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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 19:55

Dans la tête de CHAPPUISQuand un écrivain se met dans la tête d'un autre et publie, dans un quotidien, des chroniques écrites à la première personne de cet autre, cela donne, parce que l'exercice est réussi, des textes subjectifs certes, mais qui font entendre une musique littéraire inhabituelle dans la presse écrite, et bienvenue.

 

Mélanie Chappuis se livre à cet exercice, tous les mardis, dans Le Temps, depuis le 22 janvier de cette année et elle continue.  

 

Dans la tête de ... est un recueil de ces chroniques, dont la dernière est celle parue le 8 octobre dernier. Il devrait donc y avoir, dans quelques temps, un Dans la tête...2...

 

Ceux qui ne lisent pas Le Temps, ou épisodiquement, découvriront donc toutes ces chroniques d'un autre ton. Ceux qui lisent régulièrement ce quotidien se réjouiront qu'elles aient été rassemblées en volume, parce qu'il leur est ainsi loisible d'y revenir quand bon leur semble et de se souvenir de faits qui se sont produits jusque-là en 2013, sous un regard littéraire.

 

Ce recueil de trente-huit chroniques comporte, hormis les chroniques hebdomadaires parues dans Le Temps, une chronique parue dans Fémina et cinq inédits. Ne serait-ce que pour cela il présente donc de l'intérêt pour l'amateur d'articles de style.

 

Dans quelles têtes Mélanie Chappuis s'est-elle mise?

 

Elle s'est mise dans la tête de personnes politiques étrangères telles que François Hollande, Barack Obama, Rachida Dati, Nicolas Sarkozy, Angela Merkel, et dans celle de personnes politiques suisses telles que Thomas Minder, Christian Varone, Eveline Widmer-Schlumpf, Jean Ziegler.

 

A propos des médias qui ont choisi NKM, Rachida s'adresse ainsi à sa fille, sa bataille, après son effacement derrière la candidate UMP à la mairie de Paris:

 

"Moi, je n'ai pas de foyer, ils pensent, pas d'homme, juste une famille d'Arabes trop nombreuse, dont les frères font des frasques. Juste une fille dont je ne m'occupe pas puisque cinq jours après mon accouchement, je retravaillais déjà. Ils ne saluent ni mon engagement, ni mon sérieux, ni ma volonté. Ou juste pour sous-entendre que je suis une chieuse, une bonne femme hystérique en pré-ménopause."

 

Elle s'est mise dans la tête de personnes qui, pour une raison ou une autre, ont fait la une des journaux cette année telles que Cécile B., Oprah Winfrey, Marguerite Duras, Benoît XVI, Natacha Kampusch, Nabila, Ingvar Kamprad, Frigide Barjot, Antoine de Caunes, Stanislas Wawrinka, Kristina Rady ou Catherine Middleton.

 

Nabila, poupée siliconée et fière de l'être, s'exprime ainsi:

 

"J'ai dit "la guerre mondiale de soixante-dix-huit" au lieu de la guerre de quatorze-dix-huit, et alors? Vous croyez que je suis la seule à ne pas savoir?! Mais nous on est jeunes et on s'en fout de vos histoires, c'est déjà pas mal de savoir qu'il y a eu une grosse guerre le siècle dernier. Et Hitler. Et les juifs gazés. Avec les homosexuels et les gitans. C'est déjà pas mal. Est-ce que vous savez, vous, comment utiliser un mp3? Alors!"

 

Elle s'est mise dans la tête de personnes anonymes, la plupart du temps de condition modeste - l'auteur leur donne un prénom, parfois exotique - qui ont subi elles-mêmes l'actualité de plein fouet et dont la vie en a été (souvent douloureusement) changée.

 

Après l'affaire Cahuzac, Claire, épouse d'un socialiste de base, lui dit sa déception qu'il ne puisse pas créer la menuiserie dont il rêvait:

 

"Tu dis que l'Etat ponctionne les entrepreneurs, même les petits maintenant, et que jamais ils ne t'auraient laissé le moindre bénéfice. Qu'ils nous interdisent de mettre le moindre euro de côté pendant qu'eux baignent dans leur or. Notre or, loin de nous et de notre pays, ailleurs où il fait beau et chaud, où ils se rient des Français. On n'a pas droit au revenu de notre travail, tu dis, alors qu'eux ne foutent rien à part mentir à la télé dans leur costume trop cher. Depardieu, au moins, il a dit la vérité, quand il s'est cassé avec son fric. Depardieu, il a compris que ce n'était pas la France qui bénéficiait de ses impôts, mais juste eux, ces salopards au gouvernement."

 

Elle s'est même mise dans la tête d'une glace concombre-menthe... Ce qui réserve des surprises rien moins que rafraîchissantes...

 

La fiction, qui transforme des personnes en personnages, permet en l'occurence à l'auteur de dépasser la réalité qui devient alors parfois caricaturale, mais parfois aussi plus humaine, dans ce que l'humanité peut avoir quelquefois de fragile.

 

Sous ce couvert de la fiction, l'auteur ne manque pas d'exprimer également ses propres sympathies, qui ne sont pas forcément celles du lecteur, mais avec une telle sensibilité et avec un tel souci d'authenticité, jusque dans les petits détails vrais, qu'il est bien obligé de lui faire une place dans ses réflexions et ne pas en être plus agacé que cela, sans doute parce que cela lui permet de comprendre celles ou ceux qui ne pensent pas comme lui.

 

Francis Richard

 

Dans la tête de..., Mélanie Chappuis, 176 pages, Editions Luce Wilquin

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 19:40

Mue-RICHOZ.jpgEn lisant le dernier livre de Mélanie Richoz, je me suis demandé pourquoi ce titre en trois lettres, Mue.

 

Une mue est un changement de peau et être mue c'est être mise en mouvement.

 

Or il y a deux personnages dans ce roman, un homme et une femme. La première définition pourrait s'appliquer à l'homme et la seconde à la femme.

 

Mais, ne faut-il pas plutôt trouver le pourquoi de ce titre dans une réflexion que cet homme se fait à propos de cette femme?

 

"Je me plaisais à penser qu'une histoire, lue par elle, muait."

 

L'homme est un éditeur connu, Jean Wilson, patron des éditions éponymes. C'est un homme couvert de femmes, qui ne les aime pas vraiment mais les baise, une fois, mais jamais deux:

 

"Après un plan baise, rien ne m'importe plus que de me casser. Avant la métamorphose de la femme en petite fille docile qui se blottit et impose à vos bras de l'enlacer."

 

Alors il baise, jamais chez elles, dans une chambre de l'Hôtel de la Cigogne - "la chambre d'hôtel sauve de l'attachement et de ses mièvreries" -, toujours la même, celle qui porte le numéro huit.

 

La femme, Lucie Skrivan, est la réceptionniste de cet hôtel. C'est une femme qui fait l'amour "de manière universelle". Car, dans son cas, l'expression ne signifie pas seulement l'acte sexuel. En fait elle aime essentiellement rencontrer:

 

"Chaque rencontre est un sillon dans mon histoire qui donne du sens à l'instant et qui fait que je ne suis plus tout à fait pareille après."

 

Elle est douée d'une incroyable empathie pour les autres:

 

"J'ai besoin de me perdre en eux, de me fondre en eux."

 

Le grand-père de Jean lui a appris "à aimer des histoires. Aimer les entendre, les raconter."

 

Pendant des années, Lucie n'a pas lu. Sa prof de première année de lycée l'en avait dégoûté. Elle ne regrette pas cette période de vide, parce qu'elle y a fait "la violente rencontre avec l'Immortelle", l'angoisse:

 

"Elle est le levain de mon écriture. Une pâte de farine fermentée avec de grosses bulles d'absence, qui n'aspire qu'à être malaxée, tapée et cuite. Comme du bon pain. Si l'Immortelle nourrit mon écriture, c'est aussi mon écriture qui me permet de la supporter, de survivre."

 

Jean est attiré par Lucie qui lui donne sa clé, l'ignore superbement et reprend aussitôt après la lecture de son livre en se servant de son index comme curseur.

 

Lucie écrit. Elle a envoyé un manuscrit à Jean. Lors de leur entretien, dans son bureau, elle n'est pas du tout impressionnée par ce célèbre éditeur et c'est elle qui rompt l'entretien en claquant la porte à ce premier éditeur qu'elle rencontre... Ce qui décide Jean à la publier et à lui envoyer un contrat...

 

Lors de leur rencontre suivante, dans un tout autre lieu, Lucie se fait donner du plaisir manuel par Jean et le plante là sans lui rendre la pareille. Elle l'a baisé comme un homme...

