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24 décembre 2013 2 24 /12 /décembre /2013 12:15

Je m'en vais BERCOFF Paul Verlaine a composé ces vers inoubliables, tirés de Chanson d'automne:

 

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deça, delà

Pareil à la

Feuille morte

 

C'est dans ce poème que figurent ces autres vers bien connus pour avoir donné le signal du débarquement des forces alliées en Normandie au printemps 1944:

 

Les violons

De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur

Monotone.

 

Ce poème a inspiré à Serge Gainsbourg une chanson tout aussi inoubliable:

 

Je suis venu te dire que je m'en vais

Et tes larmes n'y pourront rien changer.

Comme dit si bien Verlaine, "au vent mauvais",

Je suis venu te dire que je m'en vais.

 

Le titre du dernier livre d'André Bercoff, écrit avec Deborah Kulbach, provient bien sûr de cette chanson de Serge Gainsbourg, à qui cet essai est dédié en ces termes:

 

A Serge Gainsbourg

qui ne fut jamais exilé fiscal ni expatrié,

mais étrange étranger en son pays lui-même.

 

Ce livre, placé sous l'égide du chant poétique, est, on l'aura compris, ou pas, un essai prosaïque sur la fuite de leur propre pays d'un nombre toujours plus grand de Français, phénomène qui s'est accentué depuis que François Hollande, le président français qui n'aime pas les riches, a accédé à la fonction suprême.

 

Bien que d'autres livres aient abordé ce thème, Sauve qui peut d'Eric Brunet et Pourquoi je vais quitter la France de Jean-Philippe Delsol, il faut enfoncer ce clou, d'autant plus que médias et politiques français font l'autruche ou minimisent ce phénomène:

 

"Selon les chiffres officiels, 1 600 000 Français sont inscrits aujourd'hui dans les consulats de la centaine de pays d'accueil où ils résident et l'on en compterait en outre plus de 800 000 qui ne se sont pas déclarés. PricewaterhouseCoopers prédit qu'ils seront plus de 3 millions d'ici à 2020."

 

La particularité de ce livre par rapport aux précédents est de donner largement la parole à ceux qui vont faire le pas de quitter la France ou qui l'ont déjà franchi au cours des dix dernières années.

 

Pourquoi veulent-ils partir?

 

Il leur suffit de regarder le bulletin de santé du grand corps malade de la France, qui vit à crédit depuis plus de trente ans (la dette dépasse les 90% du PIB), selon un schéma de Ponzi, auquel les politiques ne veulent surtout pas toucher (après eux, le déluge), avec, au bout des comptes, la faillite assurée:

 

"Dépense publique qui atteint 56% du PIB; déficit à près de 4% du PIB; prélèvements obligatoires à 46,3% alors qu'ils étaient à 30% en 1960; chômage à plus de 10% de la population active."

 

Le fait est que la faillite est d'autant plus assurée que le modèle français est rigide, qu'une "gérontocratie sclérosée [...] tient tout et se congratule, se coagule et s'accouple à l'intérieur de la famille énarque et grandes écoles, telles les Ménines de Vélasquez":

 

"Ceux qui sont en place se protègent et prônent l'immobilisme, créant les conditions de l'exclusion pour les autres."

 

Il y a d'un côté des privilégiés - ceux qui ont un emploi public, les retraités, les cadres supérieurs du secteur privé, ceux qui ont droit aux minima sociaux - et de l'autre ceux qui ne le sont pas. Il y a d'une part les revenus protégés et de l'autre les revenus à risques. Les auteurs parlent de monarchie bananière...

 

On sait ce qu'il advient de tels pays, quelle que soit la forme que revêtent leurs institutions: ils coulent. Alors il est préférable de mettre les voiles non seulement pour échapper à l'exclusion et à l'absence de perspectives, mais pour échapper au naufrage.

 

Pour maintenir à flot le bâteau qui coule, l'augmentation de la pression fiscale, employée pour colmater les brèches, ne fait que les agrandir et n'incite pas à créer son entreprise en France, mais à la créer ailleurs:

 

"Quand on vous demande de payer des impôts alors que vous avez à peine commencé de créer votre entreprise, vous vous demandez si l'herbe n'est pas plus verte ailleurs. Quand vous entendez des politiques proclamer qu'au-delà de 300 000 euros par an l'Etat vous prendra tout, vous vous dirigez vers le consulat le plus proche en espérant qu'il y a encore de la place."

 

Dans leur ensemble ceux qui partent ne le font pourtant pas pour des raisons fiscales ou pour des raisons économiques, mais par désillusion, par lassitude morale, pour changer d'air:

 

"Gagner de l'argent est une honte dans ce pays [...]. Dès que que quelqu'un sort du rang, il suscite l'envie et la jalousie de ses voisins qui préfèrent le voir crever plutôt que réussir."

 

Lors de leur enquête, les auteurs ont fait une découverte à laquelle ils ne s'attendaient pas:

 

"C'est le nombre de parents non seulement résignés au départ de leurs enfants, mais qui les encouragent à partir en dépit de la tristesse naturelle causée par la perspective de la séparation."

 

La plupart des jeunes qui vont partir, qui partent ou qui sont déjà partis, ne sont pas des nantis:

 

"Ils ne sont, ceux-là, ni fortunés ni héritiers et ne comptent pas sur papa-maman pour les récupérer en cas d'échec à l'étranger. Ceux-là, qui ne rêvent pas de devenir fonctionnaires dans l'administration ni de végéter dans le cocon familial jusqu'à 40 ans, savent que rien n'est joué, que personne ne les attend et qu'ils ne seront engagés ni pour leurs beaux yeux ni pour leurs relations et encore moins pour leur nom. Certains - et c'est heureux - ont des diplômes qu'ils comptent bien faire fructifier, mais d'autres n'ont que leur talent et leur capacité de débrouille et d'adaptation, ce qui devrait d'ailleurs, en France, être considéré comme des vertus au moins aussi importantes que les résultats scolaires et universitaires."

 

Et puis "il est aussi d'autres raisons à certains départs, que l'on avoue moins de peur de se faire taxer de réactionnaire voire de raciste par la bien-pensance aussi généralisée que dominante":

 

"Certains affirment sans ambages qu'ils ne se sentent plus bien dans leur propre pays à cause du climat d'insécurité, d'un communautarisme provocateur et envahissant, des sommes prodiguées aux primo-arrivants voire aux immigrés clandestins, alors que des millions de Français souffrent de pauvreté, non seulement dans les cités, mais plus encore dans la Creuse, le Cantal et ailleurs."...

