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16 janvier 2020 4 16 /01 /janvier /2020 23:30
La disparition des arcs-en-ciel, d'Antonio Albanese

Le titre complet du roman d'Antonio Albanese est La disparition des arcs-en-ciel dans les rivières du Montana. Les arcs-en-ciel dont il s'agit sont en réalité des poissons, une espèce de truites qui auraient disparu dans les seules rivières du Montana, et pas dans les États voisins...

 

Ernesto Pirroni, héros de cette histoire truffée d'anglicismes savoureux, est journaliste, devenu indépendant parce qu'il ne veut plus contribuer à la désinformation du monde. Il enquête sur la disparition des truites arc-en-ciel, parce que son ancien rédacteur en chef lui a proposé ce sujet.

 

Cette enquête que mène Ernesto, même s'il ne perd pas de vue quel en est l'objet, est le prétexte pour l'auteur de revisiter les États-Unis d'aujourd'hui en essayant, comme Ernesto, de ne pas juger mais de rendre compte, ce qu'il ne fait pas toujours mais qui correspond à son naturel sceptique.

 

D'Helena à Bozeman, via Missoula et Great Falls, Ernesto fait des rencontres instructives: une dernière hippie, un Indien blackfeet, un biologiste, des écrivains, une MILF, un taxidermiste... mais elles ne le font guère avancer sur pourquoi et comment les arcs-en-ciel ont disparu des rivières.

 

Cette enquête arc-en-ciel - l'expression est employée dans plusieurs sens - devient quête sur l'Amérique rurale, sur nature et élevage, sur l'humanité en général, dont il est tentant de ne retenir que des stéréotypes, sur lui-même en particulier qui finira par mettre en doute son propre scepticisme.

 

Ernesto aura eu ainsi l'occasion de méditer sur les paroles suivantes dites au cours de son périple par deux des personnages rencontrés:

 

Ce n'est pas au succès, mais à la difficulté du combat qu'il s'est choisi qu'on peut juger de la valeur d'un homme.

 

Pour savoir où l'on va, il faut d'abord savoir d'où l'on vient.

 

Francis Richard

 

La disparition des arcs-en-ciel, Antonio Albanese, 320 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents à L'Âge d'Homme:

 

La chute de l'homme (2009)

Le roman de Don Juan (2012)

Est-ce entre le majeur et l'index dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre? (2013)

 

Livres précédents chez BSN Press:

 

Une brute au grand coeur (2014) (sous le pseudonyme de Matteo di Genaro)

Voir Venise et vomir (2016)

1 rue de Rivoli (2019)

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12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 20:15
Civilizations, de Laurent Binet

Avec Civilizations, Laurent Binet réécrit l'histoire du XVIe siècle, c'est-à-dire qu'il écrit ce qu'on appelle une belle uchronie. Au lieu que l'Europe découvre le Nouveau Monde, c'est celui-ci qui découvre l'Europe, qui devient donc pour lui le Nouveau Monde.

 

Dans la première partie, qui en est le prologue, l'auteur fait remonter l'inversion de ce mouvement migratoire aux colons nordiques du Groenland. Quitte à réécrire l'histoire de cette grosse île découverte par Erik le Rouge, il le fait d'ailleurs jusqu'au bout:

 

En vérité, la terre n'était pas verte mais blanche, la plus grande partie de l'année...

 

Ce sont des descendants de ces Groenlandais qui mettent cap vers le sud, jusqu'à la contrée où surgira le royaume des Incas, aux ancêtres desquels ils apportent le fer et les bêtes de trait tandis que d'eux ils reçoivent orfèvreries et apprennent la culture du maïs.

 

Dans la deuxième partie, l'auteur livre au lecteur des fragments du journal de Christophe Colomb qui ne retournera pas en Espagne après avoir traversé la mer Océane, mourra à Cuba, mais aura appris à une toute jeune princesse cubaine la langue castillane...

 

Dans la troisième partie, les conquérants viennent du Ponant avec à leur tête l'Inca Atahualpa et sa femme, la jeune princesse instruite par Christophe Colomb. Ces originaires de Quito découvrent des Levantins en proie aux guerres, notamment religieuses.

 

A raison, l'auteur n'est pas tendre avec ces Levantins qui se disputent l'enseignement de leur dieu cloué, qu'il passe au crible d'une critique toute voltairienne. Mais ses conquérants ne sont pas davantage civilisés qu'eux et, une fois victorieux, imposent leur dieu Soleil.

