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4 janvier 2026 7 04 /01 /janvier /2026 20:10
La soupe des pauvres, de Jean-François Haas

La ville où j'ai passé mes trente premières années - je l'ai quittée voici vingt ans - s'est bâtie sur les berges d'une rivière.

 

Le narrateur, Caleb - c'est ainsi qu'il se prénomme -, y retourne le dimanche 19 avril 2020, sur la Toile. Il a d'abord tapé Le Jardin et le nom de la ville, puis il a ajouté Carrousel.

 

Quatre jours plus tôt quelqu'un avait posté un film de quelques minutes. Dans Le Jardin, il a la surprise d'y voir un type qui tient un couteau et qui se dirige vers un jardinier:

 

Brusquement, le type se jette aux genoux du jardinier, lui tend son poignard en lui offrant sa gorge. Une femme arrive en courant près de l'homme agenouillé, s'agenouille près de lui, entoure d'un bras ses épaules. Lui prend son couteau. Le jardinier se penche sur l'homme, le relève, aidé par la femme.

 

Caleb reconnaît cet homme qui s'offre en sacrifice : Nous nous connaissons, lui et moi. Au temps de notre amitié, j'aurais dit: "Nous nous co-naissons." Angelo. Angelo Francesco.

 

Les prénoms donnés à la naissance peuvent être une charge pour celui qui les porte. En l'occurrence ce ne sera pas tant Angelo que Francisco qui pèsera sur l'ami de Caleb.

 

François d'Assise voulait vivre comme Jésus avait vécue, être pauvre comme lui. Un jour qu'il était en prière, il avait reçu de lui les stigmates, ses blessures infligées sur la croix.

 

La grand-mère d'Angelo le lui avait raconté et celui-ci avait voulu l'imiter. Avec une loupe et le soleil, il avait brûlé la paume de sa main gauche pour la percer, et menti à sa mère:

 

J'ai dit à ma mère que je m'étais brûlé avec des allumettes. Elle m'a donné une claque. [...] J'avais trop peur que ma grand-mère se fasse engueuler et qu'on lui dise une fois de plus qu'elle était devenue folle.

 

La mère du narrateur a voulu qu'il s'appelle Caleb. Son géniteur n'a jamais voulu qu'il porte son nom. Elle n'a voulu ni avorter, ni l'abandonner à la naissance. Elle l'a donc confié.

 

Les parents de son amie Madeleine se sont occupés de lui, ne lui ont rendu que lorsqu'elle a été libérée sous conditions après avoir attaqué une station-service avec un compagnon...

 

La soupe des pauvres est le récit de l'amitié entre Caleb et Angelo, de leur enfance jusqu'à la pandémie, le premier en quête de sa mère disparue, le second de plus de pauvreté:

 

Je veux vivre en pauvre pour manifester cette pauvreté qui est en moi, qui est mon besoin de recevoir la beauté d'autrui. L'autre est ma joie. Être dépossédé par tout ce qui nous est fraternel. Recommencer à partir de cela: tout m'est frère et soeur. Rien ne m'appartient. Tout m'est confié.

 

Comment une telle histoire pourrait-elle bien finir? Aussi le lecteur ne s'y attend-il pas. Elle lui aura donné matière à réflexion sur la pauvreté, qu'elle soit matérielle ou spirituelle.

 

La première peut se résoudre par la création de richesses à condition que soit laissée libre l'ingéniosité humaine, la seconde par l'éducation aux vertus: courage, justice, tempérance.    

 

Francis Richard

 

La soupe des pauvres, Jean-François Haas, 448 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédemment chroniqués:

 

La Folie du pélican (2022)

Le brochet de l'empereur Barberousse et autres nouvelles (2024)

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31 décembre 2025 3 31 /12 /décembre /2025 18:45
Post mortem, d'Olivier Tournut

- L'individu de sexe masculin, la cinquantaine environ, a été découvert dans la position assise, entièrement dévêtu, le corps en partie couvert de sang, les chevilles et les poignets liés à la chaise par du plastique serrant.

 

Ainsi commence la première constat' de la lieutenante Blanche Charon de la police judiciaire de Paris. Le reste? Une oeuvre d'art pas belle à voir, que l'on peut résumer par de multiples mutilations, faites sûrement Post mortem.

 

Blanche Charon fait partie avec les lieutenants Avonne et Laplace du groupe dirigé par la capitaine Isabelle Le Peletier, sous la direction de Bosquet. Elle s'est rendue sur les lieux après qu'un témoin, vivant en face, a signalé le meurtre.

 

Le procureur Monceau confie l'affaire à Le Peletier. Elle a huit jours devant elle pour la résoudre. C'est le délai de flagrance prévu par l'article 53 du Code de procédure pénale. Ce qui est court pour une affaire de cette complexité.

 

Le polar d'Olivier Tournut se déroule bien pendant huit jours. Vraisemblablement début 2017, puisque la Direction de la police judiciaire va quelques mois plus tard emménager dans de nouveaux locaux, 36 rue du Bastion à Paris 17.

 

Le lecteur a un avantage sur le groupe policier. Au cours du récit, il lit les pensées du meurtrier, reproduites en italiques. Mais cet avantage n'est toutefois pas déterminant pour connaître avant la fin son identité, qui est surprenante.

 

Comme en a l'intuition Charon, qui a travaillé auparavant à l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels, le lecteur relèvera que la toile laissée à proximité du cadavre a son importance pour la résolution de cet imbroglio.

 

Le meurtre a eu lieu dans un appartement vide. Charon a reconnu dans le tableau, qu'elle a emporté, un Van Gogh. Après recherches sur Internet, elle identifie cette toile, peinte en 1888: elle s'appelle Le Peintre sur la route de Tarascon.