 

Une fois partis, tous ces expatriés reviendront-ils? Un grand nombre ne reviendra jamais. Et ceux qui reviendront, ne le feront que que si les mentalités changent en France, ce qui n'est pas demain la veille et pourrait demander des décennies, à moins que le baril de poudre n'explose entre-temps...

 

Francis Richard

 

Je suis venu te dire que je m'en vais, André Bercoff avec Deborah Kulbach, 176 pages, Michalon

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23 décembre 2013 1 23 /12 /décembre /2013 00:10

Joueuse CUENOLes deux livres précédents de Roger Cuneo étaient des récits autobiographiques.

 

Il racontait, dans Maman, je t'attendais: une enfance au tapis, son enfance et son adolescence - jusqu'à 16 ans - sacrifiées sur l'autel du jeu par sa mère et, dans Au bal de la vie, qui en est la suite, comment il avait tout de même réussi à faire des études en dépit de l'absence de soutien maternel.

 

Cette fois, Roger Cuneo a adopté la forme romanesque pour raconter une histoire qui ressemble à celle de sa mère, en se mettant à la place d'une femme qui a une passion compulsive pour le jeu et qui en arrive à perdre tout sens des autres réalités.

 

Cette forme romanesque a l'avantage de permettre à l'auteur de combler les vides qui, inévitablement, apparaissent dans la vie de toute personne, quelle que soit la connaissance que l'on puisse avoir d'elle, quels que soient les témoignages que l'on recueille sur elle, ou les souvenirs que l'on a d'elle, ou encore les écrits qu'elle a laissés.

 

Cette forme romanesque permet à l'auteur, sur un sujet qui lui tient à coeur, de se mettre à la place de son héroïne, même s'il emploie la troisième personne, et d'essayer de la comprendre. Car, ce faisant, il introduit la distance qui est indispensable pour y parvenir, en laissant de côté, du moins en partie, ses propres émotions.

 

Née dans les premières années du XXe siècle, Stella Sfida avait eu une enfance heureuse, mais cette enfance avait été de courte durée. Elle avait huit ans quand son père, journaliste à Trieste, avait été emprisonné en Autriche, pour trois ans, parce qu'il avait écrit des articles demandant le rattachement de la ville à l'Italie. De captivité il était rentré méconnaissable, démoli.

 

Stella avait douze ans quand sa mère était morte, treize quand son père était mort à son tour. Bien sûr, une tante éloignée de la famille l'avait recueillie, mais celle-ci avait refusé qu'elle lui confie sa douleur. Elle s'était alors repliée sur elle-même.

 

Après sa scolarité obligatoire, elle avait suivi des cours de dactylo, ce qui lui avait permis de trouver successivement deux emplois, le deuxième comme secrétaire au Parti fasciste, où elle avait parfait ses connaissances en allemand et en anglais, défendant son travail sans se mêler de politique.

 

Ayant entendu dans la rue des sonates de Chopin interprétées par un inconnu, elle avait fait l'acquisition d'un piano. Inscrite dans une association qui proposait des activités de loisir diverses, dont une d'art dramatique, elle était entrée dans la troupe où, rapidement, elle avait tenu des rôles importants du répertoire.

 

Mais les langues, la musique et le théâtre ne suffisaient pas "à combler le trou béant de son coeur"...

 

Tombée malade, puis envoyée à la montagne pour sa convalescence, elle y avait fait la connaissance de son futur mari, Giacomo, un ingénieur, responsable de gros chantiers. Elle avait quitté son emploi à la demande de ce dernier, opposant au fascisme, s'était donc mariée avec lui et avait commencé une vie dispendieuse de divertissements mondains:

 

"Lors de ces rencontres, elle s'était initiée au bridge, au poker, et elle s'était découvert une passion inédite: elle adorait jouer. L'argent lui importait moins que l'idée de gagner, elle aimait par-dessus tout les moments d'ivresse et de peur quand elle abattait son jeu: elle éprouvait un réel plaisir."

 

Ne supportant pas le régime fasciste, Giacomo était parti avec Stella pour Paris où il avait répondu favorablement à l'offre d'un ami pour y faire des affaires. Stella y avait repris ses habitudes mondaines et, ce qui devait arriver arriva, elle avait fini par tromper son mari avec Paul ...qui l'avait séduite davantage par les distractions qu'il lui offrait que par ses étreintes.

 

Peu de temps après, Stella et Giacomo étaient retournés en Italie, mais Stella était enceinte. L'était-elle des oeuvres de Paul ou de Giacomo? Cette inquiétude s'était envolée avec l'apparition de Giorgio qui ressemblait beaucoup trop à Giacomo pour qu'il y ait le moindre doute sur la paternité de celui-ci...

 

En 1945, dans les derniers combats entre Allemands et résistants, Giacomo avait trouvé la mort. La vie de Stella avait basculé. Le temps de se retourner, Stella avait confié Giorgio à Giuseppina qui était au service de leur couple. Cette solution provisoire allait durer des années...

 

Entre autres péripéties, pendant ces années, elle avait voyagé à travers l'Italie avec un officier américain, Bruce, qui était devenu son amant et à qui elle avait servi d'interprète. Un jour, il l'avait emmenée au casino de Venise où elle avait contracté sa passion pour la roulette:

 

"En quittant la salle elle avait admis quelque chose d'important: elle venait de passer par l'un des moments les plus forts de sa vie. Elle s'était donnée à son amant avec toute la passion qui l'avait animée au cours de la soirée; elle réalisait qu'une salle de jeux représentait pour elle un excellent aphrodisiaque."...

 

Après le retour dans son pays de Bruce, espérant que fortune finisse par lui sourire, Stella était partie pour la Suisse, à Lausanne. En face de Lausanne, à une heure de traversé du lac Léman, il y avait Evian, et son casino... Le destin de Stella était tout tracé. Les années suivantes de sa vie, avec davantage de bas que de hauts, tourneraient autour de ce casino et des hommes qu'elle allait y rencontrer.

 

Obligée de reprendre son fils à Giuseppina qui ne pouvait plus assumer, grâce à un de ces hommes, Robert Duclos, devenu son amant et employeur (qui allait essayer, en vain, de la maintenir indéfiniment sous sa coupe), elle placerait Giorgio dans un sinistre orphelinat suisse tenu par des religieux. Auparavant, après lui avoir dit qu'elle ne pourrait pas s'occuper de Giorgio et travailler en même temps, elle lui avait fait ce terrible aveu au sujet de son fils, qu'elle négligera en se donnant bonne conscience:

 

"Je ne veux pas me priver de tout, m'éteindre lentement, je suis encore jeune, mon existence vaut la sienne."

