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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 21:15
Mousse Boulanger - Femme poésie: une biographie, de Corine Renevey

Au moment d'inscrire son prénom à l'état civil de Boncourt, Otto Neuenschwander, son père, tint à lui donner un nom audacieux, différent des autres, une marque joyeuse qui évoque l'onde de choc d'une bouteille de bière que l'on vient de secouer, une vibration qui traverse de part en part le flacon créant des bulles à la surface, entraînant la formation d'un débordement onctueux.

 

Le prénom Mousse plaisait bien au père, mais pas du tout à la mère qui n'apprécia pas la plaisanterie et fit, dès le lendemain, rectifier le registre pour que sa fille se prénommât Berthe, comme elle.

 

Corine Renevey a pris le parti de la désigner jusqu'à ses douze ans par le prénom de sa mère, puis d'opérer le changement alors qu'elle quitte Boncourt pour se rendre à l'école secondaire de Porrentruy.

 

Avec le recul son père avait raison, Mousse convient bien à celle qui, différente des autres, fait montre, dès l'enfance, d'une personnalité bien affirmée, laquelle s'est confirmée tout au long de son existence.

 

Née en 1926, Mousse Boulanger est toujours de ce monde. Sa vie a été bien remplie et sa biographe la retrace avec beaucoup de bonheur, parce qu'il faut dire que c'est une personne vraiment très attachante.

 

Ses parents lui répétaient qu'ils étaient pauvres mais qu'ils l'aimaient. Elle aimait aussi ses parents, même si elle pouvait leur en faire voir de toutes les couleurs avec son caractère qu'elle avait bien trempé.

 

Toute sa vie montre qu'elle aime les pauvres, les démunis, et qu'elle n'a de cesse de les défendre, ce qui explique ses engagements, que personne n'est obligé d'approuver sinon peut-être dans les intentions.

 

Le sous-titre Femme poésie lui convient à merveille. Mais la poésie ne lui est pas apparue essentielle quand elle est devenue femme; elle en a eu en effet le goût, ainsi que celui des mots, dès l'école enfantine.

 

Après guerre, son engagement et ses fréquentations l'amènent à adhérer au parti communiste; ses goûts pour la poésie et pour les mots, la conduisent à suivre des cours de théâtre à Genève et à en faire.

 

Le 27 mai 1953, elle rencontre Pierre Hofstettler après son récital à Yverdon. Son nom de scène est Pierre Boulanger (comme le métier de son père), son patronyme étant considéré comme imprononçable.

 

À la Pâques 1955, Mousse et Pierre Boulanger se marient. Et sont inséparables jusqu'à la mort de ce dernier en 1976. Ensemble ils font de la radio et de la scène, où la poésie occupe une place de choix.

 

Ses engagements de féministe, de syndicaliste, ses rapports avec Corina Bille, Jacques Chessex (avec lequel elle se fâche puis se réconcilie...), Maurice Chappaz, René Prêtre ou Janine Massard, la dépeignent.

 

Car c'est une femme courageuse (elle a oeuvré pour que la correspondance de Vio Martin et Gustave Roud soit publiée in extenso...) et appréciée, bien qu'elle soit l'emmerdeuse, comme elle se qualifie.

 

Heureusement la poétesse, aujourd'hui solitaire, et privée d'écho à sa révolte parce que le monde a changé, ne tombera pas dans l'oubli grâce à cette biographie qui rend justice à son talent et à son humanité.

 

Francis Richard

 

Mousse Boulanger - Femme poésie: une biographie, 240 pages, L'Aire (à paraître)

 

Un livre de Mousse Boulanger à L'Âge d'Homme:

 

Les Frontalières (2013)

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21 juin 2021 1 21 /06 /juin /2021 17:15
Courir dans les vagues, de Harry Koumrouyan

Pour Simon, son père était une silhouette évanouie, une ombre qui avait disparu. La transparence d'un fantôme. D'ailleurs avait-il jamais existé? Simon finissait par en douter, comme s'il s'agissait d'un homme dont le temps a effacé les traces.

 

Simon vit en duo avec sa mère Pauline depuis toujours. Ils habitent un appartement modeste et exigu, au troisième étage d'un immeuble, rue Leschot, à Genève. Lui dort dans la chambre, elle, dans le salon.

 

Ce qui déclenche chez Simon une réelle quête du père, ce sont les confidences d'Alicia, la nouvelle élève, qui a pris place à côté de lui en classe et qui est revenue de Montevideo, où naquit Jules Supervielle.

 

Alors il interroge une nouvelle fois sa mère sur son père, mais celle-ci ne sait vraiment pas ce qu'il est devenu. Elle a perdu la trace de Matt Eastland, qui, parti sans crier gare, n'a jamais su qu'il allait avoir un fils.

 

Tout ce que Pauline peut raconter à Simon, ce sont les circonstances dans lesquelles elle a connu Matt, et tout ce qu'elle peut lui conseiller, en désespoir de cause, c'est de s'adresser à une certaine Renée Davel.

 

Cette dame, qui avait embauché Pauline aux Nations Unies, est une amie de la grand-mère de Matt. Laquelle veut bien l'aider mais, après avoir cherché un moment, ne retrouve que les coordonnées d'Hannah.

 

Hannah est la soeur de Matt. Après l'avoir jointe aux États-Unis par téléphone, il n'est guère plus avancé. Elle n'a plus de contact avec son frère. Simon n'a toujours pas d'autre élément qu'une photo du père.

 

Certes il  y a eu une présence masculine dans la vie de Simon enfant. Quand il avait six ans, Lionel, qui sortait avec Pauline, avait occupé un temps la place sinon d'un père, du moins celle d'un grand frère.

