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25 octobre 2021 1 25 /10 /octobre /2021 21:45
Les bonnes fortunes, d'Ivan Salamanca

Les bonnes fortunes est un recueil de cinq courts récits. Il faut entendre ce titre dans les deux sens de succès galants et de hasards heureux, encore qu'il y ait quelque ironie ici à l'employer dans ces deux acceptions.

 

Dans Promesses de lune, un douanier français, qui exerce à la frontière méditerranéenne entre la France et l'Italie, la franchit pour y passer cinq jours de vacances en septembre, à Mortola, entre Menton et Ventimiglia.

 

Sur une plage, il tombe sur des galets après s'être encoublé sur le pied d'Assunta, avec laquelle il vit un miracle et dont il portera toujours en lui les parfums après être retourné comme de rien à sa vie d'homme de peu.

 

Dans Dragée haute, au balancement des cloches de l'église, dont le fer est poussé par les hommes, répond celui des femmes qui poussent les balançoires, où sont installés les enfants en petites robes et culottes à bretelles.

 

Si Pierre va à l'église le dimanche, Jeanne n'aime pas les cultes et ne le rejoint aux champs que pour lui apporter à boire et à manger. Pendant l'office, elle s'occupe autrement; après, elle l'esquive et le renie. Jusqu'au jour... 

 

Dans Vent debout, Lewis, au volant de sa Cadillac blanc crème, vient de quitter des boucles blondes et une bouche de pulpe, Elena. Elle a son odeur sur la peau: il est en état de grâce. Aussi, peut-être, fera-t-il demi-tour.

 

Lewis n'est-il donc qu'un bellâtre? En chemin, il s'arrête, se poste devant quoi l'on décroche pour annoncer les nouvelles, le beau temps ou la mort d'un homme, la naissance miraculeuse ou l'abandon de tout espoir...

 

Dans À coeur fendre, c'est le printemps. Un faucheur en devenir, un orpailleur en quelque sorte, adossé à un tronc, somnole. Il ne manque plus à ce tableau romantique que la venue d'une femme, belle à dissoudre le sang. 

 

Passent les saisons. L'orpailleur se rend compte que les choses ont changé ou alors que ses yeux se sont dessillés. L'hiver venu, son coeur s'est refroidi: La beauté ne dure pas toujours, mais son empreinte est éternelle.

 

Dans Les pierres chaudes et la mer, ils sont embarqués à la hâte sur des coques de noix. Sur la même galère, ils sont à la merci des hommes aux fusils, des vents, des marées. L'un d'eux, Yassin, a dans la poche une lettre.

 

Les jours passent. La tension augmente. Puis c'est l'abattement. Yassin sort la lettre de sa poche. C'est une lettre d'amour de Yhasmina qui lui fait avoir une vision temporisatrice et venir les larmes aux yeux quand il la lit...

 

Ces bonnes fortunes ne sont donc pas si bonnes que cela, ou plutôt si, elles le sont. Car Ivan Salamanca, avec une grande économie de mots et beaucoup de poésie, parle très bien d'éros et thanatos, ces indissociables.

 

Francis Richard

 

Les bonnes fortunes, Ivan Salamanca, 88 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Les couvents d'eau claire (2019)

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24 octobre 2021 7 24 /10 /octobre /2021 18:25
Au carrefour des intentions, de Sven Papaux

Tout est une question d'équilibre dans ce sport: si mentalement ça va, vous skiez bien et tout s'enchaîne. Le facteur psychique est prépondérant, comme pour tout un chacun. C'est mieux de foncer tête baissée avec l'esprit libre, si vous avez l'intention de réussir. Encombrez-vous l'esprit, et vous avez de grands risques de vous encombrer de blessures.

 

Ces bonnes paroles, River les a écrites au début de ce récit. Peut-être ne les a-t-il pas suffisamment en tête, car, à près de dix-huit ans, après dix ans d'embrigadement dans le sport de haut niveau, il se retrouve finalement à la lisière de l'autodestruction.

 

Ce récit est celui de l'année décisive, au cours de laquelle River pense récolter les fruits d'avoir, pendant ces dix ans, mis le sport avant tout. Quand il a choisi cette vie de sacrifices, son père l'a soutenu, mais savaient-ils tous deux ce qu'elle impliquait?

 

Il a abandonné ses études, en quelque sorte joué son va-tout. Est-il fait pour la compétition? Il est permis d'en douter, d'autant qu'il est sensible psychiquement, qu'il est tendre, et qu'il n'a pas le physique de l'emploi en dépit de rudes mises en condition:

 

Je suis tout fluet monté sur de frêles cuisses, avec des épaules de cycliste presque inexistantes. Je suis fin, comme ma manière de skier, plus en souplesse qu'en puissance. En somme, je n'ai pas la carrure du skieur type. J'ai plus l'allure d'un danseur étoile.