 

Les Quiténiens l'imposent toutefois de manière plus subtile que les chrétiens, car ils se montrent à la fois très tolérants et les plus forts... Si leur empire ne dure qu'un temps, comme tous les empires, il connaît une prospérité utopique et improbable qui ravit l'auteur.

 

Car il n'y a pas d'impôts mais des tributs en nature (il y a toutefois de nombreux exemptés...) qui, s'ils ne sont pas utilisés, deviennent des réserves collectives; pas de propriétés mais des attributions en fonction des besoins; pas de misère mais de la redistribution...

 

Comme c'est utopique, cela ne peut évidemment pas durer. A des prédations originelles succèdent d'autres prédations venues d'ailleurs, si bien que la lettre z qui se trouve dans le titre pluriel de ce roman uchronique ne manque finalement pas d'une certaine ironie.

 

Francis Richard

 

Civilizations, Laurent Binet, 384 pages, Grasset

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8 janvier 2020 3 08 /01 /janvier /2020 22:45
Trois réputations, de Jérémie Gindre

Les trois personnages imaginés par Jérémie Gindre dans Trois réputations n'en ont pas vraiment une bonne: il faut dire qu'aucun d'entre eux ne fait montre d'une grande sociabilité. C'est là seulement l'un des points qu'ils ont en commun.

 

Si les lieux où ils ont finalement vécu sont éloignés les uns des autres - une cabane en altitude dans les Alpes, une petite île dans la mer des Caraïbes, une cabane dans le désert de Mojave -, ces lieux sont tous trois situés à l'écart du monde.

 

Les circonstances ne leur ont pas été favorables: la vallée natale de Jeannie est transformée en lac de retenue, Epke se fait rejeter par sa fiancée la veille de son mariage, Bill doit quitter son emploi dans les chemins de fer pour raison de santé.

 

Jeannie, Epke et Bill, naturellement enclins à la solitude, subissent une atteinte physique qui donne une ultime inflexion à leur existence: Jeannie est littéralement foudroyée, Epke est diagnostiqué tuberculeux, la tête de Bill est transpercée.

 

Jeannie, Epke et Bill apparaissent comme des personnages ordinaires qui sortent de l'ordinaire, malgré qu'ils en aient. Ce que chacun, à sa façon, accomplit en effet n'est rien moins que banal et le titre de chacun des récits le résume très bien...

 

Jérémie Gindre, par narrateur interposé, n'est complaisant avec aucun d'entre eux, mais on sent bien que, même lorsqu'il souligne ce qui leur vaut mauvaise réputation, il éprouve une certaine tendresse pour leur vie et leur mort situés en marge.

 

Francis Richard

 

Trois réputations, Jérémie Gindre, 128 pages, Zoé

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4 janvier 2020 6 04 /01 /janvier /2020 20:00
Récits d'Helvétie, de Rafik Ben Salah

Ces Récits d'Helvétie sont au nombre de dix. Ils ont été écrits - un seul n'est pas daté - entre 2012 et 2018. Ils montrent la Suisse depuis le point de vue de quelqu'un qui l'aime vraiment, c'est-à-dire avec ses qualités et avec ses défauts.

 

L'auteur, Rafik Ben Salah, l'a d'abord rêvée quand il avait onze ou douze ans avant de s'y rendre quand il en a vingt. Et, bien sûr, il y a une sérieuse différence entre rêve et réalité. Les observations qu'il fait alors n'en ont que plus de relief.

 

Ces observations permettent de se faire une idée des singularités de ce pays pour qui n'y a pas toujours vécu. Son Président, par exemple, est un homme ordinaire et il n'y est pas convenable pour un jeune écrivain de vouloir devenir célèbre:

 

Si les gens connus font tout pour passer inaperçus, pourquoi des inconnus voudraient-ils passer aperçus?

 

L'auteur souligne, à travers plusieurs de ses récits, les différences culturelles entre la Tunisie et la Suisse, qui conduisent à des malentendus pour ceux ou celles qui n'y sont que de passage et n'en connaissent pas les codes de bon usage.

 

D'autres récits, dont on ne sait s'ils sont oeuvres autobiographiques ou non, sont clairement inspirés de la réalité, mais prennent des allures de contes dont la chute s'avère remontante parce qu'elle en tire une morale on ne peut plus lumineuse...

