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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 23:30
"On ne dit pas "je" !" de Laure Mi Hyun Croset

Une des hantises des parents de notre époque est que leurs enfants deviennent un jour des toxicomanes. Ils savent que cela n'arrive pas qu'aux autres et que le monde de la drogue douce d'abord, puis souvent dure, n'est pas un paradis, mais un enfer auquel il est difficile d'échapper une fois qu'on y a pénétré.

 

En 2013, Laure Mi Hyun Croset fait un jour la rencontre de Lionel D., qui a vécu dix-sept années dans un tel enfer. A la fin de son énième et ultime cure de désintoxication - c'était huit ans auparavant -, il a rédigé un bilan de ces longues années passées sous l'emprise de la drogue et propose à la jeune femme de son âge de le lire et, peut-être, d'en faire un récit sous une forme plus littéraire.

 

L'auteur des Velléitaires, un recueil de nouvelles, et de Polaroïds, une autofiction, y a vu matière au roman vrai d'un homme, qui, aujourd'hui, DJ, officie avec son ordinateur portable dans un hangar, ancien dépôt transformé en discothèque, où l'on danse jusqu'au petit matin sur de la musique électronique.

 

Lionel, tout jeune, a le goût de l'évasion:

 

"Il rêve d'une autre existence, d'une enfance loin des contingences et des brimades quotidiennes."

 

Il n'est pas le seul de la famille à avoir ce goût-là. Sa grand-mère, Thérèse, s'est ainsi évadée de son mariage pour s'établir chez eux. Son père, Gérard, qu'il aime tant, a quitté un jour, à son tour, le domicile conjugal.

 

Sa mère, Danielle, qui s'est trouvé un compagnon, Jan, avec lequel il s'entend bien d'ailleurs, est rarement disponible pour lui. Et, dans le même temps, il doit exister comme elle voudrait qu'il existe, c'est-à-dire ne pas exister:

 

"Sa mère ne cesse de lui répéter: "Tant que tu resteras sous mon toit, tu feras ce que je te dis! Plus tard, tu feras ce que tu voudras!" ou encore: "On ne dit pas "je"!".

 

Aussi à l'école secondaire trouve-t-il terrain où exercer et accroître son aspiration à la liberté, qu'il ne peut avoir à la maison. D'autant que sa mère pour une peccadille - le vol d'une pièce d'un franc qui traînait sur la table de la cuisine - lui retire toute sa confiance.

 

C'est à ce moment-là, sans doute, il a 14 ans, que s'opère le tournant de sa vie:

 

"Le haschich permet à Lionel de s'échapper, le trichloréthylène l'aide aussi."

 

Un autre tournant est sa rencontre, à 16 ans, avec un groupe de punks que lui fait connaître le fils de la patronne de son père, qui est la propriétaire d'un magasin de disques de rock. Auprès de ses amis punks il se sent respecté, ce qui n'est pas le cas dans le bureau d'architecture où il commence un apprentissage.

 

Comme il ne déteste rien tant que de se dégonfler et qu'il prétend prendre des drogues dures, un jour, il accepte la ligne que lui propose une certaine Mélanie dans un autre groupe de punks qui vient de se constituer, puis il sniffe de l'héroïne à l'invite d'une autre fille, Mathilde. C'est le commencement d'une consommation festive de dope, uniquement le week-end.

 

Mais cette période tranquille ne dure pas. Il fugue, voyage, perd son emploi d'apprenti, reste cependant admis en cours, travaille chez un employeur tchèque que lui a trouvé l'Office d'orientation, zone avec ses potes, sniffe plus régulièrement de l'héroïne, parfois du LSD, mais réussit cependant sa première année d'apprenti.

 

C'est en deuxième année d'apprentissage qu'il dégringole parce qu'il s'ennuie:

 

"Il prend de plus en plus de LSD, fume de l'héro ou la sniffe, boit beaucoup de bière. En gros, le fric qu'il ne dépense pas en biens matériels, il le claque en brumes qui l'apaisent."

 

La suite de ce récit est le roman noir de la descente en enfer de Lionel et des conneries de plus en plus sérieuses qu'il enchaîne. Le plus curieux est qu'il parviendra à finir son apprentissage de dessinateur en bâtiment après avoir redoublé sa deuxième année...

 

Après sa période punk commencera à 21 ans sa période junk...

 

A plusieurs reprises, pendant ces dix-sept ans de toxicomanie, il tentera de s'en sortir, mais il retombera nombre de fois, connaîtra la prison, les établissements de sevrage, de thérapie et de cure, fera cependant un autre apprentissage, d'aide-monteur électricien cette fois.

 

Finalement - ses deux apprentissages réussis le prouvent -, Lionel, est heureusement très obstiné et met beaucoup de virulence dans tout ce qu'il entreprend...

 

Laure Mi Hyun Croset raconte les errances noires de Lionel au pas de charge. Les phrases sont courtes. Les faits, qui ne relèvent pas de la bibliothèque rose, se succèdent à un rythme endiablé. Ce qui donne l'impression que Lionel D. vit plusieurs vies, plusieurs morts et plusieurs résurrections...

 

Le portrait qui s'en dégage est celui d'un homme pris au piège, qui se débat comme un beau diable pour s'en échapper. Certes il a des torts indéniables, mais c'est quelqu'un qui justement les reconnaît et qui, au fond, n'est pas aussi noir que ses méfaits pourraient le laisser croire.

 

Et on ne peut que penser qu'il devrait bien avoir droit, après toutes ces épreuves surmontées, à goûter quelque peu aux bienfaits de ce monde...

 

Francis Richard

 

On ne dit pas "je"!, Laure Mi Hyun Croset, 96 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

 

Les velléitaires (2010)

Polaroids (2011)

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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 13:15
"Médium" de Philippe Sollers

Ce qui est bien avec le roman, c'est qu'il échappe aux définitions.Quand on a dit qu'il s'agit d'une oeuvre de fiction d'une certaine longueur, on a tout dit et rien dit.

 

La plupart du temps on accole au mot roman un qualificatif pour préciser de quoi il retourne: baroque, romantique, épistolaire, libertin, comique, populaire, policier, historique etc. J'en passe et des meilleurs.

 

Le roman est donc un genre littéraire élastique, un genre littéraire fourre-tout. Philippe Solers s'est fait une spécialité des romans dont les intrigues sont minces et les digressions énormes.

 

Dans ses deux précédents romans, L'éclaircie et Trésor d'amour, les digressions étaient avant tout stendhaliennes, cette fois, dans Médium, elles sont principalement saint-simoniennes, non pas au sens du doctrinaire mais du mémorialiste.

 

L'intrigue est mince. Le narrateur est un professore français qui donne ses rendez-vous à Paris pendant la semaine et qui passe ses week-ends à Venise où il a un pied-à-terre. Il prend le dernier vol d'Air France le vendredi soir à 21 h 30 et repart le lundi en fin de matinée.

 

On ne lui connaît pas de compagne. Au regard qu'il porte sur les femmes, on sait seulement qu'il ne doit pas être homo...

 

A Venise, le professore  est cependant entouré de femmes, telles que Loretta, la petite-fille du patron du Riviera, qui est destinée, avec son mari Gianni, à lui succéder à la tête de ce petit restaurant qu'il fréquente et qui est situé sur les quais, du côté de la gare maritime, ou Ada, son ardeur - clin d'oeil à Nabokov -, son médium, qui connaît son corps mieux que lui-même et qui lui fait des massages tarifés, deux fois par semaine, et plus par affinité, ou encore Lydia, employée de Loretta qui vient également chez lui pour le ménage:

 

"Loretta, Ada, Lydia, petit opéra sensible."

 

Cet homme passe une partie de sa vie à écrire avec un stylo à encre sur du papier:

 

"On peut avoir le bras long, le pouce rapide, mais c'est la main experte qui pense. Un écrivain sans "main" est comme un ordinateur débranché, la mort habite ses phrases."

