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28 février 2026 6 28 /02 /février /2026 23:55
En attendant la neige, de Catherine Fuchs

Le titre de ce recueil de neuf nouvelles, En attendant la neige, n'est pas celui d'une d'entre elles, comme c'est souvent le cas. Il provient d'une phrase tirée de la septième, État de siège, pour qualifier sa protagoniste:

 

Elle est une forêt qui attend la neige...

 

Dans ces nouvelles, Catherine Fuchs parle, au lecteur de notre époque, de la vie et de la mort au quotidien, du temps qui passe et de l'intemporel, si bien qu'il peut se reconnaître, touché qu'il est dans son humanité. 

 

Ainsi, dans la première nouvelle, la narratrice fait-elle ses Adieux à sa tante et se pose-t-elle des questions en se souvenant d'elle, car elle n'a pas cherché vraiment à la connaître et comprend pourquoi cette ignorance:

 

Ceux qui nous sont les plus proches dans notre enfance nous semblent immortels...

 

Ainsi dans la deuxième, Eva Rohmer reçoit le Nobel, tout en fantasmant sur les prix littéraires, Eva présente-t-elle, dans une bibliothèque, son dernier roman, Le Cadre vide, sur une galeriste d'art contemporain:

 

Elle sent que le monde qu'elle a plus ou moins toujours connu lui échappe, qu'il change, a changé trop vite pour elle. Comme, à tort ou à raison, elle tient à rester dans le mouvement, elle se force, elle essaye d'y croire.

 

Ainsi dans la troisième, Canicule, Camille s'est-elle rendue à une adresse qui n'existe pas... et rentre-t-elle chez elle où son portable vibre. La communication est interrompue, comme le fut son contact avec les autres:

 

C'était venu imperceptiblement, elle n'aurait pas pu en mesurer le mouvement mais aujourd'hui, c'était fait, et bien fait: elle avait passé de l'autre côté, elle n'avait plus accès à tout un réseau de communications, tout ce qui se dit sans se dire, des sourires entendus, un regard qui s'attarde ou qui se détourne un peu trop vite...

  

Ainsi dans la quatrième, De profundis, la protagoniste est-elle confrontée à un serveur vocal interactif d'une société et ne parvient pas, après moult tentatives, à obtenir les réponses aux questions qu'elle leur pose: 

 

Elle pourrait s'énerver, mais elle recommence au début, bravement, étonnamment calme, - une athlète qui rassemble ses forces pour une compétition de haute tenue... 

 

Ainsi dans la cinquième, Le semainier, le narrateur, âgé, veuf, ancien organiste de la cathédrale, a-t-il perdu du poids et la mémoire... Tout a changé autour de lui. Il ne s'y retrouve plus. À cela il connaît le remède:

 

Il n'y a que la musique qui puisse chanter ce qui disparaît et porter en elle l'espoir absolument fou que le silence est habitable.

 

Ainsi dans la sixième, Sans gluten, une mère, enseignant l'histoire, accueille-t-elle sa fille Sarah et son compagnon Enzo pour dîner et se heurte-t-elle à leur dogmatisme, quels que soient les sujets qu'ils abordent:

 

Elle s'en voulait de faire si piètre figure, de se laisser atteindre si facilement, de ne pas être capable d'accueillir ces soubresauts avec le détachement promis par l'âge.

 

Ainsi dans la septième, État de siège, une restauratrice de vieille vaisselle est-elle en butte à la condamnation des gens de sa génération qui sont la cause de tous les maux, qu'ils n'ont pas su ou voulu contrôler

 

Elle est ce qui est condamné. Elle s'en fait une sombre fierté.

 

Ainsi dans la huitième, Fake news, le lecteur est-il témoin d'un dialogue, tournant au monologue, entre un fouineur qui cherche les infos là où on ne voudrait pas qu'on aille et celui qui l'écoute sans autre:

 

Enfin... ce n'est pas la peine de s'énerver, les dés sont pipés, une fois que tu le sais, tu décryptes le tout autrement, dit ce fouineur à son interlocuteur.

 

Ainsi dans la neuvième, La promesse, un romancier suit-il les pas de Stefan Zweig, qui, dans Les Grandes Heures de l'humanité, consacre une nouvelle à la Résurrection de Georg Friedrich Haendel:

 

La joie existe, oui, elle ne fait que nous traverser, nous brûler déjà de son absence, mais elle restera toujours notre guide le plus sûr.

 

Francis Richard

 

En attendant la neige, Catherine Fuchs, 168 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

La tête dans le sable (2016)

Le sentier des orpailleurs (2021)

 

PS

Grâce soit rendue à Catherine Fuchs. Le lecteur sera incité, après voir lu La promesse, à écouter, ou à réécouter, Le Messie de Haendel, composé en 1741, après sa résurrection:

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24 février 2026 2 24 /02 /février /2026 18:20
Rapport d'activité, de Sarah Orokieta

Un cahier quadrillé bleu à anneaux de quatre centimètres d'épaisseur. Je l'ai rangé dans un tiroir de mon bureau.

 

C'est le cadeau de Noël 2022 que Steve offre à Loïc, ingénieur en informatique, pour qu'il tienne un journal. Il le range donc, mais retient l'idée:

 

Au final le plus simple reste tout de même le traitement de texte.

 

Alors ce sera plutôt un Rapport d'activité, qu'il tiendra, du 23.12.2022 jusqu'au 30.12.2023. L'année n'y apparaissant qu'une fois, le 1.01.2023.

 

Si ce millésime a échappé au lecteur, il le déduira toutefois des événements que Loïc note en général à la fin de chacune de ses entrées d'un jour.