 

L'un d'entre eux, savoureux, est un conte de Naouèle qui se passe à Louzâne. Il raconte comment, après la mort du père qui ne voulait plus voir son fils parce qu'il avait épousé une chrétienne, une mère l'y retrouve tout à fait incidemment...

 

Tous ces récits ne sont guère aussi réjouissants, mais la vie ne l'est de loin pas toujours. L'un d'entre eux illustre ainsi combien parfois des réputations peuvent être usurpées et un autre combien des préjugés peuvent parfois être tenaces...

 

Aussi l'Helvétie apparaît-elle dans ce recueil de textes sous un jour contrasté, tant il est vrai que la perfection n'est pas de ce monde. Elle ne l'est pas davantage dans ce petit pays que dans d'autres qui se voudraient parangons pour tous les autres...

 

Francis Richard

 

Récits d'Helvétie, Rafik Ben Salah, 152 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent:

Le harem en péril, Poche suisse (2015)

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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 19:15
Neiges intérieures, d'Anne-Sophie Subilia

Ce qui nous relie tous les quatre, c'est l'architecture et le paysagisme.

Ces 40 jours doivent nous servir. On s'inspire pour plus tard. Ce sera d'autant plus vrai si on nous confie le mandat de la nouvelle cité alpine.

 

Nous, ce sont deux hommes, N. et S., et deux femmes, C. et la narratrice. Tous quatre embarquent sur l'Artémis, un seize mètres d'aluminium, douze tonnes, taillé pour les mers de glace: pour capitaine, on a choisi Z sans le connaître, qui a choisi T. en le connaissant.

 

Le voilier, au nom bien choisi, les mènera à bon port, après avoir caboté longtemps au-delà du cercle polaire, dans la mer de Baffin, alors qu'une heure suffira pour faire le chemin inverse: les camarades et moi, on remontera dans un coucou rouge à hélices.

 

La narratrice remplit de notes quatre cahiers pendant ce périple, de mi-août à fin septembre. Et met en épigraphe, pour chacun des trois premiers, une citation qui est de circonstance: une de Paul-Émile Victor, une d'Hérodote et une de Victor Hugo.

 

Elle fait précéder le quatrième d'un proverbe, qui illustre peut-être le mieux ce qui se passe en elle, sur et autour du bateau où elle a embarqué avec ses camarades: l'intérieur de ta maison t'appartient, mais l'extérieur appartient au passant qui la regarde.

 

Ces notes soulignent ainsi par exemple le contraste entre l'exiguïté d'un voilier pour six personnes, qui vivent dans une promiscuité qui les mettent à l'épreuve, et l'immensité de l'espace qui l'entoure, où le blanc de la mer domine d'une escale l'autre.

 

Ces notes montrent que la vie en collectivité dans des conditions d'hygiène et de nourriture limites, de froid et d'humidité, donc rien moins que confortables, ne favorise guère les relations sereines, mais plutôt les tensions, les arrière-pensées, les non-dits.

 

Ces notes révèlent la complexité de toute âme humaine puisque, par exemple, la narratrice voit en C. à la fois une rivale quand elle la trouve séduisante et une soeur humaine dans cet univers clos qui est majoritairement masculin quand celle-ci est malmenée.

 

Les Neiges intérieures, enfin, semblent faire allusion aussi bien aux carences affectives de la narratrice, dont elle est bien consciente, qu'à ces neiges qui forment un jour une fine visière blanchâtre bordée de gris mauve derrière des montagnes brunes...

 

Francis Richard

 

Neiges intérieures, Anne-Sophie Subilia, 160 pages, Zoé

 

Livres précédents:

 

Jours d'agrumes, L'Aire (2013)

Parti voir les bêtes, Zoé (2016)

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28 décembre 2019 6 28 /12 /décembre /2019 20:30
Prendre le signalement de l'univers, de Françoise Gardiol

Le titre de ce livre de pérégrinations en Iran, l'ancienne Perse, Prendre le signalement de l'univers, est tiré d'une formule lumineuse de Théophile Gautier, ce voyageur enthousiaste du XIXe siècle.

 

L'auteure, Françoise Gardiol, ethnologue, s'est rendue en 2016 dans ce pays diabolisé, en compagnie de Gérard, un ami complice en expérience professionnelle. C'était pour faciliter rencontres et démarches...

 

Elle est ainsi partie à la découverte de ce carrefour des événements de l'Histoire, comme était surnommée la Perse au XVIIe siècle, certes en compagnie de Gérard, mais sans guide:

 

Comment communiquer avec des interlocuteurs aux parlers inconnus, comment goûter une cuisine nouvelle, comment se déplacer en bus locaux, comment repérer son chemin sur un territoire étranger, autant d'initiations passionnantes.