 

Mais Lionel s'en était retourné dans son Portugal natal, parce qu'il avait la nostalgie du pays. Aussi n'avait-il jamais été un père de substitution pour Simon et était-il reparti d'où il était venu pour se retrouver.

 

Une fois sa quête commencée, en dépit des faibles indices qu'il a, il la continue aussi bien à Genève qu'aux États-Unis, avec persévérance, ce qui n'exclut pas pour autant qu'il n'ait des moments de découragement.

 

Finalement, parvenu au terme de sa quête, il se rend compte que si l'on ne choisit pas ses parents, il vaut mieux juste savoir ce qu'ils sont réellement. Comme le lui a dit un jour Raffy, rencontré à New-York:

 

La réalité, on est bien obligé de l'accepter. Ensuite, on s'arrange le mieux possible avec elle et si elle nous brutalise vraiment, on essaie de la calmer comme on peut.

 

Francis Richard

 

Courir dans les vagues, Harry Koumrouyan, 316 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

Un si dangereux silence (2016)

L'impératrice des Indes (2018)

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20 juin 2021 7 20 /06 /juin /2021 12:00
Mais des choses pareilles !, de Joël Cerutti

En Valais, il y a ceux qui ont réalisé des affaires avec Kamerzin et qui sont restés amis avec lui. En Valais, il y a ceux qui ont travaillé avec Kamerzin et qui ne sont plus copains avec lui.

 

Jean-François Kamerzin, qui se fait appeler JFK2, règne sur le Valais, lequel lui a permis de gagner ses cent premiers millions. Il ne les a pas mis dans une banque, mais dans une armoire transparente, en plexiglas, dans la galerie d'une ancienne mine d'or, bien gardée.

 

Ces cent millions, il ne les montre pas à n'importe qui. Samuel Rinaldi fait partie des happy few, parce que, dans un premier temps, JFK2 l'a à la bonne, après qu'il a sauvé la vie d'un des hockeyeurs du club qu'il préside et sans la présence duquel il n'aurait pas d'avenir.

 

Seulement Samuel a commis un crime de lèse-majesté en s'intéressant à sa fille Betty, qui, ce qu'il ne soupçonne pas et ne peut pas comprendre, a également des sentiments pour lui. Sans l'exclusion musclée de Samuel, opérée par ses sbires, il n'y aurait pas eu de casse.

 

Car Samuel va dès lors monter une opération pour dérober ces cent millions en coupures violette de mille francs. Et, pour ce faire, il va s'entourer d'André Bourban qui connaît bien la montagne, d'Anna Da Silva, la mécanique, et de Jaerg Kalbermatten, les explosifs.

 

C'est l'histoire de ce casse que raconte ce thriller-raclette écrit par Joël Cerutti, où le fromage est représenté par les billets de banque, porté à ébullition par le casse, avant que la raclette ne le répartisse entre les quatre comparses, soit vingt-cinq millions chacun.

 

Évidemment des choses pareilles ne peuvent se produire tout à fait comme prévu. Le lecteur, qui sait par le prologue qu'il y aura un hic final, n'apprend les détails de l'opération rocambolesque qu'au fur et à mesure de son déroulement, lequel connaît bien des avatars.

 

Il faut que le lecteur soit vraiment de mauvaise composition pour ne pas s'amuser en lisant ce polar, où la satire et les invraisemblances ne peuvent que conduire au sourire, et, pourquoi pas, au rire, et où le rôle joué par un lutin asexué auprès de Samuel est déterminant.

 

Francis Richard

 

Mais des choses pareilles !, Joël Cerutti, 320 pages, Éditions du Roc (à paraître)

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19 juin 2021 6 19 /06 /juin /2021 15:00
Vert Samba, de Charles Aubert

Je donnais toujours à mes leurres un nom composé de sa couleur dominante associé à celui d'une danse évoquant sa manière de se mouvoir dans l'eau. Vert Samba portait bien son nom. Vert comme la jungle amazonienne, il évoluait sous l'eau en se dandinant à la manière d'une danseuse de samba au carnaval de Rio.

 

Niels Hogan est ex-directeur commercial. Il s'est retiré du monde et des gens qu'il ne comprenait plus pour s'installer dans une cabane au bord de l'étang de Thau, où il fabrique des leurres pour la pêche. Pour conjurer ses peurs, ses obsessions, il lit notamment Sun Tzu et le Hagakuré.

 

Niels vit avec Lizzie Kieffer, une jeune journaliste, qui s'est associée avec Vincent Massaud, journaliste et photographe, pour créer un journal d'investigation en ligne, le Cormoran Inquirer, canard qui s'est fait un nom par ses révélations sur des scandales politico-financiers. 

 

Lizzie est la fille de Vieux Bob, qui a hérité du restaurant d'Alex. Elle a retrouvé son père des années après que, sans donner d'explications, celui-ci a déserté le foyer familial, laissant derrière lui resto, femme et enfant, pour refaire sa vie au milieu des étangs salins du sud de l'Hérault.

 

Alex a légué son exploitation ostréicole et sa maison sur pilotis à un ESAT (établissement et service d'aide par le travail), qui accueille une cinquantaine de personnes en situation de handicap et qui est dirigée par Nora Mahé, laquelle marche à l'aide d'une canne depuis une mauvaise chute.

 

Paddy, le père de Niels, revient d'une séance photo en Andalousie. Cet Irish Traveller, plein d'énergie, est en effet bel homme. Il s'exprime toujours dans un mélange détonant de français, d'anglais, de gaélique et de shelta ou plutôt de gammon, la langue secrète des nomades irlandais.

