-même. Cette lettre est d'ailleurs le déclic qui conduit D.R. à témoigner des souffrances que son métier lui  fait expertiser.

 

Ne relève évidemment pas de la justice une femme corbeau adultère qui, cherchant à se débarrasser d'un amant qui s'entête à la revoir, et avec qui elle a beaucoup batifolé, finit par détruire son couple et celui de son partenaire de jambes en l'air, en insistant un peu trop pour qu'il ne la poursuive plus de ses assiduités.

 

L'histoire la plus sordide est encore la dernière du livre, celle de Gervaise, cette jeune femme, vraisemblablement victime dans son plus jeune âge de violences paternelles, placée dans une famille d'adoption, violée à quinze ans par deux fois par un inconnu dans un bois, soumise aux sévices d'un compagnon déniché sur son lieu de travail, qui est son complice de beuveries et auquel elle offre en pâture ses deux petits garçons, dont le plus âgé a quatre ans et le plus jeune n'a même pas deux ans et qui sont tous deux les fruits de leur union débridée.


Feront grincer les dents de ceux qui, par pudibonderie, se voilent la face et, par bienpensance, ne veulent pas regarder la réalité en face, la crudité avec laquelle l'auteur rapporte les faits et, surtout, l'empathie qu'elle montre pour tous ces hommes et cette femme, qui sont au minimum des délinquants.

 

Françoise Rey cherche simplement à comprendre et à faire comprendre ces souffrances morales et ces misères sexuelles, ce qui ne vaut pas pour autant approbation de sa part. Car, dans toutes ces histoires de sexe, les délinquants apparaissent tous pour ce qu'ils sont, pour le moins, de bien sinistres misérables. Et ce livre s'avère en définitive le corps du délit de ces délits du corps.

 

Francis Richard

 

Les délits du corps, Françoise Rey, 212 pages, Xenia (à paraître le 23 novembre 2012)

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 23:30

Corinna Bille G FAVRECorinna Bille aurait eu cent ans cette année. Elle était née en effet le 29 août 1912.

 

Le livre de Gilberte Favre qui relate le vrai conte de sa vie a paru une première fois aux Editions 24 Heures en 1981 et une deuxième fois aux Editions Z en 1999. La présente édition est une édition revue et corrigée. Le livre s'est juste débarrassé de quelques menus atours, devenus inutiles, temps faisant.

 

Corinna est en fait le prénom que s'est choisi Stéphanie Bille par référence au village valaisan de Corin, cher à sa mère Catherine.

 

Comme dans tous les vrais contes il y a dans celui-ci des épisodes merveilleux et des épisodes qui le sont moins.

 

Parmi les épisodes merveilleux il y a celui de la mère de Corinna, Catherine, la bergère que le prince, et peintre, Edmond Bille, épouse en secondes noces après le décès de la mère de ses trois premiers enfants.

 

Naît-on écrivain ou le devient-on? C'est le fameux débat entre l'inné et l'acquis, qui ne finira jamais. En tous les cas, Corinna Bille a la vocation précoce d'écrire, encouragée par la fréquentation et la lecture d'oeuvres d'amis de la famille. Car son père reçoit chez lui non seulement des amis peintres, mais également des amis romanciers tels que Romain Rolland, Pierre Jean Jouve ou Ramuz:

 

"J'ai donc sucé, avec le lait maternel qui, lui, était bien paysan, les drames imaginaires de quelques grands romanciers."

 

D'autres lectures la nourrissent, plus particulièrement celles de Victor Hugo et de Dostoïevsky.

 

Très tôt, donc, Corinna écrit et décide que sa vie sera consacrée à l'écriture. C'est d'ailleurs pour elle un viatique pour ne pas mourir, un remède à l'insupportable. Sa préférence, dans ses écrits, va, curieusement, à des personnages de fous, de criminels, d'ivrognes. C'est que:

 

"Dans les extrêmes, elle trouve ce qui la touche vraiment: la vulnérabilité, le déchirement, l'absolu."

 

Dans sa propre vie, en dehors de l'écriture, elle s'intéresse aux fleurs, aux oiseaux, aux plantes, sur les noms desquels elle est incollable, et elle a le goût des miniatures et des poupées qu'elle confectionne elle-même avec art.

 

Après un mariage raté avec un jeune premier de cinéma, mariage qui ne sera pas consommé, épisode qui est rien moins que merveilleux, elle a une relation avec Georges Borgeaud, son "petit frère", qui aura l'imprudence de lui présenter, sur une photo, Maurice Chappaz, qui sera son grand amour et dont elle aura trois enfants.

 

Corinna a été conquise par le sourire dans les yeux de Maurice:

 

"Il aura tout le monde avec ça", écrit-elle.

 

Maurice a été conquis par un charme qui émanait d'elle:

 

"Quelque chose de rêvé qui la rendait étrangère au monde des autres gens", écrit-il.

 

Le couple vivra un temps avec d'autres compagnes et compagnons, hippies avant l'heure, sans beaucoup de moyens matériels:

 

"Ils sont fous de Cervantès, de nature et d'errance", nous dit Gilberte Favre.

 

Les choses changeront quand Corinna mettra au monde un premier enfant, puis quand elle pourra légitimement se marier avec Maurice, après que son premier mariage sera cassé à Rome. Dès lors:

 

"Il lui faudra concilier le besoin d'écrire, violent, viscéral, avec les joies et les devoirs de mère, et les tâches ménagères."

 

Cela relève de "la corde raide, la prestidigitation, la jonglerie", mais elle y parvient et:

 

"Ses enfants dessinent, lisent, jouent autour d'elle, qui écrit."

 

Qu'écrit-elle?

 

"Elle écrit des poèmes, des contes, une nouvelle et un roman, selon son humeur, l'occasion et l'urgence, plus que selon son inspiration qui ne tarit jamais."

 

C'est effectivement ce qui frappe en lisant le livre de Gilberte Favre: Corinna Bille est intarrisable. Elle écrit à la moindre occasion, en voyage, la nuit, le jour, dès qu'une petite échappée de temps se présente, jusqu'à la fin de sa vie.

 

Quand elle fait son dernier voyage dans le Transsibérien, avec Maurice, "Corinna écrit sans discontinuer". Sur son lit d'hôpital, "elle écrit, jusqu'à l'épuisement". Peu de temps avant sa mort, qui surviendra le 24 octobre 1979:

 

""J'aurais aimé écrire encore", murmure-t-elle à un ami, la bouche sur l'oxygène."

 

Que deviennent tous ces écrits? Il faut savoir que:

 

"Les ouvrages de création, en Suisse romande, rapportent généralement moins d'argent en un an qu'un employé de bureau en un mois. Parfois rien du tout...Les auteurs considèrent déjà comme une chance que leur oeuvre soit simplement publiée."

 

Certes, assez vite, Corinna est publiée, mais les tirages sont confidentiels. Elle ne fera "sa véritable entrée publique en littérature" qu'en 1944 avec son roman Théoda.

