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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 16:40

La veuve du ChristBeaucoup de romans sont inspirés de faits divers (j'emploie à regret cette expression bien commode, tout en sachant qu'elle recouvre parfois des drames humains qui sont d'une terrible importance).

 

Je pense inévitablement à mon cher Stendhal qui a puisé dans un tel fait l'inspiration de son roman Le rouge et le noir.

 

Tout récemment j'ai fait une recension sur ce blog de Canines, roman écrit par Janus ici. Mais, dans ce dernier cas, hormis le personnage du détective, qui est à l'évidence fortement romancé, l'auteur, plutôt que de littéralement s'inspirer du fait, en a comblé les lacunes, si on peut appeler "lacunes" les pans d'ombre entiers laissés volontairement de côté par une enquête judiciaire ... qui n'était pas au-dessus de tout soupçon.

 

La veuve du Christ , paru chez Fayard ici, d'Anne-Sylvie Sprenger relève du procédé stendhalien et non pas de l'investigation janusienne. L'auteur s'est visiblement inspiré de la terrible histoire de Natasha Kampusch qui vient justement de publier son autographie cette semaine sous le titre 3096 Tage, comme le nombre de jours de sa captivité.

 

Comme Natascha, Lena a été enlevée par un homme qui l'a sequestrée pendant de nombreuses années, huit ans dans le premier cas, environ dix ans dans le second. Les deux enfants, puis jeunes femmes, ont subi des violences physiques de la part de leur geôlier.

 

Natascha  a été confinée dans une cave, Lena dans une buanderie. Par moments l'une comme l'autre pouvait déambuler dans le reste du logement de leur ravisseur. Elles ont même fait sur le tard des escapades à l'extérieur en sa compagnie.

 

Les deux histoires diffèrent cependant. Natascha s'est enfuie et Wolfgang, son ravisseur, s'est suicidé après son évasion. Lena n'a pas cherché à s'enfuir et n'a été retrouvée qu'après le suicide du sien, prénommé Victor, dont le sort a fini par inquiéter son employeur. Natascha dénie s'être fâchée avec ses parents. Lena ne voudra pas les revoir après sa "libération".

 

Natascha n'a pas voulu évoquer de détails intimes sur elle et Wolgang. Anne-Sylvie Sprenger, au contraire, ne nous cache rien des rapports sexuels entre Lena et Victor. C'est même la matière essentielle de son roman, dont le titre, à première vue, sans l'avoir lu, peut paraître provocateur... et l'est peut-être au fond.

 

En l'occurrence le Christ c'est Victor, un homme dont les singuliers parents lui ont inculqué une conception très XIXème siècle de la religion, qui, dans ses manifestations, relève davantage de la singerie du Christ que de son imitation et où le sexe prend une place trouble et dévoyée, qui en fausse l'exercice et lui donne une tournure vicieuse sous prétexte de pureté.

 

Un jour, ce qui devait arriver, après tant d'années passées ensemble, arrive. Lena et Victor deviennent amants. Leur histoire, qui aurait pu prendre un heureux tournant, en dépit des circonstances pénibles, préalables à la naissance de leur authentique amour, aura un dénouement épouvantable. Car Victor, par peur, refusera de changer les conditions de leur cohabitation.

 

Acculés dans une impasse Lena et Victor n'envisagent plus que la fuite en avant. Mais Victor reculera :

 

"L'enlèvement, la séquestration, les coups, tout. Elle aurait tout accepté de lui. Mais pas ça. Pas ça. Lena ne lui pardonnera jamais d'être un lâche."

 

Victor devait l'avoir compris puisqu'il choisira l'issue fatale, en solitaire, pour échapper à ses responsabilités pressenties.

 

Une fois "libérée" Lena sera prise en charge dans un établisssement hospitalier. Le moins qu'on puisse dire est que le personnel, à l'instar des parents, ne comprend rien à ce qui est arrivé à Lena et qu'il aura tout faux à son sujet, sur toute la ligne, ce qui conduira à un véritable désastre, que confirme d'ailleurs l'épilogue équivoque.

 

On reçoit ce livre comme un coup de poing, bien ajusté. Il est court, mais ne vous laisse pas indemne, parce qu'il est malheureusement crédible. Je ne suis pas sûr qu'un homme aurait parlé avec autant de psychologie du sort tragique de cette enfant, devenue jeune femme au fil du roman. Anne-Sylvie Sprenger a bien réussi son coup... dans une langue qui ne laisse aucune place à l'esquive.

 

Francis Richard 

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2 septembre 2010 4 02 /09 /septembre /2010 09:25

Canines XeniaAvec appréhension je me suis mis à lire le nouveau Janus, intitulé Canines et publié aux éditions Xenia ici. En effet je savais que ce nouveau roman était basé sur des faits réels, particulièrement odieux, puisque la victime en est un enfant, qui ne méritait certainement pas le traitement qui lui a été infligé, quelles que soient les fautes vénielles commises par lui et qui ont pu agacer le voisinage.

Même si ce que Janus raconte est à la limite du supportable – il ne nous épargne aucun détail anatomique, même sordide  – , il arrive cependant à nous le faire supporter par deux moyens imparables, la beauté du style – « Le talent de l’auteur est remarquable» écrit le préfacier Charles Poncet – et l’humour du narrateur qui ne s’épargne pas lui-même, au vu et au su du lecteur, et ne nous épargne pas les démêlés peu flatteurs qu’il a avec sa femme Babette. Du coup le message passe. Ce qui était l’effet recherché.

Janus semble spécialisé dans le regard irrévérencieux porté sur notre époque et particulièrement sur le système, ou, si vous préférez, l’établissement.

Dans L’évasion de CB il nous montrait avec alacrité que le petit monde de la politique était doté d’une courte vue et dominé surtout par les ambitions personnelles. Il s’agissait d’utiliser le prétexte de l’évasion de C.B., Christoph Blocher, du Conseil fédéral, où ce dernier avait les pieds et poings liés, pour rendre compte des agissements des profiteurs du système qui n'arrivent à s'entendre que contre l'empêcheur de tourner en rond [voir mon article Les deux facettes de "L'évasion de C.B." ].

Cette fois-ci il s’en prend à un appareil judiciaire peu soucieux de faire éclater la vérité et de rendre la justice. La défense des intérêts du clan a beaucoup plus d’importance à ses yeux que le sort épouvantable d’un enfant d’immigrés italiens, un peu trop fouineur et chapardeur. Car si la vérité éclatait, si la justice était rendue, les coupables, fils de famille, seraient punis et seraient passibles de payer de lourds dommages à la victime…  

Dans un village du Valais un enfant, Gianni Gerardi, est retrouvé à deux pas du chalet de ses parents, à moitié dévêtu, roué de coups, étendu dans la neige, en hypothermie, au soir d’une journée de février 2002. Que lui est-il arrivé ? Janus reconstitue peu à peu les pièces du puzzle en déléguant la voix du narrateur à un détective privé, engagé par les parents, insatisfaits de l’enquête officielle, menée, semble-t-il, en dépit du bon sens et sans précautions.

Petit à petit l’enquête parallèle du détective privé met à jour la vérité. Le coupable n’est pas le chien Groggy désigné coupable, contre toute vraisemblance, par l’enquête officielle, qui a été littéralement bâclée. Il ne s’agit pas non plus d’un crime sexuel commis par un pédophile adulte, vite innocenté. Les coupables sont… des enfants, à peine plus âgés que la victime, qui auraient voulu donner une leçon à cet enfant de sept ans, un peu chenapan et maraudeur.

Malgré des demandes réitérées de l’avocat de la famille, Sardine-à-l’huile, et du détective privé, la réouverture de l’enquête n’aura pas lieu. Peu importe que cet enfant soit aujourd’hui tétraplégique et aveugle à la suite de ce crime. Seule une enquête officielle permettrait pourtant de confirmer les conclusions auxquelles a abouti le détective privé. Sans cette réouverture la vérité n’éclatera pas et il ne sera pas rendu justice à un enfant et à sa famille. Canines est bien un antipolar…puisque le mot de la fin reste suspendu.

Au-delà du roman il y a les faits réels. En effet les faits rapportés par Janus, et qui le taraudent, se sont vraiment produits à Veysonnaz, le 7 février 2002. Gianni Gerardi s’appelle en réalité Luca Mongelli, le "rital congelé" pour le juge de l'époque... Son frère, Dino dans le roman, s’appelle Marco dans la vraie vie. Le chien Groggy en fait s’appelait Rocky (on l’a euthanasié comme pour faire disparaître la preuve qu’il était inoffensif). L’avocat de la famille Mongelli est Me Fanti et le détective privé, très romancé pour les besoins du récit, Fred Reichenbach.