 

Le lecteur, lui, sera malmené. Car Loïc est bien un informaticien. La ponctuation de ses textes est révélatrice: elle ne comporte aucune virgule... 

 

Loïc, 31 ans, et sa petite-soeur-préférée-chérie, Marion, 21 ans, vivent tous deux chez leurs parents, au grand dam de son ami d'enfance Steve.

 

Ce qui affligeait jadis et naguère la mère, c'est qu'il ne ramenait jamais de filles, ce qui, pour le père, ne signifiait pas pour autant qu'il était pédé.

 

Cette année, alors qu'il n'aime pas l'aléatoire, sera l'année des premières fois imprévues. Même s'il conservera quelques habitudes immuables:

  • Le dimanche: Repassage et ménage. Changé les draps (à l'exception, notable, du dimanche 16.07)
  • Chaque jour: news internationales. Après les news: documentaires, historiques ou géographiques.

 

Parmi les premières fois, sous l'influence de la soeur, qui lui prodiguera moult conseils, il fera des rencontres via des applications en ligne.

 

Parmi les premières fois, il recherchera un emploi et un logement, ce sera d'abord volontairement, puis, hélas, bien involontairement.

 

Parmi les premières fois, il testera de ne plus écrire durant un mois, entre le 20.7 et le 20.8, mais ce jour-là, un dimanche habituel, il notera:

 

Quand on veut, on peut. J'avais décidé de mettre entièrement de côté mes relevés personnels pendant 30 jours. Fait. Pas vraiment besoin de prouver qu'il est possible de vivre sans écrire. Vécu 31 ans sans. Ce jour j'ai relu le tout. Sans surprise. Cependant vague sentiment d'être piégé.

 

Ingénieur, il fera le compte, en jours, de durées de son existence, de l'une de ses relations, ou depuis tel événement. À quoi cela lui servira-t-il?

 

Le Rapport d'activité lui aura en tout cas permis de tenir bon contre l'absurde global auquel il se heurte comme bon nombre de contemporains.

 

Francis Richard

 

Rapport d'activité, Sarah Orokieta, 160 pages, Zoé

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20 février 2026 5 20 /02 /février /2026 20:30
Qui a tué Mary Rogers ?, d'Étienne Barilier

Le 25 juillet 1841, Mary Rogers, qui porte le patronyme de son père adoptif, vingt-et-un ans, est assassinée à New York dans de bien ténébreuses circonstances:

 

Jamais le crime ne fut élucidé.

 

Peu après les faits, Edgar Poe publia en feuilleton une nouvelle, Le Mystère de Marie Roget1. Il y transposait la scène à Paris et francisait les noms des protagonistes:

 

Son intention avouée, et d'une rare audace, était de résoudre ainsi, non plus le problème fabriqué d'un crime fictif, comme dans la Rue Morgue, mais l'authentique énigme d'un vrai crime.

 

Sur ses traces, Étienne Barilier, non moins audacieux, essaie à son tour de résoudre cette énigme, parce que ce que dit Edgar Poe de l'affaire ne le convainc pas.

 

Comme il est difficile d'avoir des certitudes, le livre, basé sur des conjectures, se présente sous la forme d'un roman, dont les sources figurent en fin de volume.

 

Ce qui est singulier dans cette histoire est que la victime a été conçue hors mariage, dans un milieu puritain, et que l'on fit passer [sa] grand-mère pour [sa] mère...

 

Sa vraie mère est morte à trente ans, en 1830: Il est possible qu'on l'ait éloignée de sa fille dès la naissance de celle-ci et que cette dernière ait été en mal d'affection.

 

Trois ans après le décès de son mari, en 1837, Phoebe Rogers quitte Lyme, cité du Connecticut, pour s'installer, avec Mary, à New York, où vit une de ses soeurs.

 

À l'époque, New York est une ville dangereuse, a fortiori pour la belle jeune fille qu'est devenue Mary qui commence d'y travailler comme cigarière chez Anderson:

 

Étrange travail pour une jeune fille, et la seule de son sexe derrière le vaste comptoir en U, que de présenter des cigares à des messieurs...

 

Quoi qu'il en soit, elle ne passe pas inaperçue de la gent masculine si bien que la presse locale fait des portraits d'elle, qui insistent sur sa beauté et son dark smile.

 

Mary disparaît une première fois le 4 octobre 1838. Les journaux s'en font l'écho. Mais, peu après, elle réapparaît, sans que personne ne sache où elle est allée.

 

Mary ne revient qu'un temps chez Anderson. Un de ses demi-frères, fortune faite, acquiert une pension de famille où elle travaillera à toutes tâches ménagères.

 

Les pensionnaires seront les premiers soupçonnés du meurtre de Mary, dont le corps a été découvert par des promeneurs, alors qu'il dérivait sur l'Hudson River.   

 

La scène de crime est découverte un peu plus tard, par hasard, par des jeunes gens. Les vêtements de Mary sont retrouvés dans un fourré situé un mile en amont.

 

Étienne Barilier fait l'examen critique des thèses retenues, dans l'ordre chronologique, et des présomptions de culpabilité, sans qu'il soit possible de trancher.

 

In fine, il est convaincu qu'Edgar Poe n'a pas tout dit dans sa nouvelle et qu'ayant fréquenté lui-même la boutique Anderson, il connaissait de visu le meurtrier.

 

Mais il ne pouvait fournir ni son nom ni son adresse ni même sa taille ou sa couleur de cheveux. Il s'en voulait surtout de ne pas avoir prévenu Mary du danger...

 

Francis Richard

 

1 - C'est la première des Nouvelles grotesques et sérieuses, que traduisit Charles Baudelaire.