 

Ce sont des initiations passionnantes parce qu'elles permettent la rencontre de l'autre et l'échange. Françoise Gardiol suit en cela ce que disait Montaigne: Je voyage sans livre ni en paix ni en guerre.

 

Ce n'est qu'après le voyage effectué qu'elle lit sur le pays visité et s'inspire très modestement de ce qu'en disent les pages des philosophes, des historiens et des poètes d'hier et d'aujourd'hui.

 

Hormis au bord de la Caspienne, lors de ses rencontres elle est frappée par la douceur du parler de chacun dans un farsi [qu'elle] écoute comme une musique et par une attention bienveillante qui ouvre sur l'échange.

 

Dans un musée à Chiraz, elle est éblouie par une galerie impressionnante de quarante savants et penseurs, qui ont écrit des ouvrages érudits entre le IXe et le XVe siècle, dans la continuité de la science grecque:

 

Une totalité de savoirs, une plénitude de pensée, une ouverture d'esprit, une créativité intellectuelle, une curiosité scientifique, un talent d'innovation.

 

(Les sciences se sont développées effectivement bien plus tard en Occident et ont alors dépassé celles d'Orient, avant qu'elles ne soient peut-être à leur tour dépassées par elles...)

 

De même, autre exemple, est-elle impressionnée à Yadz par la vie souterraine en étages des habitations et par leurs tours carrées ou rectangulaires qui pointent vers le ciel: c'est, dit-elle, ébouriffant d'air et d'inventivité.

 

Ces particularités architecturales sont effectivement une adaptation climatique, car l'air frais y descend et l'air chaud en remonte à partir d'un petit bassin d'eau situé tout en dessous...

 

Dans ce livre, l'auteure raconte son périple dans l'Iran d'aujourd'hui, de Téhéran à la Caspienne, en passant par Chiraz, Persépolis, Yadz et alentour, Esfahân, Kashan. Mais elle ne voyage pas seulement dans l'espace mais aussi dans le temps: 

 

Quand mes yeux regardent un paysage, ils ne s'attachent pas à un instant photographique du présent.

 

Son intention est à la fois de fouiller l'humble tissu de la vie quotidienne et de plonger dans l'épaisseur de l'Histoire. Comme elle n'en reste pas au stade de l'intention, elle peut affirmer:

 

Les lieux visités, au contraire de cimetières, se révèlent des paysages composites de signes et de passions, vibrants de vie et ouverts sur le futur.

 

Et, comme l'accompagnent le respect pour l'humain, la dignité de l'autre, la tolérance du différent, elle ne peut que s'enrichir personnellement et les autres avec elle:

 

Le voyage c'est aller de soi à soi en passant par les autres, comme l'expriment les Touaregs.

 

Francis Richard

 

Prendre le signalement de l'univers, Françoise Gardiol, 304 pages, Éditions de l'Aire

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26 décembre 2019 4 26 /12 /décembre /2019 18:45
Survivante, de Julie Guinand

Comme la fin du monde n'a pas eu lieu en 2019, enfin pas encore, il reste 5 jours à passer, force est de constater que le journal que tient Julie Guinand pendant 162 jours, depuis la catastrophe, est oeuvre de fiction.

 

En tout cas, un beau jour, l'électricité est coupée, le téléphone fixe n'a plus de tonalité. Cela n'est guère rassurant quand on se trouve au milieu de nulle part, au bord du Doubs. Et le deuxième jour, cela commence à bien faire:

 

Ma bonne humeur résiste au mutisme de la machine à café, à celui de l'imprimante, de mon chargeur de téléphone. Elle cède lorsque j'ouvre le frigo: éponger le centimètre d'eau stagnante me met en rogne.

 

Tout ce qu'elle a l'habitude de faire sur Internet devient impossible. Elle résiste à la tentation d'y aller pendant un jour supplémentaire, mais allume son ordinateur au milieu de la nuit du troisième et clique sur le logo de Firefox:

 

Hum, nous ne parvenons pas à trouver ce site. Ça me fait pleurer.

 

Elle doit se rendre à l'évidence: c'est parti pour durer un moment. Et se rend également compte de toutes les inventions géniales qu'elle utilisait sans y penser, en les trouvant seulement jusque-là moyennement géniales.