L’appareil judiciaire valaisan s’honorerait en rouvrant l’enquête. Ce que demande d’ailleurs une pétition, qui a déjà recueilli plusieurs milliers de signatures sur Facebook.

Francis Richard

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 19:15

Le cuisinierDécidément, après "Le coiffeur de Chateaubriand" d'Adrien Goetz  je consacre mes lectures aux gens de métier ... Le livre de Martin Suter , Le Cuisinier, publié chez Christian Bourgois ici, est cependant d'un tout autre genre que celui d'Adrien Goetz.

 

D'abord Le Cuisinier se passe à notre époque, ensuite il n'est pas écrit du tout sur le même ton désinvolte et piquant que Le Coiffeur. Sans doute parce qu'il n'est pas écrit à la première personne et que l'auteur s'emploie à raconter l'histoire avec une certaine distance.

 

Maravan est tamoul. Il travaille en Suisse dans la cuisine du Huwyler, un restaurant en vogue de Zürich. Alors qu'il a des talents réels, mais cachés, de cuisinier, les tâches les plus humbles lui sont dévolues, comme c'est le lot de tous les immigrés de la communauté tamoule en Suisse.

 

Entre autres spécialités Maravan sait faire le vrai curry. Il a la maladresse de vouloir en remontrer au chef du restaurant sur le sujet. Ce qui, cependant, lui vaut d'être remarqué par Andrea, une belle serveuse, qui veut bien goûter à son curry à domicile. Ce qui lui fait commettre une erreur qui va changer sa destinée, bien malgré lui, et amorcer l'intrigue du roman de Martin Suter.

 

Le menu que Maravan a composé pour son invitée nécessite l'emploi d'un appareil de cuisine coûteux, un rotovapeur, que ses revenus modestes ne lui permettent pas d'acquérir. Le dimanche soir qui est celui de la fermeture hebdomadaire du Huwyler, il emprunte donc l'appareil de l'établissement, avec la ferme intention de le rapporter, ni vu ni connu, le matin du mardi, jour de réouverture.

 

Le menu que Maravan a réservé à son invitée a des vertus aphrodisiaques que Maravan lui-même ne soupçonne pas. Il est inspiré de l'enseignement culinaire traditionnel de sa grande-tante, Nangay, restée au pays, avec quelques ajouts de son cru. Andrea est d'ordinaire portée sur le beau sexe qui est le sien. Pourtant, en dépit de ce penchant, après le repas, son désir s'enflamme pour Maravan, qui ne résiste pas non plus à cet incendie, alors qu'il mène une vie des plus chastes depuis son arrivée en Suisse...

 

Les circonstances font que Maravan ne peut pas le lendemain remettre le rotovapeur à sa place discrètement, qu'il est découvert et licencié sur le champ. De son côté Andrea, qui paraissait par sa froideur, aux yeux de tout le petit monde du restaurant, dédaigner les plaisirs de la chair, prend le même chemin de la sortie après avoir fait une déclaration intempestive, et publique, sur les talents de Maravan en cuisine et ...au lit.

 

Maravan pointe donc au chômage. Mais ses indemnités s'avèrent insuffisantes. Non pas qu'il vive sur un grand pied mais qu'il envoie de l'argent à sa famille demeurée au Sri Lanka, où elle vit dans un grand dénuement, qui plus est dans un pays en guerre. Maravan est d'ailleurs fortement sollicité par les représentants des Tigres tamouls en Suisse, qui récoltent des fonds pour alimenter en armes la résistance aux forces gouvernementales. 

 

De son côté Andrea n'a pas encore d'emploi. En raison de sa préférence pour les femmes, elle est toute ébranlée d'avoir cédé avec délices à un homme, alors que d'habitude sa libido est égale à zéro en présence du sexe opposé. Ce ne peut donc être que la conséquence du repas pris ensemble. Elle veut en avoir le coeur net et propose à Maravan de soumettre son menu à un test. Il servira son menu à elle et à une invitée, connue pour être hétéro, et on verra bien si le repas produit ses effets.

 

Le test est concluant. Après bien des atermoiements, Andrea et Maravan créent l'entreprise Love Food. Son objet est de livrer à domicile son love menu, aux effets garantis, dans une ambiance exotique où les doigts servent de couverts. Après un démarrage un peu lent, Love Food prend son essor et sa clientèle se fait rapidement dans les milieux d'affaires qui ne répugnent pas de recourir aux amours tarifés, tout cela sur fond de crise financière, l'histoire se déroulant fin 2008 début 2009.

 

Jacques Laurent disait que les meilleurs repas il les avait pris dans les livres. En l'occurence le lecteur pourra faire sien ce propos, même si sa libido n'est pas vraiment stimulée. Comme l'auteur a la gentillesse de procurer au lecteur les recettes des différents plats composants le love menu, il pourra s'il le souhaite aller jusqu'au bout de l'expérience, qui ne serait donc pas seulement gustative, visuelle, tactile et odoriférante, mais aphrodisiaque.

 

Il est difficile de dire si le texte original, en allemand, est bien écrit. La traduction, si elle ne trahit pas trop l'auteur, est, elle, faite dans un style narratif très coloré, précis, sans emphase. Ce style convient très bien aux propos de l'auteur, qui, sans insistance, pose au passage quelques problèmes de société et de pesanteur de certaines traditions.

 

Pour ma part la seule fausse note se trouve dans le dénouement. Maravan va en effet se venger d'une mort qui le touche de près... et mettre ainsi un terme à Love Food

 

Pour ce cuisinier ce ne sera pas un plat qu'il mangera froid, ou qu'il fera manger froid à la victime de sa vengeance, mais une boisson mortelle qu'il lui fera boire. Sa victime n'est pas un des véritables responsables de son malheur, mais quelqu'un qui, indirectement, a armé leur bras. C'est un peu trop dans la lignée des raisonnements dévoyés d'une certaine intelligentsia pour être convaincant.

 

Francis Richard 

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10 août 2010 2 10 /08 /août /2010 21:25

Coiffeur de ChateaubriandQuand un écrivain s'intéresse à Chateaubriand je suis son lecteur. Aussi ai-je facilement succombé à la tentation de m'emparer du livre d'Adrien Goetz, publié chez Grasset ici.

 

En lisant dans une librairie les premières pages du Coiffeur de Chateaubriand j'ai su tout de suite que nous allions faire bon ménage et que je regretterais de devoir le quitter une fois la dernière page refermée.

 

En effet, si le fond m'importe, je suis d'abord sensible à la forme. Un livre peut m'apporter les meilleures idées du monde, je rechignerai à le lire si le style de l'auteur m'insupporte.

 

Tel n'est donc pas le cas. Le ton désinvolte employé par l'auteur m'a plu dans l'instant. Ce dernier a le sens de la formule. Les phrases sont concises et il n'y a pas un mot de trop pour dire les choses. Un régal qui n'aurait pas manqué de séduire Morand.

 

Adolphe Pâques, le narrateur, a réellement existé. Coiffeur de son métier, il compte François-René de Chateaubriand dans sa clientèle, ce qui n'est pas une mince affaire :

 

"Il avait de moins en moins de cheveux et il fallait toujours qu'il semble décoiffé."

 

Ce coiffeur collectionne les mèches de cheveux de l'Enchanteur. Il se sert d'une balayette en argent pour les ramasser. Il les recueille pieusement dans une manière de boîte à gants, en acajou, et n'en laisse traîner aucune après lui, ce qui lui vaut les bonnes grâces de Madame de Chateaubriand qui répond au prénom de Céleste et qui n'aime "rien tant que la perfection de leur intérieur".

 

Ce coiffeur est un passionné de livres. Qui plus est il a une mémoire prodigieuse. Il enregistre dans sa tête tout ce que lui dit Chateaubriand en confidence. Aujourd'hui on dirait qu'il est fan de l'auteur du Génie du christianisme et qu'il en connaît par coeur tous les couplets. 

 

C'est ainsi qu'il a la primeur des plus belles pages du grand oeuvre de son maître, à savoir Les Mémoires d'Outre-Tombe. C'est ainsi qu'il devient l'informateur de l'écrivain vieillissant, son espion, celui qui lui assure la discrétion requise pour ses dernières bonnes fortunes.

 

Adolphe a fait l'acquisition d'un fusil. Celui-ci peut être équipé d'un silencieux. Dans quel dessein ? Nous ne le saurons qu'à la fin. Comme nous ne saurons qu'à la fin à quel usage, authentique, il destine sa collection de mèches de cheveux, en dégradé de couleurs, qui sont autant de marques du temps écoulé tout au long des années 1840. Comme nous ne saurons qu'à la fin comment et dans quel but il s'est servi de sa prodigieuse mémoire.