 

Cette rencontre est suivie d'autres dans la chambre huit. Elle s'y montre bestiale, insatiable, impudique, dévergondée. Il n'a jamais connu ça auparavant:

 

"Obnubilé par son plaisir, j'étais incapable de me concentrer sur le mien."

 

Jusqu'au jour où elle disparaît et qu'il change au point de devenir méconnaissable.

 

Mélanie Richoz ne ménage pas davantage le lecteur que ses personnages. Ses phrases courtes et fortes ont raison de sa tranquillité. Comme Jean regardant lire Lucie, cette histoire l'imprègne tellement qu'il quitte leur fiction et finit par se retrouver à leurs côtés, dans leurs moments de grande solitude...

 

Francis Richard

 

Mue, Mélanie Richoz, 104 pages, Slatkine

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 19:15

Nue TOUSSAINTPeut-on lire ce livre sans avoir lu les trois précédents sur Marie Madeleine Marguerite de Montalte, MMMM, l'héroïne de Jean-Philippe Toussaint?

 

Oui, mais je ne suis pas sûr que le lecteur de ce seul volume puisse, dans ce cas, apprécier toute la saveur de cette tétralogie.

 

Il est en effet fait allusion dans ce dernier volume à des événements qui se sont produits dans les trois autres et dont il est en quelque sorte l'aboutissement.

 

Les trois premiers préfigurent donc le dernier et le précèdent d'ailleurs chronologiquement.

 

Faire l'amour est le roman de la rupture entre Marie et le narrateur (qui ont vécu ensemble pendant cinq ans), après quelques derniers épisodes sexuels, dont l'un interrompu par un fax... 

 

Marie, plasticienne et styliste, se rend à Tokyo, à l'automne, pour exposer des vêtements expérimentaux en titane et en Kevlar au Contemporary Art Space de Shinagawa, sous sa marque Allons-y, Allons-o. Elle a demandé au narrateur de l'y accompagner. Et finalement il a accepté dans le but de rompre avec elle:

 

"Rompre, je commençais à m'en rendre compte était plutôt un état qu'une action, un deuil qu'une agonie."

 

Et il n'a pas assisté au vernissage de l'exposition de Marie.

 

Fuir se passe à Shangaï, l'été précédent, où le narrateur s'est rendu pour accomplir une mission que lui a confiée Marie. Au cours de ce séjour, il l'aurait trompée avec une chinoise, Li-Qi, si elle ne l'avait appelé au téléphone au moment crucial pour lui annoncer la mort de son père et lui demander de la rejoindre à l'île d'Elbe pour l'enterrement. Ce qu'il fait aussitôt.

 

Une fois sur l'île ils se fuient chacun à son tour pour finalement mieux se retrouver dans les bras l'un de l'autre.

 

La vérité sur Marie est le volet au cours duquel fait son apparition celui que le narrateur appelle Jean-Christophe de G. et qui s'appelle en réalité Jean-Baptiste de Ganay. C'est un homme marié, plus âgé, la cinquantaine. Marie l'a connu à Tokyo lors de son exposition et est rentrée à Paris avec lui.

 

Jean-Christophe est mort au printemps suivant dans l'appartement de Marie, après une de leurs rares étreintes. Marie a alors appelé le narrateur en lui demandant de venir. Il n'a pu que voir Jean-Christophe emporté à l'hôpital où il devait mourir.

 

L'été suivant, Marie demande au narrateur de venir la rejoindre sur l'île d'Elbe. A l'issue de ce séjour de deux semaines, pendant lequelles ils font chambre à part, Marie vient, la dernière nuit, retrouver le narrateur dans la sienne...

 

Nue commence par un des défilés de mode de Marie à Tokyo, où un jeune top-model de dix-sept ans porte pour tout vêtement une robe de miel, poursuivi par un essaim d'abeilles. Cela se termine mal, mais Marie feint d'en avoir organisé l'issue tragique...

 

C'est dans ce livre que le narrateur dépeint peut-être le mieux Marie et cet épisode est lumineux sur l'image qu'elle veut donner d'elle-même.

 

Certes cette femme d'affaires, chef d'entreprise, femme de son temps, active et débordée, est une femme tuante, superficielle, légère, frivole et insouciante, tout à la fois, mais, au-delà de ces apparences, une vague plus consistante la porte dans la vie:

 

"Ce qui caractérisait Marie, et rien d'autre, c'était sa faculté d'être en adéquation avec le monde, c'était ces moments où elle se sentait envahie d'un sentiment de joie pure: des larmes, alors, de façon irrépressible, se mettaient à couler sur ses joues comme si elle se liquéfiait de ravissement."

 

A propos d'elle, le narrateur parle de disposition océanique ... et il témoigne de "son innocente lubie de se promener à poil à la moindre occasion, qui était comme sa signature, ou son chiffre secret, la preuve de son adéquation consubstantielle au monde, dans ce qu'il a de plus permanent et d'essentiel depuis des centaines de milliers d'années"...

 

Il raconte qu'il a en fait assisté au vernissage à Tokyo de l'exposition de Marie depuis un hublot de la toiture du Contemporary Art Space sans qu'elle ne le sache... et qu'il a bien dû apercevoir Jean-Christophe de G.

 

Deux mois après leur retour de l'île d'Elbe à Paris, où ils ont repris leurs vies séparées, Marie appelle le narrateur et lui donne rendez-vous dans un café de la place Saint-Sulpice. Elle lui apprend que Maurizio, qui s'occupait de la propriété de son père sur l'île d'Elbe, est mort à son tour et lui propose de l'accompagner pour assister à l'enterrement...

 

Marie ne sait refermer ni les tiroirs ni les livres, dit le narrateur. Marie n'arrive pas non plus à refermer leur histoire. Elle l'appelle au secours quand la douleur se fait trop vive, à l'occasion de la mort d'un être cher et ils semblent s'aimer davantage encore depuis leur séparation...

 

Là-bas, pourtant, sur l'île d'Elbe, le narrateur apprend une nouvelle qui va bouleverser leur vie à tous les deux...

 

Dans toute cette histoire sur Marie, Jean-Philippe Toussaint parle finalement beaucoup du monde qui les entoure et, au fond, beaucoup moins d'eux directement.

 

Qu'il sagisse de Tokyo (et d'une escapade du narrateur à Kyoto), de Shangaï, de Paris ou de l'île d'Elbe, il nous restitue les êtres et les choses avec une grande minutie. Ces descriptions, loin d'être inutiles, servent d'écrin à leur histoire et créent une atmosphère à la fois suffisamment précise pour que le lecteur reconnaisse des lieux connus de lui et suffisamment imprécise pour donner libre cours à son imagination s'il ne les connaît pas.

 

A un moment, le narrateur s'interroge à propos du temps qui "n'est plus perçu comme la succession d'instants qu'il a toujours été, mais comme une superposition de présents simultanés":

 

"Où étais-je alors maintenant? Car n'étais-je pas, moi aussi, comme ces particules quantiques dont il est impossible de dire exactement où elles se trouvent, et même si elles se trouvent simplement quelque part à un certain moment, n'étais-je pas à la fois au Japon et à Paris, à la fois à Tokyo sur le toit du Contemporary Art Space de Shinagawa à guetter la présence de Marie à travers ce hublot, et à Paris, au début du mois de septembre, debout à la fenêtre de ma chambre de la rue des Filles-Saint Thomas à attendre le coup de téléphone de Marie à mon retour de l'île d'Elbe?"

 

Il ajoute:

 

"Où étais-je alors? Où - si ce n'est dans les limbes de ma propre conscience, affranchi des contingences de l'espace et du temps, à invoquer encore et toujours la figure de Marie."

 

L'auteur a mis en exergue de Nue cette phrase de Dante qu'il ne connaissait pas quand a commencé son aventure romanesque:

 

"Dire d'elle ce qui ne fut jamais dit d'aucune."

 

Mission accomplie.

 

Francis Richard

 

Nue, Jean-Philippe Toussaint, 176 pages, Les Editions de Minuit 

 

Jean-Philippe Toussaint parle de son livre sur YouTube:

 

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 19:00

Esprit d'hiver KASISCHKEQuand je vois par quels tourments passent ceux qui veulent adopter, je ne peux qu'avoir de l'admiration et du respect pour eux.

 

Dans Esprit d'hiver, Laura Kasischke raconte ces tourments qui assaillent un couple d'Américains et qui ne se terminent pourtant pas une fois l'adoption menée à bien.

 

Holly Judge, porteuse d'une mutation génétique, a dû subir l'ablation de ses seins et de ses ovaires. Elle s'est dès lors sentie transformée en une machine, un robot indestructible.

 

Le chirurgien esthétique lui a modelé des seins plus beaux que ceux qu'elle avait, mais elle ne peut plus avoir d'enfant...