 

Qui a tué Mary Rogers ?, Étienne Barilier, 186 pages, Bernard Campiche Editeur 

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Le piano chinois (2011) Éditions Zoé

Ruiz doit mourir (2014) Buchet-Chastel 

Les cheveux de Lucrèce (2015) Buchet-Chastel

Dans Karthoum assiégée (2019) Phébus

Noor (2023)  Phébus

Muses (2024) Bernard Campiche Editeur

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19 février 2026 4 19 /02 /février /2026 18:45
La Fille de sel, de Sonia Zoran

Otok 1 est une île, si petite qu'elle pourrait devenir prison ou s'ouvrir jusqu'à se perdre, dans toutes les directions. Ses habitants y ont des mots, des chants et des gestes qui disent comment vivre seuls et ensemble, face à l'horizon.

 

La narratrice l'a repérée par hasard. Un jour de juin, elle s'y est rendue. Elle y avait loué un appartement à un couple franco-russe. 

 

Bien qu'elle soit petite, l'île abrite deux villages: au nord Ponistrina, au sud Porat: Tous deux regardent le large en se tournant le dos.

 

Est-ce vraiment un hasard qu'elle l'ait un jour repérée sur une carte? Car, dans ce récit, fait de fragments, tout semble lié pour elle: 

 

L'île, ses habitants, les hommes de l'aube et celui qui criait dans la nuit, les souvenirs de l'enfance et l'ombre immense [...]. Dans un mouvement de fond, brassé par les vagues et les oscillations de la mémoire.

 

Tantôt, en effet, elle se souvient de son enfance, de son père qui était originaire non pas de cette île, mais du même pays du sud.

 

Tantôt, elle raconte ses séjours sur l'île où, d'abord, on la considère comme une étrangère, une touriste, puis où on finit par l'adopter:

 

- À qui es-tu?

- Je ne suis à personne, Madame. Mais j'habite dans la maison de Nadalina...

 

En effet, parce qu'elle se mettra à aimer l'île et ses habitants, elle apprendra à leur répondre autrement. Peu à peu. Tranquillement:

 

De séjours en retours, j'ai parfois l'impression que je m'éloigne du français 2, que je suis un peu [...] entre deux langues.

 

Dans ce récit, elle s'adresse souvent à son père, qui, au moment où elle l'entreprend, est en chemin vers la mort, dans un hôpital. 

 

Son père avait des origines, au pluriel, parce qu'il venait d'ailleurs, lui avait dit un jour sa grand-mère quand elle l'avait interrogée...

 

C'est elle La Fille de sel, une fille de la mer, qui prend beaucoup de plaisir à y nager, depuis qu'enfant, elle l'a découverte, à Rimini:

 

Tous les jours, je nage. Tous les jours, je marche. Et le soir, je m'ancre au village.

 

Quand elle ne nage pas, elle fait des rencontres. Des conversations s'amorcent, s'étirent puis s'interrompent, pour rester suspendues:

 

L'île invite aussi à se taire. Moi qui aimais tant causer, expliquer, disséquer, j'apprends à esquisser, parfois esquiver.

 

Les habitants? Ils sont partis dans le monde entier. Sur cette île toute petite, il y a des gens de partout. Et partout ailleurs il y a des gens d'ici.

 

Quand l'un d'entre eux mourra sur l'île, ils se réuniront tous, ils viendront de partout pour lui rendre un dernier hommage, même elle:

 

Tu as ta place au village, maintenant, lui dira l'un d'eux.

Tu ne seras jamais une insulaire, mais tu appartiens à notre mer, lui avait dit une autre.

Dans la mer, je vole, je m'élance et me retrouve. Dans la mer, je suis accueillie. Et quand je rejoins la rive, je ruisselle de tout mon être, conclut-elle.

 

Francis Richard

 

1 - Otok signifie île en croate.

2 - Le récit est émaillé de citations en langue slave. En annexe, se trouve une note sur la prononciation de lettres particulières, qui diffère du français.

 

La Fille de sel, Sonia Zoran, 348 pages, Éditions de l'Aire

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13 février 2026 5 13 /02 /février /2026 21:25
Sillons, de Bertrand Schmid

Un labour, ça file droit à la limite du champ, où on fait demi-tour comme on peut...

[...]

Le temps d'une vie, ce n'est pas vraiment ça. Il file bien d'un début à une fin, mais pas tout droit.

 

Le narrateur tutoie son personnage. Ce qui le rend familier au lecteur. Ce qui lui permet d'employer, dans son récit, le langage parler, parfois trivial, qui y correspond.

 

Adolf, le seul prénom à ne pas donner à son mioche en octobre '39, habite avec ses parents en France. Ces derniers sont originaires de la Suisse et ont eu sept enfants.

 

L'aîné est un garçon souffreteux, Gabriel, Gabi pour la famille. Marthe est la soeur préférée d'Adolf. Un jour, elle a foutu le camp et lui a laissé un mot qui l'a fait chialer.

 

Ce jour de 1954, il est allé en forêt. À son retour, le patron de son père et celui-ci lui ont signifié qu'ils n'avaient plus besoin de lui à la ferme et il est parti pour la Suisse.

 

Là-bas, à Kandersteg, se trouve la famille. Il prend le train à Compiègne, destination Frutigen. Il emporte avec lui une caisse de transport avec... une poule dedans.

 

La poule est destinée à son futur patron, qui tient un hôtel. Adolf a pour tout bagage une valise contenant une paire de pantalons de rechange et un gros pull d'hiver:

 

Le boulot, à l'hôtel, ça n'était pas très difficile après celui aux champs.