 

Chateaubriand reçoit beaucoup de courrier, auquel il répond toujours la même chose à quelques variantes près. Au milieu de toutes ces lettres il distingue pourtant un jour une lettre d'où s'échappe une tout autre musique. L'admiratrice ? Il s'agit d'une certaine Sophie qui lui écrit de Saint-Malo.

 

Une correspondance avec la singulière Sophie s'engage. L'aboutissement de cet échange épistolaire ? La venue chez Adolphe, tout fier de sa mission, de l'invitée secrète. A qui son célèbre épistolier envoie une voiture attelée pour l'aller quérir et la voir à l'insu de tous au domicile de son coiffeur.

 

Il n'était pas prévu que Sophie fût mulâtre, ni que Madame Pâques fût jalouse, encore moins qu'Adolphe tombât amoureux de cette fille des îles...qui rappelle, à Chateaubriand, Ourika, l'héroïne d'un roman de sa chère amie Madame de Duras.

 

Je vous laisse le soin de lire la suite et de connaître le vrai du faux de cette histoire en lisant la note finale et explicative d'Adrien Goetz. Je vous laisse découvrir, si vous l'ignorez, le récit rocambolesque de la publication des Mémoires. Tout ce que je peux vous dire c'est que vous passerez un excellent moment et que vous en saurez un peu plus, à condition de faire preuve d'un peu de discernement, sur les dernières années de l'auteur d'Atala.

 

Francis Richard

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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 22:50

Le nez dans le soleil

 Il y a deux mois j'ai fait la connaissance d'Oskar et nous sommes devenus aussitôt amis, ce qui ne veut pas dire que nous soyons d'accord sur tout, mais que nous le sommes certainement sur l'essentiel. C'était le premier du mois de mai, dans cette librairie de Genève où Slobodan Despot tenait salon de ses livres [voir mon article Quand des éditeurs du Salon du Livre délocalisent à Genève... ]. 

 

Depuis je n’avais pas eu le temps de lire le monologue sur pépé qu’il m’avait dédicacée ce jour-là. Samedi dernier, au moment de partir de Lausanne pour Saint Jean-de-Luz, un besoin impérieux d’emporter ce livre, publié aux Editions de La Matze ici, m’a saisi, pour le lire à loisir au pays où je suis né à nouveau à la vie, après trois semaines d’incertitude.

 

Je n’ai pas tenté trois fois, comme pépé, de quitter ce monde. C’est lui qui, par trois fois, a voulu se débarrasser de moi, alors que je m’accrochais à ses basques, contre toute attente. Je n’ai donc pas eu comme lui à me poser de questions :

 

« Trois échecs successifs, ça ne pouvait pas être le fruit du hasard, c’était le destin qui s’en mêlait. »

A Saint Jean-de-Luz, en cette fin d’après-midi, j’avais le nez dans le soleil tandis que je courais le long de la baie, mais ce n’était pas le soleil de pépé qu’il avait découvert le long du bisse. Lui l’avait vu de près en chutant et en se retrouvant le nez dans un pissenlit, représentation végétale du soleil, de la vraie vie, celle qui vaut la peine d’être vécue. Le pissenlit ? « Cette fleur jaune aux mille pétales qui lui renvoyait dans les yeux toute la lumière du monde ».

 

Casquette vissée sur la tête, lunettes noires sur le nez, short et sweat-shirt pour tous vêtements, en ce début de soirée, je n’avais toutefois rien du joggeur fou, courant le long du bisse, dont il est question dans le monologue d’Oskar. Car je ne cherche pas la performance et, tout du long, mes sens étaient en alerte. Je ne m’isole pas comme d’autres de mes semblables, les oreilles munies d’écouteurs reliés à un walkman.

Je hume l’air marin de l’océan, je capte quelques bribes de paroles prononcées avec l’accent chantant d’ici, je me réchauffe le cœur et le corps aux rayons du soleil d’été, je sens sous mes pieds le sable s’écarter pour me laisser passer, je regarde les flots mouvants sans cesse et les estivants allongés qui paressent, je sens des gouttes ruisseler sur mon visage, je suis bien vivant et j’aime ça.

 

Pépé, lui, a la main verte et il aime ça. C’est ainsi qu’il est vivant. Il est l’illustration que la nature ne serait pas harmonieuse sans l’intervention de l’homme. Sans elle, la nature se développerait de manière anarchique et sans revêtir ses plus beaux atours. Pépé a initié un mouvement qui s’est poursuivi sans lui, après lui, après ses départs forcés, un peu comme un bateau qui, moteur coupé ou voiles descendues, continue sur son erre. Au-delà des apparences, même mort, il est toujours vivant :  

« A chaque fois que quelqu’un plante une fleur dans le monde, c’est pépé qui tient la pelle et c’est son rêve qui la fait pousser »  

Le monologue d’Oskar que je viens de lire aujourd’hui me touche personnellement. Comme tous ceux qui ont côtoyé la mort de près, même inconsciemment, je suis attaché fortement à la vie et particulièrement à l’endroit où j’ai vraiment pris racine, ici, au Pays Basque. Comme pépé je n’ai pas choisi mon pays, mais je l’aime, sans raison. Comme son petit-fils j’ai vu beaucoup d’autres cieux, j’ai roulé ma bosse sur plusieurs continents, mais il n’y a rien de comparable à mon pays, qui sans trêve m’accompagne partout.  

Il faudrait, je pense, que le monologue d’Oskar soit dit à haute voix. Est-ce de la prose poétique ou de la poésie en prose ? Je ne sais, mais il fait rêver, réfléchir sur la vie, sur l’essentiel. Il ne lui manque que la parole. C’est un véritable petit bijou littéraire qui ne demande qu’à trouver une voix chaude et claire pour donner tout leur éclat aux mots qu’Oskar compose, comme un virtuose.  

Francis Richard

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15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 06:00

Des baisers froidsIl m'arrive d'acheter un livre à cause de sa couverture, ou de son titre, ou de sa typographie, ou du papier dont il est fait. Pour toutes ces raisons à la fois, j'ai choisi de lire Des baisers froids comme la lune de Mélanie Chappuis, publié par Bernard Campiche Editeur ici. Mais aussi parce Sébastien Fanti en disait du bien et que la lecture des rabats de la couverture m'en a donné envie.

 

La couverture est une reproduction brillante d'une toile de Guy Oberson, Après une nuit de pluie 2. Le titre est un vers tiré d'un poème de Charles Baudelaire, Le Revenant, qui figure dans son recueil Spleen et idéal. Quand Anna parle ou écrit, les caractères de la police utilisée sont droits, élégants, fins. Quand Vincent parle ou écrit, ils sont ronds, sinueux, pleins. Le papier d'un jaune pastel est agréable au toucher et à la vue.

 

Vincent est un vieux beau, de 55 ans, à la tête du plus grand journal de Suisse romande. Il se veut séducteur, conquérant, mâle quoi, dont la coquetterie est de ponctuer sa pensée, ses paroles écrites et orales, d'un peu d'anglais, sorte de touche snob et convenue, qui lui fait croire qu'il reste tendance. Pour le sexe il a plus volontiers recours aux professionnelles, ce qui lui donne la paix des sens pour séduire tout à son aise. Ce dont il ne se prive pas.

 

Anna, 28 ans, vit au foyer, mère d'une petite Mona, épouse d'un beau chirurgien esthétique de 35 ans, Victor, qui lui assure gîte et couvert dorés et qui sculpte les formes de riches clientes venues de l'Est. Victor est le demi-frère de Vincent. Lequel n'aspire qu'à une chose, à séduire la belle Anna, éventuellement à la mettre dans son lit, même s'il peut craindre à juste titre, l'âge n'aidant pas, de connaître la panne qui affectait parfois Stendhal.

 

Attachée aux valeurs morales de la bourgeoisie traditionnelle, Anna culpabilise, hésite à sauter le pas et à succomber à ces amours adultères que Vincent lui présente sous le meilleur jour, de manière fort habile. Elle résiste dans les premiers temps aux assauts de ce séducteur impénitent, qui fantasme dur sur cette jeune femme de 27 ans sa cadette et qui se sent pousser des ailes, parce qu'il sent bien qu'il possède les armes pour parvenir à ses fins, que l'aventure le rajeunit en quelque sorte et qu'elle lui donne même du coeur à l'ouvrage dans l'exercice de sa profession.

 

Tout au long des relations qu'entretiennent les deux amants, l'auteur nous dévoile leurs pensées intimes, mises en parallèle avec leurs échanges épistolaires, qui sont tout de même révélateurs. L'évolution de ce qu'ils pensent l'un de l'autre et de ce qu'ils deviennent au fil de cette liaison apparaît dans une lumière de plus en plus crue jusqu'à la fin, à laquelle on s'attend, en l'espérant et en la refusant tout à la fois, pris que nous sommes dans le tourbillon de l'histoire, prenant alternativement parti pour l'un ou pour l'autre.