 

Dès le début, elle tient un journal, ce qu'elle n'a pas fait depuis ses dix-sept ans. Au bout de trois semaines, elle sait qu'il y a un avant et un après qu'elle doit réorganiser sa vie, s'adapter (ce que l'être humain doit faire toujours):

 

Je peux/dois tirer un trait sur les soirées télé (en pleine saison finale de Jane The Virgin, ça fait vraiment ch...).

Je dois apprendre à me passer de douches chaudes, de lumière, de crème glacée, de musique (de musique!).

 

Dès lors le journal devient le récit, plein d'humour, de cette nouvelle vie, qui a ses bons et ses mauvais côtés: ainsi le vingt-huitième jour, en regardant le calendrier, elle fond en larmes parce qu'elle a trente ans ce jour-là.

 

Et puis, peu à peu, le lecteur apprend qu'elle n'est pas venue seule un an plus tôt et que la fin du monde lui serait supportable s'il était là. Elle se demande même si elle aurait eu lieu s'il avait été là, une rupture entraînant l'autre.

 

Elle pourrait rester là où elle est maintenant qu'elle s'est bien adaptée à son nouveau monde: elle n'a jamais autant lu, marché, travaillé ou écrit. C'est compter sans l'esprit d'aventure qui s'insinue en elle par petites bouffées:

 

Un seul espoir insensé me retient ici: celui que tu reviennes un jour.

 

Francis Richard

 

Survivante, Julie Guinand, 144 pages, éditions d'autre part

 

Livre précédent:

 

Dérives asiatiques (2016)

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19 décembre 2019 4 19 /12 /décembre /2019 18:00
Cristaux de songes, de Catherine Dubuis

Cristaux de songes est un recueil d'une cinquantaine de textes, de deux à trois pages, tout au plus. Ces textes parlent des joies et des peines, des jours et des nuits, dont la vie de personnes de tous âges est faite en ce monde.

 

L'emploi des mots cristaux et songes dans le titre est bien trouvé parce que la brièveté est exigeante. Il faut en très peu de lignes cristalliser une histoire en excitant son imagination, puis inviter le  lecteur à en combler les lacunes.

 

Ces histoires se caractérisent par le dévoilement d'une intimité, puisque dans chacune d'elles le lecteur accède aux pensées de celles ou de ceux qui en sont les acteurs. Leurs situations banales en deviennent singulières.

 

Dans ces pensées il y a souvent des choses que l'on ne peut, ou ne doit pas, dire, qui demeurent donc au fond de soi. Elles contribuent à l'apprentissage et au for intérieur, qui se font à la faveur d'échecs et de réussites.

 

Le côté obscur de ces textes, ce sont les amours enfuies et attentes déçues, les humiliations et frustrations, les peurs et occasions manquées, les vieillissement et deuil, les apparences trompeuses et promesses non tenues.

 

Leur côté lumineux, ce sont les plaisirs charnels (la tétée, le bain, la jouissance involontaire...), les désirs et soulagements, les parfums et beautés naturels, les réelles métamorphoses et les surréalités nées de l'esprit.

 

La conclusion de la première d'entre elles, Sommeil, prépare au microcosme libératoire de Catherine Dubuis, qui est le sien bien sûr, mais en lequel tous ceux et toutes celles qui écrivent se reconnaîtront, peu ou prou:

 

Qui sait? A force de les ignorer, ces histoires, surgies à la marge du sommeil et de la veille, se lasseront peut-être d'envahir mon esprit. Ou alors, un beau matin, oui, très beau, je trouverai l'énergie d'enfin les coucher, comme des femmes, dans le lit blanc d'une page blanche.

 

Francis Richard

 

Cristaux de songes, Catherine Dubuis, 128 pages, L'Aire

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14 décembre 2019 6 14 /12 /décembre /2019 23:30
Peu importe où nous sommes, d'Antoinette Rychner

Antoinette Rychner dédie Peu importe où nous sommes à ses fils:

 

Au vaillant Aloys,

à Benjamin, le dernier né.

 

L'histoire vraie de ce livre est la survenance, un jour de septembre 2018, de la leucémie de Burkitt qui frappe son aîné de cinq ans, alors que son frère n'est encore qu'un bébé de trois mois.

 

Le tutoiement que l'auteure emploie dans son récit s'adresse à son dernier né, pour que, sans doute, il sache un jour ce qui s'est passé et combien il aura compté pour elle dans ces moments difficiles.