 

Après quelques succès, dont celui de Douleurs paysannes publié dans la collection de poche de la Guilde du Livre en 1953, elle connaîtra une longue traversée du désert parce qu'elle sera considérée à tort par les éditeurs comme "un auteur régionaliste mineur". Cela fait partie des épisodes qui sont les moins merveilleux.

 

Comme dans tous les vrais contes, l'histoire finit bien.

 

A l'été de 1968, La fraise noire soutenu par Dominique Aury et François Nourissier, obtient "un succès considérable":

 

"Parvenue à l'âge de cinquante-six ans, elle est enfin reconnue comme l'un des écrivains importants de son pays et de son temps."

 

En 1974 elle recevra d'abord le Prix Schiller, puis, en 1975, pour La demoiselle sauvage, le Prix Goncourt de la nouvelle. C'est la consécration.

 

La chronologie, placée en fin d'ouvrage, révèle le nombre de rééditions des oeuvres de Corinna Bille et la publication de nombreux inédits après sa mort.

 

Comme le magnifique livre de Gilberte Favre, illustré d'un grand nombre photographies de l'écrivain, prises tout au long de sa vie, est de nature à donner véritablement envie de lire ou de relire Corinna Bille, cette mise en appétit ne risque donc pas de conduire à des privations.

 

Francis Richard

 

Corinna Bille, le vrai conte de sa vie, Gilberte Favre, 184 pages, L'Aire bleue

 

Cet article est reproduit par lesobservateurs.ch

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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 11:00

Dieu-surfe-COBERT.jpgLe livre sur les quais de Morges est un lieu privilégié pour faire connaissance avec des auteurs. Lors d'une journée marathon, le 8 septembre dernier, j'ai ainsi rencontré brièvement Harold Cobert au sortir d'une table ronde à laquelle il participait avec Anne-Sylvie Sprenger que je venais voir.

 

Ce jeune homme charmant - il vient de publier un Petit éloge du charme - m'a donné envie de lire Dieu surfe au Pays Basque. J'ai donc encore enfreint la règle proustienne que je me suis donnée de dissocier la personne de l'écrivain, de ne pas me laisser influencer par l'une au profit de l'autre.

 

La tentation était toutefois trop forte pour résister: le mot Pays Basque figurait dans le titre, le sésame pour éveiller immanquablement mon intérêt.

 

Un samedi matin de juin 2008 le narrateur se réveille en sursaut après avoir fait un mauvais rêve. Sa femme lui a annoncé que "le bébé est mort"... Ils se sont mariés le 22 septembre 2007. Ils savent qu'ils attendent un enfant depuis la deuxième quinzaine de mars. Ils se sont donc mis très vite à l'ouvrage. Son rêve serait-il prémonitoire? Toujours est-il que, ce matin-là, sa femme a des pertes de sang... et que les choses ne s'arrangent pas le lendemain.

 

Ils se sont connus pendant l'été 2005 à Biarritz. Lui sortait d'une liaison avec "une perverse narcissique" qui l'avait laissé "exsangue de sentiments et de désirs" et il venait passer des vacances chez sa marraine pour s'offrir une "parenthèse de folie" digne de ses quinze ans. Une amie lesbienne l'avait mis en relation avec elle qui ne l'était pas, qui n'avait personne et dont les parents avaient une maison ici. De prime abord, à la première rencontre, elle lui était apparue "jolie, mais pas ravissante".

 

Les yeux ne voient cependant pas les choses de la même manière quand le coeur s'en mêle. Ces trentenaires étaient rapidement devenus intimes, comme on l'est à quinze ans, c'est-à-dire obligés de refréner leurs désirs - une opportunité d'aller plus loin se présentera malgré tout peu avant de se quitter -, parce qu'ils vivaient l'un chez sa marraine, l'autre chez ses parents, où quelqu'un "pouvait débarquer à tout moment":

 

"Nous ne pouvions cependant pas nous empêcher de nous toucher. La main, le bras, les cheveux, bises, bisous, baisers. Nous étions littéralement collés, ventousés l'un à l'autre."

 

Avant de le rencontrer elle avait vécu pendant cinq ans avec un autre homme. Ils avaient eu un bébé, Ferdinand. Le 2 janvier 2001, la mort de cet enfant, né cinq jours plus tôt, le 29 décembre 2000, avait été le point final de l'histoire de leur couple. Cet enfant n'avait été qu'"une petite comète" dans leur ciel ("il avait vécu cinq jours, un siècle, un millénaire"). Pendant sa grossesse cet homme n'avait pas été tendre. Maintenant il était pleinement démissionnaire.

 

Le narrateur n'est pas croyant, du moins au début de l'histoire. Ancien élève des Jésuites, il a fait le pari pascalien à l'envers:

 

"Plutôt que de miser sur l'existence de Dieu et de régler ma vie sur Ses préceptes, je préfère jouer - et jouir - ici et maintenant."

 

Illustration de la citation de Dostoïevski, mise en exergue du livre:

 

"Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis."

 

Seulement quand son rêve morbide est avéré - sa femme fait une fausse-couche et est délivrée par des moyens qu'il qualifie de médiévaux -, il s'en prend tout de même au Créateur, quel que soit son nom, de manière blasphématoire. Il est superstitieux à rebours. Peut-être aurait-il fallu ne pas annoncer cette grossesse à tout le monde avant d'être sûrs de leur fait. Mais il regimbe:

 

"La poisse, la chance, le hasard, les signes, le destin, Jéhovah, Dieu, Allah, tralalla youpi, je m'en fous. Tout ça, c'est des conneries. Ils se sont tous barrés surfer au Pays Basque et laissent le monde courir à sa perte."

 

Les derniers mots de cette histoire, qui se termine bien, deux ans plus tard, sont cependant:

 

"Et Dieu merci."

 

Ce roman, qui est une version actuelle, et en prose, du Revenant, le poème de Victor Hugo, est le témoignage de ce que peut ressentir un futur père pendant la grossesse de son aimée et de sa douleur quand ils perdent leur enfant à naître, dans des lieux qui se révèlent inhospitaliers, avec des détails très prosaïques, qui rappelleront des souvenirs à ceux qui, comme moi, sont passés par là. L'auteur le fait heureusement sur le ton de la dérision, voire de l'autodérision.

 

Le narrateur s'illumine ainsi quand sa femme emploie dans une phrase son fameux "un petit peu" - au tout début elle lui avait envoyé ce texto: "je vous aime... enfin, un petit peu" - qui est sa litote préférée. Il rit de sa propre gaucherie, de sa timidité maladive, de ses remarques mondaines de "chien de salon". Ce mec du Sud-Ouest a du sang basque dans les veines et Cyrano, d'Artagnan sont ses "cousins germains mythologiques", sous la tutelle desquels il se place pour se donner du courage.

 

Enfin il donne un aperçu du Pays Basque qui fera sourire les connaisseurs:

 

"Ici, il y a des priorités non négociables: le rugby, le surf, les potes, l'apéro et les nanas."

