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17 septembre 2025 3 17 /09 /septembre /2025 16:40
Le match du siècle, de Philippe Lamon

Gilles est superstitieux. Comme beaucoup de sportifs, il a des rituels dans les vestiaires pour entrer dans sa petite bulle de compétition. Avant chaque match, il fredonne la comptine Le Bon Roi Dagobert que lui chantait sa mère jadis pour l'endormir. Puis il enfile sa chaussure gauche avant la droite et embrasse douze fois sa raquette (c'est son chiffre porte-bonheur, il est né le 12 mars). Il sait qu'il perdra si tout n'est pas scrupuleusement exécuté ainsi.

 

Gilles Ganiez est joueur de tennis professionnel. Son nom, quand il perd, lui vaut des jeux de mots laids sur les réseaux sociaux:

 

Pas un cadeau de s'appeler Ganiez quand tu es un sportif d'élite. Surtout si tu perds souvent.

 

Sa défaite en quart de finale, lors du tournoi de Hammamet en Tunisie, fait descendre le Suisse dans le classement ATP:

 

De la trois cent soixante-huitième place, il glisse à la quatre cent sixième.

 

Comme ses finances sont au plus bas, il a décidé de lancer une cagnotte afin de rester dans la course professionnelle:

 

Il a besoin d'un petit coup de pouce financier pour poursuivre son rêve.

 

Gilles Ganiez a heureusement une grande connaissance de l'histoire du tennis, qui est sa passion, s'il n'arrive pas à en vivre.

 

Avant de s'endormir, il égrène son chapelet de pensées positives: Je suis au top. Je suis le meilleur. Je serai numéro un. 

 

Il interroge Chat GPT sur comment Gilles Ganiez pourrait atteindre le top 20 que lui promettait Federer à ses débuts:

 

Il devra améliorer son coup droit, son revers, sa volée, son mental et sa condition physique. Cela nécessitera de nombreuses années de travail acharné, de persévérance et de réussite pour atteindre cet objectif ambitieux.

 

Les tournois suivants semblent signer sa fin de tennisman professionnel quand il reçoit un message sur Facebook.

 

Gilles rencontre son correspondant dans un palace lausannois. Celui-ci lui propose de disputer Le match du siècle.

 

Il affrontera chez lui un ancien adversaire, de sinistre mémoire, dont il ne prononce jamais le nom, selon ses règles:

 

Le vainqueur repartira avec un sac vert contenant un million de francs cash. Le perdant ne touchera pas un centime et devra m'entraîner jusqu'à ce que je gagne la Winwinwincup.

 

Le match sera épique, commenté par un Philippe Lamon qui a plus d'un tour dans son sac: le lecteur est déçu en bien.

 

Francis Richard

 

Le match du siècle, Philippe Lamon, 216 pages, éditions cousu mouche

 

Livres précédents:

 

Comment j'ai vengé ma ville (2013)

Baba au rhum (2016)

Le Casting (2019)

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15 septembre 2025 1 15 /09 /septembre /2025 18:10
La mécanique des ailes, de Chloé Falcy

Elle pose un sac sur la table, en sort des blocs de gouache, composés des couleurs primaires. Quelques pinceaux de taille diverse. Le tout est de mauvaise qualité, mais c'est comme si elle venait d'amener le dernier repas d'un condamné.

 

Elle, Brünhild, est infirmière. Lui est enfermé dans un hôpital, en Allemagne. Juste avant qu'il lui ait demandé de lui procurer de la peinture, il avait observé une mouche se faire tuer par une araignée.

 

Il est le descendant d'une lignée de grands hommes. Son grand-père était bactériologiste, son père un scientifique, un idéaliste, un chercheur. C'est Mat', sa mère qui s'est occupée de lui et de ses frères aînés, Kolia et Micha. Ils vivaient alors sur la terre des loups, des fantômes et des songes.

 

Sur cette terre, il avait appris à aimer les insectes. Il ne se remettra jamais d'avoir, enfant, tué un lépidoptère:

Encore aujourd'hui, ces ailes me hantent, alors que je tente de les reproduire avec de la poudre de gouache, de retrouver leur éclat, leur beauté.

 

Sur cette terre, il avait appris à dessiner avant de savoir parler:

À côté de mes tableaux et de mes croquis, ma collection d'insectes s'agrandissait. 

 

Sous la forme d'un roman écrit à la première personne, Chloé Falcy raconte son histoire vraie 1, c'est-à-dire comment il a échoué là, dans cet hôpital, parce qu'il avait perdu l'esprit, n'ayant laissé d'autre choix à son frère Micha,

 

Dans sa famille, qui a pour ambition d'accéder à l'aristocratie, les trois frères ont des précepteurs et des gouvernantes, avec lesquels ils apprennent les arts, les langues, les sciences

 

La fin de leur monde se produit pendant la Grande Guerre, alors qu'il suit des cours de biologie à l'université et qu'il a rencontré Anya dans un café fréquenté par des étudiants... La vague rouge déferle sur la ville... La famille royale est massacrée:

Partout dans le pays, des femmes et des hommes s'entretuaient pour déterminer l'ordre nouveau.

 

Alors, à l'instigation de son professeur, il quitte le pays, pendant qu'il en est encore temps, pour l'Université de Columbia où sa candidature a été acceptée: il y s'agira, avec d'autres chercheurs, de modéliser les lois fondamentales de l'hérédité.

 

Là-bas il continuera à dessiner, parce qu'il en a besoin et rencontrera Justine, une étudiante en histoire de l'art, lors d'un gala de soutien, à qui il ne montrera ses dessins de scientifique artiste 2 que le jour où ils se connaîtront dans le sens biblique.

 

Mais Justine repart pour l'Europe. Rien n'est plus comme avant, d'autant qu'une terrible nouvelle l'atteint. Alors, quand il sort du labo, il a des visions. Il est retrouvé dans un endroit incongru. Le diagnostic est sans appel: il est atteint de trouble schizophrénique.