 

Le lecteur relèvera également que, d'après un expert de sa connaissance, Marcel Bouvillier, Charon a la confirmation que le tableau est un faux. De son côté Le Peletier a appris que la victime, dûment identifiée, peint des tableaux...

 

L'enquête s'orientera donc vers un trafic de tableaux. Mais le lecteur ne sera pas au bout de ses surprises, sinon ce ne serait pas un bon polar, auquel a été décerné le Prix du Quai des Orfèvres 2025, où se trouvait la Direction de la PJ.

 

L'énigme se termine par une dernière péripétie. Certes elle est résolue, mais l'auteur laisse le lecteur dans l'incertitude sur le sort réservé à une lettre reçue par Le Peletier, interrompue qu'elle est par l'annonce d'une bonne nouvelle.  

 

Francis Richard

 

Post mortem, Olivier Tournut, 408 pages, Fayard

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18 décembre 2025 4 18 /12 /décembre /2025 19:45
1466 - Le temps des sorcières, de Philippe Favre

Tout comme dans mon premier roman, 1352, Un médecin contre la tyrannie, la réalité dépasse ici la fiction, les parties romancées venant combler les vides afin d'emmener le lecteur au coeur du XVe siècle pour une expérience intense en 1466, au temps des sorcières !

Philippe Favre, Avant-propos

 

Le lecteur est prévenu. Il s'agit d'un roman historique et les deux termes sont importants. C'est bien sûr un roman, mais il raconte des faits réels, vécus par des personnes, pour la plupart, réelles 1.

 

Pour combler les vides que laisse l'Histoire, qui ne commence d'ailleurs pas en 1466, l'auteur donne la parole à Antoine dou Tórrèn, fils de Pierre, notaire d'Ayer, et de sa deuxième épouse, Catherine. 

 

L'histoire se passe dans le Val d'Anniviers. À douze ans, Antoine, contre la volonté de son père, assiste à sa première exécution: c'est ce jour-là que mon innocence d'enfant me fut brusquement ravie:

 

Je ne pouvais détacher mes yeux de la sorcière qui se tortillait, léchée par les flammes. Quand le mugissement sourd de la foule retomba, il me sembla entendre la plainte qu'exhalait la poitrine de la femme, à moins que ce ne fût le sifflement du bois qui dégaze.

 

Aux côtés d'Antoine, une fille de huit ans, Élisa, la fille de la sorcière, Ludina Macherel, pour laquelle Pierre dou Tórrèn a rédigé une longue lettre de bonne réputation, dont il n'a pas été tenu compte.

 

À l'époque le pouvoir dans la vallée est détenu par un châtelain, qui lui sera ôté par le prince-évêque de Sion; l'important, pour un homme libre, est la réputation, mais elle a fait place à la rumeur.

 

La rumeur? Elle prend la forme de dénonciations, ces dénonciations se traduisent par des arrestations, ces arrestations, par des interrogatoires, ces interrogatoires par des condamnations et exécutions 2. 

 

Or, toujours à l'époque, il y a deux camps dans la vallée: les Rarogne, et leurs nombreux partisans, et les Anniviards qui voudraient se libérer de leurs redevances envers eux, en les leur rachetant.

 

Pourquoi 1466 - Le temps des sorcières ? Parce que l'année précédente, en 1465, la neige est tombée en juillet et qu'il fallait désigner un ou une coupable de la survenance d'une telle malédiction.

 

Ce sera d'abord une coupable: Anthonia, veuve de Yani d'En-Haut-l'Église, élevée par les Zakine, Louisa, Fèngmong et Verena, trois soeurs, qui guérissent, par des plantes, ce qui est des plus suspect...

 

L'auteur n'épargne pas au lecteur la procédure qui amèneront Anthonia, et d'autres, au bûcher:

  • l'interrogatoire, conduit par le sautier 3 ou par un ecclésiastique, destiné à obtenir des aveux (à condition de savoir de quoi on est accusé...), 
  • l'enquête de voisinage,
  • l'audition de témoins,
  • l'obtention des aveux par la torture, c'est-à-dire la question, sans verser de sang ni donner la mort, si l'interrogatoire n'y est pas parvenu.

 

Le récit, dont le centre de gravité est le bourg de Véchóuy 4, est l'occasion pour Philippe Favre de reconstituer l'époque avec ses superstitions qui ne sont que singeries de religion, comme en France 5.

 

Le récit est aussi l'occasion de rappeler que les hommes, de tous temps, sont souvent mus par l'argent, le pouvoir et le sexe, et qu'ils peuvent alors, s'ils ne s'empêchent pas, devenir des criminels.  

 

L'auteur, dans sa postface, a raison de rappeler les expériences de Stanley Milgram. Ces expériences montrent qu'il convient de faire preuve d'humilité et de se demander ce qu'on ferait en situation:

 

L'individu peut se plier aux ordres d'une autorité qu'il accepte, même s'ils entrent en contradiction avec sa conscience. Concrètement, 65% d'entre nous sommes capables d'administrer un choc électrique létal à une victime malgré ses supplications du moment que l'autorité en place l'ordonne.

 

Francis Richard

 

1 - Le livre est très documenté: glossaire franco-provençal, liste des personnages ayant existé, liste des lieux, seize pages d'annexes. 

2 - Le même processus que lors de la Révolution française, l'occupation de l'Europe par les nazis, la libération de l'Europe par de soi-disant résistants...

3 - Huissier de justice.

4 - Vissoie.

5 - Le procès et la mort de Jeanne d'Arc ont lieu en 1431.

