Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 23:55
Max Lobe et Pierre Fankhauser

Max Lobe et Pierre Fankhauser

Ce soir, l'association littéraire Tulalu!?, qui pour la troisième fois se délocalise à Sion, reçoit Max Lobe, à la Médiathèque du Valais. La rencontre est animée par le charismatique Pierre Fankhauser, qui demande à l'invité, une fois n'est pas coutume, de lui répondre s'il va bien en bassa, langue parlée au Cameroun dont il est originaire...

 

Max Lobe joue le jeu et lui répond en bassa. Pour l'auditoire, qui ne comprend pas un traître mot de cette langue bantoue, à l'exception de ma voisine de droite, prénommée Sissi, comme l'impératrice, Max a l'obligeance de traduire ses propos: il en ressort qu'il est en forme et qu'il est venu en train depuis Genève. Il en profite pour dire que son nom de famille se prononce Lobé et que Lobe est son nom d'artiste...

 

Max et Pierre se tutoient dans le civil. Ils ont convenu de ne pas recourir à un voussoiement de circonstance, pour que la rencontre soit conviviale. La maman de Max, que sa fratrie n'a jamais appelée que par son prénom (elle a eu sa première fille à 15 ans et lui, le cinquième, à 22), lui a recommandé, pour se préparer à la rencontre de ce soir, de prier et d'avoir la foi, afin qu'elle soit réussie.

 

La foi, en langue bassa, n'a pas le même sens que le mot français. Max parle dans son livre La trinité bantoue du cancer de l'oesophage d'une mère. Il s'est inspiré de celui de sa mère: un jour, le médecin leur a dit, à ses soeurs et à lui, que leur mère n'en avait plus pour longtemps et a proposé de la débrancher, mais sa soeur aînée, qui a la foi, a fermement refusé qu'elle le soit. Lui aurait accepté...

 

Contre toute attente, aujourd'hui, la mère de Max vit très bien, à Lugano, complètement guérie. Chaque jour il s'entretient longuement avec elle au téléphone. C'est, comme il dit, sa potesse. Il y a entre elle et lui un amour fusionnel. C'est peut-être pourquoi, alors qu'il n'y avait pas prêté attention jusqu'à ce qu'un journaliste lui en fasse la remarque, il est question de rapports mère-fils dans ses trois derniers livres...

 

Max est arrivé à Genève à 18 ans, en 2004. Comme il ne connaissait rien à la Suisse, il s'est conduit au début comme un villageois, ce qui est considéré comme une injure au Cameroun. Une de ses soeurs lui a ainsi demandé une chose apparemment simple, d'aller acheter des oranges à la Migros. Il n'en a pas trouvé, parce qu'au Cameroun, les oranges sont vertes...

 

Max n'est retourné au Cameroun qu'au bout de dix ans, en 2014, si l'on excepte la fois où il s'y est rendu pour l'enterrement de son père, en 2009. Il y est retourné parce qu'il  a voulu connaître sur place l'histoire cachée de l'indépendance de son pays natal, après avoir lu le volumineux livre Kamerun!, de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.

 

Son dernier livre, Confidences, est le récit de ce voyage de retour au point de départ. Hormis Mâ Maliga (elle est octogénaire, ce qui est singulier dans un pays où l'espérance de vie est de cinquante ans: ne serait-elle pas sorcière?), personne, même pas sa tante, ne veut lui parler de ce passé. Pour conjurer le malheur, il est des choses dont il vaut mieux ne pas parler.

 

Cette guerre d'indépendance - au mot d'indépendance, Max préfère le mot de kundè, qui, en bassa, signifie liberté de disposer de soi - n'est pas racontée dans les écoles. Elle demeure cachée. Mais un pays ne cache que ce dont il a honte, car, autrement, quand il n'a pas honte, à défaut d'avoir des héros, il s'en invente...

Guillaume Prin

Guillaume Prin

Avec un léger, subtil, accent camerounais, la lecture, par le comédien Guillaume Prin, d'un monologue de Mâ Maliga, situé au début de Confidences, est l'occasion pour Max de souligner qu'il y a le parler, l'oralité et qu'ils sont plus difficiles qu'on ne pense à restituer par l'écriture de telle manière qu'ils soient compréhensibles par le lecteur.

 

Une autre lecture relate la guerre cachée. Une fois que Guillaume Prin s'est tu, cette lecture laisse sans voix l'invité et... l'assistance, parce que sont évoqués des mauvais traitements, des massacres, des camps de concentration - à ne pas confondre bien sûr avec des camps d'extermination -, baptisés là-bas zones de pacification, zopacs...

 

Une lecture d'un extrait de La trinité bantoue relate une manifestation organisée par une ONG qui s'insurge contre l'affiche de la discorde, où l'on voit des moutons blancs, l'un d'entre eux chassant un mouton noir du pré où ils paissent. Tandis que les manifestants marchent animés de bons sentiments, le ventre du stagiaire de l'ONG chante...

 

Max Lobe se situe entre deux cultures, africaine et européenne. Quand il va au Cameroun il est considéré comme un blanc, quand il retourne en Suisse il n'est pas du tout considéré comme tel. Sa langue maternelle est le français de là-bas, mais sa langue actuelle est celle d'ici. Quand il écrit les deux influences apparaissent, et c'est charmant.

 

Comme est charmant ce rite, qu'il est peut-être l'un des derniers à observer, ici et peut-être même là-bas: quand il s'apprête à cueillir un fruit sur un arbre, il lui adresse intérieurement, et préalablement, une prière, où il lui dit qu'il ne lui veut aucun mal, qu'il veut simplement se nourrir et qu'il lui en demande la permission...

 

Francis Richard

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
26 janvier 2017 4 26 /01 /janvier /2017 23:55
Pierre Fankhauser et Philippe Favre

Pierre Fankhauser et Philippe Favre

Ce soir, pour sa première rencontre de 2017, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Philippe Favre à Sion, à la Médiathèque du Valais. La rencontre est animée par le charismatique Pierre Fankhauser, qui a peut-être demandé d'emblée à l'invité s'il allait bien...

 

Toujours est-il que ce soir l'animateur porte une autre casquette, celle de comédien: il va en effet lire trois extraits de Cortex, le roman d'anticipation de Philippe Favre publié à l'automne. Lequel s'était intéressé au passé avec 1352 - Un médecin contre la tyrannie.

 

Ces deux romans se situent à un tournant de l'histoire de l'humanité. 1352 c'était la fin de ce qu'on appelle le Moyen-Âge, tandis que le Human Brain Project, HBP, sujet de Cortex, pourrait s'avérer être une avancée considérable pour l'humanité.

 

Philippe Favre apprend l'existence de ce projet de modélisation du cerveau par superordinateur et s'y intéresse au moment où ce projet, financé par l'Union européenne et dirigé par l'EPFL, pourrait bien être gelé après la votation du 9 février 2014 contre l'immigration de masse...

 

Philippe Favre se documente sur le sujet, qui le passionne, et a la chance de rencontrer Henry Markram, qui coordonne l'équipe du projet à l'EPFL. Markram lui dit des choses, qui lui donnent matière à réflexion et à l'écriture de ce deuxième roman, en particulier:

 

Nous sommes notre cerveau, mais il n'est qu'une part de nous.

 

Il lui dit aussi en substance que si nous posons une question à notre cerveau, il lui donne toujours une réponse: le fait est que notre principal interlocuteur, au long de notre vie, c'est nous-mêmes...

 

Pierre Fankhauser lit un passage du livre où un personnage fait à l'équipe un exposé sur les émotions. Philippe Favre a retenu à ce propos une expression entendue lors d'une émission sur un institut de recherche de la côte ouest, qui l'a également marqué:

 

Nous sommes le creuset de nos émotions...

 

Dans Cortex, Philippe Favre fait franchir une étape décisive au projet. Alors que jusqu'à présent l'équipe de l'EPFL ne travaille que sur un échantillon de cerveau de souris, il fait prendre une décision irrationnelle par le chef de cette équipe, Gregory Coleman.

 

Lana, la fille de Coleman, meurt dans un accident. Tous ses organes sont donnés. Son père récupère son cerveau et le reste de son corps pour le HBP. Coleman veut sans doute, au fond de lui-même, garder quelque chose de sa fille...

 

Philippe Favre, qui a des enfants, ferait-il une chose pareille pour l'un des siens? Peut-on savoir ce qu'on le ferait tant qu'on ne se trouve pas en situation? répond-il. Au seuil de la mort, lui qui serait plutôt matérialiste, ne renouerait-il pas alors avec des croyances?

 

Un tel projet pose des problèmes éthiques, mais Philippe Favre pense que toute technologie est susceptible d'être utilisée pour le bien comme pour le mal et que ce n'est donc pas la technologie elle-même qu'il faut remettre en cause.

 

Si l'objectif du HBP est clairement de développer de nouvelles thérapies pour les maladies neurologiques et, notamment, de découvrir dans quelles conditions elles apparaissent, d'aucuns pourraient bien en utiliser les résultats pour dominer les autres du haut de leur "immortalité"...