 

Le plus difficile dans de telles circonstances est l'incertitude qui précède le diagnostic, puis l'organisation à mettre en place, enfin la nécessité de tenir le coup alors qu'il y a tant à faire.

 

Les solidarités naturelles ne leur font pas défaut à elle et au père: nombreuses sont les personnes qui vont les aider. Et, quand le père ne peut être là, elle trouve en elle le ressort pour tenir.

 

Car une routine finit par s'installer. Le père passe les nuits avec le grand frère à l'hôpital. Elle dort avec le dernier né dans la maison de famille qui se trouve à proximité. Ils ne font que se croiser:

 

Nous n'avons d'autre possibilité que de reléguer le relationnel, l'émotionnel ou nos prérogatives de couple à notre vie future.

 

La chimiothérapie doit durer six mois, c'est-à-dire au total six cures. Le temps passe. L'hôpital et les personnes qui s'y trouvent, personnel médical, patients, familles, lui deviennent familiers.

 

Aussi, quand la petite famille est autorisée à rentrer chez elle pour un premier congé d'un jour et demi, avant la troisième cure, se sent-elle incapable de s'occuper seule du petit malade.

 

Le même désarroi se manifeste lorsque le deuxième congé, d'une durée de plusieurs jours cette fois-ci, est autorisé pour préparer les fêtes de fin d'année à la maison. L'auteure alors s'alarme:

 

Je ne sais comment appréhender autant d'autonomie; j'ai peur de tout repenser; peur du changement tout simplement.

 

Quinze jours avant Noël, après la quatrième cure de chimiothérapie, son compagnon et elle doivent faire face à une nouvelle libération, de vingt jours consécutifs, autant dire un siècle...

 

Ils ne sont qu'à mi-parcours et elle n'en peut déjà plus. Ils ne sont d'ailleurs pas au bout de leurs peines, car les problèmes de santé sont imprévisibles et les font passer par des hauts et des bas:

 

Moralement, nous avons besoin de nous accrocher à une échéance même conditionnelle.

 

Ils sauront affronter les choses et le médecin reconnaîtra l'effort extrême que lui aura coûté leurs batailles, ce qui irriguera longtemps son auto-estime et sa confiance en ce que peut [sa] famille.

 

A l'issue du protocole, si la maladie n'est plus détectable, on parle de rémission. Après cinq ans sans récidive, de guérison, leur a-t-on dit au début de ce parcours de septembre 2018 à février 2019...

 

Francis Richard

 

Peu importe où nous sommes, Antoinette Rychner, 160 pages, éditions d'autre part

 

Livres précédents:

Le prix, Buchet-Chastel (2015)

Devenir pré, éditions d'autre part (2016)

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13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 18:00
Le Casting, de Philippe Lamon

Top Baby Kids Fashion organise un grand casting pour les bébés, âgés de zéro à trois ans: les dix les plus craquants gagneront avec leurs parents une semaine merveilleuse de shooting professionnel tous frais payés à Djerba.

 

En lisant cette annonce dans le magazine, auquel elle est abonnée, la belle Many, femme au foyer, se dit que ce serait une belle opportunité pour sa fille Zia et pour le couple qu'elle forme avec Sylvain.

 

Comme elle l'explique à celui-ci, qui a un job de dingue chez Prosper & Bloomberg (il finit souvent très tard), ce serait une façon pour lui de [s']investir un peu plus pour Zia et de rompre la routine de [leur] couple

 

Attention: ce ne sera pas un concours de beauté de mini-miss comme il en existe aux États-Unis, mais un rendez-vous tendresse, une expérience unique à vivre en famille, une fête de la vie qui commence.

 

Many et Sylvain ont rendez-vous au restaurant avec leurs amis Maude et Florent. Tout semble réussir aux premiers, y compris leur fille Zia, tandis que les seconds sont à la peine, y compris avec leur fille Chloé.

 

Les deux couples sont amis - Maude et Many sont amies d'adolescence - et néanmoins rivaux: ils n'ont pas le même train de vie social, pas la même manière d'éduquer leur fille, pas la même apparence physique.

 

Le Casting de Top Baby, auquel Many convainc Maude d'inscrire Chloé, ne va rien arranger à leur longue rivalité. Pour rompre la routine des couples, il n'y aura rien de tel et qui se sent délaissé regardera un peu ailleurs.