 

S'il ne sera plus en quête de l'être parfait, obtenu par mutations en laboratoire, et dont, une nuit, il fera le rêve de l'être devenu, il continuera à dessiner à l'hôpital, que ce soit aux États-Unis, puis en Europe où il finira ses jours.

 

Il aura émis une hypothèse pour expliquer ce besoin irrépressible de dessiner:

Pour faire sortir les visions. Pour leur donner un corps. Une forme que je peux contrôler.

 

Francis Richard

 

1 - Inspirée de la vie d'Eugène Grabritschevsky (1893-1979).

2 - En somme, un être en quête de complétude.

 

La mécanique des ailes, Chloé Falcy, 224 pages, Hélice Hélas

 

Livre précédent:

 

Balkis chez Pearlbooksedition (2017)

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12 septembre 2025 5 12 /09 /septembre /2025 19:10
La fin de la tristesse, de Quentin Mouron

On ne revient jamais impunément sur les lieux d'un amour assassiné.

 

Pourtant Anastasie le fait. Elle revient sur le lieu de vacances, en bord de mer, dans la chambre où elle et Antonin se sont aimés il y a cinq ans, pour ... y allumer le feu.

 

À l'étage en-dessous, Clémence et Gilles s'aiment encore. Clémence sort de l'appartement et croise Anastasie qui la prévient que tout va brûler. Et, effectivement, tout brûle.

 

Gilles manque de mourir dans l'incendie, dont Anastasie est responsable. Heureusement il n'en est rien, et Anastasie n'est pas trop inquiétée, du moins pour le moment.

 

Clémence a eu un fils, Maxime, d'une première union. Celui-ci est en couple avec Césarée, qui est né dans le mauvais corpsce qui ne manque pas de faire rire cet anar de Gilles.

 

Après l'incendie, tout ce petit monde se retrouve à l'hôtel, où Césarée calme Maxime, Clémence regrette ses aquarelles qui ont brûlé, et, le lendemain, Anastasie les retrouve.

 

Clémence ne l'est pas et s'en va, furieuse. Anastasie trouve en Gilles, libre penseur, une oreille attentive et compréhensive, tandis que Maxime console sa mère dans ses bras.

 

C'est alors que l'invraisemblable se produit et que le hasard fait bien ou mal les choses, c'est selon. Bref, le lecteur est surpris. Le narrateur est sans doute ravi de son effet.

 

Il lui réserve d'ailleurs d'autres surprises. Une rupture peut en cacher une autre, en quelque sorte, qui peut être aussi bien personnelle, un décès, que politique, un autre décès.

 

Car l'histoire se poursuit d'abord dans le contexte des émeutes de 2023 à Paris, à la suite du meurtre1 de Nahel, les comportements de Maxime et de Césarée étant bien différents.

 

Puis le narrateur se dévoile, racontant ses rendez-vous avec A. auquel ce nouveau livre est dédié. Certes déçu par les rapports amoureux, il espère encore que tout finira bien. 

 

Enfin il en vient à dire que si l'amour c'est l'insensé qui insiste et qu'il a donc une fin, il en est de même de la tristesse, avec le rire retrouvé, héraut de la beauté qui triomphe.     

 

Francis Richard

 

1 - En l'occurrence, le  narrateur ne s'embarrasse guère de la présomption d'innocence: tant que le policier qui a tué Nahel n'aura pas été jugé coupable, il est présumé innocent, quand bien même il est mis en examen pour meurtre...

 

La fin de la tristesse, Quentin Mouron, 160 pages, Favre

 

Livres précédents:

 

Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel Éditeur (2011)

Notre Dame de la Merci, Olivier Morattel Éditeur (2012)

La combustion humaine, Olivier Morattel Éditeur (2013)

Trois gouttes de sang et un nuage de coke, La Grande Ourse (2015)

L'âge de l'héroïne, La Grande Ourse (2016)

Vesoul le 7 janvier 2015, Olivier Morattel Éditeur (2018)

Jean Lorrain ou l'impossible fuite hors du monde, Olivier Morattel Éditeur (2020)

Pourquoi je suis communiste, Olivier Morattel Éditeur (2022)

La haine des oiseaux, Olivier Morattel Éditeur (2022)

La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme, Favre (2024)

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10 septembre 2025 3 10 /09 /septembre /2025 18:45
Le printemps peut-être, de Léna Furlan

Nous sommes nées le vingt-cinq mai. J'ai deux ans de plus. Deux années vécues sans Anna. Je ne m'en souviens plus. À partir de là, ça a toujours été deux pour le prix d'une. Cadeau commun. 

 

La narratrice s'appelle Ada M., sa petite soeur, Anna. Depuis qu'elles ont quitté la maison, elles ont tendance à se voir plus souvent, même quand elles n'en ont pas envie. Cela ne les empêche pas de se disputer et de se réconcilier.

 

Anna est en couple avec Simon, Ada l'a été1 avec un inconnu aux yeux verts, que le lecteur apprend à connaître peu à peu: peintre, sculpteur, photographe, son atelier se situait dans une grange, tandis que, de son côté, elle écrivait.

 

En attendant de décider de poursuivre ses études, Ada travaille dans un magasin où elle vend notamment des sacs à main, ce qui lui vaut la visite de divers clients parmi lesquels une de ses vieilles connaissances, un dénommé Elias.

 

Simon n'apprécie pas qu'Anna invite souvent Ada à les rejoindre. Il préférerait sans doute qu'ils soient seuls, tous les deux. Parmi leurs amies, d'aucunes ne se privent de penser, voire de dire, que les deux soeurs M. sont tarées...

 

La relation d'Ada avec le jeune homme aux yeux verts ne devait être que physique. Dans un sens, elle l'a été, mais pas dans celui auquel elle s'attendait. La rupture l'a d'autant plus traumatisée qu'auprès des autres il s'est victimisé.