 

Francis Richard

 

Dieu surfe au Pays Basque, Harold Cobert, 160 pages, Editions Héloïse d'Ormesson

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 22:30

Millesime-FAZAN.jpgL'éditeur ne prend pas le lecteur par traîtrise. Millésime est revêtu d'un bandeau arc-en-ciel sur lequel est reproduite une citation de Marcel Jouhandeau, écrivain au grand style, qui a fini par assumer son homosexualité, tout en restant marié à Elise:

 

"Le coeur a ses prisons que l'intelligence n'ouvre pas."

 

Cet aphorisme, qui rappelle celui de Blaise Pascal, figure également au tout début du livre, en exergue.

 

Paul Pache est vigneron. Dans la famille Pache on l'est de père en fils et le village où il demeure, sur la rive vaudoise, d'où l'on voit la France, n'existerait pas depuis des siècles sans la vigne, le vin, les buveurs et les ivrognes.

 

Paul est marié à Roberte avec laquelle il a eu trois enfants, deux filles et un garçon, qui ne vivent plus à la maison. Et Roberte qu'il aimait fait tout maintenant pour se faire haïr de lui, sans qu'il en vienne pour autant à détester les femmes et à feindre de ne pas voir la jolie citadine qui loge au village.

 

Car Paul aime les belles et les beaux, mais il se hait. Alors il boit et meurt de boire:

 

"Le liquide a remplacé le solide de nos relations effondrées."

 

Depuis toujours il repousse son désir culpabilisant qu'il ressent au tréfonds de lui pour les beaux, d'où le malaise que sa mère à la tendresse grandissante avait perçu. Depuis toujours il reporte ce désir sur "une tendresse conjugale sans issue". Jusqu'au jour où il glisse "de l'amour des femmes à cette tendresse complice de gars qui pensent autrement".

 

Son gars s'appelle Roger. Il est vigneron comme lui. Il est marié comme lui. Il vit dans le même village que lui. Pour l'amour de Roger, pour vivre fort avant de mourir, Paul s'oblige à un sevrage et à suivre les prescriptions d'une psy. Ce qui est le comble pour qui s'exprime en ces termes sur le produit qu'il élève:

 

"Je vois le vin comme un sublime produit de la civilisation, je l'adule, je le vénère, je l'ai sacralisé. Il est aussi rempli de cette nature que j'adore, le silence des parchets, de la cave qui mature, du village qui se soucie."

 

Mais il tient bon, comme il tient bon sous le regard des autres:

 

"J'aime un homme, et ici, c'est comme aimer une chèvre, tout aussi contre nature."

 

Tenir bon n'est pourtant pas facile dans un cas comme dans l'autre.

 

Ne pas boire:

 

"Le manque m'obsède, sentir ce liquide d'or gouleyer dans le cou, le tourner sur la langue et qui laisse ses codalies le plus longtemps possible dans mon arrière-gorge."

 

Etre rejetés:

 

"Qu'on ne nous fuie pas, qu'on évite de nous ignorer de face tout en se retournant après s'être croisés près de la fontaine."

 

Si Paul et Roger tiennent bon, c'est parce qu'ils sont enfin eux-mêmes:

 

"J'ai le sentiment profond que la vulgarité c'était avant, quand nous mentions à nos propres vies, quand nous travestissions l'individu pour l'intégrer au social obligé."

 

Et puis il y a ce paysage à nul autre comparable, qui, avec la tendresse d'une mère, a déjà aidé Paul à se remettre sur pied dans le passé:

 

"J'avais ce ciel et ce lac, cette lumière sans pareille, le froissement des feuilles qui chuchotaient, le bateau blanc sur lequel je n'avais encore pas mis le pied, cinglant dans le silence, son drapeau rouge à l'arrière, coup de ciseau dans le papier bleu à nos pieds."

 

Paul et Roger ne cherchent pas à faire de prosélytisme ni à convaincre. Certes, subissant des discriminations, ils ne peuvent s'empêcher de mesurer "quelques différences entre le monde dit normal et le milieu, celui justement [qu'ils ne fréquentent pas]", mais ils ont en fait une tout autre préoccupation:

 

"Le millésime de notre amour doit mûrir, on l'élève comme une cuvée spéciale, unique."

 

Un coup de pouce du destin leur permettra de parvenir à leurs fins...

 

Le lecteur, qui surmonte ses éventuelles préventions, sera récompensé par les trésors d'expression qu'il découvrira dans ce livre et dont les quelques citations précédentes lui auront, j'espère, donné un avant-goût prometteur. Si besoin est, l'intelligence du coeur suffira à lui ouvrir l'accès des pages où ils se tiennent précieusement enfermés.

 

Francis Richard

 

Millésime, Daniel Fazan, 152 pages, Olivier Morattel Editeur

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 19:35

L'entre-sort VANGHENTDans mes lectures des premiers romans, cuvée automne 2012, la série noire continue. Il faut croire que la génération des écrivains d'aujourd'hui est hantée par la maladie, par la mort.

 

Pour que le lecteur n'ait aucun doute sur la noirceur du propos du premier roman d'Olivier Vanghent, l'éditeur a choisi une couverture de circonstance et, en quatrième de cette couverture de deuil, il nous précise l'origine du titre:

 

"Entre-sort, subst. masc.: Baraque foraine dans laquelle on expose des monstres.

 

Roman-baraque, L'Entre-sort donne à voir les monstres de notre société: un homme et une femme, simplement."

 

Bien que tout cela ne soit guère engageant, le lecteur doit tout de même habiter dans cet entre-sort, l'espace de deux à trois heures tout au plus.

 

Lui est dans un état pitoyable, à la suite d'un accident. Il est tout couturé, de haut en bas. Ses "yeux seuls parviennent encore à se mouvoir". Il ne veut pas savoir ce qui l'a conduit dans cet hôpital:

 

"Je ne souffrirais pas être responsable de mon malheur. Je ne tolérerais pas plus qu'un autre en fût la cause."

 

Le lecteur n'en saura pas plus sur la cause, s'il est mis au courant des effets. Car lui ne lui épargne aucun de ses tourments. L'hôpital (où il gît sur une "couche que l'on borde et déborde pour" lui "donner l'illusion d'un devenir")?

 

"L'enfer, c'est ici. Auprès de ces infirmières qui n'ont d'angélique que la couleur de leur blouse, de nimbe que sous les bras."

 

Elle, sa femme, est à côté de lui. "Elle écoute et transcrit". Mais il sait trop bien qu'elle est "empêchée de vivre", du seul fait qu'il n'est pas mort:

 

"Sur mon lit d'hôpital, elle se sent obligée. Elle me regarde. Elle tient ma main molle. L'infirmité est un supplément d'intimité. Je tousse un vas-t'en. Elle souffle un chéri. Elle sourit. Elle me regarde. A force de contenir ses larmes, elle se noie."

 

Elle comprend qu'elle doit le tuer, qu'il le veut. Elle le fait donc avec les moyens du bord: "une lime à ongles, un coupe-papier", sortis de sa trousse de beauté. Mais elle est affligée de l'avoir fait par obéissance, comme toujours:

 

"J'aimerais l'avoir tué sans qu'il m'en ait soufflé l'idée, sans qu'il m'en ait donné l'ordre. J'aimerais l'avoir tué par amour, rien que par amour."

