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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 08:50

Claude Allègre - La scienceRécemment j’ai assisté, en position de tiers, à une conversation au cours de laquelle un des deux participants demandait à l’autre s’il était « allègriste », à savoir, dans son esprit, s’il était climato-sceptique, comme si Claude Allègre avait le monopole du scepticisme en matière de climat et comme si la vigueur de ses positions en la matière justifiait l’emploi d’une étiquette dérivée de son patronyme pour désigner tous les dissidents du climat.


L’autre, comme si une mouche l’avait piqué, s’était aussitôt récrié. Il ne l’était pas, « allègriste », bien au contraire, Dieu l’en préservait. Je sentais que cette épithète avait pour lui le goût du soufre et qu’elle rimait un peu trop avec intégriste, ce qui, à ses yeux, était définitivement rédhibitoire. C’est à de telles réactions de défense apeurée que l’on mesure à quel point le terrorisme intellectuel de la pensée unique peut de nos jours s’exercer sur les esprits.


Bien que je partage le scepticisme de Claude Allègre vis-à-vis de la religion du réchauffement climatique anthropogénique, je n’en récuse pas moins sa posture laïque militante à l’égard de l’Eglise catholique qui serait l’empêcheuse de tourner en rond, c’est-à-dire qui empêcherait la science de se développer, alors que de grands savants, comme il le reconnaît implicitement d’ailleurs lui-même, ont été – j’ajoute, sont encore aujourd’hui – des  ecclésiastiques ou des catholiques tout court. En ce sens je ne suis donc pas un « allègriste » pur et dur.


Claude Allègre est indéniablement un scientifique. L’histoire dira s’il est un grand scientifique. Mais, à mes yeux, il place un peu trop la recherche scientifique au-dessus de tout, particulièrement au-dessus de la morale, tout en se gardant bien de dire  que la science peut tout résoudre pour autant – ce qui est une attitude digne et humble que je salue. Ceux, parmi les scientifiques, qui font la une des médias, me paraissent bien souvent d’un orgueil démesuré en comparaison de leurs réels apports scientifiques.


Ceci dit, dans son dernier livre, Claude Allègre se livre, à la demande de ses éditeurs, à de la prospective sur la science et ses applications, ce qui est hasardeux, il en convient, et auquel il s’est refusé dans un premier temps, pour finalement accepter :


« Ma conviction est que, si l’on admet comme postulat que la science change le monde, les scientifiques n’ont aucune raison de ne pas tenter de prédire eux aussi [les climatologues et les économistes le font bien] ce que sera son avenir au XXIe siècle. Plus que d’autres, nous avons le sens de l’incertitude, nous qui publions des chiffres toujours remis en question et qui sommes les premiers surpris mais ravis de découvertes que nous n’avions pas envisagées. »


En effet la science ne s’est pas développée dans la continuité, mais par des ruptures, ne s’est pas développée par la poursuite d’objectifs précis mais par des découvertes fortuites. Ce que Claude Allègre illustre en disant, avec son franc-parler coutumier :


« On n’aurait jamais découvert ni l’électricité, ni la radio, ni les moteurs de locomotive si on avait cherché à améliorer la bougie, le tam-tam ou la voiture à crottin ! »


Avant d’aborder l’objet même du livre, Claude Allègre retrace donc l’histoire des sciences jusqu’à l’aube du XXIe siècle. Il faut dire que le chemin parcouru, avec une accélération continuelle, donne le vertige. Il faut dire aussi que les novateurs apparaissent bien seuls et qu’ils sont souvent pendant longtemps incompris par la communauté scientifique de leur temps, engluée dans ses préjugés et ses préventions, voire dans son arrogance.


L’histoire des sciences est celle de remises en cause successives, d’élaborations de théories dont on n’est jamais sûr qu’elles ne seront pas contredites par les découvertes suivantes et remplacées par d’autres théories. Ce constat va de pair avec l’incertitude de l’avenir face à laquelle Claude Allègre recommande les deux seules attitudes raisonnables possibles : la prévention et l’adaptation.


A partir des résultats scientifiques actuels l’auteur fait état des pistes de recherches d’aujourd’hui. Il explique à quelles inventions ces pistes pourraient conduire si elles aboutissaient. Ses connaissances scientifiques pluridisciplinaires lui permettent d’aborder tous les domaines promis à de grands développements. Bien évidemment le problème de la morale se pose immanquablement quand on aborde certains de ces domaines. Il en va ainsi par exemple de ce que l’on appelle les OAM, les organismes atomiquement modifiés :


« On pourrait, atome par atome, modifier le vivant et intervenir dans le cerveau ».


Claude Allègre se défend d’être un scientiste à tous crins. Pour lui la recherche et la commercialisation ne doivent pas obéir aux mêmes règles, ce qui me semble bien candide :


« Je crois que dans ce secteur [celui des OAM], comme dans celui des biotechnologies, la société a besoin d’être vigilante, mais en distinguant, comme pour les OGM deux étapes : celle de la recherche, celle de la commercialisation, entre lesquelles il faut introduire une barrière légale.»


Claude Allègre n’est toutefois pas très à l’aise à propos de l’eugénisme qui sera « un sujet majeur pour le XXIe siècle et pas seulement un sujet philosophique » :


« Les progrès de la biologie rendront demain tout possible »


Il se pose tout de même la question de la liberté individuelle, qui n’est pas un mince problème. Son attitude prudente ne peut que recueillir l’assentiment du lecteur qui a un tant soit peu réfléchi. Il est d’autant plus surprenant dans ces conditions qu’il considère que :


« Le XXe siècle a été celui de la libération de la femme avec l’invention de la pilule contraceptive et l’autorisation de l’interruption volontaire de grossesse ».


Indépendamment de toute croyance religieuse, et même de toute morale, cette affirmation est pour le moins péremptoire, c’est-à-dire peu scientifique, même s’il est indubitable que cette invention malthusienne et cette légalisation mortifère ont bouleversé les mœurs contemporaines occidentales de manière profonde, et irréversible, du moins tant que les hommes et les femmes de ces pays riches ne se seront pas rendus compte qu’elles équivalent à un véritable suicide collectif.


Claude Allègre n’en est pas à une contradiction près puisqu’il se rend bien compte que la science devenue folle pourrait accoucher d’« un monde terrifiant » :


« Faut-il pour autant interdire le progrès ? Certes non. Ce serait céder à la peur aveugle. Mais, d’un autre côté, il n’y aura progrès que si l’homme en reste l’objectif. Le scientifique doit donc demeurer vigilant sur les conséquences de son travail ! « Science sans conscience… », disait déjà Rabelais


Rabelais ? Encore un représentant de cette Eglise catholique qu’Allègre décrie si volontiers … mais à laquelle il est difficile d’échapper totalement. D’autant plus qu’à la différence des autres églises chrétiennes Elle est moins attachée à la lettre qu’à l’esprit – l’Ecriture est ainsi interprétée par le Magistère et la Tradition – et que l’Infaillibilité dont Elle dit que son chef est doté ne s’exerce que dans le domaine spirituel, et encore dans des conditions bien définies et restreintes.


Quand Claude Allègre se comporte en scientifique il est évidemment beaucoup plus crédible. Il l’est quand il dit, par exemple :


« Je crois, j’espère, que les abus de la modélisation sur ordinateur, ayant pour ambition de remplacer l’étude de la réalité, vont cesser. »


Ou quand il dit :


« Au lieu de se mobiliser autour de prédictions aléatoires sur le climat, nous ferions mieux de nous concentrer sur les problèmes futurs de l’énergie dont l’échéance est hélas inéluctable ».


Le socialiste qui sommeille en lui se réveille évidemment quand il appelle de ses vœux davantage de régulation dans le domaine des communications par exemple, comme il a applaudi à la mise sous plus grande tutelle du marché, le privant par là-même de ses vertus.


Il est décidément difficile de ne pas confondre régulation, imposée par une autorité autoproclamée et arbitraire, et règles librement consenties et évolutives qu’un marché véritablement libre élabore au fil du temps pour assurer son bon fonctionnement, pour le plus grand bénéfice de tous ses acteurs.


Tout au long de ce livre Claude Allègre nous fait subir en quelque sorte une douche écossaise, ce qui rend la lecture de son livre irritante et passionnante à la fois. Tantôt ses propres préjugés ressurgissent en ordre de bataille, tantôt il fait montre d’un bon sens et d’une modération du meilleur aloi. Exemple de cette dernière attitude, celle qu’il adopte pour ce qui concerne l’écologie :


« L’homme ne doit pas endommager la nature, mais la protection de la nature ne doit pas se faire au détriment de l’homme et de la société. »  


Autre exemple de cette attitude, cette préconisation adressée aux scientifiques :


« Les scientifiques doivent accepter d’établir des limites, des frontières, à leurs investigations, même si, techniquement, ils ont les moyens de les poursuivre. Ils doivent expliquer sans relâche. Les partisans du progrès doivent comprendre qu’il y a chez l’homme un besoin de transcendance dont le fait religieux est une manifestation claire. »


Claude Allègre rappelle aussi cette vérité oubliée par les pseudo-scientifiques :


« La science, par définition, est antidémocratique, la démocratie tue l’innovation ! Ce n’est pas la majorité qui décide de la vérité scientifique, pas plus au temps de Galilée ou d’Einstein et des Curie qu’aujourd’hui. Le consensus n’a de valeur qu’après une génération, comme l’exprime très bien Max Planck. »


On l’aura compris, le dernier livre de Claude Allègre ne peut laisser indifférent. Il a le mérite d’exposer les véritables enjeux auxquels les hommes seront confrontés, parfois bien avant la fin du siècle, et les voies de recherche que la science pourrait emprunter pour en relever les défis.


Dans un langage accessible au grand public Claude Allègre apporte ainsi sa pierre à l’édifice de la compréhension du monde que les hommes sont en train de se construire au XXIe siècle et où la science jouera certainement un rôle déterminant comme lors des siècles précédents.


Francis Richard

Entretien de Claude Allègre sur Radio Classique :



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goldi et hamdani

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23 décembre 2009 3 23 /12 /décembre /2009 22:20
Journal DéonMercredi de la semaine dernière j'ai passé une seconde moitié d'après-midi buissonnière. Ce n'était pas complètement prémédité. Ma vie est une joyeuse et consubstantielle incertitude. Je n'étais pas encore sûr le matin même que je parviendrais à ouvrir cette parenthèse dans mon emploi du temps chargé.

Une semaine plus tôt j'avais reçu un courriel, bref, mais prometteur, auquel, incertain, je m'étais gardé de répondre :

"Si jamais...Sinon, bonnes fêtes! B."

suivi d'une invitation à une rencontre amicale avec des écrivains, organisée par la librairie Le Rameau d'Or et les éditions L'Age d'Homme, dès 16 heures, le 16 décembre 2009 donc, dans les locaux de ladite librairie, située boulevard Georges-Favon à Genève.