 

Il y a en quelque sorte, histoire humaine éternelle, d'un côté des sauveteurs et, de l'autre, des colons...

 

Francis Richard

 

Mis à jour le 27.01.2017

Pierre Fankhauser lisant un extrait de "Cortex"

Pierre Fankhauser lisant un extrait de "Cortex"

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
3 novembre 2016 4 03 /11 /novembre /2016 23:55
Pierre Fankhauser, Gilberte Favre et Sylvie Blondel

Pierre Fankhauser, Gilberte Favre et Sylvie Blondel

Ce soir, pour sa deuxième rencontre du lundi soir de la saison 2016-2017, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Gilberte Favre à Sion, à la Médiathèque du Valais. La rencontre est animée par le charismatique Pierre Fankhauser.

 

Pierre Fankhauser a pour mission de faire parler la Sédunoise. Mais, celle-ci ne va dire que ce qu'elle veut bien dire. Car elle a été journaliste et connaît toutes les ficelles du métier, les dialogues étant, d'ailleurs, ce qu'elle préférait dans son exercice.

 

Journaliste, elle l'est restée dans l'âme, et ses deux derniers livres parus cette année, Guggenheim Saga et Dialogues inoubliés, en sont le témoignage. Dans l'un comme dans l'autre livre, elle restitue scrupuleusement ce qu'elle a appris.

 

Dans un train de Neuchâtel à Bienne, elle entend dire un jour, par un passager, que la famille Guggenheim est originaire de Suisse. Cela lui donne l'idée de mener l'enquête sur cette famille, dont le mécénat en matière d'art est notoire.

 

C'est ainsi qu'elle apprend que les Guggenheim sont originaires de Lengnau, en Argovie, la seule localité de Suisse, avec Endingen, où les Juifs ont le droit de résider depuis 1776... Elle décide alors de raconter leur saga, qui commence dans la souffrance.

 

Trois raisons toutes personnelles, qui n'entreront pas pour autant en conflit avec son éthique d'ancienne journaliste, la déterminent en effet: les rapports d'un père, Simon Guggenheim, avec son fils, Meyer Guggenheim; le mécénat d'art; la dentelle de Saint-Gall.

 

Les rapports d'un père avec son fils lui rappellent ceux de son mari, Nourredine Zaza, mort en 1988, avec leur fils, né en 1973; le mécénat d'art, sa visite au Musée Guggenheim de Venise, avec son fils (il a aimé les oeuvres de Dali, tandis qu'elle a préféré celles de Delaunay, de Miro et de Klee).

 

La dentelle de Saint-Gall lui rappelle la robe que sa mère lui avait confectionnée à partir de cette broderie. Elle trouve extraordinaire que la fortune des Guggenheim soit due au départ à sa fabrication avant de l'être dans les minerais et la métallurgie et qu'une partie de cette fortune ait été consacrée à l'art.

 

Sylvie Blondel, qui a présenté au public l'invitée de Tulalu!?, lit un passage relatif au tout début de la saga racontée par Gilberte Favre. Elle lira plus tard dans la soirée un dialogue inoublié, De la nature, entre Gilberte Favre et Maurice Chappaz, où Gilberte interprétera son propre rôle et elle celui de Maurice...

Delphine Grataloup

Delphine Grataloup

Les Dialogues inoubliés sont des dialogues inoubliables que Gilberte Favre a eus avec l'auteur valaisan. Ils sont inoubliés par elle pour la bonne raison qu'elle ne veut pas les oublier. En les publiant aujourd'hui elle partage, à partir de ses notes, les instants privilégiés qu'elle a connus avec lui.

 

Quand elle rencontre Maurice Chappaz, Gilberte Favre a vingt ans, l'âge des enfants de celui-ci, du moins celui d'Achille. Elle est alors journaliste stagiaire à la Feuille d'Avis du Valais. S'il devient son Père spirituel, il est surtout le Poète, dont elle lira quelques extraits de poèmes à l'issue de la rencontre.

 

Dans ces dialogues, Maurice Chappaz aborde des thèmes, tels que celui de l'angoisse, qu'il n'a pas abordés publiquement auparavant. Il faut dire que les chefs de rubriques de l'époque estimaient que de tels dialogues n'étaient pas publiables, qu'ils étaient trop intellectuels pour leurs lecteurs...

 

Maurice Chappaz aurait aimé vivre de 1816 à 1913. Pour lui, le XIXe siècle était le siècle des découvertes, le XXe, celui de leur industrialisation. Et il n'aimait pas trop ce que le monde devenait, non pas qu'il soit pessimiste, mais, attaché à la nature, il n'aimait pas qu'il lui soit fait violence: 

 

Il y a des fins du monde mais pas la fin du monde.

 

Pendant la rencontre, à la flûte traversière, Delphine Grataloup interprète des intermèdes musicaux, qui sont autant de respirations permettant à chaque fois à l'auditoire de songer agréablement, à ce qui vient d'être dit ou lu, et de l'approfondir jusqu'au creux de son âme.

 

Il faut dire que les morceaux joués sont de choix:

- deux extraits de la Partita en la mineur de Jean-Sébastien Bach,

- la Chanson de Pan de Roger Bourdin

- la Danse de la chèvre d'Arthur Honegger

 

Quand Gilberte Favre était enfant, elle faisait du scoutisme. Sa cheftaine lui a demandé un jour ce qu'elle voulait faire. Elle lui a répondu: Écrire et voyager. Ce qui a suscité l'ironie de cette dernière. C'est pourtant ce qu'elle a fait, restant toujours elle-même, qu'elle écrive une fiction ou qu'elle décrive ce qu'elle voit.

 

Gilberte Favre a vu des choses terribles pendant ses voyages, mais aussi des choses merveilleuses. Même si le monde ne lui semble pas aller en s'améliorant, elle n'est pas blasée: il y a encore tant de choses pour elle à découvrir. Et elle n'a donc rien perdu ni de sa faculté d'émerveillement, ni de sa curiosité.

 

Gilberte Favre suit en cela le modèle que fut pour elle son mari Nourredine Zaza, qui, en tant que Kurde, a subi de terribles sévices sans éprouver jamais de ressentiments, et l'exemple que fut pour elle Maurice Chappaz qui était à la fois un homme curieux du Monde et, la chose est moins connue, d'une grande bonté.

 

Francis Richard

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
3 octobre 2016 1 03 /10 /octobre /2016 22:55
Claudine Berthet, Annik Mahaim et Pierre Fankhauser

Claudine Berthet, Annik Mahaim et Pierre Fankhauser

Ce soir, pour sa première rencontre du lundi soir de la saison 2016-2017, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Annik Mahaim au Lausanne-Moudon. Et Pierre Fankhauser, son animateur charismatique, pose sa question rituelle à l'invitée: Comment ça va?

 

Puis, comme à son habitude, mine de rien, Pierre entre dans le vif du sujet en lisant un extrait du dernier livre d'Annik Mahaim, Radieuse matinée, un livre où elle raconte une décennie de sa vie, celle des années 1970, à Lausanne, décennie qui a compté beaucoup pour elle, et pour celles et ceux de sa génération.

 

Dans cet extrait il ressort qu'Annik Mahaim a été une militante active. Pourquoi a-t-elle décidé d'écrire son autobiographie de l'époque? Moins pour raconter sa propre vie que pour réagir à des propos tenus par Nicolas Sarkozy, qui, décidément, a le don d'en exaspérer plus d'un, de quelque horizon qu'il vienne.

 

Sarkozy s'en prenait à ceux et celles de sa mouvance et les caricaturaient. Avec son livre, Annik Mahaim a donc voulu rétablir leur vérité et ce n'est pas fortuit qu'elle l'ait dédié à Michèle B., une militante comme elle, de son âge (le mien), morte à cinquante ans. Elle a voulu écrire ce livre à leur mémoire, déformée par un méprisant inutile.

 

Ecrire cette autobiographie n'a pas été sans mal. Devenue aujourd'hui romancière, il lui a pourtant fallu six ans pour l'écrire. Dans une première version, elle se disait tu ou parlait d'elle, variait les modes narratifs: c'était trop compliqué. Dans la version définitive elle a adopté je, deux je pour être exact: un je de l'époque et un je d'aujourd'hui, sans complaisance pour l'autre.

 

Il s'agissait donc de ressusciter cette époque où l'espoir en un monde meilleur était plus grand qu'il ne l'est aujourd'hui - Annick Mahaim fait le geste de la main d'un plafond qui s'abaisse - et où il y avait une plus grande joie de vivre, un bonheur public. Car, comme beaucoup de militants d'extrême-gauche d'alors, qui voulaient changer le monde, elle a maintenant perdu ses illusions.

 

A l'époque, rien ne la prédispose à devenir un jour militante de la Ligue marxiste révolutionnaire, LMR. Fille de cardiologue, elle habite Pully, une charmante maison de la banlieue-est de Lausanne...