 

Elle part en cavale, mais elle finit par être rattrapée et mise en prison.

 

La vie en prison n'est pas plus gaie que la vie en hôpital. L'auteur ne nous épargne aucun des détails qui caractérisent les centres de détention de femmes, qui ne valent pas mieux que ceux où les hommes croupissent. C'est une école. Elle y éprouve dès le début "la nécessité d'un nouveau crime":

 

"Le seul qu'il me soit donné de commettre ici est impuni, quoique illustre, le crime parfait: tuer le temps."

 

Tout cela ne peut que mal finir et finit mal. Le lecteur peut être rassuré. Parce qu'il n'y a pas que le temps à tuer dans une cellule pas plus grande que sa chambre d'hôpital à lui:

 

"Nous sommes entrés dans le monde par un cri. La vie aura permis d'en sortir avec des mots, qui ne sont jamais les mêmes, sont les seuls, peut-être, les derniers, qui nous distinguent vraiment."

 

Un entre-sort, plus généralement que dans la définition donnée en quatrième de couverture, c'est un lieu où l'on entre et d'où l'on sort rapidement. Dans ce livre on y entre et en sort rapidement.

 

Ce, non pas parce que l'on a envie d'en finir avec les deux prétendus monstres, qui ne le sont peut-être pas tant que ça en définitive - ils sont humains, trop humains -, mais parce qu'en dépit de ces sujets morbides, le lecteur n'a aucun mal à vite avaler ce volume, sans déglutir, favorisé dans cette absorption par une expression parfois violente, certes, mais toujours fluide.

 

Francis Richard

 

L'entre-sort, Olivier Vanghent, 152 pages, L'Age d'Homme

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 18:15

Les pommiers de la Baltique L CROTLe temps est maussade. L'après-midi automnale est en son milieu. Il pleut sur la région parisienne. On se croirait déjà en pleine nuit. Je viens d'achever un livre, couleur de ce temps, sombre.

 

Lecteur impénitent, je devrais pourtant savoir, depuis le temps, qu'on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments et qu'André Gide avait bien raison quand il disait cela, même si, dans le genre, j'incline pour les écrivains capables de me faire rire ou au moins sourire de notre condition humaine.

 

Edgar est mourant. Il est le locataire d'une maison qui fait face à un immeuble rouge de quatre étages. Il retrace sa vie sur son lit de douleur. Sa chambre empeste. Il a connu et aimé Fran au Danemark puis en Suisse, lors d'un échange de jeunes.

 

Edgar a été élevé par ses grands-parents, Robert et Elisabeth Münzer, qui ont fui l'Allemagne du grand Reich. Robert n'a pas eu le coeur d'expulser de son logement la dévote Elisabeth. Faible des bronches, il n'est pas devenu officier. Faible de coeur, il a épousé Elisabeth. Dans leur jardin, il y a des pommiers, sur lesquels Robert apprend à Edgar à tirer au revolver:


"Les jeunes pommiers agitent leurs branches nues pour apprendre le sens du vent.

(Le vent vient de la Baltique, Fran, mais ils n'en savent rien.)"

 

Dominique travaille dans un EMS, dénommé Point de Jour. Elle a été mariée avec Edgar. Ils ont vécu ensemble pendant huit ans. Puis ils se sont quittés, il y a dix ans. Edgar avait pour métier d'élaguer des pommiers et, dans cette tâche, Gustave pour collègue. Tous deux sont partis un jour pour ramener la blonde Fran du Danemark, à laquelle Edgar associe le souvenir de son amie Julia. La brune Dominique, elle, est partie avec celui qui est devenu son second mari, après qu'il a déchiré sa robe verte.

 

Dominique s'occupe donc de vieux. Pour meubler le temps, elle leur raconte des tranches de sa vie, telles que son père parti quand il a su que sa mère avait une aventure avec le père d'Olivia, sa compagne de jeux d'enfants. Elle ne sait pas que c'est son second mari qui, pour être tranquille, l'a fait embaucher dans cet EMS, dont la directrice passe ses après-midi au lit avec lui.

 

Marina a vu sous ses yeux sa soeur Chloé se faire faucher par un bus et devenir estropiée pour la vie. Sa mère est suicidaire. Comme Marina est d'un naturel charitable, elle l'a aidée dans plusieurs de ses tentatives de mettre fin à ses jours. Le type qui habite sur le même palier propose de s'occuper des trois après le départ du père. Bientôt il les accueille sous son huis pour réduire les frais et payer des études à Marina.

 

Marina, bien qu'elle ait achevé ses études supérieures, fait des ménages. Depuis cinq ans elle travaille dans la maison d'Edgar malgré l'odeur pestilentielle qui s'échappe de la chambre de ce dernier, dans laquelle il ne lui est pas permis de pénétrer et encore moins de faire le ménage. En face l'immeuble rouge, qui n'est peut-être pas de cette couleur, est le lieu de drames à tous les étages et le théâtre de morts en série.

 

Edgar, Dominique et Marina parlent à la première personne. Des images de leur passé les hantent. Edgar repense notamment à ses amours adolescentes avec Fran sur les plages de la Baltique, Dominique à son petit garçon que son compagnon Grégoire n'a pas voulu garder pour des raisons pécuniaires, Marina à sa défloration par Bastien dont elle garde un souvenir ému.

 

A la fin, au décès d'Edgar, le lecteur apprend le terrible secret de l'odeur insoutenable qui émanait de sa chambre. Mais, avant d'arriver à ce dénouement, il lui aura fallu parcourir des existences où les instants de bonheur sont chichement comptés et où les réussites sont bien absentes.

 

Ce premier roman publié de Léonard Crot n'est guère roboratif. Il ne manque pourtant pas de charme. Sans doute parce que l'auteur est amoureux des mots, de leur musique, et qu'il a l'art de mélanger rêves, souvent cauchemars, avec réalités très prosaïques, avec lesquelles il faut bien renouer après avoir fui interrogations et interrogateurs:

 

"Les pommiers de la Baltique ne sont qu'un leurre, une fiction inaccessible, peu importe."

 

N'est-ce pas Marina?

 

Francis Richard

 

Les pommiers de la Baltique, Léonard Crot, 252 pages, L'Aire

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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 06:00

L-herbe-des-nuits-MODIANO.jpgLe titre de ce livre est emprunté à un vers d'un poème de l'acméiste Ossip Mandelstam, tiré de son recueil Simple promesse:

 

"Quelle douleur - chercher la parole perdue,

Relever ces paupières douloureuses

Et, la chaux dans le sang, rassembler pour les tribus

Etrangères l'herbe des nuits."

 

D'emblée, le lecteur sait donc que l'auteur se place dans une perspective poétique, voire hallucinée. Et que la petite musique de Modiano, qui le berce depuis des décennies, va se mettre en route nostalgique dès que ce nouveau livre sera commencé.

 

Le narrateur, Jean, essaye non pas de restituer son passé, mais les "épisodes d'une vie rêvée, intemporelle", qu'il "arrache, page à page, à la morne vie pour lui donner un peu d'ombre et de lumière". C'est-à-dire pour lui donner quelque relief.