 

Aussi Holly et son mari, Eric Clare, décident-ils d'adopter et se rendent-ils en Sibérie à l'orphelinat Prokovka n°2, où un bébé leur est présenté. C'est un 25 décembre, il y a treize ans, jour pour jour, treize jours avant la Noël orthodoxe.

 

Peut-être la venue de cette enfant - il s'agit d'une petite fille - viendra-t-il à bout du blocage littéraire éprouvé par Holly, qui a cru un moment que le temps lui manquait pour écrire. Car, elle a écrit des poèmes, mais n'est plus en mesure d'en composer. Las, cette venue n'a rien changé. Elle est restée bloquée.

 

Après leur première visite, Eric et Holly ont dû revenir trois mois plus tard pour chercher leur enfant âgée à ce moment-là de vingt-deux mois. C'est la procédure russe d'adoption. Entre-temps, elle a un peu changé, elle s'est affinée et ses cheveux sont devenus plus longs.

 

Les infirmières leur ont conseillé de lui donner le prénom de Sally, pour qu'elle puisse s'adapter au mieux à sa nouvelle vie dans le Michigan de ses parents, mais ils n'ont pas suivi ce conseil et l'ont prénommée Tatiana, pour qu'elle ne soit pas coupée de ses origines.

 

Le jour de Noël, c'est devenu une tradition depuis la première année de leur mariage, le repas de famille se passe chez Eric et Holly. Aux parents d'Eric, à ses frères et à leurs familles, s'ajoutent le couple des Cox - lui travaille avec Eric - et de vraies amies, Thuy et Pearl, et leur fille Patty.

 

Cette journée ne s'avère pas comme les autres. Non seulement Eric et Holly se réveillent plus tard que d'habitude, mais un blizzard se lève et rend bientôt les routes impraticables. Eric, parti chercher ses parents, Gin et Gramps, à l'aéroport ne revient pas. Les Cox n'arrivent pas et Thuy, Pearl et Patty non plus. Holly se retrouve seule avec Tatty (le diminutif de Tatiana) et se chamaille quasi continuellement avec elle pendant cette journée de chiens.

 

L'histoire se passe à huis clos entre Holly et Tatty, dans une maison entourée par la neige, avec quelques retours sur le passé de la part de Holly. Pour supporter cela, Il faut posséder un esprit d'hiver, comme aurait dit le poète Wallace Stevens. Toujours est-il que la tension monte entre elles deux, avec quelques moments de répits trompeurs, jusqu'au dénouement.

 

Quand elle s'est réveillée tard ce matin de Noël, une phrase prémonitoire a trotté dans la tête de Holly, phrase qu'elle aurait voulu mettre sur le papier:

 

"Quelque chose les avait suivis depuis la Sibérie jusque chez eux."

 

Le lecteur devra patienter jusqu'au bout pour savoir que les tourments actuels de Laura ont bien leur origine lointaine en Sibérie. Et il devra subir les disputes entre une mère et sa fille, tout du long, sans comprendre qu'il ne s'agit pas des disputes habituelles entre une ado et sa mère, mais de tout autre chose.

 

Tout l'art de Laura Kasischke consiste à entourer ces chamailleries de mystères pesants, jusqu'au bout, et à dérouler le récit dans une atmosphère de suspense, par moments, bien oppressante.

 

Francis Richard

 

Esprit d'hiver, Laura Kasichke, 280 pages, Christian Bourgois Editeur

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26 octobre 2013 6 26 /10 /octobre /2013 20:40

Frontalières BOULANGERComme le titre l'indique, il est question de frontière dans le dernier livre de Mousse Boulanger.

 

Mais, pas seulement.

 

Car, si le récit se passe géographiquement dans le Jura, à la frontière entre la Suisse et la France voisine, il se situe dans le temps un peu avant la Seconde Guerre mondiale.

 

Les frontalières sont une jeune mère, Berthe, et sa fille de douze ans, la narratrice.

 

Ils sont huit à la maison, qui se trouve dans la partie francophone du Canton de Berne, à Boncourt.

 

Le père travaille à l'usine et la mère tient la maison. Elle lit le feuilleton dans Le Démocrate, le journal des Rouges, c'est-à-dire celui des libéraux, tandis que Le Pays est celui des Noirs, les conservateurs. Lui s'intéresse à la politique et "pendant qu'on mange il faut écouter les dernières nouvelles à la radio".

 

Ce sont des gens modestes pour qui un franc est un franc et qui mènent une vie assez rustique. Comme l'électricité est chère, le père a trouvé moyen de chauffer l'eau sans payer... en faisant en sorte que le compteur électrique ne tourne pas...

 

Pour aller acheter des chaussures chez Boudalou  ou un chapeau chez Monsieur René, le chapelier - les femmes portent encore des chapeaux -, il faut  franchir la frontière, faire des kilomètres à bicyclette jusqu'à Delle ou en bus, à partir de là, jusqu'à Belfort.

 

Quand c'est la saison, toute la famille part cueillir des cerises - le père a loué un arbre au Mornol -, ou des framboises au bord de l'étang des cousins du côté de Favrois, en passant par Delle.

 

Les nouilles sont faites à la maison et la narratrice raconte la recette de sa mère avec gourmandise.

 

A Favrois habitent des Suisses émigrés en France, les Gisiger. Si la frontière, qui n'est qu'un filtre, n'est pas si difficile que cela à franchir géographiquement, il existe une frontière bien plus étanche.

 

Les Gisiger sont en effet des étrangers en France et leur fils, Jérémie, s'est fait traiter de coitet par ses petits camarades. C'est pourquoi ses parents l'ont envoyé dans un internat en Suisse, du côté de Delémont.

 

Des politiciens français tiennent des discours de haine et disent que "les étrangers viennent manger le pain des patriotes", refrain connu, qui n'a pas disparu aujourd'hui... Alors ils préfèrent déménager et retourner en Suisse, à Charmoille, avant que la frontière ne se ferme s'il y a la guerre entre la France et l'Allemagne.

Pour aller chez le coiffeur Vetter il faut encore franchir la frontière et le récit de la permanente annuelle de sa mère vaut son pesant de bigoudis... Pour aiguiser sécateurs, cisailles, couteaux de boucherie et lames de faux, il faut se rendre auprès des cavolants qui sont annoncés par le tambour de la ville...

 

Mousse Boulanger nous fait revivre toute cette époque avec beaucoup de bonheur. Trois quarts de siècle se sont écoulés et, pourtant, ce monde ancien semble beaucoup plus éloigné dans le temps, même s'il existe des permanences...

 

La mère et la fille sont de véritables complices. Si la mère semble parfois perdue dans ses pensées ou ses calculs, elle garde bien, cependant, les pieds sur terre, et sa fille lui pose des questions qui peuvent sembler naïves, mais qui sont en fait frappées au coin du bon sens.

 

Une fois refermé ce livre charmant, on regrette qu'il soit déjà terminé, non pas par nostalgie d'un monde révolu, mais parce qu'il est justement charmant et plein de délicatesse humaine.

 

Francis Richard

 

Les frontalières, Mousse Boulanger, 80 pages, L'Age d'Homme

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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 22:10

Embrasures LADORDéjanté.

 

C'est l'adjectif qui  me vient à l'esprit pour qualifier Chambranles et embrasures et ... Pierre Yves Lador.

 

Et sous ma plume, c'est un compliment...

 

Ce roman a la prétention d'être initiatique érotique onirique et ironique. Cette prétention n'est pas usurpée. Il est tout cela à la fois.

 

Le narrateur, ancien chimiste, sonne à la porte de belles amazones urbaines auxquelles il récite des poèmes, qu'il vend en plaquettes, en montant les étages des locatifs.

 

Ce poète scientifique essuie plus d'échecs que de succès, mais, chaque jour, au moins une femme l'accueille par curiosité:

 

"Une sur dix achète, une sur quinze fait l'amour, une sur cinq écoute."

 

Un jour, cette femme qui lui fait l'amour, c'est Sophie. Son mari la trompe et elle ne lui rend la pareille, sans esprit de lendemain, qu'avec des visiteurs de hasard, femmes ou hommes, tels que lui.

 

Cette partie de jambes en l'air lui donne des ailes. Au sortir de la ville, le lendemain, il monte le long d'une route sinueuse, jusqu'à une propriété cossue.

 

La maîtresse de maison, Eliane, une riche veuve, l'accueille et lui pose nombre de questions insolites, puis lui propose un deal: il lui écrira chaque semaine un texte "sensuel, érotique même, d'une page", une histoire complète, qu'elle lui paiera vingt euros et qu'il lui apportera le vendredi. Après, il pourra en faire ce qu'il veut et le publier même, s'il veut en tirer plus d'argent...

 

Son premier texte n'enchante guère Eliane. Pour elle, il manque un peu de nerf. Elle lui demande alors ce qu'est pour lui l'érotisme. Il répond:

 

"C'est une porte ou plutôt une embrasure."