 

Le cadavre d'un homme est découvert sur l'étang en face de l'ESAT. Serge Malkovitch, capitaine de la Section de recherches de la gendarmerie de Montpellier, et Vincent (qui est son amoureux discret) viennent l'annoncer à Lizzie, Niels et Paddy, attablés dans le resto de Vieux Bob.

 

Menée parallèlement par Serge d'une part et par Lizzie et Vincent de l'autre, sans parler de Niels, l'enquête commence à peine qu'un deuxième cadavre est découvert. Comme le premier, il s'agit de celui d'un ostréiculteur, qui a pris une balle dans la tête et porte le même tatouage sur le bras:

 

Une tête de mort avec des marteaux d'armes croisés, le tout encadré de deux lettres en caractères gothiques. Un D et un M.

 

Tous ces protagonistes se retrouvent mêlés à cette histoire de meurtres. Dans ce genre d'histoire, ce sont souvent les détails, tels les tatouages des victimes, et le passé, qui permettent de la démêler. Ce sera pour Niels l'opportunité de faire grandir l'enfant peureux qui était en lui jusque-là.

 

Francis Richard

 

Vert Samba, Charles Aubert, 320 pages, Slatkine & Cie

 

Livre précédent:

 

Rouge Tango (2020)

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17 juin 2021 4 17 /06 /juin /2021 22:55
La mort du hibou, d'Ann-Kathrin Graf

Ma mère, c'était un hibou. Celui des livres, des sorcières, de la nuit, celui qui vous fait peur quand il tourne tout à coup la tête pour vous regarder de dos. Celui dont on entend le cri dans la nuit noire, ce cri qui vous glace le sang et qui sort de la nuit des temps. Celui qui vous rappelle que l'heure de la mort n'est jamais loin.

 

Sarah vient consulter. Elle va être mère, elle angoisse si c'est une fille. En attendant, elle pense à sa mère, qu'elle compare à un hibou: elles ne se comprenaient décidément pas et étaient tellement dissemblables.

 

Dans la salle d'attente du gynécologue, les effluves de l'enfance la prennent à la gorge. Une reproduction de différentes études de Kandinsky sur le mur de droite n'y est pas pour rien: leurs couleurs se mettent à vibrer. 

 

Elle profite de ses longues minutes d'attente pour refaire le voyage de sa vie et de l'emprise qu'avait sa mère sur elle et à laquelle elle n'échappait qu'en s'isolant, ce qu'elle aimait, tout en en souffrant, le prix à payer.

 

Dans cette remontée à la source de ce qu'elle est devenue du fait de l'omniprésence de sa mère dans sa vie, il y a un avant et un après les deux ans que celle-ci aura passés en EMS et qui la transfigurent peu à peu.

 

Car le contraste est grand entre la femme rebondissant en toutes circonstances, se montrant autoritaire ou charmeuse, pratiquant l'autodérision et l'humour, et la femme qui accomplit une lente descente vers la mort.

 

Dans son récit sa fille mêle ses souvenirs d'avant aux visites qu'elle lui rend dans des hôpitaux, dans une clinique psychiatrique ou à l'EMS. À la fin le tri se fait; elle a cette révélation sur elle, aveugle sur le tard:

 

Durant son avancée vers la mort, elle s'était dirigée vers la lumière. 

 

Francis Richard

 

La mort du hibou, Ann-Kathrin Graf, 148 pages, Plaisir de Lire

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 21:55
En plein brouillard, de Gilles de Montmollin

Un bateau abandonné en plein lac, c'est inquiétant. Quand c'est celui d'une amie, c'est angoissant. Je fais un pas sur l'échelle pour remonter sur le pont, puis je me ravise. Ne t'excite pas Jason, ce n'est pas en te précipitant que tu retrouveras Nadège. Surtout dans le brouillard...

 

Lors d'une leçon de voile qu'il donne à Thomas sur le lac de Neuchâtel, son bateau en croise un autre qui, sous pilote automatique, se dirige vers le sud. Un peu plus loin, celui-ci s'immobilise.

 

Quand ils l'accostent, il n'y a personne à bord, ce qui étonne Jason, qui connaît la propriétaire, Nadège. Après une rapide inspection du bateau, la meilleure hypothèse est qu'elle est tombée à l'eau.

 

C'est étonnant parce que Nadège est une navigatrice expérimentée. Jason appelle la police du lac qui finit par retrouver le corps de Nadège après trois heures de recherches et qui conclut à un accident.

 

Jason n'est pas complètement convaincu par la thèse de l'accident. Quelques indices relevés sur le bateau quand il est monté à bord l'inclinent à penser qu'elle n'était pas toute seule sur le bateau.

 

Trois jours plus tard, après les obsèques, Jason retrouve la famille au restaurant du port d'Yvonand et l'équipe qui avait participé à une croisière à voile organisée par lui six ans et demi plus tôt:

 

- Clément, qui est devenu sous-directeur dans une banque de gestion de fortune,

 

- Julie, sa femme, qui enseigne au gymnase d'Yverdon,

 

- Gustavo, qui dirige le fitness le plus en vue d'Yverdon, accompagné de Sabrina,

 

- Garance, qui fait toujours autant d'effet à Jason, qui est à la tête d'un bureau de courtage immobilier et qui a réussi dans la politique,

 

- Caroline, qui commence à se faire une réputation avec son agence de voyages, accompagnée de Ludovic.

 

Quelques jours plus tard, Clément disparaît lors d'une plongée en solitaire au milieu du lac. En-dessous de son bateau, qui n'a pas dérivé, est découvert la carcasse d'un avion de la Seconde Guerre mondiale.