 

Cette réflexion est à rapprocher de celle qu'elle se fera quand elle rompra, bien plus tard, avec Robert, consciente qu'elle n'est pas comme les autres:

 

"On attend toujours des femmes qu'elles se contentent de remplir un rôle subalterne: tenir un ménage, cuisiner, faire des enfants, rassurer leur mari pour qu'il trouve auprès d'elle le repos du guerrier. C'est vrai qu'elle n'entrait pas dans ce cadre étroit et en définitive elle était fière de sa manière de vivre. Elle avait bien essayé de jouer à l'épouse modèle, à la femme d'intérieur, à la mère vertueuse, elle avait mis au monde un enfant alors que ce n'était pas son choix. Elle avait même tenté de partager la vie de ce type minable [Robert Duclos], sachant très bien que c'était en vain. Elle allait enfin être indépendante, elle y avait mis le temps."

 

Seulement peut-on être indépendante quand on aime autant le jeu, non pas par appât du gain mais pour les sensations fortes qu'il procure, "le fait de pouvoir tout perdre, tout gagner, d'avoir l'impression de miser son existence sur un coup de dés"?

 

A la longue tout joueur finit par perdre et s'endetter, par descendre aux enfers. La joueuse de Roger Cuneo n'échappe pas à cette règle. Elle a beau se raisonner, c'est sa passion qui l'emporte toujours, après de courtes rémissions et son fils, qu'elle aime à sa façon, ne peut qu'en faire les frais.

 

Un événement cruel lui fera prendre conscience que jouer et souffrir sont proches, mais cela la conduira-t-elle pour autant à remettre en question sa manière de vivre?

 

Le roman de Roger Cuneo, qui se lit sans dételer, est plein de rebondissements. Jusqu'au dénouement le lecteur se demande si son héroïne ne s'est finalement pas assagie, si elle n'a pas enfin trouvé une manière de vivre moins mouvementée. Mais, elle a bien caché...son jeu.

 

Francis Richard

 

La joueuse - une descente aux enfers, Roger Cuneo, 240 pages, Editions Mon Village

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19 décembre 2013 4 19 /12 /décembre /2013 23:50

Nouvelleaks DESPOTDu 29 octobre 2010 au 23 août 2013, Jean-François Fournier, alors rédacteur en chef du Nouvelliste du Valais, a ouvert ses colonnes à Slobodan Despot, l'impertinent directeur des éditions Xenia.

 

Nouvelleaks est le recueil des 66 chroniques publiées pendant cette période de près de trois ans. Dans sa notice introductive, l'auteur précise quel était son dessein:

 

"Je m'étais fixé pour fil conducteur -  très approximatif - de dépeindre l'approche de l'"apocalyptique" année 2012 ainsi que les suites de cette fin du monde qui n'en finit pas de nous pendre au nez."

 

C'est en effet un fil conducteur très... approximatif, sauf si l'on donne à apocalypse son sens originel de révélation... Le titre du recueil est d'ailleurs un clin d'oeil non dissimulé au site de révélations Wikileaks de Julian Assange.

 

Dans sa chronique 41 du 24 août 2012, l'auteur exprime un regret au sujet du sort de ce persécuté politique:

 

"Notre tradition d'asile, qu'on brandit à chaque fois qu'il s'agit de refouler des dealers, n'aurait-elle pas dû nous pousser d'office à proposer un abri à ce dissident? Mais la Suisse de 2012 est trop occupée à aider le tentaculaire fisc américain à traquer le dernier dollar qui pourrait échapper au financement des guerres de l'Empire. Accueillir un vrai réfugié politique, cela ne vous vaut que des ennuis. Et la Suisse de 2012 a une peur bleue des ennuis."

 

Slobodan Despot est souvent qualifié de Serbe de service. Il n'empêche qu'il a raison de remettre en cause, par exemple, la légende des gentils Kosovars en butte aux méchants Serbes:

 

"Depuis l'entrée de l'OTAN dans cette province en juin 1999, la population serbe y a été divisée par six. En mars 2004 ils furent expulsés en masse sous les yeux indifférents des soldats occidentaux. Dans l'intervalle, plus de 150 édifices chrétiens du Kosovo, la plupart de valeur historique, ont été démolis, incendiés ou saccagés. En 2010, le rapport de Dick Marty révélait des détails horribles sur le trafic d'organes humains et l'interpénétration des structures criminelles et politiques locales. Un rapport accablant, qui n'a suscité aucun démenti, aucune action concrète non plus. Comme s'il n'avait jamais existé." (chronique 42 du 7 septembre 2012)

 

Le pavé  de Pierre Péan, Kosovo - Une guerre "juste" pour un Etat mafieux, paru ce printemps, confirme en tous points, l'hideuse vérité de ce rapport, enterré parce que gênant (chronique 59 du 17 mai 2013)...

 

Slobodan Despot ne se cantonne évidemment pas dans ce rôle de Serbe de service. Je l'ai qualifié plus haut d'impertinent. Ce n'est pas une critique négative sous ma plume, mais plutôt un éloge, parce que l'impertinence va de pair avec une liberté de parole dont ne peuvent que s'affliger les bien-pensants. Ce qui n'est pas pour me déplaire.

 

Il est impertinent, par exemple, quand il souligne:

 

"Nous construisons un monde qui est l'incarnation parfaite de la schizophrénie: un îlot sécuritaire hérissé de barbelés et bardé de surveillance, à l'intérieur duquel on n'entend que des hymnes à l'amour d'autrui." (chronique 5 du 19 décembre 2010)

 

Il est impertinent, par exemple, quand, non fumeur, et fier de l'être, il s'en prend à la "délirante idéologie anti-tabac" (chronique 9 du 26 avril 2011):

 

"La traque à la fumée est symptôme d'une préoccupante folie. Toutes les dérives totalitaires, sans exception, partent d'un souci d'hygiène et de pureté morale, et prospèrent sur des hallucinations." (chronique 43 du 21 septembre 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il dépeint ce qu'est l'Union européenne en réalité:

 

"Imaginez: des parlementaires élus et surpayés, mais sans aucun pouvoir réel, et des commissaires au pouvoir illimité mais élus par personne. Le rêve de Nomenklatura soviétique réalisé à l'Ouest!" (chronique 47 du 1er décembre 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il qualifie d'ânerie suicidaire et sacrée l'"application infantilisante du principe de précaution à tous les secteurs de l'activité". (chronique 28 du 29 février 2012)

 