 

La maison d'Eliane qui ne ressemble pas au souvenir qu'il en a gardé de la fois d'avant, comporte de multiples portes, comme autant de possibles qu'il ne peut tous emprunter. Eliane se propose alors d'être son initiatrice: 

 

"Si tu veux que je m'occupe de toi, tu devras m'obéir sans discussion et répondre à mes questions. Les portes n'ouvrent pas seulement un destin mais des millions d'autres."

 

Ses poignets attachés dans des anneaux suspendus au plafond, le narrateur lit, dans le plus simple appareil, son premier texte, posé sur un lutrin. Eliane seule parvient à la jouissance au bout de cette lecture:

 

"L'apprentissage et l'exercice conduisent à la maîtrise qui autorise la perte de la maîtrise. La conscience de son corps permet de profiter de tout ce qui passe, c'est l'intérieur qui commande, pas l'extérieur, toi, pas l'autre, ton corps, pas le sien, même s'il est indispensable, en peau, en chair et en os ou en image."

 

Le nombre de séances du vendredi de son initiation dépendra de lui et de l'organisation de l'univers...

 

Les séances se suivent et ne se ressemblent pas. Eliane lui ouvre des portes, mais n'ouvre sur elle que des fenêtres, c'est-à-dire des parties d'elle-même. Les deux mamelles de son enseignement sont "attendre longtemps et jouir promptement"...

 

Elle lui enseigne aussi:

 

"L'érotisme est une voie entre les mondes, désirer c'est ouvrir la porte, après il faut passer le seuil."

 

Il ne doit jamais rebrousser chemin:

 

"Le retour, s'il y en a un, se fait toujours en avançant."

 

D'une séance l'autre la maison d'Eliane, en mouvement perpétuel, prend une autre forme, par exemple celle d'une maison où les pièces sont des bulles, ou celle de l'absence de maison remplacée par une clairière, ou celle encore d'un palais ensorcelé aux mille et une chambres, si bien que le narrateur - et le lecteur avec lui - peut se demander s'il rêve ou s'il a absorbé un hallucinogène...

 

D'une séance l'autre le narrateur va de surprise en surprise et, malgré qu'il en ait, semble, à un moment, vraiment dépassé par les tours qu'Eliane lui joue:

 

"Je lui avais avoué me moquer des catégories, jouer sur les frontières comme une espèce de saute-ruisseau des idées, explorer les points de rebroussement, tenter d'effacer tous mes a priori."...

 

Le narrateur poursuit sa quête et, saisi par le doute, s'interroge:

 

"Toutes ces portes, tous ces possibles, et n'avoir qu'une vie."

 

Il doit prendre son temps - qui ne compte pas - s'il veut trouver enfin le moment favorable, que lui a promis Eliane, le fameux kairos des Grecs...

 

Pierre Yves Lador est déjanté et son livre itou, ai-je peut-être écrit un peu vite au début de ce billet.

 

Car, après tout, les fantasmes - et Pierre Yves Lador en a à revendre: ce livre le prouve - ne sont-ils pas nécessaires à notre équilibre mental?

 

En tout cas, Pierre Yves Lador séduit par sa liberté de ton et son ironie. Il séduit aussi parce que son narrateur, comme lui, n'a pas peur de se distinguer:

 

"Je ne suis que particulier, n'aime que le particulier, ne vis que le particulier. L'improbable est mon destin."

 

J'en connais d'autres qui sont dans ce cas-là...

 

Francis Richard

 

Chambranles et embrasures, Pierre Yves Lador, 192 pages, L'Aire

 

Dimanche 27 octobre 2013, le Prix des Ecrivains Vaudois sera décerné à Pierre Yves Lador pour l'importance de son oeuvre par L'Association Vaudoise des Ecrivains

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 07:30

Rencontres RAPINJean-Jacques Rapin est né le 19 septembre 1932 à Vevey. Il fait sa première vraie rencontre avec la musique à dix ans, où son maître d'école, Hector Jacot, commence chaque journée par un chant et lui fait découvrir ce livre d'initiation à la musique qu'est le Jean-Christophe, de Romain Rolland, raconté aux enfants.

 

Frais émoulu de l'Ecole normale, il est nommé en 1952 instituteur à Neyruz et fait l'acquisition d'un piano droit. A la même époque, après une tentative infructueuse au Conservatoire de Lausanne, il devient l'élève privé d'Aloÿs Fornerod, directeur du Conservatoire de Fribourg et se rend compte à son contact "à quel point la culture générale est indispensable à un musicien digne de ce nom".

 

En 1960, jusqu'en 1968, il est nommé au poste de maître de musique au Collège secondaire de Béthusy, à Lausanne. Il y initie ses élèves à la musique "à grands renforts de copies de centaines de pages de thèmes de Brahms, de Schumann ou de Bach, car il était exclu d'écouter ces chefs-d'oeuvre sans une préparation sérieuse, en particulier sans avoir chanté ces thèmes, de telle sorte qu'ils nous habitent le moment venu".

 

En 1966, jusqu'en 1983, il devient professeur de musique à l'Ecole normale.

 

Pendant toutes ces années d'enseignement, en qualité de chef d'orchestre, il donne des concerts avec l'Orchestre de Chambre de Lausanne et avec l'Orchestre Symphonique de Bienne:

 

"Plus l'imprégnation est profonde chez celui qui dirige et plus son geste, par lequel il transmet aux exécutants les indications, techniques et expressives, est juste et vrai, adapté aux circonstances, musicales ou matérielles."

 

En 1984, il est nommé Directeur du Conservatoire de Lausanne, poste qu'il occupera jusqu'en 1998. Dès 1989, jusqu'en 2001, il est président de l'Association puis de la Fondation de l'Orchestre de chambre de Lausanne.

 

La musique ne va pas sans le chant. Aussi, de 1976 à 1984, dirige-t-il La Lyre de Moudon et l'Union chorale de Vevey:

 

"Dans l'acte de chanter, le corps tout entier participe, de la plante des pieds jusqu'au sommet du crâne, quelle que soit l'intensité de son produit - de la douceur la plus extrême aux forte les plus éclatants."

 

Comme si tout cela ne suffisait pas à remplir ses travaux et ses jours, pendant dix-sept ans, de 1961 à 1978, il est officier d'artillerie dans le Valais, où il gravit les échelons de lieutenant à lieutenant-colonel, exerçant finalement le commandement du Groupe fortifié de Saint-Maurice. Cet homme fort occupé écrit avec modestie:

 

"Il est très stimulant d'exercer si possible deux activités parallèles, l'une reposant de l'autre."...

 

Au cours de cette vie bien remplie (il écrit même des livres: A la découverte de la musique et L'esprit des fortifications), Jean-Jacques Rapin va faire beaucoup de rencontres, qui jalonneront sa trajectoire. Pour en décrire l'esprit, il a mis en exergue de son livre un passage d'Août 14 d'Alexandre Soljenitsyne:

 

"Le noeud essentiel de notre vie, ce qui lui donnera, si nous devons l'utiliser à poursuivre un but, son sens et son centre, se forme dès le plus jeune âge, de manière parfois inconsciente, mais toujours précise et juste. Et la suite ne tient pas seulement à notre volonté: on dirait que les circonstances elles-mêmes se conjuguent pour nourrir et développer ce noyau."

 

Ces rencontres ne sont donc pas fortuites? Si, à condition de prendre le hasard dans l'acception que lui donnait Bernanos, celle de "la logique de Dieu". Ce qui n'empêche évidemment pas d'y mettre du sien:

 

"Dans ce libre choix que nous laisse l'existence, nous pouvons nous approcher de ceux qui inspireront l'essence de notre action."

 

Ainsi, si la musique l'a choisi, approche-t-il de lui-même Ernest Ansermet (créateur de l'Orchestre de la Suisse Romande), en 1966, pour examiner sa version de L'Orphée de Gluck.

 

Dix ans après la mort d'Ansermet, en 1979, Jean-Jacques Rapin participe à la création de l'Association Ernest Ansermet.

 

En 1983, il conçoit, réalise et conduit l'Exposition du centenaire de sa naissance.

 

En 1989, il dirige l'édition du livre d'Ansermet, Fondements de la musique dans la conscience humaine et autres écrits,dans la collection Bouquins. La même année, il devient le président de l'Association qui porte le nom du célèbre chef d'orchestre...

 

Dans son livre, Jean-Jacques Rapin évoque nombre de ces rencontres qui ont nourri et développé son noyau de départ et inspiré son action.