 

Il malmène son corps, ne l'écoute pas; celui-ci tombe, se redresse, retombe. Son esprit est au diapason. Il déprime un jour, un autre il redevient ambitieux, avant d'être à nouveau grincheux et défaitiste: C'est risible comme on est bête face à la contrariété.

 

Un fossé se creuse entre ce sport, ses responsables, ses entraîneurs et lui. Il en est conscient. Pourtant, il passe outre, si bien que le lecteur, très vite, avant même que le récit ne s'achève, sait que cela ne peut qu'aller de mal en pis malgré des éclaircies.

 

Au-delà du cas personnel de River, ce récit pose la question du sport de haut niveau. L'illusoire rage de vaincre, ce poison qui lui est intrinsèque, la solitude et l'oubli dans lesquels l'athlète se retrouve en cas d'insuccès peuvent conduire à l'autodestruction.

 

Pour y échapper, l'entourage doit jouer son rôle, que ne remplissent pas des collègues ou des coaches inhumains. Une petite phrase lumineuse, dite par un proche, à laquelle il n'a pas été prêté attention, peut alors faire bifurquer Au carrefour des intentions...

 

Francis Richard

 

Au carrefour des intentions, Sven Papaux, 160 pages, Slatkine

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17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 19:40
Chevreuse, de Patrick Modiano

Chevreuse. Ce nom attirerait peut-être à lui d'autres noms comme un aimant.

 

Jean Bosmans note dans un cahier bleu des détails, des éclats de souvenirs, qui traversent son esprit. Il le fait le plus vite que possible avant qu'ils ne disparaissent définitivement dans l'oubli.

 

Ces détails, ce sont des noms de lieux comme Chevreuse, des noms de personnes comme celui de Tête de mort, surnom de Camille Lucas, ou celui de Serge Latour qui chantait Douce dame.

 

Un nom de lieu en attire un autre: Chevreuse, celui de la maison de la rue du Docteur-Kurzenne; Auteuil, celui d'un appartement aux alentours de la porte de Paris, où l'avait emmené Camille.

 

Un nom de personne en attire un autre: Camille, celui de Martine Hayward, à qui René-Marco a indiqué l'agence immobilière chargée de louer la maison de Chevreuse, où il a vécu enfant.

 

Ces détails remontent à cinquante, trente-cinq ou vingt ans, ou sont d'aujourd'hui. Ils correspondent aux vies successives que sont l'enfance, l'adolescence, l'âge mûr, ou la vieillesse.

 

Pourquoi tous ces détails fugaces se sont-ils gravés dans sa mémoire? Quoi qu'il en soit, au fil du récit, d'autres noms de lieux et de personnes surgissent et apparaissent liés les uns aux autres.

 

Aux notes prises dans le cahier bleu, il ajoute une sorte de schéma, comme pour se guider dans un labyrinthe. Il accomplit ainsi un difficile travail de mémoire, qui transpire dans le livre qu'il écrit.

 

Dans ce livre il vole en quelque sorte les vies de toutes ces personnes liées les unes aux autres, qui n'existeront plus que dans ses pages et n'y laisseront que des traces à moitié effacées.

 

Le secret, sous-jacent à cette quête menée laborieusement au fil du temps n'est dévoilé qu'à la fin. Il est pour lui jubilatoire car il sait être le seul à le détenir; il est dans le même temps libératoire:

 

Il avait fini son livre, et il eut, pour la première fois, cette curieuse sensation de sortir de prison après des années d'enfermement.

 

Francis Richard

 

Chevreuse, Patrick Modiano, 176 pages, Gallimard

 

Article précédent sur l'auteur:

Patrick Modiano à Stockholm (8 décembre 2014)

 

Livres précédents:

L'herbe des nuits, 192 pages (2012)

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, 160 pages (2014)

Souvenirs dormants, 112 pages (2017)

Encre sympathique, 144 pages (2019)

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 20:00
Feux de sauge, de Françoise Matthey

Légère, au plus aigu de mon enchantement, j'abandonnais mes feux de sauge et mes prières, me rendais.

 

La montée vers la cascade du Dard permet à Françoise Matthey non seulement de renouer avec un souvenir d'enfant, mais de retrouver dans l'air pur une lumière à nulle autre pareille.

 

Il n'est dès lors plus besoin de faire des Feux de sauge pour rendre l'air pur puisqu'il se trouve en ce lieu, ni de faire des prières pour que se fasse entendre le chant immémorial du monde.

 

Sa madeleine, ce sont des boutons qu'elle redécouvre dans leur boîte en cherchant pour Guillaume un carton qu'elle sait trouver dans la grange de la ferme franc-montagnarde où elle vit.