Il est impertinent, par exemple, quand il distingue un des candidats à l'élection présidentielle américaine, que les médias conformistes ignorent alors superbement:

 

"M. Ron Paul, lui, propose le repli des troupes, la fin de l'Etat omnipotent et fouineur, la responsabilisation des citoyens, le retour aux racines de la Constitution. Nous devrions saluer ce vieux jeune homme qui veut raisonner un empire devenu paranoïaque." (chronique 26 du 23 janvier 2012)

 

Je serai plus réservé quand il rend hommage à Franz Weber en ces termes:

 

"Cet homme habité est une Antigone, peut-être la dernière, de notre temps. [...] Il incarne l'âme suisse, tissée d'indépendance, de ténacité et de prévoyance. L'ire extrême qu'il suscite est la poussière de gloire que seul un grand homme soulève sur son passage." (chronique 29 du 12 mars 2012)

 

D'autant que, plus haut, dans la même chronique, vantant le modèle suisse de prise de décisions, il se réjouit qu'elle "coupe court à la tentation innée des classes dirigeantes: faire notre bonheur à notre insu, malgré nous et, pour tout dire, contre nous".

 

Car, c'est bien leur bonheur malgré et contre eux que les autres cantons ont voulu faire à ces mauvais élèves de la Confédération que seraient les Valaisans, en approuvant quelque temps plus tard l'initiative de Franz Weber de limiter arbitrairement le pourcentage de résidences secondaires dans les communes.

 

Dans une chronique plus récente, Slobodan Despot note toutefois:

 

"Après la mise en oeuvre de la LAT [Loi sur l'aménagement du territoire] et de la Lex Weber, et peut-être la confiscation prochaine par Berne des retours de concessions sur les barrages, le Valais ressemblera enfin à l'idylle alpine que les bobos de la Suisse urbaine veulent faire de lui." (chronique 61 du 14 juin 2013)

 

Il est impertinent, par dernier exemple, quand il demande, après son renoncement à son indemnité de départ, à Daniel Vasella, l'ex-patron de Novartis, lynché littéralement par les politiques et les médias:

 

"De deux choses l'une: soit vous méritiez votre indemnité - et vous l'encaissez sans ciller; soit vous ne la méritiez pas - mais alors au nom de quoi l'avoir réclamée et négociée?" (chronique 53 du 22 février 2013)

 

A la faveur de ces 66 chroniques, Slobodan Despot aborde bien d'autres sujets. Il le fait toujours avec la bonne humeur qui le caractérise et avec une liberté de ton réjouissante.

 

Je ne résiste d'ailleurs pas à faire une dernière citation au sujet du secret bancaire helvétique que le fisc américain aura réussi à fortement écorner et qui correspond pourtant au droit de chaque homme à sa sphère privée:

 

"De concession tacite en reculade publique, on en est venu à imposer aux banquiers suisses qu'ils dénoncent eux-mêmes leurs clients soupçonnés de fraude, achevant de démanteler ainsi une tradition de confidentialité qui a bâti, en partie, la prospérité de ce pays. Les vertus de jadis sont devenues des crimes sous la coupe du moralisme hypocrite, qui n'est que la vieille trique des puissants déguisée en plumeau." (chronique 33 du 10 mai 2012)

 

Francis Richard

 

Nouvelleaks, Slobodant Despot, 148 pages, Xenia

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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 22:35

Fassbinder-DUBATH-copie-1.jpgIl y a quelque trois mois, j'ai lu une première fois le dernier roman de Jean-Yves Dubath. Mais je ne savais trop qu'en dire. J'avais l'impression de ne rien comprendre, et pourtant je n'étais pas insensible à la musique et à la magie du style. Alors, j'ai mis mon incompréhension sur le compte de la méconnaissance du sujet.

 

Arrivé au terme du livre, j'ai, heureusement, lu la post-face de Pierre-Yves Lador. Il écrit notamment, ce qui me réconforta et m'encouragea à le relire:

 

"On pourrait dire qu'on n'y comprend rien comme tel héros de conte traversant une forêt enchantée."

 

Cinq films de Rainer Werner Fassbinder, RWF, plus tard, j'ai relu la nuit dernière La causerie Fassbinder. Je ne prétends pas avoir tout compris, mais je suis entré davantage dans le livre, comme en terrain défriché par les images créées par le réalisateur munichois, qui se rêvait écrivain.

 

Certes, il est tout à fait possible de lire ce roman sans connaître ne serait-ce qu'un film de Fassbinder. Mais cela suppose d'accepter de se laisser emporter par les mots, de se laisser faire en quelque sorte sans a priori, bref de le lire pour le roman qu'il est.

 

Car La causerie est un roman avant tout. Un roman singulier puisqu'il se présente sous la forme exclusive de dialogues entre cinq personnes - Axel, Didier, Gabriel, Lucien et Olive -, qui ont connu RWF ou, au moins, ont vu ses films quand ils sont sortis sur grand et petit écrans il y a plus de trente ans maintenant.

 

Comme Pierre-Yves Lador dans la postface, je n'ai pas fait le compte des interventions des uns et des autres. Il n'est pas besoin de le faire pour discerner que Gabriel est le narrateur, celui qui a connu de près Fassbinder et la ménagerie de ses acteurs et actrices (plus influente sur lui qu'on ne le pense). Comme l'a connu un certain Jean-Yves Dubath...

 

Ce roman est un hommage critique rendu au cinéaste allemand. Peut-on d'ailleurs sérieusement aimer quelqu'un sans le connaître, c'est-à-dire sans connaître ses qualités, bien sûr, mais également ses défauts? L'auteur ne tombe donc pas pour autant dans l'hagiographie. Ainsi Gabriel dit-il, à un moment:

 

"Je croyais profondément qu'il fallait sans cesse aimer tout Rainer, jusque dans ses faiblesses, et non chercher l'eau limoneuse."

 

Dans un des cinq films de RWF que j'ai vus cette dernière semaine, Effi Briest, où Hanna Schygulla joue le rôle d'Effi, le personnage titre se trouve assis au début et à la fin sur une balançoire de jardin. Cette balançoire est le symbole du parcours oscillatoire qu'il faut entreprendre pour devenir un fervent admirateur de Fassbinder.

 

Pour d'aucuns de ces admirateurs, cette balançoire est aussi le symbole de l'oscillation de leur âme qui ne sait plus vraiment ce qui est bien, ce qui est mal...

 

Les films de RWF se caractérisent par le malheur auquel se préparent, et pour lequel semblent éduquées, ses héroïnes, par leurs larmes, par leurs langueurs, par l'ennui que certaines peuvent même avoir d'être jeunes, par leur agonie ou leur déboussolement.