 

Il s'agit, par exemple, de personnes telles que Madame Elisabeth Furtwängler (il a traduit les Carnets de son mari, le chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler), Jean-Jacques Langendorf (qui a écrit, entre autres, La Suisse dans les tempêtes du XXe siècle et Le Général Guisan et l'esprit de résistance) ou Bertil Galland (auteur, entre autres, de Luisella).

 

Il s'agit également, par exemple, de personnes qui ont marqué leur époque, telles que Vauban ou Dufour et qu'il a été amené à fréquenter en faisant des recherches historiques.

 

Mais il s'agit aussi, par exemple, de lieux qui ont une âme, tels que l'Abbatiale de Payerne, Saint Etienne de Moudon ou Saint-Martin de Vevey, la Ligne Maginot ou le Château de Bazoches.

 

Le livre de Jean-Jacques Rapin est le récit foisonnant de ces rencontres qui l'ont façonné. La première de ces rencontres fut la musique, qui est transcendance, à laquelle il faut bien revenir, pour finir, en évoquant avec lui la musique sacrée:

 

"Le mystère de la transcendance, la vertu du silence, la beauté d'un geste mélodique, tous ces éléments porteurs sont la substance même de la musique. Lui donner sa place dans le cadre liturgique, c'est quitter les rivages desséchants de l'intellectualisme et retrouver le chemin qui conduit à une nourriture de l'âme."

 

Francis Richard

 

L'esprit des rencontres, Jean-Jacques Rapin, 224 pages, infolio

 

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 23:45

Peau morte LERESCHEEn 2011, Manon Leresche a seize ans.

 

Le 9 juillet de cette année-là, sa vie d'adolescente bascule. Au petit matin, elle est rouée de coups, molestée à la poitrine, frappée au ventre, violée par un homme tandis que deux autres la tiennent par les épaules, puis, une fois leur crime accompli, elle est laissée à terre.

 

Elle sait que ces salauds ne seront jamais retrouvés. Ce n'est pas seulement son corps qu'ils ont souillé. Aussi un sentiment indicible l'envahit-il presqu'aussitôt: malheureusement ils ne l'ont pas tuée...

 

Peu après, que ressent-elle?

 

"Je pleurais mon passé que j'avais trop aimé, je voulais oublier la vie, ne penser à rien d'autre que l'ennui. Je voulais partir loin d'ici pour ne jamais revenir, faire de mon corps un chiffon pour sécher mes larmes, détruire mon coeur pour ne plus ressentir les douleurs. Je crois bien que je voulais mourir mais ne pas me suicider. Je crois bien que je voulais pleurer mais ne pas souffrir. Je crois même que je sentais la fin mais je ne la voyais pas."

 

Les six mois qui suivent sont des mois "de calvaire, de misère, de famine, de souffrance, de silence".

 

En février 2012, elle fait enfin parler son âme "en faisant saigner l'encre". Elle écrit sans pouvoir s'arrêter:

 

"Il fallait que je m'entende dire ces mots, ceux qui font mal, ceux qui sonnent faux jusqu'à ce que la blessure réapparaisse, la douleur renaisse et les pleurs ne cessent."

 

Elle exprime sa haine sur papier et c'est salvateur. Elle s'enivre l'esprit d'écriture et c'est libérateur.

 

Avec le soutien de son professeur au Gymnase d'Yverdon, Jean-François Cand, elle décide, sous le titre de Peau morte, de rédiger un travail de maturité sur les réactions qui ont été les siennes après ce qu'elle a vécu à l'été 2011, ce sous la forme de textes libres, suivis d'une brève analyse:

 

"La seule chose que je demandais à travers ce travail de maturité, était une échappatoire, là où je pouvais y voir autre chose que du noir, un moment qui puisse ralentir le temps et me faire rêver tout grand!"

 

Dans ces huit textes libres, écrits surtout pour elle-même, Manon Leresche s'exprime dans le langage familier qui est le sien, qui lui permet d'être vraie, profonde, et qui lui parle. Elle ne leur a donné un titre qu'après coup, parce qu'il leur correspond bien sûr, mais aussi pour donner envie de les lire. Elle y laisse libre cours à ses états d'âme et à sa propre perception du monde:

 

"Pour moi, la vie est violente envers quiconque et je refuse de cacher cette évidence dans mes textes." écrit-elle dans son commentaire final.

 

Ce travail de maturité, au sens propre et au figuré, aura permis à Manon Leresche qui, jusqu'alors, n'avait "jamais aimé lire ni écrire d'ailleurs", de trouver dans l'écriture un mode d'expression susceptible de lui construire une vie meilleure:

 

"Je peux dès lors affirmer que tracer des phrases à l'encre bleue n'est pas seulement une marque de travail ou encore un simple brouillon. La trace d'un mot est la naissance même d'un corps meurtri jusque-là stérile à la vie."

 

Manon Leresche a le désir de faire de l'écriture sa vie. Ses premiers textes, à la beauté violente, sont prometteurs.

 

Francis Richard

 

Peau morte, Manon Leresche, 80 pages, L'Aire

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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 17:20

Tous morts JAQUIER"Il faut que jeunesse se passe", dit le proverbe.

 

Oui. Seulement, parfois, jeunesse se passe au-delà de toute indulgence. Les parents peuvent être à plaindre, certes, mais ce sont surtout les intéressés qui le sont et qui ne s'épargnent pas.

 

Le titre du premier roman, Ils sont tous morts, d'Antoine Jaquier ne présage rien de bon. Avec un tel titre, il est clair que l'auteur ne cherche pas à surprendre le lecteur.

 

L'intérêt du roman ne se trouve donc pas dans l'issue de l'intrigue, mais dans son déroulement, qui est une descente aux enfers,  assortie de quelques rémissions.

 

En exergue à son livre, qui se passe dans la campagne vaudoise et en Thaïlande, à la fin des années 1980, l'auteur avertit:

 

"Tels que présentés dans ce récit, les personnages n'ont existé que dans mon esprit.

Dans la réalité, ils furent bien pires.

De toute manière personne ne se plaindra, ils sont tous morts."

 

Tous? Jack, le narrateur, Manu, que sa mère voit autiste, Stéphane, qui baise de temps en temps avec Chloé ("Un de ses grands fantasmes est de ne pas savoir, c'est le sort qui décide, elle accepte le premier et remballe les suivants"), Tony, qui les dépasse en âge (il a trente ans et, eux, autour de vingt, et vit à la colle avec Cynthia) et Bob, dont le père, Robert, vit avec une Thaïlandaise, Madee, âgée de trente ans (qui partira avec Bob en Thaïlande au décès de son paternel).


Quand ils se retrouvent chez l'un ou chez l'autre, ou au bistrot, ils boivent ou fument des joints, la télé allumée, en fond sonore.

 

Chloé, qui a 23 ans et qui a accueilli Jack pour une nuit, désire les persuader, lui et ses amis, de tout quitter ici pour voyager avec elle:

 

"Depuis bien années, Chloé rêve de voyages, elle voudrait s'évader, découvrir des pays avant de se friper."

 

Seulement pour voyager il faut de l'argent, beaucoup. Chloé en a pour son propre voyage, mais pas pour les autres. C'est alors que Tony leur propose à tous un plan:

 

"Son idée, si j'ose l'appeler comme ça, consiste à braquer les deux banques de la région simultanément."

 

Le plan est mis à exécution et réussit, contre toute attente avec de tels amateurs, sauf que dans l'une des deux banques Stéphane fait chou blanc et, surtout, que Tony trouve la mort à la gendarmerie où il avait tenu en respect quatre gendarmes pour les empêcher de donner l'alerte.

 

Les braqueurs attendent quelque temps avant de s'envoler pour la Thaïlande où ils mettront l'argent du braquage dans les coffres d'une banque. Cet argent facile ne va pas leur réussir du tout. Ils vont tous se dégrader comme le laissait présager le titre du livre, tous mourir, à l'exception de Manu, toutefois, le seul qui sera rédimé.

 

Ce premier roman est donc très noir, même si les protagonistes deviennent dépendants de la blanche et qu'avant de partir pour le Sud-Est asiatique Jack s'est fait tatouer à Lausanne un dragon en couleurs sur son bras droit.

 

Bien que l'histoire se situe à la fin des années 1980, ce roman, par son procédé narratif, où burlesque et noirceur se côtoient, rappelle les romans noirs des années 1950 et 1960.

 

La question posée par Manu au début du livre - Qui de Dieu ou du diable est le plus puissant? - reste-t-elle finalement sans réponse?

 

Francis Richard

 

Ils sont tous morts, Antoine Jaquier, 280 pages, L'Age d'Homme

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2 octobre 2013 3 02 /10 /octobre /2013 06:00

Loin de soi HÄRRIDans un recueil de nouvelles, un auteur a la possibilité de dresser le portrait de personnes toutes différentes les unes des autres et de s'en tenir éloigné à la faveur de ces différences. Car l'auteur, dans les conditions de ce genre littéraire, où les raccourcis et l'intensité sont de rigueur, peut aisément ne pas se livrer, ce qu'il fait immanquablement, ici ou là, quand il doit tenir la distance d'un roman, fût-il court.