 

Pour être admise en master, Ada doit remplir un formulaire et dire ce qu'il pourrait apporter. Au lieu de cela elle confie:

 

Je voudrais écrire

le printemps peut-être

ou la disparition des hirondelles

la couleur du béton

celle du ciel

les étoiles comme des diamants dans du velours noir

l'odeur de la pluie

 

Le lecteur n'est pas étonné par le choix du master auquel, finalement, elle envoie sa candidature et qu'assise, sous l'ombre morcelée du chêne des pique-niques de [son] enfance, elle se dise, pour tourner définitivement la page:

 

Peut-être qu'il faut que je me rappelle, que je suis plus qu'un traumatisme, plus qu'une rumeur, plus qu'un sujet de conversation, plus qu'une douleur, plus qu'une soeur, je suis aussi.

J'existais avant.

J'existerai après.

 

Francis Richard

 

1 - Les souvenirs de cette liaison sont exprimés dans des textes en aparté, en italiques.

 

Le printemps peut-être, Léna Furlan, 160 pages, Éditions Slatkine

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9 septembre 2025 2 09 /09 /septembre /2025 11:20
Registre de merveilles, de Rose-Marie Pagnard

Il existe en ce monde un registre des discours exceptionnels et des femmes et des hommes exceptionnels de tous les temps de la civilisation. Je ne parle pas de ce qui figure dans les archives, dans les bibliothèques, dans les banques de données, sur les pierres les plus vieilles, non, je parle d'un registre quasi secret, évoquant des faits et des êtres connus ou inconnus, c'est un registre destiné à une génération future, différente, pas encore imaginable.

 

La narratrice définit en ces termes le Registre de merveilles qui donne son titre aux bribes de vie qu'elle raconte dans ce livre: elle est écrivain, écrit des romans, des nouvelles et des contes, qui se nourrissent de sa vie, de celle des siens et de celle des autres. 

 

Pour situer son livre dans le temps, il se passe pendant la première année de guerre de la Russie contre l'Ukraine, du 24 février 2022 au 23 février 2023. Pour le situer dans l'espace, il se passe principalement en Suisse alémanique, dans la campagne de Bâle.

 

Les discours sont ceux de Volodymyr Zelensky, prononcés à Londres, Paris, Bruxelles ou à la Maison Blanche, et les protestations publiques de son ami l'écrivain russe Mikhaïl Chichkine. Qui sont, parmi bien d'autres, des êtres connus du grand public. 

 

Les faits sont le sable jaune venu du Sahara se déposer sur toute la Suisse, la villa qui se construit à côté, les livres qu'elle lit et qui l'allègent. Ils ne se trouvent plus dans les journaux qu'elle ne lit plus, ni dans les chaînes de télévision qu'elle ne regarde plus. 

 

Inconnus sont les Ukrainiens, les femmes et les hommes, les enfants des plaines et des forêts, et des déserts et des camps; les Russes muets de stupeur ou d'incompréhension, ou publiquement engagés contre leur propre gouvernement, ou emprisonnés ou exilés... 

 

Connus sont son homme, qu'elle tutoie, son frère, pacifiste par humanisme, sa fille Géraldine et ses deux amies, deux soeurs, Mariya et Polina, réfugiées ukrainiennes, ce Monsieur Wikevif, qui balaie chaque jour devant son seuil et élève un petit garçon venu d'ailleurs.

 

Face au Bien et au Mal qui ne cessent de lutter, que donc faut-il faire si ce que l'histoire que la narratrice raconte n'apporte aucune réponse et que ses mots n'y changent rien? Elle se donne, pour que le Merveilleux l'emporte sur la Mort, le conseil suivant:

 

Tourne-toi de ce côté, tourne-toi de l'autre côté, songe à toutes les variantes qu'offrent les angles de vue, n'oublie pas l'amour, ni la joie secrète, ni le hasard, ni le brin d'herbe solitaire.  

 

Francis Richard

 

Registre de merveilles, Rose-Marie Pagnard, 136 pages, Éditions d'en bas

 

Livres précédents chez Zoé:

 

Jours merveilleux au bord de l'ombre (2016)

Gloria Vinyl (2021)

L'enlèvement de Sarah Popp (2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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7 septembre 2025 7 07 /09 /septembre /2025 17:00
Fille de vétéran, de Sabine Dormond

La tête remplie de propagande, le jeune Robby s'est séparé de son épouse pour aller gagner un salaire et servir ce qui lui apparaissait une juste cause.

 

C'était en 1968, un tournant. Sa jeune épouse - ils ont trente-six ans à eux deux quand ils se marient à Denver - s'appelle Kathy, ses deux enfants, Bob, né en 1967, et Dianna, née en 1968.

 

Sabine Dormond a été choisie par Dianna comme dépositaire de ses confidences, avec la mission d'en faire un livreFille de vétéran est donc un roman vrai, écrit à la première personne. 

 

Selon Kathy, en 1971, Robby est rentré fou du Vietnam. Il disparaît de Denver après avoir tiré sur Bob et l'avoir manqué de justesse: dans sa folie, il aurait pris sa famille pour des Viet Congs...

 

Un an plus tard, Kathy présente à ses enfants un autre papa, Claude, ingénieur architecte1 parti faire une année sabbatique aux États-Unis. Elle l'épouse en 1973. La famille s'installe en Suisse.

 

Le 23 août 1973, la famille s'agrandit avec la naissance de Danielle, dont Kathy laisse le soin à Dianna de s'occuper: à l'âge de cinq ans, elle se voit propulsée dans le rôle de petite maman...

 

Depuis qu'elle est séparée de Robby, Kathy n'est plus la même. Un rien l'irrite. Elle s'en prend régulièrement à Dianna, qui est devenue son souffre-douleur, et qu'elle gifle, régulièrement. 

 

Comme Claude travaille pour une organisation internationale, il emmène avec lui sa femme, ses enfantsun prince et deux princesses en train de vivre un conte de fées, en Italie, Grèce, Égypte.

 

Autant Kathy est sévère, intransigeante, autant Claude est doux et gentil, confiant et patient. Que Kathy consomme alcool et marijuana n'est pas étranger à ces comportements opposés.