 

Son oncle Godie lui rend visite quand il a congé, pour boire des coups dans la salle à manger de l'hôtel, aux frais de son neveu, ou pour se balader avec celui-ci:

 

Ainsi tes journées se déroulaient entre la cuisine et les montagnes, entre ton petit-déjeuner de gruau et le schnaps que tu commençais à apprécier en soirée.

 

Au bout de deux ans, la famille quitte la France pour s'installer à Frutigen. Par loyauté, il part les voir en autocar mais, arrivé sur la place du village, personne.

 

Finalement il se rend à leur appartement, dans une crouille bicoque. C'est Claudette, la petiote, qui lui ouvre. Son père est méconnaissable, il a payé de sa carcasse.

 

Le temps de la vie d'Adolf n'est pas tout droit comme l'est un sillon de labour, il est plutôt comme un sillon de disque sur lequel l'aiguille ... fait des bonds parfois.

 

Ainsi connaîtra-t-il la convocation militaire, l'école de recrues, la mort du père, les punitions, et, en attendant l'école des sous-offs, des boulots chez l'un ou l'autre.

 

Ainsi, après cette école, apprendra-t-il les gestes qui font l'amour avec Gislaine, les disputes, le déménagement à Belmont-sur-Lausanne, le théâtre, enfin, la musique...

 

Après avoir passé l'amorce toute rongée de l'histoire d'Adolf pour sauter droit dedans, le narrateur propose de faire de même avec la sienne, à l'amorce toute aussi rongée... 

 

Francis Richard

 

Sillons, Bertrand Schmid, 128 pages, Éditions La Baconnière

 

Livres précédents:

 

Ailleurs, Editions d'Autre Part (2011)

La Batrachomyomachie, traduction du grec ancien, Hélice Hélas (2016)

Saison des ruines, L'Âge d'Homme (2016)

L'aiguilleur, Inculte (2021)

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12 février 2026 4 12 /02 /février /2026 20:15
Les Corberaux, de Anne-Frédérique Rochat

En arrivant au port, il tomba sur la jeune femme, ou plutôt elle lui tomba dessus. Il était le type de personnes auprès desquelles elle mendiait une pièce ou deux (parfois même un billet): bien habillé, de bonne humeur et sur le point d'embarquer, ce qui semblait les inciter à s'alléger.

 

Édouard Corberaux, après avoir invité la jolie mendiante au restaurant, lui propose un emploi qu'Agathe, vingt-ans, accepte. La chance semble lui sourire. Elle s'occupera de différentes tâches chez lui. Elle sera à leur service, à sa femme Élisabeth et à lui, et en contre-partie elle aura le gîte et le couvert.

 

Les Corberaux habitent un manoir sur l'île. Une femme vient y faire le ménage deux fois par semaine. Agathe s'occupera entre autres de leur nièce Désirée, qui est orpheline. Au préalable Édouard, qui est homme de pouvoir, l'emmène en ville dans la boutique la plus chic pour lui offrir moult tenues.

 

En sortant de la boutique, ils rencontrent Marie-Aline, l'institutrice, la quarantaine, dont le père est à l'hôpital. Agathe apprendra qu'il travaillait à l'usine que dirige Édouard. Une fois rentrés, Élisabeth lui montre sa chambre, depuis le lit de laquelle elle pourra admirer la mer: c'est très agréable le matin.

 

Les tâches d'Agathe, hormis s'occuper de Désirée quand elle n'est pas à l'école? Tout ce qu'Élisabeth n'aime pas faire: mettre la table, servir, débarrasser, faire la vaisselle, s'occuper du linge, faire des courses. Le couvert? Manger à la cuisine. Le gîte? Dormir dans une belle chambre avec salle de bains.

 

Les rapports d'Agathe avec Élisabeth et Édouard ne sont pas simples. Si elle s'est retrouvée à la rue, c'est par esprit d'indépendance. Aussi doit-elle y mettre du sien pour ne pas mécontenter Monsieur et Madame, ronger son frein quand ils veulent, avec autorité, se mêler et décider de sa vie personnelle.

 

D'un drame sont réunis tous les éléments: un manoir isolé, une île, une unique ville; et tous les personnages: Agathe, Édouard, Élisabeth, Désirée, Marie-Aline. Peu à peu, le lecteur pressent qu'il va se produire et qu'il suffira d'une étincelle pour qu'il éclate, car ce conte de fées est trop beau pour être vrai... 

 

Francis Richard

 

Les Corberaux, Anne-Frédérique Rochat, 194 pages, Slatkine

 

Livres précédents chez Slatkine:

Longues nuits et petits jours (2021)

Quand meurent les éblouissements (2022)

Le trouble (2024)

 

Livres précédents aux Éditions Luce Wilquin:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

Le chant du canari (2015)

L'autre Edgar (2016)

La ferme vue de nuit (2017)

Miradie (2018)

 

Livre précédent chez BSN Press -OKAMA:

Le retour de Mara Roux (2023)

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10 février 2026 2 10 /02 /février /2026 21:55
Au-delà de Chassagne, de Pierre-Alain Tâche

Le village ne possède guère qu'une quinzaine de foyers. On serait presque tenté de parler d'un hameau. On a vite fait le compte de ses habitants.

 

Dans sa vingt-cinquième année, à la fin des années 1960, le narrateur s'y rend le week-end du début de chaque automne à la fin du printemps, avec Martine, sa future épouse, chez Marc et Sophie, un couple à peine plus âgé qu'eux.

 

Le village est situé au pied du Jura, à proximité de L'Abergement, des Clées et d'Orbe. Leurs amis y occupent une maison de famille pendant cette période-là. La soeur aînée de Sophie, elle, y vient l'été, avec son mari et ses enfants.