 

Jason, le narrateur, commence à avoir des doutes: la coïncidence de la mort de Nadège et de la disparition de Clément lui paraît suspecte, d'autant plus qu'il lui semble que ce sont de pseudo-accidents.

 

Avant de se rendre à la police, Jason mène son enquête et s'interroge surtout sur le fait que les accidents touchent sa bande d'amis, le dernier en date étant une agression subie par Garance sur le lac Léman.

 

Jason se retrouve En plein brouillard, au sens propre et figuré. Qui peut bien vouloir s'en prendre à ses amis? Y a-t-il un lien avec leur croisière d'avril 2012? À l'époque déjà leur ami Florian avait disparu...

 

Jusqu'au bout Gilles de Montmollin laisse le lecteur dans l'incertitude et, quand le brouillard semble se dissiper, il lui fait part d'un dernier doute de Jason, si bien que de polar son roman devient thriller...

 

Francis Richard

 

En plein brouillard, Gilles de Montmollin, 166 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

Pour quelques stations de métro, Mon Village (2013)

La fille qui n'aimait pas la foule, BSN Press (2014)

Latitude noire, BSN Press (2017)

Une sirène, BSN Press (2018)

Un été 1928, BSN Press (2019)

 

Livre écrit avec Didier de Montmollin:

Quand les voyageurs découvraient la Suisse, Presto (2019)

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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 21:40
La glorieuse imposture, de Christophe Gaillard

Ses vers avaient l'heur de plaire aux esprits éclairés, aux lettrés, aux maîtresses des salons; ils étaient charmants, délicatement désuets, harmonieux et souvent très beaux. Et alors? Pour colorés et musicaux qu'ils fussent, c'étaient des vers anciens, futiles et déjà démodés en ces temps de bouleversement universel.

 

De quel poète s'agit-il? D'André Chénier. De quels temps est-il question? De la Révolution française et plus précisément de la Terreur, période qui commence le 2 septembre 1792 et s'achève le 27 juillet 1794 avec la chute de Maximilien de Robespierre.

 

La glorieuse imposture raconte l'incarcération du poète à Saint-Lazare, du 7 mars 1794 jusqu'au 25 juillet 1794, jour où il sera guillotiné après avoir le jour même été condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, sans qu'il ait d'avocat pour plaider sa défense.

 

Le livre de Christophe Gaillard se lit comme un roman qui se passe en un temps où règnait la religion de la peur, dont Robespierre était le grand prêtre et où plus personne n'osait penser, parler, et encore moins écrire, sinon de manière anonyme et confidentielle.

 

La Terreur n'est pas apparue tout soudain. La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, s'était déjà déroulée dans la violence: son gouverneur et ses officiers avaient été décapités. Elle était symbolique puisque n'y étaient détenus que quatre crapules, deux aliénés, un libertin.

 

L'auteur retrace les événements qui précèdent les derniers mois du poète et expliquent par leur enchaînement comment, arrêté par hasard, il finit sur l'échafaud, ayant le tort, aux yeux du policier qui l'arrête, d'être d'un autre monde, celui des riches, de faire des phrases:

 

Il aimait la poésie, et les vers parfaitement forgés lui semblaient sinon une preuve de l'existence de Dieu, du moins une preuve de l'immortalité de l'âme.

 

Parmi les détenus de Saint-Lazare, il y a des peintres, des poètes, ce pornographe de marquis de Sade dont il ignore la présence. Il ne cède pas comme lui à la vague licencieuse du romanesque le plus vulgaire. Il ne transige pas avec le style, garde la ligne du goût antique:

 

Les poèmes d'André Chénier disaient le plaisir de l'amour, et ce plaisir se voulait pur, sain, jeune, loin de tout péché ou de tout vice, jamais cruel, ni débridé.

 

On ne peut reprocher à Chénier d'avoir été un écrivain stipendié, un flatteur, un courtisan: jamais sa Muse n'avait chanté pour lui octroyer quelque honteux avantage. Pour lui, la poésie n'avait pas à être partisane: elle se dévoyait dès qu'elle se mêlait aux opinions...

 

L'auteur émet l'hypothèse que, s'il le pouvait, il renierait son Hymne aux Suisses de Chateauvieux (poème satirique qui avait touché l'Incorruptible en plein coeur, car il s'en prenait aux Quarante meurtriers, chéris de Robespierre qui Vont s'élever sur nos autels):

 

Non pas pour se faire libérer et éviter la guillotine, mais pour rester fidèle à sa propre identité et respecter la haute mission de sa vocation de poète.

 

Où se trouve-t-elle donc la glorieuse imposture?

 

Dans le fait que tout le monde continue à répéter qu'il n'a pas existé d'autre littérature sous la Révolution que les fameux discours des tribuns guillotinés, Danton, Desmoulin, Marat, Saint-Just, Robespierre?

 

Ou dans le fait que, aux yeux de toute une tradition, la guillotine lui a conféré [à Chénier] le statut de jeune martyr du lyrisme et de la liberté, et que sans elle sa gloire serait moindre?

 

Aujourd'hui Chénier est peu lu, peu étudié. À son époque déjà la littérature n'avait de sens que si elle servait la Justice, éclairait les masses et célébrait le 14 juillet comme l'aurore souriante d'une humanité nouvelle. Maintenant il serait peut-être temps de le lire ou relire.