 

1466 - Le temps des sorcières, Philippe Favre, 368 pages, Favre

 

Livres précédemment chroniqués de Philippe Favre aux éditions Favre:

 

1352 - Un médecin contre la tyrannie (2014)

Cortex (2016)

La princesse celte (avec Olivier May, 2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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16 décembre 2025 2 16 /12 /décembre /2025 10:40
Un secret du docteur Freud, de Éliette Abécassis

C'est un voyage sans retour qui s'impose, dont vous ne sortirez pas indemnes mais qui vous sauvera peut-être la vie. Car vous n'avez pas le choix: l'histoire a déjà commencé.

 

En ces termes le docteur Freud s'adresse à ses collègues et disciples le 13 mars 1938, à Vienne. Lui-même pourtant reste, ainsi que son fils aîné Martin et sa fille cadette Anna.

 

Plus tard, Martin regrette de ne pas être parti, comment tant d'autres Juifs, qui à Jérusalem, qui en Amérique ou en France. Mais il est resté pour s'occuper de son père, avec Anna.

 

Après que des vandales ont envahi la maison d'édition, Martin est tenu en joue par l'un d'eux. Or il a en main une lettre qui contient Un secret du docteur Freud, à ne pas révéler:

 

Finalement, il en fut libéré grâce à des officiels nazis avertis par un voisin qui observait ce qui se passait depuis sa fenêtre, et qui ont chassé les profiteurs, tout en signifiant à Martin qu'ils l'avaient bien à l'oeil.

 

Un homme, Anton Sauerwald, responsable des avoirs de Sigmund Freud, compte en le faisant tomber, grâce à l'examen des documents saisis, monter dans la hiérarchie du Reich.

 

En effet il s'agit d'enrayer la diffusion de la pensée freudienne, considérée par ses maîtres nazis comme une véritable peste1, en atteignant la personne de son créateur et représentant.

 

Le même Sauerwald, accompagné de deux SS se rend au domicile de Freud pour procéder à une fouille. Mais Freud a brûlé la lettre que lui avait adressée son ami Wilhelm Fliess:

 

À présent, il faut qu'il remette la main sur les autres, les siennes, celles qu'il a envoyées à son correspondant, et dont la lettre brûlée est la réponse.

 

Le lecteur ne connaîtra le secret dont il s'agit qu'à la fin du roman d'Éliette Abécassis. En attendant, l'auteure lui aura conté les aboutissements de la psychanalyse, cette terra incognita:

 

Chaque jour, [Freud] en découvrait un peu plus l'étendue, tel un explorateur de son propre pays. La révélation de l'inconscient l'avait emmené sur le terrain de l'ethnologie, de l'histoire du monde, de la critique littéraire et artistique et, depuis peu, le confrontait à une autre saga, celle de son peuple.

 

Marie Bonaparte, qui a été sa patiente en 1925, revêtira une grande importance dans l'histoire, car c'est elle, entre autres, qui a acheté les lettres compromettantes de Freud à Fliess...

 

De son côté, Sauerwald, venu annoncer à Freud la réquisition de son appartement, sera, à la suite de sa conversation impressionné par ce dernier, et, même, à vrai dire, bouleversé:

 

Il pense qu'il détient en effet, sinon la clef du psychisme, celle du chemin qui mène à son inconscient, puisqu'il faut bien admettre cette hypothèse.

  

Grâce à Marie, Freud quittera son cabinet de Vienne, où il aura vécu quarante-sept ans, au milieu de ses livres, de ses chères statuettes et de tous ces personnages qui ont marqué sa vie.

 

Via Paris, Freud se rendra à Londres, où, grâce à Anton Sauerwald, dans son appartement, réplique de son cabinet viennois, il terminera ses jours au milieu de ses livres et statuettes.

 

Francis Richard

 

1 - Plus loin, Sauerwald dira à Marie Bonaparte: La psychanalyse est une science juive, et même, pire qu'une science, c'est une diffusion de la philosophie sémite dans la culture germanique. Et à Freud, exilé à Londres, à propos des Juifs: Je ne change pas d'avis sur eux. Ils sont nuisibles pour l'humanité. Ils doivent être éliminés. Ceci est déplorable, mais la fin justifie les moyens... Freud lui murmurera: Un jour viendra où vous aurez besoin de nous. Et ce jour-là, nous serons là.

 

Un secret du docteur Freud, Éliette Abécassis, 204 pages, Flammarion (paru le 27.08.2014)

 

Livres précédents:

 

Chez Albin Michel:

Et te voici permise à tout homme (2011)

Le palimpseste d'Archimède (2013)

Alyah (2015)

Le maître du Talmud (2018)

L'envie d'y croire (2019)

 

Chez Flammarion:

Philothérapie (2016)

L'ombre du Golem (2017)


Chez Grasset:

Nos rendez-vous (2020)

Un couple (2023)

Divorce à la française (2024)

 

Chez Robert Laffont:

La transmission (2022)

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12 décembre 2025 5 12 /12 /décembre /2025 21:55
Rachmaninov - Les forces du désir, d'Hélène Richard-Favre

Connaissez-vous le Concerto n°2 pour piano, en do mineur, de Rachmaninov? 

 

Dans Rachmaninov - Les forces du désir, le compositeur fait partie d'un trio amoureux avec Joe (obsédé par cette oeuvre, au point de ne plus écouter qu'elle) et l'ex-femme de ce dernier. 

 

Joe était un maître de ballet qui ne connaissait de désir pour sa femme que lorsqu'elle dansait sur les notes de ce concerto et, plus particulièrement, sur celles de son deuxième mouvement.

 

En quelque sorte de la voir danser était la seule manière pour lui d'écouter cette oeuvre. C'était au fond l'inverse de ce que disait Eugenio Montale dans un livre lu par un jeune homme:

 

Ascoltare era il solo tuo modo di vedere 1. 