 

Quand le malheur frappe de petites gens, leur révolte se fait jour. Car il y a en RWF un briseur de codes et de tables de la loi... comme dans Maman Küsters s'en va au ciel.

 

La faiblesse est humaine et le bonheur transitoire:

 

"Il n'y a pas de spectacle qui procure de plus grand vertige que celui des êtres qui précisément cèdent, et qui s'abandonnent, et qui avancent au-devant d'une faute qu'ils vont irrémédiablement commettre.", dit encore Gabriel.

 

Rainer Werner Fassbinder est mort jeune, à 37 ans, en 1982. Comme le dit Didier:

 

"C'est vraiment très dur, à la fin, de savoir que tout est déjà terminé après si peu d'années sur terre."

 

N'est-il pas mort "sous le poids de la ménagerie qu'il avait continué à faire vivre très directement ou qui avait continué à s'accrocher à lui indirectement"? se demande Gabriel. Qui, en tout cas, s'est accroché "à sa mémoire, sans gêne", même s'il lui semble que Fassbinder est "venu au monde et jamais fini".

 

Francis Richard

 

La causerie Fassbinder, Jean-Yves Dubath, 200 pages, Hélice Hélas

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15 décembre 2013 7 15 /12 /décembre /2013 17:15

Gens du Lac MASSARDLa réalité dépasse souvent la fiction. Elle peut également l'inspirer.

 

Janine Massard a recueilli auprès de leur seule descendante l'histoire de Gens du Lac, qui semble à notre regard d'aujourd'hui remonter à vraiment ... très très longtemps, alors qu'elle se passe il y a quelques décennies, c'est-à-dire hier. Car le monde a tellement changé depuis que ce qu'il était naguère est devenu méconnaissable.

 

Cette histoire commence vraiment pendant la Deuxième Guerre mondiale, en 1941, se termine à la fin des années 1970 et se déroule au bord du lac Léman, le Lac, qui est tout autant un personnage de ce roman que les gens qui lui appartiennent.

 

Ami père, "né de parents besogneux, orphelin très jeune, [...] avait fait le tour des pénuries avant de tracer son sillon tout seul". A quinze ans il est engagé comme homme à tout faire de la famille Colgate, qui passe ses étés sur les rives du Léman et qui l'emmène avec elle à Paris.

 

Alors qu'il a un peu plus de vingt ans, il rencontre chez eux, lors d'un séjour d'été, "une très jolie jeune fille prénommée Berthe, aux cheveux naturellement frisés, des yeux noirs qui clignaient avec des froncements du nez quand elle souriait, comme si, à ce moment-là, elle captait toute la lumière du monde". Ses patrons viennent de l'engager comme bonne.

 

Bientôt Ami père et Berthe sortent ensemble et forment un couple contrasté:

 

"Elle fine, légère, aérienne presque, comme si elle se maintenait au-dessus du sol, et lui, plus large, musclé, au regard fait pour scruter l'horizon, la démarche balancée déjà."

 

Ils ont tous deux des aspirations similaires. Ils veulent "s'élever au-dessus du dénuement dont ils [sont] issus, lui comme elle". Cinq ans plus tard ils se marient et retournent au pays. Il fera pêcheur et elle vendra les produits de sa pêche.

 

De leur union naît, en 1909, un unique fils, Ami fils, que sa mère élève à la dure, sans le choyer, ni l'aduler, sans faire montre à son égard de la moindre tendresse maternelle. Car Berthe, les apparences sont trompeuses, est une maîtresse femme, "tyrannique, égoïste, autolâtre"...

 

Il faut reconnaître que son opiniâtreté et son habileté à plaire aux nantis ont du bon: elle économise sou après sou, les fait fructifier, et la famille se retrouve un jour avec un restaurant, puis avec un hôtel.

 

Berthe a une soeur contraire, Hélène, dont Ami fils, petit enfant, reçoit toute l'affection que lui refuse sa mère. Mais celle-ci quitte le pays quand il a dix ans, pour sa plus grande peine.

 

Ami fils est surnommé Paulus. Il est jovial et ressemble physiquement, en effet, à Jean-Paul Habans, chanteur de caf' conc' de l'époque, dont Paulus est le pseudonyme et que son père admire. 

 

Ami père et Ami fils pêchent ensemble sur le Lac. A la fin du livre une photo de famille les montre en train de tirer leurs filets.

 

Quand Paulus se marie, Florence, sa femme, qui a une formation de maîtresse enfantine, mais qui a dû travailler comme dactylo, devient le souffre-douleur de Berthe qu'elle remplace pour la vente des poissons, puis qui la confine aux fourneaux.

 

Ami père adule sa femme. Ami fils est l'ouvrier de son père et Florence est une Cendrillon moderne au service de Berthe. Ce sont les gens du Lac.

 

Dès 1942, Ami père et Ami fils, qui connaissent les pêcheurs de l'autre rive, les rencontrent nuitamment au milieu du Lac où ils relèvent leurs filets reconnaissables "grâce aux polets pour les Vaudois, seignes pour les Savoyards". A la faveur de ces rencontres ils embarquent "des résistants poursuivis par la Gestapo, des Juifs ou encore des blessés" et fournissent vivres et médicaments aux maquisards français.

 

Les deux traditions helvétiques, de neutralité et d'humanitaire, se contrarient alors, mais l'humanitaire finit par l'emporter et il y a de fortes chances que les autorités suisses ne soient pas réellement dupes de ces trafics, sur lesquels elles ferment les yeux... Un certificat de reconnaissance des FFI de l'Isère est reproduit à la fin du livre et authentifie les choses.

 

A partir de là, l'auteur raconte l'histoire des gens du Lac, jalonnée de naissances - Florence et Ami fils ont une fille, Jo - et de décès, marquée par les maladies, par la carrière politique d'Ami fils, par l'évolution des moeurs et des comportements, qui, peu à peu, mais vraiment peu à peu, changent la situation personnelle des protagonistes.

 

Le Lac apparaît toujours en filigrane de cette histoire. Ce qui nous vaut des pages éblouissantes sur ses eaux accueillantes, comme en apporte la preuve cet extrait, où la narratrice, cousine de Jo, raconte ce qu'elle voit de lui depuis sa classe d'école:

 

"Pas toujours attentive aux propos de certains professeurs qui restaient à l'extérieur de mon monde où ils résonnaient à la manière d'une scie à main sur une planche de bois, je m'échappais par la fenêtre, guettais des images d'eau en fusion compatibles avec mon imagination, tentais de m'imprégner de toutes les teintes mobiles, variant des tons obscurs à l'éclat méditerranéen, l'oeil ne se lassant jamais de gober la lumière des jours sombres de l'hiver quand la brume, proche des vagues, émanant d'elles, induisait la confusion des genres: le ciel était venu à la rencontre des flots ou l'inverse peut-être, seule la présence des oiseaux marquait la limite entre un élément et un autre et, sans autre bruit que leurs piaillements, on se serait cru aux premiers matins du monde."

 

On comprendra que je n'aie pas eu le coeur d'opérer une coupe dans une telle phrase... qui donne un idée du bonheur qu'il y a à lire ce roman chargé de sens, qui ressuscite un monde ancien, heureusement disparu...

 

Francis Richard

 

Gens du Lac, de Janine Massard, 192 pages, Bernard Campiche Editeur

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 22:40

Compostelle-REYMOND.jpgLa nuit est tombée bien tôt en cette fin d'automne. Rentré chez moi après une journée de labeur intense, il me semble déjà être au milieu de la nuit, alors qu'elle ne fait que commencer l'égrènement de ses heures.

 

Dans mes mains je tiens un livre qui n'est pas bien long à lire. Il correspond parfaitement au recueillement spirituel auquel mon âme aspire, gagnée par la lassitude que mon corps fatigué a fini par lui transmettre.

 

En effet ce livre parle d'un pèlerinage effectué à l'automne 1996, de la mi-septembre à la mi-octobre sur le Camino, le chemin qui va de Saint Jean-Pied-de-Port, au Pays Basque que j'aime, jusqu'à Santiago de Compostela, en Galice.

 

Compostelle, une étoile dans mon coeur, de Bernard Reymond, en est à sa troisième édition cette année aux éditions de L'Aire, les deux premières étant aux Editions du Béhaire. C'est dire que ce livre a trouvé son lectorat et qu'il n'y a pas de hasard, auquel, de toute façon, je ne crois pas.

 

Son auteur a entrepris ce pèlerinage passée la cinquantaine. Il nous est présenté comme un homme d'affaires avisé, un collectionneur d'art, un amoureux de la culture russe.

 

Pourquoi un tel homme a-t-il éprouvé le besoin de prendre son bâton de pèlerin et d'effectuer à pied des centaines de kilomètres? Il l'a fait, écrit-il, pour plusieurs raisons, qui lui semblent être de trois ordres, celui de la spiritualité, celui de la rupture avec notre société et celui de la religion, par le fondement de son éducation.

 

La spiritualité? Se situer face au monde, en analysant ses propres échecs et ses propres succès:

 

"Et c'est par un long silence d'émotions, empreintes de grandeur et de générosité, que pas après pas, Dieu pénètre mon esprit, et fouille, et questionne, et trouble mes entrailles."

 

Cette méditation lui ouvre alors l'espace qui l'entoure.

 

La rupture avec notre société? La quitter quelque temps pour ne plus voir certaines personnes exécrables et oublier la politique aberrante de nos sociétés faîtières:

 

"La loi du marché est la seule doctrine incontestable que l'homme se doit d'exalter pour apparaître encore hors de l'exclusion."

 

Le lecteur habitué de ce blog sait ce que je pense à ce sujet. Il n'existe pas pour moi de loi du marché. Elle a été inventée par ceux qui veulent asservir les autres et empêcher que les échanges entre les hommes se fassent librement et respectueusement.

 

Aussi je comprends que cette conception dénaturée, mécaniste et utilitariste, du marché ne puisse guère satisfaire ceux qui ont d'autres aspirations que la réussite matérielle.

 

La religion? Comprendre mieux le mystère d'un être suprême et prier mieux "dans le silence et l'isolement d'espaces inconnus".

 

Pour avoir éprouvé la même alternance, lors d'un pèlerinage de Paris à Chartres, sur les traces de Charles Péguy, je me reconnais dans ce qu'écrit l'auteur:

 

"J'ai crié la foi retrouvée un jour, et le lendemain pleuré le doute renaissant."

 

Bernard Reymond ne se veut pas autre chose qu'un pèlerin ordinaire et son livre est sans prétention. C'est pourquoi il se lit avec bonheur par ceux qui apprécient les vertus de la simplicité.

 

Dans ce livre se côtoient réflexions sur la dureté de la route, joies que procure l'effort permettant de transcender les douleurs, évocations historiques que suscitent les villes traversées, poèmes aux vers libres qu'inspire à l'auteur en chemin paysages et émotions.

 

Il marche, il marche, il marche cet automne-là jusqu'à la cathédrale promise. Pourquoi? Il ne le sait, Dieu le sait:

 

La force qui, moi, me pousse

La force qui, moi, m'attire,

Je ne sais même pas l'expliquer.

Seul Celui d'en haut le sait.

 

Tout ce qu'il sait en définitive, c'est que le but atteint n'est pas une fin en soi, mais le commencement du vrai chemin...

 

Francis Richard

 

Compostelle, une étoile dans mon coeur, Bernard Reymond, 74 pages, L'Aire

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11 décembre 2013 3 11 /12 /décembre /2013 19:55

Identité FINKIELKRAUTEn mai 1968, Alain Finkielkraut terminait son année de khâgne au lycée Henri IV, je terminais mon année de terminale dans le même établissement. Nous n'étions donc pas loin l'un de l'autre, du moins géographiquement.

 

Mais, nous étions fort éloignés dans le domaine de la pensée, puisque, pour lui, mai 1968 était un moment de grâce, alors que, pour moi, il s'agissait d'un moment de disgrâce, où je mettais dans le même panier partisans et adversaires de ce gâchis d'enfant gâtés.

 

Car, si rien de ce qui est humain ne m'est étranger, comme l'écrivait Térence, j'abomine cependant tous ceux qui, parmi mes semblables, sont des idéologues ou des sectaires.

 

Comme je ne suis pas méchant de nature, je ne leur réserve toutefois qu'un châtiment spirituel, celui de les combattre par des arguments, en me gardant bien de toute attaque ad hominem.

 

Alain Finkielkraut a changé. Aujourd'hui il souffre face à l'immigration qui compenserait "providentiellement la baisse de la natalité sur le Vieux Continent", parce qu'en fait les individus ne sont pas interchangeables, parce que les modes de vie finissent par se heurter et parce que, du coup, la crise éclate.

 

De nos jours la querelle de la laïcité n'oppose plus Religion et Lumières, mais laïques contre laïques. Le port du voile islamique à l'école, désormais interdit en France, en est une illustration.

 

Il y a la laïcité libérale illustrée par ceux qui estiment que le port du voile est affaire privée et qu'il n'y a donc pas de raison de l'interdire, que ce soit à l'école ou ailleurs.

 

Il y a la laïcité républicaine illustrée par ceux qui considèrent que l'école est un lieu de neutralité où les signes religieux ostentatoires doivent être prohibés.

 

Quand le voile islamique est porté en terre d'islam, remarque Alain Finkielkraut, on ne se sent pas chez soi mais - la nuance est importante -, quand il l'est dans nos pays, on ne se sent plus chez soi...

 

Selon Alain Finkielkraut, le rôle de l'Etat ne se limite pas à la défense des principes de fraternité, de laïcité et d'égalité, "il défend un mode d'être, une forme de vie, un type de sociabilité, bref, risquons le mot, une identité commune".

 

Mais, est-ce bien le rôle de l'Etat? N'existe-t-elle, ou pas, spontanément? A condition qu'elle ne soit évidemment pas étouffée par violence étatique...

 

Quoi qu'il en soit, la désidentification française et européenne est aujourd'hui à l'oeuvre.

 

On n'en est plus à l'appartenance à une culture européenne caractérisée par une "capacité de garder une distance critique envers [soi-même], de vouloir [se] regarder par les yeux des autres, d'estimer la tolérance dans la vie publique, le scepticisme dans le travail intellectuel, de confronter toutes les raisons possibles aussi bien dans les procédures du droit que dans la science, bref de laisser ouvert le champ de l'incertitude". (Leszek Kolakowski)

 

On en est, en réalité, à ne plus vouloir entendre parler du tout d'appartenance, parce que cela conduit à l'exclusion...

 

Seulement cette désidentification est unilatérale et ne s'applique qu'aux autochtones:

 

"L'enracinement des uns est tenu pour suspect et leur orgueil généalogique pour "nauséabond", tandis que les autres sont invités à célébrer leur provenance et à cultiver leur altérité."

 

Cela va même très loin:

 

"Pour la première fois dans l'histoire de l'immigration, l'accueilli refuse à l'accueillant, quel qu'il soit, la faculté d'incarner le pays d'accueil."

 

Dans le sens de cette désidentification, un nombre grandissant d'élèves refusent brutalement les contenus de l'enseignement que l'on veut leur dispenser.

 

Le grand problème contemporain?

 

"Ce n'est pas l'absence d'esprit critique, c'est la critique ignorante de la culture scolaire."

 

Dans Race et Culture, Claude Lévi-Strauss disait qu'il n'était "nullement coupable de placer une manière de vivre ou de penser au-dessus de toutes les autres et d'éprouver peu d'attirance envers tels ou tels  dont le genre de vie, respectable en lui-même, s'éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché":


"Cette incommunicabilité relative n'autorise pas à opprimer ou à détruire les valeurs qu'on rejette ou leurs représentants, mais, maintenue dans ces limites, elle n'a rien de révoltant. Elle peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement."

 

Le fait est que "nous ne produisons du neuf qu'à partir de ce que nous avons reçu":

 

"Oublier ou excommunier notre passé, ce n'est pas nous ouvrir à la dimension de l'avenir: c'est nous soumettre, sans résistance, à la force des choses. Si rien ne se perpétue, aucun commencement n'est possible. Et si tout se mélange, non plus. L'ancien et le moderne risquent de sombrer ensemble dans l'océan de l'indifférenciation."

 

La tentation est cependant grande - et nous sommes libres de le faire -, "de congédier nos pères", "de faire défaut", de compter pour rien la forme, de considérer que "seul le sens fait sens":

 

"Si la forme n'a aucune importance, alors à quoi bon se fatiguer à mettre les formes? On va droit au but, on se dépouille de ces oripeaux inutiles. On dit son "ressenti" sans filtre, sans fioritures."

 

Pourtant, mettre les formes n'est-il pas essentiel?

 

"Quand je mets les formes, je respecte un usage, bien sûr, je joue un rôle, sans doute, je trahis mes origines, peut-être. Mais surtout, comme l'a bien montré Hume, je fais savoir à l'autre ou aux autres qu'ils comptent pour moi. Je m'incline devant eux, je prends acte de leur existence en atténuant la mienne..."

 

Et où peut-on apprendre à mettre les formes sinon chez les classiques - "Qu'est-ce qu'un classique, en effet? C'est un livre dont l'aura est antérieur à la lecture":

 

"Nous admirons avant de comprendre et si nous comprenons, c'est parce que l'admiration a tenu bon et forcé tous les obstacles. L'a priori, en l'occurrence n'est pas un préjugé, c'est une condition de l'intelligence. Ainsi s'opère la transmission de la culture, ainsi découvre-t-on l'Enéide, le Roi Lear ou A la recherche du temps perdu."

 

Pour Alain Finkielkraut, le temps presse:

 

"Tout est-il joué? Oui, si la vigilance que le passé impose continue de nous mettre hors d'état de percevoir l'irréductible nouveauté de la réalité présente. Non, si nous mettons enfin nos montres à l'heure, si nous choisissons de faire face et si nous n'abandonnons pas, sans coup férir, l'idée et la pratique de la démocratie au processus qui porte le même nom."

 

Et qui poursuit inexorablement son travail d'indifférenciation...

 

Francis Richard

 

L'identité malheureuse, Alain Finkielkraut, 240 pages, Stock

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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 22:30

Proust WERNERIl y a un siècle, le 8 novembre 1913, paraissait, à compte d'auteur, un roman d'une facture très novatrice, Du côté de chez Swann, d'un certain Marcel Proust, un inconnu ayant publié un recueil de nouvelles dix-sept ans plus tôt, intitulé Des plaisirs et des jours...

 

Les quotidiens français, Le Figaro et Le Monde, ont célébré l'événement par des numéros hors série. Les éditions Xénia publient dans leur collection Une heure avec, dirigée par Yves Bordet, un livre consacré à l'auteur, signé Eric Werner.

 

Ce roman est le premier volume de La recherche du temps perdu, qui allait se révéler l'oeuvre littéraire la plus importante du XXe siècle en langue française

 

Comme le rappelle Eric Werner, cette oeuvre embrasse une période de soixante ans, depuis les débuts de la Troisème République jusqu'aux années vingt du siècle précédent.

 

Cette époque, marquée par l'affaire Dreyfus et la Grande Guerre, revit littéralement sous la plume de Marcel Proust, qui en dresse un tableau complet, social, politique, artistique et qui prend avec les drames qui l'ont émaillée une distance que n'aurait pas reniée mon cher Montaigne.