 

Pour ce faire, point trop confiant dans sa mémoire, il se sert d'une béquille, un petit carnet noir rempli de notes qui devraient suffire à faire resurgir son passé enfoui un demi-siècle plus tôt, par le même phénomène déclencheur que le petit morceau de la madeleine de Proust trempé dans du thé.

 

A l'époque il faisait des recherches sur la baronne Blanche, Tristan Corbière, Jeanne Duval - la maîtresse de Charles Baudelaire -, Restif de la Bretonne, parmi d'autres, et il avait une amie, la mystérieuse Dannie, prénom à l'orthographe improbable, aux patronymes multiples, employés au gré des temps et des lieux, des circonstances.

 

Autour de Dannie gravitaient de curieux personnages qui ne semblaient pas bien recommandables: Ghali Aghamouri, le pseudo-étudiant marocain, Jacques Chastaignier, Pierre Duwelz, Gérard Marciano et l'énigmatique "Georges", fréquentant tous, comme elle, l'Unic Hôtel, tenu par Lakhdar, un autre marocain, hôtel sis à Montparnasse, dans une des rues à l'ombre de la gare et du cimetière.

 

Jean ne sait pas ce qu'a fait Dannie disparue, mais, un jour, il est convoqué quai de Gesvres par un certain Langlais, qui se rend compte qu'il n'est en rien mêlé aux affaires troubles des clients de l'Unic Hôtel, aux mines de conspirateurs, tous couleur de muraille. Dans ce temps-là Jean sait seulement par Aghamouri qu'"elle risque de très gros ennuis d'ordre judiciaire" et qu'"on risque de s'apercevoir qu'elle est impliquée dans une sale histoire".

 

L'herbe des nuits est le récit de cette quête, menée bien des décennies plus tard par Jean, pour savoir la vérité sur Dannie, qu'il a accompagnée à l'époque en maints lieux, de manière clandestine, sans se poser trop de questions, perdant même à jamais, dans un de ces lieux quittés précipitamment, un manuscrit d'une centaine de pages...

 

Dannie lui avait demandé ce qu'il dirait si elle avait tué quelqu'un, simple hypothèse. Il lui avait répondu: rien, avant qu'elle ne lui dise qu'elle plaisantait... Et aujourd'hui, il ferait la même réponse:

 

"Est-ce que nous avons le droit de juger ceux que nous aimons? Si nous les aimons, c'est bien pour quelque chose, et ce quelque chose nous défend de les juger. Non?"

 

Quoi qu'il en soit, une nuit, elle avait fait un mauvais rêve dans lequel elle tirait sur un type horrible, aux paupières lourdes...

 

Francis Richard

 

L'herbe des nuits, Patrick Modiano, 192 pages, Gallimard

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 20:50

Grand_nu_orange.jpgGrand nu orange, "L'Olympia du XXe siècle" selon le critique Dorval, est le nom d'un tableau de Nicolas de Staël que lui a inspiré son amante Jeanne Mathieu. Sous ce titre Nathalie Chaix, elle, s'est inspirée librement de l'histoire de l'amour impossible entre le peintre et son modèle.

 

Ce roman ne prétend donc pas à la fidélité historique mais il respecte les noms des personnes, les événements, la chronologie de cet amour adultère, et, certainement, l'esprit dans lequel les deux amants se sont trouvés, pris, dépris, repris, dépris...

 

L'histoire commence à l'été 1953. Nicolas de Staël et René Char sont amis. Ils sont tous deux des géants, physiquement, et des artistes, géants. L'un est peintre, l'autre poète.

 

René parle beaucoup à Nicolas, qui est parisien d'adoption, du Sud de la France, dont il est originaire et où sa peinture devrait pouvoir puiser de l'inspiration comme sa poésie à lui s'y est nourrie.

 

René, qui vit à l'Isle-sur-la-Sorgue, trouve à Lagnes un lieu de villégiature pour Nicolas et sa famille. Car Nicolas est marié à Françoise et a trois enfants, Anne, d'un premier lit, Laurence et Jérôme, du second. Et Françoise est, à l'époque, enceinte d'un troisième, qui s'appellera Gustave.

 

La  magnanerie, Lou Roucas, dans laquelle les Staël s'établissent, appartient à Marcelle et Fernand Marthinieu, qui habitent le voisinage, aux Camphoux, avec leurs trois fils Henri, Jean et Lucien. Le Rébanqué, une bergerie rustique, est le repaire de René quand il vient dans le coin. C'est là que Nicolas rencontre Jeanne pour la première fois.

 

Comme tous les artistes-peintres, Nicolas a bientôt envie d'un voyage plus au Sud, en Italie. Il emmène avec lui, dans sa camionnette Citroën, ses trois enfants et trois femmes: Françoise et deux amies de René, Ciska, cherchée à Briançon, que ce dernier a connu pendant la Résistance, et Jeanne, mariée à Urbain Mathieu, mère de deux enfants, Jules et Gaspard.

 

Sans avoir besoin de se dire quoi que ce soit, Nicolas et Jeanne tombent amoureux l'un de l'autre. D'ailleurs ils ne se disent rien au début. Nicolas fait comme si Jeanne n'existait pas. Jeanne fait semblant de rien, mais il lui plaît exactement. Elle jalouse Françoise et son ventre rond, qui lui donne des envies de meurtre. Elle fait alors le premier pas à Fiesole où ils se sont rendus seuls et c'est pour eux deux une "union minérale, florale, animale".

 

Nicolas renvoie Françoise et ses enfants à Paris. Il veut rester seul pour peindre, en fait pour être près de Jeanne, qui accepte d'être son modèle. Ces amours déplaisent à un René jaloux. Jeanne est la cause de la fin de l'amitié entre les deux géants. Elle est bien consciente que "cet homme, c'est une folie", mais il lui donne de l'égarement qu'elle est venue chercher auprès de lui:

 

"L'amour emporte tout, balaie les serments, les conventions, les religions."

 

Aussi Jeanne passe-t-elle par tous les états d'âme:

 

"Après. Le doute. La peur. Le remords.

Plaisir. Repentir."

 

Jusqu'au jour où elle se reprend:

 

"J'ai dit non. Je ne serai pas sa prisonnière,

sa princesse enfermée dans une tour."

 

Parce qu'il veut qu'elle quitte sa famille pour être entièrement, exclusivement à lui, comme lui quitte la sienne:

 

"Je ne suis pas à lui. Je ne suis à personne."

 

Il ne pense qu'à elle. Elle l'obsède. Son amour pour elle le mine. Il se vide sans elle:

 

"Il s'en veut de n'avoir pas assez de fierté pour mettre un terme à cette aliénation, pour cesser de l'attendre, définitivement."

 

Pourtant, curieusement, dans le même temps, cet amour l'aiguillonne, décuple ses forces créatrices.

 

Tout cela ne peut que mal finir. Et cela finit mal.