 

Seulement elle découvre le surréalisme en lisant Nadja d'André Breton, ce qui bouscule déjà ses conventions. Puis elle lit le Manifeste du parti communiste:

Je découvre l'exploitation de l'homme par l'homme; je découvre l'iniquité des rapports entre le Nord et le Sud. A chaque page une révélation, à chaque page, une compréhension nouvelle des mécanismes économiques et politiques. C'est follement intelligent, magistralement clair.

 

Elle ajoute: Un voile se déchire, mes yeux se déssillent. Je découvre un pan de la réalité dont personne ne m'a jamais parlé. Surtout j'ai l'impression pour la première fois de comprendre ce monde. C'est à partir de cette lecture qu'elle milite ardemment auprès des trotskystes et que sa vie change.

Claudine Berthet et Annik Mahaim

Claudine Berthet et Annik Mahaim

Dans Radieuse matinée, il y a un mélange de vécu et de reconstitution qu'elle a faite à partir d'une large documentation.

 

Le vécu, ce sont, par exemple, les moyens de reproduction des textes de l'époque, impensables au temps du numérique. Pour imprimer des tracts, on tape à la machine à écrire électrique sur des stencyls, car les photocopies sont de piètre qualité. On compose de même à la machine les colonnes de La Brèche, le journal de l'organisation.

 

Le vécu, c'est aussi la pauvreté de style des textes rédigés pour être distribués à la sortie des usines et qu'elle relit aujourd'hui avec un mélange d'amusement et d'affliction... Il faut dire qu'après avoir milité à la LMR, puis au Mouvement de libération de la femme, elle est devenue écrivain et que son écriture se veut artistique plutôt que militante.

 

Le militantisme et l'art ne font pas bon ménage, dit-elle, comme l'atteste l'art du réalisme socialiste soviétique. Pierre Fankhauser, taquin, lui fait toutefois remarquer que dans son recueil de nouvelles Pas de souci, elle s'en prend aux conditions dans lesquelles on travaille actuellement dans les entreprises. N'e revient-il pas cependant aux voix du monde, telles que la sienne, de grossir le trait?

 

La reconstitution, c'est, par exemple, la chute du Chili d'Allende, le 11 septembre 1973. Claudine Berthet lit avec une sobre conviction le passage qui relate cette chute dans le livre d'Annik Mahaim. A observer celle-ci, pendant cette lecture, on voit que ce récit, qu'elle redécouvre en l'écoutant lu par une autre, ne la laisse pas indifférente, qu'elle est émue et colère. Et le timbre de sa voix s'en ressent quand elle reprend la parole.

 

Il y a en Annik Mahaim un tel sentiment de défaite et de colère mêlée, qu'il se lit ce soir sur son visage et qu'il s'entend dans sa voix. Et ce sentiment se communique de manière palpable à celles et ceux qui ont partagé ses illusions et qui se trouvent dans la salle. C'est celui d'une militance et d'une espérance déçues.

 

Annik Mahaim regrette surtout, dit-elle, que la société socialiste que construisait Allende, élu légalement à la présidence de son pays, n'ait pu voir le jour...et qu'elle n'ait pu montrer ce qu'elle pouvait être dans la réalité, comme elle regrette que se perde l'histoire des grands événements de cette révolution internationale (qu'elle a appelée de ses voeux), c'est-à-dire l'histoire de la conscience.

 

En écrivant Radieuse matinée Annik Mahaim a juste voulu retrouver comment elle voulait changer le monde, changer la vie et elle y est sans doute parvenue, puisque même ceux ou celles qui n'ont pas partagé ses vues, voire s'y sont opposés, peuvent la comprendre, sinon l'approuver, par la magie de l'écriture, cette forme d'art qui, quand il est authentique, exprime l'humanité de celui ou celle qui tient la plume.

 

Francis Richard

 

Livres d'Annik Mahaim:

 

Pas de souci! Plaisir de lire (2015) 

Radieuse matinée Editions de l'Aire (2016)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
6 juin 2016 1 06 /06 /juin /2016 22:55
Pierre-André Milhit et Pierre Fankhauser

Pierre-André Milhit et Pierre Fankhauser

Ce soir, l'association littéraire Tulalu!? reçoit au Lausanne-Moudon Pierre-André Milhit. Son charismatique animateur, Pierre Fankhauser, le prévient que l'association ne plaisante pas avec les horaires, qu'elle est même pointilleuse, et que la rencontre est strictement minutée. Qu'il se le dise ! Non mais, qui est le chef ?

 

Strictement minutée ? Enfin, presque, puisque la rencontre prévue à 20h01, commence en fait à 20h06 par la lecture, par l'invité, de la minute correspondante de son livre, 1440 minutes, suivie par sa lecture des deux minutes d'après, de 20h07 et de 20h08. Cinq minutes de retard, ce n'est tout de même pas un quart d'heure, fût-il vaudois...

 

Ceux qui, dans l'assistance, n'ont pas encore lu 1440 minutes, titre trouvé par Jasmine Liardet, son éditrice (alors qu'il pensait initialement à Profonde horloge), où l'auteur a écrit une histoire pour chaque minute d'une journée, soit au total 1440, peuvent se rendre compte que d'une minute l'autre, l'auteur passe du coq à l'âne, ce qui n'est pas pour déplaire à cet amateur de bestiaire, dont j'ai lu l'opus à la dernière minute... Les 1440 histoires se suivent mais ne se succèdent pas. Elles sont à l'image du temps, fragmentées.

 

Quand Pierre-André Milhit se lance dans ce projet, il s'impose deux contraintes: 1) Chaque histoire courte comprendra six phrases, suivies d'une phrase qui commencera par je, avec pour conséquence qu'il doit se mettre à la ponctuation... 2) Il se disposera à écrire à la minute près. Ces contraintes consenties lui donneront une grande liberté...

 

De décider d'écrire à telle heure, telle minute, ne signifie pas qu'il commence à écrire pile à cet instant. C'est plutôt le processus de création qui s'enclenche à ce moment-là. Et cette création dure en moyenne quinze minutes, ce qui, répété 1440 fois, correspond à un travail à plein temps de deux mois, alors qu'il lui en a fallu dix-huit pour mener à bien son projet.

 

Pour les heures de la nuit, il met son réveil, ce qui ne dérange pas celle qui partage son lit, parce qu'elle dort du sommeil de la juste... Les minutes les plus difficiles à écrire auront été celles situées entre 17h30 et 19h, quand il rentrait du travail (avec l'envie de souffler ou de souper); et celles situées entre 23h et 24h, au moment où d'habitude il se met au lit.

 

Pour surveiller l'avancement du projet il dresse un gigantesque tableau Excel de 1440 cases qu'il colore à chaque fois que le texte correspondant à la minute du jour est rédigé. Cela ne va pas sans anicroches. Un jour il a perdu irrémédiablement le texte d'une minute; un autre, tout content d'avoir écrit la meilleure de ses minutes, il s'aperçoit que la case est déjà prise.

Raphaël Raccuia et Pierre-André Milhit

Raphaël Raccuia et Pierre-André Milhit

Chaque texte est écrit, à la minute dite, à la main, puis il est transcrit sur l'ordinateur, moyennant quelques corrections, enfin il est soumis à son éditeur, Pascal Rebetez, qui lui demandera de supprimer un certain nombre de renards, pléthoriques dans la version initiale et tout de même très présents dans l'actuelle version aux côtés de belettes et autres fouines.

 

Avec ses 1440 histoires courtes, Pierre-André Milhit ne cherche pas à expliquer le monde. Le monde est et il cherche seulement à le partager avec les autres, tel qu'il le perçoit, avec ses animaux (plus particulièrement les oiseaux, qu'il observe et dont il s'émerveille des noms qui leur ont été donnés), avec ses arbres et ses fleurs dont, botaniste, il connaît les petits noms.

 

Il ne désigne pas les personnages par leurs prénoms ou leurs patronymes, mais par leurs métiers. Il y a peu de noms de lieux dans ses minutes, mais il y a beaucoup de noms de rues qui se caractérisent par les personnes qui y habitent. Il donne ainsi, en riant, l'exemple de la rue des pucelles qu'il situerait volontiers à Orléans, où l'on se demanderait qui est la deuxième...

 

Quel poète est-il? Il est tout simplement Milhit, même si, plus jeune, il aurait aimé être Rimbaud, puis Chappaz, qui, avec Jean-Marc Lovay, rencontré au Val d'Anniviers, et Raymond Farquet, sont les écrivains lui ayant donné l'envie de parler de son pays, le Valais, qui transparait toutefois dans ses riches minutes, notamment dans la centaine de minutes qu'il a écrites, un automne, dans une chambre non chauffée d'un hôtel du Val d'Hérens.

 

Pierre-André Milhit ne cherche pas à expliquer le monde, mais la musique l'aide à le comprendre. Accompagné de Raphaël Raccuia à la guitare, il psalmodie un Oratorio jaculatoire de sa composition, puis déclame un poème, Holà! le vent sur les chevaux, où il demande incidemment pardon à Monsieur le Commissaire d'avoir écrasé dieu en reculant devant l'humilité et présente ses excuses à Madame la Juge pour avoir étranglé la bonne conscience en [s]'exerçant au noeud de cravate...