 

Lire Mélanie Chappuis est un véritable plaisir. L'attention est soutenue jusqu'au bout. L'écriture est élégante, soignée, jusque dans les rares écarts de langage, propres à notre époque, qui n'est pas faite pour les bégueules. Au fond, tous les mots sont pesés, bien à leur place, tout en étant pleins de grâce. On se rend compte qu'il n'est pas besoin d'écrire des tonnes pour façonner un véritable petit bijou d'expression. 

 

La psychologie des personnages est tout à fait crédible, si elle est parfois un peu caricaturale. L'auteur se met facilement à la place de la jeune femme, ce qui n'est pas étonnant, compte tenu de son âge et de son sexe, à celle du quinqua bien mûr, ce qui l'est davantage. Les caractères des deux protagonistes n'en prennent que plus de consistance.

 

La fin de ce roman est morale puisqu'est pris qui croyait prendre...

 

Francis Richard     

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13 mai 2010 4 13 /05 /mai /2010 17:30

Von der MühllIl y a longtemps que je cherchais quelqu'un qui aurait un autre point de vue, sur le moyen de réduire le nombre d'accidents et de morts sur les routes, que de faire payer, de plus en plus cher, les automobilistes, considérés dans leur ensemble, sans discernement, comme des coupables, qu'il faut punir pécuniairement, administrativement et pénalement. Avec le livre de Maurice Von der Mühll, publié aux éditions Xenia ici j'ai trouvé cette perle rare. Dans ce livre j'ai trouvé des idées originales qui méritent au moins d'être examinées sinon adoptées.

 

En ce week-end de l'Ascension, où, malheureusement, un certain nombre d'automobilistes trouveront la mort, il est intéressant de se demander pourquoi la solution conformiste de la réduction de ce nombre passe par une baisse de la vitesse limite, par l'augmentation des amendes, par l'augmentation des taxes, en résumé par une répression collective accrue, sans parvenir à un résultat probant, ni tangible. Le nombre de morts sur les routes en Suisse tournant, chaque année, bon an mal an, autour de 500, en dépit de mesures toujours plus contraignantes.

 

Maurice Von der Mühll a exercé pendant 40 ans, à Lausanne, la profession d'avocat et a "forcément rencontré beaucoup de cas d'accidents de la circulation". Lui-même n'a été victime que d'un seul accident, "provoqué par un autre, où il a laissé des plumes". C'est donc au nom de toutes les victimes qu'il a décidé de s'intéresser au sujet, avec la ferme intention de ne pas s'en laisser conter par les prétendus spécialistes en chambre, spécialistes surtout des règles arbitraires.

 

Maurice Von der Mühll est particulièrement sensible à l'équité, déformation professionnelle en quelque sorte. Il est surtout indigné par le fait que les bons conducteurs, qui représentent la très grande majorité des conducteurs en Suisse, soient traités de la même façon que les chauffards avérés. Partant de là il est convaincu que la répression accrue des automobilistes sans distinction va à l'encontre du but recherché qui est de réduire le nombre d'accidents :

 

"Il faut surtout motiver les bons conducteurs et leur donner envie de le rester jusqu'à la fin de leurs jours". 

 

Or cette répression uniforme conduit au développement d'une mentalité qui va à l'inverse du but recherché : 

 

"Du moment qu'il n'y a pas de pardon, autant prendre des risques et demeurer lucide. Comme on dit aussi dans ces cas-là : "pas vu, pas pris" en ajoutant : "si je dois être sanctionné un jour, une autre fois, pour ce genre de faute, je saurai au moins que je l'ai vraiment mérité"."   

 

Tout au long du livre l'ancien avocat expose les réformes qu'il demande, à partir des constats qu'il a effectués, et qu'il justifie de manière très argumentée et convaincante.

 

Chemin faisant il rappelle quelques vérités et s'en prend à quelques idées reçues :

 

"N'oublions pas que dans nos sociétés modernes le trafic des personnes et des marchandises est à la source d'une économie prospère fondée sur les échanges. N'acceptons pas que certains, voulant se rendre intéressants, créent des chicanes et toutes sortes de difficultés sur la route." 

 

Il démontre, à l'aide des lois de la physique, qui sont "incontournables pour tous" que "le ralentissement général des véhicules augmente le degré de pollution de l'air".

 

En fin d'ouvrage il résume les 6 réformes que les autorités fédérales devraient, selon lui, avoir à coeur d'engager :

 

"1. Bonus au pénal pour les bons conducteurs qui n'ont pas eu d'accident pendant plus de 5 ans, aux donneurs de sang et aux conducteurs qui ont signé un don d'organes.

2. Suppression de la priorité de droite [priorité à droite en France] remplacée par la double priorité due aux piétons et au trafic.

3. Moderniser la loi et la simplifier par l'adoption des 15 commandements du bon conducteur.

4. Marge de tolérance d'au moins 5 km/h pour les excès de vitesse et pour l'alcool au volant sans accident jusqu'à 0.8°/°°. En revanche, condamnation dès qu'il y a accident même avec un tout petit peu d'alcool.

5. Organisation d'une procédure rapide pour les retraits de permis à raison d'un excès de vitesse ou d'une conduite sous l'effet de l'alcool.

6. Créer un esprit de tolérance chez les automobilistes entre eux et chez les autorités chargées de la répression."

 

Bien sûr il faut lire le livre pour comprendre le pourquoi de chacune de ces réformes, qui plutôt que "de durcir les règles de la circulation" se fondent sur une véritable compréhension de la "psychologie des conducteurs". Bien sûr il faut le lire pour découvrir les 15 commandements du bon conducteur, qui relèvent du simple bon sens, largement perdu de vue par les autorités.  

 

Ce livre, écrit dans une langue accessible à tout le monde, non dépourvue d'ironie et de fermeté par moments, souligne que les conducteurs doivent être considérés comme des adultes, c'est-à-dire comme des êtres responsables de leurs actes et non pas comme des moutons que l'on peut tondre et soumettre indéfiniment à l'arbitraire.

 

Francis Richard

 

L'internaute peut écouter  ici sur le site de Radio Silence mon émission sur le même thème.
 

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 19:20

 

Antonio AlbaneseLe livre d'Antonio Albanese, publié aux éditions de L'Age d'Homme ici, a la vertu de nous amener à nous interroger sur les correspondances qui existent entre la réalité et la fiction. Après avoir lu ce livre, nous atteignons ce but, avoué par l'auteur. Nous ne savons plus vraiment où nous en sommes et nous nous demandons d'ailleurs si l'auteur sait lui-même où il en est.

 

Il y a au moins en effet un livre dans ce livre. Luc, le narrateur, est critique d'art et s'est mis en tête d'écrire un roman policier. Il nous en explique la genèse et nous en donne de larges extraits, tout au long du récit. Depuis trois ans il a la garde de sa fille, sept ans, sa femme ayant mis les voiles vers le Nouveau Monde. Cette situation personnelle n'est pas sans influence sur sa façon de vivre et d'écrire, et surtout de se représenter la réalité à travers la fiction. 

 

Avec ses deux amis, Marc et Mathieu, il forme un trio d'hommes tout à fait représentatifs de notre époque. Marc est professseur de philosophie dans un lycée, où il séduit ses étudiantes pour une durée courte et quasiment déterminée à l'avance. Mathieu n'en finit pas d'achever une thèse sur le mythe des origines et vit aux crochets de sa femme, brillante universitaire, mais frigide. Depuis son divorce, Luc est un homme couvert de femmes qu'il pêche au café du Grancy, situé place Monge à Paris, quartier général du trio, qui s'y retrouve chaque semaine pour refaire le monde, grâce à la magie des mots, leur spécialité en quelque sorte professionnelle.

 

Un critique d'art qui écrit un roman policier ne peut pas échapper complètement à l'univers dans lequel il se livre à des écrits de commande. Aussi le lecteur n'est-il pas surpris que les tableaux occupent une place de choix dans l'intrigue haletante qu'il échafaude. Comme le titre du livre l'indique, de même que les reproductions de la couverture, La Chute de l'Homme du Tintoret, et du dos, La Tentation de Bouguereau, la pomme tendue d'un personnage à un autre - sans négliger le rôle de la composition de ces oeuvres picturales - y revêt une importance capitale, qui ne se dément pas, tout au long de l'histoire, jusqu'au dénouement.