 

Pour elle et l'état civil, ils sont divorcés. Pour lui, ils sont toujours mariés... Certes ils s'aiment toujours, chacun de son côté, mais elle ne peut lui revenir, car elle n'est pas un pur esprit...

 

Ce livre singulier se présente sous la forme d'un dialogue entre le jeune homme et cette femme. Il a lieu dans un lieu de plaisir, échangiste. Où elle peut satisfaire ses désirs de femme.

 

Ce jeune homme a connu le couple il y a une dizaine d'années. Il était alors livreur de pizzas. Maintenant musicologue, Joe devenu son ami, il voudrait écrire un livre sur Rachmaninov.

 

À ce sujet, à ce jeune homme, que peut-elle dire d'autre... que leur amour était sans proximité sinon celle qui transite par un concerto pour piano... écouté et dansé jusqu'à l'enivrement?

 

De plus elle ne tient pas, pour se préserver, à ce que leur amour à trois soit rendu public. En effet elle ne souhaite plus, comme [elle le fut] trop, être l'objet d'un plaisir qui [lui] échappe.

 

Sa patience l'ayant lâchée, elle s'est libérée de Joe. Dans cette histoire où les deux ont souffert ou souffrent, elle pose la question décisive au jeune homme: qui est coupable, qui est à plaindre?

 

Aussi, avant la fin, le lecteur se demande-t-il si le jeune homme bien intentionné écrira un jour son livre sur Rachmaninov. En effet cela aurait-il un sens pour Joe, pour elle, ou pour le public?

 

Francis Richard

 

1 - Écouter était ta seule manière de voir.

 

Rachmaninov - Les forces du désir, Hélène Richard-Favre, 120 pages, URSS Editorial (bilingue français-russe)

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Nouvelles de nulle part (2013)

Nouvelles sans fin (2016)

Sans nouvelles d'Igor - Bagdad 2003 (2019)

 

Deuxième mouvement du Concerto n°2 pour piano de Rachmaninov interprété par le London Philharmonic Orchestra:

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7 décembre 2025 7 07 /12 /décembre /2025 20:40
De boue & de sang, de Laurent Obertone

J'ai voulu par cette histoire raconter l'Histoire.
Laurent Obertone

 

Au XIXe siècle, les historiens conviennent de considérer la période de 1337 à 1453 comme la Guerre de Cent ans. 1337 est l'année où Philippe VI confisque la Guyenne, fief du roi d'Angleterre Édouard III. 1453 est l'année où la Guyenne est reconquise, après la bataille de Castillon.

 

Le roman De boue & de sang commence en 1413 pendant la Grande Trêve (1380-1415). Son héros et narrateur, né à la fin du XIVe siècle, venu de l'est, arrive à Paris après trois jours de marche, en tenant par le licol une vache pour la vendre à des bouchers, vers l'Hôtel-Dieu:

 

Je m'appelle Jehan, et on me surnomme La Hache car j'ai toujours aimé cet outil. Le manche prolongeant la main. Le bois et la chair. Le fer capable de fendre le monde. Ma rage passée à défricher les abords du village.

 

Après avoir vendu sa bête, moins cher qu'il ne l'espérait, il fait la connaissance dans une taverne d'un moine qui comprend tout de suite qu'il travaillait avec les bouchers mais qu'il n'était pas des leurs. Frère Renaud parlait beaucoup. Pour lui, le monde était simple. Il y avait deux camps:

 

D'un côté les bouchers, le duc de Bourgogne, Paris, les forces du mal. De l'autre la maison d'Orléans, les Armagnacs, le roi.

 

Alors que le comte Bernard d'Armagnac entre dans Paris, pour nettoyer la sédition, grâce à l'intervention d'un druide, il a la vie sauve: sa tunique, lardée de sang, l'assimilait aux bouchers... Il croisera plusieurs fois le chemin d'Isambard au cours de cette histoire, comme celui de Renaud.

 

Jehan Hastel s'enrôlera dans les combattants à pied du roi. Effectivement son histoire s'inscrira dans l'Histoire. Ainsi connaîtra-t-il la défaite d'Azincourt. Pour quitter ce village maudit il parviendra à monter à cru un destrier ayant perdu son cavalier dans la bataille... qui lui sera confisqué.

 

Après? Il connaîtra bien des tribulations personnelles, parallèlement à celles du pays, et, sur le conseil du druide, il rejoindra, en tant que servant, la compagnie du capitaine Étienne de Vignolles que tous nommaient La Hire, devenu capitaine en tuant des gens, dixit le même druide... 

 

Tribulations personnelles? Blessé à la jambe, il aura droit à une monture à laquelle il ne devra pas trop s'attacher et fera de la guerre son métier. Tribulations du pays? Ce ne seront que sièges de villes, les assiégés devenant assiégeants, et inversement, moult morts et prisonniers.

 

Les années passeront sans victoire ni défaite décisives. Jeanne commencera à faire parler d'elle: paysanne lorraine de dix-sept ans, venue à la rencontre du dauphin pour "libérer la France". La voyant à Orléans, il sera saisi par son assurance, ce regard noir et aigu, sa simplicité. 

 

Le druide et le moine débattront: Nul ne voulait arbitrer leur guéguerre. Le druide sonnait plus juste. Plus fou aussi. Nos esprits chrétiens comprenaient mieux le moine, plus fragile et friable. Plus humain. Réduit, contre ce monstre d'éloquence, à jouer l'autorité suprême de l'Église.

 

On connaît la suite de l'Histoire: Charles VII, le dauphin, sacré à Reims; Jeanne, piégée à Compiègne et faite prisonnière par Jean de Luxembourg, qui la vend aux Anglais; son procès; sa mort sur le bûcher à Rouen: Une ruade en plein ventre. Ma Jeannette. Je ne voulais y croire.