 

Il a écrit ces mots en pensant - dans manuel, il y a main - au Manuel de contre-folie que constituent à ses yeux les feuillets qu'a laissés le duc Louis de Saint-Simon, feuillets qui ne figurent pas dans ses Mémoires et où le mémorialiste médium pressent la folie humaine d'aujourd'hui:

 

"La folie a eu ses grands noms, ses génies, ses lettres de noblesse. Inutile de revenir là-dessus de manière romantique. Et puis, tout à coup, elle a explosé en pluie fine, elle est devenue vulgaire. Désormais, et c'est constamment prouvable, on vit chez les fous."

 

Les exemples de cette folie vulgaire fourmillent dans Médium et ce sont de véritables morceaux d'anthologie qui auront la vertu de ne pas plaire à tout le monde et qui ont celle de plaire à l'iconoclaste qui ne sommeille pas toujours en moi. Aussi pourquoi résisterais-je à la tentation d'en citer un passage.

 

La folie contemporaine met à l'honneur "l'écrivain ou l'artiste taré":

 

"Le taré est un fou plus prononcé que les autres, sa défectuosité est donc une qualité [...] Le taré incarne la folie courante, il fait de sa tare un produit de beauté. Une exposition d'art taré sera très suivie, un roman profondément taré, à base de tare sexuelle, connaîtra immédiatement la meilleure des publicités. Le taré d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celui que stigmatisaient les dictateurs. Il est normal, confortable, actif, astucieux, opportuniste, allumé."

 

Et je ne résiste pas davantage à la tentation de citer quelques exercices pratiques de contre-folie préconisés par le narrateur:

 

"- Laisser passer trois bus sans les prendre.

- Envoyer, pendant un mois, toujours le même tweet: "Le duc vous attend au tournant", je répète: "Le duc vous attend au tournant."

- Lire des classiques chinois de 3 heures à 5 heures du matin.

- Faire du vélo d'appartement, la nuit, pendant une heure.

- Brancher la télé ou des DVD sans le son.

- Comprendre à fond des expressions comme "Je m'en bats l'oeil", ou "Un air entendu".

- Décommander des rendez-vous sans explications.

- Refuser les voyages."

 

Vous ai-je dit que l'épigraphe du livre est de Blaise Pascal, formule entendue sur Médium, l'émission en français de Radio-Shanghai, sur ondes ultracourtes?

 

"Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal contraire, aurait trouvé le point. C'est le mouvement perpétuel."

 

Francis Richard

 

Médium, Philippe Sollers, 176 pages, Gallimard

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20 mars 2014 4 20 /03 /mars /2014 22:05
"Marine et Lila" d'Abigail Seran

Au moment d'une rencontre avec une personne, nous ne savons pas si elle sera sans lendemain ou si, au contraire, elle aura une influence sur notre vie, une petite ou une grande influence, une influence bonne ou mauvaise. C'est l'incertitude de la vraie vie, qui ne vaudrait pas la peine d'être vécue autrement.

 

Si notre dignité d'êtres humains nous conduit à nous comporter en êtres libres, nous ne maîtrisons en effet que dans une certaine mesure ce qui nous entoure et, souvent, un petit rien est le facteur déclencheur de conséquences imprévisibles pour nous, auxquelles force nous est de nous adapter, ce qui se fait, en principe, dit-on, de mieux en mieux avec l'expérience...

 

Dans le roman d'Abigail Seran, il n'y aurait pas d'histoire s'il n'y avait pas au départ une rencontre fortuite entre deux femmes, Marine et Lila.

 

Un mercredi, Lila Belezam se rend à la poste d'un quartier où elle se rend régulièrement ce jour de semaine. Une fois son opération faite, elle s'apprête à partir et s'en va déjà quand la guichetière, Marine Drehan, l'interpelle pour lui signaler qu'elle oublie son portemonnaie. Pour la remercier Lila propose à Marine, qui accepte, après un court moment d'hésitation, de prendre un café avec elle.

 

C'est le début d'une grande amitié improbable. Car Marine a la soixantaine et quelque, et Lila un peu plus de la trentaine. Marine est employée de la poste et Lila médecin dans un hôpital. Marine est veuve d'un professeur de littérature médiévale, qui était de trente ans plus âgé qu'elle - elle l'avait épousé en dépit des jaseries -, et Lila mariée avec Jules, ingénieur des Ponts et Chaussées, du même âge, souvent en déplacement. Marine a une fille de quarante-cinq ans, Moira, qui vit aux Etats-Unis, et Lila un petit garçon de huit ans, Antoine.

 

Tous les mercredis, dès lors, Marine et Lila prennent le café ensemble, à la terrasse ou à l'intérieur du même bistrot de Versailles.

 

Quand les vacances scolaires d'été surviennent, Marine propose très naturellement à Lila de venir chez elle avec Antoine prendre le café, pour ne pas rompre le lien. Marine fait la conquête d'Antoine, surtout à partir du moment où, lui faisant confiance, elle lui permet d'explorer sa remise, un capharnaüm plein de trésors, et où il fait la rencontre du chat Fenouil, vieux compagnon de Marine.

 

Quand Jules, Lila et Antoine partent en vacances dans leur maison de l'île, Lila envoie des cartes postales à Marine, et Antoine, une seule, où il propose que la prochaine fois elle vienne avec eux. A chaque carte postale, Marine répond par une lettre à Lila et par une autre à Antoine. Toutes ces lettres de Marine les attendent à leur retour.

 

Bien que réticent, Jules fait à son tour connaissance avec Marine et est également conquis. D'heureux liens se tissent donc entre eux jusqu'au jour où Lila apprend que Marine est sous dyalise et que, pour ce faire, elle se rend trois fois par semaine à l'hôpital où elle exerce. C'est le grain de sable, qui, comme souvent dans l'existence, vient gripper le cours des choses.

 

Marine vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Pour continuer à vivre normalement, il faudrait qu'elle bénéficie d'une greffe d'un rein compatible, mais il y a peu de donneurs et la liste d'attente est longue. La fin de l'histoire est la quête d'une solution pour que vive Marine et pour que son bonheur retrouvé grâce à sa  nouvelle famille - Jules, Lila et Antoine - ne se perde pas.

 

Ce roman a beaucoup de charme et il a des vertus roboratives. Tous les personnages en sont attachants non seulement parce qu'ils ont un accent de vérité, mais parce qu'ils ont plus que cela: ils s'incarnent réellement et très naturellement dans l'imaginaire du lecteur, qui se prend à les aimer.

 

Marine apparaît comme une sympathique charmeuse. Lila comme un docteur compétent et sensible, connaissant son sujet. Antoine a des mots d'enfant, un enfant qui peut être tour à tour sérieux ou facétieux.

 

Et jusqu'au bout on espère que les liens tissés entre ces êtres, et qui ont quelque chose de fabuleux, ne seront pas rompus. Mais est-ce possible quand des lois édictées par des hommes ne permettent pas de trouver une solution humaine ou quand des préjugés s'y opposent?

 

Francis Richard

 

Marine et Lila, Abigail Seran, 232 pages, Plaisir de lire

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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 21:30
"Paris nécropole" de Stéphane Lambert

Quand on est attiré uniquement par le sexe opposé, comme c'est mon cas, on a bien du mal à imaginer ce que sont réellement les amours homosexuelles. Qu'elles existent depuis que le monde est monde ne change rien à l'affaire, d'autant qu'elles ne touchent qu'une minorité de nos soeurs et frères humains.

 

La littérature et la poésie grecques et latines donnent nombre d'exemples de ces amours. Mais, depuis la chute de l'empire romain et l'avènement de la chrétienté, pendant des siècles, elles avaient disparu du monde des lettres, du moins au grand jour, et n'étaient réapparues, à ma connaissance, qu'à la fin du dix-neuvième siècle, que Léon Daudet qualifiait de stupide.