 

En fait, dès l'entrée de la grange, ses souvenirs sont revenus, avec l'odeur du foin, et elle refait ici le trajet tant de fois accompli du Moulin - au nord de l'Alsace où elle est née - à la Suisse.

 

Avec le confinement, insistante la voix de la mémoire lui parle, mais ses souvenirs sont beaucoup plus que des souvenirs, ils sont des réponses à cette longue question qui les contient:

 

Nos souvenirs accueillis dans un ballet salutaire - relativisés par le temps, nos trajectoires, nos rencontres prégnantes - ne participent-ils pas au mystérieux mouvement d'espérance appliqué à vivifier une énergie parfois occultée et cependant appliquée à rassembler l'épars, la fragmentation de notre être en ces temps déconcertants, à restaurer l'unité de notre vécu et de notre présence au monde vers une réalité en devenir?

 

Cette question éclaire le lecteur de ce récit où les expériences singulières propres à une génération tendent ici à l'universel parce qu'elles reflètent notre humanité et toute la poésie du monde.

 

Francis Richard

 

Feux de sauge, Françoise Matthey, 168 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

 

À la croisée des brides (2016)

Dans la lumière oblique (2019)

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13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 08:30
La fille aux cerfs-volants, d'Olivier Rigot

Je me dirige vers le trimaran à foils, le mât dépasse de loin tous ceux du port, c'est le bateau de tous les superlatifs: dans la catégorie des Ultims, il est le plus grand avec ses trente-deux mètres de longueur, le plus large et le plus toilé de sa classe.

 

Sébastien Floran, photographe de mer et régatier, vient de passer un premier entretien avec De Souzon, qui lui a proposé de passer la nuit à bord de Cheyenne, parce qu'il n'a pas d'endroit où dormir.

 

Comme ça, le lendemain matin, il sera à l'heure pour l'épreuve de qualification. Et, le lendemain, il transforme l'essai. Il est engagé pour battre le record du tour du monde à la voile en moins de 40 jours.

 

Avant de se lancer dans la course, l'équipage potentiel doit se réduire à onze personnes à l'issue de longs préparatifs pour tester le matériel, les réglages à terre et l'observation de la fenêtre météo idéale...

 

Les cerfs-volants multicolores des kitesurfeurs emplissent le ciel et ondulent au gré des réglages imprimés par les planchistes. Planant à quelques mètres de la plage, elle glisse avec une facilité déconcertante. Je ne la quitte pas des yeux; de temps en temps, elle donne un coup de carre dans les vagues argentées et s'élève dans les airs...

 

Sébastien ne sait pas alors qu'elle est Sylvia, La fille aux cerfs-volants. Il ignore que cette kitesurfeuse est biologiste marine et qu'elle deviendra la femme de sa vie jusqu'à ce qu'elle disparaisse de celle-ci.

 

Sylvia, l'insaisissable, hante ses jours et ses nuits sur Cheyenne. Il se remémore leur idylle tumultueuse, leurs voyages où ils concilient métiers et activités sportives, leurs réconciliations et séparations.

 

Ils s'aimaient et souffraient. Ils se quittaient pour mieux se retrouver. Leur vie ensemble n'était pas tragique, mais dramatique. Sylvia était non seulement maîtresse du corps de Séb, mais de sa destinée...

 

N'oublie jamais de prendre du plaisir!, disait-elle.

 

Francis Richard

 

La fille aux cerfs-volants, Olivier Rigot, 288 pages, Slatkine

 

PS

 

Olivier Rigot invite le lecteur à visualiser quelques vidéos de kitesurf et de multicoques à foils afin de s'imprégner de l'ambiance du roman.

 

Certes le lecteur peut les voir avant d'en entreprendre la traversée, mais il peut tout aussi bien les voir après et vérifier qu'elles correspondent à celle que l'auteur a créée.

 

Women of kiteboarding:

Team gitana:

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 21:45
Regards sur Chandolin, d'Ella Maillart

Chandolin, ce village du Val d'Anniviers, se trouve dans les Alpes valaisannes. Il est situé à quelque 2000 mètres d'altitude. Ella Maillart (1903-1997) s'y est installée à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale.

 

Dans sa préface, Pierre-François Mettan explique que l'aventurière cherchait tout simplement un lieu à vivre, à distance raisonnable de ce qu'elle abhorrait: la ville, le monde moderne, les idéologies.

 

Regards sur Chandolin comporte cinq textes écrits par Ella Maillart et des photographies prises par elle et regroupées par thèmes, suivis d'un texte de Nicolas Bouvier et d'une postface de Jérôme Meizoz.

 

Dans ses textes, aussi bien que dans ses photos noir et blanc, Ella Maillart se révèle en portant ses regards sur ce village d'adoption où elle passe la moitié de l'année, quand elle ne court pas l'aventure en Asie.