 

150 ans après sa mort, un autre poète est exécuté, tout aussi oublié et dévalorisé que lui. Il s'appelle Brasillach et il est aujourd'hui maudit. L'auteur ose terminer son livre en reproduisant son Chant pour André Chénier ,  qui figure en tête de ses Poèmes de Fresnes:

 

Les dates les faisaient expirer fraternellement dans un chant expiatoire. Leurs poèmes se répondaient en écho et donnaient à entendre une musique à deux voix.

 

Dans Contre Sainte-Beuve, Marcel Proust rappelle qu'un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Parfois il vaudrait mieux cacher momentanément le nom de l'auteur pour ne pas préjuger...

 

Francis Richard

 

La glorieuse imposture, Christophe Gaillard, 360 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

 

Une aurore sans sourire (2015)

Chienne de vie magnifique (2018)

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12 juin 2021 6 12 /06 /juin /2021 22:30
Pépites, de Sylvie Blondel

Les pierres ne peuvent empêcher l'herbe et les fleurs de pousser dans leurs crevasses: une goutte de pluie suffit. Alors les plantes enfoncent en elles leurs racines, les conquièrent et font une autre vie, plus colorée.

 

C'est dans Pépites, une des dix nouvelles qui donne son nom au recueil de Sylvie Blondel, que se trouve ce message d'espoir. Il y a en effet, dans cet hymne aux pierres rugueuses, comme la vie peut l'être, la possibilité d'une existence nouvelle parce que les pierres peuvent se faire les réceptacles d'une telle émergence.

 

La nuit verte, qui doit, son nom au tableau de Chagall, montre qu'il est possible à une proie d'échapper à son prédateur, de s'envoler comme le fait la chèvre du tableau et comme n'a pu le faire celle de Monsieur Seguin qui se résigne à son sort funeste. Un petit incident permet à cette proie d'enclencher le processus de délivrance.

 

Dans Café crime, la narratrice est témoin d'un crime, du moins le croit-elle. Elle prévient la police. Mais, quand elle revient sur les lieux, le corps de la victime a disparu. A-t-elle seulement rêvé? Au café, cela ne semble émouvoir personne. D'ailleurs il a fermé. Quoi qu'il puisse arriver maintenant, elle a fait ce qu'elle devait.

 

Dans Modification, dont le titre s'inspire du roman de Butor, Stavros a reçu un message de Danaé, qui aurait été sa petite amie autrefois,  mais il ne se souvient pas comment leur relation s'est terminée. Il prend l'avion pour la rejoindre à Genève. Mais son avion tombe en mer. Un geste du passé, réitéré, suffit à lui redonner espoir.

 

Dans Le diable est ici, Gustave et la narratrice se rendent aux Gastlosen, une dentelle de pics abrupts à la frontière des cantons de Berne et de Fribourg. Ils ne se doutent pas que, lors de cette excursion, les yeux de la narratrice se dessilleront et que, finalement, bien involontairement, elle se débarrassera d'une forte emprise. 

 

Il se passe Quelque chose entre nous, se dit une comédienne, à propos du couple qu'elle forme avec un comédien. Ils jouent ensemble des amants muets dans Salomé, la pièce d'Oscar Wilde, et deviennent inséparables à la scène comme à la ville. Mais, ne doit-elle pas se méfier? Un envoûtement n'est jamais raisonnable.

 

La Cerisaie sera bientôt La maison vide familiale. La fratrie de la narratrice et elle-même en ont convenu. Leur mère ne peut plus l'occuper seule. Paul lui a dit: Tu seras très bien à la Fondation des Ormeaux avec des camarades de ton âge. Le jour de son anniversaire, celle qui a perdu la mémoire leur joue un tour à sa façon.

 

Dévorer se passe au Japon. C'est l'histoire d'une intruse misérable qui se fait toute petite dans l'appartement d'un jeune homme pour lui dérober un peu de nourriture dans son réfrigérateur. Il arrive à la confondre en installant une caméra et à la faire arrêter. Mais son corps le hante parce qu'il l'a vu nu et il la fait libérer...

 

Loin du réconfort est une chanson d'Alain Bashung. Au retour de la visite qu'elle a rendue à son amie Yasuno, cette chanson vient à l'esprit de la narratrice après qu'elle a pris un taxi. Le trajet de retour ne s'est pas passé comme prévu et elle ne sait pas ce qui lui est arrivé sinon que son voyage s'est poursuivi comme dans un rêve.

 

Dans Une voix sous la porte, une jeune Ukrainienne accepte de poser pour des photos érotiques glamour contre bonne rémunération. Après la séance de shooting, c'est une nouvelle vie fantasmagorique qui l'attend derrière la porte verte des toilettes qui s'ouvre avec une clé violette. Ce n'est pour autant qu'elle voudra s'y éterniser.

 

La leçon de ces nouvelles est que la vie est semée d'embûches, que celles-ci peuvent être soit surmontées, soit contournées, à condition toutefois de saisir des opportunités quand elles se présentent, de prendre des initiatives et de ne pas être trop dépité lorsque surviennent des déconvenues qui sont, après tout, inévitables:

 

Le caillou pointu dans ma chaussure porte un message. Il me met en garde contre les certitudes. Il me rappelle qu'un petit rien peut me faire trébucher.

 

Francis Richard

 

Pépites, Sylvie Blondel, 152 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

 

Le fil de soie, 172 pages, L'Aire (2010)

Ce que révèle la nuit, 158 pages, Pearlbooksedition (2015)

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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 18:00
Heresix, de Nicolas Feuz

Avec son unique oeil grand ouvert, il était nu. Les cinq autres l'étaient aussi, mais ils avaient moins de chance que lui, on leur avait crevé les deux yeux. Tous les six avaient le nez tranché au ras du visage. Et tous les six portaient sur la poitrine les mêmes lettres de sang, gravées au couteau dans la chair à vif: HERESIX.

