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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 16:30
"La fête de l'insignifiance" de Milan Kundera

Vous en avez assez de ceux qui vous disent à tout propos: "Cela fait sens".

 

Vous avez envie de ne plus prendre les choses au sérieux parce que cela vous fait du mal et parce que la vie est trop courte, surtout celle qui vous reste promise.

 

Vous êtes captivé par ce qui est non-sens, justement parce que cela n'a aucun sens.

 

Alors faites La fête de l'insignifiance avec Milan Kundera.

 

Vous verrez, vous en sortirez de bonne humeur, une bonne humeur infinie pour peu vous ne vous preniez pas non plus au sérieux.

 

Il faut être un écrivain reconnu et n'ayant plus rien à prouver pour écrire un tel roman, où le regard sur les êtres et les choses compte davantage que l'intrigue.

 

Quoi que vous écriviez, dans ces conditions, est alors empreint d'une légèreté, celle de  l'esprit qui s'est, au long d'une vie, allégé de toutes ses scories.

 

Plus que jamais Milan Kundera est le démiurge des personnages qui évoluent dans son monde rêvé et leur fait dire ce qui lui passe par la tête; leur fait faire ce que sa fantaisie ordonne. Ils savent qu'il est le maître de leur existence et il s'adresse avec bonheur au lecteur pour le prendre à témoin de leurs facéties.

 

Cela commence très fort, dès les deux premières pages, quand Alain médite sur le nombril:

 

"Il observait les jeunes filles qui, toutes, montraient leur nombril dénudé entre le pantalon ceinturé très bas et le tee-shirt coupé très court. Il était captivé; captivé et même troublé: comme si le pouvoir de séduction ne se concentrait plus dans leurs cuisses, ni dans leurs fesses, ni dans leurs seins, mais dans ce petit trou situé au milieu du corps."

 

Si Alain a des mots pour décrire et définir l'orientation érotique correspondant à ces parties anatomiques, considérées comme des centres classiques de séduction féminine, il reste coi pour le faire s'agissant du nombril.

 

Que peut-on dire d'ailleurs du nombril sinon qu'il est la trace du fait d'être né d'une femme. Un ange, qui n'a pas de sexe, est sans nombril itou...

 

Nombre de villes ont été rebaptisées et rebaptisées au XXe siècle, mais il en est une qui ne sera plus jamais rebaptisée: Kaliningrad, l'ex-Königsberg d'Emmanuel Kant. Elle a été rebaptisée une fois pour toutes. Pourquoi? Parce que l'insignifiance de Kalinine, l'obscur et fantoche président du Soviet suprême sous Staline, ne fait de l'ombre à personne...

 

Si vous n'êtes pas brillant en société, sachez qu'il est inutile de l'être pour séduire une femme:

 

"Quand un type brillant essaie de séduire une femme" explique Ramon, "celle-ci a l'impression d'entrer en compétition. Elle se sent obligée de briller elle aussi. De ne pas se donner sans résistance. Alors que l'insignifiance la libère. L'affranchit des précautions. N'exige aucune présence d'esprit. La rend insouciante, et partant, plus accessible."

 

Ces deux trois exemples d'insignifiance montrent qu'il faut aimer l'insignifiance ou apprendre à l'aimer. Elle est en effet évidente, innocente et belle. Elle est non seulement la clé de la bonne humeur, mais aussi celle de la sagesse.

 

Francis Richard

 

La fête de l'insignifiance, Milan Kundera, 144 pages, Gallimard

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17 avril 2014 4 17 /04 /avril /2014 03:30
"Ezra enigma" de Jean-Pierre Keller

Pour apprécier une oeuvre à sa juste valeur, il faut la séparer de l'homme et faire appel à son instinct. Car, comme le disait Proust, contre Sainte Beuve, une oeuvre est le produit d'un autre moi parmi les diverses personnes superposées qui composent une personne morale.

 

Avant d'attribuer à Guilleragues, les cinq Lettres portugaises, était-il important de savoir qui en était l'auteur pour dire de ce petit livre: Attention, chef-d'oeuvre!?

 

Cette démarche d'appréciation littéraire n'exclut évidemment pas de s'intéresser à la personne morale qui contient cet autre moi, parce que tout être humain est digne d'intérêt, compréhension ne valant cependant pas caution.

 

Cette recommandation se vérifie a fortiori quand il s'agit d'apprécier l'oeuvre d'une personne à la vie ou aux idées sulfureuses. Le cas Céline  en est l'illustration la plus emblématique. Mais il n'est pas le seul et Jean-Pierre Keller, dans son dernier livre, Ezra enigma, attire l'attention sur un autre cas, celui d'Ezra Pound.

 

Ezra Pound est bien sûr l'homme qui, pendant la Deuxième Guerre mondiale, dans des émissions à Radio Roma, a fait l'apologie du fascisme et tenu des propos antisémites, les Juifs représentant surtout à ses yeux la puissance financière (il l'a payé de 12 ans d'internement psychiatrique aux Etats-Unis...), mais il est aussi le grand poète que l'on sait.

 

Fabrizio Ballarin est un étudiant qui a du mal à trouver sa voie. N'ayant pas la vocation médicale, comme papa, ce bamboccione, éternel enfant, fait, à l'université de Venise, des études de droit, qui, comme on sait, mène à tout, même au journalisme.

 

Fabrizio doit un jour faire un exposé sur l'usure, sujet dont il n'a aucune idée. C'est alors que le hasard fait bien les choses. Mais est-ce le hasard? En voulant attraper un livre en haut d'une pile de la bibliothèque paternelle, sept ou huit volumes lui dégringolent sur la tête. Il n'arrive à en sauver qu'un seul de la chute, l'ABC de l'économie, d'Ezra Pound.

 

Ce livre opportunément tombé sur lui va changer le cours de son existence. Sans savoir qui en est l'auteur, il s'en inspire pour faire la présentation qui lui a été demandée. Ce qui lui vaut d'être sévèrement chahuté par une partie des étudiants de sa classe. Devant son incompréhension, l'assistant lui conseille d'aller voir un professeur de littérature, Madame Lauren Davidson.

 

Madame Davidson? "Une grande blonde de trente-cinq ans environ aux lèvres pulpeuses rehaussées d'un rouge vif", aux "longues mèches frisées reposant sur [les] épaules". Pas du tout l'image qu'il se faisait d'un professeur. Elle lui apprend que l'auteur de l'ABC de l'économie est un poète génial et lui conseille la lecture des Cantos scelti, "un choix de Cantos traduits par sa fille" et lui révèle son passé sulfureux.

 

Six ans plus tard, en faisant un des mots croisés paru dans un numéro de 1952 de La Settimana enigmistica, la définition du dernier mot en quatre lettres de cette grille sur les personnages religieux le remet sur le chemin d'Ezra: "Scribe antique et poète". Ezra est en effet à la fois un personnage de l'Ancien Testament, dit le Scribe, et le poète qui lui a valu d'être chahuté.

 

A partir de ce moment-là Fabrizio s'intéresse à nouveau à Ezra Pound, dont il lit d'autres oeuvres que l'ABC de l'économie. Ce qui le conduit à mettre ses pas dans les siens. C'est ainsi qu'il fera la rencontre d'Amalia devant le Nid caché, à Venise, où Ezra Pound abritait ses amours avec sa maîtresse, Olga Rudge. C'est ainsi qu'il rencontrera à nouveau Lauren Davidson, chez Mary, la fille d'Olga et d'Ezra, sur les hauteurs dominant Merano.