 

La Guerre de Cent ans ne s'arrête pas là. L'histoire de Jehan Hastel dit La Hache non plus. Comme lui dira le druide, à la fin, il aura mené deux combats à la fois: celui de l'agir, et celui du sens. Et il se retirera pour écrire ses mémoires pour que les fils de France sachent leur histoire:

 

Moi, fils de paysan, né dans la boue, j'ai vécu par le sang...

 

Francis Richard

 

De boue & de sang, Laurent Obertone, 352 pages, Magnus

 

Livres précédents:

 

La France Orange Mécanique (2013)

Utoya (2013)

La France Big Brother (2015)

Guerilla I, le jour où tout s'embrasa (2017)

La France interdite (2018)

Guerilla II, le temps des barbares (2019)

Éloge de la force (2020)

Game over (2022)

Guerilla III, le dernier combat (2022)

Raisonnablement sexiste (2023)

Guerre (2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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4 décembre 2025 4 04 /12 /décembre /2025 18:15
8,2 secondes, de Maxime Chattam

Éros et Thanatos. Tel pourrait être le résumé de ce livre. Avec pour constante de temps: 8,2 secondes:

 

Il faut très exactement 8,2 secondes pour tomber amoureux lors d'un baiser.

 

- L'onde de la mort? Moins de dix secondes. Environ 8 secondes, je crois.

[...]

- 8,2 secondes?

- C'est possible.

 

Les protagonistes de ce thriller sont deux femmes: une fliquette, May Malkasian, trente-quatre ans, et une scénariste, Constance Holloway, la cinquantaine ou presque.

 

L'une enquête à New-York et est rattachée au 6e commissariat, l'autre est partie de Brooklyn pour aller au chalet familial au bord du lac de Skaneateles, près du Canada. 

 

Lors d'une enquête sur la mort d'un certain Ribeiro, May interroge un voisin, Jack Tetler, qui se dit chef, à domicile, et se trouvait en Californie au moment du décès.

 

Un an après la mort accidentelle de son mari Tom et de son fils Lenny, douze ans, intoxiqués par du monoxyde de carbone, Constance a besoin de faire le point.

 

À la suite d'un appel, May se rend sur les lieux d'un crime commis dans la chaufferie d'un immeuble. Tout laisse à penser que Grand Méchant Loup a encore frappé.

 

Dans le chalet familial, Constance, avec pour compagnie son chien Solace, va de découvertes en découvertes sur sa famille, qui n'est pas du tout ce qu'elle pensait...

 

May est draguée par le Dr Lerner, médecin légiste, chargé de l'autopsie de Ribeiro. Lamar Gallineo, qui enquête sur Grand Méchant Loup, la prend comme auxiliaire.

 

May n'est pas non plus indifférente au charme du voisin de Ribeiro - mort, semble-t-il, naturellement -, le prénommé Jack, qui, bien que quinqua, ne lui déplaît pas.

 

Au cours du récit le lecteur ne peut manquer de se demander quel lien il peut y avoir entre les histoires de May et Constance qui n'ont, semble-t-il, rien de commun.

 

Le lecteur est d'autant plus perdu que celle de Constance tourne au fantastique et à l'irrationnel, tandis que celle de May est encombrée de mensonges et de non-dits.

 

Avant même de parvenir à l'épilogue, qui n'est qu'une confirmation, Maxime Chattam lui dessillera les yeux, tandis que, par ailleurs, Grand Méchant Loup sera identifié.

 

Francis Richard

 

8,2 secondes, Maxime Chattam, 400 pages, Albin Michel

 

Roman précédent:

 

Prime Time (2024)

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26 novembre 2025 3 26 /11 /novembre /2025 20:50
La Fugue de Verena Ordenz, de Laurent Koutaïssoff

Valentine Fornerod, jeune journaliste, couvrait tous les concerts de la région et apportait à chaque fois un point de vue inattendu, avec cette originalité de style qui tranchait avec tout ce que Verena avait l'habitude de lire sur la musique.

 

Verena Ordenz, référence dont se réclament souvent de grands musiciens, demeure au Manoir du Cèdre, isolé sur les hauteurs, où Valentine sera invitée un jour, et où elle vit entourée de personnes qu'elle a choisies.

 

Ce sont par ordre d'apparition:  

  • Mathias, le mécano,
  • Akio Todoroki, l'un des plus grands chefs d'orchestre vivant,
  • Louise, une musicienne.

 

Valentine est la pièce manquante d'un puzzle dont Verena fait elle-même partie. Un certain Lucien en est la première pièce, le point de départ de sa Fugue en cours de composition, dont le thème est leur rencontre.

 

Pourquoi Valentine sera-t-elle invitée? Parce qu'elle représente, selon l'entourage de Verena, qui s'est laissé convaincre, les trois éléments qui lui permettront d'achever son oeuvre: les mots, les sons, la mémoire... 

 

Il ne manque plus qu'une personne pour compléter la distribution de cette histoire singulière: la Mère Muche, qui tient un kiosque, dont Valentine est la protégée depuis l'enfance et qui est le bon sens personnifié.

 

Dans cette histoire l'acronyme VAGA a son importance. Il signifiait pour chaque grand musicien reconnaissant envers Verena: Verenae Arkadiae Gratias Ago: i.e. je rends grâce à Verana Arkadia (son deuxième prénom?).

 

Il prendra une toute autre signification à la fin: le V sera pour Valentine et le A pour Arcana, qui signifie en latin la discrète, la secrète, comme Lucien appelait Verena. Verena et Valentine ne se ressemblent-elles pas?