 

Le prologue du roman de Nicolas Feuz donne le ton. Ce sera violent et sanglant. La suite montrera qu'il y aura aussi des trafics et du sexe.

 

Dans la nuit occitane, les six suppliciés ont pénétré dans l'église bondée de Saint-Thibéry, où, d'après elle, ils étaient censés trouver de l'aide.

 

L'église était bondée de policiers et de gendarmes qui assistaient aux obsèques de l'un des leurs. Ils trouveraient bien de l'aide, judiciaire.

 

À Béziers, une certaine Sandy, fine et musclée, après avoir fait l'amour avec un certain Serge Valadié le tase et l'envoie dans un trou noir.

 

Au même moment, dans le centre, La Pairòla, un établissement nocturne à la réputation sulfureuse connu pour ses soirées échangistes, brûle.

 

Dominique Roustan, capitaine du SRPJ de Montpellier, a enfin obtenu du juge que le Toulousain et son associé, Valadié, soient surveillés.

 

Pour convaincre le juge d'instruction, il aura fallu une lettre anonyme qui annonçait une croisade contre le Toulousain et son empire:

 

Le style était chargé de menaces et de folie, comparant la criminalité d'aujourd'hui au mal qu'était au Moyen-Âge le catharisme pour l'Église. La lettre brandissait l'Inquisition contre l'hérésie.

 

Le juge a décidé de recourir à un expert pour assister Roustan, une spécialiste du catharisme, professeur à l'université de Montpellier.

 

Tous les éléments du puzzle sont-ils en place? Non, il manque deux récits, entrecoupés d'épisodes de la croisade contre les albigeois:

- l'enlèvement d'une enfant de trois ans;

- la mauvaise surprise réservée à une ado tout juste majeure.

 

L'enquête sur l'incendie de La Pairòla est menée par le capitaine Roustan et par deux gendarmes, Solange Darrieussecq et Amélie Gasquet.

 

Un cadavre est également trouvé en piteux état à Minerve avec la même inscription sur la poitrine que celles gravées dans la chair des six:

 

Le mot "heresix" n'existe pas. Heresis ou haeresis, en revanche oui. Avec un "s" et non un "x". Chez les Romains, l'heresis ne recouvre aucune connotation péjorative.

 

Toutes les pièces sont là, ou presque. Encore faudrait-il les poser dans l'ordre chronologique. Ce que ne fait pas l'auteur, diaboliquement.

 

Francis Richard

 

Heresix, Nicolas Feuz, 288 pages, Slatkine & Cie

 

Livres précédents:

 

Eunoto - Les noces de sang, TheBookEdition.com (2017)

Le miroir des âmes, Slatkine & Cie (2018)

L'ombre du renard, Slatkine & Cie (2019)

L'engrenage du mal, Slatkine & Cie (2020)

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9 juin 2021 3 09 /06 /juin /2021 22:15
Suzanne, désespérément, de Mélanie Chappuis

Suzie, tout le monde l'aime. Elle a cette bouille aplatie de Boxer qui prête à rire, une élégance un peu pataude, un corps mince et des muscles dessinés, mais des mouvements maladroits. Elle fronce des sourcils quand elle entend un son qu'elle ne connaît pas, ou qu'elle veut obtenir quelque chose de moi.

 

Lucienne est sur le point d'être submergée par l'angoisse. Sa chienne Suzanne a disparu. Elle s'interdit de penser au pire. Tout le monde dans le quartier en parle et compatit, plus ou moins.

 

Suzanne, quel drôle de nom pour un chien! Lucienne le lui a donné en pensant à Suzanne, la chanson de Leonard Cohen, et non pas au film Recherche Susan désespérément sorti en 1985.

 

L'auteure s'est mise dans la tête de dix personnages qui entourent Suzanne. Dans l'ordre d'apparition: Thierry, Alberto, Cynthia, Marie, Victor, Lucienne, Charles, Paul, Paola et Rachid.

 

Au fil des jours qui passent, les uns après les autres, ils émettent des conjectures sur cette disparition mystérieuse. Certes ils n'ont pas tous un chien, mais presque tous ont une opinion.

 

Thierry, presque sans emploi, a un chien, Toto: si on prénomme un chien Suzanne, il y a plus de chances qu'il disparaisse, et qu'on le recherche désespérément, comme dans le film avec Madonna.

 

Alberto a un chien, Rocky. Il n'est pas étonné que Suzanne ait disparu. Pour lui, un chien, il aime à être dompté; il est à la recherche d'un vrai maître, pas d'une nounou qui sent la guimauve.

 

Cynthia a une chienne, Nala. Elle tient un café. Depuis leur enfance, elle et Lucienne ne peuvent pas se voir, leurs chiennes et leurs filles non plus: c'est de sa faute si Suzanne a disparu.

 

Marie n'a pas de chien. Elle est écrivaine et vient ici pour trouver l'inspiration. Elle est désolée que Suzanne ait disparu et la cherche aussi, l'air de rien, quand elle se promène dans la forêt.

 

Victor n'a pas de chien non plus, mais, pour ce comédien, qui a tourné dans des films et des séries, la forêt, c'est [son] église. Il est secrètement amoureux de Marie, comme un adolescent.

 

Charles a un chien, White: Mon chien est blanc parce que je suis noir, a-t-il dit à Lucienne. Il éprouve quelque chose pour elle, mais, pour qu'il n'y ait pas de gêne, il faut que ça reste ténu.