 

Tout romancier de bon aloi est confronté à un phénomène inévitable, auquel conduit l'écriture. L'intrigue qu'il croyait maîtriser, à la fin, lui échappe. Au début Luc transpose littéralement ce qu'il vit, puis il en vient à créer un monde rêvé, bien à lui, tout rempli de ses fantasmes. Ses personnages, qui ressemblent à des personnes de son entourage, prennent peu à peu leur autonomie. Dans La Chute de l'Homme le phénomène prend des proportions inédites puisqu'il est double, comme l'intrigue est double, comme les personnages sont doubles, comme il y a deux romans. Il y a alors ce qu'Antonio Albanese appelle "une mise en abyme" :

 

"Le vertige menace, et du vertige à la chute, il n'y a qu'un pas".

 

Au bout d'un certain temps le vertige de l'écrivain devient difficilement supportable. Au début sa fiction romanesque très naturellement suivait sa réalité. A sa grande surprise, la seconde finit par précéder la première, par s'avérer prémonitoire. Il y a de quoi se demander si sa réalité n'était pas après tout qu'une illusion. La chute du livre sur le livre - ou la chute du livre ? - lui prouvera que cette intuition était la bonne et que jusque là il s'était révélé incapable de discerner le vrai du faux, toujours en raison de la magie des mots qui vous induisent en erreur :

 

"Si ma fiction avait remplacé ma réalité, c'est que cette réalité était une erreur, un mensonge. Le récit, lui, ne ment pas." dit le narrateur en fin de parcours.

 

Tous les protagonistes, dont les prénoms sont ceux des auteurs des évangiles synoptiques, finissent par chuter aussi bien dans le récit que dans le roman policier. Sans dévoiler la fin des deux livres qui se répondent, écrits d'une plume alerte et captivante, il faut tout de même rassurer le lecteur. Après une chute, il y a toujours moyen de panser ses blessures et de se trouver une consolation. C'est du moins ce qu'Antonio Albanese nous laisse espérer, en permettant au lecteur de devenir à son tour auteur et d'imaginer la suite.

 

Francis Richard

 

La Chute de L'homme s'est vu décerné le Prix des Auditeurs 2010 de la Radio Suisse Romande.

 

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9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 11:00

Amélie Plume GlacierLe dernier livre d'Amélie Plume paru aux Editions Zoé iciLes fiancés du Glacier Express, est le premier que je lis de cet écrivain. Or cette lecture m'a enchanté. Sans doute parce qu'il s'agit là d'un livre écrit par une femme de mon époque, que ce qu'elle écrit me parle et qu'elle ne manque pas d'humour, ce qui ne gâte rien.

 

L'année 1968 est une année symbolique, qui correspond, peu ou prou, à un changement important dans l'histoire des hommes, du moins en Occident. Ce changement n'est peut-être pas celui que ses instigateurs attendaient... puisque le romantisme politique a connu alors son chant du cygne et puisque le totalitarisme a commencé à ce moment-là d'être sérieusement ébranlé. 

 

Toujours est-il que, pour les hommes et les femmes de ma génération, cette année symbolique a été un tournant, même pour ceux qui, comme moi, rejetaient d'instinct la fracture opérée dans la société de mon enfance, fracture avec laquelle j'ai toujours du mal, vraisemblablement parce qu'elle s'est traduite par une sécheresse d'esprit et surtout par un rejet de la transcendance, à laquelle il m'est impossible de renoncer.

 

Il ne sert à rien de se mettre la tête dans le sable, de faire l'autruche. Une véritable révolution s'est produite dans les moeurs, facilitée par la technique, qui, à chaque avancée, comporte bien des facettes, selon l'usage qu'on en fait. Comme dans toutes choses, il en est sorti, à mon sens, beaucoup de dégâts, mais aussi, heureusement, quelques bienfaits.

 

Lily Petite est un pur produit de cette génération soixante-huitarde. Elle s'est mariée d'amour une première fois avec un homme qui plaisait surtout à son entourage, puis s'est mariée de raison une seconde fois avec un homme qui était reposant, bien sous d'autres rapports, jusqu'au moment du réveil adultérin.

 

Deux divorces plus tard, quelques amants ne suffisent pas à contenter Lily. Il est difficile de persévérer dans le plan cul, comme disent élégamment ses collègues, quand on aimerait tant se laisser transpercer par une flèche décochée par Cupidon. Les changements les plus profonds n'empêchent pas les permanences. 

 

Lily, devenue féministe militante, peu à peu désabusée par la vraie vie, comprend qu'il faut vivre et aimer pour apprendre à vivre et aimer, et se rend compte que la leçon n'est apprise que peu de temps avant que la vie ne s'achève. N'a-t-elle pas aujourd'hui la soixantaine ?

 

La propre fille de Lily, Cécile, issue de son premier mariage, est l'antithèse de tous ses combats féministes passés et elle en est toute chagrine. Elle se rebelle mais au fond ne sait pas résister. Ce qui la rend d'humeur grincheuse. Elle aurait tant aimé "que les hommes continuent de s'adoucir plutôt que les femmes ne se durcissent".  

 

Parce qu'elle ne sait pas comment dire non à sa fille, qui lui demande de garder ses enfants, elle prend la fuite et le premier train qui part de la gare de Genève Cornavin vers l'Est de la petite Suisse, non sans avoir eu l'oeil attiré, en ce lieu, par un homme aux formes généreuses, dont elle apprendra plus tard qu'il se prénomme Oscar.

 

Oscar Muller, la soixantaine, après quarante ans de bons et loyaux services dans une société canadienne, a été jeté comme un kleenex qui a suffisamment servi. Il ne s'est jamais marié, sa mère, Violaine, servant de repoussoir à toutes les candidates.

 

Oscar lui aussi se rebelle, mais ne sait pas non plus résister. A la gare de Cornavin, de son côté, il a repéré Lily. N'a-t-il pas d'instinct compris qu'elle lui ressemble ? Il l'a donc suivie dans sa fuite sans bien savoir pourquoi, comme si la chance devait enfin lui sourire.

 

Une fois dans le train Oscar prend l'initiative d'un échange épistolaire avec Lily, l'inconnue installée dans le wagon voisin. Le contrôleur, Melchior, devient l'intermédiaire qui transmet des messages de l'un vers l'autre et de l'autre vers l'un. Car Lily, agréablement surprise, répond à ce flirt.

 

Avant de s'organiser une rencontre ferroviaire Oscar et Lily se fiancent donc par correspondance. Ce qui n'est pas triste. Peu à peu ils se rapprochent et le livre se termine par une fin heureuse, comme dans mon enfance je les aimais.

 

Lily a seulement un peu peur et se confie à Oscar :

 

"Que ferai-je de ma vie si je ne peux plus rouspéter ?

- J'essaierai de vous être désagréable.

- Merci.

- ..."

 

Francis Richard

 

Articles précédents consacrés à des livres publiés par les Editions Zoé :

 

Le monde d'Archibald, d'Anne Brécart du 04.05.2009

"Un roman russe et drôle" de Catherine Lovey du 30.03.2010

 

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 18:20

Affaire UWL'an passé j'ai évoqué sur ce blog l'affaire Uli Windisch [voir mes deux articles Uli Windisch, sociologue, a dit la vérité, il doit être exécuté et La non-affaire Windisch: la complaisance molle du rectorat de l'Unige ], en abrégé l'affaire UW, comme les initiales du protagoniste. UW vient de publier aux Editions L'Age d'Homme ici toutes les pièces importantes de ce dossier.

 

Quand j'ai écrit mes deux articles, je ne connaissais pas toutes ces pièces. Mais il suffisait de lire l'article ici qu'UW avait publié, dans Le Nouvelliste, le 14 mai 2009, qui était à l'origine de l'affaire, pour se rendre compte que le procès fait à UW était un procès en sorcellerie.

 

En effet de deux choses l'une : ou les instigateurs de l'affaire ne savaient pas lire, ou ils déformaient volontairement la pensée de l'auteur de la chronique. Dans l'un et l'autre cas ce n'était pas bien glorieux de la part de personnalités considérées comme éminentes.

 

En résumé Uli Windisch était accusé de s'être prévalu de son autorité de professeur de sociologie à l'Université de Genève, Unige, pour diffamer le socialisme en général et le sacro-saint Parti Socialiste Suisse, PSS, en particulier, et accessoirement les Verts, que l'on sait verts à l'extérieur et rouges à l'intérieur, comme les pastèques, selon la formule politiquement incorrecte d'un homme politique français diabolisé.

 

Qu'avait dit UW pour mériter pareille accusation ? Dans sa chronique il avait commencé par un constat. Les socialismes se donnent pour mission de changer les hommes. Quand cela ne marche pas - ce qui est inévitable - leurs affidés s'en prennent aux Autres à qui ils font porter la responsabilité de leur échec et généralisent, j'ajoute, comme d'autres font des ronds dans l'eau.