 

La vie personnelle de Fabrizio tourne désormais autour du poète. Elle est ponctuée de nombre de ses vers inspirés. Elle se nourrit des lieux dans lesquels il s'est rendu. Elle le conduit même un moment dans une antre où d'aucuns se réclament indûment de lui. Mais le mot Pound est devenu un sésame dans son existence. 

 

Il est décidément très poundien ce personnage de Fabrizio, pour qui "les mots comptent plus que les choses", ce qui n'est pas pour déplaire à  celles qui l'aiment. Et qui ne déplaira pas non plus à ceux qui ont la fibre poétique, c'est-à-dire musicale.

 

Jean-Pierre Keller aime les mots et il s'en sert pour raconter les choses avec beaucoup d'agrément pour le lecteur. Sous sa plume le ménage à trois, à consonance bourge, devient amours triangulaires, à consonance italienne...

 

Francis Richard

 

Ezra enigma, Jean-Pierre Keller, 192 pages, L'Age d'Homme

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16 avril 2014 3 16 /04 /avril /2014 06:00
"Le Ciel identique" de Stéphane Blok

Le roman est décidément un genre qui échappe à toute définition.

 

Le livre de Stéphane Blok, Le Ciel identique, est un roman. Mais il l'est par défaut. En effet, de par sa longueur, il pourrait être une nouvelle. Et pourtant, cela ne tient pas la route.

 

Certes il ne comporte pas plus de nonante pages et nombre d'entre elles sont loin d'être noircies de mots, mais il n'est pas condensé comme une nouvelle devrait l'être, en principe. Au contraire il serait plutôt expansé, comme s'il était la caisse de résonance des trois questions ouvertes que représentent ses trois chapitres et ses trois épilogues en un seul.

 

Comme c'est bien une oeuvre de fiction, il n'est pas d'autre genre que le roman qui puisse lui être attribué. Comme l'esprit humain a besoin de catégoriser pour se rassurer, il affuble un qualificatif accolé au mot roman pour lui trouver une identité. Et celui qui vient au même esprit humain, en l'occurrence, pourrait bien être poétique. Ce qui tombe bien puisqu'il est suivi de quelques poèmes, intitulés Chants entre les immeubles.

 

Trois chapitres, trois personnages, Aurélie, Silverio et Marc. Sous le même ciel. Les deux premiers proches. Ils se croisent même à un carrefour de la ville. Le troisième, plus loin, dans une vallée, se trouve sous la pluie depuis onze jours.

 

Aurélie n'a pas dormi. Elle vient de quitter deux hommes. Les trottoirs sont mouillés, mais le ciel est bleu. Elle déambule dans la ville, après avoir pris un café et un verre d'eau dans un établissement. Elle se dévêt un peu, parvenue au bord du lac. Chemin faisant elle a vu cette scène:

 

"Un jeune homme en veste de cuir beige traverse au rouge le passage clouté tandis que deux femmes, cabas en main, attendent que le feu passe au vert. [...] Deux pigeons se suivent sur le pavé taché."

 

Silverio est sur le départ. Il essaie de ne rien oublier. Il prépare ses affaires, tout en accomplissant les tâches quotidiennes du matin, le thé vert, les ablutions, les opérations naturelles. Une fois dans la rue, il assiste à cette scène:

 

"Une jeune femme blonde en talons hauts et habits de soirée déambule nonchalamment devant lui: ses cheveux retenus laissent apparaître une nuque fine et de petites oreilles, légèrement décollées. Deux femmes, cabas en main, attendent que le feu passe au vert. [...] Il [...] traverse au rouge le passage clouté en direction du métro, porté par un enthousiasme qu'il sent contagieux [...]. Deux pigeons se suivent."

 

Marc se trouve sous la pluie incessante depuis onze jours, qui imprègne tout, les êtres et les choses. Il réside dans une masure, dont le toit ne retient que partiellement l'eau, située en périphérie d'un petit bourg. Avec ce temps, il y fait nuit en plein jour. Il doit se trouver dans cette vallée que devine Aurélie depuis le bord du lac:

 

"Tout au fond, entre deux massifs, des nuages obstruent la vallée. Et sous les nuages, deux parallèles grises, obliques, des trombes d'eau qui tombent du ciel, de l'eau qui chute, lâchée dans le vide, du haut vers le bas, jusqu'au sol. Là-bas les gens sont sous la pluie, dans le brouillard. Dans la tempête."

 

Dans ce roman il n'y a donc pas vraiment d'intrigue, mais trois personnages, qui, confrontés à la réalité du réveil, se livrent à des réflexions poétiques sur ce qu'ils font, sur ce qu'ils vont faire, sur ce qui les environne.

 

Et le lecteur, sous le charme, comble de lui-même, emporté par son imagination, les lacunes poétiques laissées par l'auteur et fait siens, alors, ces vers de Stéphane Blok poète:

 

Depuis longtemps déjà, depuis longtemps j'ignore

si au-delà des toits, des toits s'étendent encore.

 

Francis Richard

 

Le Ciel identique, Stéphane Blok, 128 pages, Bernard Campiche Editeur

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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 22:45
"Carnets noirs" de Christophe Vauthey

Dans son journal, Jules Renard donne la définition suivante de l'arriviste:

 

- Qu'est-ce qu'un arriviste?

- Un futur arrivé.

 

L'arriviste est une espèce qui sévit de tous temps et qui est présente dans toutes les organisation humaines, qu'elles soient économiques, sociales ou politiques.

 

Dans son roman, Carnets noirs, Christophe Vauthey en dépeint un de première catégorie.

 

Pierre Mignon, quadra "qui n'a de mignon que le nom", est cadre supérieur chez Toys International Ltd. Il se présente comme un tueur de cadres et, à ce titre, comme un ardent défenseur du libéralisme extrême dont il vante la vision amorale de la société:

 

"L'avènement du libéralisme outrancier nous a décomplexés, nous autres les bleus, qui entrions de nos deux pleins pieds dans le monde professionnel. Nous nous sentions légitimés dans nos combats quotidiens pour faire plus de profit et grimper les échelons de nos carrières." 

 

Le lecteur averti de ce qu'est le libéralisme ne doit pas se laisser influencer par cette acception du terme. Qui n'est même pas caricaturale. Qui est parfaitement erronée, fantasmée, ce qui n'est pas en contradiction avec le fait qu'elle soit largement répandue.

 

Car le libéralisme n'est ni néo, ni ultra, il est. Et il repose, aujourd'hui, comme hier ou demain, sur le respect des droits naturels des individus que sont la liberté, la propriété, la sécurité. D'où tout le reste découle. Ce qui n'a rien à voir avec l'acception que lui donne Pierre Mignon.

 

Le lecteur doit donc passer outre et s'amuser de cette fable sur l'arrivisme (qui est le véritable sujet du livre et non pas le libéralisme extrême), qui, comme toutes les fables, se termine par une morale, qu'un libéral digne de ce nom ne peut qu'approuver.

 

Le CEO de Toys International Ltd , Denis de Coulon, se rend compte que la multinationale qu'il dirige doit restructurer son service des ventes pour faire face à la crise. Il charge quatre collaborateurs de réfléchir à un nouveau concept d'organisation des ventes et de le lui présenter en début de semaine suivante. Celui qui le convaincra que son concept est le plus applicable et qu'il est la meilleure personne pour l'appliquer disposera d'un siège permanent à la Direction générale de la firme.