 

Aujourd'hui c'est presque devenu banal que soient évoquées de telles amours dans des poèmes ou des romans. Le dernier livre de Stéphane Lambert fait partie de cette nouvelle banalité, qui n'épargne pas au lecteur les sentiments et les désirs qui lui sont propres.

 

Aussi ce livre n'aurait-il pas attiré mon attention s'il n'avait été que cela, un hymne à l'amour et au désir masculin pour des âmes et des corps masculins. Encore que mon empathie naturelle pour mes semblables m'incline à chercher à les comprendre, surtout quand ils manifestent quelque différence...

 

Nathaniel Bodler est écrivain. Il a vécu à Bruxelles pendant sept ans avec Jude, son compagnon. Ils se sont séparés il y a un peu moins de cinq ans. Jude est parti avec une autre... Nathaniel apprend le décès de Jude alors qu'il se trouve à Vilnius. Jude voyageait à bord d'un A330 qui reliait Paris à Los Angeles et qui s'est abîmé en mer.

 

A Vilnius, Nathaniel, 35 ans, très attiré par Tom, son contemporain, un écrivain gallois rencontré deux jours plus tôt à un colloque sur l'identité européenne, rate l'occasion, au sommet de l'Observatoire de l'Université, d'embrasser cet homme marié dont la femme attend un enfant. Il se console comme peut le faire un lettré:

 

"Les occasions ratées, me répétai-je, sont pour les romanciers d'excellents incipits. N'était-ce pas comme cela qu'on devient écrivain, raisonnai-je. On prenait d'abord l'habitude de rater les occasions, puis on prenait celle de se réjouir de les avoir ratées, puisqu'on en ferait un sujet d'écriture."

 

Faute d'avoir embrassé Tom, Paris s'impose à lui comme destination, sans doute pour se rapprocher de Jude disparu, qui y avait élu domicile à leur séparation. Il s'installe dans un studio aménagé dans un ancien monastère, à côté de la gare de l'Est, y broie du noir et y mâche de la boue. Sa solitude semble être son dernier rêve, sa dépression, sa dernière révolte.

 

De là, il finit pourtant par sortir, arpente les rues de la Ville Lumière, et met ses pas dans ceux de Rilke empruntés un siècle avant lui; de là il se rend au Louvre où le fascine, entre autres, La barque de Dante ou Dante et Virgile aux enfers d'Eugène Delacroix. Les écrivains ne sont-ils pas liés par-delà les siècles où ils sont nés?

 

A Vilnius, Nathaniel s'était rendu avec Tom dans un cimetière. Ici, à Paris, il s'était promis d'éviter les cimetières:

 

"Mais j'avais fait de cette ville un cénotaphe à la mémoire de Jude. Une vivante nécropole."

 

Ce qui ne l'empêche pas, lors d'une de ses errances dans cette ville qui n'est pas sienne, de descendre dans ses catacombes et d'éprouver du désir, dans ces couloirs des morts (qui sont les seuls à savoir), pour un touriste britannique qui déambule devant lui...Ce qui ne l'empêche pas de se rendre au Père-Lachaise avec North, l'ami retrouvé, l'amoureux secret, qui s'était jadis effacé derrière Jude.

 

Nathaniel est sujet, la nuit, à une telle agitation que le demi-somnifère qu'il prend est insuffisant à combattre ses insomnies:

 

"Chaque nuit il fallait assommer l'agitation à coup de somnifère, mais je sentais, alors que je dormais je sentais l'agitation continuer de travailler sous mon sommeil, et grignoter l'effet soporifique du médicament jusqu'à me réveiller bien avant l'aube sans plus de remède."

 

Paris sera-t-il propice à l'oubli de Jude? Nathaniel y a-t-il vraiment cherché son souvenir? Nathaniel va-t-il trouver enfin son inspiration d'écrivain et la paix de l'âme? Sera-ce auprès de North ou auprès du célèbre amateur d'art François Priester, qui est d'un autre monde, celui des gens fortunés dont les moyens leur permettent tout et qui savent faire vibrer avec leur or leur chant des sirènes?

 

Au-delà des tribulations amoureuses de Nathaniel, ce roman, à l'écriture classique, si le fond ne l'est pas toujours, est une promenade parisienne, à la fois littéraire et artistique. Et j'aime que l'auteur fasse observer au lecteur que Rilke, Balzac, Proust et Verlaine sont tous morts à 51 ans, et que son personnage en donne, en définitive, cette explication poétique:

 

"Je voyais, en cet âge commun de mortalité, une forme d'union sacrée où ne comptaient plus les mots, une manière de s'effacer communément dans la béance du nombre 51, de se retirer ensemble à cet endroit précis où commençait le silence."

 

Francis Richard

 

Paris nécropole, Stéphane Lambert, 224 pages, L'Age d'Homme

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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 19:15
"Le corps déchiré" de Fabienne Bogadi

C'est une banalité de dire que les années d'enfance sont décisives dans ce que les êtres humains deviennent plus tard. Il est non moins banal de dire qu'ils sont au moins duals - si dualité il y a, elle se révèle dès que les circonstances s'y prêtent - et qu'ils ont leurs parts d'ombre et de lumière.

 

Le roman de Fabienne Bogadi, Le corps déchiré, serait banal s'il se contentait de confirmer seulement la vérité ordinaire de ces deux banalités existentielles. Il est original parce que son héroïne, Rose, dont la vie pourrait en être l'illustration, n'a tout de même pas un destin comme tout le monde et parce que l'auteur a sa musique propre et ses propres images pour la raconter.

 

Rose donc est petite fille quand son père, qu'elle surnomme le Chat - elle donne volontiers des surnoms d'animaux ou des surnoms génériques, qui les caractérisent, aux personnes qu'elle croise ou qui vivent avec elle - l'abandonne sans mot dire, la laissant à sa mère, la Poupée.

 

Son père, c'est le Chat, parce qu'il est "insaisissable et solitaire". Sa mère, la Poupée, parce qu'elle passe infiniment de temps à se pomponner et qu'elle est "jolie. Et insensible. Et dure". La Poupée ne s'occupe guère de Rose sinon pour la rabrouer, l'abaisser, l'humilier, la rouer de coups. Elle est beaucoup plus intéressée par les messieurs, et notamment par le Renard.

 

Heureusement qu'il y a dans la vie de Rose sa professeure de dessin, la Fée, qui a "une voix de miel", "des cheveux de soie légère", "un regard d'eau".C'est la Fée qui détecte son talent et qui lui offre un livre d'images, le Livre des merveilles, qui ressemble à un conte pour adultes. Malheureusement la Fée perd son emploi, en retrouve un autre, mais loin de là et déménage...

 

Les choses basculent pour Rose quand, un jour que la Poupée veut qu'elle la laisse seule, avec son chéri, le Renard, elle fait la rencontre fatale du Masque, Solann, un beau garçon, aux yeux de Chien, "en fentes veloutées".

 

Sans ménagement et sans tendresse Solann la déflore et surgit, dès lors, de manière imprévisible, pour faire vite son affaire, repartant sans un mot, comme il est venu. Mais il est si beau... Et, un soir fatidique, Solann l'emmène en boîte, en fait dans une usine vide et désaffectée, où ils retrouvent "des garçons écrasés par l'ennui".

 

Vers une heure du matin, après qu'ils ont éclusé bières, écouté musiques binaires, regardé Rose dansé pour eux, sur invite de Solann six d'entre eux montent dans sa voiture avec lui et Rose, qui s'est sentie belle, la reine de la soirée, pour continuer la fête dans un endroit plus tranquille, en fait dans la forêt, où ceux qu'elle appellera les Loups, la violent en réunion avec leurs "poignards" et la traumatisent à jamais.

 

Ce qui permettra, toutefois, à Rose de survivre à ce traumatisme, c'est de se lancer à corps déchiré perdu dans les études mathématiques et dans la peinture d'une fresque de femmes sur le mur de sa chambre. Aussi, quand sa mère la quitte à son tour et lui laisse l'appartement, devenue comptable, Rose peut-elle subvenir à ses besoins, ayant un emploi dans une multinationale, et continuer de laisser libre cours à son bonheur d'expression picturale.