J'aime cette expression d'ici, "si jamais", non seulement en raison de sa concision - deux mots -, mais aussi parce qu'elle est inaboutie et ouvre des perspectives...

Je n'aime pas beaucoup la ville de Genève, trop froide en hiver, trop chaude en été, une ville excessive, en même temps un pâle reflet de Paris, pour ce que cette ville lumière peut avoir de gris et de vestiges XIXème. Mais je commence à  prendre des habitudes genevoises - je me suis rendu une quinzaine de fois cette année au bout occidental du lac -, je commence à mieux comprendre la cité de Calvin, ce qui est un début pour mieux l'apprécier, et, en somme, je commence à prendre quelque goût à son urbanité, sans doute par la magie même des rencontres fructueuses que j'y fais.

Uli Windisch , à qui j'ai consacré deux articles sur ce blog  [ici  et  ici] est là. Et nous faisons connaissance, après nous être écrits. Il est en grande conversation avec Raymond Tschumi. Je ne sais comment, après mon intrusion dans la leur, la conversation s'est portée sur Philippe Barraud, qui est, aux yeux d'U.W., et des miens, un des rares journalistes libres [il faut absolument aller faire un tour sur son site ici et devenir accro]. Incorrigible je tiens à préciser toutefois qu'au-delà de fortes convergences avec Barraud je diverge de lui sur ... le climat et la fumée.

U.W. est d'ailleurs horrifié par les propos que je tiens sur la fumée passive - il faudra que je revienne et développe le sujet sur ce blog, pour ébranler ses certitudes. R.T. en profite pour évoquer son passé de fumeur et expliquer comment, pour échapper à un crabe de la gorge, il s'est mis à mâcher de la sauge, ce qui a écarté définitivement la menace, à l'étonnement de son médecin. Le même R.T. se présente comme poète et philosophe, un philosophe, qui se préoccupe d'un monde où la science domine, sans trop se soucier de l'âme. Comme je le comprends ! Et je suis de formation scientifique...

Barbara Polla me remercie de vive voix pour mon article sur Victoire [ici], qu'elle a mis en lien sur son site [ici] et me fait la bise...à ma grande confusion. C'est sans doute le meilleur remerciement qu'un auteur m'ait jamais fait pour avoir apprécié un de ses livres ... avec celui de Jean Raspail, qui a glissé mon poème éponyme, à lui dédié, dans son propre exemplaire de Sire. B. me paraît encore plus charmante, et en forme, que lorsqu'elle m'a traité, il y a deux ans, de "trublion", ce que j'ai pris avec retard pour ... un compliment. Pourtant elle vient de faire à Paris l'expérience que les Français peuvent au volant se montrer ... renversants, dans un lieu qui se veut celui de l'équilibre, la place de la Concorde.  

C'est ma deuxième rencontre avec Vladimir Dimitrijevic, le patron des éditions de L'Age d'Homme [voir mon article 5 à 7 au 26ème Salon international du Livre et de la Presse de Genève ], avec lequel je partage une admiration sans faille pour l'oeuvre de Vladimir Volkoff dont il a été le principal éditeur. Je le remercie d'avoir mis un lien sur son site vers le mien ici]. Habitant Lausanne, je lui dis regretter qu'il y ait fermé sa librairie. Lui aussi... Il y aura d'autres rencontres, à Lausanne justement. Nous en sommes convenus et je m'en réjouis par avance. 

Jean-Louis Kuffer n'est pas là. Il n'est pas descendu de sa montagne. J'aurais bien aimé lui dire de vive voix combien j'ai apprécié ses Riches heures, parues dans la collection du Poche suisse [voir mon article ici], même s'il a lu mon article et m'en a déjà remercié, et sait donc fort bien ce que j'en pense. Si possible, j'aime faire la connaissance des auteurs de livres que j'aime. Ce qui ne change rien, quoiqu'il advienne, à mon opinion littéraire. Car il y a parfois des désillusions...C'est mon côté curieux et avide de connaître les autres, d'entrer en contact avec eux et parfois de me heurter à eux.

Jean-Michel Olivier, qui dirige justement le Poche suisse, collection sans pareille de L'Age d'Homme [ici], nous fait part des prochaines parutions. Je lirai le Pierre Girard... Markus Haller, jeune éditeur, courtoisement invité, nous parle avec chaleur des cinq premiers livres qu'il vient de publier [ici]; il a fait le pari de n'éditer que des traductions de livres de réflexion, de préférence anglo-saxons. Il est réjouissant d'entendre ainsi deux éditeurs parler avec gourmandise des livres qu'ils vont faire paraître ou qu'ils viennent de faire paraître.

Quel rapport tout cela a-t-il avec le journal de Michel Déon, publié à L'Herne [ici] ? Je l'avais tout simplement dans ma poche, pendant cette réunion, et, de temps en temps, je passais un doigt sur sa couverture glacée, tandis que je conversais avec l'un ou avec l'autre, comme pour me rassurer qu'il était là, bien sagement rangé, à ma portée. Ce livre est en effet de petit format. Il mérite son nom de livre de poche. C'est en quelque sorte un vademecum. Sa lecture, dans le train qui m'emportait de Lausanne à Genève, m'avait mis d'excellente humeur avant cette après-midi de rencontres, qui ne pouvait qu'être faste.

Dans sa préface Michel Déon se demande pourquoi l'on tient un journal :

"On tient un journal sans savoir pourquoi. Souvent parce qu'on est en panne devant un projet ou désoeuvré après la fin d'un livre ou d'une liaison qui nous ont beaucoup occupés. Je n'exclus pas les piqûres d'amour-propre après une rupture ou l'exaltation au premier regard. Ou encore parce que votre entourage ne vous écoute plus. Tenir un journal vous aide peut-être à croire à notre propre existence".

Pour ma part je n'ai tenu que deux fois un journal, pour rendre compte de ce que je voyais, alors que ma vie était mise en vacance : en mai 1968 et pendant mon service militaire. Toutes mes autres tentatives n'ont pas excédé quelques jours...

Plus loin Déon précise son intention et quelles pages il a choisies en conséquence de livrer au lecteur :

"Partageons les images, les livres, le théâtre, le cinéma et surtout les amitiés qui sont le bonheur d'une vie comme les détestations qui l'ont pimentées".

En commençant donc cet article par le partage de mes rencontres je ne pense pas trahir la disposition d'esprit dans laquelle m'a mis le même jour la lecture du journal de Déon.

Le lecteur qui fréquente régulièrement les livres de Déon ne sera pas déçu par ce petit livre qu'il peut emporter aisément avec lui et compulser quand cela lui chante. Il y retrouvera le ton qui est propre à Déon, ce regard porté sur les choses et les êtres qui n'appartient qu'à lui, cette désinvolture - qui confine au détachement amusé -, avec laquelle il traverse les événements, ces rapprochements singuliers qu'il fait entre deux faits qui à d'autres paraîtraient incomparables.

Avec Michel Déon le lecteur voyage, fait des rencontres, remonte le temps et redécouvre des époques révolues que l'auteur sait, en quelques traits, restituer, en leur donnant couleurs, ambiance et repères pour initiés. Il ne s'attarde donc pas sur les descriptions, mais elles sont suffisamment éloquentes  pour parler à notre imagination, suscitant en nous suffisamment d'impressions pour en déclencher le mécanisme créateur.

Un journal ne se raconte pas. Il faut y plonger, soi-même. A la rigueur peut-on citer quelques extraits de ces extraits, qui ne donneront a fortiori qu'une petite idée de l'ensemble. Je me risque cependant à l'exercice, en élisant des extraits qui me parlent, personnellement.

En mai 1949, Michel Déon se trouve à Lausanne :

"Dès mon arrivée, j'ouvre un journal suisse pour y lire que M. Louis Rollin, âgé de vingt-quatre ans, traversant la place Saint-François a fait une mauvaise chute "en tombant sur son derrière". Cette information tient autant de place en dernière page que la nouvelle du coup d'Etat de Damas. Ainsi nous arrive-t-il, certains matins, de trouver dérisoire la nouvelle d'une dévaluation ou de la chute d'un ministère. Tout ce qui nous préoccupe c'est une coupure de rasoir à notre menton."

En allant à Venise à 17 ans, j'avais emporté avec moi Je ne veux jamais l'oublier, où Bellagio joue un grand rôle pour Patrice et Olivia, et où Déon se retrouve le 6 décembre 1963 :

"Déjà je vivais dans la pensée de G. Qui allait si longtemps occuper ma réalité et mon imaginaire au point qu'aujourd'hui j'en arrive à ne plus savoir exactement si l'épisode situé à Bellagio est vrai ou non, et que j'ai tourné le dos aux endroits où j'avais imaginé notre rencontre qui, en vérité, se passait à Saint-Jean-de-Luz".

A Saint Jean de Luz, où je compte passer de l'an 2009 au nouvel an 2010...

Paris, le 26 octobre 1983 :

"A dix heures, chez Lipp pour dîner, je tombe sur une table de ces vieux étudiants que sont restés Jacques Laurent et François Sentein. Nous replongeons dans nos jeunesses. Tous les trois ayant aimé le maurrassisme et, sans le renier, s'en étant écartés"

Je me reconnais bien là avec trente ans de décalage... 

J'approuve Déon quand il ajoute :

"Une doctrine au début de la vie intellectuelle est comme une grille pour déchiffrer un texte inconnu. Quand on a compris le système, il faut le jeter".

Le 5 novembre 1983, jour de la mort de mon père, Déon écrit :

"L'irrémédiable tendresse que j'éprouve pour mes deux enfants me fait souffrir autant qu'eux quand ils ne sont pas heureux".

Je peux dire de même à l'égard de mes deux fils, mais doute qu'ils ne sachent à quel point. 

J'ai envie de répondre comme lui à la question que Déon se pose le 28 novembre 1983 :

"Qui sont les grands écrivains du XXe siècle français ? Proust et Céline, oui mais c'est oublier Giono, Aymé. Et où ranger Larbaud, Chardonne, Morand, Cendrars ?".

C'est alors que je me pose deux questions qui dérivent l'une de l'autre : Pourquoi aimons-nous un grand écrivain ? Parce que tout singulier qu'il est il nous parle sous le sceau de l'authenticité de l'universel, c'est-à-dire de nous ?

Francis Richard

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goldi et hamdani

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21 novembre 2009 6 21 /11 /novembre /2009 09:30

Ce devait être une réponse du berger à la bergère. Seulement le berger a été bluffé. Il ne pouvait vraiment pas répondre. Il devait impérativement faire part de ses émois. Ce qu'il va faire plus loin, rassurez-vous.