 

Silvia Härri dépeint en situations, dans son recueil intitulé Loin de soi, des personnes de tous âges, à la première, à la deuxième et à la troisième personne, de sexe masculin comme de sexe féminin. Elle les regarde à distance tout en sachant les rendre proches. Elle se fait démiurge, un privilège d'écrivain dont elle ne se prive pas, et dont elle aime user.

 

Un petit garçon attend sa maman à la sortie de l'école. Le temps passe. Il n'ose pas bouger. Et pourtant cette attente est insupportable pour ce petit bonhomme.

 

Une femme passe un scanner dans un établissement hospitalier. Le médecin lui explique ce que signifie le résultat obtenu, dans son jargon, puis avec des mots qu'elle comprend trop bien.

 

Avant de se coucher, une femme âgée, pensionnaire d'un EMS, parle du petit monde de l'établissement à quelqu'un qui ne pipe mot et que le lecteur découvre à la fin.

 

Depuis son mayen un homme part épier les oiseaux. Il en a repéré un, rare, qui manquait à sa collection d'images. Au moment de toucher au but, il fait une chute.

 

Sans jamais lui en avoir touché un mot, Lucille est sensuellement amoureuse de sa prof d'histoire de l'art, une matière qu'elle maîtrise parfaitement, "telle la bête". Il existe entre elles deux une connivence tacite, qui se dément pourtant ce jour-là, pour elle ne sait quelle raison.

 

Les timides de l'expression orale se reconnaîtront dans sa pensée de gymnasienne:

 

"Ecrire, c'est tellement plus simple que parler. Même beaucoup plus simple que vivre."

 

Par une nuit nuageuse, elle et lui guettent le moment où les étoiles filantes leur permettront de faire un voeu. Elle ne l'aime plus, bien qu'il soit bien sous tous rapports, mais justement il est trop bien, et elle sait que cela présage routine et ennui. Or elle "préfère de loin le désordre à une prison"...

 

Passagère dans un train, elle écoute des bribes de conversations entre jeunes gens, entre une mère et sa fille, "copie plus jeune d'une vingtaine d'années", les annonces en gare, un passager qui se plaint et dégoise sur les jeunes, des échanges unilatéraux sur téléphone mobile etc.

 

Sur un réseau social, une femme, que les autres à l'école appelaient "la plaie", y crée un profil rêvé et décroche une rencontre inespérée avec un homme, impatient de faire sa connaissance:

 

"Est-ce que s'inventer la vie qu'on rêve, c'est mentir? Moi, je ne crois pas. Ce n'est pas vrai qu'il faut toujours dire la vérité."

 

Cette fois la personne est un objet, de soixante kilos, de plus d'un mètre de superficie, qui a su très tôt qu'on le ferait cardinal, au temps de la Renaissance. Les propriétaires successifs de cet objet sont en quête du nom du père de celui-ci.

 

Rom elle est. A quatorze ans, Eta est partie de là-bas. Cela fait dix ans qu'elle fait la pute ici, pour rembourser les dettes de la famille restée au pays. Là-bas elle ne peut donc pas rester. Ici non plus, parce ça la dégoûte.

 

Jean remettait toujours au lendemain le moment où il annoncerait à sa femme qu'il la quittait pour elle. Elle l'avait cru jusqu'au jour où il était parti en vacances "avec sa femme, naturellement". Il n'était jamais revenu. Il avait trouvé la mort dans un accident de la route. Alors elle l'enterre à sa façon.

 

Il est parti pour le Montana. Son maître à penser, Garland, lui avait dit que ça embellirait son CV et lui avait promis un poste de professeur associé à son retour. Alors il n'avait pas discuté:

 

"Si Garland suggère demande ou ordonne, j'exécute, un point c'est tout. Je ne me pose pas trop de questions inutiles. Serrer les dents, se taire, ne jamais refuser, je connais les règles du jeu."

 

Pendant son séjour au Montana, il fait une rencontre déterminante, avec un grizzli.

 

Elle est femme au foyer. Elle travaille dur: les commissions, le linge, la lessive, le repassage, la maison à tenir, les enfants, l'école, la vaisselle etc. Lui aussi travaille dur et se met devant la télé, aussitôt rentré. Ils ne se parlent plus. Ou plutôt, c'est elle qui parle, et lui ne répond plus.

 

Une psy reçoit dans son cabinet une jeune fille, Léonie, qui vient de passer sa maturité avec la mention bien et qui s'est inscrite à la Faculté de droit. Au début elle est muette comme une carpe. Peu à peu elle se livre et les rôles s'inversent. C'est la psy qui a finalement besoin de Léonie...

 

Toute une école a gagné un voyage. Sa femme, sa fille et son fils sont partis. Lui est resté. Il avait du travail en retard. Mais leur Tupolev a rencontré un autre avion à la suite de problèmes avec la tour de contrôle de Zurich. Alors il s'est retrouvé les menottes aux poignets:

 

"Je n'allais quand même pas le laisser vivre. Il avait détruit ma vie."

 

A quatre ans elle se rend chez tante Trudi, qui a lui a préparé un gâteau d'anniversaire, une forêt noire. Mais il n'est pas question de laisser tomber des miettes sur la moquette vert pomme, car il faut qu'ici tout soit tip-top. Elle revoit tante Trudi bien des années plus tard et tante Trudi lui a fait ...une forêt noire.

 

A l'atelier on lui a dit qu'elle devait rester focalisée sur sa vie intérieure. Pour ce faire, elle s'est installée contre le muret du cimetière. Mais elle a eu envie de parler de tout autre chose:

 

"Tout ce qui m'intéresserait, ce serait de parler de l'existence des arbres et de l'humus."

 

Luc est parti et l'a laissée. Il ne voulait pas du bébé. Elle, pendant tout le temps qu'elle l'attendait, elle se faisait une joie de leur rencontre programmée. Mais quand il est apparu, ce fut une autre histoire, qui se termine dans un tram...

 

Dans chacune de ces histoires courtes le style change et s'adapte au sujet. Ici c'est un gamin qui parle, là une personne âgée, là encore une ado. Chaque fois avec son vocabulaire, approprié. C'est bien sûr une remarque qui s'applique aux notes que prend la psy au cours de son analyse au détour inattendu.

 

Silvia Härri s'incarne vraiment dans chacune de ces personnes - et même dans un objet, une oeuvre d'art. Ces êtres ne se ressemblent pas, ils ne lui ressemblent pas. Il y a à la fois de la distance et de la proximité.

 

Cette distance et cette proximité sont celles de la créatrice avec ses créatures. Mais ces créatures, en dépit des vicissitudes qu'elles traversent, restent-elles elles-mêmes ou, au contraire, s'éloignent-elles de ce qu'elles sont vraiment d'ordinaire, parce qu'elles ont franchi un pas, sans retour possible?

 

"Demain n'est jamais un autre jour", dit pourtant l'une d'entre elles.

 

Francis Richard

 

Loin de soi, Silvia Härri, 176 pages, Bernard Campiche Editeur

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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 18:30

Criminalite-MIAUTON-copie-1.jpgDans son dernier livre – dédié aux trois femmes victimes récentes de récidivistes, Lucie, Marie et Adeline –, Marie-Hélène Miauton montre, preuves à l’appui, que l’insécurité en Suisse est bien réelle et qu’elle n’est pas le fruit de fantasmes.

 

Pour sa démonstration, elle s’est en effet servie de sources sérieuses :

  • les Statistiques policières de la criminalité et les Statistiques pénitentiaires, publiées par l’Office fédéral de la statistique;
  • les Sondages nationaux de victimisation, publiés par l’Institut de criminologie de Lausanne et Zurich (qui tiennent compte de toutes les infractions commises et non pas seulement des infractions dénoncées, dont le nombre diminue en raison de l’inanité de dénoncer);
  • de sondages d’opinion sur l’évolution du sentiment d’insécurité de la population, notamment les Rapports sur l’insécurité publiés par l’Académie militaire de l’EPFZ.

 

Il ressort de ces sources :

  • qu’à une baisse des cambriolages de 1982 à 2011 a succédé une remontée considérable en 2012, en dépit du fait qu’ils sont pourtant de moins en moins dénoncés;
  • que les brigandages, les menaces, les homicides, aboutis ou tentés, les lésions corporelles, graves ou simples, plus volontiers dénoncés, ont augmenté de manière affolante sur la même période.

C’est cette accumulation d’actes, commis ou tentés, qui alimentent l’exaspération de la population et qui nourrissent son sentiment d’insécurité, qui n’est pas infondé du tout.