 

En écoutant Shine on you crazy diamond, des Pink Floyd, en elle une brèche s'ouvre et une corde se met à vibrer doucement. C'est la révélation du désir et de l'envie soudaine et brutale de bras qui l'entourent et la serrent...

 

Une conversation entendue au bureau l'incite à s'inscrire sur des sites de rencontres. Elle rencontre successivement, sous le pseudo de Rose celui qu'elle croit être un Cerf et qui n'est qu'un Rat, sous le pseudo d'Eros celui qui n'est qu'un Ours imbu de lui-même, sous le pseudo de Chloris celui qui se fait appeler le Sphynx et qui, hormis les yeux, est affreux, sous le pseudo Reine des Neiges celui qui a tout de l'Araignée.

 

A l'occasion de ces rencontres, la part d'ombre de Rose, l'Ombre, se révèle plutôt que le désir, "une part perverse et lunatique, une part étrangère, qui a de drôles d'idées et qui dessine des personnages effrayants".

 

L'Ombre, une autre que Rose, en qui elle se dédouble et qui lui fait peur, se montre d'une cruauté qui ne fait que croître dans ses raffinements à chaque nouvelle rencontre et qui, inconsciemment, la venge des Loups, dont l'épisode n'est finalement pas le seul horrifique du livre.

 

Le travail de Rose dans sa multinationale se ressent de ce chaos qui s'installe en elle entre l'Ombre et la Fleur, de cette colère qui monte en elle et qui est celle qui brillait dans les yeux de sa mère qui ne l'a pas protégée. Aussi est-elle licenciée pour maladie, absence et erreurs répétées.

 

N'est-ce pas une opportunité pour elle de partir pour le Sud, où un livre exposé sur un chevalet dans une librairie lui a donné envie de s'installer? Mais pourra-t-elle échapper à ses démons et tourner la page maintenant qu'elle a la quarantaine?

 

Fabienne Bogadi va fort, très fort, et, en même temps, elle ménage des moments de répit qui précèdent les tempêtes. Son livre malmène, fascine. Car il fait entendre une musique par moment tendre, par moment cruelle. La dualité...

 

Et ce n'est pas seulement le corps de Rose qui est déchiré, mais également l'esprit de celui ou de celle qui lit ce livre, dont la fin apparaît comme une délivrance après tant de chahut, avec pourtant comme des regrets qu'il se termine déjà.

 

Francis Richard

 

Le corps déchiré, Fabienne Bogadi, 344 pages, Olivier Morattel Editeur

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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 22:30
"Tout à fait homme" de Barbara Polla

Dans son livre précédent, Tout à fait femme, Barbara Polla disait qu'elle avait un penchant pour les hommes qui sont tout à fait hommes. Qu'entendait-elle par là? Les hommes avec lesquels elle pouvait échanger.

 

Une phrase de son livre, tournée comme une petite annonce, indiquait implicitement quels hommes pouvaient prendre part à ces échanges avec elle:

 

"Femme, libre et fidèle à soi-même, cherche homme avec lequel échanger, libre et fidèle à soi-même."

 

Il s'agissait donc d'échanges sur un pied d'égalité, mais peut-être pas au sens féministe habituel. D'ailleurs, Barbara Polla tient des propos qui ne le sont pas... et adjure les hommes, à la fin de son livre:

 

"Ne laissez jamais l'habitude obscurcir vos rêves."

 

Pour écrire son livre, Barbara Polla a rencontré pas moins de deux cents hommes, qu'elle appelle ses hérauts, c'est-à-dire ceux qui ont accepté de lui parler d'eux-mêmes, en tant qu'hommes, librement, fidèles à eux-mêmes. Puis elle a écrit son livre, l'été dernier, au château d'Ercourt, la résidence d'artistes créée par Michaela Spiegel en Normandie, où elle a rencontré ses tous derniers hérauts.

 

Ce qui est caractéristique chez Barbara Polla, c'est la liberté de ton, la remise en cause des poncifs sociaux et le naturel avec lequel elle aborde les sujets les plus tabous. Il n'est donc pas étonnant que ses deux cents hérauts se soient confiés à elle, sachant qu'ils pouvaient lui parler sans trop de retenue et qu'elle respecterait leur anonymat.

 

Qu'est-ce qui les fait hommes, les hommes? Le fait d'avoir un sexe et un corps physiques, que leur objet-sexe soit pour eux, dès le début de leur existence, un jouet, un hochet vivant:

 

"Le sexe du garçon change de forme et de fonction quand on le manipule et apporte du plaisir à celui qui joue avec (bien avant d'en apporter ensuite à ses partenaires)."

 

Le fait que cet objet-sexe, au moment de la puberté, devienne non seulement objet de plaisir, mais instrument de production:

 

"Plaisir et production deviennent indissociables."

 

Cette production doit se comprendre au sens large et recouvre par la suite production de "matière", d'objets de toutes sortes et d'oeuvres d'art de toutes sortes également... qui sont en réalité autant de substituts au bon fonctionnement du sexe.

 

L'homme est dual. En latin il y a d'ailleurs deux mots pour exprimer cette dualité, homo  et vir. Le premier, c'est l'homme dans toutes ses dimensions; le second, l'homme dans le désir (sans lequel il n'est pas de vie: l'absence de désir, c'est la mort), l'homme en érection.

 

Cette dualité se retrouve dans les  deux états du sexe masculin, le pénis et le phallus. Comme Barbara Polla  l'avait déjà fait remarquer dans son livre précédent, il est peu d'artistes-femmes jusqu'à récemment, qui aient représenté le sexe masculin, a fortiori  érigé. Or, sans représentation, précise-t-elle, il n'y a pas connaissance et "à ne pas le représenter on annule le sexe masculin"...

 

Le sexe masculin remplit deux fonctions: "donner du plaisir et donner la vie". Barbara Polla appelle de ses voeux une révolution des mentalités, qui changerait "complètement la vision que les hommes ont d'eux-mêmes et les relations entre hommes et femmes":

 

"Imaginons qu'en public comme en privé, plus personne ne dise à aucune femme: "Fais attention aux hommes", mais uniquement: "Réjouis-toi des hommes"? Imaginons encore que tous et toutes reconnaissent la beauté vitale, la puissance, le phénomène inouï des deux états, pénis et phallus... que toutes et tous se réjouissent de l'érection et lui reconnaissent son rôle fondamental: donner du plaisir, toujours, et la vie, quand la femme le désire, elle aussi?"

 

Si l'homo erectus est un homme en érection, il est avant tout celui qui s'est mis debout. On retrouve les liens entre cette posture et le sexe masculin dans la résistance, notamment en politique, dans les formes multiples de créativité, notamment en architecture.

 

Comme vu plus haut, vir n'est pas seulement l'homme en érection, mais l'homme dans le désir. Les hommes que Barbara Polla a rencontrés lui ont parlé de l'importance pour eux que revêt le désir pour la femme, c'est-à-dire toutes les femmes. Elle leur demande toutefois de le leur dire:

 

"Chers hommes, si je ne fais pas erreur, si je vous ai bien entendus, si je vous ai bien compris, si le désir, les désirs, leur force et leur multiplicité, sont bel et bien essentiels pour vous, dans ce cas, expliquez-nous à haute et intelligible voix, la physiologie, la nécessité, la "bonté" de vos désirs. Alors peut-être, nous femmes, toutes ensemble, reconnaîtrons-nous votre droit au plaisir de désirer d'autres femmes, et les bienfaits de ces désirs assouvis ou non."

 

Car, pour les hommes, la monogamie semble impossible:

 

"Dans le collectif d'hommes avec qui j'ai eu le plaisir d'interagir pour la préparation de ce livre, peu nombreux sont monogames au sens strict du terme."