 

Pierre Mignon fait partie de ces quatre concurrents au poste, avec Francine Bourrin - une trentenaire effrontée, en tailleur Chanel -, Pierre-Marie Missel, alias Fred Austaire - il est austère, comme son surnom l'indique -, et Albert Mutable, alias Tolstoï - qui pourrait en raison de ses dérangements intestinaux être l'auteur de Guerre et pets.

 

Depuis dix ans Pierre Mignon prend des notes dans des carnets noirs sur les faits et gestes de ses collègues et sur ses supérieurs. Ces notes sont destinées à lui servir pour grimper les échelons de la hiérarchie. Ils constituent une arme fatale sur laquelle il compte pour prendre l'avantage sur ses concurrents à la Direction générale.

 

En effet, grâce à ces carnets noirs, qui lui servent de mémoire supplétive aux défaillances de la sienne, il connaît les points faibles des autres et compte bien les utiliser pour les désintégrer et les ridiculiser aux yeux du boss. Mais les choses ne se passent pas comme prévu...

 

Le ton du livre est réjouissant et assez potache. Il se lit avec bonheur, d'autant que certaines expressions sont de véritables trouvailles. L'auteur emploie également dans la même phrase des expressions dans des sens différents qui suscitent l'hilarité par des rapprochements incongrus, notamment quand un sens somme toute prosaïque côtoie une allusion d'ordre sexuel.

 

Le personnage de Pierre Mignon, qui se croit supérieur aux autres, est grotesque. Cet arriviste arrive bien quelque part, mais peut-être pas où il s'y attendait. Du coup, on hésite. Est-ce bien une fable? Ne serait-ce pas plutôt une farce? Mais, après tout, l'une n'empêche pas l'autre.

 

Francis Richard

 

Carnets noirs, Christophe Vauthey, 144 pages, Xenia

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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 16:15
"Le collier rouge" de Jean-Christophe Rufin

Pendant les années qui viennent, on lira et relira des livres qui ont un rapport plus ou moins étroit avec la Grande Guerre, cette guerre qui devait être la der des der et qui quelque vingt ans plus tard est réapparue, sous une autre forme, plus meurtrière encore pour certains peuples.

 

Le collier rouge, le dernier roman de Jean-Christophe Rufin se passe dans l'immédiate après-Grande Guerre, en 1919. Il est l'occasion de revisiter cette guerre sous un angle original. Ce qui n'est pas étonnant puisque basé sur une histoire vraie. Comme on sait, les histoires vraies - c'est un truisme - dépassent souvent les meilleures fictions.

 

En cette fin d'été 1919, un homme, Jacques Morlac, croupit en prison, dans une sous-préfecture du Bas-Berry, pour avoir commis un outrage à la Nation le 14 juillet de cette année-là. Quel outrage? On ne le saura qu'en fin du livre et c'est tant mieux.

 

Jacques Morlac est le seul prisonnier d'"une ancienne caserne transformée en prison pendant la guerre pour les déserteurs et les espions". Il est gardé par un seul homme, le sous-off Dujeux. Un juge militaire, le commandant Hugues Lantier du Grez, est venu spécialement s'installer dans cette petite ville pour instruire son dossier et comprendre pourquoi ce héros de la guerre des Balkans a commis son acte.

 

Jacques Morlac a un chien, Guillaume, qui le suit partout et qui ne cesse d'aboyer, jours et nuits, depuis que son maître est au trou. Or Jacques Morlac ne semble pas vraiment touché par la fidélité de cet animal qui l'a suivi pourtant partout au cours de ses périgrinations guerrières et dont le corps plusieurs fois blessé garde les cicatrices.

 

La vie du prévenu Jacques Morlac offre au commandant Lantier bien d'autres sujets d'étonnement.

 

Bien qu'ayant été décoré de la Légion d'Honneur, Jacques Morlac ne regrette pas son acte et souhaite même être condamné, sans circonstances atténuantes. Bien qu'il ait conçu un enfant avec Valentine, une jeune femme du coin, pendant une permission, il ne semble pas se préoccuper de son sort ni de celui de son enfant depuis son retour. Bien qu'ayant quitté l'école de bonne heure, il aime lire et semble cultivé.

 

Au cours de son enquête le commandant Lantier va démêler cet écheveau d'apparentes contradictions.

 

Comme elle ne dévoile pas les véritables secrets de l'intrigue, je me permets de lever la dernière parce qu'elle éclaire tout le livre et lui donne toute sa luminosité humaine.

 

Jacques Morlac est un humble paysan, alors que Valentine est d'un milieu plus aisé, plus instruit. Or Jacques a donné à Valentine une preuve d'amour qui l'a émue et qui valait toutes les belles paroles qu'il ne savait pas dire. Quand ils se sont connus, il savait à peine lire: il a appris pour lui faire plaisir....

 

Le père de Valentine parlait de lutte des classes. Elle acceptait cette idée, mais elle se rendait compte que ce n'était pas suffisant:

 

"Il y a les êtres, aussi. Leur histoire peut les faire changer de classe [...]. Et puis, il y a ceux qui semblent vivre en dehors de tout cela, par eux-mêmes, en quelque sorte."

 

C'est cet aspect humain qui ressort du livre une fois refermé: il y les êtres, aussi.

 

Quelles que soient les valeurs auxquelles les êtres croient, ils ont leurs faiblesses. Ce sont bien souvent les émotions qui les guident au plus profond d'eux-mêmes dans leurs actions et c'est souvent par elles qu'ils s'avèrent attachants, n'agissant finalement pas comme des bêtes, ce que d'aucuns aimeraient pourtant qu'ils soient, pour mieux les contraindre.

 

Francis Richard

 

Le collier rouge, Jean-Christophe Rufin, 160 pages, Gallimard

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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 00:40
"Transe, Dostoïevski, Russie, ou la philosophie à la hache" de Cezary Wodzinsky

La Russie reste largement hermétique à l'esprit occidental. L'occidental a du mal à comprendre que des Russes éminents acceptent depuis le XIXe siècle les technologies occidentales, synonymes du bien-être qu'elles apportent, tout en s'affligeant de ce qu'ils considèrent comme ses conséquences, le matérialisme et le socialisme athée, qui portent atteinte à l'âme russe éternelle.

 

Si, au XVIe siècle, les guerres de religion entre catholiques et protestants en Occident y sont relativement connues, il n'en est pas de même du Raskol qui a secoué l'orthodoxie russe au cours de ce même XVIe siècle, divisée entre, d'une part, les raskolniki, c'est-à-dire les vieux-croyants, avec à leur tête Avvakum, et les sectateurs, et, de l'autre, les orthodoxes, partisans de Nikon, le patriarche réformateur, inspiré par la culture occidentale, grecque en particulier, donc étrangère, incompréhensible, illisible.

 

Or, dans son essai, Cezary Wodzinsky raconte que ce schisme - raskol signifie schisme - n'a pas eu seulement des conséquences religieuses mais également politiques.

 

"Le Raskol", selon Nicolas Berdiaev "fut une évasion de l'histoire, car l'histoire était dominée par le prince d'ici-bas, l'antéchrist qui s'était hissé à la tête de l'Eglise et de l'Etat."

 

Le synode orthodoxe, où les étrangers dominent, "condamne les raskolniki comme hérétiques" et les raskolniki "désignent comme Antéchrist tout d'abord le patriarche, puis bientôt le tsar".

 

Cette époque, autour de 1666 (dans l'Apocalypse, 1'000 est le "nombre d'années d'emprisonnement de Satan et 666, le chiffre de la Bête") est le "Temps des troubles", qui voit les raskolniki hérétiques persécutés se réfugier dans des sous-sols, avec, pour conséquence de ce renoncement au monde, des suicides collectifs et massifs, et l'apparition des usurpateurs du tsar, de l'imposture généralisée.