 

La religion occupe une place importante dans 1440 minutes. Il a été servant de messe dans son jeune temps, à Saxon. S'il s'est éloigné de la religion catholique de son Valais natal et qu'elle s'est éloignée de lui, il garde un souvenir ému de sa liturgie, de sa dramaturgie, et côtoie des gens pour qui le catholicisme garde son importance, tandis qu'il doute...

 

La rencontre proprement dite se termine à 21h08. Pierre-André Milhit lit alors les minutes 21h08, 21h09 et 21h10 tirées de son livre. Il continue ainsi à partager sa vision des choses et des êtres au public de ce soir, qui est tout ouïe, qui apprécie et l'applaudit, ce qui est cadeau pour lui...

 

Francis Richard

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
21 mai 2016 6 21 /05 /mai /2016 22:00
Journée Tulalu!? spéciale éditions Encre Fraîche

Belle journée ensoleillée que ce 21 mai 2016 où l'association littéraire Tulalu!? reçoit, à Lausanne, les éditions Encre Fraîche.

 

Le point de départ comme le point d'arrivée de la journée est la Galerie Humus.

Journée Tulalu!? spéciale éditions Encre Fraîche

Au programme:

 

Le matin, à la galerie

- lectures tirées d'Impasse khmère d'Olivia Gerig, de Nage libre d'Olivier Chapuis et d'un texte de Samuel Bezençon, par Sofia Verdon et René-Claude Emery, accompagnés en musique par Edmée Fleury

 - présentation des éditions Encre Fraîche par Alexandre Regad

 

Le midi, dans le parc Mon-Repos

- pique-nique pour les amateurs

 

L'après-midi, à travers la vieille ville

- lectures par Sofia Verdon et René-Claude Emery de textes:

. de Laurence Bolomey et d'Olivier Sillig dans le parc de la Fondation de l'Hermitage,

. de Jean-Luc Chaubert et d'Olivier Chapuis dans le jardin du Petit Théâtre,

. de Sabine Dormond  et d'Hélène Dormond au bas des Escaliers du Marché

 

Fin d'après-midi, à la galerie

- apéritif

Pique-nique dans le parc de Mon-Repos

Pique-nique dans le parc de Mon-Repos

Sofia Verdon et René-Claude Emery dans le parc de la Fondation de l'Hermitage

Sofia Verdon et René-Claude Emery dans le parc de la Fondation de l'Hermitage

Sofia Verdon dans le jardin du Petit Théâtre

Sofia Verdon dans le jardin du Petit Théâtre

René-Claude Emery dans le jardin du Petit Théâtre

René-Claude Emery dans le jardin du Petit Théâtre

René-Claude Emery et Sofia Verdon au bas des Escaliers du Marché

René-Claude Emery et Sofia Verdon au bas des Escaliers du Marché

Encre Fraîche est une association très dynamique et très créative, qui existe maintenant depuis 12 ans.

 

Encre Fraîche a commencé, en 2004, avec la publication d'un livre refusé par nombre de maisons d'édition: La Marche du Loup d'Olivier Sillig. Encouragée par ce premier succès (le livre a été sélectionné pour le prix TSR de 2005), elle édite depuis, en moyenne, quatre livres par an.

 

Si je devais résumer ce qui anime l'association, je dirais:

Il n'y a pas de ligne à Encre Fraîche mais des lignes qui répondent à des coups de coeur...

Parmi la centaine de manuscrits reçus chaque année, la sélection est faite par une commission littéraire composée à l'heure actuelle de Catherine Demolis, de Christelle Iskander, d'Alexandre Regad et de Sarah Renaud.

 

Tout le travail éditorial est effectué par l'association elle-même: il n'y a par exemple pas de relectures ni de corrections externes, et la diffusion est maison...

 

Recevant des subventions ici ou là, pour des tirages de l'ordre de 500 exemplaires (L'Ogre du Salève, d'Olivia Gerig, a cependant été réédité trois fois), tous les livres qu'elle édite sont imprimés en Suisse, une singularité...

 

C'est l'auteur qui est au coeur des préoccupations de l'association aux coups de coeur, et au grand coeur, la preuve en est qu'elle lui attribue la moitié des bénéfices engrangés par les ventes, autre singularité...

 

Les ventes demeurent toutefois helvétiques. Car la diffusion en France voisine s'avère très difficile. Et la presse suisse elle-même n'aide pas. Ainsi n'a-t-elle pas dit un mot du prix Adelf-Amopa (qui consacre la première oeuvre littéraire francophone) décerné en France en 2015 à L'enfant de Mers-el-Kebir de Sophie Colliex...

 

Encre Fraîche organise des rencontres avec les auteurs dans des cafés ou dans des jardins, et, toujours avec eux, des balades littéraires à pied, à vélo et même à pédalo...

 

Chaque année ou presque - elle en est cette année à la huitième édition -, elle organise un concours de nouvelles sur un thème et publie l'année suivante, à l'occasion du Salon du Livre de Genève, les meilleurs textes dans un ouvrage collectif:

 

- Une page et une spatule (2009)

- A quoi rêvent-ils? (2011)

- Musica! (2012)

- A l'aéroport... (2013)

- Même jour, même heure, dans 10 ans (2014)

- Masques (2015)

- Au fond du jardin (2016)

 

Dans le registre collectif, pour son dixième anniversaire, en 2014, Encre Fraîche a édité un coffret, Au fil de l'encre, comprenant 23 livrets, soit un livret de présentation et un livret par auteur d'une des vingt-trois nouvelles inédites (Olivier Sillig en a écrit deux)...

 

L'an passé Encre Fraîche a édité sous le titre Désirs, les textes de 15 auteurs romands, qui ont écrit sur ce thème une nouvelle, qu'ils ont lue, la première fois, dans le cadre du projet de La Maison éclose, lors de la nuit de la lecture à Lausanne, le 18 avril 2015. Avec le livre proprement dit, l'acquéreur reçoit deux CD d'enregistrement des textes par leurs auteurs...

 

Enfin, ce n'est pas la moindre de ses activités, Encre Fraîche organise le 12 novembre 2016, pour la troisième année consécutive, le Salon des Petits Editeurs, à la Ferme Sarasin, au Grand-Saconnex. Ils étaient déjà 18 petits éditeurs présents en 2014 et 24 en 2015...

 

Francis Richard

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
9 mai 2016 1 09 /05 /mai /2016 22:55
Pierre Fankhauser et Joseph Incardona

Pierre Fankhauser et Joseph Incardona

Ce soir, l'association littéraire Tulalu!? reçoit au Lausanne-Moudon Joseph Incardona, auteur de romans noirs. Ce qui ne signifie pas pour autant qu'il ne sait pas prendre la vie du bon côté et rire franchement, même des vicissitudes. Joseph Incardona sait bien en effet que la vie est faite de hauts et de bas, que les retournements de situation personnelle se suivent et ne se ressemblent pas, qu'il faut sans cesse s'adapter, qu'il faut être résilient et ne surtout pas chercher à être assisté.

 

Joseph Incardona recherche les lieux où il peut trouver des gens avec lesquels il se sent bien et, ce soir, c'est le cas, non pas parce qu'il est né à Lausanne (en 1969) - il n'y a guère vécu -, mais parce qu'il aime faire de telles rencontres. Sans doute est-ce aussi parce que son existence n'a pas toujours été confortable. Avoir une mère suisse et un père italien, cela vous met Le cul entre deux chaises, le titre de son premier roman, réédité en 2014 par BSN-Press. Ce qui veut dire en clair: ne pas avoir de chaise du tout pour le reposer.

 

Dans sa jeunesse Joseph Incardona a lu beaucoup de... bandes dessinées, mais aussi des auteurs comme Cendrars ou Steinbeck. Plus tard deux auteurs vont le marquer profondément: John Fante (Demande à la poussière) et Harry Crews. Ces deux auteurs, comme lui, ont une dilection pour les personnes en marge: Joseph Incardona en rencontre lorsqu'il fait des visites dans les prisons et il en peuple ses romans noirs, tels que Derrière les panneaux il y a des hommes, où il en crée un véritable microcosme, au bord d'une autoroute.

 

Comment en est-il venu à écrire? Parce qu'aucun métier ne le tente, tandis que l'écriture a l'avantage d'être à sa portée et d'être l'art du pauvre, d'être pour lui un moyen de s'accomplir et de ne plus se sentir inutile, même s'il sait que l'écriture est fragile et qu'il éprouvera toujours le stress de la phrase à venir. Comment écrit-il? Il n'a pas besoin de réel confort pour écrire, il n'a besoin que de s'isoler quelques heures, le matin, de disposer de ce que Virginia Woolf appelle Une chambre à soi. Et, quand, alors, il écrit deux ou trois bonnes pages, cela suffit à son bonheur.