Pour faire face à cette situation déplaisante – dont il faudrait, idéalement, ne pas parler –, les effectifs de police cantonaux et communaux - sont peu importants en comparaison de ceux de l’Allemagne, de la France ou de l’Italie. De plus ces effectifs restent affectés à la circulation – ça rapporte davantage! – de préférence à la criminalité:

 

"La stabilisation des délits et des accidents n’amène nullement à un transfert des charges sur la criminalité qui, elle, ne cesse d’augmenter ."

 

Pour ne rien arranger, les médias s’accordent à donner une image détestable des policiers et édulcorée des criminels et délinquants – d’un côté les flics, de l’autre les jeunes…–, et les juges semblent "depuis quelques temps, donner plus souvent tort aux forces de l’ordre qu’aux malfaiteurs", encore que la plupart des plaintes n’aboutissent pas, parce qu’elles s’avèrent injustifiées…

 

L’organisation judiciaire helvétique est complexe. Le jargon juridique n’est pas à la portée du pékin moyen. Dans ce contexte, deux réformes, celle du Code pénal en 2007 et celle du Code de procédure civile et pénale fédéral en 2011, ont été inspirées par une doctrine délétère, selon laquelle la protection du prévenu doit l’emporter sur la protection de la société et sur la réparation aux victimes:

  • les courtes peines de prison ont été remplacées par des peines pécuniaires (adaptées "à la capacité financière du prévenu, ce qui équivaut parfois à une valeur insignifiante");
  • plus de garanties ont été accordées aux prévenus et un tribunal des mesures de contrainte a été instauré pouvant contester tous les actes du ministère public (d’où une charge chronophage et paperassière accrue).

 

A quelle philosophie répondent ces réformes?


"Dans la philosophie des acteurs de la justice, la victime ne vaut pas plus que l’accusé. Peut-être moins dès lors qu’il n’est pas tenu compte de sa situation, de ses angoisses, de ses antécédents ni de ses fragilités au moment de prendre des décisions. Au contraire de ce que l’on fait avec les accusés."

 

Résultat concret de cette philosophie:


"Une personne arrêtée en France a demandé son extradition en Suisse où les peines sont plus clémentes." (Jean-Marc Widmer, Président de la Fédération suisse des fonctionnaires de police)

 

Marie-Hélène Miauton ne manie pas la langue de bois à propos de la criminalité étrangère et de Schengen.

 

Qui sont les criminels en Suisse? Il ne faut pas le dire, mais une grande proportion d’entre eux sont des étrangers. Il ne sert pourtant à rien de faire l’autruche et c’est d’ailleurs injustifiable, moralement parlant:


"Le problème actuel n’est pas que nous accueillons trop d’étrangers chez nous mais que nous en accueillons trop qui sont malintentionnés et qui se cachent derrière nos lois sur l’asile pour venir perpétrer ici leurs forfaits."


Et les médias se discréditent en travestissant les faits:


"En donnant l’impression de couvrir des criminels, sous prétexte de ne pas stigmatiser des étrangers, les médias ne se rendent ni sympathiques ni professionnels."


A propos de l’espace Schengen, Marie-Hélène met dans la balance ses avantages et ses inconvénients, mais se demande, en définitive, si ces derniers ne l’emportent pas sur les premiers puisque cet espace "ne fonctionne correctement qu’en période de beau temps"

 

Elle cite d’ailleurs le Rapport sur la criminalité de 2012 d’Eurostat :

 

"La suppression des contrôles aux frontières intérieures de l’UE a considérablement facilité la libre circulation des citoyens européens, mais elle a pu permettre également aux criminels d’opérer plus facilement…"


Et elle se félicite que les gardes-frontière procèdent accessoirement à des contrôles de type policier puisque ces contrôles ont permis un nombre croissant d’arrestations entre 2011 et 2012 alors que leur effectif restait le même…


Elle revient en détail sur les rôles de la prison qui peuvent "être synthétisés en quatre verbes : punir, protéger, décourager et amender".

 

Or, après la réforme de 2007, les peines infligées en cas d’infraction au Code pénal sont en très grande majorité des peines pécuniaires avec sursis, "c’est-à-dire aucune peine du tout".


A ceux qui déplorent que la durée des peines ait augmenté, Marie-Hélène Miauton répond:


"Evidemment, puisque les sursis et peines pécuniaires ont remplacé les peines courtes, il ne reste plus que les peines longues dans la statistique!"

 

A propos des peines, elle observe:

 

"Ce n’est pas la sévérité de la sanction qui dissuade les contrevenants, mais la certitude d’être punis."

 

Pour qu’elle soit efficace, il faut que la sanction responsabilise le prisonnier:

 

"Notre société déresponsabilise au contraire en cherchant en permanence à excuser."

 

Et les responsabilités du laxisme actuel, générateur d’insécurité, incombent à ceux qui travaillent au respect des lois (police et magistrature), à ceux qui les édictent (les politiques) et à ceux qui influencent ces derniers (les théoriciens de la justice), à ceux qui les appliquent (les exécutifs cantonaux), à ceux qui font métier de la bien-pensance (les associations de défense et de soutien aux prisonniers, aux sans-papiers, aux demandeurs d’asile, aux Roms…).

 

Tous ces responsables font peu de cas des victimes…

 

Dans ce livre courageux, qui devrait ouvrir les yeux à ceux qui refusent de regarder la vérité en face, Marie-Hélène Miauton ne se contente pas de constater et d’expliquer quand, comment et pourquoi on en est arrivé là; elle propose des solutions applicables, qui découlent de ses constats et de ses explications. Ce n’est pas le chapitre le moins intéressant…


Dans sa conclusion elle écrit :

 

"A dire que le crime est une invention de la société, que l’homme est bon mais que la prison le pervertit, et qu’il faut substituer la probation à la punition, l’indulgence confine à la complaisance."

 

Elle met donc en garde.

 

Cette complaisance devient de plus en plus intolérable aux yeux de la population qui pourrait fort bien, faute d’être entendue par tous les responsables, se laisser séduire par ceux qui voudraient revenir en arrière, rétablir la peine de mort ou instaurer la détention à perpétuité sans aucune remise en liberté possible.

 

Est-ce vraiment ce que l’on souhaite?

 

Francis Richard

 

Criminalité en Suisse – La vérité en face, Marie-Hélène Miauton, 216 pages, Favre

 

Première publication sur Lesobservateurs.ch

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24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 23:30

Moines volants ARDITIL'Eglise orthodoxe russe a payé un lourd tribut à la révolution bolchevique. Entre 1918 et 1938, plus de mille monastères sont fermés, 50'000 églises sont saccagées, 200'000 prêtres, moines et moniales sont exécutés par le NKVD.

 

On en parle peu. Parce que le nombre de ces religieux tués ne représente qu'à peine 1% du total des victimes de la période, c'est-à-dire une quantité négligeable...

 

Metin Arditi, dans la Confrérie des moines volants raconte l'histoire de moines qui soustraient à la destruction (programmée par les bolchéviques) des trésors d'art sacré russes, principalement des icônes.

 

L'histoire se passe à deux époques: de juillet à novembre 1937, en Russie, pendant la Grande Terreur, puis en 2000, au mois de mai en France, aux mois de septembre-octobre en Russie. L'épilogue se situe au mois de mai 2002 en Russie.

 

En 1937, dans une forêt de Carélie, des moines rescapés de plusieurs monastères se regroupent petit à petit sous l'autorité d'un moine géant, Nikodime Kirilenko: les novices Nikolaï et Serghey, Iossif l'acrobate, les moines-prêtres Evghéni et Fyodor, Guénnadi le trouillard, Vladislav le boiteux, le novice Piotr, deux skhimniks très âgés, Aleksandr et Pavel, et Anton. A eux douze, ils forment la Petite Jérusalem.

 

Vladislav a emporté avec lui une icône, une Vierge à l'enfant:

 

"Les traits des deux personnages étaient d'une grande finesse, et leurs couleurs, très douces, donnaient à l'icône une humanité bouleversante. Sur le reste du tableau, le peintre avait représenté de petites constructions géométriques faites de ronds, de carrés, et de traits rectilignes, tous monochromes."

 

Que voulait-elle dire cette icône?

 

"Cette icône parlait de Dieu, des astres et d'aventure. Mais surtout, elle annonçait la communion entre l'homme et Dieu... Elle portait la promesse du pardon divin, annonçait la rédemption..."

 

Piotr sauve d'une église mise à sac un encensoir en argent ciselé, puis sauve des églises voisines un chandelier d'argent, une croix pectorale et une Descente de croix. C'est le début d'un sauvetage d'objets sacrés, qui ont une plus grande importance dans l'Eglise orthodoxe russe que dans l'Eglise catholique romaine, puisque, par exemple, chacun de ses membres est enterré avec une icône...