 

À la suite d'un accident en Égypte - elle a été mordue par un chien au mois de mai 1975 - Dianna est soignée en Suisse, où ses grands-parents d'adoption s'occupent d'elle avec dévouement.

 

Quant à ses grands-parents maternels d'Amérique, ils ne seront pas de reste quand ils passeront leurs vacances dans le Colorado. Au programme, du camping sauvage dans les Rocheuses.

 

La narratrice, dans la tête de laquelle l'auteure s'est mise, raconte ses heurs et malheurs: l'abandon du domicile familial - ils vivent alors au Maroc - par sa mère, qui ne supporte plus Claude.

 

Kathy, qui a toujours ses problèmes d'alcool, revient, mais c'est pour repartir pour les États-Unis avec Dianna, avant que Danielle ne les rejoigne, Claude dépressif se débarrassant d'elle... 

 

Parallèlement Dianna pense à son père et essaie de comprendre ce qui lui est arrivé au Vietnam. Pour ce faire, bientôt, et plus tard, elle verra des films, lira des livres sur le sujet de cette guerre.

 

Toutes les guerres sont sales, quand bien même la cause serait juste, a fortiori quand la frontière entre civil et militaire est brouillée par une organisation terroriste soi-disant de ... libération.

 

Dans le passé antérieur à la guerre du Vietnam, ou de nos jours, n'est alors retenue que la mort des civils, ce qui permet aux terroristes de se donner le beau rôle, un piège difficile à déjouer...

 

Pour ce qui concerne Dianna, un autre piège s'est refermé sur elle: 

 

Mon enfance s'est achevée extrêmement tôt. J'ai appris à conjuguer le verbe faire à tous les temps, sous la forme lessive, repassage et repas. À treize ans, j'avais déjà deux gamines sur les bras, une fillette de sept ans et une grande de trente-trois ans, plus tyrannique et ingérable que la petite.

 

Dianna connaîtra le rejet de ses proches, comme son père biologique avant elle. Le sort de sa soeur, Danielle, ne sera pas plus enviable. Claude et Kathy se la refileront comme une patate chaude...

 

Pourtant la vie semblera sourire à Danielle avant Dianna. Il n'en sera rien, finalement, et Dianna ne sera pas quitte pour autant. Car elle apprendra par Claude la vérité sur son père biologique...

 

Dianna ne sera pas non plus au bout de ses peines. Pour se reconstruire, elle, qui s'est toujours sacrifiée pour les autres, entreprendra quelque chose pour elle en couchant son histoire sur le papier:

 

Pour la première fois je réalise un rêve. Je me donne une chance de me réapproprier ma version des faits, de comprendre et de digérer ce que j'ai vécu, de légitimer mon ressenti. Et, c'est par vous, lectrices, lecteurs, que passe cette légitimation.

 

Francis Richard

 

1 - Diplômé de l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne.

 

Fille de vétéran, Sabine Dormond, 192 pages, BSN Press

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Aux Éditions Mon Village:

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

Une case de travers (2015)

Le parfum du soupçon (2016)

 

Chez BSN Press:

Les parricides (2017)

 

Aux Éditions Luce Wilquin:

Ma place dans le circuit (2018)

 

Chez MPlus:

Cara (2021)

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5 septembre 2025 5 05 /09 /septembre /2025 17:00
Kolkhoze, d'Emmanuel Carrère

D'un geste large et légèrement dépassé par les événements, j'englobe le projet encore vague d'un livre sur nos familles russe et géorgienne, sur la guerre, sur le sort incertain du petit pays à la tête duquel un ahurissant détour du destin a placé ma cousine. Pour l'instant, je tâtonne. Je fais des reportages. Je cherche la porte d'entrée. C'est toujours cela que je cherche, la porte d'entrée. Je ne sais pas encore que cette porte d'entrée, ce sera, bientôt, la mort de ma mère.

 

Et le livre est Kolkhoze. Qui doit son titre à un souvenir du temps où enfant, ses soeurs et lui, dormaient avec leur mère, Hélène Carrère d'Encausse, quand leur père était en voyage, ce qui arrivait souvent:

La règle, à l'origine, était qu'on avait le droit de dormir avec Maman quand on était malade, mais on le faisait aussi sans prétexte de maladie, et tous ensemble. Marina, étant la plus petite, prenait place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir: faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze.

 

Hélène Carrère d'Encausse est morte le 5 août 2023 dans un établissement de soins palliatifs du quinzième arrondissement de Paris. Car elle était opposée à l'euthanasie et au suicide assisté. Elle reprenait les arguments de Michel Houellebecq:

Si on commence à aider les gens à mourir on en viendra bientôt à les y encourager, à culpabiliser les vieillards qui s'attardent sur terre sans profit pour quiconque: une société qui s'engage sur cette voie était selon Houellebecq une société déshonorée.

 

Emmanuel Carrère retrace dans son livre l'histoire de ses familles russes et géorgiennes et la seconde guerre mondiale telle qu'elles l'ont vécue, son enfance, son adolescence, ses reportages, notamment en Géorgie où sa cousine Salomé Zourabichvili a été élue présidente de 2018 à 2024, en Ukraine pendant que la guerre, déclenchée par Poutine le 24 février 2022, s'y déroule.

 

Au passage - il a franchi la porte d'entrée-, il fait, sans concessions, le récit de la gloire de sa mère, de l'aversion de celle-ci pour le wokisme, beaucoup plus menaçant que le réchauffement climatique, de l'amour réel, viscéral, de celle-ci pour la Russie, regrettant toutefois qu'il se soit mué en indulgence pour Poutine.

 

Lui a choisi son camp. Il évite cependant de parler du sujet de l'Ukraine avec sa mère: 

Il me semblait clair que toutes les nuances et complexités historiques qui lui étaient si chères ne changeaient rien à quelque chose de très simple, c'est qu'il y a dans cette affaire un agressé et un agresseur, un faible qui n'a rien demandé et un fort décidé à imposer sa loi, une démocratie imparfaite, corrompue tant qu'on veut, mais une démocratie, et une dictature de moins en moins dissimulée.