Yves Jenny et le duo Posology, Nicolas Bonstein et Danielle Goren

Yves Jenny et le duo Posology, Nicolas Bonstein et Danielle Goren

Son livre Permis C est le deuxième volume d'une trilogie romanesque, dont le premier, qui en est pourtant la suite, est Le cul entre deux chaises, cité plus haut. Il s'agit d'un roman, non pas d'une autofiction, même s'il se nourrit à des sources autobiographiques. Le mensonge ne permet-il pas de mieux cerner la vérité? Dans ce roman d'initiation, le protagoniste est confronté à la méchanceté gratuite (il y a en fait des raisons sociologiques à la violence qu'il subit); il connaît une première fois, inachevée, avec la mère d'un camarade; et il éprouve un grand moment de plénitude.

 

Ces trois temps forts ont été choisis pour donner un aperçu de l'écriture de Joseph Incardona, dont l'ambition, couronnée de succès, est de donner de la couleur à ses textes, notamment par le détail imparfait, celui qui retient l'attention et dans lequel se trouve le diable selon Friedrich Nietzsche... Lus avec ferveur par Yves Jenny, accompagnés avec subtilité par l'électronique du duo Posology, que forment Nicolas Bonstein et Danielle Goren, ces extraits permettent de se rendre compte de la variété des registres de l'auteur, qui fait habilement des allers-retours verticaux, du sexe à la tête, en passant par le ventre...

 

Depuis quatre ans Joseph Incardona arrive à vivre de l'écriture, au sens large. D'avoir écrit une douzaine de livres l'y aide. Tout comme d'avoir obtenu des prix qui, s'ils ne rapportent rien en eux-mêmes et ne récompensent pas forcément les meilleurs, ont des conséquences heureuses sur la diffusion. Pour Derrière les panneaux il y a des hommes, il a ainsi obtenu le Grand prix de la littérature policière. Il y est en excellente compagnie, celle d'auteurs qu'il a presque tous lus et aimés, tels que Léo Malet ou Frédéric Dard, alors qu'il n'a peut être lu qu'un seul Prix Goncourt...

 

Francis Richard   

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 16:45
Pierre Fankhauser, Ariel Bermani, Dolores Phillipps-Lopez

Pierre Fankhauser, Ariel Bermani, Dolores Phillipps-Lopez

11 heures, matin gris, à la limite pluvieux, direction Pôle Sud, avec - pour ne pas peler de froid - arrêt en Argentine, où c'est encore l'automne, comme ici... Dans ce Centre socio-culturel de l'Union syndicale vaudoise, à tous les étages, ce 1er mai vibre d'accents chantants, hispaniques, qui réchauffent l'âme...

 

A l'invitation du Centre de Traduction Littéraire de Lausanne, de l'Association littéraire Tulalu!?  et de l'Association Crear.ar, y est organisé un brunch (des spécialités culinaires argentines ont été préparées par cette dernière association), à l'occasion de la sortie en version française de Veneno, le roman d'Ariel Bermani.

 

La rencontre est animée par Dolores Phillipps-Lopez, Maître d'enseignement et de recherche en Littérature hispano-américaine à l'Unil et ses invités sont Ariel Bermani, l'écrivain argentin, né en 1967, venu tout spécialement de Buenos-Aires, et Pierre Fankhauser, l'écrivain suisse, né en 1975, qui a passé sept ans en Argentine et a traduit Veneno.

 

Les deux écrivains, aujourd'hui réunis à Lausanne, ont plusieurs points communs: l'Argentine, Buenos-Aires, l'espagnol, Veneno, l'écriture et les ateliers d'écriture, que Pierre a animés naguère avec Ariel en Argentine et qu'il anime maintenant en Suisse... Il est donc tout naturel qu'ils se soient rejoints ce matin au Pôle Sud...

 

Ariel Bermani est romancier et poète, mais c'est le romancier qui est reçu ce jour. Son roman Veneno, paru en 2006, a reçu cette année-là le prix Emecé. Dix ans après, le recul lui permet de le considérer avec liberté. Après coup, il se rend compte qu'il l'a écrit volontairement de manière très sobre, avec un minimum d'adjectifs et de subordonnées.

Les mêmes, dans le même ordre...

Les mêmes, dans le même ordre...

Le livre est écrit au présent, ce qui lui donne du rythme. Le peu qui est dit suggère beaucoup. Car le dépouillement du style induit de la profondeur. Du reste, cette simplicité de ton n'est qu'apparente. En effet, chaque personnage, décrit à la troisième personne, s'exprime dans un langage qui lui est propre, qui plus est avec les mots de l'époque où il les prononce.

 

Veneno se passe sur une longue période de vingt-cinq ans. Et on ne parle pas de la même manière en 1978, sous la dictature, ou en 2003, en sortie de crise. Parler est le mot qui convient, parce que le livre se caractérise par son oralité, par ces petits fragments oraux qui en disent long, par ces miettes qui, comme une chapelure rassemblée, lui donnent du corps.

 

Ce qui est curieux, c'est que les cinq journées de la vie racontée de Veneno, le héros picaresque de ce roman, semblent ne pas être des solutions de continuité, bien qu'elles se déroulent pour le lecteur dans le désordre, avec des allers et retours dans le temps. Ce parti pris de récit chaotique n'enlève rien à sa fluidité, bien au contraire. Du grand art.

 

Pierre Fankhauser a appris l'espagnol avec des CD de la méthode Assimil. Quand il est arrivé au Mexique, amoureux d'une native, on a trouvé qu'il avait un drôle d'accent. Ses amours défuntes, il a sillonné l'Amérique du Sud avant de s'établir un bon moment en Argentine où il a appris les singularités de l'espagnol de là-bas.

 

Pour traduire Veneno, Pierre a commencé par rédiger en trois semaines une version littérale, puis a rencontré régulièrement Ariel pour résoudre avec lui certaines difficultés, c'est-à-dire pour ne pas le trahir. Et, comme celui-ci en espagnol, il s'est ingénié à restituer en français les caractéristiques du français oral des périodes traversées.

 

Comme tout bon traducteur, il n'a pas traduit selon la lettre mais selon l'esprit, avec toujours cette volonté d'aller au plus court, comme le fait Ariel, qui va à l'essentiel et laisse le lecteur imaginer le reste. Et il l'a fait avec le souci de la cohérence, en évitant l'écueil des particularismes régionaux, aidé en cela par la correctrice française, Emmanuelle Narjoux.

 

Ariel lit d'abord en espagnol les deux premiers chapitres de Veneno, qui sont courts cela va de soi. Puis c'est au tour de Pierre de les lire en français, dans la traduction qu'il en a faite. Veneno, venin ou poison en français, y apparaît, comme dans la suite du roman, comme un être qui est à la fois insupportable et inspirateur de pitié:

 

Veneno est bien Picaro, mais, au contraire du stéréotype, il ne se justifie et ne se repent jamais...

 

Francis Richard

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 23:55
Pierre Fankhauser et Jérôme Meizoz

Pierre Fankhauser et Jérôme Meizoz

Ce soir, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Jérôme Meizoz au Lausanne-Moudon. Les participants ont quelque mérite à être là. Ils ont dû braver les intempéries pour gagner le restaurant mythique de la place du Tunnel, au bout duquel ils ont reçu leur récompense...

 

L'auteur va bien. C'est visible. Cela va sans dire, mais cela va mieux en lui posant la question rituelle, à laquelle Pierre Fankhauser, l'animateur charismatique de l'association littéraire, n'est pas près de renoncer. S'il le faisait d'ailleurs, d'aucuns, certainement, trouveraient à redire...

 

Le dernier livre de Jérôme Meizoz s'intitule Haut Val des loups. L'allusion au Val-Lais est claire. S'il restait encore un doute au lecteur, il serait vite levé. Un passage du livre, lu par Jean-Luc Borgeat, dit en effet de ce Haut Val qu'il est "obturé à l'est par un glacier et à l'ouest par un lac"...

 

Pourquoi Jérôme Meizoz a-t-il écrit ce livre? Parce qu'il a été choqué il y a maintenant vingt-cinq ans par le surgissement de la violence dans son pays qui, en principe, est un Etat de droit, où les  arguments devraient s'échanger par des paroles et non pas des coups être donnés.

 

Or, à l'époque, un brillant et jeune militant écologique de ses amis a été passé à tabac par trois individus qui l'attendaient à l'extérieur de son chalet. Cette agression a alors marqué les esprits, mais la justice n'a pas été rendue pour autant. L'affaire a été classée sans suite, lui laissant un goût amer.

 

Jérôme Meizoz s'est promis un jour de ne pas laisser cette affaire tomber dans l'oubli. Son livre n'a pas l'ambition de la résoudre. Il se veut surtout tenue d'une promesse, rupture de l'omerta qui enveloppe cette région clanique, où, à la différence de la Sicile, il n'y a pas de repentis...

Jean-Luc Borgeat lit un passage du "Haut Val des loups"

Jean-Luc Borgeat lit un passage du "Haut Val des loups"

Jérôme Meizoz n'appartient pas à un clan. Sans en souffrir, il a bien compris que, de ce fait, on ne lui dit pas tout, qu'il est en marge, même s'il est bien de la région. Cette marginalisation, due à son milieu - un milieu de syndicalistes, d'ouvriers, d'employé des CFF -, le prédispose à l'observation.