 

Chandolin est un courageux village au coeur des Alpes. La vie de ses habitants y est aussi rude qu'originale, change avec la construction d'une route qui le relie à Saint-Luc et qui est empruntée par le car postal.

 

En 1951, elle, qui connaissait d'autres sommets, sous d'autres cieux, rend grâce au Cervin, une montagne qui, plus qu'aucune autre, bouleverse ceux qui l'approchent et qui se trouve au bout du Val d'Anniviers:

 

Le Cervin affirme l'existence de l'immuable au coeur d'un monde changeant.

 

En 1961, elle craint pour la flore locale avec la venue des citadins qui vont à la rencontre de ses Chandolinards. Elle souhaite qu'elle soit préservée et que des affinités se créent entre les uns et les autres.

 

Ses photographies montrent ce qu'était le village dans les années 1950-1960, le rôle qu'y jouent les vaches lors de l'alpage et de la désalpe, les métiers et les costumes, les rites et l'apparition du machinisme.

 

Nicolas Bouvier, qui a rencontré Ella Maillart en 1952, raconte quels conseils elle lui donne pour la route Genève-Madras que lui et un ami s'apprêtent à prendre, et qui sont d'une sobriété toute britannique:

 

Partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi...

 

Essayez donc cette route, et si elle ne vous convient pas, rentrez!

 

Jérôme Meizoz dit que ses récits, sans visée littéraire spécifique, étaient transitifs, informés et précis, ses photos vouées à illustrer des savoirs géographiques et ethnographiques pour un grand public cultivé:

 

Du grand reportage, Ella Maillart se distingue par la modestie de ses besoins, sa proximité quotidienne avec les gens et une absence d'arrière-plan politique explicite.

 

Francis Richard

 

Regards sur Chandolin, Ella Maillart, 168 pages, Zoé

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2 octobre 2021 6 02 /10 /octobre /2021 21:00
Tenir sur les talus, de Pascal Rebetez

Avant chaque génocide, quelqu'un met le feu aux poudres et en accuse l'ennemi.

 

Difficile de Tenir sur les talus, quand on voyage au bord de tels abîmes...

 

C'est pourtant ce à quoi s'efforce Pascal Rebetez. En préambule, il raconte ce qui est comme un génocide: la crémation de guêpes qui ont squatté un trou de gazon au milieu du jardin. Il y avait danger. Son frère s'était fait piquer en y marchant pieds nus et les petites-filles de celui-ci venaient y jouer: Il fallait donc agir, sans haine, mais avec conviction.

 

Les génocides, il connaît. Il s'est ainsi rendu au Rwanda où il a visité le mémorial de Kibuye. Dans ce musée de l'horreur, ce qui le frappe le plus, c'est l'empilage des habits des victimes. Aussi ne se fait-il pas d'illusions sur la nature humaine, ni d'ailleurs sur lui-même. Du temps des luttes séparatistes, en 1975, à Moutier, dans le Jura, il se souvient:

 

Il eut suffi d'une étincelle pour que ce soit l'enfer. Oui, j'aurais pu tuer ce soir-là.

 

Mais il ne l'a pas fait...

 

Aujourd'hui les Rwandais vivent ensemble comme un vieux couple, par commodité davantage que par désir. À la bibliothèque de Kigali la responsable du domaine francophone lui a dit: Personne ne peut faire notre bonheur à notre place. Il faut s'en occuper soi-même. Il faut aimer et faire le bien autour de soi. Conseils qu'il appliquera autant que possible.

 

Maxime et lui voyagent dans les Balkans et se retrouvent sur les hauteurs de Dubrovnik où, en 1994, plus de la moitié des habitations ont été pilonnées. À l'issue de leur périple, au cours duquel ils ont été plusieurs fois refoulés de Bosnie, ils ne peuvent assister aux commémorations des vingt-cinq ans du massacre de Srebenica, une année après le Rwanda.

 

Il faut croire que, là où il va, il est poursuivi par la déraison humaine puisque son lieu de villégiature, dans l'est crétois, a été le théâtre d'un génocide mineur, mais génocide quand même en février 1897. Des bandes armées chrétiennes s'y sont ruées sur des villages mixtes, chrétiens et musulmans, ou musulmans, et y ont massacré tout le monde, de sang-froid:

 

Il n'y a pas de réponse à la barbarie humaine, il y a des interrogations.

 

Dès l'enfance, la stratégie d'évitement de l'auteur fut de lire jusqu'à l'aveuglement, jour et nuit, nuit et jour. Ses heures furent plus nombreuses sur la page que dans la rue: Des wagons d'histoires pour faire avancer [son] train. Aujourd'hui, Nouchka et lui ont un peu de temps désormais afin de créer [leur] propre et dernière histoire, sans bourreaux ni victimes...