 

Il renonce aux mantras qu'il a récités toute sa vie1:

Chacun a ses raisons. Il faut entrer dans le point de vue de l'adversaire. La vérité a toujours un pied dans le camp opposé. Les choses ne sont jamais simples. Dans un conflit, les torts sont toujours partagés. Eh bien non, justement. Dans ce conflit-là, les choses sont tout à fait simples, les torts absolument pas partagés.

 

Bref, il y aurait les bons d'un côté et les méchants de l'autre, un manichéisme que l'Histoire dément dans le temps long, parce qu'il ne faut jamais juger d'événements en ne tenant pas compte de tous les événements qui les ont précédés.

 

Plus tôt dans le livre, il fait pourtant montre de plus de liberté d'esprit quand il raconte que sa mère, à vingt ans, fréquentait chez Maurice Bardèche, à qui elle aura gardé longtemps une sincère affection et à qui elle était capable de tenir tête (...) dans d'âpres discussions intellectuelles:

Parmi tant de résistants de la onzième heure, le type qui se découvre fasciste après la défaite du fascisme mérite une forme paradoxale de respect.

 

Dans les dernières pages du livre, qui ne devrait pas déplaire aux bien-pensants, l'émotion gagne le lecteur. En effet les trois enfants d'Hélène Carrère d'Encausse sont au chevet de leur mère la veille de sa mort:

Cette nuit-là, tous les trois réunis autour de notre mère dans sa chambre de la maison Jeanne-Garnier, nous avons pour la dernière fois fait kolkhoze.

 

Malgré qu'il en ait, Emmanuel Carrère, dans ce livre ne renonce pas à célébrer le triomphe de la complexité qui a fait la grandeur de Dostoïevski, aussi bien quand il parle longuement de sa mère que de son père, lequel aura survécu 147 jours à la femme qu'il avait aimée toute sa vie. 

 

Francis Richard

 

1 - Rendant compte de son livre Limonov, j'écrivais le 7 avril 2012: Emmanuel Carrère trouve banal de dire que les choses sont plus compliquées que ça, que ce qu'elles apparaissent. Il le dit tout de même. Et il a raison. C'est tellement plus commode de coller des étiquettes sur le dos des gens, de les juger définitivement et de ne pas leur permettre d'exister dans toutes leurs dimensions, dans toutes leurs contradictions, dans toutes leurs forces et leurs faiblesses.

 

Kolkhoze, Emmanuel Carrère, 558 pages, P.O.L.

 

PS du 8 novembre 2025:

Le prix Médicis 2025 a été décerné à ce livre le 5 novembre 2025.

 

Livres précédemment chroniqués:

Limonov (2011)

Le Royaume (2014)

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1 septembre 2025 1 01 /09 /septembre /2025 18:40
La bibliothèque retrouvée, de Vanessa de Senarclens

Peu avant sa mort, mon beau-père parlait souvent de la bibliothèque disparue. Elle se trouvait à l'est du fleuve Oder, dans cette partie de la Poméranie allemande devenue polonaise en août 1945.

 

Dans la maison des beaux-parents de Vanessa de Senarclens, à Godesberg, près de Bonn, il ne reste que quelques vestiges d'une collection riche de 16 000 livres, de manuscrits, de cartes, médailles et portraits, fondée par un ancêtre au XVIIIe siècle.

 

Cette bibliothèque se trouvait dans le château de Plathe, en Poméranie orientale. Parmi les vestiges, il y a une carte topographique du duché de Poméranie de 1618, quelques volumes, mais surtout un catalogue à fiches datant du début du XXe siècle:

 

À la mort de mes beaux-parents, en 2007, la question s'est posée: Que faire de ce catalogue d'une collection de livres disparue? Le meuble avait depuis longtemps perdu toute fonction. Il incarnait autre chose. C'était un objet de deuil, impossible à débarrasser. 

 

Ce meuble en bois clair, composé de quatre blocs empilés les uns sur les autres et de seize tiroirs contenant des milliers de fiches cartonnées, se trouve depuis dix ans maintenant chez l'auteure, à Berlin, où elle travaille, à côté de sa table, dans son bureau.

 

La mise en ligne de ce catalogue, dont les fiches ont été scannées en 2014, initie l'enquête menée par l'auteure, qui s'est également servie des documents en lien avec Plathe, entreposés chez un beau-frère, dans des cartons de déménagement. 

 

Sur le site du catalogue, il y a un appel à l'aide pour situer où se trouvent des ouvrages de la bibliothèque, et la possibilité d'écrire à l'adresse suivante: exlibrisplathe@bismarck-osten.com, pour en informer la famille, ce qui n'a pas manqué de se produire...

 

Le livre de Vanessa de Senarclens est le récit de cette enquête sur cette bibliothèque fondée à l'époque de Frédéric II de Prusse, avec peut-être le culte secret du livre comme d'un objet désirable mais interdit, la clé d'un monde à soi où respirer.

 

Cette enquête conduit d'abord le lecteur aux origines de la bibliothèque, au XVIIIe siècle, puis à traverser la longue période pendant laquelle celle-ci indiffère les descendants du fondateur, avant que, Karl, le père de son beau-père ne s'en occupe.

 

Cette enquête à travers l'histoire, la mémoire et l'oubli est passionnante pour le lecteur qui aime les livres. Il sera rasséréné d'apprendre que la bibliothèque de Plathe a été retrouvée après sa dispersion à l'arrivée de l'Armée rouge le 3 mars 1945: 

 

[Les livres] existent encore disséminés sur des milliers de kilomètres entre la Sibérie, Moscou, Łódź 1, Greifswald et ailleurs.

 

Francis Richard

 

1 - La bibliothèque universitaire de Łódź recense à ce jour 13 000 volumes, soit la grande majorité.