 

Dans ce roman inspiré d'un fait réel, l'écrivain, élève de Pierre Bourdieu, observe les structures sociales secrètes de sa région, dominée par ce qu'il appelle le Parti unique et le Quotidien unique. Le "refuge brun", dont l'Eglise s'est faite complice, participe de cette toile de fond valaisanne qu'il tisse. 

 

Près de vingt-cinq ans ont donc passé. Le narrateur prend de la distance. Il tutoie le jeune homme écolo-spiritualiste qu'il a été. Il le fait tantôt avec nostalgie, tantôt avec ironie. Sans se renier, il se fait volontiers ironique quand il considère sa naïveté d'alors, que l'attentat contre son ami a mise à mal.

 

Lisant un extrait, dans lequel Jérôme Meizoz se met à la place des paysans du Haut Val, Jean-Luc Borgeat prend naturellement l'accent de là-bas, tant le texte de Jérôme Meizoz l'y invite et lui rappelle qu'ils ont tous deux grandi dans le même village, Vernayaz, près de Martigny, où Jérôme Meizoz est né.

 

Cet accent, ils le perdent, l'un comme l'autre, une fois franchie la frontière du Valais avec le monde extérieur. Il revient tout naturellement dans leur bouche quand ils y retournent. Jérôme Meizaz, qui l'a quitté pour faire des études, dit joliment de l'accent, quel qu'il soit, que c'est du "temps incorporé"...

 

Jérôme Meizoz a connu à plusieurs reprises "le sentiment océanique", ce court instant de ravissement devant la nature et la beauté des paysages. Son grand-père, qu'il n'a pas connu, pouvait-il avoir le même rapport que lui avec le monde alentour, lui pour qui, vraisemblablement, il était, avant tout, cadre de vie?

 

Comme le fait remarquer Jean-Luc Borgeat, peut-être que le grand-père de Jérôme Meizoz aurait eu en l'occurrence la même incrédulité que ces pêcheurs de Bretagne qui virent pour la première fois des touristes entrer dans la mer, cette mer qui, pour eux, était un élément redoutable, cette mer qui prend l'homme...

 

Francis Richard

 

Derniers livres de Jérôme Meizoz parus chez Zoé:

 

Séismes (2013)

Haut Val des loups (2015)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 23:55
Sébastien Meier, Marie-Christine Horn et Olivier Chapuis

Sébastien Meier, Marie-Christine Horn et Olivier Chapuis

Ce soir, la Bibliothèque Chauderon de la Ville de Lausanne accueille Tulalu!? pour une soirée spéciale consacrée au polar lausannois. Les invités de l'association littéraire sont Marie-Christine Horn, Olivier Chapuis et Sébastien Meier, qui, tous trois, ont commis un polar au cours des six derniers mois.

 

Après un mot d'introduction d'Isabelle Falconnier, qui est, entre autres, Déléguée à la politique du livre de la ville de Lausanne, c'est à Pierre Fankhauser, le charismatique animateur de Tulalu!?, portant veste en laine safran, que revient le rôle de mettre sur le gril, l'un après l'autre, les trois auteurs sur canapé.

 

Dans Le parc, rien d'étonnant à ce qu'Olivier Chapuis situe la scène du crime dans un parc, mais c'est un parc de Lausanne, le parc de Monrepos, où se trouve la piscine éponyme. Dans Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn enferme les crimes perpétrés dans une clinique psychiatrique de la région lausannoise, La Redondière, nom de son invention, qui lui est venu comme ça... Dans Le nom du père, l'action se déroule dans plusieurs lieux de Lausanne, facilement reconnaissables.

 

Il s'agit donc bien dans les trois cas de polars lausannois.

Pierre Fankhauser et Olivier Chapuis

Pierre Fankhauser et Olivier Chapuis

Pourquoi avoir choisi Lausanne pour cadre de leurs romans?

 

Olivier Chapuis habite à proximité du parc Monrepos. Il s'y promène souvent. Il en connaît bien les alentours. Il précise que le crime aurait pu avoir lieu dans un tout autre endroit. Mais, par souci de vraisemblance, il lui a paru préférable de faire se dérouler l'action dans un lieu connu de lui. Il était ainsi tranquille. On ne le prendrait pas en défaut. Pour en être tout à fait sûr, il a même fait des repérages.

 

Marie-Christine a passé quelques années avant ses trente ans à Lausanne. Elle s'est donc sentie à l'aise en écrivant un polar lausannois. Le situer à Lausanne lui ôtait toute préoccupation. Elle pouvait écrire librement. On ne parle jamais aussi bien que de ce qu'on connaît. Pourquoi, par exemple, aurait-elle situé son roman aux Etats-Unis, alors qu'elle ne s'y est rendue qu'une fois et qu'elle ne parle pas la langue?

 

Sébastien Meier connaît bien Lausanne. C'est sa ville. Il entretient avec elle une relation d'amour-haine. Ainsi aime-t-il même la place de La Riponne qui ne ressemble pourtant à rien et où il ne viendrait à l'idée de personne de s'attarder en son milieu pour admirer le paysage. Mais il râle à propos de détails. Par exemples, la Coop Pronto ferme trop tôt ou la ville est en pente: il aimerait, par moments, qu'elle soit plate. 

Pierre Fankhauser et Marie-Christine Horn

Pierre Fankhauser et Marie-Christine Horn

Les personnages de ces polars sont des personnages de fiction, même s'ils sont inspirés de la réalité.

 

Olivier Chapuis est certes parti d'un fait divers. Il y a une dizaine d'années, un policier a tiré dans un parc de Lausanne, qui n'est cependant pas celui de Monrepos. C'est ce crime qui l'a inspiré. Mais le reste est le pur fruit de son imagination. Ne se sentant pas capable d'écrire une histoire linéaire, il a adopté un récit choral, à plusieurs voix donc, ce qui lui a permis de dévoiler peu à peu les dessous de l'intrigue, chaque voix apportant sa contribution à ce dévoilement, jusqu'au dénouement inattendu.

 

Marie-Christine Horn a reçu les confidences d'un ami infirmier sur l'univers carcéral en clinique psychiatrique et elle a visionné des documentaires sur le sujet. Alors que d'aucuns pensent qu'elle est tordue d'avoir écrit un tel roman, ses personnages, atteints de schizophrénies multiples, sont pourtant réalistes. Elle en a eu la confirmation de la part de lecteurs qui connaissent bien le sujet. Elle a même édulcoré les choses. Pour sa part, quand elle se met à écrire, elle a déjà toute l'histoire dans la tête. Il ne lui reste plus qu'à la coucher sur le papier.

 

Sébastien Meier est parti de personnages réels lui aussi, mais chacun d'eux est en fait une composition empruntant des éléments à plusieurs d'entre eux. De temps en temps, il s'amuse toutefois à introduire des personnages secondaires qu'un Lausannois un peu au fait des histoires de la ville est capable de reconnaître sous le faible déguisement de son nom évocateur. Pour faire en sorte que son polar suscite l'intérêt du lecteur, il lui a donné, en alternance, du squelette et de la chair, en mettant plusieurs fois l'ouvrage sur le métier. 

Pierre Fankhauser et Sébastien Meier

Pierre Fankhauser et Sébastien Meier

Que dissimulent-ils ces auteurs sous la couverture de leur polar?

 

Olivier Chapuis s'interroge depuis longtemps sur le hasard. Existe-t-il vraiment? Il y a de quoi se le demander, tant les choses, qui nous dépassent, semblent organisées, tant nous avons envie de leur donner un sens qu'elles n'ont vraisemblablement pourtant pas. Car, au-delà de trompeuses apparences, en réalité, lorsque les choses se révèlent dans leur intégralité, le hasard seul paraît finalement en être la cause.

 

Marie-Christine Horn s'intéresse depuis longtemps à l'art brut. A dix-huit ans une exposition d'un tel art, considéré à l'origine comme un art de fous, l'a fortement fascinée, par la beauté des oeuvres exposées et par leur puissance d'évocation. Aussi a-t-elle voulu que cet art singulier, que pratiquent ceux qui n'ont pas reçu de formation en beaux-arts, soit au noeud de l'intrigue de son livre.

 

Les ombres du métis était un polar psychologique. Sébastien Meier a voulu dans Le nom du père, qui en est la suite, introduire de l'action. Mais quelle action introduire dans un pays comme la Suisse? C'est alors qu'il a pensé à l'économie et à la finance. La lecture de livres de Jean Ziegler n'a pas été étrangère au choix qu'il a fait de mettre au premier plan les agissements d'une grosse entreprise de négoce de matières premières...

 

Ces polars lausannois ne sont donc pas de simples polars. Ils permettent à leurs auteurs de s'interroger sur des aspects sociologiques, que favorise le genre. Sébastien Meier rappelle ainsi que Georges Simenon avait créé Maigret pour s'introduire chez les gens... Ce faisant, ces auteurs incitent leurs lecteurs à la réflexion, sans pour autant oublier qu'un polar est destiné à divertir. La réflexion, qu'ils proposent, n'empêche pas le divertissement. Et vice-versa.