 

La création par Ivan le Terrible de l'opritchnina, corps d'élite à sa dévotion, renforçant son autocratie et la centralisation du pouvoir, a précédé cette période d'usurpation et en a préparé le terrain. La conséquence en sera l'effacement des "frontières qui établissent la différence entre comportement et anticomportement, ordre et anti-ordre":

 

"Le véritable Christ ne peut se manifester que comme faux Antéchrist, ce qui signifie en retour que le véritable Antéchrist vient au monde sous la forme d'un faux Christ dont l'effet (in)visible, aussi visible qu'invisible, est justement le Raskol, c'est-à-dire la situation où ni vrai ni faux ne sont reconnus à aucune des parties."

 

Depuis l'époque du Raskol, la Russie est en état de transe permanente:

 

"C'est-à-dire qu'elle est devenue un champ d'expérimentation dans l'histoire de la perte de capacité à distinguer le bien du mal. Qu'elle est une possibilité chronique de confusion entre salut et condamnation, grâce et péché, paradis et enfer, en bref entre Christ et Antéchrist..."

 

Et Dostoïevski dans tout ça? Eh bien son monde est "un essai de représentation de la Russie en transe", un monde sans issue, qui le mobilise. Car il est bien conscient qu'une restauration de l'ordre ancien est trop simpliste. La beauté sauvera-t-elle le monde? Non, car elle est à la fois diabolique et divine. Alors peut-être faut-il approfondir le gouffre:

 

"Plus on est au désespoir, plus grand est l'espoir de salut en raison du contraste "optique"."

 

D'où son eschatologie active puise-t-elle sa force?

 

"De son refus de la mort, sa vitalité anti-mort, à partir entre autres d'une vision qui d'une manière sans précédent fait du cimetière un lieu bouillonnant de vie."

 

Cette vision est celle de Nicolas Fiodorov, qui a mis au point "un projet de ressuscitation de tous les morts". La mort ne serait pas inéluctable. Elle pourrait être vaincue. Il serait possible de transformer le plus grand mal en plus grand bien.

 

Pour vaincre la mort, il ne manque pas d'imagination sur les moyens technologiques, un véritable visionnaire, et son eschatologie est celle d'un ingénieur, tandis que celle de Dostoïevski, séduit par celle de Fiodorov, est chaotique et fait appel à la grâce qui "n'est ni bonne ni mauvaise":

 

"Elle n'est pas non plus bonne-et-mauvaise, mais silencieuse. Et ...d'or."

 

Aussi les moyens de Fiodorov de parvenir à la ressucitation sont-ils différents de ceux de Dostoïveski:

 

"Les descriptions "maladroites" de la grâce chez Dostoïevski se transforment en projet d'ingénierie fantastique de ressuscitation de tous les morts. La grâce devient plastique, ouvrage et instrument nimbé de grâce dans les mains du fils de l'homme."

 

Friedrich Nietzsche recommandait de "philosopher au marteau". Au début du livre, l'auteur, encouragé par Dostoïevski propose d'empoigner une hache, pour démolir un certain ordre, "pour déterminer la possibilité d'une autre constellation composée à partir des fragments de la démolition".

 

A la fin du livre, l'auteur constate que Dostoïveski a bien fait usage de la hache dans son oeuvre, "recueil de crimes et de meurtres, de viols et de péchés en tous genres, de souffrances innocentes et de passions mortelles, d'actes de violence et de brutalité, de suicides par désespoir ou par idolâtrie, de projets déments ourdis pour l'extermination de l'humanité, et ainsi de suite". Ainsi a-t-il fait "des trous dans le monde" pour "que réapparaisse son "au-delà" à sa frontière mobile":

 

"Toucher la grâce à coups de hache, qui d'autre que Dostoïevski aurait l'audace d'une telle entreprise? Qui aurait pensé que de telles trouées feraient les ouvertures que la grâce se choisit pour se glisser dans le monde?"

 

Cezary Wodzinsky, lui, dans cet essai, avec sa hache, a fait des trous dans la surface de l'oeuvre de Dostoïevski pour se glisser dans son monde et lui donner un sens.

Francis Richard

 

Transe, Dostoïevski, Russie, ou la philosophie à la hache, Cezary Wodzinsky, 136 pages, L'Age d'Homme

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8 avril 2014 2 08 /04 /avril /2014 20:20
"Crois-moi, je mens" de Nadine Richon

Dans un monde de plus en plus virtuel, donc de plus en plus désincarné, les êtres humains restent cependant des êtres qui ont besoin d'aimer et d'être aimés. Seulement l'amour suppose qu'il y ait rencontre. 

 

Parmi les possibilités de rencontres qu'offrent les nouvelles technologies de l'information, il y a les sites de rencontres, bien sûr, mais également les réseaux sociaux tels que Facebook, qui offrent de grandes possibilités.

 

Les personnages de Crois-moi, je mens, le roman de Nadine Richon, évoluent sur ce réseau social.

 

Violette habite la Belgique. Elle est secrétaire. Mais elle a été licenciée. En songeant aux autres, elle s'est investi dans une lutte syndicale pour un plan social qui va s'avérer tout juste acceptable. Divorcée depuis quinze ans, sans enfants, elle vit seule. Elle lit. Elle aime au cinéma "les sentiments, les héros poignants, mais aussi les méchants bourlingueurs". Elle se découvre un goût pour le dessin. Facebook est le lieu où elle partage "son trait de crayon avec un groupe d'amis virtuels".

 

Antonio fait un jour irruption dans sa vie sur ce réseau social. Il lui demande de faire sa connaissance. Sa vie en est changée. Elle recommence à s'aimer elle-même. Elle voit en ce quinquagénaire d'origine sicilienne un futur amant qui ne lui a rien celé de son corps. Car il a fini par lui envoyer en pièce attachée "une photographie exhibant son sexe érigé".

 

Catherine habite Genève. Son mari travaille dans la finance. Ils ont un grand fils, qui fait des études supérieures. Ils n'ont pas de soucis pécuniaires. Ce sont des nantis. Ils ont d'ailleurs un chalet auquel ils peuvent monter quand l'envie leur en prend:

 

"Notre famille appartient aux heureux qui savourent les bienfaits d'une Suisse enchantée où l'on hérite, presque sans effort, d'une résidence secondaire dans un paysage vert et bleu sorti d'une toile de Ferdinand Hodler."

 

Mais, il y a un mais. Au seuil de la cinquantaine, Catherine souffre de constater sur elle des ans l'irréparable outrage, bien qu'elle s'entretienne au fitness et qu'elle y ait découvert un programme de "randonnée vallonnée". Aussi lorsqu'elle fait la rencontre de Mike sur Facebook  finit-elle par être flattée que cet homme lui adresse des poèmes, dont elle n'est pourtant pas sûre qu'ils soient de lui. Elle reste donc sur ses gardes.

 

Le point commun entre ces deux femmes est qu'elles ont reçu toutes deux un message privé de la part d'un homme qui s'est montré très intéressé par elles et qui, au fil des conversations, a eu le don de susciter en elles de sérieux fantasmes. Au point de leur donner envie d'une rencontre réelle et charnelle. Qu'il s'agisse d'Antonio ou de Mike, cet homme, objet de leurs fols désirs, se révèle avoir peu d'activités sur son mur et avoir peu d'amis...

 

En dessous du titre de ce roman, entre parenthèses, se trouve un sous-titre: "Une fable moderne". Et c'est bien d'une fable dont il s'agit, avec sa morale, également moderne.