  

Pour illustrer son propos  UW prenait l'exemple de Peer Steinbruck, le Ministre allemand des finances de l'époque. Les finances de son pays allaient mal, et vont d'ailleurs toujours mal. Il en rejetait la responsabilité sur ces criminels de Suisses et leur fichu secret bancaire. 

 

Le procédé était rien moins qu'élégant. UW montrait dans sa chronique ce que cela donnerait si l'on employait le même procédé à l'égard des Allemands en leur rappelant, à propos de criminalité, les heures les plus sombres qu'ils avaient infligées, au XXe siècle, à l'ensemble du continent européen.

 

A la fin de sa chronique UW se posait la question de savoir s'il fallait recommander de voter encore pour les Socialistes ou les Verts, puisqu'ils défendaient aussi mal le pays quand il était attaqué, notamment sur le secret bancaire, par leurs coreligionnaires étrangers.

 

Cette chronique devait déclencher des réactions de la part de certains socialistes "aux bas instincts", ceux justement visés par la chronique d'UW. Il avait fait mouche en quelque sorte puisqu'il les faisait sortir du bois. 

 

Le vice-président du PSS, Stéphane Rossini, intervenait cinq jours plus tard sur le Forum des lecteurs du Nouvelliste. Il y faisait un inventaire à la Prévert des termes employés par UW, accusait UW à partir de cet amalgame de faire des "amalgames ignobles", écrivait que les propos d'UW relevaient de "la pure malhonnêteté intellectuelle" ce qui justement ...caractérisait sa réponse.

 

Deux jours encore plus tard Christian Levrat, président du PSS, prenait sa plus mauvaise plume pour écrire à UW, en reprenant les mêmes arguments fallacieux, en exigeant des excuses et en envoyant copie au Recteur de l'Unige Jean-Dominique Vassali.

 

Parrallèlement le même Levrat, décidément en veine, écrivait une lettre au Conseiller d'Etat genevois, Charles Beer, socialiste comme lui, chargé du Département de l'instruction, lettre dont on ne connaît pas la teneur mais à laquelle il est fait allusion dans une réponse à Levrat faite parVassali et où il est vraisemblable qu'il exerçait une pression amicale.

 

Dans cette réponse, envoyée en copie à UW, Vassali se dit "très choqué par les propos" d'UW et souhaite solliciter le Comité d'éthique et de déontologie de l'Unige, "préalablement à toute intervention" :

 

"Connaître sa position me sera très utile pour déterminer les mesures à prendre".  

 

Cette intervention de socialistes pour entraver la liberté académique d'un professeur était l'illustration même de ce qu'UW dénonçait dans sa chronique, à savoir qu'il est impossible à quelqu'un qui veut changer les hommes pour leur plus grand bien d'admettre que quelqu'un d'autre puisse penser autrement et qu'il ait seulement le droit de s'exprimer, d'où la tentation totalitaire dénoncée en son temps par le regretté Jean-François Revel.

 

S'il n'y avait pas eu médiatisation de cette affaire, où la liberté académique était en cause, il est vraisemblable qu'UW aurait été sanctionné, la sanction pouvant aller jusqu'à son exclusion de l'Unige. Or cette médiatisation a été rendue possible par des articles de Pascal Décaillet, relayés par des articles de Philippe Barraud.

 

L'habileté de Pascal Décaillet aura été de comparer UW à Jean Ziegler qui, en dépit de tous ses écarts, n'a jamais été sanctionné. Certes la comparaison avec JZ n'était guère flatteuse pour UW, mais elle s'est avérée payante.

 

Le la était donné. Petit à petit toute la presse romande s'est emparée de l'affaire UW. Il ne devenait plus possible de sanctionner UW, sinon mollement, hypocritement, en évitant de trop lourdes conséquences qui auraient été funestes pour la réputation de l'Unige bien entamée.

 

C'est dans cet esprit que le Comité d'éthique et de déontologie de l'Unige devait finalement  émettre un mol avis, sur lequel le Recteur Vassali devait, le 6 juillet 2009, s'appuyer mollement, et faussement, pour interdire absurdement à UW de faire suivre dorénavant la signature de ses chroniques de l'énoncé de ses fonctions universitaires.  

 

Dans ce livre UW décortique chaque pièce du dossier et en démonte les rouages. Il montre comment, très vite, la machine médiatique s'est emballée, ce qui n'a pas surpris ce spécialiste de la communication et des médias. Elle s'est retournée contre ceux qui voulaient réellement du mal à ce professeur, qui, pour avoir dit la vérité, devait être exécuté. 

 

Si l'on ne réagit pas suffisamment rapidement quand on est dans l'oeil de ce qui devient un cyclone on a peu de chances d'en sortir indemne. Si UW s'en est sorti, c'est-à-dire s'il n'a pas été mis à la porte de l'Université de Genève, il le doit à sa réaction rapide qui a entraîné d'autres réactions en chaîne.

 

C'est ainsi que la réponse du Conseil d'Etat genevois à l'interpellation urgente d'un député socialiste au Grand Conseil, Roger Deneys, a pris tellement de temps qu'"elle est en fait arrivée au moment du dénouement de l'affaire" et qu'elle a fait un flop magistral.

 

Après avoir lu ce livre plein d'enseignements, qu'il faut lire parce qu'il contient un certain nombre de pièces inédites et parce qu'elles sont longuement commentées par un spécialiste, je me dis, avec l'auteur, au sujet de ces socialistes "aux bas instincts" qui ont voulu sa peau :

 

"Dans de tels cas, il faut toujours imaginer ce que de telles personnes feraient si elles avaient les pleins pouvoirs".

 

UW reste ouvert puisqu'il pose cette question un peu plus loin :

 

"A quand le retour de sociodémocrates pragmatiques et raisonnables dont la Suisse a besoin pour son équilibre politique et son fonctionnement politique original et exemplaire ? "

 

Francis Richard

 

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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 08:10

mélancolie françaiseLe dernier livre d'Eric Zemmour porte un bandeau qui reflète bien l'intention de l'auteur : L'histoire de France racontée par Eric Zemmour. L'histoire de France qu'Eric Zemmour nous raconte n'est donc pas celle que nous avons apprise sur les bancs de l'école. Et c'est tant mieux. Cela nous change des Malet et Isaac de notre enfance. 

 

Eric Zemmour voit les évènements à travers une grille très personnelle. La France, quel que soit son régime, aurait la nostalgie de l'empire romain perdu. Cet empire rêvé ne serait devenu réalité qu'épisodiquement. Il serait définitivement évanoui. Ce dont la France ne se remettrait pas.

 

Après l'éclatement de l'empire de Charlemagne, déterminé par le traité de Verdun, la monarchie capétienne aurait recherché inconsciemment à le reconstituer et, en quelque sorte, à redevenir Rome. Elle aurait au moins voulu étendre le pays jusqu'à ses frontières naturelles, qui comprennent la rive gauche du Rhin, ce qui aurait résolu le problème belge qui ressurgit aujourd'hui.

 

Napoléon, héritier de la Révolution française, mais aussi de cette nostalgie romaine, aurait presque réussi à rassembler derrière lui tout le continent européen. 1815, Waterloo, serait malheureusement le tournant fatal de cette quête multiséculaire. Après cette défaite, rien ne serait plus comme avant :

 

"Une souffrance, une tristesse, une mélancolie française commence en effet à imprégner notre pays. Les esprits les plus avisés, les plus fins ont tout senti. L'impasse stratégique de la monarchie capétienne; les enthousiasmes révolutionnaires sans lendemain; la gloire impériale ternie par les défaites finales. L'Europe continentale sous domination française est une chimère qui s'éloigne."

 

Eric Zemmour oppose l'insulaire Angleterre au continent. L'Angleterre, Carthage, aurait tout fait pour qu'aucune puissance ne surgisse sur le continent et ne rétablisse Rome. Elle aurait affaibli la France, mais lui aurait subtilement laissé suffisamment de forces pour qu'aucune autre puissance ne prenne sa place, suivez mon regard du côté de l'Allemagne.

 

Eric Zemmour oppose le libre-échange au protectionnisme. Le libre-échange serait le destructeur des richesses continentales, qui autrement se seraient développées bien à l'abri des frontières de l'Europe... continentale. Le commerce mondialisé des anglo-saxons - de l'Angleterre, puis des Etats-Unis -, aurait eu raison de l'industrie... continentale.

 

Le dernier rêve impérial français aurait été colonial, mais il a échoué comme les précédents. Il s'agissait de civiliser les "barbares", ce qui reste profondément ancré dans la mentalité hexagonale :

 

"Le Français pense que tout étranger, quelles que soient son origine, sa race, sa religion, peut accéder au nirvana de la civilisation française. Attitude un brin arrogante, xénophobe même, mais aucunement raciste."