Il y a deux ans, presque jour pour jour, le berger rencontrait la bergère lors d'une rencontre à Genève organisée par Avenir Suisse (ici) et l'Institut Constant de Rebecque (ici) autour du président de Liberté Chérie (ici), Vincent Ginocchio.

Une dizaine de personnes participait à cette réunion. Xavier Comtesse représentait Avenir Suisse, Victoria Curzon-Price et Pierre Bessard l'Institut Constant de Rebecque. Parmi les autres participants, venus petit-déjeuner un dimanche de novembre, se trouvaient Geneviève Brunet de L'Hebdo (ici), Barbara Polla d'Analix Forever (ici) et votre serviteur qui écrivait alors pour le Bureau Audiovisuel Francophone (ici).

Quand il s'agit de liberté, ce dernier réagit comme le taureau devant un chiffon rouge. Il a donc pris la parole plus souvent qu'à son tour et notamment pour dire qu'il suffisait de lui interdire quelque chose pour qu'il s'y intéressât.

A l'issue de la réunion Barbara Polla s'est avancé vers lui et, pour connaître son nom, lui a posé cette simple question : Quel est ce trublion ? Lequel trublion lui a tendu sa carte. Depuis le trublion reçoit régulièrement par courriel des invitations pour se rendre à la galerie de la dame blonde.

Comme le temps passe et que, sans avoir le don d'ubiquité, le trublion se fait tour à tour Oschéen, Catovien et Luzien, il n'a pas encore réussi à placer un de ces rendez-vous genevois dans son agenda archi-bouqué.

Qu'à cela ne tienne, il s'est retrouvé en arrêt, l'autre samedi, chez Payot (ici), à Lausanne, devant Victoire, publié très symboliquement chez l'Age d'Homme (ici), en pensant que l'occasion ferait le larron.

Roman, récit, nouvelle ? Prudemment l'auteur et l'éditeur se sont gardés de se prononcer sur l'opus, se rendant bien compte que cela n'avait aucune espèce d'importance et qu'après tout le lecteur recrée de toute façon toute oeuvre à l'image de son monde intérieur.

La narratrice, Victoire, est une amie attentive, au-delà de la perception usuelle, de Louise de Vire, l'érudite, qui ne fait "rien" dans la vie, mais s'occupe de beaucoup de choses. Victoire a fait la connaissance de Louise au café Marly, qui se trouve dans l'ombre portée de la Pyramide du Louvre. Dès lors Victoire et Louise sont devenues complices et ne se quittent plus.

Louise est une passionnée de poésie, d'architecture ecclésiastique et de films: Cendrars; les cathédrales de Beauvais, Rouen, Amiens et Magnus; In the mood for love, Godard, L'abécédaire. Elle éprouve du désir, au sens deleuzien - c'est-à-dire comme abstraction, construit - pour Pierre Rouen, "le philosophe le plus en vue du moment", habité par le thème de la résistance, "profondément ancrée en lui, probablement depuis toujours".

Victoire alterne le récit, dans lequel elle raconte Louise, et la pensée de Louise, qu'elle lit comme à livre ouvert, le rêve de Louise, qu'elle regarde comme sur un écran. Pierre Rouen y occupe pendant longtemps la première place, sinon la seule, obsédante, sans qu'il n'y ait de victoire apparente sur cet objet du désir, donnant tout son sens, toutefois, à la vie de Louise, reconnaissante.

"La plainte, dit Deleuze, c'est quand on dit, ce qui arrive est trop grand pour moi. Ce qui m'arrive, Pierre, cet amour, c'est trop grand pour moi, et en même temps je ne puis le partager avec personne, même pas avec vous. Avec Victoire, parfois, peut-être", pense Louise, sous la plume de Victoire.

Louise, au fil du livre, devient malgré tout de plus en plus passionnée. Elle transmute les pierres en Pierre, et Pierre en pierres. Elle se pétrifie, en quelque sorte, dans sa folie, dont elle ne pourra émerger que par la perte ou la disparition. Elle éprouve - ce n'est pas un hasard - une fascination pour Jean Sans Terre, ce souverain "habitué à l'être".

Pour Pierre Rouen, de "se trouver inextricablement envahi, encombré dans le rêve de cette femme" peut-il être sans conséquence ? Résistera-t-il ? Quant au trublion, il n'a pas résisté. Il s'est laissé troubler.

Victoire se lit et se relit - c'est l'avantage des livres courts, mais denses. Il peut même se relire à n'importe quelle page, parce que le lecteur peut être certain, arrivé à la dernière, qu'il n'a pas tout saisi à la première lecture et que ce sera un ravissement pour lui d'approfondir, et d'y revenir encore et encore.

Francis Richard

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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 07:40
Le voyage d'hiver d' Amélie Nothomb, publié chez Albin Michel (ici), emprunte son titre à la pièce musicale de Schubert. Le narrateur, sur le point d'accomplir l'acte décisif de sa vie, et de sa mort, prémédité, mais pulsionnel, écrit un texte qui disparaîtra avec lui et où l'on peut lire :

"Il importera de ne penser à rien. A cette fin, j'ai prévu d'avoir en tête, à ce moment-là, Le Voyage d'hiver de Schubert, parce qu'il n'y a aucun rapport entre cet acte et cette musique".

Zoïle, puisque tel est le prénom rêvé du narrateur, a la mémoire courte puisque cet acte, celui de faire exploser un avion en plein vol, et lui-même avec, est le terme d'un autre voyage, immobile et hallucinogène, effectué dans le froid d'un appartement parisien, non chauffé, du quartier Montorgueil.

Ce petit roman - quelque 130 pages en gros caractères -, cette grosse fable, se lit d'une traite. Les personnages, comme il se doit dans le genre, portent des prénoms fabuleux, Aliénor, Astrolabe. Cette dernière qui, prénom oblige, devrait guider Zoïle sur la Carte du Tendre va le conduire en complète déraison amoureuse.

Sans paraître y toucher, le livre aborde ce mystère auxquels nous sommes tous confrontés, un jour ou l'autre, celui de l'amour, que Stendhal, avec la cristalisation, croyait avoir réussi à percer. Dans Lettres de château, Michel Déon (voir mon article sur ce livre ici) rappelle que De l'amour n'aurait pas vu un jour l'imprimeur si Métilde ne s'était pas toujours refusée à son auteur.

L'attitude d'Astrolabe à l'égard de Zoïle est du même aloi. Aliénor, telle une sangsue, est collée à Astrolabe. Derrière sa laideur, et son air neuneu, Aliénor cache un génie littéraire qui n'existe que par la présence catalytique de sa belle complice Astrolabe, qui recueille ses paroles comme oracles de pythie, et leur donne la forme de livres inspirés.

Même si, aujourd'hui, nous sommes dans une époque d'exhibition, l'amour a besoin d'intimité pour s'épanouir. Pour échapper au regard insistant et inquisiteur d'Aliénor, toujours présente, Zoïle emploie le subterfuge des champignons qui vous transportent au-delà de la perception ordinaire et des inhibitions. Aliénor ferme les yeux, mais Astrolabe devient dure comme pierre. C'est la panne pour Zoïle qui croyait toucher au but.

Au-delà de la fable, l'intérêt du livre se trouve dans l'écriture ciselée, cristalline, et dans le ton, volontiers impertinent, empreint d'humour, cette dérision de soi. J'aime ainsi ces clins d'oeil qu'Amélie s'adresse à elle-même quand Zoïle écrit par exemple à propos des livres d'Aliénor :

"J'appréciais [...] qu'il n'y ait pas de photo de l'auteur sur la jaquette, en cette époque où l'on échappe de moins en moins à la bobine de l'écrivain en gros plan sur la couverture"

ou quand elle donne à ses héroïnes des prénoms qui, comme le sien, commencent par un A, qui est aussi "l'origine de l'emblème architectural" de Paris :

"Gustave Eiffel était fou amoureux d'une femme qui s'appelait Amélie. D'où son obsession pour la lettre A, qui domine Paris depuis plus d'un siècle".

Francis Richard

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L'internaute peut écouter sur le site de Radio Silence ( ici ) mon émission sur le même thème. 

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8 novembre 2009 7 08 /11 /novembre /2009 11:00

Le 9 novembre 1989 le mur de Berlin tombait et avec lui, croyait-on, les dernières illusions que les hommes plaçaient dans cette idéologie funeste et meurtrière qu’est le communisme. Vingt ans plus tard – même si l’idéologie et, surtout, le système ont été mis à mal après la chute de la maison-mère moscovite en 1991 – un certain nombre de pays restent cependant sous son joug, à savoir la Chine, la Corée du Nord, Cuba, le Vietnam…ce qui représente tout de même environ un quart de l’humanité.


De plus il y a encore des intellectuels et des hommes qui défendent le communisme, intrinsèquement pervers selon le Pape Pie XI, sous les vocables inusables de socialisme ou de marxisme, et éprouvent de la nostalgie à son égard, bien qu’il ait échoué partout à rendre la vie ne serait-ce qu’un peu meilleure. D’aucuns  regrettent même de n’avoir pas eu l’ineffable bonheur de l’avoir vu appliquer chez eux.  


Il est donc toujours nécessaire d’étudier le communisme et plus particulièrement ce qui fait de lui un totalitarisme criminel qui, comparé au nazisme – à qui il a servi d’exemple –, est bien plus efficace et plus performant puisqu’il a duré au moins – dans sa version soviétique – soixante-quatorze ans contre douze, qu’il lui a survécu, qu’il a fait bien plus de victimes au total et continue d’en faire, et, surtout, qu’il séduit encore des esprits peut-être remarquables, mais assurément intellectuellement égarés.


Il y a douze ans, sous la direction de Stéphane Courtois, ancien maoïste, paraissait un livre qui devait connaître un formidable retentissement – 25 traductions, 1 million d’exemplaires –, Le livre noir du communisme. Ce que ce livre disait sur le crime de masse, comme moyen de gouvernement et de maintien en place du système par la terreur, caractéristique de tous les pays communistes, était déjà pourtant parfaitement connu, de même que les ordres de grandeur du nombre de ses victimes, soit des dizaines de millions.


La grande nouveauté était que ses auteurs étaient du sérail et qu’ils avaient été nourris au sein palpitant de la gauche universitaire française. Ce qu’avaient dit avant eux des historiens sérieux et documentés grâce aux exilés, aux bannis et aux dissidents, qualifiés – malgré qu’ils en aient – de réactionnaires par l’ensemble des médias aux mains de la gauche bien-pensante, était considéré au mieux comme quantité négligeable, au pire comme propagande fasciste qu’il fallait à tout prix combattre et dénigrer, mieux, diaboliser.