 

Selon son humeur, le lecteur, une fois achevée la lecture d'un de ces polars lausannois, pourra être, à l'instar de son auteur quand il a mis un point final à son écriture, ou vidé, comme l'est Sébastien Meier, ou attristé de quitter les personnages, comme l'est Marie-Christine Horn, ou euphorisé d'avoir atteint son but, comme l'est Olivier Chapuis... Ou un peu des trois à la fois...

 

Francis Richard

 

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, L'Age d'Homme (août 2015)

Le parc, Olivier Chapuis, BSN Press (octobre 2015)

Le nom du père, Sébastien Meier, Zoé (février 2016)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 23:55
Pierre Fankhauser s'entretient avec Sylvie Blondel

Pierre Fankhauser s'entretient avec Sylvie Blondel

Ce soir, pour sa première rencontre du lundi soir de l'année 2016, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Sylvie Blondel au Lausanne-Moudon. Cette rencontre, comme la Guerre de Troie vue par Giraudoux, aurait pu très bien ne pas avoir lieu. Faute de battante. Car Sylvie en est une, à la limite impatiente, même si elle s'est assagie...

 

Aussi, ce soir, la question rituelle posée par Pierre Fankhauser, l'animateur charismatique de l'association, n'était-elle pas de simple courtoisie: "Comment allez-vous Sylvie Blondel?" et prenait-elle une singulière résonance. Car, il y a peu, l'auteur de Ce que révèle la nuit était encore hospitalisée à La Source.

 

Après avoir été admise en urgence dans la clinique lausannoise, Sylvie Blondel y a passé neuf jours aux soins intensifs. Neuf jours? Comme le nombre de jours d'agonie du héros de son roman, Jean-Philippe Loÿs de Cheseaux. La différence de taille est que, fort heureusement, elle n'y est pas restée et... qu'elle est restée parmi nous.

 

Cette expérience récente, elle l'a vécue avec calme, avec sérénité. Elle a demandé à sa douleur d'être sage, de manière toute baudelairienne. Elle a pris de la distance avec elle-même. A aucun moment elle ne s'est dit qu'elle allait mourir. Pour elle, mourir dans une heure, dans un mois, dans un an, dans cinquante, cela n'est pas important: il n'y a pas de temps.

Georges Gbric lit un passage de "Ce que révèle la nuit"

Georges Gbric lit un passage de "Ce que révèle la nuit"

Si Sylvie Blondel, aux multiples facettes, s'est mise dans celle d'un homme, qui plus est un astronome, c'est qu'elle s'est renseignée. Un roman a plus de chance de succès si son héros est masculin et la règle vaut a fortiori si l'auteur est une romancière. Et puis quelqu'un lui a fait remarquer que ses nouvelles du Fil de soie étaient exclusivement des histoires de femmes...

 

A-t-elle donc eu du mal à se mettre dans la peau d'un homme (il faudrait même dire de deux hommes)? Non pas. Il faut dire qu'aussi bien Hector Lenoir, l'écrivain désoeuvré, en mal de sujet de roman, que Cheseaux, le savant du XVIIIe, sont des personnages à forte part féminine, d'une grande sensibilité et qu'ils n'ont rien, ni l'un ni l'autre, du macho.

 

Hector Lenoir, voilà un nom de fiction tout trouvé pour quelqu'un qui, dans le roman, s'intéresse à la nuit, dont Cheseaux a exploré l'immensité dès le plus jeune âge. Sylvie Blondel a appris récemment qu'Hervé Guibert, compagnon de Michel Foucault, se cachait sous ce nom d'Hector Lenoir dans son autofiction A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie. Elle précise que c'est pure coïncidence.

 

L'une des nouvelles du Fil de soie se passe en Argentine, chère à Pierre Fankhauser. L'héroïne a été inspirée à l'auteur par une amie colombienne, laquelle a connu des affres similaires dans son pays et vit aujourd'hui en Espagne. En décidant de transposer son histoire en Argentine, qu'elle connaît et où elle a séjourné, Sylvie Blondel s'est rendu compte que c'est au fond à cette amie qu'elle doit son entrée en écriture.

 

Les nouvelles du Fil de soie sont des histoires cahotiques où il est question de viols, de tortures, de ruptures, de trahisons, etc. même s'il y a toujours, au bout du conte, quelque lueur d'espoir. Pour Sylvie Blondel, la vie est ainsi faite. A contrario, dans son roman, Ce que révèle la nuit, l'histoire est comme apaisée, en comparaison, même si le héros finit par mourir... Quand, la nuit, elle se trouvait à la campagne, où, jeune, elle habitait, les bruits avaient déjà le don de l'apaiser.

Delphine Grataloup interprète un morceau de Bach

Delphine Grataloup interprète un morceau de Bach

Sylvie Blondel a beaucoup voyagé quand elle avait vingt ans, notamment en Inde. Là-bas, au contact de la misère, elle a connu ce qu'elle appelle une dissolution de son ego. Elle a réalisé qu'elle était une petite chose et que, sur cette terre, il lui fallait faire preuve d'humilité. Mais, elle a appris assez vite, par la suite, qu'il était possible à partir d'une petite chose d'en faire de grandes, du moins de tenter de les faire.

 

A vingt ans également, elle s'est trouvée dans l'impossibilité de dire oui à une demande de mariage de la part de celui qui se prénomme Stavros dans l'une de ses nouvelles. Si elle lui avait dit oui, sa vie aurait certainement été toute autre. Elle aurait peut-être tenu un restaurant sur une île grecque. Elle aurait peut-être été mère de famille. Elle n'aurait pas écrit... Mais elle pensait que d'autres opportunités se présenteraient, qu'elle avait toute la vie devant elle.

 

Quoi qu'il en soit, Cheseaux, le héros de son roman, est en quelque sorte son double imaginé. Comme elle, il est pédagogue: il essaie de faire partager ses lumières en matière d'astronomie aux paysans du coin; elle a enseigné à des adolescents pendant plus de trente-cinq ans. Comme lui, elle est en quête de vérité: l'important n'est d'ailleurs pas de trouver la vérité, mais de la chercher... Pour cela, il faut distinguer croyance et savoir.

 

Comme Cheseaux, comme ses neveux et nièces, comme les enfants quand on leur permet de s'exprimer, elle se pose des questions métaphysiques, des questions toutes simples auxquelles il est difficile de répondre telles que: "Que faisons-nous sur terre?", "Avons-nous demandé à naître?", "Qu'est-ce qui est important dans la vie?", "Faut-il vivre peu de temps mais intensément, comme la comète Cheseaux, mort à 33 ans, ou, au contraire, vivre longtemps, gentiment?" etc.

 

Elle se les pose ces questions et, devenue écrivain, elle sait que c'est le moyen qu'elle se donne pour explorer tous les possibles. N'est-ce pas, finalement, la mission de l'écrivain?

 

Dans Le fil de soie, la dernière nouvelle se termine par ce passage, que cite Pierre Fankhauser en conclusion:

 

Blaise 1a dit: quand tu aimes il faut partir.

Maintenant j'aime et je ne veux plus partir.

Dans mon bain tiède aux huiles essentielles, je me dis qu'un jour, je ne voyagerai plus ou alors je partirai mieux.

Le vrai voyage est à venir.

Voyager et m'en souvenir quand je serai bien vieille. Puis un jour, il sera temps de lever l'ancre. Je ne m'emporterai pas avec moi.

 

Francis Richard

 

1 Blaise Cendrars, qui a moins bourlingué qu'il ne le prétend...

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 23:55
Noëlle Revaz, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Ce soir, pour sa dernière rencontre du lundi soir de l'année 2015, l'association littéraire Tulalu!? reçoit Noëlle Revaz au Lausanne-Moudon.

 

Comment va-t-elle? Bien. A-t-elle bien soupé (un souper, comme d'habitude, a précédé la rencontre avec l'invitée)? Oui. Qu'a-t-elle pris? Un petit hachis Parmentier (c'est la madeleine de Proust d'un membre du Comité). Pourquoi? Parce que cela lui rappelle son enfance et que sa maman en faisait de temps en temps, ce qui était d'autant plus savoureux.

 

Toutes ces questions, posées d'entrée par l'animateur de l'association, Pierre Fankhauser, font l'effet produit par l'affiche que l'ancien cycliste André Pousse (1919-2005), devenu comédien, avait apposée sur la porte de son restaurant de Paris, Napoléon Chaix, et sur laquelle il braquait un flingue en direction du client, avec cette légende: "L'important, c'est l'accueil."

 

Sous une apparence frêle, Noëlle Revaz n'est cependant pas du genre à être désarçonnée par une telle rafale. Elle a de toute façon l'échappatoire, si l'on se fait trop pressant, de partir sur la lune où elle se sent très bien, au milieu de ses rêves, quitte à perdre le fil de la conversation ... Cette faculté d'évasion lui permet certainement d'échafauder les romans originaux dont elle a le secret.