 

Dans ce roman à deux voix, celle du récit anonyme et celle, en contrepoint, de Jeanne, que seule une femme du même âge qu'elle pouvait incarner, avec ses mots, avec sa sensibilité, Nathalie Chaix nous raconte une histoire tragique dont l'issue est connue d'avance. Aussi l'intérêt de ce roman ne se trouve-t-il pas dans l'histoire elle-même mais dans la façon aiguisée, très économe de mots, avec laquelle l'auteur décrit les êtres et les choses.

 

Ainsi un autre nu de Nicolas, que celui du titre, parmi bien d'autres nus qui représentent Jeanne, s'intitule-t-il Nu couché bleu. Pour qui connaît l'oeuvre, ce tableau est résumé avec concision et justesse par Nathalie Chaix en ces termes:

 

"Cuisses ouvertes. Bras fermés.

Ce qui se donne et ce qui se refuse."

 

Si René Char disparaît très vite de l'histoire, l'auteur adopte un ton poétique à de nombreuses reprises, que le poète provençal n'aurait pas désapprouvé. Car Nathalie Chaix assemble les mots comme les notes d'une musique évocatrice pour rendre compte de cette tragédie.

 

La fin elle-même est un long poème, qui se passe de ponctuation, et de commentaires, et qui se termine par ces vers libres, comme les propos de l'auteur tout au long du livre, pour décrire le plongeon du 16 mars 1955:

 

"Son du corps qui percute l'asphalte

arrêt de la respiration

fin du souffle

murmure du sang qui se disperse - luisant - sur la pierre grise

froide."   

 

Francis Richard

 

Grand nu orange, Nathalie Chaix, 216 pages, Bernard Campiche Editeur

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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 22:30

Reflets-dans-un-oeil-d-homme-Huston.jpgLe blog de Barbara Polla est une mine de réflexions pour un homme qui s'intéresse à celles qui, comme elle, sont tout à fait femmes. C'est ainsi qu'il y a tout juste deux mois je prenais connaissance sur son blog du dernier livre de Nancy Huston, intitulé Reflets dans un oeil d'homme ici.

 

Etant un homme curieux de nature, je me promettais de lire "prochainement" ce livre qui m'avait semblé de prime abord réservé à un public de femmes, voire de féministes. Car, sans les écouter, j'avais entendu parler des polémiques qui avaient entouré sa parution, et m'avaient dissuadé, à tort, de m'y plonger.

 

Quels sont donc ces reflets dans un oeil d'homme qui donnent leur titre au livre de Nancy Huston?

 

Les femmes occidentales d'aujourd'hui, que ce soit de bon ou de mauvais gré.

 

En lisant ce livre hier soir dans le TGV de Paris à Lausanne, je jetais des coups d'oeil à ma voisine assise à mon côté. Et je me demandais naïvement si elle aimait que je la regarde ou si elle réprouvait qu'un homme de deux fois son âge ait le toupet de la trouver jeune et belle, désirable, ou si elle se regardait en train d'être regardée.

 

En tout cas, cette compagne de voyage, qui lisait des numéros de la Revue médicale suisse, heureusement, ne me regardait pas, bien que je fusse comme rassuré qu'elle puisse être médecin, au regard neutre de praticienne en quelque sorte. Intriguée, en fait, elle regardait subrepticement les pages que je lisais et les notes que je prenais dans mon cahier à spirale.

 

Barbara Polla, Nancy Huston et l'auteur de ces lignes sont nés au début des années 1950 et ont traversé au cours de leur vie une époque aux forts bouversements des mentalités. Parmi ces bouleversements, il y a celui, majeur, né de la séparation radicale opérée par l'espèce humaine entre sexualité et reproduction:

 

"S'étant battues pour se libérer du poids des maternités répétées et obligatoires, les femmes préfèrent oublier tout lien possible entre séduction et reproduction, entre coquetterie et grossesse, entre érotisme et maternité.

Or, beaucoup plus qu'on ne le pense, cela nous coûte cher."

 

Le nous dans cette phrase veut dire nous, les femmes. Non seulement il n'y a plus de lien possible entre séduction et reproduction, mais "la séduction a très largement évincé la reproduction".

 

Pourquoi les femmes le payent-elles cher? Parce que les bouleversements des mentalités n'ont pas pour autant effacer les différences biologiques; parce que l'égalité des sexes n'est pas leur identité; parce que "tous les comportements communément décrits comme masculins ou féminins" ne résultent pas "exclusivement de l'éducation":

 

"Je suis convaincue que [...] les hommes ont une prédisposition innée à désirer les femmes par le regard, et que les femmes se sont toujours complu dans ce regard parce qu'il préparait leur fécondation."

 

Les hommes sont ainsi et c'est aux dépens des femmes:

 

"Y a-t-il moyen de tenir compte de ces deux faits en même temps, lucidement?"

 

Les femmes et les hommes n'ont en effet pas les mêmes désirs:

 

"De façon générale, le désir féminin est nettement moins tributaire du regard que le désir masculin - comment expliquer, sinon, que tant de sublimes créatures se baladent au bras de vieux bedonnants?"

 

Nancy Huston cite Doris Lessing:

 

"[Les hommes] ont une érection quand ils se trouvent avec une femme qui leur est indifférente, alors que nous n'avons d'orgasme que si nous sommes amoureuses."

 

Les femmes et les hommes sont peut-être égaux, mais pas identiques:

 

"Pouvoir violer et pouvoir être violée ce n'est pas la même chose; pouvoir engrosser et pouvoir être engrossée non plus. Le monde entier sait cela... sauf certains idéologues à la mode dans l'Occident contemporain."

 

C'est ainsi que:

 

"L'homme n'a besoin que de trois secondes pour féconder une femme; s'ensuivent pour celle-ci neuf mois de grossesse et [...] de longues années d'effort pour apprendre à son petit à manger, à marcher, à parler, à se débrouiller dans le grand monde..."

 

A contrario:

 

"Le refus d'engendrer, sous forme de contraception et a fortiori sous forme d'avortement, engage différemment la femme que l'homme."

 

La photographie, le cinéma ont changé le regard de l'homme sur les femmes et le regard de celles-ci sur elles-mêmes. Du coup le dédoublement des femmes entre leur moi et leur image s'en est trouvé dédoublé encore, du fait que leur regard ne passait plus seulement par les yeux des hommes, mais par l'objectif de la caméra:

 

"L'obsession contemporaine des femmes concernant leur apparence n'est plus essentiellement liée à la séduction des hommes [...]. Elle est devenue anxieuse et anxiogène."

 

C'est pourquoi:

 

"Plus elles gagnent d'argent, plus elles en dépensent pour leur beauté."

 

Les femmes s'échinent "du matin au soir à être belles et égales"...

 

Nancy Huston se demande si nous ne sommes pas "en train de nous diriger effectivement, à travers la dénégation de la différence des sexes, la commercialisation éhontée de la séduction, la banalisation absolue de la pornographie et le refus du mystère, vers la mort du désir".

 

Alors, dans l'idéologie unisexe, dans la théorie du genre, les hommes et les femmes ne sont "pas des animaux du tout, mais des entités purement culturelles". Il est symptomatique que:

 

"Dans la peinture, la sculpture et la photographie contemporaines, dans les défilés de mode, les magazines, sur Internet: zéro suggestion que la beauté d'une femme puisse être parfois liée à sa fécondité."