 

Francis Richard

 

Tenir sur les talus, Pascal Rebetez, 80 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent aux éditions d'autre part:

 

Poids lourd (2017)

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30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 22:55
Le Gros Poète, de Matthias Zschokke

Ce roman est paru en 1994, cinq ans après la chute du Mur. Il restitue le monde allemand d'après la réunification, effective le 3 octobre 1990, il y a donc un peu plus de trente ans.

 

Mais cette restitution est singulière. Elle est faite avec les yeux désenchantés de Matthias Zschokke. Le Gros Poète, son curieux personnage est en effet un berlinois désabusé.

 

Il ne veut plus rien faire, plus rien dire. Inanité, tout est inanité, en quelque sorte. Il va du café au bureau, du bureau à la maison, de la maison au bureau, du bureau au café.

 

Chaton, féminine, aimerait qu'il lui raconte quelque chose de beau. Mais il n'y a rien qu'il puisse lui raconter. Il n'a rien lu, rien vu, rien pensé qui vaille la peine, [...] rien du tout.

 

Sinon, il peut raconter des choses ordinaires, en ce trente-un décembre, où il déambule dans les rues, prend le métro, se rend au bureau, s'assied à sa table et assemble des mots.

 

Ce qu'il écrit? Un livre où rien ne doit arriver, à l'image de ce qu'il est devenu, atteint par l'inertie à force de regarder dans le vide, d'engloutir des sucreries, de boire des vins rouges:

 

Ses propos étaient naturellement tout sauf spectaculaires - c'étaient des balbutiements, des goinfreries, des radotages, des choses mal digérées, irréfléchies, tout ce qui dégouttait de ses doigts, de sa tête molle, de sa petite vie malheureuse heureuse, de son existence locative, ordonnée, polie, gentille, dans laquelle il voulait ne rien souiller, ne laisser aucune saleté.

 

Chaton lui demande de raconter quelque chose de fort. Il narre crûment ses premières expériences sexuelles, puis fait le récit de l'ascension de celui qui voulait être directeur:

 

Il n'y pouvait rien, son opinion coïncidait toujours avec celle qui dominait, comme si ça allait de soi.

 

Le tableau de ce monde d'après ne serait pas complet s'il n'y avait pas quelques scènes de couple, comme celle-ci, qui est révélatrice de l'inconstance de la mémoire sensorielle:

 

Hier, nous étions ensemble au restaurant. Tu avais oublié quel vin tu bois toujours. Je l'ai commandé pour toi, le même que d'habitude. Soir après soir, je commande le même. Mais hier il ne t'a pas plu, tu étais fâchée, tu as dit, celui-là ne me plaît pas, jamais je n'ai dû en boire. Je t'ai assuré que tu le buvais toujours, soir après soir, que d'habitude, il te plaît. Tu as bu, et au bout d'une demi-heure, tu as dit, maintenant, il me plaît.

 

Le gros poète mena sa vie de façon à y devenir peu à peu superflu. Il fit tant et si bien que, tout à la fin, quand il mourut, effectivement personne ne remarqua qu'il faisait défaut.

 

Francis Richard

 

Le Gros Poète, Matthias Zschokke, 208 pages, Zoé (sortie le 1er octobre 2021, traduit de l'allemand par Isabelle Rüf)

 

Livre précédent:

 

Quand les nuages poursuivent les corneilles (2018)

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29 septembre 2021 3 29 /09 /septembre /2021 10:30
Une femme rousse à sa fenêtre, de Claudine Houriet

Pendant quelques instants, elle redevint la fillette épiant sous les lilas. La femme rousse se pencha à sa fenêtre, avec ses seins ronds de la couleur du lait. Cette vision demeurerait en elle jusqu'à la fin de ses jours.

 

Joëlle, fillette, était sous l'emprise de sa soeur aînée Nadine. Qui avait une imagination fertile et qui lui racontait des histoires, le soir, avant qu'elles ne dorment.

 

Consciemment ou non, en invitant sa soeur à épier Une femme rousse à sa fenêtre, Nadine allait influer sur son avenir, par la révélation du corps féminin et du désir.

 

Nadine, qui avait réponse à tout, avait inventé que cette belle femme à sa fenêtre était leur soeur aînée, que leur mère aurait eue secrètement d'une première union.

 

Nadine abusait de l'autorité que lui conférait ses bons résultats en classe, obtenant toujours l'assentiment de leurs parents quand elle leur préconisait quelque chose.

 

Pour lui échapper, Joëlle avait eu bien du mal. Mais elle avait réussi à emprunter la voie qui lui convenait, avec l'agrément de leurs parents, dans le dessin et la photo.