 

Dans son premier roman, Rapport aux bêtes, elle parlait à la première personne. Elle employait les mots et les expressions du parler de son enfance valaisanne. C'était un roman très intérieur, chaotique, comme les pensées qui s'agitent d'ordinaire sous les crânes. Ecrivant des nouvelles pour la radio, elle l'avait déjà écrit avec ce souci de la musicalité des phrases, de la sonorité des mots, qui fait son style. 

 

Dans son deuxième roman, Efina, la troisième personne fait son apparition et, avec elle, la distance qui sied à l'écrivain. C'est une histoire d'amour alors qu'elle ne voulait surtout pas en écrire une, qui finit mal alors qu'elle voulait qu'elle finisse bien. La bobine s'est déroulée quand elle a tiré sur un fil et elle lui a échappé... Car, si elle a l'intuition d'une direction, quand elle écrit un roman, elle n'a pas de plan prédéfini et l'intrigue peut très bien lui échapper.

Noëlle Revaz, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Ce roman, très XVIIIe par la tonalité, contient un échange épistolaire entre un homme, T, et une femme, Efina. La comédienne Sofia Verdon prête sa voix à cet échange et en souligne toutes les variations de sentiments. Il en ressort nettement que les deux correspondants se dissimulent leurs sentiments à eux-mêmes et à l'autre. Ce sont deux profondeurs qui ne communiquent que par leurs deux surfaces.

 

Ce thème de la superficialité est encore plus présent dans L'infini livre. En effet le thème de ce livre est que l'important dans un livre n'y est pas tant son contenu que son enveloppe. L'idée est venue à Noëlle Revaz quand elle s'est rendue chez un ami qui n'avait qu'un seul livre chez lui, en l'occurence le sien... Elle s'est en quelque sorte prise de pitié pour ce pauvre livre, bien seul, qui n'avait vraisemblablement pas été ouvert, et... pour tous ses semblables.

 

En écrivant L'infini livre, Noëlle Revaz a pensé aussi à 1984 de George Orwell et à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Ces deux livres lui ont inspiré un monde où le fond et la forme des livres n'intéressent plus et ne présentent d'ailleurs pas d'intérêt. De même a-t-elle pensé à tous ces journalistes qui se contentent de lire la quatrième de couverture des livres et de faire des comparaisons plus ou moins judicieuses...

 

Les deux extraits lus par Sofia Verdon ne font que renforcer le propos de Noëlle Revaz sur la superficialité, qui va bien au-delà du thème du livre. Car la superficialité caractérise le monde actuel, pour lequel seule compte l'image que l'on montre. L'un de ces deux extraits est hilarant et tient du gag. C'est celui où le mari d'une des deux héroïnes lui choisit une trentaine d'amis sur catalogue en guise de cadeau d'anniversaire...

 

Etait-ce mieux avant? Non pas. Noëlle Revaz critique autant ceux qui, aujourd'hui, ne s'intéressent pas au contenu des livres qu'à ceux qui naguère se donnaient de l'importance en ayant recours à force citations (en 1968, un graffiti sur les murs de Paris ne disait-il pas: "La culture, c'est comme la confiture, moins on en a, plus on l'étale."?). Ne sont-ce pas deux formes de la même superficialité?

 

En écrivant, Noëlle Revaz est en quête de son identité. Cette quête est sans fin. Mais veut-elle vraiment qu'elle aboutisse? Rien n'est moins sûr. Sa curiosité, en tout cas, n'a pas de limites...

 

Francis Richard

 

Efina Gallimard (2009)

L'infini livre Zoé (2014)

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article
2 novembre 2015 1 02 /11 /novembre /2015 23:55
Antoinette Rychner, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

L'association littéraire Tulalu!? reçoit ce soir Antoinette Rychner, au Lausanne-Moudon. Cette fois, Pierre Fankhauser ne lui demande pas comment ça va, comme aux invités précédents, il lui pose la question improbable et un tantinet provocatrice: "Comment va votre nombril?". Ce qui ne démonte pas son interlocutrice, mais la met tout de suite dans l'ambiance des lundis de Tulalu!?.

 

Cette question nécessite une explication. Dans son dernier livre, Le prix, Antoinette Rychner a imaginé un personnage surréaliste. De son nombril sort une matière organique, un "bois de chair", un Ropf, qu'il modèle pendant son extraction et qu'il sculpte une fois qu'il l'a coupé et qu'il s'est refroidi. Pour Antoinette Rychner, d'avoir choisi un sculpteur lui permet d'élargir la problématique de la création intellectuelle à celle de la création matérielle.

 

Ce sculpteur d'un genre nouveau s'exprime à la première personne, mais ce n'est pas un narrateur qui écrit, c'est un narrateur qui pense... Ce qui se traduit différemment dans l'écriture. Quoi qu'il en soit, ce narrateur éprouve un grand besoin de reconnaissance de la part des autres, ce qui est naturel, et il le pense tout haut, mais, comme ce besoin est chez lui obsessionnel, cela s'avère destructeur...

 

En épigraphe au Prix, Antoinette Rychner a  reproduit cette phrase d'Enzo Cormann: "Le Mouvementeur dit qu'est un artiste celui qui accepte l'idée qu'il pourrait n'être tenu pour un artiste que par lui-même." Pour elle, le mot important est accepter. Il faut accepter de continuer à créer même si l'on n'est pas reconnu...

 

Toujours est-il que, quand il apprend par lettre du jury qu'il n'a pas "le prix" qui couronne le meilleur Ropf, le narrateur est tellement dépité qu'il en devient sourd. Cette surdité est certainement une manière de se retirer du monde pour se préserver. Dans un premier temps il est jaloux de X qui a obtenu le prix. Un moment de mauvaise foi est cependant vite passé. Réellement séduit par le Ropf de son concurrent, il doit bien reconnaître, malgré qu'il en ait, que X mérite sa récompense.

 

Le style choisi par l'auteur est à l'image du retrait somatique de son narrateur. L'écriture d'Antoinette comporte en effet de nombreux retraits de paragraphes, après de simples virgules, pour rendre mieux, dit-elle, le fait que la pensée de son personnage reste comme en suspension, qu'il se retire, autant que faire se peut, au propre et au figuré...

 

Pour conserver à son livre son caractère surréaliste, les protagonistes ne portent pas de prénom. Le narrateur appelle ainsi sa femme S, comme la souplesse et la forme de son corps quand elle est allongée. Leur premier enfant, c'est Mouflet. Leur second, Remouflet. Cette absence de prénom tient les autres personnages à distance. Ce qui est nécessaire au sculpteur pour créer.

Antoinette Rychner, invitée de Tulalu!?, au Lausanne-Moudon

Au début, l'entourage de ce dernier est considéré par lui comme une sorte de décor, qui ne doit pas l'envahir, le laisser libre de créer. Cependant, peu à peu, il se rend compte qu'il en a besoin et qu'il participe en fait, par sa présence et son existence, à sa création, que cet entourage le soutient même, surtout sa femme S, puis, paradoxalement, Remouflet, et qu'il ne peut, au fond, pas s'en passer.

 

Pierre Fankhauser, taquin, demande alors à Antoinette Rychner: "Comment vont vos enfants?". Car l'auteur a deux enfants, dont elle doit s'occuper et qui l'empêchent certainement parfois d'écrire comme le font ceux du narrateur du Prix. Mais ses multiples activités, toutes en rapport plus ou moins direct avec l'écriture, l'en empêchent sans doute encore davantage.

 

Ainsi, après s'être occupée, toute une journée, de tout petits dont elle tient la plume pour raconter leurs histoires, n'est-elle plus en mesure d'écrire pour elle-même. Mais, par la même occasion, elle s'enrichit à leur contact et les petits faits vrais, dont elle prend connaissance en les écoutant, nourriront à leur tour son écriture.

 

Si, dans Le prix, elle fait de petits emprunts à Julio Cortazar - elle emploie à un moment donné l'expression "doublement immobile" qu'emploie l'écrivain argentin pour qualifier une machine à écrire - et à James Joyce, dont elle paraphrase un passage en remplaçant "mon petit livre, prends les armes etc." par "mon petit Ropf, prends les armes etc.", elle reconnaît qu'elle doit beaucoup d'une manière plus générale à Thomas Bernhard...

 

En guise d'intermèdes au dialogue entre l'animateur de Tulalu!? et de son invitée, ce sont de véritables spectacles et non pas de simples lectures que Claire Deutsch et Manu Linder offrent aux participants de la soirée à partir d'extraits du Prix et d'un extrait d'une pièce de l'auteur sur la parentalité.

 

Un extrait du Prix est une litanie, que Pierre Fankhauser admiratif qualifie de joycienne, tandis qu'un autre, qui termine l'échange en apothéose, est le récit tempêtueux de l'accouchement de Remouflet, où le narrateur se surpasse dans l'expression. Les artistes, par leur jeu, donnent un relief inouï à ce passage incomparable, laissant les auditeurs pantois.

 

Francis Richard

 

Le prix, Antoinette Rychner, 288 pages, Buchet-Chastel

 

PS

Au fait, pour Le prix, Antoinette Rychner a reçu le 21 mai de cette année le Prix Michel Dentan...

Repost 0
Published by Francis Richard - dans Rencontres Tulalu!?
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages