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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 03:00

Les couleurs hirondelle POPESCULe 3 décembre 2012 donc, je me retrouve à Lausanne, place du Tunnel, à faire des libations d'humagne rouge avec cinq autres personnes au Lausanne-Moudon.

 

Deux d'entre elles sont des jeunes femmes séduisantes, qui ont interprété des oeuvres de Louise Anne Bouchard dans le cadre de la soirée littéraire captivante qui a précédé.

 

Les trois autres sont, pour ces deux jeunes femmes, des hommes séduisants - je suis le vilain petit canard (il en faut bien un):

 

Giuseppe Merrone, l'éditeur de Léman noir, Miguel, l'animateur de Tulalu et Marius Daniel Popescu, l'écrivain, le rédacteur en chef du journal littéraire Persil et... le séducteur, mon vis-à-vis, en diagonale.

 

De ce dernier, à ma grande honte, je n'ai encore rien lu, hormis une nouvelle dans le recueil Du coeur à l'ouvrage... Mais j'ai lu parler de lui par Jean-Louis Kuffer dans Chemins de traverse et par Louise Anne Bouchard justement, dans  L'effet Popescu.

 

Il fallait combler cette lacune. C'est aujourd'hui chose faite.

 

Les couleurs de l'hirondelle ont les couleurs de l'autobiographie, sans l'être. Il ne s'agit pas non plus d'autofiction. Il s'agit d'impressions, développées à partir de notes prises dans un carnet, de scènes de genre aux couleurs du temps (où apparaissent parfois des écriteaux de toutes sortes qu'on ne lit plus mais que l'auteur relève), de souvenirs personnels de son enfance, de sa vie d'homme et de père, qui émaillent le récit.

 

Tout au long du livre, reviennent, comme des antiennes, des pages sur la mort de la mère du narrateur et sur ses funérailles, sur la naissance d'une de ses deux filles, sur son pays d'origine, avant et après la dictature du parti unique, dont le grand chef était le maître incontesté des vies civile et militaire du pays.

 

La mère du narrateur a été retrouvée morte dans son appartement au bout de quelque temps. Il a pris l'avion aussitôt pour se rendre depuis son pays de résidence, la Suisse, dans son pays d'origine après avoir appris la nouvelle du décès.

 

Il s'est retrouvé devant la dépouille nue, à la peau noircie, de sa mère à la morgue. Il doit alors corrompre le personnel pour qu'il s'occupe de la mise en bière... Il ne sera cependant pas possible de l'habiller, ni de la contempler à l'église et le cercueil se refermera pour l'éternité sans que sa tête ne repose sur un coussin.

 

Le narrateur nous raconte l'accouchement de sa femme. Alors que le médecin veut lui faire une césarienne parce que l'enfant tarde à paraître, il prend les choses en mains et sa femme ne subit qu'une épisiotomie. Dès lors il va beaucoup s'occuper de sa fille:

 

"Tu prenais conscience que tu étais devenu responsable de ta petite, tu pensais à toute ton enfance et tu te disais "dès maintenant ma vie sera dédiée à ma fille"."

 

Comme cet extrait en est l'illustration, le récit se fait la plupart du temps à la deuxième personne du singulier, ce qui est singulier parce que le narrateur s'adresse à lui-même. De la sorte, il se distancie de lui-même, mais bien moins que s'il parlait de lui à la troisième personne, évitant par là-même la prétention qui va de pair avec ce procédé-là.

 

De vivre dans un pays tout en étant originaire d'un autre lui ouvre les frontières. S'adressant à un autre Roumain, qui pourrait bien être son double, il lui dit:

 

"A cause de toi, j'ai pris l'habitude de prendre les gens pour des pays et les pays pour des gens. Tu es un pays invisible qui connaît tous les autres pays, tu connais les pays des gens et les gens des pays."

 

Il aime la langue française et se livre à des digressions littéraires à partir d'elle, car, en fait, les mots ne sont pas des mots, enfin, pas seulement:

 

"L'ordre des lettres dans un mot, les mots ordonnés dans la phrase, la langue française fran-çaise ançaise prend des bains de soleil, toute nue elle se prélasse sur la plage, tu t'approches d'elle, tu la i:

 

"i huile bacille vermeille

navigable une corbeille

excentrer la lampe plaisir

dire et dire exergue à lire

 

i idiot i i i i i i

i  i  i i i i i i i i

indien i i i i i i

i i i i i indisposer

i i i i indemnité i "."

 

Marius Daniel Popescu écrit le plus souvent des phrases courtes où le sujet et le verbe occupent la première place. Cela donne un effet similaire au pointillisme en peinture ou au pixel en photographie numérique:

 

Ce sont toutes ces phrases toutes simples, mises bout à bout, qui fournissent sa représentation à l'esprit, pour le plus grand bonheur du lecteur, ravi que l'esquisse, peu à peu, prenne forme, le plus souvent telle qu'il ne l'imaginait pas.

 

Francis Richard

 

Les couleurs de l'hirondelle, Marius Daniel Popescu, 204 pages, José Corti

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 22:30

La-vie-contrariee-de-Louise-ROYER.jpgChambon-sur-Lignon n'est pas un village comme les autres. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce village cévenol, huguenot depuis le XVIe siècle, s'est distingué par le nombre de Juifs que ses habitants ont sauvé des persécutions nazies. Il est même le seul village d'Europe, avec le village néerlandais de Nieuwlande, dont les habitants ont été qualifiés de "Justes parmi les nations" par le gouvernement israélien.

 

Corinne Royer l'a choisi pour cadre de son second roman. L'histoire, qu'elle raconte, se passe aujourd'hui et pendant la Seconde Guerre mondiale. L'héroïne, Louise Sorlin, a vu sa vie contrariée à ces deux époques et son destin personnel a croisé celui du pasteur André Trocmé et de sa femme Magda, authentiques résistants, et celui de Victoria Hall, authentique espionne au service des Alliés.

 

James Nicholson est américain. Son père mourant lui a tendu un petit papier avec l'adresse de sa grand-mère paternelle, Louise, et a fermé les yeux avec un dernier sourire collé à ses lèvres, tout comme y était collée toute la France de sa mère, dont il était le seul fils, avec un seul enfant.

 

Seulement Louise meurt à la résidence des Sycomores le matin même de l'arrivée de James au Chambon-sur-Lignon. Elle n'a laissé que peu de choses derrière elle, entre autres deux photos d'elle et une de son petit-fils, mais surtout un petit cahier rouge dédié à son fils et aux enfants qui seront les siens.

 

Une bête ronge littéralement James. Elle s'appelle l'Oubli. Il ne saura jamais si Louise l'aurait reconnu comme son petit-fils. Alors il se sent incapable de lire lui-même les mots écrits dans le petit cahier rouge. Il se sent capable, à la rigueur, de les entendre.

 

Il est descendu au One Toutou, un hôtel du village, dont le nom est un hommage rendu par sa rousse propriétaire, Alice Rivolier, au bordel homonyme de la rue de Provence à Paris - elle aurait bien aimé être taulière. James y occupe la chambre dix-sept.

 

Tandis qu'il déjeune au restaurant de l'hôtel, il bavarde avec Nina, la jolie serveuse, et lui propose de la payer pour être sa lectrice du petit cahier rouge. Cette lecture dans la chambre dix-sept ne sera évidemment pas du goût de Pierre, aphasique depuis un accident de tracteur, mais beau brin de plume et au fort tempérament, qui sort avec Nina...

 

Dans le petit cahier rouge, Louise raconte ses dix-sept ans sous la botte allemande. Ceux qui occupent le pays sont les Ogres. Les habitants de la région cachent dans les différentes pensions du coin ceux qu'elle appelle les Petits Poucets et qui sont de petits enfants juifs recherchés par les Allemands.

 

Louise est amoureuse de Franz, un jeune Allemand, dont elle est persuadée qu'elle l'empêchera de devenir un Ogre à son tour. Avec lui elle devient femme. Elle le croit différent des autres. D'ailleurs Franz la prévient que les dix-huit Petits Poucets du foyer des Lunes seront embarqués le lendemain à l'aube.

 

Les Allemands ne trouvant pas les dix-huit Petits Poucets se vengent et emmènent vers une destination inconnue dix-huit autres enfants, pris dans la population. Franz, l'amour de Louise, a tenu le registre. Il était donc un Ogre comme les autres?

 

En quittant les lieux, Franz a cependant donné à Louise un médaillon en lui disant une phrase en allemand qu'elle n'a pas comprise et qu'elle n'a pas cherché à comprendre, mais qu'elle a retenue. Et qui ne sera comprise par le lecteur non familier avec la langue de Goethe qu'à la fin.

 

A partir de là, Corinne Royer compose une intrigue dans laquelle des histoires individuelles se mêlent à l'Histoire avec un grand H. C'est l'occasion pour elle de montrer que, dans la vie, les apparences peuvent être trompeuses et que, bien souvent, des malentendus sont à l'origine de véritables drames.

 

Le récit de l'époque actuelle, qui n'est pas toujours rose, est entrecoupé de passages tirés du petit cahier rouge dont les événements se passent pour l'essentiel pendant la guerre. Le lecteur n'a très vite qu'une envie, celle de découvrir les pages blanches sur lesquelles sont écrits les mots bleus du petit cahier rouge. Car Louise, bien que sa vie soit contrariée, la regarde de manière lumineuse du haut de ses dix-sept ans.

 

L'épilogue est là pour rappeler que la vie justement suit des méandres imprévisibles, dans lesquels il est toujours possible de puiser quelques réconforts pour tout le monde, dès ce bas-monde.

 

Francis Richard

 

La vie contrariée de Louise, Corinne Royer, 240 pages, Editions Héloïse d'Ormesson 

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 17:30

Le mineur et le canari SAFONOFFQuel drôle de titre, ne trouvez-vous pas? L'auteur en convient. Mais ce n'est pas son idée. Certainement celle de son éditrice chérie.

 

D'où ce titre vient-il? D'un passage du Journal de Virginia Woolf à la date du 27 janvier 1935. Cette dernière se rend à une soirée, chez les Andrews. Quelque chose ne va pas. Quoi donc se demande-t-elle?

 

"Ce qui ne va pas, c'est encore le nez du plombier, le canari du mineur."

 

Une explication de texte s'impose. Catherine Safonoff la donne bien volontiers:

 

"Le plombier éclaire le canari. Tous deux détectent les fuites de gaz. On descend l'oiseau dans la mine, et vu ses poumons minuscules, il meurt dès que l'oxygène manque. Ce qui ne va pas, c'est que les Andrews ne sont pas très spirituels."

 

Qu'est-ce qui ne va pas chez Catherine, jeune septuagénaire? Elle a une addiction pour les petits appuis chimiques et, pour s'en débarrasser, va voir un psy addictologue, dont elle s'amourache. Mais les amours sont interdites lors d'une prise en charge psychiatrique intégrée [sic].

 

Les séances chez le psy, un bel homme, au crâne d'oeuf comme Michel Foucault, dure près de deux ans. Du 9 juin 2010 au 19 mars 2012. Elles sont le fil conducteur de ce récit autobiographique. Ce fil est rompu quand le filon est épuisé, comme l'écrivain.

 

A plusieurs reprises, à la fin d'une séance, Catherine a eu envie d'embrasser son psy, de se blottir dans ses bras. Elle l'a même maté à un endroit précis que rigoureusement ma mère m'aurait interdit de nommer ici, et à un autre endroit tout aussi viril et poilu, dans l'échancrure du col de ses chemises.

 

Est-ce qu'elle le note aussitôt après la séance? En tout cas, à chaque fois, Catherine est capable de décrire, des pieds à la tête, dans le moindre détail, l'habillement de son psy, le Docteur Ursus, comme elle l'appelle.

 

C'est un trait très féminin... que d'être capable de décrire une personne de pied en cap. C'est d'ailleurs pour elle les deux parties qui ressortent du corps, ces deux extrêmités, le visage et les pieds...

 

Comme se décrit-elle?

 

"La patiente vivait seule. Parents décédés, dernier compagnon décédé, bonnes relations avec ses enfants. Elle désirait écrire. Elle était venue au dispensaire pour un problème de médicaments. Depuis dix ans, en doses quotidiennes massives, elle prenait une substance toxique. La calme petite ville suisse avait son défilé d'âmes mortes."

 

L'écriture est, pour Catherine, tout ce qu'elle "possède vraiment", une drogue, un élixir de jeunesse:

 

"Rouler à vélo, me faire teindre les cheveux, écrire c'est dans la même perspective de repousser la véritable mort qu'est le vieillissement."

 

Ce qui ne l'empêche pas de s'en abstraire pour vivre mieux encore:

 

"N'importe quelle conversation humaine, n'importe quelle chaleur des corps rapprochés valent toute page d'écriture. D'ailleurs les livres ne parlent que de cette chaleur perdue."

 

Elle parle donc de son montagnard de père, aux éclats coléreux, suicidé, ou de sa grammairienne de mère, qui parlait à demi-mots, du bout des lèvres:

 

"Ma mère avait son corps, mon père, sa paye. C'est mon père qui a commencé une guerre d'usure. Il a resserré, réduit, disputé, calculé au centime près. Ma mère a réagi, en se refusant. Tout le monde a perdu."

 

Elle parle donc des leçons qu'elle donne au petit Arnaud, de ses amours avec H., ce taiseux de quinze ans plus jeune qu'elle - alors que, pour elle, "l'acte amoureux ne se pouvait qu'enrobé de langage"-, de ses lectures, de ses rencontres, de ses réflexions, de cette idée qui lui revient par moment que "la maladie est l'indice d'une faute".

 

Ce qui fait que le lecteur ou la lectrice reçoivent sans scrupules ses confidences en ayant l'impression d'être devenus des intimes de l'auteur, c'est qu'elle les transmet avec beaucoup de chaleur humaine retrouvée, même quand elles pointent la faille, ce qui ne va pas.

 

Arrivée au bout de ces séances avec son psy, Catherine sort de la mine:

 

"Maintenant, le plombier ouvre les fenêtres, ferme l'arrivée du gaz, mastique la fuite, et le mineur décroche la cage et remonte à l'air libre avec l'oiseau vivant."

 

La septuagénaire sort rajeunie de l'aventure. Ce n'est pas fini, loin de là. Elle n'est plus vieille, finie, comme elle se lamentait de l'être.

 

Francis Richard

 

Le mineur et le canari, Catherine Safonoff, 192 pages, Editions Zoé

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 06:30

 

Noir clair POLLADu 8 septembre 2012 au 10 novembre 2012, la Galerie Vanessa Quang, située à Paris, sur proposition de Victor de Bonnecaze et de Barbara Polla, a exposé des oeuvres d'art contemporain sur le thème NOIR CLAIR.

 

Un livre est né de cette exposition, sous la direction de Barbara Polla. Cet ouvrage rassemble plusieurs textes autour de l'expression "Noir clair. Dans tout l'univers.", tirée d'une réplique de Fin de partie, la pièce de Samuel Beckett.

 

Jean-Philippe Rossignol aimerait que l'on parle d'autre chose que de noirceurs, que l'on ne parle désormais que de peinture, que l'on laisse le séraphin entrer "dans un des ruisseaux de [son] esprit" pour que la main preste dessine "l'esquisse rouge, grise et noire".

 

Quels sujets dessiner? Un portrait de jeune fille; des rochers face à la mer Egée; Oblomov - le héros inactif de Gontcharov - allongé sur un sofa; Prospero - le personnage de La Tempête de Shakespeare - sur une île.

 

En noir et blanc?

 

"Le blanc vertueux? Le noir impur? Ne pas s'amuser à mélanger la couleur et la morale."

 

Plutôt voir comment le noir advient, comment il est nommé, qu'il est la première des voyelles de Rimbaud, quels animaux sont de cette couleur, quels objets, quels symboles.

 

Laisser un souvenir personnel, où le noir joue un rôle, remonter à la surface de la conscience. Celui, pour l'auteur, de son père qui s'enfonce une pointe noire dans la main, dont un éclat oublié ressort des mois plus tard:

 

"Rien ne finit jamais. Le noir parvient à aller jusqu'au bout des choses."

 

Il y a tout juste un an, Victor de Bonnecaze parle à Barbara Polla d'une exposition sur le noir pour en finir avec lui. Car, le noir, "s'il ne génère pas la mort immédiate", trace la voie vers le gris, qui est doute, et enclenche alors le processus curatif, créatif, salvateur, celui de la vie.

 

Barbara Polla rappelle que le noir n'est pas toujours la couleur de la mort, du mal et de la catastrophe:

 

"Pour Quignard comme pour les Egyptiens, le noir est promesse de renaissance ou lié au passage, à la naissance comme à la mort."

 

Le noir n'est pas la couleur de l'ennui, il est même couleur de séduction:

 

"Le sexe vit et se déploie dans toute sa richesse la nuit et dans le noir."

 

Au noir succède la lumière et inversement, depuis la Genèse. Ce rythme nycthéméral a été contourné par l'homme:

 

"Nous savons désormais allumer la lumière. Et écrire, et dessiner, la nuit, quand tout est noir dehors, sur la feuille blanche."

 

Dessiner? Le crayon sait "dessiner noir, dessiner léger, dessiner clair". C'est ainsi que du noir on passe au gris, c'est-à-dire au doute, à l'hésitation, qui permettent la nuance.

 

Cette conscience de l'hésitation conduit au processus. La décision succède alors à l'indécision, la création au chaos:

 

"Le noir - le trait noir, le dessin, l'écriture - sont passages: passages du monde et de nos perceptions à nos représentations."

 

Dans l'exposition à la Galerie Vanessa Quang de cet automne, le rouge accompagnait parfois le noir dans les représentations, et illuminait le gris (le noir ne me déplaît pas, quand il est associé à d'autres couleurs, qui le mettent en valeur, comme un diamant serti dans un bijou).

 

Barbara termine son texte en citant un vers de Victor Hugo qui exprime bien cette idée de passage, présente dans l'écriture et dans les oeuvres de l'exposition automnale NOIR CLAIR:

 

"L'encre, cette noirceur d'où sort une lumière."

 

Dans un texte intitulé Light Black, Régis Durand revient sur l'échange entre Hamm et Clov dans Fin de partie, la pièce de Beckett, évoquée plus haut:

 

Hamm (sursautant)..."Gris, tu as dit gris?"

Clov - "NOIR CLAIR. Dans tout l'univers."

 

Clov définit ce noir clair, light black  - light signifie léger mais aussi lumière -, comme un noir léger, un gris, qui pourrait bien être "une couleur originale, résultant de l'entropie universelle". On retrouve ici le doute, l'incertitude, qui ne peuvent être levées, croit-on, qu'après une observation suffisante.

 

Régis Durand compare cette illusion, entre croyance en une existence dans le monde et dénégation du réel, aux apparences trompeuses de l'image photo, au coeur de laquelle, selon lui et Baudrillart, "il y a une figure du néant, d'absence et d'irréalité", que l'on cherche vainement à combler en la saturant de toutes sortes de références et de significations:

 

"La photographie, c'est fini, nous le savons bien. Mais en même temps, ça ne finit jamais, et c'est cette suspension entre "haute condensation" et "haute dilution" qui fait qu'elle nous concerne encore, malgré tout."

 

Le gris serait-il "manifestation visuelle de l'entropie qui semble avoir frappé le monde", de la non-différenciation? Trop simple, il n'y a pas quiétude, mais inquiétude. Car "quelque chose suit son cours", comme l'insinue Clov dans la pièce de Beckett. Il y a donc mouvement, vie, flux d'images, lequel peut se réduire tendanciellement à une seule.

 

Ce texte de Beckett est, on le voit, très riche. Il conduit Régis Durand à faire des développements sur les images mentales résiduelles, sur l'analogie avec un membre fantôme, sur les spectres, sur les représentations monochromatiques, sur l'ambivalente grisaille, sur les nuances de gris.

 

Régis Durand termine en soulignant que le gris a ceci de particulier qu'"il est à la fois couleur et non-couleur (quand il est la résultante du mélange des autres, ou de certaines d'entre elles)":

 

"Si on suit Goethe lorsqu'il affirme qu'une couleur n'existe que si et quand on la regarde, alors le gris vit de nos incertitudes, de nos humeurs mêlées, de nos moments d'intensités basses."

 

Dans un entretien accordé à Barbara Polla, Philippe Hurel explique son processus de composition musicale à partir d'algorithmes et de modélisation informatique qu'il utilise "avant la phase d'écriture".

 

Au coeur du livre, des oeuvres, exposées sur le thème NOIR CLAIR, sont reproduites avec des commentaires appropriés. L'une d'elle, Une journée parfaite, est constituée d'une compilation de 1440 dépêches de l'AFP, sélectionnées l'été dernier, sur fond desquelles l'artiste, Julien Serve, a accroché ses propres dessins, son monde à lui.

 

Cette oeuvre a inspiré des réflexions au directeur de l'AFP, Rémi Tomaszewski, qui conclut à propos de ces dépêches compilées:

 

"Elles représentent un chemin pour sortir du noir, tenter les gris le plus précisément possible, y voir plus clair: en soi et autour de soi."

 

La lecture d'un tel ouvrage permet à celui qui s'en est tenu jusqu'alors éloigné d'approcher l'art contemporain avec un autre oeil. Mais cette approche est exigeante. Pour comprendre, il ne faut décidément pas rester à la surface visuelle des choses...

 

Francis Richard

 

NOIR CLAIR. Dans tout l'univers, sous la direction de Barbara Polla, 128 pages, La Muette - Le Bord de l'eau

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 01:15

Livre noir de la gauche ROBINPendant un an Jean Robin a milité chez les Verts français. Il y a quelque 13 ans, il s'en est fait exclure comme un malpropre.

 

Pourquoi? Il avait osé dire du bien du gouvernement indien de l'époque. Celui-ci étant considéré par son parti comme un gouvernement fasciste, il était donc fasciste. CQFD.

 

Au contraire de Jean Robin je n'ai jamais été à gauche et je n'ai jamais été membre d'un parti. Et je ne serai jamais ni l'un ni l'autre.

 

Si j'avais besoin d'être convaincu de n'être ni l'un ni l'autre, ce livre qu'il vient d'écrire ferait d'ailleurs très bien l'affaire:

 

"Après avoir lu sérieusement ce livre noir de la gauche, il est permis d'espérer que de moins en moins de Français oseront crier sur les toits qu'ils sont de gauche, et qu'ils sont fiers de la tradition de gauche. Certains abandonneront peut-être ce camp. Les autres mériteront toute notre indulgence."

 

Comme tout bon livre noir, celui-ci passe en revue tous les thèmes qui se rattachent peu ou prou au sujet. 

 

Jean Robin nous prévient d'emblée:

 

"Ce livre met uniquement la lumière sur les zones d'ombre de la gauche."

 

Rien de bien nouveau? Si, les erreurs et les crimes de la gauche, par leur cumul, ont de quoi dégoûter les accros. En effet, trop, c'est trop.

 

Comment Jean Robin procède-t-il? Par citations, assorties de temps de temps de commentaires courts mais bien sentis.

 

La Terreur et le génocide vendéen sont là pour nous rappeler que la gauche ne recule devant aucun crime quand il s'agit de faire triompher ses idées; et la répression de 1848 et la commune de Paris, qu'elle n'est pas toujours prête à accepter le verdict des urnes quand il lui est contraire.

 

Même si cela ne fait pas plaisir à la gauche, le socialisme a eu pour fils le communisme, le fascisme et le nazisme, lesquels se sont d'ailleurs tous réclamés ouvertement de lui.

 

Jean Robin cite cruellement les programmes fasciste et nazi. Dès l919, les fascistes avaient inscrit dans leur programme la journée légale de 8 heures, le salaire minimum et la retraite à 55 ans...Quant aux nazis ils réclamaient, en 1920, entre autres, la nationalisation de toutes les entreprises appartenant à des trusts...

 

Qui était favorable au colonialisme? Victor Hugo, Léon Gambetta, Jules Ferry, Jean Jaurès, Léon Blum...

 

Qui était contre l'intervention des Alliés au moment du coup de force allemand en Rhénanie? Edouard Daladier, Vincent Auriol, Jules Moch, Pierre Mendès-France...

 

Qui était favorable au pacte germano-soviétique? Les communistes français.

 

Qui était pour la collaboration avec l'Allemagne? 80% des collabos venaient de la gauche. Radicale: Gaston Bergery, Camille Chautemps, Georges Bonnet, Maurice Papon, René Bousquet. Socialiste: Marcel Déat, Robert Jospin, 12 ministres SFIO sur les 17 de la fin de la IIIe République. Communiste: Jacques Doriot.

 

Pendant la guerre d'Algérie, qui autorise la torture? François Mitterrand. Qui augmente les effectifs de l'armée? Guy Mollet.

 

Qui reconnaît le déficit démocratique volontaire de la construction européenne? Jacques Attali. L'échec programmé de l'euro? Jacques Delors.

 

Qui avoue l'alliance objective de la gauche et du FN? Roland Dumas.

 

Les grandes consciences de la gauche étaient très humanistes: Marx préconisait le renversement violent de l'ordre social; Lénine disait qu'il fallait fusiller les réformistes; Sartre écrivait qu'un anticommuniste était un chien; Louis Aragon faisait l'apologie du Goulag; Merleau-Ponty justifiait la ruse, le mensonge, le sang versé seulement dans le cas de donner le pouvoir au prolétariat etc. Que des braves gens!

 

Le lecteur, qui l'ignore, sera intéressé de savoir que la retraite par répartition a été instituée "sous l'Occupation allemande par René Belin, ancien dirigeant de la CGT et secrétaire d'Etat au Travail dans le gouvernement Pétain" en mars 1941...

 

Qui sont les pionniers de l'antisémitisme dans sa forme moderne? Des socialistes...tels qu'Alphonse Toussenel, Karl Marx, Pierre-Joseph Proudhon, Auguste Blanqui...

 

Qui sont les adeptes du négationnisme? Des hommes de gauche, tels que Paul Rassinier, Roger Garaudy, Pierre Guillaume, Robert  Faurisson, Dieudonné...

 

Qui est pédophile? André Le Troquer (avocat de Léon Blum devant la cour de Riom), Daniel Cohn-Bendit (avec des enfants de 4 à 6 ans...). En 1977, naissait même le Front de libération des pédophiles, constitué de militants de gauche.

 

Que fait la gauche quand elle est au pouvoir dans les régions? Elle distribue des subventions, contracte des dettes, augmente les impôts et se retrouve bien souvent en faillite.

 

Le socialisme diabolise le libéralisme, mais, chiffres à l'appui, Jean Robin montre que c'est le socialisme qui nuit aux pauvres et que c'est le libéralisme qui leur profite. Il cite Daniel Hannan, dans Contrepoints.org du 13 août 2012:

 

"Quand on me dit, le capitalisme n'aime pas les pauvres, je réponds, c'est vrai, nous voulons en faire des riches."

 

Qui trempe dans des affaires? Des socialistes comme Henri Emmanuelli, Gérard Monate, Michel Pezet dans l'affaire Urba; comme Alain Boublil, Roger-Patrice Pelat, Max Theret dans l'affaire Pechiney; comme Edmond Hervé dans l'affaire du sang contaminé; comme Pierre Bérégovoy dans l'affaire du Crédit Lyonnais; comme Jacques Attali dans l'affaire de la BERD.

 

Jean Robin dresse une liste impressionnante d'hommes politiques et de syndicalistes de gauche qui ont été condamnés par la justice et dont il n'a retenu arbitrairement qu'une ou deux mises en cause parmi de multiples.

 

Quels sont les motifs de ces condamnations? Corruption, infraction à la législation du travail, diffamation, détournement de fonds publics et recel, subordination de témoin, abus de confiance, abus de biens sociaux, abus de faiblesse, délit de favoritisme, agressions sexuelles, faux témoignage, séquestration etc.

 

Tout ce beau monde est membre qui du PS, qui du PCF, qui des Divers Gauche, qui des Verts ou qui du NPA...

 

Qui a enfreint le dogme de la laïcité au bénéfice de l'islam sous la forme de subventions et d'avantages exorbitants octroyés pour la construction de mosquées? Des maires socialistes tels que Jean-Marie Bockel à Mulhouse, Jacques Santrot à Poitiers, Manuel Valls à Cergy, René Rouquet à Alfortville, Adeline Hazan à Reims, ainsi que les maires PS d'Angoulême, de Rochefort et d'Amiens...

 

Qui, sans vergogne, fait ami-ami avec les communistes? Les socialistes. Qui trouve à Cuba tous les charmes des Antilles? Les socialistes. Qui salue l'avènement des Khmers rouges en avril 1975? Jean Lacouture, journaliste de gauche, dans le Nouvel Obs.  

 

Tout récemment, pris au hasard des citations, François Hollande déclare lors d'un meeting à Limoges le 27 avril 2012:

 

"Il y a une culture communiste, et je veux, ici même, lui rendre hommage."

 

Qui a donné son nom à une loi liberticide sur le négationnisme? Le communiste Jean-Claude Gayssot.

 

Quant à la loi sur l'homophobie soutenue par la gauche et la "droite", elle permet la "confusion entre la critique argumentée contre des comportements et l'injure envers les personnes" (Christian Vanneste).

 

Jean Robin parle encore de la mainmise des syndicats de gauche sur les comités d'entreprise juteux d'EDF, de la SNCF, de la RATP, d'Air France, et de leur gestion calamiteuse; du blocage des ports français par la CGT provoquant leur ruine; de la mise en coupe réglée de la FEN sur l'éducation nationale, avec les résultats mirobolants de l'enseignement public que l'on connaît; du sectarisme de la gauche dans les médias; du terrorisme qui est essentiellement le fait de la gauche; de l'antisémitisme du socialiste Georges Vacher de Lapouge dont s'est inspiré le nazisme; des lynchages médiatiques auquel s'est livrée la gauche à l'encontre de Renaud Camus, de Maurice Dantec, d'Alexandre Del Valle, d'Eric Zemmour, de Daniel Schick et de Richard Millet.

 

Dans sa conclusion, il écrit:

 

"Nous pourrions consacrer un livre entier sur "le livre noir de la droite", mais il se résumerait un peu trop facilement à cette phrase: la droite française est depuis longtemps de gauche."

 

Tout cela est bien noir, n'est-il pas ? Et encore, ce n'est qu'un aperçu, camarade.

 

Francis Richard

 

Le livre noir de la gauche, Jean Robin, 340 pages, Tatamis 

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 15:00

Léman noir POPESCU3 décembre 2012, l'association littéraire Tulalu organise une soirée de rencontre captivante avec Louise Anne Bouchard, en présence de Marius Daniel Popescu., qui lui fait tant d'effet.

 

A l'issue de cette séance de lectures, de musiques et d'échanges, une partie des participants, six d'entre eux en fait, termine cette soirée mémorable à boire de l'humagne rouge dans le cadre du  Lausanne-Moudon, sis à la place du Tunnel de la capitale vaudoise.

 

Giuseppe Merrone est l'éditeur de Léman noir. Il est assis en face de votre serviteur et lui tend amicalement un exemplaire de ce livre qui vient tout juste de sortir en librairie.

 

Un peu moins de deux semaines plus tard je me plonge dans l'ouvrage, tandis que les rives du Léman noir, que j'aperçois à travers les branches des arbres de mon jardin, se blotissent dans le manteau neigeux qui se tisse dans le soir.

 

Il faut bien ce contraste que m'apporte cette blancheur ouatée pour ne pas sombrer complètement dans les noirceurs que dissimulent le lac tout proche et surtout les textes des auteurs de ce recueil au thème insolite.

 

Même s'ils ont leur part d'ombre, ceux que je connais parmi ces auteurs sont pourtant plutôt lumineux d'ordinaire. Mais il faut croire qu'il est possible, comme le dit Marius dans son introduction, quand l'occasion se présente, de "faire apparaître, concentrer et cristalliser ce qui était enfoui ou dilué: le non-dit, le secret, l'héritage maudit, les hontes et les rancoeurs".

 

Le recueil commence par une nouvelle de Louise Anne Bouchard et se termine par une nouvelle signée Jean-Louis Kuffer, qui ont choisi tous deux de faire jouer à leurs personnages des rôles de composition qui ne leur sont pas coutumiers.

 

Louise Anne raconte en effet l'histoire d'une infirmière anesthésiste, frontalière, enceinte de deux mois, qui lors d'une traversée de Thonon vers la rive suisse, pète les plombs et en criblent tous les passagers qui bougent autour d'elle.

 

Jean-Louis narre l'histoire de Blacky, un africain, noir de peau, qu'un critique littéraire - avec lequel toute ressemblance avec une personne réelle serait purement fortuite -, aide à passer de la réalité à la fiction en se faisant envoyer par lui ad patres.

 

Dix-huit autres nouvelles, écrites par dix-neuf autres plumes (l'une d'entre elles est écrite à quatre mains) ne laissent pas davantage respirer le lecteur dans l'intervalle. Elles se passent toutes avec pour toile de fond le lac Léman, dont les eaux semblent dormir, ce qui devraient pourtant susciter la méfiance.

 

Tentons la gageure de résumer en une phrase chacune de ces nouvelles écrites par des auteurs confirmés, qui se confirment ou qui viennent de naître, mais qui sont tous connectés à cette région lémanique que j'aime et qui m'a vu devenir homme.

 

Les mains d'un garde du corps de Mobutu, qui avoue qu'elles ont déjà tué, font des vendanges en Lavaux avec délicatesse (Lavaux-Kinshasa, Daniel Vuataz).

 

Un braqueur venu de banlieue parisienne pour opérer à Genève s'extasie "devant les plaques d'immatriculation classe comme si chaque Suisse faisait partie du corps diplomatique" (Réinsertion sociale, Jean Chauma). 

 

Deux frères enterrent une deuxième fois leur troisième frère premier né, à la vie écourtée (Frères de sang, Jérôme Meizoz).

 

A la suite d'une bagarre Tony tue Bruno qui le raillait de se l'être fait mettre et demande à son ami Max de l'aider à l'envoyer dormir avec les poissons du lac (Amis pour la vie, Vittorio Illustrato).

 

Une âme charitable propose le grand bleu sans retour dans les profondeurs du lac aux vrais désespérés de la vie (La traversée, David Collin).

 

Chloé et Micha attendent qu'une vieille crève pour occuper son appartement et, le jour venu, Chloé se fait faiseuse d'ange dans sa salle de bains (Parole d'ange, Claire Genoux).

 

Une adepte des promenades au bord du Rhône, qui s'entraîne dans un club de boxe de quartier, se dispute vraisemblabement avec celui qui partage sa vie, qui se retrouve allongé dans la cuisine, sans qu'elle ne sache ce qui s'est passé (Le fleuve, Anne Pitteloup).

 

Charlie, fan de tennis, demande à Chantal moribonde ce qu'elle a bien pu faire de sa casquette rouge de Federer...(La casquette rouge de Federer, Virginie Oberholzer). 

 

Catherine Chappuis apprend qu'Alba a tué sa soeur Rosa parce qu'elle était belle et se demande si sa mère n'a pas fait de même avec sa propre soeur (Alba et Rosa, Laure Mi Hyun Croset).

 

Un détective débutant - c'est l'histoire la moins noire - est couvert de lauriers par ses premiers clients alors que seule une chance improbable et insolente lui a souri (La lumière, Alain Bagnoud).

 

Une victime d'un vol dans un train se sacrifie pour que son voleur habile se fasse enfin prendre (Le troisième sac, Pierre Fankhauser).

 

Une rencontre virtuelle sur internet devient réelle, mais ne correspond pas aux attentes de l'internaute qui, après avoir ébauché une caresse, écrase le larynx de sa correspondante (La valse à trois temps, Dominique Brand).

 

Cet homme se comporte mal systématiquement partout où il passe, façon de se soulager aux dépens des autres (Hygiène, Noémi Schaub).

 

Un meurtrier en série sème la peur dans la région et écrase le visage de ses victimes (La brute du Léman, Carole Dubuis et Stéphanie Klebetsanis).

 

Un échange de lettres entre le grand-oncle et la grande-tante d'Elodie lui révèle que son grand-oncle a protégé sa grande-tante en lui donnant la mort, classée par un non-lieu (Noir Léman, Myriam Moraz).

 

Réfugié dans un chalet pour y résoudre une énigme du passé, il écrit deux lettres à sa soeur pour lui expliquer sa démarche, puis une lettre à son frère pour lui dire, une fois l'énigme résolue, qu'il pourrait maintenant se réjouir de sa propre agonie (L'homme de pierre, Raphaël Baroni).

 

Dans un night-club du vieux Lausanne, pendant des heures, Yvan et François jouent au gendarme et au meurtrier, dont la victime serait la femme du second, jeu très révélateur (Le jeu, Fred Valet).

 

Elle a écrit l'histoire d'un amour qui s'achève mortellement dans une chambre de l'Hôtel du Lac et lui, qui lui a inspiré cette histoire, se dispute avec elle jusqu'au moment où cette fiction devient réalité (Chambre 204, Sandrine Fabbri). 

 

Marius aime le noir. Mon père ne l'aimait pas. Il ne me déplaît pas, à condition qu'il soit associé à d'autres couleurs. Tout le monde ne réagit pas de la même façon devant le noir...

 

Quoi qu'il en soit, je comprendrais que devant tant de noirceurs, qui pourraient bien être autant d'exutoires pour leurs auteurs, le lecteur veuille finalement partir à cheval sur le vin, de préférence de l'humagne, avec une âme soeur, pour le pays qui leur ressemble, c'est-à-dire un peu moins sombre, en tout cas au moins un peu plus clair...

 

Francis Richard

 

Léman noir, nouvelles indédites réunies par Marius Daniel Popescu, 224 pages, BSN Press

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 00:15

Eloge du charme COBERTIl ne faut pas se fier aux apparences. Avec sa couverture rose, l'éloge d'Harold Cobert, qu'il qualifie de petit par modestie, ne se limite pas aux seuls liens du charme avec l'érotisme.

 

Dans le "prélude en fugue" de cet éloge, l'auteur se demande:

 

"Comment faire l'éloge de ce qui est insaisissable, de ce qui n'apparaît que pour mieux disparaître comme un mirage permanent, à moins de faire l'éloge de la fuite elle-même?"

 

Vladimir Jankélévitch s'était déjà heurté avant lui à cette difficulté de définir le charme avec exactitude.

 

Quant à René Schérer, partant de cette dernière constatation, il avait observé que le charme était à la fois un composé et un oxymore.

 

A partir de là et de l'étymologie, qui "est la madeleine de Proust du langage", Harold Cobert développe à son tour des considérations sur le charme, dont il est une vivante illustration pour ceux qui l'ont rencontré.

 

Depuis "carmen" - chant magique - et "carpinus" - un arbre supportant bien la taille -, le mot de charme a pris, au fil du temps, cinq sens retenus par le Petit Robert de la langue française, cinq comme les doigts d'une main, ou les sens qui permettent à l'homme de connaître le monde qui l'entoure.

 

Le charme prend ainsi le sens:

 

- de l'action magique qu'il exerce

- de l'attrait qu'il produit

- des manières séductrices dont il se sert

- de la beauté plastique dont il se pare

- du nombre quantique qui caractérise les quarks (les plus petites particules élémentaires connues, qui se désintègrent en composés et font cohabiter matière et antimatière, suprême oxymore).

 

Harold Cobert montre que, si le temps est ennemi de la beauté, il ne l'est pas complètement. En effet un charme s'opère:

 

"[Le temps] patine les épidermes, les sculpte, les cisèle de mille et une entailles qui racontent toute une histoire. Là, l'encoche du premier sourire. Ici, la fêlure du premier chagrin d'amour. A la commissure des lèvres, la cicatrice d'une moue trop souvent opposée aux coups du sort et aux maux pris sur soi."

 

Si la bêtise est ennemie de la beauté, la laideur peut être transfigurée par l'esprit. Cyrano, Gainsbourg en Gainsbarre, ou Mirabeau furent des incarnations du charme qui transcende l'aspect physique.

 

Du charme dérivent les deux autres notions connexes que sont le mystère et la séduction.

 

Au sujet du mystère, Harold Cobert fait ce parallèle éclairant:

 

"Si la beauté constitue la face diurne et brillante du charme, le mystère représente sa face nocturne et ténébreuse."

 

Il fait un autre parallèle, non moins éclairant, entre les différentes formes que peut revêtir la séduction. Ainsi compare-t-il Valmont, le séducteur des Liaisons dangereuses, à Casanova, le séducteur vénitien. Le premier utilise le charme comme moyen, tandis que la séduction du second est au service du charme. Le premier en est la face funèbre, le second la face solaire.

 

Le charme a aussi, bien évidemment, des liens avec l'érotisme (on revient quand même à la couverture rose):

 

"Le charme est érotique parce qu'il excite notre intérêt, tant intellectuel que sensoriel. Et l'érotisme a des charmes certains parce qu'il plaît, enchante et ensorcelle."

 

L'opposition entre érotisme et pornographie est paradoxale:

 

"Le caractère solaire de l'érotisme tient au voile de clair-obscur jeté sur les corps tandis que le caractère obscur de la pornographie tient au dévoilement cru des corps en pleine lumière."

 

Comme les choses ne sont pas simples, "l'érotisme trop fleuri peut parfois devenir anti-érotique" et "dans certaines situations, la crudité de la pornographie peut s'avérer fortement érotique et, partant, non dénuée de charme".

 

Le corollaire de l'érotisme et de la pornographie?

 

"L'un et l'autre procurent le frisson des jeux interdits - et donc de la transgression."

 

Transgression, dont les deux éléments "qui fondent et nourrissent le charme" sont "l'incertitude et le danger".

 

Comme le laissait présager le prélude, force est de constater, en sa fugue, malgré tout, que "le charme déjoue nos approches et se dérobent à nos avances".

 

Après avoir approché du charme (en le décomposant), par la beauté, le mystère, la séduction, l'érotisme, la transgression, l'auteur se rend compte que tous ces concepts sont à la fois fixes et mouvants, selon les cultures et les époques, mais que le charme demeure indispensable à notre humanité.

 

Car, dans un monde par trop utilitariste, le charme "invite à réenchanter le monde":

 

"Il est un appel à la résistance. A ce titre il est hautement insurrectionnel et séditieux."

 

En somme, ce n'est pas si court jeune homme... et je n'ai fait que survoler ici votre éloge plein de charme...

 

Francis Richard

 

Petit éloge du charme, Harold Cobert, 128 pages, François Bourin

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 23:45

Cancer et sens de la vie GUILLEMIN BLANCHON

Le 31 août 2012, Michel Moret, patron des Editions de l'Aire, invite critiques et amis au Caveau Saint-Martin de Vevey. Ce soir-là, il présente les oeuvres publiées par sa maison à l'occasion de la rentrée littéraire d'automne.

 

Cette présentation est suivie d'un repas. Je me retrouve providentiellement à la table du Dr Clare Guillemin-Munday et de sa complice, Sylvie Blanchon. Nous sympathisons. Nous sommes sur la même longueur d'onde.

 

Leur livre vient seulement de paraître en librairie. Avant de le lire, connaissant un peu ses auteurs, je pressens que ce livre essentiel me confirmera dans ce qui peut, selon moi, donner à chacun un sens à sa vie. Je ne me trompe pas.

 

Le livre se présente sous la forme d'entretiens de Sylvie Blanchon. D'abord avec Clare Guillemin, ensuite avec des patients ou des proches qui témoignent pour eux, enfin avec des soignants et des thérapeutes.

 

Clare Guillemin est radio-oncologue, allopathe:

 

"Opération ou radiothérapie ou chimiothérapie ou un panachage des trois sont et restent les traitements de base actuels."

 

Cela ne l'empêche pas d'explorer des voies nouvelles de soins et d'employer des traitements autres que ces traitements de base:

 

"Mon chemin de vie est fait de telle manière que je n'ai pas le choix d'aller où je vais...j'apprends à accepter de ne pas être totalement dans la norme."

 

Ainsi, pour ce qui concerne les médecines douces, même si rien n'est scientifiquement prouvé, ne les rejette-t-elle pas pour autant.

 

De même est-elle persuadée que "nous ne sommes pas seulement de la mécanique":

 

"Nous vivons ici, en bas, mais il y a aussi le haut, celui de toutes les lignées religieuses et spirituelles."

 

Car l'expérience montre que le corps et l'esprit sont liés:

 

"Les patients peuvent apprendre à "magnétiser" leurs médicaments. Je les aide s'ils le souhaitent. Cela fait aussi une différence, étonnamment, pour les effets secondaires."

 

Une ouverture de conscience doit également se faire chez les patients:

 

"Qui est-on? Que fait-on de soi? Que voulons de la vie? Que venons-nous accomplir? Quel sens nous guide?"

 

Au lieu de combattre la maladie, les patients atteints d'un cancer, qui font un travail de développement personnel, "tentent de vivre avec, de comprendre et apprivoiser leur maladie."

 

Il en résulte que des patients qui présentent des symptômes similaires ne vivent pas avec leur maladie de la même manière, à traitements identiques.

 

Clare Guillemin déplore que beaucoup de médecins ne le comprennent toujours pas:

 

"La science s'est scindée de l'Eglise parce que cette dernière fermait et maintenant c'est la science qui freine et bloque l'évolution."

 

Clare Guillemin a compris que les résultats obtenus étaient meilleurs quand tout autour contribue à la guérison:

 

"Le Cercle Magique est l'interaction entre la personne malade et tous les intervenants: médecins, infirmières, assistante sociale, voisins, pasteur, curé, imam ou autres, amis proches, animaux de compagnie, mais aussi la force de la prière, l'énergie du vent, la vitalité de la nature, la musique ou tout autre valeur sûre qui aide la personne à cheminer. Tout ce qui va briser la solitude et faire que l'on se sente épaulé comme dans un cercle."

 

Le sens de la vie apparaît plus clair quand on accepte que le but soit le chemin, qu'il convient de parcourir à petits pas:

 

"Faire un pas près l'autre, c'est revenir à soi, c'est découper le temps en plus petites parcelles."

 

Après avoir eu recours à des techniques de reiki ou de karuna, Clare Guillemin utilise le magnétisme, en posant les mains et laissant venir, pour donner, avec son propre corps et son ressenti:

 

"Je prend une force et l'envoie puis je reçois une information en retour; j'envoie alors la contre-information en retour, etc. Je travaille avec l'information et la contre-information; cette méthode marche vraiment bien."

 

De quoi s'agit-il?

 

"Je suis reliée à une force mais comment la nommer, je l'ignore. J'envoie un rayonnement d'une certaine qualité qui va inter-agir avec l'énergie de la personne, soit sur sa globalité soit localement. Il ne s'agit aucunement de l'intercession d'un saint ou d'une prière particulière; il s'agit véritablement d'un rayonnement. En radiothérapie aussi, j'envoie un rayonnement qui va modifier l'énergie de la personne! La qualité et la nature du rayonnement sont différentes, c'est tout."

 

La bonne nouvelle est qu'"on peut tous le faire". Il n'y a pas besoin d'initiation. Le Secret n'en est plus un, puisqu'il est accessible sur Internet:

 

"La possibilité est ouverte à tous. L'efficience dépend ici aussi de "qui" l'on est! Si l'on a le coeur à la bonne place, ce sera plus efficace!"

 

Clare Guillemin n'est effectivement pas "totalement dans la norme"!

 

Les huit témoignages des patients divers ou de leurs proches, les quatre témoignages de soignants et de thérapeutes, qui représentent les deux tiers de l'ouvrage, en sont bien la preuve.

 

Dans ces témoignages il est question d'écouter son corps, de prendre du temps pour soi, de s'occuper de soi, ce qui n'empêche pas de s'ouvrir aux autres, de se pardonner à soi-même et de prendre conscience de son potentiel, de respecter la maladie en tant que telle et de découvrir ce qui la relie à son état d'âme, de continuer à cheminer, car le bonheur n'est pas le but, mais le chemin.

 

Une patiente dit à propos de son cancer, diagnostiqué à 56 ans:

 

"La maladie m'a vraiment fait travailler cela: ne pas prendre les choses trop à coeur, ne pas vivre les choses trop dramatiquement et aussi prendre de la distance."

 

Une autre va plus loin:

 

"C'est le 29 septembre 2002 que l'on m'a annoncé que j'avais un cancer du sein. C'est ce jour-là que le crabe est entré dans ma vie. C'est aussi le 29 septembre 2002 que ma vie a commencé: je suis "née" ce même jour; j'avais vingt-neuf ans."

 

Comme le dit une thérapeute en soins énergétiques:

 

"L'être humain physique n'est que la pointe de l'iceberg seulement..."

 

Dans la conclusion de ce livre hors-norme, je relève ce passage essentiel:

 

"Qu'importe le type de relations: médecin-médecin, médecin-patient, patient-thérapeute, mari-femme, parents-enfants, le chemin décrit ici pose la rencontre clairement au centre même de l'action humaine."

 

Mon chemin de vie m'a clairement conduit à rencontrer Clare et Sylvie...

 

Francis Richard

 

Cancer et sens de la vie, Dr Clare Guillemin-Munday et Sylvie Blanchon, 312 pages, L'Aire

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 22:30

Bal-chez-le-gouverneur-NIMIER.jpgEté 1967, j'ai seize ans et je lis Le Hussard Bleu de Roger Nimier. Un peu moins de cinq ans après qu'il a trouvé la mort dans un accident de voiture, le 28 septembre 1962.

 

Ce livre m'ouvre l'esprit. La littérature n'est pas obligatoirement ennuyeuse, comme on me l'apprend à l'école. Il est même possible de s'amuser en lisant, en écrivant.

 

J'apprends aussi que, dans la vie, il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre, que les histoires officielles sont sujettes à caution et qu'il est possible d'être à la fois un grand écrivain et un grand impertinent.

 

Après cette découverte, je lis l'année suivante L'étrangère, livre posthume du même auteur, qui vient de paraître chez Gallimard. J'aime décidément le ton de Roger qui tranche avec celui des autres écrivains. Et l'histoire que raconte ce roman ressemble à celle que je viens de vivre personnellement. Alors, sur cette lancée, je lis avec bonheur tous les livres de Nimier, parus puis à paraître.

 

Les Editions de l'Herne viennent de publier quatre nouvelles de Roger Nimier non encore recueillies, que je ne connaissais pas. Une d'entre elles a été publiée dans Elle, une autre dans La Parisienne, une autre encore dans Match, celle-là juste après sa mort. La quatrième, inédite, a été retrouvée sous forme de manuscrit. Tous ces textes ont été écrits au milieu du XXe siècle, autour de mon année de naissance, à partir de 1947 jusqu'à 1956 peut-être.

 

Dans Bal chez le gouverneur, qui donne son titre au recueil, l'histoire commence justement par un bal chez le gouverneur d'Alger, un jour de septembre 195., en son palais tout blanc. Une jeune fille, Nicole, aux cheveux noirs, à la robe rouge, intrigue un jeune homme de bonne famille du lieu, Félix, que Roger décrit en ces termes:

 

"Il avait eu cinq chagrins d'amour; c'est un bon chiffre qui était entièrement à son honneur. Il se jugeait équilibré. De nos jours, ce mot veut tout dire, à croire que la bourgeoisie française est composée d'acrobates."

 

Félix aimerait bien plaire à Nicole mais elle le trouve très ennuyeux. C'est à l'amie de Nicole, Juliette, chez qui elle travaille, qu'il plaît. Un jour il croise cette dernière. Ils boivent un verre ensemble, dînent ensemble. Il la raccompagne en voiture. Ils ont un accident. Juliette meurt. Il a une jambe cassée et le bassin fêlé.

 

Nicole rend régulièrement visite à Félix à l'hôpital. Etendu pendant de longs mois, celui-ci lit beaucoup. En est-il plus intelligent? Non, mais son esprit s'aère et prend sans doute suffisamment de forces pour que Nicole et lui finissent par se marier.

 

Une forte tête est une fable, écrite en hommage à Marcel Aymé. Gaston-Ferdinand Martin, cet obstiné, a deux têtes : une pour la charcuterie et une pour la politique. Sa femme, Julie, aimerait bien qu'il lui en pousse une autre, pour résoudre son problème de chair.

 

Sous la pression amicale de ses amis, après avoir été "frappé au coeur par une créature avec deux cuisses, une démarche onduleuse et du gaillard d'avant", Gaston-Ferdinand fait un effort aux effets inespérés:

 

"Il se résolut un matin. D'un seul coup il lui poussa une troisième tête, qu'il réserva à la chose impudique. De ce jour, Martin fut beaucoup plus à l'aise. Il devint tout à fait cochon et eut jusqu'à sept liaisons à la fois."

 

Encouragé par ces premiers succès, Martin ne s'en tient pas là, multiplie les têtes et les aventures, mais continue à délaisser sa femme. Inspirée par son ange gardien, Julie coupe un grand nombre de ses têtes pendant une nuit. Le lendemain matin Gaston-Ferdinand se sent tout chose: il a l'impression de perdre la tête...

 

Comme il reste à Martin un nombre impair de têtes, à force de vouloir les égaliser lui-même, il finit par ne lui en rester plus qu'une. Que, dans le noir, la nuit suivante, sa femme coupe, ne sachant pas ce qu'elle fait et que c'est la dernière. La morale la plus sévère l'emporte finalement chez leur descendant, car toutes les têtes ont été coupées, allusion à peine voilée aux excès de l'Epuration dénoncés par Marcel Aymé.

 

Le clavier de l'Underwood se passe dans les bureaux du journal Le bon petit Français du soir, au bon vieux temps des machines à écrire (j'ai eu un Remington pour mon brevet, une Hermès pour mon bac et une Olivetti pour mon diplôme d'ingénieur...).

 

La narratrice se voit restituer son ancienne Remington et destituer de sa toute nouvelle Underwood au profit d'une simple dactylo, prénommée Marie-Chantal. Elle le prend mal, se plaint au Directeur, qui, après enquête, lui rend justice. Mais la Marie-Chantal n'est pas la fautive... Le responsable est son petit chef, aux oreilles sensibles, qui doit son ascension au népotisme.

 

Quant à la narratrice, elle est récompensée par une promotion, qui va lui permettre de jouer à son tour au petit chef:

 

"Désormais il n'était plus d'Underwood, de placard de fer, de classeurs, qui me seraient refusés. Tout était clair dans les cieux. Je devenais la première des secrétaires du Bon petit Français du soir. Je régnais sur un vaste peuple - huissiers, dactylos, garçons d'ascenseur - toujours prêt à l'insolence et qu'il faut tenir serré."

 

A et E est un conte. Un garçon de 7 ans doit s'occuper de son petit frère A et de sa petite soeur E. Comme ils sont insupportables et l'empêchent de créer à loisir, il les confie à un établissement sur la porte duquel est inscrit CAISSE D'EPARGNE.

 

Au bout de sept à huit cent mille ans il se rend compte que c'est Noël:

 

"Le sens de la famille lui revint avec l'idée des cadeaux, qui faisait partie de sa nature, car il était enfant fort bon et tout penché sur ses cahiers."

 

Pour lui, un an seulement s'est écoulé. Il n'a que huit ans. Il retrouve la maison où il a laissé A et E. Entre-temps, ils sont devenus Adam et Eve et leurs descendants sont au nombre de deux milliards et demi.

 

Comme il n'était pas possible de conserver tous les héritiers de A et E dans les coffres de la maison, devenue CAISSE D'EPARGNE ET DE PREVOYANCE, ils ont été placés sur "une boule assez ingénieuse de 40 000 km de circonférence"...

 

Ces textes de Roger Nimier sont courts et facétieux. Ils ne devraient donc pas user la patience du lecteur, mais plutôt, j'espère, lui donner envie de lire ses romans, ses autres nouvelles, ses essais et ses critiques de livres. Oeuvres diverses d'une tout autre envergure.

 

Francis Richard

 

Bal chez le gouverneur, Roger Nimier, 96 pages, Editions de L'Herne

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 20:30

Les oiseaux noirs de Calcutta LAUWAERT Si vous n’êtes pas de ceux qui se bercent d’illusions sur l’aide au Tiers-Monde et que vous préférez regarder la vérité en face, alors Les oiseaux noirs de Calcutta est un livre pour vous.

 

Cela ne veut pas dire que vous tirerez pour autant les mêmes conclusions qu’Alice, l’héroïne de cette histoire tirée d'une histoire vécue, mais fictive, qui se passe au Bengale occidental, il y a quelque vingt ans. 

Alice est au milieu de la quarantaine. Elle est hollandaise. Elle décide de consacrer six mois de sa vie à un orphelinat misérable et crasseux situé dans la périphérie de Calcutta et supervisé depuis Genève par une ONG, aux luxueux bureaux.

Alice résilie donc son contrat de travail en Suisse, fait une croix sur tout revenu pendant six mois, et laisse derrière elle famille et amis.

Alice veut s’occuper de vrais pauvres, comme s’il n’y en avait pas à proximité de chez elle. Elle pense trouver là-bas "l’authenticité, le partage, la vraie charité". Avant de rejoindre son poste de "social worker", elle voyage un peu en Inde. Mais, en proie aux épuisantes "persécutions des mendiants et des attrape-touristes", elle a hâte de se rendre utile aux enfants abandonnés de Nilbari, sa destination.

Alice n’est pas croyante. Elle n’est pas tendre avec les religions, qui, pour elle, ne devraient plus exister et n’ont plus aucun sens. En effet, au fur et à mesure que les énigmes sont résolues par la science, le merveilleux s’estompe et, selon elle, il n’a donc plus lieu d’être. Son séjour en Inde ne fera que la renforcer dans cette conviction.

En Inde, que trouve-t-elle? Des gens qui se battent entre eux parce qu’ils appartiennent à des religions différentes, des gens qui, dans leur vie quotidienne, semblent "tous bigots, frustrés et inhibés" et qui, "embourbés dans leur glu ancestrale", fonctionnent comme ça:

"S’asseoir, boire le thé et attendre que les solutions tombent du ciel…ou de la poche des donateurs ou du travail des bénévoles."

En se rendant au Bengale occidental, qui, à l’époque, et jusqu’à récemment, est "un des derniers pays communistes au monde", elle comprend que l’Europe mérite son bien-être, car elle a travaillé pour, et que les Indiens, s’ils veulent manger, tout simplement, doivent travailler, à un rythme de travail comparable à celui des Européens, rythme qu’ils sont alors incapables de seulement imaginer.

A sa grande déception, les pauvres en Inde ne sont ni bons ni accueillants. Ils ne s’intéressent qu’aux dollars... Et ceux qui, membres du "Governing Body", dirigent Nilbari, n’ont pas pour but "d’améliorer le sort des enfants, mais de recevoir de l’argent", qu’ils peuvent "gérer sans le contrôle des donateurs, pour leur propre intérêt."

Le résultat est qu’après trente ans d’existence, à Nilbari, tout est encore "provisoire, brinquebalant, improvisé". Comme Alice est "la première à dire, ce qui ne [fonctionne] pas, à critiquer les magouilles au lieu de s’extasier devant les niaiseries hypocrites", elle ne se fait évidemment pas bien voir du "Governing Body". C’est pourtant une erreur de cacher ce qui ne fonctionne pas "au lieu de diagnostiquer ce qui cloche et d’essayer d’y remédier".

Alice tente d’éduquer et de former ces enfants abandonnés, qui sont bien souvent des handicapés physiques – la polio fait des ravages parmi eux – ou des handicapés mentaux. Ce faisant elle se prend d’affection pour l’un d’entre eux, le petit Trouvé, "aux os de verre et au rire cristallin".

Tout étant toujours à recommencer, elle se demande si cela un sens de vouloir imposer des solutions que les Indiens ne demandent pas et qu’ils ne comprennent d’ailleurs pas. Elle finit par se décourager et n’a plus qu’une hâte, celle de rentrer en Suisse, d’abréger son séjour. Non sans scrupules toutefois :

"Les Européens qui venaient à Calcutta pour partager la pauvreté pouvaient à tout moment s’en retourner en Europe. Les vrais pauvres n’avaient pas d’issue…"

 

Sur le départ, Alice sent "la mort planer au-dessus de Nilbari, comme les grands oiseaux noirs planaient au-dessus de B. Garden"…

Que préconise-t-elle pour sortir un tel pays de sa misère?

"Pour commencer, des écoles! Ensuite les gens devraient comprendre d’eux-mêmes l’absurdité des religions, des traditions obsolètes et l’urgence du contrôle des naissances."

 

Une telle attitude d’esprit conduit évidemment à une vision désabusée de l’existence, qu’il m’est difficile de partager:

"Aussi longtemps qu’on est vivant, on est vivant…alors s’il n’y a pas d’après, c’est d’ici et de maintenant qu’il convient de tirer le meilleur parti possible."

Quoi qu’il en soit, je ne peux pas m’empêcher non plus de penser que l’Inde, pays émergent, qui s’est engagé dans une voie économique libérale, n’est peut-être plus, dans son ensemble, ce pays décrit par l’auteur, même s’il lui reste beaucoup de chemin à parcourir pour sortir tous ses habitants de la misère.

 

Francis Richard

 

Les oiseaux noirs de Calcutta, Anne Lauwaert, 312 pages, Tatamis

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 00:40

Le cadeau de Noël ABIMILe polar n'est pas un genre mineur. Je ne dis pas cela parce que je suis un adepte. Je le dis parce que ce n'est pas le genre littéraire qui fait la qualité d'un écrivain.

 

Le genre ne fait rien à l'affaire. Il y a des écrivains médiocres dans tous les genres et d'autres qui ne le sont pas.

 

Le polar suppose bien sûr qu'il y ait une énigme à résoudre et que la vérité ne se fasse jour qu'après quelques rebondissements. Mais, à partir de là toutes les possibilités sont ouvertes.

 

Le polar de Daniel Abimi ravira les Lausannois, plus particulièrement les noctambules, ou ceux qui lisent les rubriques de faits divers dans leur quotidien Le Matin.

 

En effet les habitants de Lausanne y retrouveront bien des lieux qu'ils connaissent, même si l'auteur prend avec eux quelques libertés; ils ne seront pas dépaysés par les patronymes des protagonistes; ils auront l'impression de se trouver au milieu d'une intrigue familière, même si les faits et les personnages sont fictifs, à une exception près...

 

Il ne faut pas croire pour autant que ceux qui ne connaissent pas Lausanne n'auront aucun intérêt à le lire. En effet le livre fourmille de suffisamment de détails vrais sur la capitale vaudoise pour qu'ils la reconnaissent, s'ils s'y rendent, ou qu'ils aient envie de s'y rendre.

 

L'histoire se passe en 2012 et commence quelques jours avant Noël. Une jeune femme, Elena, originaire d'Ukraine, employée dans la station-service Agip située avant l'échangeur de la Blécherette, est tuée dans la cafétéria de l'établissement.

 

Un individu casqué lui a tiré une balle dans le sein gauche, à bout portant, et est reparti à moto, comme il était venu, et comme si de rien n'était. Du travail de professionnel. D'autant que, s'il y a bien six témoins du meurtre, trois hommes et trois femmes, ils n'ont rien vu...

 

Le patron de la station-service est un Bulgare. Il était assis face à son neveu dans la cafétéria quand le coup de feu est parti. Il tournait le dos à l'entrée et son neveu était plongé dans un jeu électronique. Une femme tenait la caisse, une autre comptait les chips. Enfin deux clients, un homme et une femme, faisaient le plein.

 

L'enquête est dirigée par l'inspecteur Mariani. Elle va le conduire dans le milieu de la prostitution - et de la drogue qui lui est liée - et de ses clients huppés. L'aide d'un journaliste alcoolo, Michel Rod, qui est apparenté à des gens de la haute société lausannoise, ne sera pas de trop pour démêler l'écheveau de cette affaire, où les parties fines jouent un rôle essentiel.

 

L'intérêt du livre réside dans le rendu vivant des personnages qui en émaillent le récit, qu'il s'agisse, d'un côté, des policiers et du journaliste, ou, de l'autre, des putes européennes de l'est, de leur mère-maquerelle, de leurs clients, des proxénètes qui opèrent dans l'ombre ou de leurs porte-flingues.

 

L'auteur restitue tout ce petit monde du sexe et du fric avec beaucoup de réalisme, de crudité et de justesse. Il montre qu'il suffit de gratter un peu le vernis des apparences pour que soit révélé le côté sombre de la nature humaine, qui peut se retrouver dans des individus appartenant à toutes les conditions sociales.

 

A deux reprises Daniel Abimi parle de cadeau de Noël. Une première fois quand Michel Rod s'offre une participation exorbitante à une partie fine pour progresser dans son enquête; une deuxième fois quand le même donne un billet à une prostituée qui l'a aidé à découvrir le commanditaire du meurtre d'Elena.



Il ne faut donc pas considérer ce roman, écrit avec toutes les qualités que requiert le genre - entre autres, descriptions précises et dialogues qui sonnent juste -, comme un joli conte de Noël, mais comme un tableau noir des moeurs de notre époque, qui, heureusement, du moins veux-je le croire, ne doivent pas être considérées comme une généralité.



Francis Richard

 

Le cadeau de Noël, Daniel Abimi, 368 pages, Bernard Campiche Editeur

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 01:30

Rose-Envy.jpg"De son écrin d'or et de velours, tu sors un nouveau gloss, fondant et satiné, au goût délicat de bonbon. Tu l'appliques. Il souligne la forme régulière de tes lèvres.

 

Il a un nom.

 

Rose Envy."

 

C'est ainsi que se termine le livre de Dominique de Rivaz, par cette dernière adresse de la narratrice à son héroïne.

 

Un gloss? Pour ceux qui l'ignorent, comme je l'ignorais jusqu'ici, c'est le brillant à lèvres, ce produit cosmétique qui nous vient des States et que s'appliquent des jeunes femmes...

 

Ce court roman est dédié par l'auteur "aux femmes de toutes les époques, passées, présentes et à venir, médiatisées ou à jamais silencieuses, qui ont choisi, choisissent ou choisiront d'être une breathing living tomb, le tombeau d'un être qu'elles ont passionnément aimé".

 

Cette dédicace intrigante pousse les curieux à lire le livre, qui, une fois refermé, ne laisse pas de les... laisser perplexes, surtout quand ils sont des amants non fusionnels.

 

La narratrice s'adresse à son héroïne à la deuxième personne du singulier, ce qui donne le ton. Celui des invocations, grecques ou latines.

 

Cette héroïne a quatorze ans au début de l'histoire. Elle est pensionnaire dans une école catholique. Une autre pensionnaire de son âge se ronge à l'intérieur d'une lèvre comme d'autres se rongent les ongles:

 

"Depuis ce jour où par curiosité tu as voulu faire comme elle, tu n'as plus jamais cessé de te ronger la bouche."

 

Bien plus tard, il y a peu, ce personnage, adepte de l'autodévoration, visite une exposition, Tous cannibales, qui est consacrée à l'anthropophagie et à ses représentations, dont celles d'autophages. Elle se sent investie d'une mission, celle de convertir les autres à se goûter eux-mêmes, et, pourquoi pas, à goûter à leur prochain.

 

Sa rencontre avec Pierrot change la donne. Elle ne se mange plus. En fait, subrepticement, elle ne se ronge plus les lèvres, mais la joue.

 

Pierrot la surnomme Smoothie, du nom des frappés aux fruits, qu'elle confectionne. Elle trouve ce surnom "infiniment craquant". Avec lui elle vit intensément. Il a pour métier d'explanter des organes humains puis de les transporter dans un bac frigorifique.

 

Comme il ferme les yeux sur son autophagie, elle ne se moque pas trop de ses actes magiques dont il est coutumier, qu'elle trouve pourtant comiques.

 

Un crépuscule, Pierrot et elle conçoivent un fils, Crotchon, qui signifie petiot pour lui, quignon de pain pour elle. Il naît. Quelques semaines passent.

 

Elle saisit en cours de route une émission consacrée à l'histoire d'Artémisia, reine d'Halicarnasse, qui a épousé son frère Mausole. A la mort de ce dernier, elle a fait ériger un grand tombeau en son honneur, qui est l'une des sept merveilles du monde. Inconsolable, elle a "mêlé quotidiennement à son vin un peu des cendres de son mari défunt".

 

Crotchon, victime de la maladie bleue, meurt. Il est incinéré. En cachette de Pierrot, elle dévisse l'urne qui contient les cendres de son enfant et s'aperçoit qu'elle est vide. Elle est prise d'une douleur indicible. Elle ne pourra pas faire de son corps la sépulture de son Crotchon... Pour écarter la cause de son chagrin, Pierrot emporte l'urne dans un endroit connu de lui seul.

 

Pierrot meurt à son tour dans un accident de la route à la suite d'un appel qu'il a reçu alors qu'il était de garde. Ce sont bien ses cendres que contienne une autre urne. Elle parvient à l'ouvrir en se blessant et en en répandant un peu du contenu, qu'elle transvase dans un autre récipient plus commode, "une soupière ancienne et fleurie".

 

Lors de la visite d'un musée, tout en se rongeant les lèvres, elle entend à nouveau l'histoire du "deuil démonstratif" d'Artémisia. Quatre peintres la représentent avec une cuillère et une coupe. En ces Artémisia, elle se reconnaît, transpirante et pâlissante. Elle s'imagine faire de même avec une cuillère Ikea et un verre de vin de Corbières. Elle est alors prise d'un fou-rire communicatif.

 

En réalité aura-t-elle la force d'aller jusqu'au bout de leur exemple? Si oui, cessera-t-elle alors de se ronger les lèvres? La joue?

 

La réponse se trouve pour qui sait lire entre les lignes, dans celles de la fin, reproduites au début de cet article. Ces lignes expliquent également le titre du livre, dont la couverture est un portrait d'Artémisia effectué par Silvia Francia, d'après le "portrait d'une jeune femme en Artémisia" de Boltraffio.

 

Dominique de Rivaz a écrit là l'histoire d'une Artémisia d'aujourd'hui, qui se pose des questions auxquelles la science, la littérature et l'art actuels peuvent répondre, sans que le lien ne soit rompu pour autant avec la légende remontant à l'antiquité.

 

L'écriture est très dépouillée. Elle n'en est que plus persuasive. L'absence, parfois, de virgules entre les verbes, dans une phrase, donne au lecteur l'impression de se retrouver en apnée.

 

Pour les adeptes de l'amour-fusion, être le vivant tombeau de l'être aimé n'est-ce pas le plus beau témoignage que puisse donner une femme de sa passion amoureuse?

 

Francis Richard

 

Rose Envy, Dominique de Rivaz, 80 pages, Zoé

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 19:30

Garce-de-vie-FREYSINGER.jpgDans sa préface au monologue Le nez dans le soleil d'Oskar Freysinger, Marc Bonnant blâmait l'auteur de ne pas avoir suivi son conseil d'écrire sous pseudonyme:

 

"Vous êtes un écrivain, mais aussi un homme politique. Votre nom qui politiquement résonne ne peut en ces temps imbéciles que nuire à l'auteur.

 

Ils auraient été mille et cent à s'extasier si vous aviez su rester anonyme. Ils se montreront critiques parce que c'est vous."

 

Oskar Freysinger récidive avec un roman cette fois, Garce de vie.

 

Après en avoir fait l'éloge mérité je ne peux que conclure ainsi mon article paru ce jour sur le site lesobservateurs.ch:

 

"N’en déplaise à d’aucuns, Oskar Freysinger est bel et bien un écrivain, comme Le nez dans le soleil le laissait présager. Il suffirait aux perclus de préjugés à son égard de passer la couverture et d’oublier qui est le signataire pour s’en convaincre aisément."

 

Francis Richard

 

Garce de vie, Oskar Freysinger, 120 pages, Editions Attinger

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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