 

Si les hommes aiment la femme, c'est parce qu'elle les a mis au monde. Les mères aiment de manière inconditionnelle leurs fils, en qui elle voit l'homo, tandis que les femmes "d'après" voient le vir dans les hommes qu'ils sont devenus et les aiment de manière conditionnelle. Ils ne peuvent plus faire l'enfant...

 

Quand les hommes atteignent l'âge mûr en même temps que leur femme, ils sont attirés par des femmes plus jeunes. Barbara Polla, dans son livre précédent, expliquait cette attirance par le potentiel de fertilité qu'elles représentent. Cette fois, elle ajoute que leur femme qui est en général du même âge qu'eux a maintenant celui que leur mère avait quand ils se sont "encouplés" avec elle... Les femmes mûres ne devraient-elles pas oublier qu'elles sont mères pour redevenir femmes-femmes, "vieilles et jolies"?

 

L'homme, comme vu plus haut, peut jouer dès le plus jeune âge avec son sexe-objet. Ce qui fait dire à Barbara Polla:

 

"Cette conjonction riche et forte, "objet - jeu, plaisir/forme et fonction", me semble déterminante pour comprendre la propension de l'homme à jouer, toute sa vie. Ils confirment."

 

Ce serait pourquoi, depuis la nuit des temps, les hommes ont créé des jouets, puis des machines... Ils aiment le jeu, qui est "libre, séparé, incertain, improductif, réglé et fictif". Qu'il s'agisse de sexe, de cartes, d'art, de sport ou de moto, ils s'y adonnent librement, dans un lieu dédié, en prenant des risques - "risquer, c'est ressentir la vie en jouant avec la mort" -, en faisant oeuvre inutile, en observant des règles, en fantasmant...

 

Barbara Polla relève à propos du fantasme:

 

"Le désir unifie l'érotisme et la pornographie, dans le fantasme plus que dans l'acte pour l'érotisme, dans l'acte plus que dans le fantasme pour la pornographie. Dans l'image, dans tous les cas. Dans la création, donc, si tant est que les images sont toujours des créations."

 

Si les hommes doivent dire aux femmes "la physiologie, la nécessité et la "bonté"" de leurs désirs, ils doivent veiller jalousement sur leur intimité et les femmes ne pas y faire d'intrusion:

 

"Les secrets doivent le rester, et si nous cherchons à les percer, nous prenons le risque de tout perdre: l'homme, ses secrets et l'amour."

 

Alors Barbara Polla demande instamment aux hommes de dire vraiment aux femmes "ce qu'ils désirent, pourquoi, comment, dans le sexe et dans leurs vies", sans crainte de les blesser:

 

"En écoutant les hommes, tout au long de la préparation de ce livre, en les suivant, je me suis rendu compte que la plupart ne s'octroient pas la liberté de dire ce qu'ils font. Ils savent ce qui est important pour eux, ils le vivent, mais ne le disent pas. Cette liberté de dire - au sens d'affirmer et non pas de dévoiler ses secrets - leur est confisquée, par eux-mêmes avant tout. Mais, parmi toutes les libertés, celle de dire est essentielle."

 

Les homosexuels ont eu ce courage de dire. Alors, pourquoi pas les hétérosexuels?

 

Francis Richard

 

Tout à fait homme, Barbara Polla, 256 pages, Odile Jacob

 

Livre précédent:

 

Tout à fait femme

 

Lundi 31 mars 2014, au Théâtre du Grütli - GenèveBarbara Polla sera l'invitée des Grands Débats organisés par Payot LibraireL'Hebdo et le Théâtre du Grütli autour de son ouvrage Tout à fait homme. Le débat sera animé par Isabelle Falconnier.

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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 20:10
"Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?" de Silvia Ricci Lempen

Connaissons-nous vraiment ceux que nous connaissons?

 

C'est une question que nous pouvons nous poser. Il y a en effet en chaque être humain une part de mystère. Cette part ne nous est pas seulement celée par les taiseux, mais tout autant par les volubiles.

 

Notre liberté résiduelle, lorsqu'elle est menacée, se dissimule d'ailleurs dans ce jardin secret que nous cultivons, souvent bien inconsciemment, mais qui nous sert de refuge contre les avanies.

 

Certes, d'aucuns lisent parfois dans des pensées des autres, mais il est toujours - et c'est heureux - quelque chose qui leur échappe, même si ces autres n'arborent pas devant eux une face de joueur de poker.

 

Pour cerner la personnalité de Constance Dargaud, l'héroïne de Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver, Silvia Ricci Lempen multiplie les approches et son portrait se dessine par petites touches successives, sans pour autant apparaître jamais complètement dans toute sa nudité aux yeux du lecteur, à qui est laissé tout loisir d'imaginer.

 

Constance écrit un roman dans lequel elle transpose une part de sa vie. Elle écrit aussi des lettres, par courrier électronique, à son ancien amant, Gerhard, dont elle s'est séparée, sans qu'il ne comprenne trop bien pourquoi.

 

Et c'est Gerhard qui transmet un beau jour ledit roman, inachevé ou pas - nul ne le sait ni ne le saura jamais -, à un éditeur, lui demandant de le publier sous le simple prénom de Constance, assorti d'une postface de son cru.

 

Comme dans le roman, Constance est une femme aux "yeux si clairs qu'il était difficile d'en soutenir le regard" , aux "cheveux épais, entre le brun, le fauve et le violet". Elle habite une grande maison retirée, dans la campagne, dont elle a hérité et où elle s'est installée, solitaire, pour écrire.

 

André dans le roman, comme Gerhard dans la vie, a un fils avec qui il a du mal à communiquer, Christophe dans le roman, Thomas dans la vie, l'un comme l'autre malmené par l'existence. Car, André, comme Gerhard, est divorcé et son fils, comme celui de Gerhard, vit tantôt chez son père, tantôt chez sa mère.

 

André a rencontré Constance par hasard, sur la route isolée menant chez elle. Nous ne saurons si le hasard a joué un même rôle dans la rencontre de Constance et de Gerhard qu'en lisant la post-face de ce dernier.

 

Une phrase d'un de ses amants a frappé Constance, qui la confie dans une lettre électronique à Gerhard au premier tiers du livre:

 

"Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?"

 

Constance l'avait alors interprétée comme "pour dire la candeur de l'amour":

 

"A présent je l'entends comme la révélation du tout petit peu que nous pouvons comprendre, à notre mesure humaine, de l'éternité."

 

Dans cette même lettre électronique, elle donne une indication sur la signification qu'elle donne au disque de Phaestos auquel s'intéressent beaucoup André, depuis qu'il l'a vu lors de vacances en Crète au Musée archéologique d'Héraklion, et la Constance du livre comme celle de la vie:

 

"L'histoire du disque, pour moi, c'est une histoire qui tourne en rond, qui n'a pas de solution, qui ne peut pas en avoir."

 

Il faut dire que les deux faces de ce disque, reproduit sur la couverture du livre, sont recouvertes de signes en spirale qu'on n'a pas encore réussi à déchiffrer et qui donnent lieu à de multiples interprétations contradictoires, comme pourra le constater Gerhard en allant sur un forum Internet pour tenter d'en percer l'énigme.

 

Faut-il donc essayer de tout comprendre, de tout élucider? Au fond, le charme de ce roman, comme dans la vraie vie, n'est-il pas de ne pas livrer tous ses secrets et de n'offrir d'autre solution que la disparition?

 

Une solution de continuité en quelque sorte...

 

Francis Richard

 

Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver?, Silvia Ricci Lempen, 216 pages, Editions d'En Bas

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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 19:00
"Lettres béninoises" de Nicolas Baverez

Le procédé est connu. Pour prendre de la distance avec un sujet, rien de tel que de le soumettre au regard d'un étranger dépourvu de préjugés, sinon favorables, ce qui permet de faire encore mieux ressortir ses déconvenues.