 

Parmi les habitants du village, il y a Samuel, un paysan, un lointain cousin et un proche voisin de Sophie; Berthe, hémiplégique, et Adolphe, bègue, qui habitent au lieu-dit La Culée; Emile, Louis et Rose, qui habitent La Rasse.

 

Dans un tel microcosme, tout se sait, ou presque. C'est pourquoi le narrateur et sa compagne, bien malgré eux, en apprennent les secrets, qui éclairent le présent et que le narrateur ne peut s'empêcher de partager avec le lecteur. 

 

Ce n'est pas pour cela qu'ils viennent. Ils savent bien qu'ils seront toujours considérés comme des citadins. Aussi veulent-ils surtout comprendre les lieux, car ils souhaitent les aimer vraiment, bien qu'ils soient avares de mots:

 

Un peu plus d'un an a passé. Aujourd'hui, à force de patience et d'humilité nous parvenons à déchiffrer la partition du vent sur les blés, à lire sur les lèvres des lisières, à reconnaître le chant des oiseaux, écrit-il au début de son récit.

 

Des événements, qui agiteront le village, bousculeront leur tranquillité: une évasion du proche pénitencier, une agression contre une jeune fille, l'incendie d'une halle industrielle. Les années passeront. La mélancolie les guettera:

 

Nous marcherons encore ensemble dans la campagne et dans les bois avec l'espoir d'être surpris. Nous vouerons ce qui reste d'appétence à l'au-delà des apparences. La fécondité du réel sera notre chance de préserver une sorte d'unité.

 

Il faut croire qu'ils avaient le pressentiment de la nouvelle qui les attendrait l'après-midi d'un samedi de novembre, après une longue absence dans le petit pays, en se rendant à la maison de leurs amis. Le coeur n'y serait plus:

 

Nous avions progressivement perçu ce que la nature apporte au lieu, mais nous n'étions pas près de saisir ce qui façonne le destin de ses habitants.

 

Francis Richard

 

Au-delà de Chassagne, Pierre-Alain Tâche, 144 pages, Zoé

 

Livres précédents aux éditions de L'Aire:

 

Vues sur Cingria (2020)

Champ libre I (Carnets 1968-1993) (2020)

Champ libre II (Carnets 1994-2006) (2021)

Fuguer (2021)

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9 février 2026 1 09 /02 /février /2026 18:45
Ce qui ne sera pas - Après la neige, de Abigail Seran

En contre-jour, depuis ce lit d'hôpital, je les ai vus s'aligner tous les trois. À cet instant précis, sans même pouvoir lire leurs visages dans la pénombre censée m'apaiser de cette chambre des urgences, j'ai su.

 

Que s'est-il passé pour que la narratrice se retrouve aux urgences? Qu'a-t-elle su sans qu'un mot ait été prononcé par une des trois personnes, un grand professeur et deux chefs de clinique, présentes à son chevet? 

 

Tout dans sa vie jusque-là s'était présenté sous les meilleurs auspices avec son homme: études réussies, mariage, appart, jobs, salaires, voiture. Fonder une famille? Cela pouvait bien attendre. Cela vint, un été.

 

Elle a vingt-six ans en cette fin d'année 1999. Le premier trimestre de grossesse a passé. À part un refroidissement tout allait bien, excepté cette fatigue, jusqu'à l'amniocentèse 1 suggérée par le cabinet médical. 

 

Fausse alerte: tout est en ordre, tout va bien. Plus tard, une pression artérielle excessive est détectée. Une mesure ambulatoire de celle-ci, pendant vingt-quatre heures, lui est prescrite, puis la prise de médicaments.

 

À part un début de grippe, après vaccination, tout se déroulait comme il fallait. Il y aurait encore, avant Noël, un rendez-vous tôt avec le gynécologue, le mercredi 22 décembre. Mais, ce jour-là, tout changerait:

 

Ce matin, changement de direction, vous n'irez pas au travail, mais à l'hôpital universitaire 2 tout proche.

 

L'homme en blouse blanche s'était voulu rassurant: elle accoucherait quelques semaines plus tôt que prévu, voilà tout. Il fallait garder le bébé au chaud et se reposer. Euphémisme pour ne pas parler d'urgence...

 

Heureusement elle n'est pas seule. Il est là: Il annule son planning, prévient son employeur. Ils rentrent chez eux, dans leur nouvel appart, pour préparer ses affaires. Il ne dit pas un mot, l'encourage, par gestes.

 

Vu le titre, le lecteur se doute de ce qu'il adviendra. La narratrice, qui en a gros sur le coeur, raconte avec précision ce séjour hospitalier qui ne présageait rien de bon, son accouchement provoqué par voie basse...

   

Le plus dur, ce sera après, pour elle, pour lui, parce que, si la mère sera sauvée, transférée aux soins continus, avant d'occuper une chambre, le petit ne survivra pas. Et il faudra le dire aux proches, et aux autres...

 

Le 23 décembre 1999 resterait à jamais pour eux deux un jour triste et sombre. Il leur faudrait faire leur deuil périnatal3 et réaliser que cette date4 conditionnerait enterrement et état civil de leur fils décédé...

 

Ce récit de rupture et de continuité s'inscrit dans un contexte particulier puisqu'il se situe avant et après deux événements que ceux qui les ont vécus n'oublieront jamais: la tempête Lothar et le passage à l'an 2000...

 

Au terme de ce récit, qui ne peut qu'émouvoir ceux qui ont été, ou n'ont pas été, confrontés à un tel deuil, la narratrice pose une question à laquelle il n'y a, à ce jour, pas de réponse, et qui est d'une grande pertinence:

 

Pourquoi n'y a-t-il aucun nom pour les parents ayant perdu un enfant?