 

On sent bien qu'Eric Zemmour fait sienne cette mélancolie française du rêve impérial fracassé, qu'il est réellement triste que la France ait renoncé à sa domination sur l'Europe et qu'ayant perdu son âme elle ait renoncé à assimiler les étrangers et préféré les intégrer. L'idée nationale, à laquelle il paraît adhérer, s'est pervertie :

 

"[Elle] continue à faire tourner la roue de l'histoire; mais elle descend désormais au niveau de l'ethnie et risque de détruire les Etats-nations édifiés au fil des siècles".

 

De même l'Europe telle qu'elle se construit, à la fois technocratique et libre-échangiste, ouverte sur le monde, ne peut recueillir ses suffrages :

 

"L'Europe n'est alors plus un but en soi, mais une première étape sur le chemin grandiose de l'unité mondiale".

 

Toujours est-il que le résultat aux yeux d'Eric Zemmour est désastreux. L'enterrement progressif de la langue française en témoigne, signe qui ne trompe pas sur la perte d'influence de la France sur son propre sol :

 

"Elites mondialisées parlant, pensant en anglais, et lumpenprolétariat islamisé forgeant un créole banlieusard : une double sécession linguistique mine silencieusement notre pays qui avait pris l'habitude séculaire d'associer unité politique et linguistique, et qui fit même pendant longtemps rimer les progrès de la francisation avec ceux des Lumières".

 

Il est difficile de suivre Eric Zemmour dans ce rêve impérial français. Une nation n'est pas seulement grande par son étendue géographique; elle peut l'être par son envie de vivre, par son dynamisme, par sa volonté de concurrencer les autres. Or ce n'est pas à l'abri de frontières, qu'elles soient françaises ou européennes, que la France peut retrouver son éclat. Au contraire c'est l'assurance qu'elle continuera de s'étioler parce qu'elle refuse de relever les défis d'aujourd'hui. Eric Zemmour relève bien que les fonctionnaires sont une spécialité française, mais il n'en tire pas les justes conséquences...

 

Il est plus facile de suivre Eric Zemmour quand il regrette que la démographie française ne se maintienne que grâce à l'apport d'étrangers qui ne partagent pas les valeurs qui ont fait la France et qui vivent de plus en confinés dans leur manière de vivre originelle.

 

Les lecteurs du Figaro Magazine ou du Spectacle du Monde, les auditeurs de RTL, les téléspectateurs de l'émission On n'est pas couché de Laurent Ruquier, retrouveront dans ce livre, où plane l'ombre de Bonaparte, le ton volontiers goguenard, impertinent d'Eric Zemmour. Ils passeront un bon moment avec cet érudit qui est loin d'adopter la pensée unique du moment, qui bouscule les habitudes de pensée et qui, même si l'on n'est pas d'accord avec lui, suscite la réflexion sur le destin d'un pays merveilleux, où j'ai vécu le plus clair de mon âge.

 

Francis Richard

 

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12 avril 2010 1 12 /04 /avril /2010 21:45

henri guisanCe matin, à 7 heures 30, 26 coups de canon ont donc été tirés au bord du lac Léman, à Pully, devant Rive-Verte, la dernière résidence d'Henri Guisan, pour commémorer le cinquantenaire des funérailles du bien-aimé Général, que j'évoquais lors d'une récente promenade, racontée ici.

 

Pourquoi 26 coups de canon ? Pour symboliser les 26 cantons helvétiques, qui ont tous soutenu l'action du Général pendant la seconde guerre mondiale, qui n'ont pas fait défaut à ce militaire hors du commun, à ce fervent défenseur du fédéralisme, qui a incarné alors l'esprit de résistance.

 

Bien que je ne réside pas très loin - Pully jouxte Ouchy - et que je sois réveillé depuis longtemps à cette heure-là, je n'ai rien entendu. La bise soufflait déjà, ou le bruit de mon poste de radio couvrait le tir... 

 

Aujourd'hui c'est donc le jour anniversaire des obsèques du Général. Le 12 avril 1960, à Lausanne, 300'000 personnes y assistaient. Du jamais vu, et du jamais revu depuis. Pour qu'une telle unanimité se soit faite, il ne pouvait s'agir du fruit d'un hasard. Il fallait bien que l'homme fût exceptionnel, n'en déplaise à d'aucuns qui portent en eux l'esprit de division comme ils portent inévitablement à gauche.

 

L'Hebdo, que l'on retrouve dans tous les mauvais coups portés récemment au pays, a baptisé un dossier de son dernier numéro  - dans sa rubrique Mieux comprendre [sic] -, "Henri Guisan - Quand le mythe se lézardeici, à propos de la réputation du Général, qui serait quelque peu égratignée depuis 20 ans, comme on l'a suggéré furtivement dans le téléjournal de ce soir sur la TSR.

 

Philippe Barraud dans un article intitulé "Guisan et les révisionnistes dévoyés" ici règle fort bien leur compte à ces  travailleurs de mémoire, dont le but n'est pas d'écrire l'histoire mais de servir une idéologie systématiquement anti-bourgeoise et antimilitariste. Comme d'habitude, l'historien d'extrême-gauche de service, l'incontournable Hans-Ulrich Jost, était la référence de l'hebdomadaire du même métal. Sur La Première, le même a bavé encore ce matin sur le Général, à peu près au moment où le canonnage était fait depuis Rive-Verte.

 

Dans la préface au livre Le Général Guisan et l'esprit de résistance, Jean-Jacques Rapin rappelle qu'un peuple ne doit pas oublier son passé et ses figures tutélaires, "avec leurs ombres et leurs lumières", au risque que ne s'insinue le "virus actuel de l'autodénigrement, de l'auto-flagellation et du mépris de soi-même". Il ne croyait peut-être pas si bien écrire...

 

Le lecteur du livre de Jean-Jacques Langendorf et de Pierre Streit, publié aux éditions Cabédita ici, ne sera pas déçu. Les auteurs ne tombent ni dans l'hagiographie, ni dans la polémique. Avec humilité ils savent dire qu'à l'heure actuelle il y a encore des trous dans la connaissance du sujet.

 

Les auteurs ne sortent pas de leur sujet quand ils dressent le portrait des prédécesseurs d'Henri Guisan à la fonction suprême de général, qui n'existe en Suisse qu'en temps de guerre ou de menace de guerre. Cela leur permet de souligner les différences et les ressemblances qui existent entre les destins des généraux Dufour, Herzog, Wille et Guisan.

 

Ils ne sortent pas davantage du sujet quand ils dressent le portrait de ceux qui ont dit non et qui ont incarné l'esprit de résistance, en d'autres lieux, au même moment que le Général. Le Maréchal Mannerheim fera payer très cher aux Soviétiques la conquête de terres finlandaises. Winston Churchill opposera aux Nazis une détermination de fer. Le Général de Gaulle n'acceptera pas la défaite de la France en 40. Le Général Mac Arthur, aux Philippines, résistera âprement à l'agresseur nippon invaincu facilement partout ailleurs.

 

Au début de la seconde guerre mondiale Henri Guisan mise sur la victoire de la France contre l'Allemagne. Ce qui ne l'a pas empêché de mobiliser et de faire passer les hommes sous les armes de 150'000 à 450'000, de veiller à interdire le passage des belligérants, quels qu'ils soient, sur le sol national, neutralité oblige. 

 

A l'annonce de l'armistice franco-allemand le Général connaît quelques jours de flottement avant de se reprendre, avant de publier un peu plus tard un ordre d'armée, le 2 juillet 1940, et de prononcer un discours devant 400 officiers supérieurs,  le 25 juillet 1940, sur la prairie mythique du Rütli. Dans les deux cas il appelle à la résistance de la Suisse aux pays qui l'encerclent dorénavant.

 

En préambule à l'exposé de la stratégie du Réduit national élaborée par Henri Guisan, les auteurs font un rappel historique du refuge ultime, dont la forteresse de Massada des Sicaires résistant aux Romains est un exemple insigne. Le mot même de réduit sera employé pour la première fois en Belgique pour désigner le dédale de fortifications, voulu par Léopold 1er, pour protéger Anvers à la fin du XIXe siècle.

 

Au XXe siècle la montagne permettra à des troupes inférieures en effectifs de résister à des troupes ennemies. Les auteurs donnent les deux exemples de la "ligne Maginot" des Alpes qui permettra aux Français de résister avec succès aux Italiens de Mussolini et de Monte Cassino qui permettra aux Allemands de résister de longues semaines aux assauts des Alliés.