 

Dans la région, la Petite Jérusalem est maintenant connue. Ses habitants en sollicitent les moines pour l'administration des sacrements et leur donnent en remerciement victuailles et boissons, tant et si bien qu'ils mangent et boivent sans retenue, à l'exception de Nikodime et de Guénnadi que Nikodime avait un jour sévèrement réprimandé pour s'être, affamé, jeté sur de la nourriture sans avoir prié au préalable:

 

"A la Petite Jérusalem, la prière et la repentance avaient laissé place à la vie matérielle."

 

Nikodime décide de reprendre les choses en main, de laisser à d'autres moines le soin d'administrer les sacrements et de créer, avec les onze, une confrérie dans le seul but de sauver les objets sacrés des églises saccagées ou en passe de l'être, la Confrérie des moines volants dont le nom "portait en lui toutes les contradictions de l'homme, son désir de de s'élever et son goût d'être un gredin". Il s'agissait de permettre à l'Eglise orthodoxe russe de reprendre vie un jour.

 

Et pendant trois semaines, les moines, instruits par Iossif, l'acrobate, vont effectivement voler... au secours de leur mère l'Eglise, sauver des objets sacrés, jusqu'à ce que l'un d'entre eux fasse une chute mortelle à l'intérieur d'un édifice.

 

Nikodime disperse alors les autres moines, cache les objets sacrés sauvés, commet le péché de chair (qui le tourmentait depuis des années) avec une adolescente, Irina, qui l'a aidé à cacher les précieux objets sacrés, et se rend aux autorités en s'accusant de leurs vols, en prétendant les avoir tous détruits et n'avoir eu qu'un complice, aujourd'hui mort.

 

La suite de l'histoire se passe 63 ans plus tard à Paris.

 

Mathias Marceau est photographe. Il a cédé à la facilité de faire des photos de mode au lieu de faire des photos qui bouleversent, qui prennent en charge des personnes qui souffrent et les transforment.

 

A l'occasion de la mort de son père André, il apprend successivement que celui-ci n'est pas seulement menuisier, mais qu'il est de religion orthodoxe, qu'il est russe d'origine, qu'il peignait trois à quatre icônes par mois par alimenter les églises de Russie, que son grand-père Nikodime a sauvé des objets sacrés pendant la Grande Terreur et que sa grand-mère Irina, qui a épousé en France Alphonse Marceau, est retournée en Russie en 1958 et y a disparu:

 

"Quand on est russe [...] on l'est jusqu'à la moelle des os. Et on ne peut être que cela.[...] Un Russe qui vit à l'étranger est un être incomplet."

 

La suite et fin de l'histoire est le récit de la quête de Mathias, pleine de péripéties, pour retrouver en Russie le trésor d'objets sacrés, sauvé par son grand-père des iconoclastes bolcheviques. S'il est retrouvé, il sera la parcelle de lumière qui éclairera chaque Russe, en lequel il y a un damné et un martyr, et qui lui permettra alors d'être rédimé...

 

Metin Arditi ne cache pas les misères et les contradictions de l'humaine condition, qui collent à la peau de tous ses personnages, mais, comme il est optimiste, il sait qu'il leur est possible de trouver moyen de se sublimer.

 

Comme de vraies photos peuvent saisir, à quelques instants d'intervalle, le regard dur d'un enfant, puis son éclat de rire...

 

Francis Richard

 

La confrérie des moines volants, Metin Arditi, 350 pages, Grasset

 

Metin Arditi reçu par Darius Rochebin dans l'émission Pardonnez-moi du 25 août 2013 de la RTS:

 

 

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23 septembre 2013 1 23 /09 /septembre /2013 19:50

Lauriers amers GAULIS

Louis Gaulis, le père de Marie, est né en 1932. Il a passé sa jeunesse "à écrire pour le théâtre, connaissant un succès précoce, à explorer les chemins de traverse, à voyager, jeune homme doué et curieux de tout".

 

A trente-neuf ans, il décide de s'engager comme délégué du CICR, "avec peut-être un peu d'idéalisme, mais surtout un réel besoin d'action et de confrontation, sans les idéologies encombrantes de son époque".

 

Entre 1972 et 1978, Louis Gaulis va effectuer quatre missions pour l'organisation humanitaire créée par Henry Dunant: en 1972 au Bengladesh, en 1973 au Vietnam, en 1974 à Chypre et en 1978 au Liban.

 

Marie Gaulis fait le portrait de cet homme ordinaire et unique, à la vie remarquable, en ces termes:

 

"Il n'est le militant d'aucune cause: ce qui l'intéresse et le touche, c'est la vie, dans sa complexité, sa beauté et sa cruauté, et il fait preuve d'une curiosité toujours vive et du désir sincère d'apprendre et de comprendre."

 

Louis Gaulis arrive au Liban le 20 janvier 1978. Il est posté dans le Sud, à Tyr. Sa femme, avec leurs  deux filles, arrive quelque temps plus tard et habite Beyrouth, à quelque quatre-vingts kilomètres au nord. Leur couple essaye de "résoudre une crise personnelle, intime, en choisissant de partir ensemble au Liban", un pays en guerre connaissant une apparente accalmie.

 

Quelque deux mois plus tard, le mercredi 29 mars 1978, quelques minutes après 21 heures 30, Louis Gaulis trouve la mort, au volant de son véhicule de fonction, une Peugeot 504, sur la route mal éclairée, longue d'un kilomètre, qui va de la Maison Blanche au Resthouse, siège local du CICR où logent les délégués comme lui.

 

Louis Gaulis a pris son dernier repas à la Maison Blanche. Il en est parti le dernier, après que les deux autres véhicules de délégués sont partis en direction du Resthouse, quelques minutes plus tôt.

 

Ce soir-là il pleut. Louis Gaulis doit rouler lentement comme à l'ordinaire. Deux balles sont tirées sur le pare-chocs arrière de sa voiture autour de 21 heures 35. Il accélère brutalement. Sa voiture percute un poteau, puis s'écrase contre un mur, sur lequel, à 40 mètres de celle-ci, des balles sont incrustées.

 

Il meurt. Son corps est rapidement (vers 21 heures 45) transporté à l'Hôpital palestinien d'où un médecin prévient les autres délégués, à peine arrivés au Resthouse. Du sang et de la cervelle sont répandus sur les sièges de sa voiture.

 

Dans le prologue de Lauriers amers, à l'été 2003, Marie Gaulis entend à la radio qu'une voiture piégée a explosé à Beyrouth, alors qu'elle se trouve dans un petit village provençal. Elle est loin de Beyrouth mais elle se dit:

 

"Je dois pourtant revenir à Beyrouth, ville non résolue, mystère sans beauté, laideur banale sous le ciel mauve, plaie, blessure, balles au vent comme des graines, portes des bars et portières de voiture qui claquent (à moins que ce ne soit des tirs), barattage du beurre fondu de la guerre et de nos vies."

 

Dans ce livre, écrit trente ans après, Marie Gaulis ramasse ses souvenirs de 1978; elle raconte son retour à Beyrouth en avril 2005, ses tentatives de reconstitution de ce qui s'est passé à partir des archives du CICR à Genève et des récits de témoins qu'elle a entendus à Tyr, en mai 2005.

 

Elle tente à partir de cette reconstitution "douloureuse et incomplète" de "[se] libérer, tout en libérant aussi [son] père de son statut de victime ou de héros, l'un et l'autre faux, comme si on avait tissé le mauvais suaire, chanté le mirologue d'une autre personne".

 

Que s'est-il réellement passé?

 

"On devine, on suggère, on avance qu'il pourrait s'agir d'autre chose que d'un accident de la route, et cette rumeur toujours nous accompagnera, le bruit des rafales tirées dans la nuit, et le choc des balles atteignant la voiture, et peut-être son conducteur."

 

Aussi Marie Gaulis ne fait-elle que rendre compte de ce qu'elle sait. Elle chante le désastre et le fixe. Ce qu'elle sait aussi, c'est qu'elle veut continuer à évoquer "ce territoire obstiné, troué, pays de Canaan éclatant de beauté sous le ciel de printemps", qui aura pesé lourd dans son existence:

 

"Je ne cesserai d'y revenir, ne serait-ce qu'en rêve."

 

Francis Richard

 

Lauriers amers, Marie Gaulis, 144 pages, Zoé, avril 2009

 

Livre suivant de Marie Gaulis:

 

Le rêve des naturels (septembre 2012)

Marie Gaulis est l'invitée d'une rencontre littéraire Tulalu !?, le 14 octobre 2013, à 20 heures, au Lausanne-Moudon, place du Tunnel à Lausanne.

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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