 

En exergue de son livre, Nadine Richon a mis cette citation d'André Comte-Sponville:

 

"Quoi de plus passionnant que d'aimer ou d'être aimé?"

 

Mais, dans un cas, comme dans l'autre, encore faut-il se méfier des apparences...  L'avertissement vaut autant pour les hommes que pour les femmes.

 

Nadine Richon a adopté pour cette fable le ton qui convient, plein d'autodérision de la part des personnages. Elle a ainsi des bonheurs d'expression qui ne peuvent que ravir le lecteur.

 

Elle dit de Violette:

 

"Pas suffisamment belle, jadis, et déjà trop vieille aujourd'hui, elle s'était définitivement crue inapte au service amoureux [...]"

 

Elle fait dire à Catherine:

 

"Ma pomme se ratatine, ma figure se fissure, ma jeunesse s'accroche encore, mais sa décision est prise, définitive: demain, elle se barre..."

 

Aussi puis-je me permettre de dire au futur lecteur de cette fable:

 

"Crois-moi, je ne mens pas. En la lisant, tu t'instruiras peut-être, mais, sûrement tu ne t'ennuieras pas."

 

Francis Richard

 

Crois-moi, je mens, Nadine Richon, 176 pages, Bernard Campiche Editeur

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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 18:45
"Le mascaret des jours" de Claudine Houriet

Pour peu que l'on adopte un certain regard, on peut voir que, dans la vie des gens ordinaires, se passent des choses qui ne le sont justement pas.

 

Claudine Houriet a ce regard, qui n'est malheureusement que très peu partagé.

 

Qu'elle mette cette citation de Cingria en exergue à son livre n'est donc pas insignifiant:

 

"Si l'on ne trouve pas surnaturel l'ordinaire, à quoi bon poursuivre?"

N'est pas non plus insignifiant le titre donné à son recueil de nouvelles: Le mascaret des jours.

 

Sans être surnaturel, le mascaret (terme gascon) est un phénomène naturel exceptionnel. Il se produit au moment des grandes marées, quand des vagues venues de la mer montante l'emportent sur le courant d'une rivière ou d'un fleuve, et la ou le remontent à grande vitesse sur des kilomètres à l'intérieur des terres, élevant de beaucoup le niveau des flots .

 

L'image qu'évoque le titre est donc bien celle d'un phénomène qui, en quelque sorte, transcende les jours et leur confère ce surnaturel qui donne un sens à la vie et permet de la poursuivre.

 

En les lisant de près, qu'elles soient empreintes de rêve ou de poésie, toutes ces nouvelles transportent le lecteur et l'élèvent. Et pourtant aucun des personnages n'est  extraordinaire dans l'acception habituelle de ce terme. Il s'agit toujours de gens simples à qui il arrive quelques merveilles.

 

Comme il y a trente nouvelles, il serait lassant pour le blogueur de les résumer toutes et démotivant pour le lecteur de lui en déflorer toutes les histoires. Quelques exemples devraient suffire à se faire une idée de ce recueil enchanteur et inciter à le lire.

 

Un chauffeur de poids lourd, sans penser à mal, finit par aimer platoniquement une petite fille en rouge qui se tient tous les jours au bord de sa route et à qui il donne un jour une poupée. Ce cadeau est mal interprété par le père, qui le traite de pédophile. Des années plus tard, devenue serveuse dans un estaminet, elle le reconnaît à son tatouage. Ils se souviennent... et il lui ouvre les bras.

 

Avec sa gorge resplendissante et son épaisse chevelure châtain, Viviane attire les hommes comme les fleurs les abeilles. Pendant quatre ans elle échappe au tuteur qui lui a été imposé à la suite des bêtises auxquelles sa candeur l'a conduite. Pendant cette échappée, elle s'est installée dans la maison dont elle a hérité et dont les titres de propriété lui ont été directement remis par erreur par le notaire. Elle y a élevé seule les enfants fruits de ses premières amours et ceux qu'elle a eus depuis avec des beaux gars de passage. Jusqu'au jour où son tuteur la retrouve. Pour lui échapper encore, elle épousera le boucher du coin qui est amoureux d'elle depuis des années...et lui fera peut-être "un bébé rose et grassouillet".

 

Une fois à la retraite, Hervé et sa femme Angèle se sont offert l'abonnement général des CFF et sillonnent le pays. Angèle est passionnée par les lieux, les paysages et les curiosités touristiques. Hervé, lui, s'intéresse à la destinée des gens. Il imagine leur existence et trouve des solutions à leurs problèmes. Après le décès de sa femme, il continue à sillonner le pays, mais cette fois il donne réellement des petits coups de pouce aux destins des gens qu'il rencontre et, le soir, rentré chez lui, par écrit, il en dit "l'essentiel en quelques phrases composées avec soin". Au moment de prendre le dernier train, pour son dernier voyage, en direction de la ligne montagneuse d'un "bleu d'une douceur infinie", il y a foule sur le quai pour lui dire adieu...

 

Avec Le mascaret des jours, Claudine Houriet ouvre dans la vie du lecteur autant de parenthèses heureuses qu'il y a de nouvelles, sans mièvrerie, en racontant tout simplement et en empruntant souvent les voies du rêve ou de la poésie, parfois celles de la peinture ou du surnaturel. Aussi le lecteur ne peut-il y être insensible. Il ne peut que se réjouir de ces parenthèses, à condition, bien sûr, qu'il ait le coeur ouvert aux instants de bonheur qui font la beauté du monde, et qui font que la vie vaut la peine d'être vécue.

 

Francis Richard

 

Le mascaret des jours, Claudine Houriet, 288 pages, Editions Luce Wilquin

 

En librairie dès le 12 avril 2014.

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 22:20
"La pupille de Sutherland" de Rachel Zufferey

Naguère encore le mariage avait une importance, plus grande qu'il n'en a aujourd'hui, en dépit des nouvelles formes que la loi autorise - par dérision on dit même que c'est, de nos jours, la première cause de divorce...

 

Les rivalités entre familles, les différences d'origines, les différences d'âges, les différences religieuses ou les différences sociales constituaient alors des obstacles souvent rédhibitoires.

 

La mésalliance, voilà quelle était l'ennemie. C'est évidemment moins le cas à notre époque, encore que ce l'est toujours dans des milieux où le mariage a justement gardé une grande importance.

 

Suivant les époques, donc, le risque de mésalliance se réglait de manière plus ou moins brutale, plus ou moins tragique.

 

Rachel Zufferey, dans La Pupille de Sutherland, a choisi de nous raconter comme cela se passait dans la seconde moitié du XVIe siècle, en Ecosse, pendant les deux dernières années du règne de Marie Stuart et durant les quelques années qui ont suivi son abdication en 1567.

 

En rentrant à cheval d'un mariage, à l'été 1565, Kirsty Dunbar, fille de Sir Patrick Dunbar, Pupille de son oncle, John Gordon, Comte de Sutherland, et son amie Tara Munro font la rencontre de trois highlanders, Hamish et Iagan Ross, accompagnés de Irving, un ami de longue date du premier.

 

Kirsty et Hamish se livrent à une joute verbale qui ne les laissera pas indifférents l'un à l'autre. Pour une dame de qualité, Kirsty a une liberté de ton inhabituel et Hamish, pour sa part, tient des propos bien hardis pour un highlander, notamment en la qualifiant de Bean Sith, c'est-à-dire de mauvaise fée...