 

A l'occasion de ce concours révélateur, Philippe Lamon fait une satire de l'époque dans ses aspects les plus triviaux, où le paraître et le dévoilé ont plus d'importance que l'être et l'intime, comme sur les réseaux sociaux... 

 

Francis Richard

 

Le Casting, Philippe Lamon, 230 pages, éditions cousu mouche

 

Livres précédents:

Baba au rhum (2016)

Comment j'ai vengé ma ville (2013)

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7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 22:30
2148 Liberté, de Robin des Champs

Dans ce volume, qui commence à l'automne 2149, la situation de la planète a encore empiré avec la prolifération du virus H15N11. Les États, au dirigisme centralisé, sont incapables de l'enrayer et se révèlent impuissants à faire face à la phase de récession sanitaire, économique et sociale sans précédent qui en résulte.

 

Sur une population mondiale de 14,8 milliards d'individus, 4,6 milliards ont été atteints par la maladie et 1 milliard sont décédés. En raison de la hausse des températures, due à une catastrophe, une majorité de cette population vit dans des villes souterraines, tandis qu'une minorité de marginaux vivent dans des cavernes.

 

A la surprise des scientifiques, le virus mute et donne un sursis à l'humanité qui aurait dû disparaître en six mois au rythme où ont été enregistrés les décès qu'il a provoqués. Mais les humains  mutants, qui sont rapidement en train de récupérer leurs facultés, vont peut-être faire disparaître les humains non mutants...

 

Depuis l'IPN Law de 2118, loi d'interdiction de procréer naturellement, les enfants sont créés par des moyens techniques élaborés afin d'obtenir des individus les plus parfaits possibles. En conséquence les individus de sexe masculin sont devenus relativement rares, n'étant plus utiles que pour leurs gamètes mâles.

 

(Certains individus sont créés avec les deux sexes...)

 

La population mondiale est donc majoritairement de sexe féminin, servie par des robots qui effectuent des tâches de plus en plus complexes. Ce sont les apparatchiks qui, sans vergogne, sont évidemment les bénéficiaires de cette société, où il est tenu davantage compte de l'intérêt du groupe que de celui des individus.

 

Ce qui va encore modifier la situation, c'est qu'une sociétaire, Isabelle, et un marginal, Alain, tous deux atteints par le virus H15N11 enfreignent l'IPN Law, en procréant un enfant, qui sera inévitablement atteint par le virus. Non seulement ça, mais, insoucieux de l'intérêt général, ils fuient à bord d'un voilier.

 

Les fugitifs sont faits prisonniers par une vedette bleue sombre caractéristique du fameux groupement de surveillance des comportements civiques: le GS3C. L'enfant, une fille, naît en captivité. Ses parents la prénomment Liberté, alors que les autorités la baptisent H15N11 Alpha, comme un vulgaire produit.

 

Seulement le nouveau-né n'est pas un produit, et non plus un nouveau-né normal: les autorités ne soupçonnent pas les effets que le virus a eus sur son organisme, pendant la grossesse de sa maman. Sinon ils auraient pris plus de précautions avec cet être monstrueux, car c'est une entité biologique et informatique...

 

Robin des Champs tire toutes les conséquences de cette apparition sur la planète de ce petit être hors du commun. L'avènement de Liberté arrive à point nommé et bouleverse la donne. Le lecteur comprend alors pourquoi l'auteur a mis en épigraphe deux citations d'Ayn Rand et une autre de Margaret Thatcher.

 

Francis Richard

 

PS

L'auteur peut être contacté à l'adresse mail suivante: robindeschamps69@gmail.com

 

2148 Liberté, Robin des Champs, 298 pages, Robin des Champs

 

Volume précédent:

2148 (Requiem Écologie) (2017)

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6 décembre 2019 5 06 /12 /décembre /2019 21:15
Anamnèse, de Salvatore Minni

N'oublie jamais qui tu es... est un mantra qui revient à de nombreuses reprises dans Anamnèse où le lecteur a du mal à distinguer le vrai du faux, la réalité de la fiction.

 

Il faut dire que l'héroïne, une soi-disant Marie, ne le laisse pas en repos. C'est une psychanalyste, qui, forte et fragile, a du mal à trouver son équilibre mental dans l'existence...

 

On le serait à moins, vu les symptômes qui sont les siens: Des cauchemars récurrents, des hallucinations auditives. Ce n'était pas bon signe. Elle le savait mieux que personne.

 

Mais, comme on dit, ce sont toujours les cordonniers qui sont les plus mal chaussés. En l'occurrence, l'adage ne fait pas exception à cette règle qui est de portée universelle.