 

Francis Richard

 

La fugue de Verena Ordenz, de Laurent Koutaïssoff, 304 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Atlas (2020)

Les chats noirs de Gallipoli (2022)

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24 novembre 2025 1 24 /11 /novembre /2025 21:05
Un monde low-tech - Anthologie du Prix de l'Ailleurs 2025

Créé en 2017 à l'initiative de la Maison d'Ailleurs et de l'Université de Lausanne, le Prix de l'Ailleurs est le premier prix littéraire suisse dédié à la science-fiction.

 

Le thème proposé pour 2025 était donc Un monde low-tech. Cette anthologie comprend:

 

  • Une préface de Laurence Malè et Olivier May, membres du Jury

 

  • Les textes des lauréats qui ont reçu leur prix le samedi 15 novembre 2025 lors du Festival Alterfictions au Château d'Yverdon:

 

Premier Prix: Cycles de vie d'Anthony Boulanger

Deuxième Prix: E-zabel de Yolene Boichard

Troisième Prix: Decelerando de Tristan Piguet

 

  • La sélection du jury: 

 

- Coeur mécanique de Ginger Broglie

- Le chant des grillons de Bastien Champougny

- Métropole des castors de Romain Prina

- Voyage à Eutope de Valentine Lévy

- Le Réseau de Sébastien Lê

- Pile je gagne, face tu perds de Robin Tecon

- Le dernier cycle de Jean-François Morlaes

 

  • Des participations critiques:

 

- S'imaginer des choses: Pour une SF low-tech de Mélanie Fiévet

- Postface: Dans l'entre-deux mondes de la low-tech d'Ariel Kyrou

 

Que signifie low-tech? Avant de lire cette anthologie, j'ignorais même le mot. Un site lui est dédié, Low-tech Lab, d'où j'extrais cette vision:

 

La pensée low-tech permet de vivre mieux avec moins. Nous en sommes convaincus. Et si elle était plus largement connue, acceptée et adaptée, elle permettrait de lutter efficacement contre les maux tant environnementaux que sociaux et sociétaux du XXIème siècle.

 

Cette pensée mainstream m'est étrangère, pour ne pas dire étrange. Mais, étant d'un naturel curieux, des textes, qui l'illustrent, ne pouvaient qu'attirer mon attention.

 

Comme l'écrivent les préfaciers, les dix nouvelles de cette anthologie s'inspirent d'une ou plusieurs des trois voies qu'empruntent cette pensée pour gagner les esprits: 

  • Le volontarisme,
  • La contrainte,
  • L'adaptation après désastres annoncés.

 

La première voie ne me gêne pas; la deuxième réveille ma résistance; la troisième suscite mon incrédulité.

 

Le mot décroissance sous-tend ces textes, que ce soit pour s'en réjouir, s'en affliger ou s'en accommoder. 

 

En fait, de ce mot s'est emparée une idéologie liberticide, et rien moins que scientifique. Elle présuppose:

  • l'épuisement des ressources naturelles: or, si les ressources matérielles sont finies, les ressources intellectuelles sont infinies;
  • les limites du progrès scientifique: c'est minimiser la capacité de l'esprit humain à trouver des solutions, à condition qu'il soit libre de tirer leçons de ses erreurs et, par conséquent, d'être critique;
  • l'homme ne fait pas partie de la nature et est un parasite: la nature est en perpétuel changement et nombre de catastrophes sont évitées grâce aux soins que l'homme lui apporte, ne serait-ce que dans son propre intérêt.  

 

Cela dit, j'ai pris du plaisir à lire cette anthologie. Les préfaciers ont bien raison à propos des auteurs (pluriel neutre):

Au niveau littéraire, chacun d'entre eux nous offre un texte qui montre une maîtrise de l'art tout court, du concis et de la chute percutante, en bref, de l'art de la nouvelle.

 

Francis Richard

 

Un monde low-tech, Anthologie du Prix de l'Ailleurs 2025, 240 pages, Hélice Hélas

 

PS

Le thème de l'édition 2026 est Trous de mémoire.

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20 novembre 2025 4 20 /11 /novembre /2025 20:20
Un rendez-vous particulier, de Martina Chyba

À l'homme des marches du Sacré-Coeur,

... cette histoire faite de choses complètement vraies, de choses demi-vraies, de choses demi-fausses, de choses complètement fausses, de choses vécues, de choses vécues par d'autres, de choses jamais vécues, de choses qu'on espère vivre et de choses qu'on n'espère jamais vivre. Ne compte que la sincérité.

 

Avec une telle épigraphe, il est vain pour le lecteur de vouloir démêler le vrai du faux, le vécu de l'imaginé dans ce roman, si bien que l'auteure, un tantinet exhibitionniste, ne dévoile en réalité que ce qu'elle veut bien, même si elle ne cache pas grand chose.

 

Le lecteur saura assez vite, au détour d'une phrase, que le patronyme de l'héroïne signifie erreur en tchèque, c'est-à-dire Chyba - c'est du moins ce que lui dira l'ami Google, et vers la fin du roman, ô surprise, qu'elle se prénomme Martina, comme l'auteure.

 

Le lecteur apprendra l'importance pour cette quinqua du dédicataire de l'épigraphe, jamais autrement nommé: elle l'a rencontré sur les marches du Sacré-Coeur, à la suite d'Un rendez-vous particulier, pris en ligne, au bout de... dizaines d'échanges avec lui.

 

Au fil de sa lecture trois autres personnages, proches de l'héroïne, lui deviendront familiers: son ami Max, qui, en réalité, s'appelle Armand, son amie Sixtine, et son psy, le Dr David Maunoir, qui lui donne du Chère Madame, pour conserver quelque distance.

 

L'amitié entre la narratrice et Max est la preuve qu'une telle relation peut exister entre une femme et un homme, car il n'y aura jamais entre eux autre chose que de l'amitié, ce qui ne veut pas dire qu'un tel lien ne puisse pas être fort, le prologue, si besoin, en atteste.