 

Le résultat magique de cette rencontre est que les deux jeunes gens, elle a dix-sept ans et lui vingt-et-un, pensent dès lors immanquablement l'un à l'autre et qu'ils tombent, sans se l'avouer, amoureux l'un de l'autre.

 

Seulement une lady ne rencontre pas impunément un highlander en cachette. Pour manquement aux convenances les plus élémentaires, dans ce cas-là, le highlander est passible de peine de mort et la lady de punition exemplaire. C'est ce qui finit par leur arriver.

 

Tara ne veut que du bien à son amie Kirsty et craint pour sa réputation. Elle parle donc d'un rendez-vous galant et secret entre Kirsty et Hamish à Alexander Gordon, le fils du Comte de Sutherland, pour lequel elle a un faible. Alexander s'empresse de rapporter la chose à son père.

 

A partir de là, Hamish est en danger de mort et la punition tombe pour Kirsty: elle est envoyée à la Cour de Marie Stuart, laquelle a une forte propension à vouloir marier ses dames de compagnie à des lords. Ce dont Kirsty ne veut pas entendre parler, son coeur ne battant que pour Hamish.

 

De plus, les lords en question ne se comportent pas de manière irréprochable avec les dames. C'est le moins qu'on puisse dire. Kirsty est même victime d'un viol commis par l'un d'entre eux, qu'elle n'arrive pas à identifier, dans un couloir sombre d'un château alors qu'elle regagne seule sa chambre à l'issue d'une réception.

 

L'amie, lady Morag, que Kirsty se fait à la Cour est l'exception qui confirme la règle. Elle a la chance, elle, d'être finalement mariée à un lord attentionné et bien sous tous rapports, lord John Fergusson, qui n'est que le puîné de sa famille, ne représente donc pas un gros enjeu et saura la protéger.

 

Après l'abdication de Marie Stuart au profit de son fils Jacques, Kirsty est renvoyée à Dunrobin, la demeure des Sutherland. Mais son oncle et sa tante sont morts empoisonnés et c'est son cousin, Alexander, qui devient son tuteur. Ce dernier cherche à tout prix à la marier à un lord, ce qu'elle ne veut toujours pas.

 

Pour échapper à la tutelle d'Alexander, Kirsty accepte de partir chez le demi-frère de la reine, le comte Moray, avec lequel elle a sympathisé à la Cour, en tout bien, tout honneur, suscitant cependant nombre de ragots. Or elle tombe avec lui de Charybde en Sylla. Il s'avère que son mytérieux violeur était justement le Comte Moray...et qu'une fois à sa merci il va la violer à répétition et lui faire même un bâtard.

 

Kirsty, Morag, Tara, Hamish, Irving auxquels il faut ajouter en cours de récit la soeur de Hamish, Lesley, connaissent alors bien des péripéties. Les destins de ces protagonistes vont se dérouler parallèlement et se croiser tout le long de l'intrigue.

 

Seule Kirsty, qui est le personnage principal du roman, parle à la première personne. Ce qui nous permet de connaître de manière plus intime ses états d'âme, ceux d'une femme libre à une époque où il était paradoxalement possible de l'être dans les villages, mais certainement pas dans la haute société.

 

Kirsty est un personnage complexe. Son indépendance, qui n'est guère propre à son milieu, ne l'empêche pas de rester attachée aux raffinements auxquels l'ont prédisposée son éducation. C'est ce qui a dû séduire son soupirant, Hamish. Kirsty n'était décidément pas comme les autres et, par conséquent, obsédante.

 

Il est difficile de quitter ce roman aux multiples rebondissements, que Rachel Zufferey enchaîne avec maîtrise. Sans doute parce que l'auteur sait fort bien éveiller la curiosité du lecteur pour ses personnages, dont, pris à un piège agréable, il a envie de connaître le sort.

 

Les comparaisons avec notre époque sont bien sûr tentantes, mais l'auteur se garde heureusement de les faire et empêche, par sa restitution précise de ce siècle troublé, de faire oublier dans quel contexte bien différent du nôtre les aventures de ses personnages se déroulent.

 

Francis Richard

 

La Pupille de Sutherland, Rachel Zufferey, 648 pages, Plaisir de lire

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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 22:25
"49 jours pour devenir un vrai militant anti-écolo" d'Olivier Griette

Quand je lis une oeuvre satirique, comique ou humoristique, bien faite, je me demande si c'est du lard ou du cochon. Comme lorsque j'écoute certains sketchs de Pierre Desproges ou de Coluche.

 

Alors, je me résigne à ne pas bouder mon plaisir de rire, sans trop me préoccuper si un message se cache derrière la satire, le comique ou l'humour.

 

Pour rire en lisant le dernier livre d'Olivier Griette, il n'est donc pas besoin d'être militant écolo, c'est-à-dire Khmer vert, ou militant anti-écolo. Il suffit d'être réceptif à la caricature qu'il fait des outrances de l'un ou de l'autre.

 

Le livre commence par un test et finit par un autre. Il s'agit de savoir au départ comment se situer et à l'arrivée si les 49 leçons, une par jour, auront permis de faire bouger les lignes.

 

Exemple de question à choix multiple du test de début:

 

Une "décharge sauvage", c'est:

a) un lieu de dépôt de déchets illégal,

b) un espace de liberté,

c) un choc électrique de fort voltage.

 

Et de question à choix multiple du test de fin:

 

Le compost, c'est:

a) un engrais naturel que je peux moi-même fabriquer avec des végétaux ou mes ordures ménagères,

b) un tas d'ordures en décomposition qui attire les pires vermines (taupes, souris, rats, Khmers verts),

c) un billet de train usagé?

 

A chaque jour suffit sa peine et chaque jour comprend un texte indiquant quelle action mener, suivi d'une note de performance d'une à trois étoiles, d'une remarque sur le risque encouru et une autre sur la difficulté de mise en oeuvre. La plupart du temps un encadré suit, où est donnée la parole à un spécialiste. Enfin, pour aller plus loin, un conseil de lecture ou de jeu vidéo est donné.

 

Les noms des spécialistes ou des auteurs de référence sont construits à partir de jeux de mots laids, assez potaches:

 

- les avocats s'appellent Lelay-Abouyir, Dulin-Zaséché,etc.

- les docteurs, Laure Maune de Croix-Sens (pédopsychiatre à Neuilly-sur-Seine), Anna Augastrick (service de gastro-entérologie obstétricale, hôpital Lary Boisière, Paris), etc.

- les professeurs, Hans Streaming (ancien interné des hôpitaux de Paris), Adamo Kham-Elia (neuropsychiatre, ancien interné des hôpitaux de Paris), etc.

- les écrivains, Fedor Mirlegoss, Djémila Biéhrr-Aufray, Ray Auburn War, Omar del Vaj, etc.

- le patrouilleur de service (il est beaucoup question d'automobiles), Yvon Letazé...

 

Autant dire qu'Olivier Griette ne se prend pas au sérieux...et qu'on ne le lui demande pas.

 

Au 18e jour, la leçon s'intitule: "J'explose un radar", le radar relevant d'une "politique d'entrave à la libre circulation des biens et des personnes":

 

"Tout comme un amoureux de la nature se doit de planter au moins un arbre dans sa vie, tout vrai militant anti-écolo se doit de détruire au moins une fois un radar durant son existence."

 

La performance est notée *** quand il est détruit à la masse en acier. Le risque, c'est 45'000 euros. La difficulté, c'est d'utiliser la masse en acier pour mériter les ***, plutôt que l'explosif (*) ou la voiture bélier (**)...