 

C'est bien souvent dans le passé qu'il faut chercher la cause d'un tel mal-être, mais à condition que le patient ne soit pas dans le déni ni dans le fantasme en l'évoquant.

 

Le mantra ci-dessus, sur l'identité, se loge dans l'esprit de Marie, mais celui-ci est aussi le siège d'une dualité que personnifie le dieu Shiva, dieu destructeur puis créateur.

 

Son père, Luc, lui a rapporté du Tibet, une statuette de ce dieu, dont le nom seul n'est déjà pas sans avoir une profonde influence sur elle au point de la hanter dans ses songes.

 

Un certain Paul, qui ne lui dit pourtant rien, prétend qu'amoureux d'elle il l'a connue sous le prénom de Vanissa, peut-être son double, et qu'elle l'a laissé endosser un crime...

 

Tout le monde est bien sûr imaginatif mais les psys ne le sont-ils pas davantage encore que les autres, ne serait ce qu'à force d'entendre tout ce que leur racontent leurs patients?

 

Si l'auteur ne donnait pas les clés des songes de Marie au cours de son récit et, surtout, à la fin, le lecteur de ce thriller serait complètement perdu et traumatisé à son tour.

 

Car le récit est jalonné de morts aussi bien rêvées que réelles, survenues dans des conditions propres à glacer le sang de n'importe quel lecteur, normalement constitué.

 

Peut-être que le point final lui aura permis de faire la part des choses, dont celle qui revient à la pathologie de la praticienne dans cette histoire, mais ce n'est pas une certitude...

 

Francis Richard

 

Anamnèse, Salvatore Minni, 288 pages, Slatkine & Cie

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5 décembre 2019 4 05 /12 /décembre /2019 19:00
Dynastie, de Vincent Kappeler

Vincent Kappeler écrirait des petits livres cocasses. Est-ce bien le qualificatif approprié? On peut en douter. Car Dynastie est un roman, ou pas, plus que cocasse.

 

Dynastie est l'histoire des vingt-six rejetons d'Archibald Zonzon, dont le patronyme est déjà tout un programme. Car faut-il rappeler les définitions de zonzon?

 

Un zonzon peut être aussi bien un bourdonnement qu'une prison (en argot) quand il est substantif. D'aucuns, confondant le mot avec zinzin, y voient un adjectif signifiant fou.

 

Quoi qu'il en soit, Archibald est né avec une anomalie improbable, une langue de taille adulte, qui ne s'appropria véritablement sa bouche que vers l'âge de 16 ans.

 

En regardant une émission de télévision, où il faut deviner des lettres qui apparaissent, s'étant trompé, ce jeune homme, au développement tardif, se trouve un destin:

 

Il aurait autant d'enfants qu'il avait eu du mal à prononcer chacune des lettres de l'alphabet.

 

Pour mener son projet à bien, il lui faut trouver une fille sans ambition et si possible en échec scolaire. Parmi ses camarades de classe, Claudine sort largement du lot.

 

Après deux chapitres d'introduction, les suivants donnent la parole à chacun des vingt-six enfants du couple qui sont tous de vrais Zonzon, sauf deux d'entre eux, les jumeaux.

 

Leurs destins sont similaires à celui de leur père, c'est-à-dire qu'il leur arrive à tous des aventures qui, fort heureusement, ne sont pas celles que connaît le commun des mortels.

 

Quand ils ne souffrent pas d'une anomalie, ils sont suffisamment inventifs pour se comporter comme s'ils en avaient une, ou pour se l'infliger, si d'autres ne les en affligent pas.

 

Les prénoms de chacun des enfants commencent dans l'ordre par une lettre de l'alphabet, de A à Z donc. Il y a, si l'on excepte les jumeaux, autant de filles que de garçons.

 

Alors, ce livre jubilatoire est-il un roman? Ne serait-ce pas plutôt un recueil de nouvelles, avec juste quelques liens entre elles, des liens de parenté, dans un registre burlesque?

 

En tout cas, lecteur sérieux s'abstenir. Car rien ne l'est dans ce roman, à commencer par le nombre d'enfants nés d'une seule femme et pour finir par ce qu'il advient de sa lignée.

 

Francis Richard

 

Dynastie, Vincent Kappeler, 128 pages, L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Loin à vol d'oiseau (2015)

Les jambes d'abord sont lourdes (2017)

Love stories (2018)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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