 

Le Réduit national va s'imposer comme stratégie, au caractère à la fois militaire et symbolique, parce que la Suisse n'a aucune chance de pouvoir résister aux Allemands en rase campagne. Il ne s'agit pas non plus de replier toute l'armée dans les Alpes suisses même si c'est la plus grande partie qui s'y retrouvera. Des troupes résisteront à la frontière, d'autres le feront sur une deuxième ligne, leur combat ne pouvant être que retardataire. Les troupes du Réduit de là harcèleront l'adversaire, lui tomberont dessus et lui infligeront des pertes sévères.

 

Les auteurs terminent leur ouvrage en montrant que les menaces qui pesaient sur la Suisse étaient réelles et qu'elles ne provenaient pas des mêmes adversaires tout au long du conflit mondial; en évoquant les rapports parfois tendus entre Henri Guisan et l'armée, entre Henri Guisan et le monde politique, qui contrastent avec le charisme non démenti que le Général exerce sur les civils, particulièrement les plus humbles. Lesquels le considèrent très vite comme le "père de la patrie" et lui vouent une confiance absolue, sans doute parce qu'il est proche d'eux, sait leur parler et ne leur raconte pas d'histoires.

 

"Guisan avait des défauts, Guisan a fait des erreurs ?" écrit Philippe Barraud dans l'article cité plus haut."Oui, quel homme n'en fait pas ? Reste qu'il a réussi un tour de force inouï : insuffler l'esprit de résistance aux Suisses. C'est irremplaçable, et pour cela, nous lui devons une reconnaissance sans réserve".

 

Jean-Jacques Langendorf et Pierre Streit ne nous cachent ni ces défauts, ni ces erreurs. Leur livre, qui comporte une riche bibliographie, n'en est que plus crédible. Il paraît au bon moment et devrait fermer le clapet aux "historiens engagés" et aux "plumitifs agressifs", comme les appelle Philippe Barraud. 

 

Francis Richard

 

L'internaute peut écouter  ici sur le site de Radio Silence mon émission sur le même thème.

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7 avril 2010 3 07 /04 /avril /2010 22:45

Valais mystiqueDu Valais je me rends compte que je ne connais rien, ou si peu de choses, et que je n'ai fait qu'y passer, à l'exception d'une visite à un ami qui habitait alors près de Sion, une petite maison au milieu des vignes, il y a très longtemps, pas loin de quarante ans. Je me souviens que nous nous sommes promenés avec son chien de chasse, un pointer, dans des pâturages et que, comme dans un livre d'images caricatural sur la Suisse, des vaches faisaient retentir les cloches accrochées à leurs licols.

 

Quelques années plus tard, il y a tout de même quelques décennies, en 1978, l'année des trois papes, je suis repassé par là. Je revenais deYougoslavie où j'avais accompli un périple de deux semaines. Lors de ce retour j'avais fait étape à Stresa, dont je garde un souvenir idyllique, sans doute parce que j'étais accompagné de ma bien-aimée et que nous avions navigué autour des îles Borromée. Du Simplon, gravi péniblement par ma petite automobile, nous étions descendus vers Brig comme dans un puits... L'été dernier, j'ai connu le même vertige en descendant du Grand Saint Bernard cette fois, après avoir emprunté le tunnel, par couardise. Je me gardais de trop lever les yeux pour regarder au-delà de ma route...

 

Ma seule destination rituelle et valaisanne, depuis que je suis à nouveau lausannois, est la Fondation Pierre Gianadda, à Martigny. Jusqu'à présent, à ma grande honte, je ne suis pas allé plus avant en Valais, ce qui décevrait grandement mon ami Adrien, natif de ce coin de paradis, du moins selon ses dires, à qui j'ai tu la chose jusqu'à aujourd'hui. Il me faut confesser que, quand je longe la vallée du Rhône, je me sens oppressé par les montagnes environnantes, trop abruptes à mon goût, qui est plus pyrénéen qu'alpestre. Je n'ai qu'une hâte, celle de passer rapidement mon chemin, de ne pas trop regarder vers le haut, ce que j'appréhende d'ailleurs tout autant que de regarder vers le bas.

 

Un livre est pourtant en train de me faire changer d'avis, Valais mystique, de Slobodan Despot, paru aux éditions Xenia ici qu'il dirige. Car Slobodan Despot est éditeur, photographe et écrivain. Ce livre, qu'il est agréable physiquement de tenir entre ses mains, est le résultat de l'exercice par le même homme inspiré, de ces trois merveilleux métiers. Il est agréable de tenir ce livre entre les mains parce que les pages sont imprimées sur du papier glacé, parce que la police des caractères, subtilement choisie, en facilite la lecture et parce que les photographies, qui l'illustrent, sont un véritable plaisir pour les yeux.

 

Pour Le Nouvelliste, qui est "le" quotidien du Valais, Slobodan Despot a suivi 24 itinéraires spirituels, tous aussi inconnus les uns que les autres  de votre serviteur, mais qui ne manquent pas de lui évoquer d'autres itinéraires, effectués en d'autres lieux...

 

L'auteur est "arrivé en Suisse avec [sa] famille à l'âge de six ans, en 1973" :

 

"J'ai passé mon enfance entre Leysin, Sion et Monthey avant d'entrée au collège de Saint Maurice. Ces années constituent l'essentiel de ma formation".

 

Cette phrase, qui figure dans l'avant-propos, me rappelle évidemment celle de Roland Barthes, dont j'ai fait le titre du premier article de ce blog de l'an 2010 ici :

 

"Au fond, il n'est pays que de l'enfance"

 

C'est pourquoi les années de l'enfance sont si importantes...

 

Tous les lieux visités par Slobodan Despot ne remontent pas à son enfance, mais ils se trouvent tous - sauf le premier, qui en est l'antichambre - dans un pays où son corps d'enfant a appris à se mouvoir et à se souvenir. Aussi, quand il gravit les pentes qui mènent jusqu'à un lieu inspiré, ses jambes le portent-elles en terrain connu et sacré. Tous les pèlerins savent que la marche est une prière qui se passe de mots - la bouche se ferme, l'âme s'ouvre - et que l'effort physique a la vertu paradoxale de débarrasser le corps de ses fardeaux. Toute récompense est au bout d'une peine et la peine, alors, n'importe plus.  

 

Dans ces conditons et dans ces lieux propices à la méditation, le pèlerin Despot peut faire des rapprochements qui ne lui seraient pas venus à l'esprit autrement; il peut se pénétrer d'une poésie nourrie de ces rapprochements, mais aussi de rencontres et d'images; il peut traduire en mots ces images qui ont imprégné sa rétine; il peut raconter ce qu'il ressent aussi bien que ce qu'il a vu; il peut apprécier une nature qui semble éternelle, immuable, ou qui y est tout juste apprivoisée, habilement, par la main de l'homme, pour servir d'ornement à ce qu'il a édifié, comme l'écrin fait ressortir toute la grâce d'un bijou admirablement dessiné et monté, et que la patine du temps embellit encore.

 

Que trouve-t-on en chemin ? Des chemins de croix justement, des croix toutes simples juchées sur des éminences, des pierres creusées, des niches qui abritent des statues, des statues sans abri, mais qui se dressent vers le ciel, des marches qui permettent de monter, toujours monter, des murs, des chapelles, des temples, des tours, des monastères, et, à l'intérieur, des fresques et des icônes, d'autres statues, qui sont autant de repères que les différents âges nous ont légués pour jalonner nos routes, pour célébrer notre venue et nous inviter à la transcendance, qui ne connaît d'autre obstacle que notre refus de retrouver nos coeurs d'enfants et notre simplicité, d'autre obstacle que cet esprit moderne qui met de côté les témoignages de piété et transforme "la religion occidentale en moralisme froid".

 

"Ainsi les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers" [Mathieu, 20, 16]

 

A double titre, j'ai le sentiment que cette parole du Christ m'est adressée. En effet j'ai eu la bonne idée involontaire de ne pas me précipiter pour acquérir Valais mystique. Et j'ai été récompensé. La deuxième édition que j'ai entre les mains comportent deux préfaces, celles de Jean Raspail, qu'il n'est pas nécessaire de présenter, et celle de Jean-François Fournier, qui est le rédacteur en chef du Nouvelliste.

 

En guise de préface Jean Raspail dit dans une lettre adressée à l'auteur le 30 XI 2009 et le paraphrasant :

 

"S'attarder à une telle lecture, la bouche close et l'âme ouverte, équivaut à une longue prière."

 

J'en reste bouche bée et l'âme fermée, tout déconfit de n'avoir pas paraphrasé ainsi le premier, ce qui doit équivaloir à une prière trop courte ... En attendant, comme on parle de communion de désir, j'en suis maintenant au stade de la randonnée de désir que cette lecture m'a suscitée.

 

Francis Richard

 

PS

 

Le lecteur insatiable, ou l'internaute qui veut en savoir davantage, peut toujours se rendre sur le site éponyme ici .

 

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  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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