 

Car elle accepte de l'accompagner chez l'urologue: il n'a pu le demander ni à son ex-femme, qui vient de "sortir" de l'hétérosexualité comme on sort d'une pièce en claquant la porte, ni à sa fille qui se fout complètement [...] du système reproductif de son vieux père.

 

Sixtine est sa meilleure amie. Originaire pourtant d'une commune bourgeoise, c'est-à-dire protestante, où tout est comme il faut à l'extérieur et blet à l'intérieur, celle-ci n'hésite pas à mettre les mots les plus directs sur ce que tout le monde voit mais n'exprime jamais.

 

Le Dr Maunoir est un psy original. Plutôt que des antidépresseurs, ou autres médications, il lui prescrit des tableaux, des sculptures, des oeuvres d'art, qu'elle doit voir en vrai: au musée, on vit une expérience avec un objet réel, le vrai, celui que l'artiste a transformé.

 

Son histoire est racontée avec beaucoup d'humour et d'autodérision. La narratrice en a, heureusement. Car, pour cette femme, qui ne puise pas sa force dans une foi religieuse, la vraie vie ne réservant pas que des bonnes surprises, ce sont des bouées de sauvetage. 

 

L'autre moyen de surmonter les épreuves, qui seront pour elle autant de deuils, au sens propre et figuré, c'est d'aller partout dans le monde dans des musées où l'envoie son psy et de répondre à cette question: En quoi ce que je vois peut-il me donner de la force? 

 

Un jour, elle se fera ses propres prescriptions. En attendant, elle conviendra, dans un monde bien imparfait, où femmes et hommes se complètent, surtout quand ils n'ont rien en commun, qu'elle et l'homme des marches du Sacré-Coeur s'accordent sur l'essentiel.

 

Francis Richard

 

Un rendez-vous particulier, Martina Chyba, 288 pages, Éditions Favre

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16 novembre 2025 7 16 /11 /novembre /2025 18:40
Les Enfants d'Érasme, de Carole Romann

- À Dresde, vous savez, vous croiserez plus souvent du style brutaliste, l'héritage soviétique...

- Pourquoi vous me parlez de Dresde?

- Mais parce que vous allez à Dresde.

 

Dans l'enceinte du Parlement européen, à Strasbourg, Tristan vient de se disputer avec Chloé, qui, idéaliste, considère que, pendant la paix, la guerre continue, et qu'il faut lutter contre ses nouvelles formes, alors que lui, réaliste, pense qu'il n'y a rien à faire contre le système et qu'il faut réussir sa vie, la gagner.

 

Tristan devait aller à Francfort au titre du programme Erasmus, créé par l'Union européenne. Le même jour, Severino, son professeur d'architecture, lui apprend donc que ce n'est plus à Francfort qu'il va mais à Dresde: il n'y avait qu'une place et elle ne lui a pas été attribuée. Il faut croire que ce n'est pas son jour...

 

De retour à la maison, à Strasbourg, sa mère lui confie les cahiers bleus de son père à elle, qu'il a rédigés jusqu'au jour de sa mort, le 13 janvier 1994, six ans avant qu'il ne naisse, des cahiers dont elle ne lui a jamais parlé, qui lui permettront de le connaître, alors que son grand-père, lui, n'aura pas eu ce bonheur.

 

Le roman de Carole Romann est composé de deux récits parallèles, qui, contrairement à la géométrie euclidienne, vont finir par se rejoindre, à Dresde: les cahiers bleus sont le récit d'un Alsacien engagé de force dans la Wehrmacht, tandis que Les Enfants d'Érasme sont celui d'étudiants européens et du monde.

 

Les cahiers bleus racontent la guerre de Raymond, guerre qui n'est pas la sienne. Avec les autres recrues, il quitte Strasbourg le 29 octobre 1943 par le train. Il a en tête les conseils de son père, notamment de donner l'impression de se laisser prendre au bourrage de crâne sans jamais abdiquer sa liberté de penser.

 

À la Résidence étudiante, Tristan fait la connaissance de:

  • Leni, Allemande qui étudie la photographie;
  • l'ami de celle-ci, Gunther;
  • Bethany, Américaine qui étudie le commerce international;
  • Janek, Polonais qui est apprenti maçon;
  • Anastasia, Estonienne qui étudie le cinéma;
  • Matteo, Italien, qui étudie la communication.

 

Tristan est à la fois lecteur des cahiers de son grand-père, destiné à mourir pour Hitler, et qui a assisté aux bombardements de Dresde1, acteur et spectateur de la vie à Dresde dans l'Allemagne d'aujourd'hui, qui trouve un écho au Café Europa, tenu par Evrim, un Turc, et où lui et ses camarades se réunissent.

 

À l'écart de leur Stammtisch, leur table d'habitués, un personnage, surnommé le Baron, est la distinction même. Souvent le nez plongé dans son journal, il reste au-dessus de la mêlée, ayant reçu une éducation soignée, humaniste, nourrie sans doute d'Érasme, Goethe, Nietzsche, Rilke, et Kant, bien sûr.

 

En Allemagne de jadis et d'aujourd'hui, les idéalistes croient que tous les hommes sont des frères;  les réalistes savent que le mal se trouve potentiellement dans chaque homme: le mal est, fondamentalement, humain. Mais n'est-il pas aussi profondément humain de se retenir au moment de le commettre 2?

 

Alors que la guerre, dans sa forme primaire, se déroule à l'est - les chars russes sont entrés en Ukraine le 24 février 2022 -, le Baron pour une fois perd son calme: Où sont les écrivains, les artistes, les créateurs qui disent la chance de vivre dans cette partie du monde? Ils en profitent tous mais n'en disent rien.

 

Francis Richard

 

1 - Dresde a été réduite en cendres, les 13 et 14 février 1945, par les Britanniques et les Américains...