Certes Le livre noir du communisme n’a pas échappé aux controverses. L’université française régentée par une majorité de marxistes depuis la Libération ne pouvait pas accepter sans réagir ce qu’elle considérait comme un brûlot, qui avait le grand tort de mettre au jour, implacablement, documents à l’appui – il y avait eu une ouverture des archives ex-soviétiques –, la  dimension criminelle indéniable et monstrueuse du communisme, qu’il était toujours impensable alors, donc interdit, de comparer au nazisme.


Il n’empêche que les faits sont têtus, comme disait le camarade Lénine, et qu’en conséquence les révélations faites dans ce livre ont fini, au sein de l’université française, par discréditer le communisme pratiqué sur la planète, même si, comme je le rappelais, le travail de désintoxication intellectuelle est loin d’être achevé, puisque le communisme reste en quelque sorte idéalisé et que d’aucuns tentent vainement de distinguer la réalité communiste d’ un idéal communiste qui aurait été dévoyé.


Communisme et totalitarisme
de Stéphane Courtois, inédit publié par les Editions Perrin (ici), dans leur collection Tempus,  poursuit justement ce travail de désintoxication intellectuelle. Constitué de communications faites par l’auteur depuis la parution du Livre noir il en est la suite, enrichie d’éléments nouveaux découverts à la faveur du dépouillement des archives ex-soviétiques et de la publication d’archives privées, sorties de l’ombre des pays ex-communistes.


Citant actes et écrits du tyran, l’auteur montre que Lénine n’était pas le gentil révolutionnaire que les communistes impénitents opposaient volontiers, pour se dédouaner, au méchant Staline, après le « Rapport secret » de Khrouchtchev, suivi de la révolution matée de la Hongrie, en 1956 (le « Rapport secret » dont les buts étaient l’autoamnistie et l’amnésie, devait en fait ébranler le mythe du communisme comme représentant le Bien). Le second était bien l’héritier spirituel du premier. Il n’en était que le prolongement durable, l’aboutissement logique et, en quelque sorte, le parfait accomplissement.


Dès le 7 novembre 1917 le totalitarisme communiste se met en place
, au moyen de la terreur de masse, c’est-à-dire que le régime s’attribue, dès le début, au prix de massacres dont l’intentionnalité est maintenant corroborée par les archives, « les monopoles du parti unique, de la pensée, des moyens de production et de distribution ».


L’idéologie révolutionnaire et communiste, qui a commandé la conduite des tyrans soviétiques successifs, était constituée « en doctrine par Lénine et en vulgate par Staline (…) Dans chaque conjoncture, [elle] a pesé sur les choix dans le sens de la « dictature du prolétariat » et d’un projet totalitaire de plus en plus affirmé, et contre la légitimité traditionnelle, et contre la légitimité démocratique ».


L’accès, pourtant partiel, mais significatif jusqu'en 1994, aux archives ex-soviétiques qui, selon l’auteur, sont admirables – parfaitement conservées et classées –, lui a cependant permis de dresser un portrait du successeur testamentaire et immédiat de Lénine, qui n’est pas le moins du monde conformiste et qui serait plutôt flatteur si les crimes innombrables – et inévitables, puisque systémiques – de son règne n’en assombrissaient pas le tableau:


« Ni rêveur, ni exalté, mais fanatique réaliste, [Staline] mesurait au plus près les rapports de force et ne s’engageait qu’à coup sûr, même s’il sut, à l’occasion, faire preuve d’une formidable audace. Il a imposé à l’ensemble du monde communiste un régime qui lui a survécu une quarantaine d’années. Il a hissé au rang de superpuissance une URSS devenue matrice idéologique et politique d’un système communiste mondial ».
Ce qui conduit l’auteur à dire qu’en matière de totalitarisme Staline, aussi fanatique que lui, a largement surclassé Hitler « qui, par comparaison, fait figure d’amateur, voire de dilettante ».


Dans Communisme et totalitarisme Stéphane Courtois développe, dans plusieurs chapitres, de manière convaincante la comparaison tabou entre communisme et nazisme. Il résume en ces termes ce qui a poussé Hitler comme Staline à exterminer :


« Ces deux systèmes de pensée et de pouvoir, nazi et communiste, plaçaient bien au centre de leur vision du monde l’image de  « l’ennemi ». Un ennemi qui n’avait rien à voir avec l’adversaire politique traditionnel : un ennemi absolu, irréductible, qu’il faut exterminer pour survivre ».


Qui est cet « ennemi total » ?


« C’est, chez Hitler, le « judéo-bolchevik » qui, après la liquidation des communistes en 1933-1934, deviendra le seul Juif ; chez Lénine et ses successeurs, le « capitaliste » ou le « koulak », bref  le « bourgeois » dont la haine a été, comme l’a très bien montré François Furet, l’un des moteurs essentiels des mouvements totalitaires ».


Stéphane Courtois va encore plus loin dans la comparaison entre communisme et nazisme, puisque se référant à la définition du génocide faite par Rafaël Lemkin, et au livre de Gracchus Babeuf sur le génocide vendéen,  révélé par Reynald Secher, il en arrive à parler de « génocide de classe » chez Lénine et successeurs, comparable au « génocide de race » chez Hitler, tous deux relevant d’un délire, « mais d’un délire logique, construit sur une idéologie et mis en œuvre à la faveur d’une conjoncture ».


Ces deux sortes de génocides reposent tous deux sur une pseudoscience, marxiste-léniniste chez Lénine, raciale chez Hitler, aux mises en œuvre similaires : désignation de groupes-cibles, stigmatisation de ces groupes, ségrégation symbolique puis effective (privation d’emploi, de logement etc.), exclusion sociale, spoliation, expulsion des villes, emprisonnement, déportation, extermination. Ils visent tous deux à réaliser une utopie : l’un, la société sans classe, l’autre, la race pure. Ils diffèrent cependant par les techniques employées pour exterminer :


« En matière d’extermination, le régime bolchévique n’a jamais utilisé la forme industrielle de la chambre à gaz mise en œuvre par les nazis à partir de l’automne 1939 contre les handicapés physiques et mentaux, puis à partir de 1942 contre les Juifs. Mais il a abusé de la fusillade et de la famine ».


Le premier génocide de classe a été perpétré en 1919-1920 sur ordre de Lénine contre les Cosaques du Don et du Kouban:


« Au total, entre 300 000 et 500 000 personnes furent massacrées ou déportées sur une population de 3 millions d’habitants ».


Il devait être suivi, dès 1929-1930, de plusieurs vagues génocidaires, ordonnées par Staline, jusqu’à la mort de ce dernier, dont la famine en Ukraine au « caractère volontaire, prémédité et organisé », de l’automne 1932 au printemps 1933, soit en 9 mois, devait provoquer la mort de 4 à 5 millions de personnes, « dont une part importante d’enfants ».


Parmi les génocides de classe, qui sont une spécialité communiste, celui perpétré au Cambodge contre le « peuple nouveau » a eu pour résultat l’extermination du quart de la population et de la moitié du groupe-cible. Une performance inégalée, même par la Chine « populaire » de Mao.


De tous ces crimes organisés par des communistes, il est encore difficile de parler. On préfère célébrer la chute du mur de Berlin, sans trop s’appesantir sur ce qui se passait réellement derrière et, d’une manière générale, derrière le rideau de fer. Dans Communisme et totalitarisme Stéphane Courtois, relatant l’échec de la recommandation présentée le 26 janvier 2006, devant le Conseil de l’Europe, destinée à organiser un débat international sur les crimes commis par les régimes communistes, pose la question essentielle :


« Afin de ne pas chagriner quelques milliers de démocrates fourvoyés dans le communisme, faut-il oublier les millions de victimes ? »

Francis Richard 

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28 octobre 2009 3 28 /10 /octobre /2009 00:30
Dans cet essai Michel Déon nous fait part de quelques enchantements que lui a valu la fréquentation de l'Art et de la Fiction. A 90 ans il a l'audace d'écriture d'un jeune homme vert dont la rétine exercée capterait et transformerait à son tour en enchantements les oeuvres qu'elle sait lire ou regarder, en intimant l'ordre d'exécution à la main.

Il nous incite ainsi à lire les mémoires d'Archibald Olson Barnabooth, imaginées par Valery Larbaud, dont il nous dit que, précédant de dix ans l'Ulysse de James Joyce, elles ont ouvert à ce dernier "les portes de toutes les libertés". A ma grande honte je n'ai lu de Larbaud que son Fermina Marquez...

De tous les livres de Joseph Conrad, qui peut se lire aussi bien en français qu'en anglais, et peut-être dans les deux langues, il se peut que ce soit La ligne d'ombre qui parle le plus à Déon, "oeuvre révélatrice de Conrad, celle où il rencontre le surnaturel quoiqu'il s'en défende".

Le déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet - où "le scandale n'est pas la femme nue au premier plan, mais que ses deux compagnons soient, eux, on ne peut plus habillés" - est le prétexte trouvé par l'auteur pour laisser libre cours à son imagination. Il nous raconte donc la toile, comme si nous y étions, puis l'histoire du modèle, échappé de la toile où il reposait libre, dans la compagnie nonchalante des deux hommes.

Voici que Déon se trouve maintenant dans la maison de Giono à Masnosque. Plus de cinquante ans plus tôt il s'était fait montrer cette maison "sans oser frapper à la porte". Il s'est assis dans le bureau que l'on aperçoit "depuis le chemin encaissé". Les oeuvres de l'infatigable conteur provençal, écrites ici, ressuscitent alors et racontent "l'histoire trouble et magnifique des hommes en lutte contre leurs vices et leur mortel destin".

Michel Déon [photo à droite en provenance du site de Gallimard ici] donnait, le 25 octobre 2006, une communication à l’Académie des beaux-arts, sur Nicolas Poussin et son tableau Orphée et Eurydice. Cette communication est reproduite dans Lettres de château. C'est en plus fouillé le même exercice auquel il s'est livré en animant pour nous Le déjeuner de Manet. Il faut dire que le sujet s'y prête. L'explication du tableau faite par Déon nous le rend aussi lumineux que l'éclairage subtil - et inventé par Poussin - qui le baigne. Nous sommes là devant un sommet de l'art classique, d'où il n'était possible que de redescendre pour les peintres qui se seraient obstinés à poursuivre dans la même voie.

Il faut parfois céder à la tentation. Il y a un peu plus de 20 ans maintenant j'ai failli faire partie des happy few qui, comme Déon, connaissent et aiment Paul-Jean Toulet. Robert Laffont venait de publier ses oeuvres complètes dans sa collection Bouquins et ... j'ai préféré dilapider mon pécule autrement. Il n'est jamais trop tard pour mal faire, ou plutôt pour bien faire, si j'en crois Déon : "Avec Paul-Jean Toulet, la poésie française a connu un moment de très grand bonheur aux dépens d'une âme sensible". Je suis d'autant plus enclin à faire désormais connaissance que, m'apprend Déon, le poète béarnais est enterré dans le cimetière de Guéthary, tout près donc de Saint Jean-de-Luz, où je me rends samedi prochain...