 

Pour rompre les liens avec sa soeur despotique, devenue célèbre écrivaine, elle avait même pris le pseudo d'Ivana pour travailler dans la haute couture avec Gianmaria.

 

Heureusement, cette fêlure, survenue dans l'enfance, qui l'avait atteinte pour le reste de son âge, était rendue supportable par le soutien d'êtres comme la tante Viviane.

 

Ivana n'aime pas les conflits. Elle ne pourra toutefois pas sans cesse les éviter. En attendant l'ultime affrontement, il lui faut se reconstruire, se reposer sur un être aimé.   

 

Francis Richard

 

Une femme rousse à sa fenêtre, Claudine Houriet, 196 pages, Plaisir de Lire

 

Livres précédents aux éditions Plaisir de lire:

Tout au long de nos soifs (2019)

 

Livres précédents aux Editions Luce Wilquin:

Le mascaret des jours (2014)

L'enlèvement (2016)

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27 septembre 2021 1 27 /09 /septembre /2021 22:50
Chant d'Artsakh, de Michel Petrossian

C'est le chant d'Artsakh, face à la mort atroce, face à la nature sublime, l'une copulant avec l'autre, dans un viol perpétuel.

 

Il y a tout juste un an, le 27 septembre 2020, l'armée d'Azerbaïdjan franchissait la frontière de l'Artsakh arménienne (Haut-Karabakh) qui avait fait sécession en 1991. Quelques jours plus tôt, le 21 septembre 2020, Michel Petrossian parlait de l'Arménie avec lyrisme. Elle était la rose mystique, celle qui est sans pourquoi.

 

Dans ce journal, à défaut de prendre les armes, il prend la plume pour rompre le silence assourdissant qui accompagne cette prédation, opérée par l'amicale internationale djihadiste, coordonnée par la Turquie en Azerbaïdjian, c'est-à-dire par des barbares, voulant imposer à l'Arménie les moeurs hideuses d'un autre temps.

 

L'Arménie est massacrée, personne ne bouge, écrit-il le 4 octobre 2020. Le 11 octobre, il compare la préservation des vies biologiques en France, Covid-19 oblige - dans un sens on sacrifie les plus jeunes pour que les aînés survivent -, à ce qui se passe là-bas, où ce sont les pères qui vont au front pour que les enfants vivent.

 

De fait, l'Arménie ne sert à rien puisqu'il n'y a ni gisements ni terres arables d'importance. Aussi l'enjeu ne se trouve-t-il pas là. Il écrit le 22 octobre 2020: Il y a autre chose. Quelque chose de plus fondamental. L'Arménie est un épicentre, un lieu d'origine, le lieu où le monde a recommencé. C'est la mémoire du monde.

 

C'est pourquoi il ne désespère pas, d'autant que les Arméniens survivent toujours, sans doute parce qu'ils n'idolâtrent pas la cendre mais entretiennent la flamme, contrairement à d'autres peuples. Où sont les Babyloniens? Où sont les Hittites? Où sont les Sumériens? Où sont les Égyptiens?, demande-t-il le 20 novembre.

 

Au-delà des tragédies individuelles et collectives, dont les récits font frémir et qu'il faut faire connaître, il aborde trois thèmes qui ne peuvent qu'être chers à ceux qui n'ont pas une mentalité d'esclave, qui sont des esprits épris de liberté et qui sont bien conscients d'être des personnes ayant en elles des identités propres.

 

Hostile aux guerres comme désir de faire mourir, ou comme un élan suicidaire, ou encore commencées par l'instinct chasseur, il écrit le 25 novembre 2020 qu'il faut accepter la guerre quand elle vous est imposée, la détourner à son profit, ne pas se rendre - avant même d'avoir combattu, ce quelle qu'en soit l'issue.

 

Le 21 décembre 2020, il médite sur la devise tricolore. La liberté lui est la plus chère. Contraire à notre nature profonde - qui a la nostalgie du fouet et du joug, de l'ordre imposé et de la contrainte, de l'esclavage initial -, le travail du devenir pour l'Homme est de se libérer de plus en plus, devenir véritablement libre:

 

Pour les chrétiens véritables, c'est adhérer à la vérité de Jésus-Christ qui seul affranchit. Pour les bouddhistes, comme pour les stoïciens, c'est de se détacher du désir et d'éluder ainsi son emprise. Pour les philosophes rationnels et matérialistes, c'est d'accéder au savoir réel et de s'affranchir de la superstition, de raisonner juste, avoir une opinion fondée.