 

Charles-Louis de Secondat de La Brède, baron de Montesquieu, l'a utilisé avec bonheur, dans ses Lettres persanes. Publiée il y a bientôt trois siècles, cette correspondance reste d'une brûlante actualité, comme le prouve la citation de la lettre 146 mise par Nicolas Baverez en exergue de ses 35 Lettres béninoises, échangées du 30 septembre au 26 octobre 2040.

 

Il s'en est passé des choses au cours du dernier quart de siècle qui a précédé cet échange. L'Afrique est au beau milieu de ses Trente glorieuses. Les pays émergents ont émergé. L'Europe a décliné. La zone euro s'est disloquée. Le Royaume Uni a retrouvé des couleurs grâce à sa nouvelle Dame de fer, Virginia Marley, d'origine jamaïcaine. La France du président Lamentin est, elle, au bord du gouffre.

 

L'actuel directeur du FMI est un Béninois, Alassane Bono. Grâce à une bourse d'excellence qui lui a été attribuée par la France quand il était lycéen, il a pu faire des études à Paris dans des conditions toutefois difficiles, le froid, la solitude, le manque d'argent. Ce qui ne l'a pas empêché de toujours considérer avoir une dette envers la France. Aujourd'hui, compte tenu de sa position, il lui semble que le jour est venu pour lui de l'honorer.

 

Alassane Bono se rend donc à Paris avec trois autres représentants de son organisation, l'américain Doug, le chinois Zu et le brésilien Fitzcareldo, pour se livrer à un audit du pays. Le constat de ce quartette est accablant:

 

"Sur le plan économique, trois décennies de croissance zéro ont conduit la France du cinquième au vingt-cinquième rang mondial. Sur le plan monétaire, une inflation de plus de 10% par an et une dévaluation de quelque 80% du franc depuis la sortie de la zone euro. Sur le plan social, un chômage structurel de masse qui touche plus de 25% de la population active et 65% des jeunes de moins de vingt-cinq ans. [...] Sur le plan financier, une dette insoutenable de 185% du PIB, après trois plans d'ajustement dont aucun n'a été mené à terme."

 

Sur le plan politique, l'histoire montre que cela ne vaut guère mieux:

- 2025: première grande crise de la dette

- 2031: sortie de la zone euro

- 2032: victoire de l'extrême-droite à l'élection présidentielle sur fond de guerre civile et de banqueroute

- 2034: création de la VIe République parlementaire pour conjurer un putsch militaire

- 2040: faillite annoncée.

 

Alassane Bono échange des lettres avec sa femme Stella Haïdjia, ses enfants Sarah, Jonas et Reckya, et son directeur de cabinet, Blaise Koupacku, tous Béninois comme lui. Tous essaient de le convaincre qu'il se fourvoie quand il persiste à vouloir aider la France à échapper au défaut, alors qu'elle s'est montrée incapable de tenir ses engagements après les ajustements du FMI de 2025, de 2029 et de 2034. Il risque même, s'il s'obstine, à ne pas être reconduit dans ses fonctions. Car plus personne dans le monde ne croit plus à un possible redressement de la France:

 

"Plus la France s'enfonce dans la crise, plus elle court à la faillite, et moins elle change. Elle reste suspendue à son rêve de voir la planète entière adopter son prétendu modèle. Elle refuse l'évidence: elle est devenue un enfer pour les Français et un repoussoir pour le reste du monde. L'impôt relève ici de la foi religieuse. Il est considéré comme inépuisable et sans limites. Plus nombreuses sont les richesses qu'il détruit, plus élevés sont les taxes et les taux. Il tue les flux économiques et donc la croissance. Il spolie le capital par son caractère confiscatoire. C'est alors que la solution naturelle consiste à taxer les autres."

 

Au cours de son séjour parisien, Alassane Bono rencontre les principaux dirigeants français et ne peut que constater:

 

"Ils ont depuis longtemps rendu les armes devant l'opinion. Ils devancent les pulsions collectives les plus démagogiques au lieu de faire la pédagogie du changement. Ils cultivent le déni au lieu d'agir et de confronter les citoyens au monde réel, au prétexte qu'ils ne le supporteraient pas."

 

A l'issue de son séjour de près d'un mois en France, Alassane Bono va-t-il tout de même honorer la dette qu'il croit avoir envers la France en allégeant une nouvelle fois la dette de celle-ci? Quelle position le FMI adoptera-t-il in fine à son propre égard et à celui de la France? Telles sont les questions auxquelles répond cette correspondance.

 

En extrapolant dans le futur les tendances actuelles de la France depuis des décennies, Nicolas Baverez en tire les conséquences inéluctables. Réussira-t-il mieux par ce procédé pédagogique, qui utilise la fiction, que par des arguments, qui prennent appui sur la pure et dure réalité, à convaincre les Français qu'il faut changer de cap? Rien n'est moins sûr, mais il aura une nouvelle fois essayé... avec brio.

 

Francis Richard

 

Lettres béninoises, 192 pages, Nicolas Baverez, Albin Michel

 

Livre précédent:

 

Réveillez-vous !

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8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 12:10

Jeux DE RIVAZ-copie-1Le mot jeu vient du mot latin jocus, qui, d'après le Gaffiot, veut dire, dans son sens premier, plaisanterie, badinage, et, dans son sens second, au pluriel,  joci, les jeux, les ébats, les amusements.

 

Dans les différents petits textes de Dominique de Rivaz qui composent son dernier livre, ces deux sens voisinent, d'une page l'autre, se suivent et, quelquefois, finissent par se confondre.

 

En quelques lignes, en effet, ces textes, qui occupent les pages impaires du livre, plantent un décor, racontent une histoire où le jeu prend des sens dérivés de ces deux familles d'acceptions et met en opposition, ou en parallèle, le monde des adultes et celui des enfants.

 

Dans ces textes il y a un certain nombre de fillettes - peut-être toujours la même. Elles imitent les gestes ou les amusements, innocents ou pas, de leur père ou de leur mère.

 

Ces fillettes sont parfois victimes d'un homme dont les jeux de main sont ceux d'un vilain et qu'on leur demande de dessiner, pour l'identifier.

 

Ces fillettes peuvent être moqueuses quand vient l'adolescence ou embarrassées quand elles ont un besoin pressant ou quand elles se transforment avec la puberté.

 

Les garçons ne sont pas plus innocents qu'elles quand ils lorgnent l'entrejambe de la bonne ou quand ils jouent à embrasser leurs soeurs sur la langue, sans en bien comprendre toutefois la finalité.

 

Filles ou garçons, ils n'aiment guère les odeurs et les haleines fortes, d'alcool ou pas, que les adultes exhalent et se pincent alors le nez.

 

Quelques faits divers, vrais et cruels plus tard, ce sont les adultes et leurs relations troubles entre eux qu'épingle l'auteur, toujours en aussi peu de mots.

 

Car Dominique de Rivaz raconte ces histoires bien observées, ou bien imaginées, quelque peu perverses, en allant à l'essentiel, sans se perdre en digressions inutiles. Il en résulte des textes forts qui prouvent bien qu'il n'est nullement besoin de délayer pour être entendu, et qui ont l'avantage de pouvoir être relus indéfiniment, pour en goûter toute la quintessence.

 

L'ensemble de ces textes constitue un monde pas toujours avouable, ni avoué, dont les accents sont ceux de l'authenticité, qui est révélateur de notre humaine condition, où les jeux font accepter bien des choses qui ne le seraient certainement pas autrement.

 

Francis Richard

 

Jeux, Dominique de Rivaz, 144 pages, Zoé

 

Précédent livre de l'auteur chez le même éditeur:

Rose Envy

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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 06:25

Vivre-TESSON.jpgSavez-vous ce qu'est le pofigisme? Non. Rassurez-vous, moi non plus je ne savais pas ce que c'était avant de lire Sylvain Tesson. Dans une de ses toutes dernières nouvelles, il explicite son néologisme, qui donne implicitement son titre au recueil:

 

"Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient. Les adeptes du pofigisme, écrasés par l'inéluctabilité des choses, ne comprennent pas qu'on s'agite dans l'existence. Pour eux, lutter à la manière des moucherons piégés dans une toile d'argiope est une erreur, pire, le signe de la vulgarité. Ils accueillent les oscillations du destin sans chercher à en entraver l'élan. Ils s'abandonnent à vivre."

 

C'est justement cette expression "s'abandonner à vivre" qui m'a donné envie de le lire. Parce que c'est une attitude stoïcienne...

 

De feuilleter les premières pages a achevé de me convaincre d'en faire l'acquisition et notamment ce petit passage sur des amants qui sont tellement contraires que c'est ce qui les attire l'un vers l'autre et les rend complémentaires:

 

"Le pôle Sud et le pôle Nord ont un point commun: le pivot du monde les transperce. Chez Rémi et Caroline, il n'y avait pas d'axe, seulement l'attraction des antipodes."

 

Car, depuis que j'ai lu Dans les forêts de Sibérie , c'est le ton de Syvain Tesson, son sens de la formule et la richesse de son vocabulaire qui me ravissent, comme me ravissent son don de conteur, sa façon de voyager, même immobile - "d'habitude, voyager c'est faire voir du pays à sa déception"-, et l'étendue de ses lectures.

 

Ses nouvelles mettent en scène des couples, adultères ou pas, aux prises avec leur destin (quand il emploie la première personne pour se faire narrateur, la femme s'appelle Marianne et plusieurs de ses héros se prénomment Jack...); des personnages de notre temps, mais souvent hors du commun, qui se meuvent dans des lieux exotiques.

 

Sylvain Tesson nous emmène au Sahara avec des alpinistes à la conquête d'une aiguille invaincue au milieu du massif du Hoggar; au club 100 de Moscou, tout proche de la prison de la Loubianka, avec de jolies femmes russes; sur le champ de bataille historique de Borodino avec des amoureux de la geste napoléonienne lors d'une reconstitution ; en Afghanistan avec un sniper venu de Seine Saint Denis pour faire des cartons sur des soldats occidentaux;  sur la route vers l'eldorado européen avec des passagers clandestins du Niger; dans un bar du Texas avec des chuteurs russes qui se retrouvent après leurs sauts confrontés à des locaux.

 

La nouvelle sur l'insomnie, avec le petit vélo qui vous pacourt la tête indéfiniment et emprunte des chemins de traverse improbables pendant des heures, ne pourront qu'interpeler, comme on dit aujourd'hui, les connaisseurs de ces nuits sans repos...

 

Ces nouvelles se terminent toutes par une chute. Je sais, c'est d'un classicisme que bien des auteurs d'aujourd'hui considèrent avec dédain. Mais ils devraient se méfier. Car le lecteur aime ça et ne s'en rassasie pas...

 

C'est pour des petits bonheurs comme ceux-là qu'il faut s'abandonner à lire Sylvain Tesson...

 

Francis Richard

 

S'abandonner à vivre, Sylvain Tesson, 224 pages, Gallimard

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1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 21:50

Rumeurs BOUCHARDLe mot rumeur a plusieurs sens: bruit confus de voix, bruit qui court dans le public, murmure de mécontentement etc. C'est le deuxième sens qui est le plus employé et c'est bien dans ce sens-là qu'il faut entendre le titre du roman de Louise Anne Bouchard qui vient de paraître chez BSN Press.

 

Des bruits chuchotés par ses voisins courent en effet sur Viviane David qui habite Montréal avec sa chienne Bozo: elle aurait des enfants, mais plus de proches parents, elle serait malade. Mais la plupart de ces bruits qui courent sur cette veuve solitaire ne sont pas faux, même si cela l'insupportent qu'ils se propagent. Elle les emmerde tous...

 

Elle a bien deux enfants: Séverine qui est "devenue indépendante" - elle dessine des modèles de couture - et Léo qui est "parti en voyage" en Terre de Feu, avec trois amis de son âge, en laissant juste un petit mot derrière lui à son intention.

 

Elle est bien malade et ne peut plus travailler, depuis deux ans, ce qu'elle regrette - elle était directrice des ressources humaines dans une firme de plus de mille employés. Elle a besoin d'une greffe de rein, pour éviter de "longues séances de dialyse que nécessite une sévère carence rénale", et donc d'un donneur.

 

Mais elle a justement encore une proche parente, contrairement aux rumeurs, sa soeur, Alma Vivaldi, qui a une entreprise de paysagisme, les serres Vivaldi, et qui habite à l'autre bout du monde, au Tessin, à Mendresio, avec son mari Federico Vivaldi, chef d'orchestre, toujours aussi amoureux d'elle qu'au premier jour et toujours aussi bon amant.

 

Enfant, Alma avait une débordante envie de vivre et était désobéissante, ce qui déplaisait à son père. A seize ans, après une fugue, ce dernier l'a battue d'importance, sa mère ne pipant mot, Viviane prenant soin d'elle. Mais l'entente entre les deux soeurs a pris fin quand Alma est sortie avec Philippe Gagnon, au grand dam de Viviane qui convoitait le bel et jeune leader étudiant.

 

De son union avec Philippe, Alma a eu un enfant qu'elle lui a laissé, Emile, un des amis avec lesquels Léo est parti en Patagonie, les deux autres étant Max Mercier, qui ne se remet ni moralement, ni physiquement d'une peine d'amour - "une peine d'amour fait toujours perdre un peu de poids" -, et José Perez, qui a des talents culinaires - son problème étant qu'il cuisine "les aliments autant que les filles"...

 

C'est dans ce contexte qu'à l'automne 2011 Viviane, Alma et Federico échangent, jusqu'au dénouement, des courriels, qui font ressortir crescendo tout le passif qui existe entre les deux soeurs et les voies différentes qu'elles ont empruntées dans la vie, Alma, ayant, au bout du compte, semble-t-il, mieux mené sa vie personnelle que son "écumante" soeur.

 

Louise Anne Bouchard ne révèle que petit à petit les détails de la vie de chacune des deux soeurs. Aussi, comme il s'agit d'un roman court, est-il nécessaire d'être attentif pour ne pas en perdre une miette. Car tous les détails comptent, sont cohérents et ne se présentent pas dans l'ordre chronologique.

 

Tous les mots comptent aussi, ce qui en fait un livre très dense et très construit, alors que le déroulement du récit reste naturel et semble couler de source.

 

Ce livre est donc à la fois une mécanique de précision et une analyse profondément humaine des relations entre deux soeurs qui n'ont pas échangé entre elles depuis longtemps et qui le font maintenant parce que la santé de l'une d'elles est en jeu.

 

Francis Richard

 

Rumeurs, Louise Anne Bouchard, 88 pages, BSN Press

 

Ses deux livres précédents:

 

Bleu Magritte, 140 pages, L'Aire

L'effet Popescu, 64 pages, BSN Press

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 21:50

Manifeste incertain 2 PAJAKDans le tome 1 de son Manifeste incertain, qui, je l'espère, après ce tome 2, sera suivi de beaucoup d'autres (même si l'échéancier des tomes futurs demeure incertain), Frédéric Pajak explicitait quel était son propos en le lançant.

 

Il s'agissait pour lui de faire, avec ce manifeste, une "évocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps."

 

Comme l'Histoire a commencé à être effacée après la Deuxième Guerre mondiale, il est naturel pour l'auteur de remonter dans le temps au-delà de ce tournant et, ce faisant, de montrer ce que le temps a détruit depuis.

 

Dans ce tome 2, Frédéric Pajak parle de divers lieux et les dessine, d'une plume trempée dans la mémoire et l'encre de Chine.

 

C'est ainsi qu'il parle au tout début de ce tome 2 de Venise qui ne laisse personne indemne:

 

"Il est douloureux de revenir à Venise. Sa splendeur ostentatoire nous laisse à notre temps disgracieux. Nous errons entre ses canaux, dans l'enlacement indéchiffrable de ses couloirs au bout desquels surgissent des places sobres et dépeuplées. Venise a été bâtie pour punir les temps futurs - et les voilà punis."

 

Et, un peu avant la fin, de Berlin:

 

"Nombreux sont ceux qui, venus vivre à Berlin, avant la chute du Mur, n'y sont pas restés après. Berlin n'existe plus pour eux, et plus rien de ce qu'ils ont connus ne subsiste. La ville se meurt peut-être à trop vouloir vivre, à trop se reconstruire."

 

Mais c'est de Paris qu'il parle le plus et c'est la Ville Lumière qu'il dessine le plus, sans dissimuler ses coins d'ombre dans ces deux modes d'expression artistique.

 

Il n'emploie pas le mot de Paname, cher à Léo Ferré , à Jean-Roger Caussimon ou à Jean Ferrat, parmi bien autres, pour désigner l'agglomération parisienne. C'est pourtant, encore de nos jours, un mot de passe argotique que susurrent entre eux de vieux parigots tels que moi.

 

Cela n'est pas grave parce qu'il parle du Paris de Walter Benjamin - il "a aimé Paris, qui l'a si peu aimé en retour", de Ludwig Hohl - "son quartier de prédilection, c'est celui des Halles"- et d'André Breton, dont il raconte la courte liaison avec celle qui se faisait appeler Nadja - "elle aura duré dix jours, du désir à l'étreinte, de l'étreinte à l'abandon".

 

Frédéric Pajak a certainement encore connu - il n'a que quatre ans de moins que moi - le Parisien véritable, "celui du Paris populaire", mais il n'existe plus:

 

"Il a été rejeté derrière le périphérique, et le plus loin possible. Ceux qui habitent désormais la ville sont des provinciaux qui sont "montés à Paris" pour y gagner leur vie, dans des bureaux ou des magasins. Ils paraissent contrefaits dans leurs habits stéréotypés, parlant une langue artificielle, puisque personne, parmi eux n'a ni l'accent ni la gouaille des titis d'antan - et ils ne parlent pas non plus avec leur accent de province, qu'ils se sont empressés d'oublier."

 

La Parisienne a également disparu, comme le pressentait Léon-Paul Fargue:

 

"Bientôt, les dernières Parisiennes disparaîtront "pour céder la place aux femmes de Paris, ce qui n'est pas tout à fait la même chose"."

 

Frédéric Pajak n'est pas optimiste non plus pour ce qui concerne les bâtiments de Paris:

 

"La destruction de Paris n'est pas un résultat, c'est une activité. Paris n'a pas été détruit puisqu'il se détruit sans cesse. Et ce qui est détruit est aussitôt reconstruit, et ce qui est reconstruit sera détruit tôt ou tard."

 

La raison?

 

"Autant les bâtiments anciens, régulièrement ravalés, respirent l'éternité, autant les nouveaux sentent la fin."

 

Tout cela n'empêche pas l'auteur d'aimer Paris, comme je l'aime:

 

"J'ai besoin de ces façades salies. J'ai besoin de ce ciel de craie, de ce brouillard en poil de souris et de cette eau de pluie parcimonieuse et tenace. Et l'irritation qui vient du vent. Et le courant d'air qui vient de la bouche du métro. Paris a usé mille et mille têtes d'autant de joie, d'autant de peine."

 

J'aime également son évocation de l'Histoire qu'on efface en laissant dans l'oubli un Augustin Thierry (dont les ouvrages bannis des livres d'Histoire figuraient dans la bibliothèque de mon paternel...). 

 

Cette citation, que Frédéric Pajak fait de l'historien de la première moitié du XIXe siècle, devrait donner matière à réflexion:

 

"Tous tant que nous sommes, Français de nom et de coeur, enfants d'une même patrie, nous ne descendons pas des mêmes aïeux. Dès les temps les plus anciens, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules..."

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain 2, Frédéric Pajak, 224 pages, Les Editions Noir sur Blanc

 

Le tome précédent:

 

Manifeste incertain 1, Frédéric Pajak, 192 pages, Les Editions Noir sur Blanc

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28 janvier 2014 2 28 /01 /janvier /2014 23:15

Contes-suisses-OUREDNIK.jpgLe titre est insolite. En effet les contes d'André Ourednik ont-ils vraiment quelque chose de suisse? Certes, certains d'entre eux ont quelques liens avec la Suisse, mais cela ne constitue pas l'essentiel de leurs propos. Ils pourraient au fond très bien se dérouler ailleurs.

 

Aussi sont-ils surtout suisses parce qu'ils ont été écrits et édités en Suisse, parce que leur auteur y vit et qu'il n'a pu que subir l'influence du pays et de ses habitants.

 

Ce sont des contes fantastiques. Et le dépaysement est garanti. Ce sont des contes cruels. Et le mal n'en est pas absent. Ce sont aussi des contes révélateurs de ce que peut produire une imagination débordante...

 

Dans trois de ces contes il est question de fin du monde, caractérisée par l'apesanteur des personnages et par un émiettement de celui-ci, le LHC du CERN, dans l'un d'entre eux, n'étant pas étranger à la situation.

 

Mudville est un conte qui porte bien son nom puisque certains des personnages finissent par disparaître dans ou émerger d'un bassin de mélasse épaisse, cerné par du béton.

 

Le logis sert de cadre à des phénomènes extraordinaires dans deux de ces contes. Un des habitants y est ainsi aux prises avec un fantôme, un domovoï, qui lui ressemble et qui a un destin tragique et inattendu. Un autre habitant, spécialiste de la domotique, se voit chassé de chez lui par les domobots qu'il a imprudemment créés.

 

Il faut croire que la créature qui échappe à ses inventeurs est un fantasme persistant chez l'auteur puisque, dans un autre récit, une machine conquiert son indépendance et s'avère indestructible au bout du conte, même après avoir été mise en pièces.

 

Pour se débarrasser de colporteurs importuns un de leurs clients potentiels leur joue un tour à sa façon qui les dissuade de persévérer dans leur porte à porte avec lui. 

 

Une graine germe dans le cerveau d'un des patients d'une femme-médecin et se répand partout autour de lui, au point que le monde en est tout bouleversé, y compris la mignonne doctoresse. L'origine de cette végétation folle finit par être oubliée et l'on croit que le patient en a été l'ultime victime.


La satire n'est pas absente du conte consacré à la Demeure Agricole Zôtonome ou au naufrage de l'Aquasub au cours de son périple de Genève à Constance. Elle ne l'est pas non plus du conte où un homme est reconduit chez lui parce qu'il est bleu ou du conte où des employés d'une compagnie d'assurance aux mauvaises intentions se retrouvent à la peine.

 

André Ourednik ne se gêne pas non plus pour mettre en scène de façon délirante Friedrich Nietszche racontant une histoire à dormir debout à des enfants ou Adolf Hitler livré aux Etats-Unis après l'abolition du secret bancaire qui le protégeait jusque-là.

 

Dans un de ces contes, enfin, un sorcier transforme des écrivains en chiens de traîneau après leur avoir fait avaler l'un des leurs pour s'en approprier le génie littéraire:

 

"Le sorcier les attela à un traîneau. Il fit retentir des coups de fouet. Flack! Flack! Dans la neige mouillée où ils n'auraient jamais mis leurs pieds d'hommes. Le fouet s'abattit sur leurs flancs. Il fallait fuir. Toujours vers l'avant. Leur conscience n'était plus. Ils couraient dans la neige. Au fond de la nuit."

 

Châtiment mérité pour des auteurs désormais établis, qui passaient à la télé pour y donner leur avis sur tout et n'importe quoi, et qui avaient mal digéré d'avoir absorbé le génie d'un des leurs...

 

Francis Richard

 

Contes suisses, André Ourednik, 184 pages, Editions Encre Fraîche

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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