Michel Déon aime l'oeuvre de Georges Braque : "La contemplation d'une oeuvre de Braque vous rend meilleur. Ou, seulement, moins mauvais". On ne peut qu'en convenir. C'est vrai assurément de la période thématique de l'artiste - ses célèbres "oiseaux" sont magiques. C'est encore vrai de sa période fauve ou cubiste. Je n'en dirais pas autant du cubisme de son ami Picasso, qui, désolé, ne me parle pas.

Chanson d'Appolinaire a scandé les pas de Déon "au cours de la longue marche des mois de mai et juin 1940". En guise d'hommage le romancier, qui ne sommeille pas longtemps en lui, restitue les amours du poète avec Lou et Madeleine, "la vamp" et "la blanche colombe" - encore que ce soit vite dit -, qui lui ont certainement inspiré ses plus beaux vers, mais qu'il veut bien oublier, pour mieux se sublimer. 

On savait Déon grand lecteur de Stendhal. Dans Lettres de château il remercie à sa façon Métilde, celle qui inspira à Beyle De l'amour, son traité des relations amoureuses. Ce livre "qui devrait être le post-scriptum d'une oeuvre en est paradoxalement la préface". Déon relate comment Métilde se refusa toujours à Beyle, l'éconduisit à de nombreuses reprises, sans ménagements, rendant le plus signalé service à Stendhal. Je songe au petit joyau de ma bibliothèque, que sont les trois volumes de la correspondance de Stendhal dans La Pléiade, qui ne sont plus réédités...

Parmi les enchantements de l'Art et de la Fiction, Déon ne pouvait pas ne pas évoquer son grand aîné Paul Morand, dont je garde précieusement un court billet écrit de sa main depuis le Montfleuri de Cannes... en réponse à une lettre envoyée au Château de l'Aile, à Vevey... Sous forme d'une réponse, 33 ans plus tard, à une lettre écrite par Morand à 88 ans, Déon qui, à ce moment-là, a le même âge, se permet quelques privautés. Il s'adresse à lui par son prénom, il le tutoie, pour mieux lui rendre hommage, sans concession et sans rien esquiver, de la meilleure manière.

Francis Richard

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26 septembre 2009 6 26 /09 /septembre /2009 19:30
Après avoir lu Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz je me demandais quel livre l'écrivain suisse allait bien pouvoir écrire. Elle a dû se le demander également puisqu'il lui a fallu sept ans pour pondre un deuxième roman, et changer de style du tout au tout, échapper au monde rustique, et plausible, qu'elle avait su créer dans le premier. Il n'est pas toujours nécessaire de parler des livres antérieurs pour parler d'une oeuvre qui vient de paraître. Mais il est difficile, en l'occurrence, en raison du contraste, de feindre d'ignorer qu'il y a eu un précédent, bien différent.

Rapport aux bêtes est un véritable exercice de style, un monologue tout ce qu'il y a d'intérieur. La prouesse n'était pas d'écrire comme on parle, mais comme on pense, avec tous les raccourcis de la langue que cela suppose, surtout de la part d'un inculte. Il y avait également la volonté de la part de l'auteur de restituer tout un monde agreste où un homme, au contact des bêtes, qui sont pour lui le centre du monde,  se révèle davantage bestial qu'humain et où sa vision de la femme, jusque dans la façon dont il prénomme sa moitié, réduite à un ventre, fait pour la jouissance et la fécondation, ne peut qu'être le reflet d'une nature brute, au sens où on parle d'art brut.

Avec Efina, édité chez Gallimard (ici), rien de tel. Le décor change. Nous quittons la campagne pour la ville. Cette fois l'existence de la femme a une réelle consistance, même si son physique, plutôt frêle, correspond bien à son prénom, qui donne son titre au livre. L'homme, qui l'obsède tout au long d'une vie, est un certain T, acteur de théâtre charismatique, qui sait habiter les personnages qu'il joue, encore qu'il serait plus juste de dire que ce sont les personnages qu'il joue qui l'habitent, tellement il est transformé et méconnaissable une fois qu'il monte sur les planches. Passionné de théâtre comme je suis, je ne pouvais qu'être ravi de cohabiter le temps d'un roman avec une telle créature.

Il faut croire que l'auteur a une particulière tendresse pour les hommes bien charpentés, aux formes plutôt arrondies, parce que c'est déjà ainsi que je m'imaginais le narrateur de son premier roman, avec toutefois une musculature puissante, au contraire de celle de T. Car, si T est à la fois une bête de scène et une sorte de monstre velu, il apparaît que ses chairs sont flasques, envahissantes. Tel quel il n'a pourtant pas de difficulté à attirer les femmes dans ses pattes, puis dans son lit. Efina ne fait pas exception, à la différence près toutefois qu'elle va l'obséder tout du long, comme elle est obsédée par lui. Ils vont se prendre, se déprendre, se rapprocher, s'éloigner, se croiser, et se trouver, dans les intermèdes, compagnons et compagnes de rechange.

Cette fois les phrases sont bien écrites, et non pas pensées. Elles sont dans l'ensemble courtes, incisives, ce qui donne au récit un rythme particulier, volontiers clinique. Certaines images, assez crues, sont l'occasion de véritables trouvailles d'expression. Il y a aussi des passages d'anthologie, notamment sur les chiens - toujours les bêtes - ou sur le théâtre.

Le livre est doublement écrit, puisque Efina et T s'écrivent régulièrement des lettres qu'ils ne s'envoient ni  ne lisent pas toujours. Ces lettres ont la particularité d'être serties au milieu du récit qui, en quelque sorte, leur sert d'écrin et n'en sont pas séparées, en font intégralement partie. Quand ces lettres se répondent elles ne sont pas spécialement tendres. Ce n'est pas l'amour purement bestial, ce serait plutôt cette fois l'amour vache.

Autant Rapport aux bêtes évoquait un monde sédentaire, arriéré, aujourd'hui en grande partie enfoui, autant Efina est un roman où les protagonistes sont bien de notre époque. Les corps et les âmes y vagabondent et papillonnent sans se fixer, sans besoin de repères. La Valaisanne qui a commis ce roman n'est-t-elle pas née en soixante-huit ?   

Francis Richard 

Voici l'entretien, avec Noëlle Revaz, diffusé par Gallimard sur YouTube :

 

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4 septembre 2009 5 04 /09 /septembre /2009 23:15
Pourquoi me suis-je décidé à lire du Beigbeder ? A priori ce n'est pas un auteur pour lequel je devrais avoir de la prédilection, puisque je ne m'intéresse pas aux pipoles - orthographe que n'aurait peut-être pas désavouée Jacques Perret - et que je ne suis pas du genre à apprécier quelqu'un qui a soutenu les communistes pour désobéir à (sa) condition sociale. 

Il se trouve que j'ai lu un article sur lui, paru fin juillet, dans Le Figaro Magazine, où le lascar vantait le Pays Basque de ses vacances, et plus particulièrement Guéthary et la plage de Cénitz. Il ne pouvait pas être foncièrement mauvais, puisque je partageais son amour de ce coin de France - je n'ai eu de cesse de parvenir à y acquérir cet été un pied-à-terre, pour m'y ancrer davantage, si possible, dans la ville même où ma mère est inhumée.

Précédemment le nom de Beigbeder avait attiré mon attention, alors que je me rendais au Tribunal d'instance de Dax, où s'est vidée il y a un an et demi une triste querelle familiale. Une rue toute proche de cette enceinte judiciaire, dans cette ville thermale, porte en effet ce patronyme. Tout récemment, me rendant en pèlerinage à Monte-Carlo, où j'ai passé les vacances de mon enfance que nous ne passions pas au Pays Basque, tandis que je cherchais à la FNAC du lieu une carte Michelin de l'Italie du Nord Ouest, mon oeil a été attiré par une pile d'Un roman français... Je n'ai pas résisté à ce dernier signe du destin.

Frédéric Beigbeder écrit dans ce livre :

A ce jour je n'ai pas trouvé de meilleure définition de ce qu'apporte la littérature : entendre une voix humaine. Raconter une aventure n'est pas le but, les personnages aident à écouter quelqu'un d'autre, qui est peut-être mon frère, mon prochain, mon ami, mon ancêtre, mon double.

Or c'est bien une voix humaine que j'ai entendue. Avec laquelle curieusement je me suis senti au diapason. Sans doute parce que, sans appartenir à un monde aussi huppé que le sien, je suis issu, comme lui, d'un monde révolu, qu'il sait admirablement restituer dans son contexte. Il est né, et a passé ses premières années, à Neuilly-sur-Seine. Je suis né à Uccle, la banlieue chic de Bruxelles, et ai vécu mon enfance et mon adolescence à Auteuil, l'un des trois ghettos, avec Neuilly et Passy, de la chanson parodique des Inconnus, leur tube sorti en 1991. Autant de localités qui ne vous (inoculent) pas le sens du combat...

Ces trois ghettos ont en commun d'être proches du Bois de Boulogne, où se situent trois clubs de sports rivaux que Beigbeder décrit avec pertinence - j'en parle en connaissance de cause, appartenant toujours au dernier d'entre eux :

On allait  au "Polo" pour dire du mal du "Tir" et au "Tir" pour mépriser le "Racing", et au "Racing" quand on n'arrivait pas à être membre des deux autres, c'est-à-dire, souvent, quand on était juif.

Nos chemins divergent toutefois. Si les parents de l'auteur ont divorcé - il en a indéniablement souffert -, les miens sont restés unis jusqu'à ce que l'un précède l'autre dans l'au-delà, et même après cette séparation terrestre... J'ai eu le bonheur de m'entendre merveilleusement avec l'un comme avec l'autre. 

Comme l'auteur j'ai la mémoire paresseuse - j'approuve quand il dit que Mulholland Drive de David Lynch (est) le plus grand film sur l'amnésie, et je comprends très bien ce qu'il veut dire quand il écrit :

Ce qui est narré ici n'est pas forcément la réalité mais mon enfance telle que je l'ai perçue et reconstituée en tâtonnant. Chacun a des souvenirs différents. Cette enfance réinventée, ce passé recréé, c'est ma seule vérité désormais. Ce qui est écrit devenant vrai, ce roman raconte ma vie véritable, qui ne changera plus, et qu'à compter d'aujourd'hui je vais cesser d'oublier.