 

(comme il le souligne, les libertés de se mouvoir, de respirer, d'aimer ou de détester, de penser surtout, sont bien mises à mal de nos jours)

 

Enfin, le 9 janvier 2021, il affirme sans qu'il soit possible de le contredire que personne au monde n'a qu'une identité: Nous sommes tous des mille-feuilles mobiles, avec des couches qui surgissent, plus ou moins, selon le temps: elles sont géographiques, locales, culturelles, et sont pour nous autant d'élargissements du coeur:

 

Voilà le fascisme contre lequel je m'insurge - que quiconque assigne à quiconque une identité étroite, et l'oblige à s'y tenir. De quel droit? En vertu de quoi? Au nom de qui?

C'est la liberté fondamentale de l'être que nous devons tous défendre.

 

Francis Richard

 

Chant d'Artsakh, Michel Petrossian, 172 pages, Éditions de l'Aire

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26 septembre 2021 7 26 /09 /septembre /2021 16:45
Dans l'étang de feu et de soufre, de Marie-Christine Horn

Mais il descendit du ciel un feu venu de Dieu, et il les dévora; et le diable qui les séduisait fut jeté dans l'étang de feu et de soufre, où la bête elle-même et le faux prophète seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles.

Apocalypse 20,9-10

 

L'expression Dans l'étang de feu et de soufre, qui donne son titre au livre de Marie-Christine Horn, est ainsi tirée de la Bible. Elle est la clé de ce polar, mais il se passera quelque temps avant que l'inspecteur Charles Rouzier ne l'utilise.

 

Charles, de la sûreté, à Lausanne, est un jour appelé à l'aide par sa fille Valérie avec laquelle il n'est pas dans les meilleurs termes et qui travaille comme sommelière au Lion d'or, un bar fréquenté par des habitués d'un village gruérien.

 

Un vieil homme, Marcel Tinguely, a été retrouvé mort, par la propriétaire de son logement, Gisèle Borcard. Il était cramé, complètement cramé, à l'exception toutefois de ses pieds, de ses mains et de sa tête: Tout le reste c'était que des cendres...

 

Or, le fils de Marcel, Fabien, avec lequel Valérie est en couple, est arrêté pour ce qui ressemble à un patricide, selon Georges Dubas, l'inspecteur fribourgeois en charge de l'enquête. Valérie a donc appelé son père pour qu'il le sorte de là.

 

La légiste, Laurence Kleber, le capitaine des pompiers, Richard Perler, se perdent en conjectures sur cette mort insolite. Georges n'apprécie pas que Charles, qui a pris un congé, vienne piétiner ses plate-bandes et se plaint à sa hiérarchie.

 

C'est alors que survient une deuxième mort par le feu qui pourrait bien être liée à la première... En dépit de Georges, qui ne le supporte pas et lui met des bâtons dans les roues, Charles résout l'énigme grâce à son expérience et son intuition.

 

Autrement dit, il n'y serait pas parvenu sans les entretiens qu'il a menés au village, sans Isabelle, qui, au bureau, fait des recherches pour lui, sans Laurence, qui ne le laisse pas indifférent, sans Internet qui est une mine pour exhumer le passé.

 

Il n'y serait pas parvenu non plus s'il n'avait pas compris que les versets de l'Apocalypse, que lui a soufflés Laurence, pouvaient s'appliquer à l'affaire, et s'il n'était pas un homme mû par la bonne volonté de réparer ses manques paternels.

 

Francis Richard

 

Dans l'étang de feu et de soufre, Marie-Christine Horn, 180 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

 

Le nombre de fois où je suis morte, Marie-Christine Buffat, 128 pages, Xenia (2012)

Tout ce qui est rouge, Marie-Christine Horn, 386 pages, L'Âge d'Homme (2015)

La piqûre, Marie-Christine Horn, 288 pages, Poche Suisse (2017)

24 heures, Marie-Christine Horn, 96 pages, BSN Press (2018)

Le cri du lièvre, Marie-Christine Horn, 112 pages, BSN Press (2019)

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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 16:45
Cara, de Sabine Dormond

- Il me reste quelques bonnes bouteilles de Romanée-Conti à la cave. Du 2026, onze ans d'âge, la maturité idéale.

 

Comme l'indique ce petit passage extrait du roman de Sabine Dormond, Cara se passe dans un avenir relativement proche, dans un peu plus d'une quinzaine d'années.

 

À cette époque se sont accentuées les améliorations ou les péjorations de la vie au XXIe siècle, selon que l'on est progressiste ou rétrograde, optimiste ou pessimiste.

 

La domotique, les réseaux sociaux se sont développés. La première offre de plus grandes commodités. Les seconds ont pris une plus grande place encore chez les ados:

 

De nos jours, t'as trop de choix. Sans un guide, t'es losté, genre à l'ouest. Les wavers, zont besoin de suivre des trends. T'es pas fashion, t'es naze. Tu te pointes à l'école avec un top has been ou un parfum soldé et t'es canné jusqu'à la moelle...