 

Paul est musicien et vit avec Marie. Il se demande si elle le trouve, son sujet de bouquin, dans sa forêt. Ce n'est donc pas la disparition de Suzanne qui l'inquiète, mais l'inspiration de sa femme.

 

Paola est antispéciste. Elle aime bien Lucienne, mais espère que Suzanne est devenue sauvage, dans une forêt plus secrète que celle-ci. Avec des loups qui lui apprennent à retrouver sa nature.

 

Rachid, ancien toxicomane, est à l'assurance invalidité. On lui a offert un chien, Lexo, pour le responsabiliser. Aussi comprend-il Lucienne et participe-t-il aux recherches pour retrouver Suzanne.

 

Le mystère est dissipé à la fin, du moins pour le lecteur, car l'ensemble des protagonistes, décrits allégrement et avec acuité via leurs pensées, continueront indéfiniment à se perdre en conjectures.

 

Francis Richard

 

Suzanne, désespérément, Mélanie Chappuis, 108 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

 

Des baisers froids comme la lune Bernard Campiche Editeur (2010)

Maculée conception Editions Luce Wilquin (2013)

Dans la tête de...  Editions Luce Wilquin (2013)

L'empreinte amoureuse L'Âge d'Homme (2015)

Dans la tête de... tome II / Chroniques L'Âge d'Homme (2015)

Un thé avec mes chères fantômes Éditions Encre fraîche (2016)

Ô vous, soeurs humaines Slatkine & Cie (2017)

La Pythie Slatkine (2018)

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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 19:30
La Mort en gondole, de Jean-Bernard Vuillème

Si j'avais vingt ans de moins, disons quinze, il serait peut-être encore temps de l'aborder de front plutôt que de m'abandonner à son pas et à la traque qui l'occupe, faute d'autre chose, maintenant que je ne suis plus qu'une ombre de sa vie ancienne, sans autre projet que de larguer les amarres.

 

Le narrateur de Jean-Bernard Vuillème retrouve Léopold et Silvia à Venise, par le train, en pleine crise d'obsolescence. Il aurait pu partir pour une autre destination, mais c'est la première qui lui est venue à l'esprit.

 

S'il n'y avait pas eu Silvia, il ne serait peut-être pas parti. Elle est nettement moins âgée que lui, donc elle est jeune. Elle a mis du temps à trouver sa voie: d'abord l'architecture, puis l'histoire de l'art, enfin la psychologie.

 

S'il n'y avait pas eu Léopold, il ne serait peut-être pas parti non plus. C'est le peintre neuchâtelois Léopold Robert, un peintre neurasthénique, qui eut son heure de gloire au XIXe siècle mais qui est maintenant oublié.

 

Quel prétexte le narrateur a-t-il donné à Silvia pour l'accompagner? Pour ne pas la suivre à son insu, il lui a proposé de la soutenir dans ses recherches sur Léopold. Elle n'a pas refusé mais elle y a mis quelques conditions:

 

Nous ne ferions pas le voyage ensemble et nous logerions dans des hôtels différents. Je me tiendrais simplement à sa disposition et j'attendrais sur place qu'elle me donne rendez-vous. Elle voulait bien que je me mette à son service et que je l'escorte, mais seulement sur appel. Pour le reste, elle m'autorisait à mener toutes les enquêtes que je voulais et dont je devais bien sûr lui rendre compte.

 

Avant de partir, il a fait des recherches sur la vie de Léopold et son oeuvre. Restituer l'histoire de cet autre lui a permis et lui permettra de rompre avec son passé. Et en rejoignant Silvia, il pourra vivre encore un peu.

 

Sur place, il raconte parallèlement ses joutes verbales avec Silvia et des moments de la vie de Léopold, anthumes et posthumes, qu'il revit. Comme elle, il remet ses pas à Venise dans les siens pour mieux le comprendre. 

 

Léopold est mort à Venise: il a succombé à un chagrin d'amour et à une inquiétude dévorante. Sa tombe, sur laquelle il médite, se trouve sur l'îlot San Michele et est voisine de celles de Pound, Diaghilev, Stravinsky...

 

À Venise, amour et mort se mêlent comme ruelles et canaux, qui se prêtent bien aux allers et retours, dans le temps et dans l'espace. Après avoir encore vécu, trouver La Mort en gondole ne serait-ce pas une belle fin? 

 

Francis Richard

 

La Mort en gondole, Jean-Bernard Vuillème, 128 pages, Zoé

 

Livre précédent:

 

Sur ses pas (2015)

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 21:00
Sagama, de Marie Beer

- Sagama... Mon père me disait que c'était le nom d'une contrée lointaine. Une sorte de terre promise dont ne reviennent jamais ceux qui l'ont atteinte. Un jour je partirai le rejoindre.

 

Sagama est le nom d'une patiente du Docteur Frédéric Wilson, psychiatre. Mais cette bipolaire n'est pas n'importe quelle patiente. En cas d'urgence, elle peut l'appeler sur son téléphone portable et ne s'en prive pas.

 

À partir du 19 juillet 2014, ce praticien décide de faire absorber par un cahier encore vierge tout ce qui est exclu du cadre, tout ce qui ne concourt pas à la santé de [ses] patients: il y projettera ses propres manques.

 

Il a cinquante-six ans et s'interroge sur cette aspiration narcissique. Peut-être est-ce parce que, depuis que ses filles ont quitté le nid, l'aînée pour être colocataire, la cadette pour se mettre en couple, le sien bat de l'aile.

 

N'est-ce pas plutôt parce qu'il vient de connaître des déboires éditoriaux? Quoi qu'il en soit, l'élan scriptural qui l'entraîne vers ce cahier le délivre de tout ce qui lui pèse et devient l'ennemi numéro un de son couple. 