Ce roman un peu particulier navigue dans le temps que l'écriture finit par retenir. Il fait des va-et-vient entre l'enfance - retrouver cet enfant de Guéthary, c'est accepter de venir de quelque part - et le présent des 42 ans du narrateur. Arrêté le 28 janvier 2008 pour usage de stupéfiant en compagnie du Poète, celui-ci s'est retrouvé d'abord au Commissariat du VIIIème arrondissement, puis au Dépôt de l'Ile de la Cité, c'est-à-dire qu'il est tombé de Charybde en Sylla.

A toute chose, malheur est bon. L'enfermement de ce claustrophobe va le conduire à écrire ceci [ce roman]dans (sa) tête, sans stylo, les yeux fermés. Car :

Tapez sur la tête d'un écrivain, il n'en sort rien. Enfermez-le, il recouvre la mémoire.

Le narrateur explique que la lecture de San Antonio, conseillée par un de ses oncles, l'a conduit à celle de Blondin, puis à celle de Céline, enfin à celle de Rabelais. Le récit de son enfance rappelle Blondin par son parti-pris de désinvolture qui ne me laisse pas indifférent, tandis que celui de son arrestation et de sa garde à vue rappelle Céline par sa crudité et sa noirceur, alternant avec des phrases jubilatoires et, même, jaculatoires.

Tout ce que je peux dire c'est que ce livre n'est pas un remède contre l'insomnie et qu'il est difficile de le lâcher avant de l'avoir terminé. Et, quand on l'a terminé, quelques images, partagées par des lecteurs tels que votre serviteur, refont surface : les macarons de chez Adam, le chocolat chaud de chez Dodin, la piscine de l'hôtel Lutetia où son prof de gym de Bossuet l'emmenait nager [c'était mon prof de gym d'Henri IV qui m'y emmenait], Irun que sa tante Marie-Sol avait vu flamber dans la nuit en 1936 [incendie que mon père avait également vu], la Rhune qui découpe le bleu du ciel, les plages de la Côte basque qui possèdent, chacune, leur personnalité propre.

Les épris de liberté se délecteront de la tirade des Droits de l'Homme qui devraient figurer, selon le détenu, dans le Préambule de la Constitution tels que - j'ai choisi les moins provocateurs, pour ne pas choquer les oreilles chastes et pures :

- le Droit de (se) Brûler les Ailes
- le Droit de Tomber Bien Bas
- le Droit de Couler à Pic
- le Droit de Fumer une Cigarette en Avion
- le Droit de Boire du Whisky sur un Plateau de Télévision
- le Droit de Grignoter entre les Repas
- le Droit de ne Pas Manger Cinq Fruits et Légumes par Jour

Dans l'avant-dernier chapitre l'auteur dit :

J'aimerais qu'on lise ce livre comme si c'était le premier.

Je n'ai aucun mérite à exaucer sa prière : c'est bien le premier livre de lui que je lis et ...je ne le regrette pas.

Francis Richard

Le bandeau du livre est une aquarelle, de Nicole Ratel, qui représente l'auteur à neuf ans. Un indice pour l'aider à combler ses trous de mémoire.    

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6 août 2009 4 06 /08 /août /2009 17:19

Le livre que Dominique Venner vient de publier aux Editions du Rocher (ici) sur Ernst Jünger fera date. Cet essai du Directeur de La Nouvelle Revue d’Histoire sur le monumental écrivain allemand n’est ni une biographie, ni une étude littéraire proprement dites.


Dans cet essai Dominique Venner tente d’expliquer comment un des penseurs de la droite radicale de l’après Grande Guerre, auteur de La guerre notre mère est devenu un adversaire du nazisme qu’il avait, avant son avènement, espéré voir donner à l’Allemagne vaincue une renaissance attendue et à quel point sa pensée peut être intemporelle


L’auteur est bien placé pour comprendre l’émetteur d’idées allemand, sensible comme un sismographe aux évolutions du temps. Car comme lui il a connu l’épreuve du feu. Jünger sous les orages d’acier de la Grande Guerre, Venner en tant que soldat perdu de la guerre d’Algérie.


Ceux de ma génération qui n’ont pas connu de guerres du tout ont du mal à comprendre réellement, profondément, que les guerres puissent féconder ainsi les vies intérieures des hommes, être de véritables expériences fondatrices, avec des résultats bien différents d’ailleurs selon les tempéraments :  


Si l’on compare deux témoignages de guerre parmi les plus marquants, écrits par deux auteurs souvent rapprochés, on découvre que La Comédie de Charleroi, de Pierre Drieu la Rochelle, malgré la victoire française de 1918, ressemble fort à un livre de vaincu, alors que Le Boqueteau 125, écrit [par Jünger] après la défaite allemande de 1918, semble plutôt un livre de vainqueur.


Ce qui fait d’Ernst Jünger un soldat et un écrivain hors normes c’est qu’il [vise] plus haut que le but qu’il s’est assigné et qu’il a une constante « tenue » au moral et au physique. Un tel homme, qui est un écrivain né, ne peut pas être un doctrinaire et ne l’est d’ailleurs pas. C’est un écrivain qui a des idées, mais :


Ces idées sont soumises à variation sans souci de cohérence idéologique.


En réalité :


Jünger vivait pour l’idée et non par l’idée. L’idée était sa raison de vivre, mais elle ne lui rapportait rien sinon des tracas. Jünger était un penseur idéaliste et profond. Il ne fut jamais un politicien pratique, tout en s’adonnant au romantisme politique plus qu’il n’en a convenu.


Si les œuvres de jeunesse semblent contredire celles de la maturité qui commencent avec Sur les falaises de marbre, Jünger considère ses œuvres comme des périodes et non pas comme des contradictions. Pour lui il y a continuité dans ses œuvres de jeunesse et de maturité comme le Nouveau Testament prolonge l’Ancien :


Seule la conjugaison [des parties de mon œuvre] déploie la dimension au sein de laquelle je souhaite qu’on me comprenne.


Jünger en dépit de son nationalisme originel ne pouvait que s’opposer à Hitler. Dominique Venner en fin d’ouvrage résume les idées qui ont nourri cette opposition :


Son refus de l’antisémitisme et du darwinisme racial, son opposition à la russophobie, lui-même souhaitant l’alliance de l’Allemagne et de la Russie, même bolchevique.


Et souligne :


[Sa] répugnance toujours plus grande […] à l’égard des dirigeants d’un parti brutal, indignes d’incarner la nouvelle Allemagne.


Il y a plus :


[Jünger] a pris […] la mesure de ses vraies aptitudes, finissant par détester en Hitler ce qu’il n’était pas. Il avait commis l’erreur fréquente des idéalistes perdus en politique. Il n’avait pas compris à temps que celle-ci appartient au monde de Machiavel et non à celui de Corneille.


Une fois comprise cette opposition l’œuvre de Jünger s’éclaire d’un tout autre jour, surtout quand on sait que :


Dans toute son œuvre, Jünger montre qu’il ne pense pas de façon historique, mais à travers des mythes intemporels.


Jünger, dans Le Nœud gordien, paru initialement en 1953, explique que l’essence de l’antinomie dans chaque débat entre l’Est et l’Ouest se trouve dans la notion de liberté qui a deux significations majeures pour l’Occidental : liberté spirituelle d’abord et :


Liberté politique ensuite, refus de l’arbitraire, dont Jünger perçoit tout à la fois les limites et la nécessité.


En héritier de cette conception de la liberté typiquement occidentale Venner est convaincu :


Que l’Europe, en tant que communauté millénaire de peuples, de culture et de civilisation, n’est pas morte, bien qu’elle ait semblé se suicider. Blessée au cœur entre 1914 et 1945 par les dévastations d’une nouvelle guerre de Trente Ans, puis par sa soumission aux utopies et systèmes des vainqueurs, elle est entrée en dormition.


Cette intime conviction repose sur ce que l’étude historique lui a appris, mais aussi sur l’exemple insigne donné par l’attitude et la pensée d’un Ernst Jünger.


Pour ma part je reconnais qu’il y a en moi de l’anarque, figure tardive de l’univers jüngerien, qui m’est contemporaine et est décrite dans Eumeswil, roman publié en 1977 par Jünger à l’âge de 82 ans :


Sa mesure lui suffit ; la liberté n’est pas son but ; elle est sa propriété.


Francis Richard


Pour l'internaute intéressé, Dominique Venner a depuis peu un blog : (ici).

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 07:00
Dans ce livre, publié aux éditions Xenia (ici), Sébastien Fanti, avocat valaisan, nous fait part de son expérience professionnelle dans la défense de personnes supçonnées de ne pas respecter les droits d'auteurs et traquées sur Internet par des sociétés privées.

Il faut dire que les sociétés privées dont il s'agit ne reculent pas devant tous les moyens, même illégaux, pour traquer les pirates du Net, employant finalement des méthodes similaires à celles de ceux qu'ils prétendent combattre, et des logiciels de surveillance, dont l'internaute ignore tout des possibilités techniques.

Sébastien Fanti nous apprend que les adresses IP peuvent être statiques ou dynamiques, mais que dans les deux cas il s'agit, juridiquement parlant, de données personnelles. Or les données personnelles ne peuvent figurer sur des fichiers informatiques qu'en respectant un certain nombre de règles, parmi lesquelles la règle d'or est que les données personnelles d'une personne ne peuvent être collectées à son insu et que celle-ci doit pouvoir y avoir accès pour corrections éventuelles. 

Les sociétés privées en question ne respectent pas ces règles qui permettent de protéger la sphère privée. La lutte contre la fraude n'est en fait qu'un prétexte pour s'enrichir en exerçant un chantage qui consiste à demander aux internautes, peu au fait de leurs droits, voire pas du tout, de payer pour avoir la paix, même s'ils n'ont pas commis d'infraction. Ces sociétés privées proposent leurs services à des organisations de défense de droits d'auteur, auxquelles elles ne versent qu'une petite part des sommes récoltées, la plus grande part leur revenant de droit et constituant leur gagne-pain.

L'auteur, il ne le cache pas, est partisan du téléchargement privé libre, ce qui, pour un défenseur de la propriété privée, est sujet à caution. Il n'en demeure pas moins que les méthodes et agissements des sociétés privées qu'il dénonce sont répréhensibles.

Dans un article, intitulé Pas de pitié pour les voleurs du net, paru le 6 juin dernier (ici), Philippe Barraud se fait le défenseur de telles sociétés privées. S'il a raison de vouloir faire passer à la caisse les voleurs du net, je m'étonne qu'il approuve les procédés employés par de telles sociétés sans passer forcément par la procédure pénale.