  

Francis Richard

 

1 - Examen pour dépister des anomalies chromosomiques ou génétiques.

2 - À quelques détails donnés plus loin par la narratrice, le lecteur habitué des lieux reconnaîtra le bâtiment de la Maternité du CHUV à Lausanne.

3 - Qui se rapporte aux circonstances entourant la naissance.

4 - Après la vingt-quatrième semaine. 

 

Ce qui ne sera pas, Abigail Seran, 128 pages, OKAMA

 

Livres précédents chez Plaisir de Lire:

Marine et Lila (2013) 

Une maison jaune (2015)

 

Livres précédents aux Éditions Luce Wilquin:

Jardin d'été (2017) (réédité par OKAMA en 2024)

Un autre jour, demain (2018)

 

Livre précédent chez BSN-Press:

D'ici et d'ailleurs (2020)

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4 février 2026 3 04 /02 /février /2026 20:55
Départ, de Claire Genoux

   Regina me laisse mes caleçons, quelques chemises,

lorsqu'elle dit

  dehors

  tu habites plus ici...

 

Dès le début du roman de Claire Genoux, le titre, Départ, est explicite.

 

Le narrateur, se confie, en pensée, en langage parlé, le sien, à une autre femme, Christine, dans ce récit où elle est omniprésente.

 

Quand il pense à Regina, il ne sait que dire: Les mots m'aiment pas. Pourtant ils les aiment, les mots, puisqu'il lit. Regina lui reproche justement de s'évader d'elle dans ses livres ... et il est vrai qu'ils lui permettent de [se] retirer dans [sa] tête.

 

Il a quitté son emploi de bureau: il ne suffisait plus. Il travaille maintenant sur un chantier.

 

Regina l'a mis dehors, mais il devra envoyer l'argent selon la loi et lui présente l'addition: 

Comment je me débrouille pour payer une somme pareille, moi.

 

En attendant, il s'interroge et se dévalorise:

Qu'est-ce qui te prend de vouloir m'aimer Christine.

 

Très vite, Regina l'a remplacé par Geoffroi, qui, lui, au moins, ne lit aucun livre.

 

Alors il se souvient de leur histoire, à Regina et à lui. Il se rappelle le temps où elle le considérait comme un dieu, parce qu'elle aimait surtout ses épaules massives... C'était avant qu'ils en viennent à se disputer et que les enfants s'en plaignent.

 

Il a connu Christine au centre thermal où il emmenait les enfants. Elle était à la réception... et a fait le premier pas. En pensant à elle, qu'il idéalise, il se dévalorise. Il se dévalorise, ayant, en quelque sorte, bien assimilé tous les reproches que Regina lui faisait.

 

Christine a un petit, Paulo, qui s'amuse tout seul, ce qui lui permet de se consacrer à l'écriture depuis qu'elle a quitté le centre thermal et qu'elle y a laissé un poème à son intention... Mais, lui, il n'a que ses colères à lui offrir...

 

Une fois Christine lui a donné un baiser, le jour du lac, un baiser qui lui a laissé un souvenir impérissable, mais, parce qu'elle est une princesse et qu'il n'est pas un prince, il a préféré qu'ils en restent là... Alors elle s'est levée pour partir. De toute façon... elle méritait mieux que lui, elle qui écrit et qui aime tant vivre.

 

Une troisième femme, Clara, qui, depuis deux semaines, est cheffe d'équipe sur le chantier, le ressuscite par un baiser absorbant, mais c'est, bien sûr, à Christine qu'il aurait voulu rendre le baiser donné par elle le jour du lac...

 

Francis Richard

 

Départ, Claire Genoux, 72 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

 

Chez Bernard Campiche Éditeur:

Faire feu (2011)

La barrière des peaux (2014)

Orpheline (2016)

 

Chez Corti:

Lynx (2018)

 

Chez BSN Press:

Giulia (2024)

L'écriture racontée à mon père et autres essais (2024)

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2 février 2026 1 02 /02 /février /2026 23:00
Fanny Meyer et Chloé Falcy

Fanny Meyer et Chloé Falcy

Ce soir avait lieu au Théâtre de Vidy à Lausanne, de 19 heures à 20 heures 15, la cérémonie de remise du Prix du livre de la Ville de Lausanne 2026, dans la salle Charles Apothéloz 1.

 

Étaient en compétition, par ordre alphabétique des patronymes:

 

Ont pris la parole:

  • Vincent Baudriller, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne
  • Grégoire Junod, syndic de la Ville de Lausanne
  • Fanny Meyer, déléguée à la politique du livre
  • Lionel Baier, parrain de la 12e édition du Prix, cinéaste et professeur en Bachelor Cinéma à l'ECAL (École cantonale d'art de Lausanne).

 

Ce dernier a demandé à ses étudiants de s'inspirer des cinq ouvrages sélectionnés pour réaliser des courts-métrages. Des extraits ont été projetés ce soir. Les neuf étudiants qui ont participé sont, par ordre alphabétique de patronymes:

  • Zachary Al Samman
  • Eva Baumgartner
  • Louise Bercher
  • Fatlum Berisha
  • Thomas Duvanel 
  • Lucie Kheloui
  • Zen Marachly
  • Max Rosenstiehl
  • Mia Widmer

 

Des extraits des livres ont été lus ou dits par un duo d'artistes, qui se sont donné la réplique ou fait le récit:

  • Michel Sauser    
  • Joséphine Thurre

 

Entre chaque extrait lu dans l'ordre alphabétique des patronymes des sélectionnés, Fanny Meyer a posé à chacun d'entre eux des questions relatives à la littérature et au cinéma, les deux étant décidément liés ce soir.