 

La bibliothèque retrouvée, Vanessa de Senarclens, 256 pages, Zoé

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27 août 2025 3 27 /08 /août /2025 18:30
La petite zone avec de la lumière, de Sébastien Ménestrier

Tu ne me vois pas alors je te le dis

J'écris

Je suis dans la petite zone avec de la lumière

Sandra Lillo

 

Telle est l'épigraphe d'où le titre du livre est tiré.

 

L'histoire se déroule de novembre 2018 à mars 2019, en province et à Paris, dans un contexte de manifs dans tout le pays à partir de décembre, d'où émerge début janvier un personnage de légende: Dettinger, le boxeur qui a frappé à mains nues un fric surarmé, surprotégé sur un pont parisien 1 et où le narrateur joue sa partie. 

 

Le narrateur n'a tout d'abord pas de nom. Précédemment, fin juillet 2018, il a été admis dans une maison de repos, Saint-Louis, après avoir déconné. Ses personnages, qu'il aime, font leur apparition dans son récit, l'un après l'autre. Dans l'ordre, il y a:

  • Thomas: Thomas a huit ans, il est petit pour son âge, blond et je m'occupe de lui (à l'école où il est AESH 2).
  • Anouk: J'ai trois ans de plus qu'elle, mais tout le monde croit qu'Anouk est ma grande soeur.
  • Fanny: Avec elle, il a eu un garçon, mais ils vivent séparés.
  • Coco: Elle nous regarde Anouk et moi, comme si c'était un effort à chaque fois (ce sont les deux enfants qu'elle a faits sans père).
  • Nino: Mon garçon a les cheveux blonds et il aime les ruisseaux.

 

Que fait de beau le narrateur? Il écrit, comme le laissait présager l'épigraphe. Après avoir reproduit un de ses textes, Les chats, écrit en décembre 2018, il raconte qu'adolescent il a écrit pendant quatre ans des poèmes, qu'il lisait à Anouk et qu'il signait Barm en bas de chaque page, pour Bastien Aristide Renée Mentzer, puis des histoires qui se passaient dans le Montana, et qu'il a échoué quand il a voulu écrire un livre, un vrai...

 

Le lendemain de Noël qu'il a passé avec Coco et Anouk, puis avec Fanny et Nino, dans le train qui le ramène à Paris, il écrit la première phrase d'un nouveau texte, Le paradis... qu'il termine chez lui...

 

Aux événements meurtriers du soulèvement populaire de l'époque, s'ajoute un accident à moto dont est victime sa soeur, qui lui inspire un autre texte, un roi, dont le héros est un garçon que son père a installé dans un fauteuil roulant... pour être vu aux yeux de tous dans la cour de l'école, où une jeune femme qu'il voit à la grille lui inspire un dernier texte, Maria.

 

Le livre se termine sur une note d'espoir pour tous ceux qui, un jour, sont tombés, d'une manière ou d'une autre, Bastien, Anouk ou Thomas qui ne sera pas épargné lui non plus, ou même Dettinger: il faut retourner dans la vraie vie, pour s'en sortir, et c'est la magie de l'écriture d'en prendre conscience et de permettre d'atteindre alors La petite zone avec de la lumière.

 

Francis Richard

 

1 - La passerelle Léopold-Sédar-Senghor.

2 - Accompagnant d'élève en situation de handicap.

 

La petite zone avec de la lumière, Sébastien Ménestrier, 128 pages, Zoé (sortie le 28 août 2025)

 

Livres précédents:

 

Le chant de Shilo (2022)

Où la chanson va (2023)

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21 août 2025 4 21 /08 /août /2025 17:00
Tant mieux, d'Amélie Nothomb

Il se produisit un glissement dans son esprit, l'univers perdit son assise sous elle et elle fut soulevée par une découverte miraculeuse qui tenait en deux mots: tant mieux.

 

Adrienne a quatre ans quand elle fait la découverte de cette formule magique, entendue dans la bouche de sa mère:

 

Elle n'était pas sûre d'en saisir la signification. Elle sentait qu'il y avait là une décision de bonne humeur, la version joyeuse du sang-froid.

 

C'est l'été 1942, Adrienne a été envoyée passer deux mois chez sa grand-mère maternelle à Gand. Et cette formule va lui permettre non seulement de supporter Bonne-maman, qui est mauvaise, mais aussi de la retourner en sa faveur en se faisant apprécier par son chat, Pneu.

 

Ce séjour lui apprend beaucoup sur sa propre mère et, notamment, sur l'aversion maladive que celle-ci a pour les chats. Rentrée à Bruxelles chez ses parents, Astrid et Donatien, qui mènent chacun leur vie, qui avec tonton Louis, qui avec Daisy, elle en a la confirmation.

 

Elle a aussi la confirmation que, dans l'adversité, Tant mieux fonctionne et, notamment, lui fait aimer le double gentil de sa mère, auquel elle est flattée de ressembler, et d'ignorer son autre double qui peut être carrément mauvais, notamment avec sa soeur Jacqueline. 

 

L'été 1943, les deux soeurs, Jacqueline et Adrienne vont chez leur Bonne-maman de Bruges, la bien nommée. Adrienne aimerait bien rester chez elle, mais, la fin août venue, il lui faut rentrer à Bruxelles, où, un jour, suivant sa mère, elle voit agir son mauvais double:

 

Tant mieux quand même. Pourquoi? Pour rien. Parce qu'il fallait continuer à vivre.

 

Ses deux parents se disputent, jusqu'au jour où ils se réconcilient sur l'oreiller. Le fruit de leurs amours tardives - Astrid a trente-six ans - est de nouveau une fille, Charlotte, rejetée, tout comme l'est Jacqueline, par Astrid, ce qui conduit Adrienne à s'en occuper à sa place...

 

Plus tard, Adrienne, à qui l'indépendance de l'enfance retrouvée va bien, connaîtra l'amour avec un garçon à la faveur d'un échange épistolaire improbable et surmontera avec lui tous les obstacles dressés devant eux par leurs deux familles pour empêcher leur union...