Je suis d'autant plus à l'aise pour le dire que je suis bien d'accord avec lui quand il écrit :

Toute production intellectuelle a un prix, et il est normal de payer pour en profiter, de la même manière qu'on paie, tout naturellement, pour les prestations du garagiste, du plâtrier-peintre ou du restaurateur. Au nom de quoi un cinéaste ou un chanteur devraient-ils travailler gratuitement ?

Quand la loi Hadopi a été votée en France, le droit de propriété a été justement invoqué. Il s'agissait de mettre un frein au piratage de masse effectué par les internautes, responsable de la baisse vertigineuse des ventes de disques et de films lors des cinq dernières années, et qui risquait, et risque toujours, de définitivement ruiner ces industries, qui refusent par ailleurs la concurrence et se réfugient piteusement derrière le bouclier de l'exception culturelle pour ne pas se battre.

La loi Hadopi  a été annulée en partie par le Conseil constitutionnel français. Pourquoi ? Parce que cette loi prévoyait la possibilité de couper l'accès à Internet, donc à la libre communication, par une simple décision administrative, émanant d'une autorité ad hoc, dont la France a le secret de création. Le Conseil constitutionnel a rappelé que seuls les tribunaux, dans un Etat de droit, peuvent prendre des sanctions.

A mon sens il serait encore plus simple de résoudre le problème du piratage à la source et de prévoir des abonnements contractuels, souscrits par l'intermédiaire des fournisseurs d'accès, par exemple, comme le suggère Jean Yves Naudet dans un article paru le 7 mai dernier, sur le site libres.org (ici). Tout litige survenant dans l'exécution des contrats relèverait bien entendu des tribunaux. 

Quoi qu'il en soit, même en admettant que cette surveillance opérée par des sociétés privées, pour la défense des droits d'auteur, puisse être légitimée, elle peut également très facilement déborder du cadre de cette défense légitime des droits d'auteur, sans aucun garde-fou. C'est inadmissible. Car la sphère privée, qui n'est qu'une forme du droit de propriété de chacun, doit être protégée. C'est le mérite de ce livre de le rappeler.

Il est d'autant plus dommage que ce livre ne soit pas toujours bien rédigé, qu'il y ait beaucoup de redites, que les passages en anglais et en allemand ne soient pas traduits pour les lecteurs qui ne maîtrisent pas ces deux langues. Mais, tel qu'il est, il nous rappelle que surfer sur Internet n'est pas sans danger et que, si des sociétés privées sont à l'oeuvre pour surveiller vos éventuels téléchargements illicites, il en est d'autres qui peuvent tout aussi bien recueillir impunément nombre d'informations que vous ne souhaitez pas forcément voir utiliser contre vous ou divulguer, sans que vous n'ayez quoi que ce soit à vous reprocher.

Francis Richard

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18 mai 2009 1 18 /05 /mai /2009 22:00
Paru à l'automne aux éditions Xenia (ici), ce livre reste d'actualité. David Laufer s'entretient avec six personnalités sur l'avenir de la banque en Suisse. Vaste sujet.

Le premier interlocuteur de David Laufer (ici) est un professeur américain, Luis Suarez-Villa, de l'université de Californie, Irvine. Au cours de cet entretien l'éminent professeur est conformiste quand il s'agit de l'origine de la crise du système financier. Il incrimine la dérégulation, comme beaucoup d'observateurs, alors qu'en réalité c'est l'excès de réglementation qui a conduit les banquiers à se montrer de plus en plus inventifs pour la contourner, sans que les organes de contrôle soient à même d'y comprendre quelque chose.

Là où le professeur Suarez-Villa est plus original c'est quand il considère que la Suisse doit défendre ses valeurs de respect de la sphère privée et que c'est en les abandonnant pour pénétrer le marché américain que l'UBS et le Crédit Suisse ont mis le doigt dans un sacré engrenage, de même que lorsqu'elles ont cherché à devenir des mégabanques comme leurs homologues américaines.

Alors que les attaques contre les banques suisses n'avaient pas encore pris l'amplitude que nous avons pu observer ces derniers mois, le passage suivant prend toute sa signification prémonitoire :

Beaucoup de banques à travers le monde peuvent apporter un soin attentionné, si ce n'est minutieux, aux besoins de leurs clients, mais seules les banques suisses et les lois suisses ont par le passé pu garantir le niveau de respect de la sphère privée que recherchent beaucoup de clients.

D'autre part les mégabanques suisses [UBS et Crédit Suisse] risquent de ne pas pouvoir couvrir les pertes de clients dont elles souffriront en Suisse lorsqu'elles accepteront de révéler les données de leurs clients à des autorités étrangères.

Ce premier entretien est suivi par la publication de courriels adressés par le Pr Suarez-Villa à David Laufer, qui s'échelonnent entre le 14 juillet et le 19 septembre 2008. L'intérêt de ces courriels est qu'ils sont datés et qu'ils montrent que, depuis des mois, il était possible de savoir à quoi il fallait s'attendre de la part des autorités américaines. Ainsi le 6 septembre 2008 écrit-il :

La raison principale à laquelle je pense pour cette chasse aux sorcières des paradis fiscaux, orchestrée par quelques politiciens américains [dont le fameux sénateur démocrate Carl Levin], semble plutôt résider dans le besoin urgent de payer les coûts exorbitants occasionnés par la machine de guerre globale américaine.

La parabole de la paille et de la poutre trouve une illustration dans le rôle de paradis fiscal que jouent les Etats-Unis eux-mêmes et que souligne le Pr Suarez-Villa dans un courriel du 8 septembre 2008 :

Les Etats-Unis attirent chaque année des milliards de dollars de la part d'investisseurs ou d'épargnants étrangers, pas même résidents américains, et leurs comptes ne sont jamais déclarés à leurs pays d'origine(...).

Les Etats-Unis, en revanche, sont la seule nation au monde avec la Corée du Nord à posséder un système fiscal extraterritorial, ou global, qui taxe les résidents américains, qu'ils soient citoyens américains ou non, où qu'ils soient, quel que soit leur revenu, et que leur revenu soit d'origine américaine ou non ...

L'entretien avec Georges Blum, ex-PDG de la SBS, permet de connaître le point de vue d'un homme du sérail. Dans la débâcle de l'UBS, Georges Blum voit

une ambition vécue avec une certaine démesure, liée à un contrôle insuffisant et à un laisser-faire au sein de la Division d'investment banking. L'attrait de bonus alléchants a sans doute également contribué à cette débâcle.

Maintenant que l'UBS a un collier au cou, elle ne maîtrise plus les salaires de ses collaborateurs, l'actuel Président, Kaspar Villiger, ex-Conseiller fédéral, se plaint qu'ils quittent le navire (ici). Ce qui était pourtant prévisible...

Les risques pris par l'UBS, et à un moindre degré par le Crédit Suisse, ne l'auraient jamais été par les banquiers privés, selon Georges Blum. Pourquoi ?

Ils savent que leur fortune propre est en jeu. Ils ne vont donc pas se laisser entraîner de façon inconsidérée dans des domaines à haut risque.

De plus ce n'est pas l'Etat qui viendrait à leur secours. En conséquence ils se comportent de manière responsable...

Matthias-Leonhard Lang, directeur de la filiale lausannoise de la Kredietbank, souligne quant à lui l'effet pervers de taux bas :

Le noyau du problème était que dans un environnement de taux d'intérêt bas et face à une clientèle assoiffée des rendements historiques une prise de risque non contrôlée fut engagée par certains banquiers peu scrupuleux où la substance était rarement au rendez-vous.

Lang pense que :

Le secret bancaire, pour la Suisse, n'est pas l'avantage comparatif unique ou essentiel. L'avantage comparatif en Suisse, ce sont les institutions, l'histoire et la démocratie directe (...). En Suisse, les banques veulent pouvoir évoluer et ne pas se cacher derrière le secret bancaire, tout en ne se faisant pas dicter leur code de conduite par des pamphlétaires.

Christophe Reymond, directeur du Centre Patronal, fait cette remarque judicieuse :

Les champions de la démocratie actionnariale oublient trop souvent de dire que les investisseurs en bourse ont les yeux rivés sur la valeur de leur titre; et que ce sont bien plutôt les administrateurs et les dirigeants qui portent le souci de la qualité du produit ou du service - et donc du devenir de l'entreprise.

Ce qui ne l'empêche pas d'être tout aussi sensé à propos des rémunérations de ces derniers :   


Une bonne politique salariale devrait éviter des écarts de salaires trop importants et inutilement choquants; et quelles que soient leurs compétences et leurs reponsabilités , les grands directeurs ne sont pas des surhommes (...). Quant au système des parachutes dorés, il est, sauf rares circonstances, très critiquable. Tout emploi comporte une part de risque et lorsque le traitement de base est particulièrement élevé, le risque en question est déjà pris en compte.

Michel Dérobert est Secrétaire général de l'Association des banquiers privés suisses. Il rappelle que la banque privée n'est pas une sinécure :

Dans la banque privée, à laquelle on mène souvent la vie dure, il existe une symétrie absolue entre les risques et les pertes. En d'autres termes, si le client gagne, le banquier gagne, et s'il perd, le banquier perd lui aussi. Mais l'Etat lui-même ne pratique pas cette politique puisque, quoi qu'il advienne, il récolte ses impôts sur tous les revenus de la banque, y compris les revenus réinvestis et les fonds propres exigés par la loi.

Dérobert explique que le secret bancaire correspond à la mentalité suisse. En Suisse :

Le citoyen déclare tous ses revenus et sa fortune de manière bien plus détaillée que dans beaucoup de pays européens (...). Le système fonctionne sur la bonne foi, donc si vous omettez de déclarer quelque chose, vous êtes passibles d'amende. Mais l'Etat n'a pas les moyens, car le peuple ne les lui a pas donnés, d'aller regarder lui-même. C'est un petit peu paysan : taxez-moi sur ce que vous voyez, mais n'entrez pas chez moi (...).

Mais l'Etat a tout de même réussi à se garantir quelques moyens tels que la retenue à la source ou l'impôt anticipé, qui est parfois très élevé suivant les cantons. Donc le système vous amène à déclarer pour récupérer votre avance.

Le dernier interlocuteur est Alain Berset, socialiste, Conseiller aux Etats du canton de Fribourg. L'internaute ne sera pas surpris qu'il s'en prenne aux hautes rémunérations et qu'il soit favorable à un changement du système de rémunération qui tiendrait compte du profit sur une plus longue période que celle d'une année.

L'internaute ne sera pas non plus surpris qu'Alain Berset défende mollement le secret bancaire :

Je fais partie des gens qui pensent que le secret bancaire a probablement été survendu, et que ce qui est essentiel, c'est l'image de la place financière suisse, et cette image ne dépend pas seulement du secret bancaire. C'est une image construite autour des compétences, de la discrétion, du fonctionnement prévisible des institutions.