 

Au 25e jour, la leçon s'intitule "Je multiplie les éoliennes sur ma commune":

 

"Non seulement les éoliennes parviennent à convertir les derniers espaces naturels en paysages industriels (une véritable pollution visuelle qui s'étend à plus de dix kilomètres à la ronde), mais de plus, elles ne présentent aucun intérêt, ni économique, ni énergétique, ni écologique: elles sont absolument parfaites."

 

Performance: ***

Risque: vivre le pire des cauchemars (être pris pour un écolo).

Difficulté n°1: expliquer aux écolos que vous êtes anti-écolo.

Difficulté n°2: expliquer aux anti-écolos que vous n'êtes pas un écolo.

Difficulté n°3: continuer à savoir ce que vous êtes vraiment.

 

Au 39e jour, la leçon s'intitule: "Je deviens un accro de l'apocalypse":

 

"Si la fin du monde est toute proche, comment les écologistes peuvent-ils encore justifier des actes aussi dérisoires que celui de trier des déchets, éteindre la lunière ou économiser l'eau? La nature elle-même vous donne raison de gaspiller (au plus vite) les dernières ressources d'une cocotte-minute sur le point d'exploser."

 

Performance: **

Risque: attendre l'apocalypse (très, très) longtemps.

Difficulté: faire preuve d'une (très, très) grande patience.

 

Pierre Desproges, cité plus haut, disait:

 

"On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde."

 

C'est pourquoi je dis aux futurs lecteurs de ce livre désopilant:

 

"Ecolos ou anti-écolos sectaires, s'abstenir!"

 

Francis Richard

 

49 jours pour devenir un vrai militant anti-écolo, Olivier Griette, 152 pages, Xenia

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 21:40
"L'Aquarium" de Cornélia de Preux

Alcide-Hyacinthe du Bois de Beauchesne distinguait l'orgueil de la vanité en ces termes:

 

"L'orgueil se contente de son propre suffrage, la vanité a besoin du suffrage des autres."

 

L'Aquarium, le roman de Cornélia de Preux est l'illustration de ce à quoi peut mener la vanité d'un homme, qui veut en jeter plein la vue à ses voisins, alors qu'il n'a pas un sou vaillant. Ce qui va le conduire à mettre un projet délirant à exécution pour ne pas perdre la face.

 

La famille Birgus se compose de cinq membres: la mère, Tatiana, 37 ans, le père, Constantin, 42 ans, et leurs trois enfants, Kevin, 14 ans, Violette, 13 ans, et Vladimir, 6 ans et demi.

 

Les Birgus sont à sec. Ils ont certes acheté une maison mitoyenne dans un lotissement qui en comporte sept, mais ils sont perclus de dettes. Comme Constantin ne gagne pas suffisamment pour y faire face, Tatiana essaie en vain de se réinsérer dans le monde professionnel et, en attendant d'y parvenir, fait de l'intérim. Il faut bien payer les hypothèques.

 

Kevin ne se laisse pas mener facilement et serait volontiers rebelle. Violette aime le shopping et la position horizontale - c'est une grosse dormeuse. Vladimir bégaie et est encore petit garçon; il serait plutôt soumis.

 

Chaque année, depuis trois ans, le jour du dimanche des Rameaux, les Birgus participent à un pique-nique canadien avec leurs voisins des six autres maisons. Cette année-là deux familles sont absentes, les Lamproie et les Hotu, mais il y a les Rotengle, les Achigan, les Von Zingel et les Fario. Et il fait beau et chaud pour ce rassemblement sur l'asphalte.

 

A un moment donné la conversation tourne sur le sujet des vacances et Constantin déclare tout de go que lui et les siens iront cet été aux îles Fidji. Ce qui déclenche la jalousie des autres, qui disent qu'ils ont une chance magnifique,... et la stupéfaction de sa femme, Tatiana, qui tombe des nues.

 

Comment ne pas perdre la face, après avoir fait une telle sortie, quand on n'a pas le sou? Constantin joue bien encore à la loterie pendant les quelques semaines qui précèdent leur départ, mais il ne décroche pas de lot, ni gros ni petit.

 

Constantin imagine donc de faire croire aux autres, avec un luxe de détails qui sonnent juste, qu'ils partent bien du 14 au 27 juillet par un vol de la compagnie Next Dream et qu'ils séjourneront là-bas à l'Eden oublié. Alors qu'en réalité ils vont passer les deux semaines de leurs vacances dans le sous-sol de leur maison, un abri anti-atomique, dont les autres maisons du lotissement sont dépourvues.

 

Jusqu'au dernier moment, seule Tatiana est au courant de cette imposture, mais elle n'a pas le cran de s'y opposer. Aussi, quand leurs enfants apprennent que leur voyage, dont ils rêvent depuis des semaines, sera immobile, dans un espace confiné, fût-il bien aménagé par leur père, regimbent-ils avant de se soumettre...en maugréant.

 

Les choses ne se déroulent donc pas vraiment comme prévu par Constantin, qui a pourtant élaboré tout un programme pour que ces vacances se passent on ne peut mieux, que son petit monde se distraie et soit capable de les raconter avec la précision qui convient à un tel voyage dans des îles lointaines.

 

Dans ce huis-clos l'ambiance est souvent  bien lourde. Mais Constantin ne veut décidément pas perdre la face devant ses voisins et il persiste dans son fol projet, quelles qu'en soient les conséquences. En sont les témoins muets les poissons de l'aquarium familial...

 

Cornélia de Preux sait très bien restituer cette ambiance et les tensions qui s'exercent entre les protagonistes et qui font ressortir leurs caractères si différents. En poussant le plan de Constantin jusqu'au bout de sa cohérence, elle met en garde contre les extrêmités auxquelles peuvent mener la vanité et les mensonges qui l'entretiennent.

 

Et puis, comme dans la vraie vie, il peut toujours se trouver un grain de sable qui grippe la machine la mieux huilée. On ne peut jamais tout prévoir...

 

Francis Richard

 

L'Aquarium, Cornélia de Preux, 152 pages, Plaisir de lire

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 22:10
"Le bain et la douche froide" de Mélanie Richoz

Les nouvelles les plus courtes, comme les plaisanteries, sont souvent les meilleures. Mais cela suppose d'aller très vite à l'essentiel, sans barguigner, avec une grande économie de mots.

 

Quand on lit le recueil de nouvelles de Mélanie Richoz, Le bain et la douche froide, du titre de l'une d'entre elles (comme c'est souvent le cas), on a le sentiment que l'auteur a ce rythme effréné au bout de la pulpe des doigts. Car ce recueil comporte vingt-quatre nouvelles en moins de 120 pages.

 

Si cela se trouve, d'ailleurs, elle les a écrites en tapotant sur le clavier d'un ordi, ce qui lui a permis de faire jaillir les mots encore plus vite qu'avec un stylo, même si c'est moins romantique.

 

Les histoires que raconte Mélanie Richoz sont des histoires humaines, des histoires de notre temps, des histoires qui touchent au privé, à l'intime.

 

Et, en effet, ces histoires ont "quelque chose de privé, d'intime" comme la rédaction de Cindy, l'héroïne de la première nouvelle, Mademoiselle Jupenlair, qui croyait:

 

"Qu'on pouvait tout écrire, que rien n'était ni juste ni faux; qu'écrire permettait de dire les choses sans vraiment les dire, de les déguiser. Pour s'en distancer. Pour comprendre. Pour passer outre."