 

Nancy fait simplement remarquer que, ce faisant:

 

"On a éliminé de l'imagerie de l'Occident moderne l'unique singularité irréductible de la femme par rapport à l'homme."

 

Nancy Huston pense que, même si les différences biologiques demeurent, il est possible d'atténuer certaines des différences entre les sexes en mettant "les hommes à l'école des femmes et pas seulement l'inverse".

 

Dans cet esprit, en guise de conclusion, elle écrit ceci, que cite d'ailleurs Barbara Polla dans son article:

 

"Si nous autres femmes [...] cessons d'opprimer et de brimer nos petits garçons, si nous n'obligeons pas tout le temps les hommes à être forts, si nous ne jouons pas sur tous les tableaux..., les rapports sexuels peuvent se modifier en profondeur. Il y a tout à parier que, plus il y aura de mères sexy et séduisantes, moins il y aura de filles violées et prostituées. Et que, plus les pères participeront aux soins des enfants en bas âge, moins il y aura de machisme."

 

Francis Richard

 

Reflets dans un oeil d'homme, Nancy Huston, 318 pages, Actes Sud

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 12:00

Fragments homme ordinaire DebluëQu'est-ce qu'un homme ordinaire? La question se pose à la lecture de ce roman dont le titre aurait plu à Roland Barthes.

 

Une fois le livre refermé la réponse ne fuse pas vraiment, parce que le personnage n'est ni quelconque, ni d'un modèle courant.

 

Car l'homme ordinaire de François Debluë est quelqu'un de sa génération, la mienne. Et pour ceux de cette génération il y a matière à réveiller quelques souvenirs d'un monde disparu.

  

La vie du personnage ne se déroule pas en continu, ni sous la forme d'instantanés. Ce sont des fragments qui, mis bout à bout, en dessine la trame. Et chacun de ces fragments est le portrait du personnage en quelque chose. 

 

Il y a ainsi soixante-neuf fragments au total. Cela va de l'homme ordinaire "en nouveau-né" jusqu'à l'homme ordinaire "en mort et enterré", en passant par son portrait en "enfant de choeur", "en collectionneur", "en mari raté" ou "en timide".

  

Même si l'histoire de cet homme ordinaire est écrite à la troisième personne, le lecteur ne peut qu'avoir le sentiment qu'il s'agit là d'un procédé permettant à l'auteur de tenir à distance quelqu'un qui lui ressemble.

 

L'intérêt est moins dans l'histoire de cet homme, puisqu'après tout il est convenu dès le titre qu'il s'agit d'un homme ordinaire, mais dans la façon dont son créateur, d'une grande modestie, la raconte.

 

Comme le livre est écrit à la troisième personne, il est difficile de parler d'auto-dérision. Alors doit-on parler de dérision? N'y a-t-il pas d'ailleurs son portrait "en homme ridicule"? Seulement le mot de dérision pourrait être mal interprété, parce que l'auteur aime bien ce personnage qu'il malmène. Alors, parlons d'humour.

 

Comme tout le monde il a des ennuis:

"Il collectionne les ennuis, et cela suffit à ses loisirs."

 

Que faire de sa vie? Dans le temps on lui avait dit que l'agriculture manquait de bras, mais:

"Il y a longtemps que l'agriculture n'a plus besoin de bras et lui ne sait trop que faire des siens."

 

Ne rien faire? Il est admirateur d'Oblomov avec qui il partage "l'amour de la robe de chambre":

"La paresse, la grâce d'un répit, il lui arrive d'y goûter, quand il se supporte lui-même. Mais cela reste rare."

 

Il n'est pas toujours en accord avec les lieux communs:

"Il n'y a que le premier pas qui coûte. On le lui avait déjà dit, au jour de son mariage, et il avait été payé pour savoir à quel point c'était inexact."

 

Il écrit des poèmes. Dans son portrait "en poète officiel":

"Sa surprise est grande de voir un de ses poèmes cité en tête d'un faire-part de décès, en lieu et place de l'habituel verset biblique."

 

Les insomniaques, qui ont du mal à se bouger au petit matin, a fortiori s'ils sont des ordinaires, seront rassurés:

"Mieux vaut donc se lever, affronter les peines du jour. Si tout va bien, elles n'égaleront pas les tourments de la nuit. Avec plus de chance encore, il se pourrait même qu'il éprouve certains des plaisirs de vivre parfois accordés à l'homme ordinaire." 

 

Au-delà de l'humour, il peut se satisfaire de peu de choses, qui représentent beaucoup:

"Le beau regard d'une femme, le sourire d'un enfant auront suffi à justifier une vie d'émeutes et d'imprévus."

 

Cet homme dont la vie n'aura été que "déconfitures, démêlés, petites batailles et grandes défaites", aura au moins été un pédagogue:

"Il aimait donner à aimer ce qu'il aimait, passer le relais, découvrir des terres inconnues, de nouveaux continents. Ce qu'il aimait, c'étaient les questions plus que les réponses."

 

Et l'auteur est un poète qui aime les mots et qui utilise, en clignant de l'oeil à l'attention du lecteur, des tournures de grands classiques, qui sont autant de mots de passe complices pour les initiés de sa génération et qui seront un ravissement littéraire pour tous les autres.

 

Comme ce livre est dédié "Aux ordinaires ordinaires", le lecteur lambda ne doit pas hésiter à s'y plonger, pour son plus grand bonheur.

 

Francis Richard

 

Fragments d'un homme ordinaire, François Debluë, 152 pages, L'Age d'Homme  

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 05:00

Prince d'orchestre ArditiLa citation de Francisco Tamayo mise en exergue du dernier livre de Metin Arditi résume bien le propos de l'auteur:

 

"La vida es polvo y el destino viento" (La vie est poussière et le destin vent)

 

Nous sommes peu de choses sur cette Terre et nous ne maîtrisons pas vraiment notre existence.

 

Alexis Kandilis est un chef d'orchestre de renommée internationale. Il est même le plus grand parmi les vivants.

 

A l'exception peut-être de son rival Akrashoff qui dirige plus en puissance, mais moins en transparence que lui.

 

Au moment où commence l'histoire, en avril 1997,  Alexis a les plus grandes chances d'être retenu par la maison d'éditions musicales World Music Corporation pour enregistrer avec les Berliner Philharmoniker le B16, comme il l'appelle:

 

"Les neuf symphonies de Beethoven. Plus ses cinq concertos pour piano. Plus le concerto pour violon. Plus le triple concerto pour violon, violoncelle et piano. Seize pièces."

 

Alexis est devenu chef d'orchestre, poussé par sa mère, Clio. Il aurait préféré être compositeur. Mais Clio ne souhaitait pas qu'il ait une vie misérable, le lot des compositeurs de musique. Elle voulait pouvoir être fière de lui, de sa réussite.

 

Une biographie de lui doit prochainement paraître, sous la plume de Donald, illustrée de nombreuses photos, dont celles que Giulia prend de lui, sous la supervision de son agent Ted, assisté par Sonia.