 

Qui est Adrienne pour la narratrice qui n'apparaît qu'à la fin de ce roman, où les prénoms de presque tous les personnages sont inventés et commencent par un A, comme Amélie? Le lecteur l'apprend dans ce qui tient lieu d'épilogue et savoure ce qu'elle dit d'elle-même:

 

La haine, ce n'est pas mon genre. J'ai essayé de tout mon coeur. Je n'y suis pas arrivée et je ne le regrette pas. Haïr sa famille ne résout rien et ne peut que porter préjudice à soi-même: celui qui hait sa famille, même pour les meilleurs motifs, finira par se haïr.

 

Francis Richard

 

Tant mieux, Amélie Nothomb, 216 pages, Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Pétronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

Riquet à la houppe (2016)

Frappe-toi le coeur (2017)

Les prénoms épicènes (2018)

Soif (2019)

Les aérostats (2020)

Premier sang (2021)

Le livre des soeurs (2022)

Psychopompe (2023)

L'impossible retour (2024)

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18 août 2025 1 18 /08 /août /2025 17:50
Falcata, de Marlène Mauris

- Ma Falcata me va très bien, merci de l'avoir sauvée de la casse.

- Heureusement que j'en ai dégoté une autre qui partait à la démolition. J'ai pu remplacer toutes les pièces détruites.

 

Éléonore Galland a fait une chute avec sa moto, sa FalcataUne microseconde d'inattention et tout lui avait échappé:

 

Depuis la chute, elle se fiche d'absolument tout.

 

Dans sa vie, rien de sens. Elle est atteinte d'une maladie incurable, l'endométriose: soit son corps reçoit un cocktail Molotov de progestérone, soit il faut lui retirer des pièces... Mais, de toute façon, la maladie ne s'en ira jamais...

 

Pour vivre, elle fait visiter des appartements et les loue ou les vend comme personne, pour le compte de son patron, Paul, mais, cette fois, il a dû venir la chercher pour les quatre visites prévues parce qu'elle ne répondait pas au téléphone... 

 

Qui a-t-elle dans sa vie?

  • La soeur Marie-Marcelle, qui a accompagné son passage de l'adolescence à la vie d'adulte, qui vit, depuis que l'Église n'en veut plus, à la résidence Saint Jérôme, et qui, par moment, n'a pas toute sa tête.
  • Son frère Thomas, qui est marié à Victoria, qui a deux enfants, Juliette et Axel, et un chien, Ventura.
  • Un père qui a pris sa retraite à Antigua et ne se manifeste guère.
  • Un chat, Dodgson, comme l'écrivain connu sous le pseudo de Lewis Caroll.
  • Son amie Liv, qui s'occupera de Dodgson si elle vient à disparaître.

 

Or elle décide de disparaître justement, sur sa monture, sa Falcata, et, pour qu'on ne puisse pas savoir ce qu'elle est devenue, elle n'emporte avec elle que des espèces, laisse derrière elle téléphone portable et carte bleue...

 

Commence alors son échappée à moto en France voisine non s'en avoir, préalablement, revu les quelques personnes qui sont dans sa vie...

 

Au cours de cette fuite farouche, où elle s'invente une histoire - elle devient Aliénor comme la duchesse d'Aquitaine -, elle fait de belles rencontres (ce qui ne veut pas dire qu'elle ne doive pas parfois remettre un importun à sa place) qui vont lui apprendre à faire front avec ses responsabilités, à se reconnaître, à surmonter les contrariétés de la vie, à rire de ses propres malheurs, à trouver sa place, à accepter ses contradictions et celles des autres.

 

Rouler à moto l'a fait remarquer, cheveux courts sous le casque, surtout quand elle a besoin d'être dépannée. C'est ainsi qu'elle fera les dernières belles rencontres de son périple et apprendra que, si sa Falcata est japonaise, les falcatas sont ibériques... et que le monde est juste non pas au sens de justice mais de justesse.

 

Enfin elle s'entendra dire par Elias: 

 

Tu dois te sentir bien de là où tu pars, pour envisager de t'installer ailleurs.

 

Francis Richard

 

Falcata, Marlène Mauris, 272 pages, Favre (avec de belles illustrations de Sophie Petrak)

 

PS

Ce roman comprend treize chapitres, numérotés de un à quatorze: dans mon exemplaire, il n'y a pas de chapitre treize: est-ce volontaire? Un des personnages rencontrés par Éléonore, Ophélie, a un treize tatoué sur le dos de [sa] main et lui explique qu'elle n'est justement pas superstitieuse. L'auteure ou l'éditeur le seraient-ils?  

 

Livre précédent:

 

Escarpées (2025)

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11 août 2025 1 11 /08 /août /2025 16:50
Ta promesse, de Camille Laurens

- Je voudrais que tu me promettes de ne jamais écrire sur moi.

 

Gilles Fabian a demandé à Claire Lancel de lui faire cette promesse. Et elle l'a faite:

 

Parce que les gens heureux n'ont pas d'histoire.

 

Or, au moment où elle fait cette promesse, elle et lui sont heureux. Il n'y a rien à dire, encore moins à écrire.

 

Dès le début de cette histoire, le lecteur a un doute, parce que, s'il lit attentivement Ta promesse, il se rend compte que quelque chose a dû se produire entre eux pour que Claire s'adresse en ces termes à quelqu'un qu'elle appelle Maître, vraisemblablement un avocat.

 

La raison pour laquelle Gilles a demandé à Claire de faire cette promesse?

 

- Parce que moi [...], moi je veux être dans ta vie, pas dans tes livres.

 

Le lecteur apprend que Claire est une auteure à succès, mais qu'elle ne veut pas que soient confondues narratrice et auteure, ce qui est proustien; que Gilles fait de la mise en scène et qu'il est un marionnettiste, c'est-à-dire un manipulateur au sens propre.

 

Au moment où ils se rencontrent, elle est célèbre, lui inconnu.