Il est encore plus sceptique quand il pose la question :

Est-ce le rôle de la Suisse, qui a longtemps bénéficié sur la scène internationale d'une image de pondération, de promotrice de la la paix, que d'offrir un refuge à celles et à ceux qui cherchent à se soustraire aux lois de leurs pays ?

Même quand elles sont abusives ?

Quoi qu'il en soit, la lecture de ce livre permet de se faire une idée assez juste de la mentalité helvétique dans sa diversité. C'est bien évidemment dû à la diversité des intervenants et des points de vue où ils se placent.

Il en ressort que les banques suisses gardent de gros atouts, secret bancaire ou pas - le secret bancaire restant cependant un garant essentiel du respect de la sphère privée que la Suisse devrait défendre âprement - et que les Etats-Unis, en s'attaquant aux banques suisses, ne font que mener une guerre économique, qui n'a aucun rapport avec la moralité qu'ils mettent en avant, mais un grand rapport avec la défense sans scrupules de leurs intérêts bien compris.

Il faut espérer que les extraits de ce livre, reproduits ci-dessus, inciteront l'internaute, intéressé par la question de l'existence de la banque suisse, à plonger dans ce livre fort instructif, sans être le moins du monde rébarbatif, en dépit du sujet.

Francis Richard

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10 mai 2009 7 10 /05 /mai /2009 22:00

Aujourd'hui 10 mai, c'est ici, en Suisse, la fête des mères. J'ai eu l'idée saugrenue de lire cet après-midi le livre de Roger Cuneo, publié aux éditions Favre (ici) . Saugrenue parce que c'est un livre d'amour-haine envers sa mère et que je n'éprouve que de l'amour reconnaissant envers la mienne.

Il y a toutefois un parallèle entre nos deux mères. Les deux sont mortes quasiment au même âge et leur seul fils avait pour elles, au moment de quitter ce monde, à peu près le même âge également. Ce qui tisse à mes yeux, au-delà des différences abyssales, une correspondance toute baudelairienne.

C'est en écoutant, le 23 avril, dans ma voiture, le début de l'émission, Devine qui vient dîner, sur La Première, une des stations de la RSR, que Michèle Durand-Vallade a consacré à Roger Cuneo et à son invité Bernard Liègme, que j'ai eu envie de lire "Maman, je t'attendais".

Je n'ai pourtant écouté que le premier quart d'heure de cette émission (ici), le temps d'arriver à destination, mais je suis très sensible aux voix et celle de Roger Cueno m'a tout de suite conquis. Parfois c'est un piège. Il est des auteurs dotés d'une belle voix et qui sont proprement illisibles. Par charité je ne donnerai pas de noms. Ce n'est pas le cas de Roger Cuneo, le moins du monde.

Ce qui m'a plu, au-delà de la voix, c'est la bifurcation que l'auteur a opéré dans sa vie. Vendeur de machines comptables chez Olivetti, il a voulu prendre des cours de théâtre...pour mieux vendre. De fil en aiguille il est devenu bel et bien comédien au Théâtre Populaire Romand (ici) , que son ami Bernard Liègme a fondé il y a 50 ans, et où il a, en plus d'être comédien, tenu la comptabilité...    

En réalité Roger Cuneo est quelqu'un de très complet. Il est comédien donc, mais également chanteur, peintre, et maintenant écrivain. Et pourtant il a eu une enfance malheureuse. Ce qui ne conduit pas toujours à la délinquance, comme ce fut le cas d'Alphonse Boudard, qui le raconte dans son livre "Mourir d'enfance", et à laquelle heureusement il a fini par échapper, par l'écriture.
 

Orphelin de père à l'âge de sept ans, il est très vite placé dans des orphelinats tenus par des religieux, sa mère abandonnant ses enfants, lui et sa soeur Anne, l'écrivain bien connu, de 4 ans son aînée, parce qu'elle n'a plus les moyens, dit-elle de s'en occuper. En réalité parce qu'elle est atteinte de la maladie du jeu et que tout ce qu'elle a finit par y passer et lui faire perdre tout sens de ses responsabilités de mère.

Les religieux, prêtres aussi bien que soeurs, qui oeuvrent dans ces orphelinats, feraient douter de l'existence de Dieu ceux dont la foi est la plus chevillée au corps. Car ils y maltraitent les enfants qui leur sont confiés, physiquement aussi bien que moralement. L'auteur, devenu mécréant, en a gardé une peur qui le saisit, et le retient, au seuil d'une chapelle qu'il connaît, pourtant accueillante aux voyageurs de passage - des couvertures les y attendent -, tout en n'étant plus desservie.

Dans "Maman, je t'attendais", Roger Cuneo nous fait le récit de la vie dans ces orphelinats qu'il ne peut appeler autrement que des prisons. Son récit fait froid dans le dos. Ce ne sont qu'humiliations, châtiments corporels, mauvais repas, sans parler du comportement pédophile d'un curé dévoyé qui abuse de l'innocence de l'auteur. Une fois, mais pas deux. 
 

Ce qui a décidé l'auteur a écrire ce récit de son "enfance au tapis" [le sous-titre du livre ] qui s'arrête à ses 16 ans ? La lecture, 20 ans après le décès de sa mère, d'une centaine de pages, qu'il avait juste parcourues, sans attention, et qu'elle a écrit à 60 ans pour résumer sa vie, qu'elle enjolive au passage, et dans lesquelles elle écrit cette phrase, qui l'a fait bondir, à propos de sa vie :

Je suis contente de l'avoir vécue et, si je pouvais recommencer, je ne voudrais pas l'avoir vécue différemment.

Plus haut j'ai parlé d'amour-haine que l'auteur voue à sa mère. En fait il aime une mère idéalisée, qu'il fabrique, une sorte d'aventurière, qui serait peut-être une espionne, à qui il trouve toujours des excuses, tout en n'étant qu'à moitié dupe. En fait il la hait de l'avoir abandonné, de n'être jamais présente quand il a besoin d'elle, ignorant que son absence provient de sa dépendance au jeu, contre laquelle elle ne cherche pas à se faire soigner.

Au cours de son émission, que j'ai fini par écouter ce soir dans son entier, Michèle Durand-Vallade lit un passage, qui est certainement le plus poignant du livre. La mère ne viendra pas le chercher un Noël, prétextant qu'elle est malade. Il est alors accueilli par un couple qui n'a pas eu d'enfant et qui se prend à l'aimer réellement. Je laisse le soin au lecteur de découvrir l'issue de cette parenthèse heureuse dans l'enfance de l'auteur.

Ecrit dans une langue sobre, émaillé de citations du récit de sa mère, où les mêmes événements sont travestis avec des mots différents, ce récit d'une enfance au tapis - une enfance envoyée au tapis comme un boxeur sonné ou une enfance sacrifiée au tapis vert des casinos ? - est comme un abcès que l'auteur devait percer pour se renforcer davantage, si besoin était. Il a enfin osé parler et c'est une sacrée leçon de vie qu'il donne à ceux qui, comme moi, ont eu une enfance idyllique en comparaison, même si, comme il le reconnaît, il est des enfances plus terribles que celle qu'il a vécue.

Francis Richard

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4 mai 2009 1 04 /05 /mai /2009 21:30

L'oncle Archibald dont il est question dans ce livre, paru aux éditions Zoé ( ici ), n'a rien à voir avec celui de Brassens. J'ai pourtant été enclin à mettre ce livre d'Anne Brécart dans mon panier, lors de mon passage éclair au dernier Salon du livre de Genève ( voir mon 5 à 7 au 26ème Salon international du Livre et de la Presse de Genève ), parce que j'y ai vu comme une correspondance avec ce prénom désuet employé par le poète de Sète dans une de ses chansons... qui parle de Sa Majesté la Mort.

Chaque année que Dieu fait, la narratrice se rend dans la vaste demeure de son oncle Archibald, une ferme, comme figée dans le temps, quelque part sur la route qui va de Lausanne à Berne. Quand elle pénètre dans cette maison située au bord d'un lac, elle, qui vit le reste du temps en Suisse alémanique, se retrouve en fait en terre étrangère, dans le monde romand du frère de sa mère. C'est pour elle une sorte de point fixe dans le temps et l'espace, tandis qu'avec ses parents elle nomadise d'une ville l'autre et que le temps, gris et terne, s'écoule sans qu'il soit possible de le retenir :

J'ai douze ans et jusqu'à maintenant je n'ai jamais vécu plus de trois ans au même endroit. J'attends le prochain déménagement comme s'il s'agissait d'une nouvelle saison.


Cet oncle Archibald est un curieux personnage. Le monde qu'il crée autour de lui est à l'image de sa vie. Il a hérité de l'entreprise familiale et n'a pas su la conserver. Personne ne peut lui en vouloir de cette fatalité qui n'entame même pas sa dignité naturelle :

Le sort voulait que les autres accumulent, lui il se défaisait. En cela il était différent du reste du monde et il en tirait une satisfaction certaine.

Il émane de lui une tranquille assurance qui fait que l'on se sent bien à ses côtés. Sans doute parce que "rien ne peut menacer le rêve d'Archibald", parce que, par sa seule volonté, ce qui est fragile semble tenir debout, et parce que, dans son monde, "l'appartenance à une lignée et à un lieu est plus importante que l'individu". Sa solitude n'est qu'apparente.

Tous ces étés - plus tard d'autres saisons -, passés dans cette vieille maison, qui, bien qu'objet inanimé, a bien une âme, vont compter plus dans l'apprentissage de la vie de la narratrice que les séjours à la ville où il n'est possible d'apprendre qu'une chose, vivre bêtement comme les autres. Elle veut de l'expérience, qui devrait compter plus que les années. Elle sera servi. 

Elle côtoiera la mort, le renoncement à vivre, l'indifférence au passé. Elle connaîtra la défloraison sans éveil à la volupté, l'abandon sans crier gare, l'incompréhension sans espoir de la part de ceux pour qui les gens sont plus importants que l'harmonie des choses, les relations humaines préférables aux promenades solitaires dans la nature. Ce n'est qu'à la fin pourtant, après s'être mise à ressembler de plus en plus à son oncle, qu'elle abordera de plain pied à son monde et trouvera le secret de l'immense apaisement qui n'a pas besoin de lieu déterminé pour se manifester.

Inévitablement le lecteur fait sien le monde d'Archibald. Il ne peut manquer de se remémorer tel ou tel lieu familial où il a lui aussi appris les choses de la vie. La narratrice écrit à la première personne. Non seulement elle raconte, mais elle participe à l'action. Du coup une complicité s'installe entre elle et lui, qui finit par participer. Grâce à son écriture simple, sans fioritures, elle va à l'essentiel et elle le prend pour confident, très naturellement.

Francis Richard

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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