 

Le langage de ces ados est devenu un jargon abscons pour les générations précédentes, sauf si elles y distinguent les mots qui proviennent de l'argot et du franglais actuels.

 

Dans ce récit, trois personnages tiennent la vedette: Chirigu Bonvin, une jeune fille, Clémence Marchand, une nonagénaire, et Loïc Loye, son arrière-petit-fils de geek.

 

L'histoire de Chirigu, d'août à fin décembre, se déroule en italiques, en alternance avec celle en fin d'année de Clémence et Loïc, qui passe ses premières vac avec sa surma.

 

Cara est une influenceuse, dont Chirigu est une des nombreuses follos. Cette zesse, petite amie de Loïc, fait en vidéos la promo de marques telles l'Oreole, Dehor ou Charnel...

 

Mais Cara ne fait pas cette promo sans raquer, si bien que c'est une des ritchkids les plus en vue. Ce qui arrange bien Loïc et son aïeule qui doivent faire face à des réparations...

 

Car Cara est généreuse. Mais sa réussite suscite des jalousies, notamment de la part de Chirigu qui peine, en dépit de ses talents informatiques, à vaincre son mal-être...

 

Bien qu'il se passe dans un autre temps, ce roman est une satire du nôtre où l'apparence et la matérielle comptent plus que l'intériorité, une fable dont la morale pourrait être:

Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils
Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales
Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales
Le nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales

 

Le nombre crée une société à son image, une société non pas d'êtres égaux mais pareils.

(Georges Bernanos)

 

Francis Richard

 

Cara, Sabine Dormond, 258 pages, M+Éditions

 

Livres précédents:

 

Aux Éditions Mon Village:

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

Une case de travers (2015)

Le parfum du soupçon (2016)

 

Chez BSN Press:

Les parricides (2017)

 

Aux Éditions Luce Wilquin:

Ma place dans le circuit (2018)

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23 septembre 2021 4 23 /09 /septembre /2021 22:45
La Chienne-Mère, de Simona Brunel-Ferrarelli

Ma mère a dû oublier, un soir, qu'elle ne voulait plus d'enfants.

 

Car Allegra, la narratrice, naquit, après deux garçons. 

 

Elle raconte d'abord comment elle a vécu, dans le ventre de sa mère, les huit mois qui ont précédé sa naissance, prématurée. Cette naissance non désirée ne se présentait pas sous les meilleurs auspices. La suite ne fit que le confirmer.

 

Sa mère aurait même préféré s'il avait fallu choisir entre elle et l'enfant que son père opte pour celui-ci. Les relations entre son père et sa mère étaient tumultueuses. Le ton montait. Ils en venaient aux coups, qui étaient suivis d'ébats...

 

Allegra Felice devait ses prénoms à la vieille, la mère de son père, qui avait eu ce mot quand elle sut que, cette fois, c'était une fille: Dieu nous l'a envoyée pour adoucir cette maison. Fut-ce alors le cas? Il est permis d'en douter.

 

Son père ne s'était pas réjoui de la naissance d'Allegra. Sa mère ne le lui pardonnait pas. Elle ne la traitait donc pas comme une enfant. Quand elle se comportait mal, elle devait le confesser dans le livret de la honte, noir, ça va de soi:

 

Ma mère était femme avant d'être maman...

 

Maria et son fils Sahi, qui veut dire imprudent en arabe, n'avaient pas où aller. Ils allaient habiter chez eux, dans les combles, qui étaient auparavant, pour les enfants, devenus comme eux des rescapés, la patrie au sein du foyer.

 

Quand une chienne met au monde, dans la grange, deux mâles et une femelle, Allegra est adoptée par la femelle, qu'elle appelle Mémère puis Mère; Sahi adopte le mâle que la chienne a laissé emmenant l'autre, le sevrage terminé.

 

La Chienne-Mère sera toujours là pour Allegra, notamment quand ses frères et Sahi auront de mauvaises fréquentations et qu'elle sera en danger. Elle s'avérera pour Allegra, une véritable mère, celle qu'elle n'a pas eue et qui la protégera:

 

Ma mère était femme de source, femme d'origine. Chienne avant d'être mère.

Mère était ouragan. Mère avant d'être chien.

 

Toutes deux, toutefois, Mère et sa mère, lui auront appris à écrire, assurément, parce que le carnet noir n'aura pas été uniquement celui des pénalités, Allegra y aura consigné ce qu'elle et Mère faisaient ensemble, dans un style poétique...

 

Francis Richard

 

La Chienne-Mère, Simona Brunel-Ferrarelli, 184 pages, Slatkine

 

Livre précédent, paru aux Éditions Encre Fraîche:

 

Les battantes (2019)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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