 

Enfin le syndic de la Ville, Grégoire Junod, a ouvert l'enveloppe contenant le papier sur lequel était inscrit le nom de Chloé Falcy, lauréate désignée par les quelque neuf cents personnes 3 ayant participé au vote, la plupart dans le canton de Vaud, mais également en Suisse romande et au-delà des frontières...

 

Chloé Falcy, émue, a remercié chaleureusement tous les acteurs de son Prix, dit sa hâte de voir en son entier le court-métrage inspiré de son livre et confirmé son plaisir de lire pour, surtout, se consoler de ce monde en proie à tant de conflits...

 

Comme tous les autres compétiteurs, Chloé Falcy recevra la somme de CHF 5'000.-, mais elle sera, de plus, accueillie en résidence littéraire au Château de Lavigny.

 

Francis Richard

 

PS

À l'issue de la cérémonie un apéritif et un verre de l'amitié étaient servis dans le hall d'entrée. Mais, comme l'année précédente, ayant du mal à piétiner longtemps debout, j'ai filé à l'anglaise... sous une pluie légère.

 

1 - Ancien directeur de Vidy.

2 - Pluriel neutre.

3 - 30% de plus que l'an passé.

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1 février 2026 7 01 /02 /février /2026 19:40
Murmuration, de Sylvie Germain

Vous avez dit Murmuration? Une petite recherche sur Internet donne deux sens à ce mot qui ne figure pas dans mes dictionnaires: 

1 - Action de parler à voix basse ou indistincte.

2 - Regroupement spectaculaire d'oiseaux en vol formant des figures complexes dans le ciel.

 

Le bandeau du livre, côté quatrième de couverture, précise, par une citation qu'il s'agit ici du second sens et, en l'occurrence d'une métaphore:

"Mots et visions s'entrelacent, s'enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d'étourneaux à la tombée du jour; à l'heure de la murmuration."

 

Le sous-titre souligne le propos de l'auteure: Portrait de l'écrivain au crépuscule. Le lecteur n'est donc pas pris en traître. S'il avait encore un doute, il se dissiperait. Car, au fil du récit, l'auteure cite des vers de Victor Hugo tels que ceux-ci 1:

 

Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant;

La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;

La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,

Frémit sur le papier quand sort cette figure

[...]

Oui, vous tous comprenez que les mots sont des choses.

Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,

Ou font gronder le vers, orageuse forêt.

Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret

[...]

Sombre peuple, les mots viennent en nous;

Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.                                                                           

L'auteure se penche sur le passé de l'écrivain Tarn, parvenu au crépuscule de sa vie.

 

À l'école Samuel a découvert la séduction des mots et au collège quelques vers de Hugo cités supra; au lycée, membre du Cercle des rameurs (qui ramaient à contre-courant), il s'est doté, comme les autres, du nom d'une rivière, en permutant des lettres de son patronyme, Nart.

 

Après le succès d'un premier roman, où son héros est un perdant irrésigné et où il s'est inspiré des siens, il écrit un roman, où les personnages sont des mots... C'est un semi-échec... Le troisième, Chronique de l'ennui, inspiré d'un entourage plus élargi, obtient encore un succès d'estime.

 

Pendant vingt ans, échaudé (il s'est fâché avec les siens), il écrit peu (une nouvelle, des contes), lit beaucoup, connaît quelques amours, Sigrid, Mathilde (il s'est surtout pris d'affection pour Aurel, le fils de celle-ci) et Elsa, qui s'en est allée se perdre en mer, et l'a laissé avec son chagrin.

 

Une fois ces amours mortes, certes il renouera, après vingt ans d'abstinence, avec l'écriture mais il n'emportera plus jamais la conviction du public, son pseudonyme tombera en désuétude, il ne sera plus édité et il comprendra, mais un peu tard, qu'il a trop préféré la forme au fond.

 

Un de ses personnages le lui dira, à la fin du récit, sans concessions, (Hugo n'aurait pas dit autre chose): 

Penser, penser le mal et le malheur, penser l'inconcevable, l'insensé. On peut en perdre la raison, on peut même en mourir. Mais en mourir d'amour, de bonté nue, dépouillée de tout savoir.  

 

Francis Richard

 

 

1 - Le lecteur aura reconnu, ou pas, qu'ils proviennent du poème VII, intitulé Suite, figurant dans le livre premier des Contemplations intitulé Aurore.

 

Murmuration, Sylvie Germain, 208 pages, Albin Michel

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28 janvier 2026 3 28 /01 /janvier /2026 18:15
Je suis Romane Monnier, de Delphine de Vigan

Il aimerait que quelque chose survienne dans sa vie, se produise - quelque chose qui en infléchirait le cours, et derrière ces mots il perçoit l'illusion expectative, et son incapacité à créer lui-même du mouvement.

 

Le soir même, malgré qu'il en ait, Thomas se rend à La Malice retrouver son ami Nathan, marié à Nour, comme à peu près une fois par mois. La Malice ? Un bar à l'ambiance détendue, avec sièges au comptoir et tables partagées, sis 105 rue de la Corderie à Paris.

 

Le lendemain, il se réveille et cherche son téléphone: il dort à côté de son téléphone, pour ne pas dire avec, et ce, depuis pas mal d'années. Sauf qu'il n'est pas là. Il finit par le dénicher dans la poche de son manteau. Sauf que ce n'est le sien, bien que ce soit le même...