 

Alors Mélanie Richoz, comme Cindy, raconte la vie d'aujourd'hui, avec cruauté souvent, avec humanité toujours, en se distançant, ce qui lui permet de dire les choses de manière plus directe et plus rapide que ne le ferait n'importe quelle démonstration.

 

Ainsi dit-elle l'inceste sans vraiment le dire. Elle dit la saveur violente, bonne et douce d'une vengeance mortelle. Elle dit le remords d'avoir causé la mort d'une enfant, fût-ce involontairement.

 

Elle dit la foi qui est d'aimer et non pas de condamner. Elle dit l'amour adultérin et ses lâchetés. Elle dit l'infidélité que les yeux ne veulent pas voir et avec laquelle ils préférent s'accommoder. Elle dit les premiers émois qui commencent par de la curiosité avant de faire des étincelles. 

 

Elle dit l'amour qui se perd entre un père et son fils et, après son divorce, entre une mère et ses filles, trop occupée qu'elle est à s'occuper des Autres. Elle dit la peur qui peut naître à la pensée de l'amour contraint de l'autre.

 

Elle dit la préférence en amour pour le fond sur la forme. Elle dit que le choix d'abandonner la futilité et la folie douce pour fonder une famille n'est pas toujours heureux.

 

Elle dit l'amour d'une petite fille pour l'amie de son père parce qu'elles ont une blessure en commun et le soulagement d'une patiente qui imaginait le pire en se soumettant à un IRM. Elle dit l'amour qui commence par des bégaiements et finit par aboutir.

 

Elle dit les préjugés que les êtres humains éprouvent à l'égard les uns des autres avant de les connaître et le mal qu'ils peuvent faire quand ils croient les connaître ou, pire, quand ils leur prêtent des actes qu'ils n'ont pas commis.

 

Elle dit la précipitation de la fille d'un soir qui s'esquive au petit matin pour prendre un train, malgré qu'elle en ait. Elle dit la séparation et les amours mortes qui retournent en poussière.

 

Elle dit qu'on ne décide pas d'être écrivain mais qu'on écrit. Elle dit que, quand on a des choses à écrire, il faut les écrire, sans se juger, sans se censurer, et que ce sont de tels mots-confiance qui donne l'élan pour écrire.

 

Mélanie Richoz avait beaucoup de choses à écrire. Elle les a écrites tout simplement, parfois crûment. Elle s'est écoutée et le genre de la nouvelle courte convenait parfaitement à tous ces propos qu'elle voulait tenir. A la lire, il n'est pas besoin de se demander si l'élan pour écrire lui a été donné.

 

Francis Richard

 

Le bain et la douche froide, Mélanie Richoz, 128 pages, Slatkine

 

Livre précédent:

 

Mue (2013)

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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 21:00
"Qui ne sait se taire nuit à son pays" de Rachel Maeder

Les périodes de guerre sont propices aux entorses à la morale ordinaire. Car, dans ces moments-là, ne pas se taire peut nuire non seulement à son pays, mais à ceux qui vivent dans ces circonstances extraordinaires.

 

On connaît l'adage, qui se vérifie alors bien plus encore que d'habitude:

 

"Le silence est d'or, la parole est d'argent."

 

D'aucuns profitent de cette clandestinité obligée pour se livrer en toute impunité qui à de petits trafics plus ou moins douteux, qui à des exactions qui passent inaperçues dans la tribulation générale. Des années après, une multitude de secrets plus ou moins avouables demeurent ainsi enfouis.

 

Ces secrets ne sont pas près d'être déterrés, à moins que, découverts par hasard, ils ne soient considérés comme insupportables par quelqu'un qui en a subi des conséquences, mêmes lointaines, et qui les considèrent injustement impunis.

 

Le polar de Rachel Maeder se passe de nos jours et pendant la Deuxième Guerre mondiale, à Vallorbe, petite ville suisse de quelques milliers d'âmes, située à la frontière avec la France, où tout le monde se connaît, peu ou prou. Tous les ingrédients sont donc réunis pour nourrir une intrigue policière, dont les prémices se situent plusieurs décennies auparavant.

 

Dans un EMS, établissement médico-social, de cette localité, le Foyer des Bonnes Espérances, l'un des locataires, Henri Simond, 90 ans, meurt en tombant dans les escaliers.

 

Alice Kappeler, une autre locataire, contemporaine du défunt, qui se déplace à l'aide d'un déambulateur à roulettes, pense tout de suite que cette mort n'est pas naturelle et en fait part à son petit-fils, Michael, lequel, au début, qualifie cette thèse de farfelue.

 

Alice en fait part également à Alfred Bise, son contemporain qui, des décennies plus tôt, avec un peu de persévérance aurait pu conquérir son coeur, et en la compagnie duquel elle se plaît aujourd'hui, après de récentes et tardives retrouvailles.

 

Quand, dix jours plus tard, survient une deuxième mort de locataire, celle de Maurice Chappuis, 91 ans, cette fois d'une crise cardiaque, Alice n'a plus de doute:

 

"Quelqu'un élimine discrètement les vieux de l'immeuble."

 

Intime conviction renforcée par le fait que, peu de temps avant son issue fatale, Maurice s'était montré agressif, tout comme Henri se l'était montré. Mais cela ne convainc toujours pas son petit-fils chéri, Michael, gêné que sa grand-maman se démène pour recueillir des informations, ici ou là, sur les deux défunts et joue à Miss Marple, l'héroïne d'Agatha Christie.

 

Alice parvient à reconstituer en partie une lettre anonyme à partir de fragments que Michael, sans conviction, est allé quérir à sa demande dans la poche poisseuse d'un veston de Maurice et qui se trouvaient mêlés à des mégots de cigarettes... Mais quelqu'un lui dérobe son puzzle péniblement reconstitué en pénétrant chez elle... avant qu'elle ne puisse le montrer à Michael. 

 

Une troisième mort, celle de Richard Jordan, 88 ans, retrouvé dans le lac du barrage du Pontet, lève les derniers doutes d'Alice. Michael consent alors à l'aider et met à contribution un ami, Josef André, qui travaille aux archives du Canton de Vaud.

 

C'est ainsi que sera établi que, du temps de la Deuxième Guerre mondiale, les trois morts se connaissaient. Mais, s'ils ont été intelligemment tués - leurs morts paraissent somme toute naturelles -, pourquoi l'ont-ils été? C'est ce que l'auteur révèle peu à peu au lecteur.

 

En effet Rachel Maeder alterne les chapitres qui se passent de nos jours et pendant la Deuxième Guerre mondiale. Se dessine alors l'esquisse d'un drame qui s'est joué des décennies plus tôt et qui vient trouver maintenant un épilogue déjà trois fois mortel. Y aura-t-il une nouvelle victime de ce qui apparaît comme une vengeance?

 

Rachel Maeder ménage le suspense jusqu'au bout et l'épilogue n'est pas celui auquel le lecteur, habilement induit en erreur, pouvait s'attendre...

 

Au-delà de l'intrigue proprement dite ce polar recueille les suffrages par la fidèle reconstitution d'une époque trouble, mise en contrepoint avec la nôtre, et par la sympathie que le lecteur ne peut manquer d'éprouver pour une vieille dame obstinée, intrépide en dépit de son handicap et qui, forte de caractère, ne se laisse pas détourner de son but par l'incrédulité des autres.

 

Au moment du dénouement, Alice fera preuve d'une sagesse qui n'est peut-être pas en conformité avec la norme, mais qui est conforme au juste oubli qui sied dans certaines circonstances.

 

Francis Richard

 

Qui ne sait se taire nuit à son pays, Rachel Maeder, 308 pages, Plaisir de lire

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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