 

Ce cahier lui prend beaucoup de temps et sa femme Monique se sent abandonnée, tandis que les appels manqués de Sagama, cette fille déséquilibrée, compulsive, psychotique, s'affichent en nombre sur son téléphone.

 

Bien que cela relève du cadre professionnel, il ne peut s'empêcher de consigner dans ce cahier des conversations qu'il a, ou a eues, avec Sagama, laquelle, pas si folle que ça, fait montre d'un sacré sens de la répartie.

 

Un jour, Sagama disparaît. Ce n'est pas sa première fugue, mais, cette fois, il est inquiet. En même temps, il affronte une crise conjugale, qu'il pense pouvoir résoudre en partant en croisière en Méditerranée avec Monique.

 

Au cours de cette croisière, il continue à noircir son cahier et lui confie tout ce qui peut expliquer, dans le passé de sa patiente et dans ses rapports de thérapeute avec elle, qu'elle ait fuguée pour une aussi longue période.

 

Aussi le lecteur n'est-il pas surpris outre mesure par l'épilogue de cette folle histoire, même s'il apporte moins de réponses qu'il ne pose de questions, comme celles énoncées par le diariste à la fin de ce livre très habile:

 

Comment savoir quel rôle joue la lucidité dans la folie? Comment savoir vraiment jusqu'où nous sommes libres d'agir comme nous le faisons parfois? Nous sommes si souvent prisonniers de notre histoire.

 

Francis Richard

 

Sagama, Marie Beer, 200 pages, Encre Fraîche

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6 juin 2021 7 06 /06 /juin /2021 22:20
Contre-la-montre, de Mélanie Richoz

Alors que je ne porte pas de montre, ma vie est un éternel contre-la-montre où je me bats pour aller toujours plus vite.

 

Celui qui parle ainsi est Jean-Marc Berset, 60 ans, dont Mélanie Richoz a écrit la biographie, à la première personne, ce qui est délicat, mais, après lecture du manuscrit, l'intéressé l'a rassurée:

 

Tu as tout compris.

 

La vie de Jean-Marc Berset a basculé le 21 avril 1983, le jour où il a eu un grave accident de voiture. Il avait vingt-trois ans et devait se marier trois mois plus tard. Il en est sorti paraplégique:

 

La paraplégie est une paralysie des membres inférieurs due à une atteinte de la moelle épinière.

 

Fabienne, avec qui il devait se marier, est restée et ils se sont mariés en 1987. Mais, entre-temps, Jean-Marc a dû se battre et, depuis, continue à se battre. Trois choses l'ont aidé et l'aident à le faire:

- la révolte,

- la persévérance,

- la nécessité d'agir pour vivre.

 

Sportif avant l'accident, il l'est resté et a mené de front, dès 1985, son travail à la boulangerie-pâtisserie familiale et ses entraînements d'athlétisme afin de participer à des compétitions:

 

Si tu veux t'améliorer, tu dois te comparer. Te comparer aux meilleurs! C'est valable pour l'école, le travail, le sport. La vie!

 

La comparaison n'est pas tout, il faut durer et, pour cela, il faut être humble, puisque accepter de perdre fait partie de gagner. Le palmarès de Jean-Marc est éloquent jusqu'en 1997.

 

Cette année-là, il arrête la compétition pour reprendre l'entreprise familiale, ce à quoi il s'est préparé depuis ses quinze ans, par sens du devoir, sans avoir le choix ni se poser de questions.

 

Abandonner l'athlétisme lui a permis de privilégier sa famille, c'est-à-dire sa femme et ses deux fils, Fabien et Vincent (il avait déjà manqué les premières années de l'aîné, né en 1992).

 

En 2008, il reprend le sport, disposant de plus de temps. Cette fois il fait du handbike, une discipline dérivée du cyclisme où, très vite, il excelle, bien qu'il doive le pratiquer allongé sur le dos...

 

Alors qu'il est près de renoncer au sport à la suite d'escarres et d'injustices de la part de la Fédération (il ne participe pas à plusieurs compétitions) une opportunité se présente, change la donne.

 

Au retour d'une hospitalisation, Fabienne et lui signent un contrat de reprise de leur commerce, Fabienne restant employée du repreneur. Mais, très vite, celle-ci perd le goût du travail.

 

La dépression de Fabienne le met à rude épreuve, la plus difficile de sa vie, et le culpabilise: Cette épreuve, qui nous a valu plusieurs mois de tourment, nous a néanmoins offert un nouveau départ.

 

Du coup, il s'est remis à la compétition, non sans la consulter et obtenir son aval, non sans qu'elle l'accompagne dans tous ses déplacements, où ils joignent ensemble l'utile à l'agréable. 

 

Il ne rêve pas mais se donne des buts à atteindre, il réserve un  temps strict à l'entraînement mais il a d'autres priorités, celles d'être réceptif aux autres, connecté au monde et à la réalité:

 

Pour moi, une journée sans sourire est une journée de perdue.

 

La vie lui a appris toutes ces leçons et il les offre au lecteur, auquel il confie que la rigueur est toute sa vie, comme de rebondir, à quoi il tend depuis son accident et qu'il fera demain, quoi qu'il arrive.

 

Francis Richard

 

Contre-la-montre - Biographie de Jean-Marc Berset, Mélanie Richoz, 104 pages, Slatkine

 

Livres précédents:

 

Mue (2013)

Le bain et la douche froide (2014)

J'ai tué papa (2015)

Un garçon qui court (2016)

Le bus (2018)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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