 

Un peu plus loin, les yeux du lecteur commencent à se dessiller: une amie de Claire répond à un interrogatoire sur celle-ci.

 

Entre deux témoignages d'amies, Claire donne sa version. Et, notamment, quand et où elle a fait la connaissance de Gilles: le réveillon de l'an 2014 et chez son amie Carole, qui l'avait invitée à venir, au dernier moment, c'est-à-dire comme elle était, pas déguisée.

 

Claire est divorcée. Elle a une fille, Alice. Lui est en train de se séparer de Violetta. Elle note qu'il a dit, et il le répétera, comme un mantra:

 

Je ne veux pas souffrir.

 

Gilles apparaît à Claire comme l'homme idéal: il est beau, bon amant - c'est très important pour elle -, et prévenant, qui plus est, semble-t-il, bon père, de trois enfants. 

 

Apparemment les choses se sont gâtées entre eux puisque le Maître dont il s'est agi plus haut est son avocate et qu'elle, elle a été retrouvée hagarde et ensanglantée... 

 

Alors le roman devient une déconstruction de l'idylle, au cours de laquelle le lecteur apprend quelle promesse Gilles a faite à Claire en contre-partie de la sienne et comment, le premier, il ne l'a pas tenue. Or, le lecteur le sait dès les premières pages, Claire pense qu'en la matière le manquement de l'un [annule] l'engagement de l'autre.

 

Aussi, après bien des avanies, la narratrice conclue-t-elle l'histoire de leur amour en ces termes, qui montrent combien leurs points de vue étaient divergents:

 

La fiction continuait de s'écrire mais tu faisais semblant dans la vie tandis que je faisais semblant dans un livre. Ça faisait une grande différence.

 

Francis Richard

 

Ta promesse, Camille Laurens, 368 pages, Gallimard

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Romance nerveuse (2010)

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8 août 2025 5 08 /08 /août /2025 19:10
Satie, de Patrick Roegiers

Éric Satie n'avait pas un bon souvenir de sa petite enfance. Il était né à Honfleur, à 9 heures du matin, le 17 mai 1866, l'année où Gustave Courbet peignait L'Origine du monde, aussi illustre que La Joconde.

 

Sa mère était morte quand il avait six ans, sa grand-mère paternelle quand il en avait douze. Il avait été élevé par ses grands-parents.

 

Enfant, il était replié sur lui-même. Il le serait toute sa vie et, de même, considérerait le monde à sa façon

 

Ce qui est bizarre l'attirait et le fascinait. Ce qui est commun l'irritait et le mettait en colère.

 

En 1878, il avait quitté Honfleur et avait retrouvé son père, Alfred, à Paris. En 1884, il avait choisi d'ôter l'accent de son prénom, de remplacer le "c" qui le terminait par un "k" final comme dans Kafka, kiosque ou klaxon:

 

En s'appelant Erik Satie, il s'appropriait son prénom et devenait un autre puisque le nom que l'on porte indique au monde qui on est.

 

Ayant appris la musique au Conservatoire National, où, contre son gré, l'avait inscrit sa belle-mère - son père n'était pas longtemps resté veuf - il ne concevait pas la musique sans fantaisie ni liberté.

 

La sienne, parce qu'il avait le sens des chiffres et des mathématiques, serait influencée par les nombres. Et, à vingt-deux ans, il composerait les Gymnopédies et se déclarerait gymnopédiste...

 

Satie n'est pas une biographie, c'est un roman, qui vient à point nommé puisqu'il paraît tout juste cent ans après la mort de celui qui ne se prétendait pas musicien et pour lequel Patrick Roegiers a une véritable dévotion.

 

Aussi celui-ci bouscule-t-il la chronologie à laquelle un historien serait attaché:

 

En porte-à-faux par rapport à la vie et aux autres, Satie, solitaire et incompris, privé de tout, vivait à plusieurs époques successives et parfois simultanées.

 

Ce roman n'est pas non plus une hagiographie, même si l'auteur ne cache pas son affection pour son héros, mais ce serait le trahir que de celer ses excentricités, qu'il était ombrageux et susceptible:

 

Satie était impersonnel par excès de personnalité.

 

Après avoir habité Montmartre, Satie déménagea à Arcueil, en 1898, où il continua de mener une existence routinière: il était un homme de manies, de rangement, de classement...

 

Gnome barbichu, il composait sa musique - Satie était en avance sur son temps, mais on ne le reconnaissait pas - dans un café-tabac de la place Denfert-Rochereau, en fumant des crapulos 1... 

 

Roegiers respecte là la chronologie, celle de ses créations 2

  • les Trois Gymnopédies,
  • les Six Gnossiennes,
  • les Trois morceaux en forme de poire,
  • Parade 3, dont l'idée était venue à Jean Cocteau, avec la participation de Picasso,
  • Relâche 4, née de l'imagination de Picabia.

 

Mais l'auteur fait définitivement fi de la chronologie quand il fait défiler dans sa chambre de l'hôpital Saint-Joseph non seulement des contemporains (Picasso, Brancusi, Derain, Milhaud, BraqueDebussy 5 ou Allais 6), mais aussi des admirateurs posthumes (John CagePhilippe Glass ou Bob Wilson).

 

Ou quand les mêmes, et d'autres, telles que sa mère, sa grand-mère ou sa soeur décédées, l'accompagnent jusqu'à sa dernière demeure, au cimetière d'Arcueil:

 

Il entrait dans l'inconnu, mais lui ne l'était pas. Il ne l'était plus. Satie était connu. Il n'était plus un inconnu. Tout le monde l'aimait.

 

Francis Richard

 

1 - Cigares très bon marché...

2 - La création était sa seule consolation, son unique occupation.

3 - Première: le 18 mai 1917.

4 - Première: le 27 novembre 1924.

5 - Mort en 1918.

5 - Mort en 1905, dont l'auteur cite notamment ce bon mot: La mort est un manque de savoir-vivre...

 

Satie, de Patrick Roegiers, 216 pages, Grasset

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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