 

Voilà quelque chose qui va infléchir le cours de sa vie. Il se rend à l'évidence que son téléphone a été interchangé avec un autre, peut-être avec celui de sa voisine à La Malice, assise à sa droite, une jeune femme d'une trentaine d'année, dont il a oublié le visage.

 

C'est en composant son propre numéro avec le téléphone de Mylène que la jeune femme en question lui répond et lui propose de déposer son portable où il le souhaite. Pour ce qui est du sien, elle lui dit de le garder, pour la bonne raison qu'elle n'en a plus besoin...

 

À sa boutique, en fin d'après-midi, un garçon d'une quinzaine d'années remet à Thomas une enveloppe kraft, à la demande de la jeune femme qui s'est empressée de disparaître après lui avoir donné 5€. Son smartphone s'y trouve emballé dans une sorte de papier de soie.

 

Dans l'enveloppe la jeune femme a glissé une carte sur laquelle il découvre deux successions de chiffres sans autre indication. Il comprend qu'il s'agit du code de la carte SIM du téléphone et de son code PIN. Elle voulait donc qu'il le garde et ... qu'il le regarde. 

 

Alors il commence à explorer le smartphone de la jeune femme, qui contient une grande partie de sa vie, via toutes les applications qu'elle a utilisées. Dans Réglages, il apprend ainsi qu'elle s'appelle Romane Monnier et se dit qu'elle lui a confié sa vie par hasard.

 

Le téléphone de Romane devient l'une des occupations principales de Thomas quand il ne travaille pas. Il l'emmène ailleurs, vers d'autres souvenirsil a parfois l'impression de visiter les pièces fermées de sa propre mémoire. Alors l'auteure confie sa vie au lecteur.

 

Aussi Je suis Romane Monnier est-il le roman de deux vies, de Thomas et de Romane, qui ne sont pas de la même génération, Romane étant à quelques années près de la génération de sa fille Léo, qu'il a élevée seul, sa mère Pauline ayant disparu, comme Romane...

 

Le lecteur, avec l'auteure, s'interroge: Est-il important de laisser une trace? Ne laisse-t-on pas une abondance de traces avec le smartphone qu'on utilise, où il sera difficile d'isoler ce qui importe, ce qui fait sens, ce qui tient lieu de souvenir et mérite d'être transmis.

 

Francis Richard

 

Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan, 336 pages, Gallimard

 

Livres précédents:

Rien ne s'oppose à la nuit (2011)

Les loyautés (2018)

Les gratitudes (2019)

Les enfants sont rois (2021)

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23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 20:45
L'enfant du vent des Féroé, de Aurélien Gautherie

Gjóv. Un village de carte postale au toponyme imprononçable.

 

Comme ce village invite le lecteur à le faire, pour mieux le connaître, ce dernier demandera à un moteur de recherche, non pas de lui en montrer une image, mais de lui en dire plus:

 

Gjógv est un village des îles Féroé qui se trouve au nord-est de l'île d'Eysturoy.

 

C'est dans ce village que se déroule l'histoire que raconte Aurélien Gautherie. Et c'est une histoire tragique... dont on peut dire qu'elle commence en 1902 et se termine en 1953.

 

Mais, au préalable, il convient d'en présenter les personnages, dans l'ordre d'apparition, Jonas, l'Étranger, Anna, Olga, qui lui deviendront bientôt familiers et... attachants:

 

  • Jonas Kristiansen, qui a une grande soeur, Elin, veuve. 
  • L'Étranger, qui vient de France et qui, ici comme ailleurs, a une manie: il arpente les allées des cimetières et a une dilection pour le carré des Anges, car cela lui permet de ressentir l'histoire des lieux.
  • Anna, qui est la fille de Jonas, née le 26 juillet 1902, le jour de la Sainte Anna.
  • Olga Holm, qui est la femme de Jonas, une beauté qui a l'intuition d'une mère.

 

Dès le début le lecteur apprend que Jonas est mourant: le 21 mars 1953, il attend le surlendemain pour mourir, soit le 23 mars, le jour où l'Ange Anna les a quittés, il y a cinquante ans.

 

Dans les jours qui suivent la naissance d'Anna, le vieil Hansen rend visite à ses parents, curieux de découvrir "la relève". Comme il n'a pas sa langue dans sa poche, il leur dit tout de go:

 

- Elle est bizarre, non ? Vous êtes sûrs qu'elle va bien ? Elle a trois semaines et on dirait qu'elle vient à peine de naître. Jamais elle ne survivra ici !

 

Ce qu'il leur dit est, hélas, prémonitoire, mais le lecteur ignore à ce stade du récit le pourquoi de ce terrible  diagnostic. L'auteur se garde bien de le lui dire tout de suite. Il devra patienter.

 

Peu à peu l'auteur apprend donc au lecteur de quelle bizarrerie il s'agit, quelle en est l'origine, quels liens vont se tisser entre Jonas et Anna, un amour filial, exclusif de l'amour conjugal.

 

L'originalité, et étrangeté, du récit est qu'un personnage, l'Étranger, un lieu, Gjógv, un objet, le bonnet tricoté par Elin qui a coiffé la petite tête d'Anna, s'expriment à la première personne. 

 

De plus, des intermèdes poétiques sur les Vents, qui soufflent non seulement sur l'archipel danois des Féroé, apportent une respiration intemporelle à ce récit dont le lecteur sort fasciné:

 

        Nous soufflerons encore de toute éternité

                 quand les élans lumineux de l'aube

        de toute immensité

           n'arroseront plus les jours des hommes   

                                                      mais l'aube

        seule

lumineuse pour elle-même

 

Francis Richard

 

L'enfant du vent des Féroé, de Aurélien Gautherie, Notabilia

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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