 

Cette proche consécration littéraire nourrit encore davantage son ego qui n'est pas mince et qui souffrirait que soient évoqués par son biographe deux épisodes de son enfance, blessures intimes, qui le hantent et l'affaiblissent.

 

Il y a cet accident qui s'est produit sur l'île grecque de Spetses, dont le souvenir douloureux est ravivé lorsqu'il écoute les Kindertotenlieder de Mahler; il y a ce qui s'est passé à l'institut Alderson, en Suisse, où il a été placé à l'âge de 11 ans, dont son ami Lenny a été le témoin et qui pourrait ternir son image.

 

Cette réussite sans faille va pourtant être remise en cause à la suite d'un incident qui va déclencher une série d'événements qui vont bouleverser sa vie. Lors d'une répétition à Paris de la Symphonie fantastique il humilie devant tout l'orchestre un percussionniste qui, après quatre essais, n'est pas parvenu à placer sa frappe au bon moment.

 

Déchu de son piédestal, il fait la rencontre, à l'hôtel Beau-Rivage de Genève, d'un admirateur, Menahem Keller. Celui-ci l'emmène un jour au casino de Divonne. Pour Menahem, il ne s'agit surtout pas de jouer mais d'observer la bille de la roulette:

 

"Cette bille qui feint d'aller sur le 8, le caresse, tressaute, frôle le 24, s'arrête sur le 16, et pour finir choisit le 7. On l'attend ici, elle va là, puis ailleurs... Qu'est-ce qu'elle fait? Elle joue à cache-cache avec nous! La roulette, c'est la vie."

 

Alexis ne va pas s'en tenir aux réflexions philosophiques que lui conseille de faire son nouvel ami, éprouvé par l'attentat qui a laissé son fils dans un état végétatif et qui a conduit sa femme au suicide. Il va jouer et tout perdre, comme si la descente aux enfers, une fois amorcée, ne pouvait plus être stoppée. Le dénouement, annoncé dans le prologue, ne sera pas évité.

 

Alexis est monté très haut. Petit, il se voulait prince. En quelque sorte il l'a été, prince d'orchestre, comme le titre qui était prévu pour son hagiographie. Plus dure est donc sa chute. Dans son cas la musique n'adoucit pas les moeurs. Même si, par moments, l'espoir renaît de sa possible rédemption grâce à elle.

 

Le lecteur sait dès le début quelle sera, le 15 août 1998, la fin inéluctable de cette histoire. Metin Arditi le tient pourtant en haleine jusqu'au bout et ne le laisse pas, malgré tout, sur une note pessimiste. Comme la vie, il réserve à la fin quelques petites bonnes surprises, qui compensent un peu le terrible déterminisme du récit.

 

Francis Richard

 

Prince d'orchestre, Metin Arditi, 380 pages, Actes Sud

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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 23:15

Bouchard-Effet PopescuLouise Anne Bouchard - sans trait d'union entre Louise et Anne, elle y tient, et pourquoi lui déplaire? - se livre dans ce récit. C'est l'effet Popescu.

 

Depuis des années elle suit sans qu'il le sache l'écrivain Daniel Marius Popescu, dont elle admire l'immense talent.

 

Mais ce n'est pas seulement l'écrivain qu'elle aime, c'est également l'homme, dont on dit - là on se veut péjoratif - qu'il est excessif, ce qui ne la dérange pas le moins du monde:

 

"Abonnée aux excès depuis ma plus tendre enfance, la modération m'exaspère."

 

Combien de fois l'a-t-elle rencontré? Deux fois en fait. Plusieurs fois autrement.

 

Le nom de Popescu lui a d'abord été jeté avec mépris à la figure, dans un train, par une dame qui avait écrit à son éditeur à elle pour dire que son deuxième roman, La Fureur, ne valait rien. Elle avait noté ce nom de Popescu en 2001 "dans un carnet à couverture fleurie", puis l'avait coincé entre deux photos de belles femmes dévêtues, sous la douche, Dita Von Teese et Sadie Frost.

 

Dix ans plus tard elle lance le projet d'un ouvrage collectif où elle réunit des écrivains et des chroniqueurs qu'elle aime. Il en fait partie. Elle le rencontre après sa journée de travail de chauffeur de bus à Lausanne, rue de la Borde, au dépôt, un jeudi soir de décembre.

 

Il l'invite à dîner chez lui. Elle mange, lui pas. Il parle de sa chronologie roumaine, douloureuse. Il l'oblige à revisiter la sienne, québecoise. C'est l'effet Popescu. Elle est maigre alors. Elle travaille dans un bistrot. Elle ne va jamais chez le coiffeur. Elle n'emprunte pas d'argent, mais des livres - elle lit Calaferte, Kerouac, London, des grands noms américains, Oscar Wilde, Nietzsche:

 

"J'étais dans les bonnes grâces des uns mais souvent dans le lit des autres, parce que mon appartement était vraiment mal chauffé."

 

La chronologie douloureuse s'interrompt le jour où l'adolescente rebelle qu'elle a été comprend qu'elle est mal partie. Elle saisit une opportunité à Paris. Elle dormira désormais un peu plus, à défaut de se promettre une bonne conduite pour le reste de ses jours. Ce soir-là elle en veut donc à Daniel Marius Popescu:

 

"De m'avoir fait revisiter, à mon insu, les hivers durs de Montréal, ses rues tavelées de sel, ces trottoirs sur lesquels je suis allée, seule ou accompagnée, heureuse ou désespérée."

 

Elle revient de ce sentiment parce qu'il raconte qu'il a voulu faire visiter à un compatriote les quartiers chauds de Lausanne et elle le surprend en lui disant qu'il aurait suffi de lui téléphoner pour qu'elle fasse cette visite guidée, à Lausanne, Genève, Zurich, Bâle, ou même à Amsterdam ou Hambourg.

 

Finalement il lui plaît. Il se croit irrésistible et il l'est vraiment. Et le lendemain elle passe sa journée à lire les deux cents pages des Couleurs de l'hirondelle, sans interruption ou presque.

 

Un autre projet est le prétexte d'une deuxième rencontre. Elle apprend cette fois qu'ils iront ensemble en Roumanie et elle lui propose le voyage à Montréal après. Il lui parle d'Agota Kristof. Ce nom claque et lui fait souvenir de sa soeur avec qui elle est brouillée et qui lui avait recommandé, elle qui ne lisait pas ou peu, Le Grand Cahier. Qui se termine avec:

 

"Oui, il y a un moyen de traverser la frontière: c'est de faire passer quelqu'un devant soi."

 

Louise Anne doit bien arrêter d'écrire cet "amour à la lettre" (selon l'expression en exergue de Cécile Coulon) pour Daniel Marius Popescu, car "il y a toujours une frontière quelque part". Elle conclut:

 

"Neuf mille mots, dix ans d'impatience.

Je t'embrasse."

 

Louise Anne Bouchard est bien un écrivain et...une femme.

 

Francis Richard

 

L'effet Popescu, Louise Anne Bouchard, 64 pages, BSN Press, Collection fictio

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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