2 - Un homme ça s'empêche, disait Albert Camus. Ce ne sera pas le cas d'un migrant d'origine afghane, Baqir, incapable, à l'égard de la gent féminine, de respecter des règles qui ne sont pas celles inculquées dans son pays...

 

Les Enfants d'Érasme, de Carole Romann, 368 pages, Éditions de l'Astronome

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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11 novembre 2025 2 11 /11 /novembre /2025 21:40
Sans Souci, de Dominique Willemin

Turpinski avait des étoiles dans les yeux quand il évoquait Werner, étoiles multipliées par dix par la coke plaquée dans ses narines.

 

Paul Schmidt avait fait sa connaissance dans les toilettes du restaurant de l'hôtel Richemont à Genève. Et s'était rendu chez lui, à son invitation, le 24 décembre 1980, pour passer une bonne soirée à sniffer de la cocaïne.

 

Paul y avait découvert une toile de Carlo Werner, datée de 1979. Il connaissait ce peintre pour avoir choisi de lui consacrer son mémoire de licence en histoire de l'art de l'Université de Lausanne, mémoire qu'il avait abandonné.

 

Carlo Werner avait disparu depuis longtemps... Deux jours plus tard, Paul, caméraman de profession, appelait Pierre-Jean Gibier Couturier, producteur qu'il considérait comme son ami, pour lui proposer un film sur Werner.

 

Paul et Pierre-Jean avaient donc pris rendez-vous avec Turpinski dans son appartement presque vide où était cloué son Werner. Ils voulaient en effet contacter le peintre maudit: ce ne serait qu'en lui écrivant une lettre...

 

À l'aube du vingt-huit août 1981 Paul Schmidt débarqua en conquérant sur l'île de Mahé aux Seychelles, car c'est là que Carlo Werner s'était fait oublier. Attendant que Pierre-Jean débarque à son tour, il y fera des rencontres...

 

D'abord logé avec un couple de Canadiens, un peu plus de trois semaines ayant passé, sans nouvelles de Pierre-Jean, il prendra l'initiative d'appeler Carlo Werner, qui l'invitera à se pointer le plus vite possible, sans lui dire où... 

 

Puis Paul, conduit par Jason, le chauffeur du bureau de tourisme, regagnera sa nouvelle maison, à Sans Souci, dans la montagne, loin de tout, au bout d'une route magnifique, où ne passent qu'un bus ou deux par jour.

 

Comment Paul et Pierre-Jean avaient-ils pris contact avec Werner? En lui écrivant donc. Et il leur avait répondu qu'il ne comprenait pas leur projet, mais leur avait indiqué son numéro de téléphone, trop court pour être vrai...

 

Le film se fera-t-il, son financement par l'Office fédéral de la Culture, par le richissime Turpinski ou par Pierre-Jean étant rien moins que sûr? Le lecteur se le demandera tout du long de ce récit tortueux et satirique.

 

En effet les dialogues entre les personnages sont assez lestes et les moeurs dissolues dans cette île tropicale. Quand ils ne se droguent pas, ils boivent ou copulent, ou font des rêves pour aller au bout de leurs fantasmes... 

 

Ne manque pas au tableau la tentative de coup d'État qui a eu lieu dans ce paradis tropical le 25 novembre 1981 et qui s'est terminée piteusement pour les mercenaires sud-africains venus par avion à Pointe Larue...

 

Paul rencontrera seul Carlo Werner et avec Pierre-Jean. Que faire des prises de son et de vues de cet artiste tragique? Pas de souci: il y a toujours quelqu'un pour tirer profit du travail des autres et à leur détriment...

 

Francis Richard

 

Sans Souci, Dominique Willemin, 460 pages, BSN Press

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8 novembre 2025 6 08 /11 /novembre /2025 18:30
Fragments d'un amour tardif, de Mary Anna Barbey

Vous avez dit: amour tardif ? 

 

Les deux personnages de Fragments d'un amour tardif, Elsa et Gautier, ont en effet tous les deux plus de 70 ans. Et l'auteure, huitante neuf ans, sait de quoi elle parle.

 

Est-il encore possible d'aimer à cet âge-là? Oui. Manifestement. Elsa et Gautier, veuve et veuf, connaissaient leurs moitiés. Mais il faut savoir tourner la page, sans l'oublier.

 

Alors, comme si, avec l'âge, le temps ne comptait plus, Mary Anna Barbey raconte comment ces deux-là le prennent pour se rapprocher de plus en plus l'un de l'autre.

 

Le lecteur s'attend à ce qu'ils forment un vrai couple tôt ou tard. La bonne question n'est donc pas quand, mais comment. Lao Tseu avait raison de dire l'importance de la voie.

 

Pour répondre à la question l'auteure procède par fragments, par étapes à franchir, d'autant que l'un et l'autre n'ont pas vécu seuls avant d'entreprendre ce voyage ensemble.

 

Ces étapes se traduisent par des verbes à l'infinitif qui soulignent la voie qu'ils empruntent et qui va leur permettre de se mieux connaître, peu à peu: désirer, oser, trembler, voir.

 

Certes il y a des ans l'irréparable outrage, bien qu'ils soient tous deux plutôt bien conservés, mais - c'est là tout le mystère de l'amour, tardif ou pas - c'est finalement secondaire.

 

Car, au fond, l'important est non seulement de rester soi et de se voir l'un et l'autre tel qu'on est, mais de pouvoir dire nous, c'est-à-dire de s'aimer totalement, corps et âmes.  

 

Francis Richard

 

Fragments d'un amour tardif, Mary Anna Barbey, 84 pages, Chez l'auteure

 

Site de l'auteure: https://www.maryanna-barbey.com/ 

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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