 

Eric Werner dit que la langue de Proust est claire, élégante, mais qu'elle requiert du lecteur "une certaine capacité d'attention" - c'est un euphémisme -, de par ses phrases qui "ressemblent à des cathédrales":

 

"Ce sont de grandes architectures en équilibre, avec leurs piliers, leurs ogives, leurs arcs-boutants, etc."

 

Un "style liturgique", en somme.

 

Mais Marcel Proust ne se contente pas de faire revivre cette époque qui est tourmentée et qui a connu de grandes transformations. En effet, le temps perdu qu'il recherche est celui de ses anciennes croyances, tel que l'amour, qui est pour lui "la croyance comme projection de soi et de son propre désir, comme illusion, donc, puisque le désir est par essence trompeur":

 

"On rêve l'autre tel qu'on voudrait qu'il soit, mais très vite on se trouve ramené à la réalité: l'autre ne ressemble en rien à l'image qu'on s'en faisait originellement. Les vertus qu'on lui prête, en particulier, n'existent que dans notre imagination."

 

Il est une autre croyance perdue, celle de la croyance en Dieu, qui est mort, comme il a pu le lire dans le Gai savoir de Friedrich Nietzsche.

 

Cette mort des Dieux - Marcel Proust met Dieu au pluriel - pourrait conduire à un complet désenchantement du monde, à la déprime, s'il n'y avait pas de sortie par le haut pour s'en arracher. Car il est possible de transcender l'opposition entre croire et non-croire:

 

"Dieu ne meurt donc, si tant est qu'on puisse dire qu'il meurt, que pour renaître aussitôt après, mais sous une autre forme: l'art en général, et en particulier, la littérature."

 

L'art en général, et en particulier, la musique, qui permet d'"ouvrir plus largement l'âme"...

 

Le renoncement à l'amour, qui "barre la route de l'intériorité", l'aspiration à la solitude qui est propre à l'artiste, l'affranchissement du "souci d'être aimé", permettent d'être soi-même et de retrouver le moi profond que Proust oppose au moi superficiel.


Ce petit livre, par le format et l'épaisseur, mais grand par la profondeur, comporte une iconographie qui est parfaitement adaptée aux propos, une chronologie qui sert de repères dans le temps de Proust et une orientation bibliographique qui permet d'aller plus loin dans la connaissance critique, et l'adaptation cinématographique, de l'oeuvre.

 

En une heure de temps, qui n'est pas du temps perdu, Eric Werner, en restituant avec élégance quelques grands thèmes de La Recherche, donne envie de s'y plonger ou de s'y replonger pendant de longues heures. Du temps retrouvé, en quelque sorte...

 

Francis Richard

 

Une heure avec Proust, Eric Werner, 72 pages, Xenia

 

Dans la même collection:

 

Une heure avec Rousseau, Ouvrage collectif, 72 pages, Xenia

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6 décembre 2013 5 06 /12 /décembre /2013 03:00

le-dos-de-la-cuiller.jpgQuand j'étais petit et quand j'exagérais, mon père me disait que je n'y allais pas avec le dos de la cuiller. Le dos de la cuiller n'est effectivement pas très efficace pour manger sa soupe, par exemple, et il vaut mieux y aller avec l'endroit.

Aussi le titre de cet ouvrage collectif n'a-t-il rien à voir avec cette vieille expression. Il aurait plutôt à voir avec l'envers des choses, avec ce qui est intime et que rigoureusement ma mère m'aurait défendu de nommer ici, pour reprendre l'expression  utilisée par Georges Brassens dans Le Gorille.

 

Louise-Anne Bouchard a réuni dans ce recueil les nouvelles érotiques de dix-sept auteurs et des illustrations de trois artistes sur ce thème de l'érotisme.

 

Chez Payot Lausanne, mercredi dernier, avait lieu le vernissage de cet ouvrage avec la présence d'une partie des auteurs. Dans la foule, j'ai entendu un lecteur qui disait qu'il se voyait mal l'emporter à la maison et qu'il le laisserait dans son attaché-case, le lisant en catimini, à des moments perdus, enfin pas perdus pour lui.

 

Après avoir lu le recueil, cette réflexion m'a conduit à me poser la question: s'agit-il bien de nouvelles érotiques? ne serait-ce pas plutôt des nouvelles pornographiques?

 

On sait ce qui différencie l'érotisme de la pornographie. Le premier est du domaine du ressenti et du désir, le second du montré et du mécanique. L'un n'empêchant cependant pas l'autre...

 

Si certaines nouvelles sont assez crues, elles n'en demeurent pas moins érotiques en ce sens qu'il y a toujours une personne ou plusieurs personnes en situation, avec ce qu'elles ressentent intérieurement. Les plus réussies étant, selon moi, celles, justement, où le ressenti est le plus fort.

 

Dans ces nouvelles, on retrouve les grands thèmes qui, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, rendent compte des relations sexuelles humaines: l'inceste, la chair et la bonne chère, le voyeurisme, l'homosexualité, les massages, les fantasmes etc.

 

Dans certaines nouvelles, des moyens de communication propres à notre époque jouent leur rôle, que même ceux qui nous ont précédé naguère ici-bas n'auraient pas imaginés: les sms, les sites de rencontre etc. S'ils apportent une plus grande rapidité aux échanges, ils ne changent cependant rien à la chose elle-même...

 

Sur les dix-sept auteurs du recueil, j'ai parlé sur ce blog de dix d'entre eux. Dans leurs romans ou nouvelles, l'érotisme n'était pas toujours présent, en tout cas pas avec cette intensité. Et il est amusant de les voir se livrer à cette exercice qui ne leur est pas habituel et dont le lecteur ne soupçonnait pas qu'ils fussent capables.

 

Pour en revenir à cet autre lecteur qui, dans la foule, lors du vernissage de Payot Lausanne, se voyait mal l'emporter à la maison, disons que ce recueil n'est pas à mettre entre toutes les mains, parce que Dieu seul sait ce qu'elles en feraient...

 

Francis Richard

 

Le dos de la cuiller, collectif, 148 pages, Paulette Editions

 

Les auteurs: Antonin Moeri, Marie-Christine Buffat, Antonio Albanese, Mélanie Chappuis, Laure Mi Hyun Croset, Jon Ferguson, Antoine Jaccoud, Max Lobe, Jérôme Meizoz, Sébastien Meyer, Anne Pitteloup, Anne Perrin, Jeanne Perrin, Mélanie Richoz, Jean-François Schwab, Aude Seigne, Sarclo.

 

Les artistes: Catherine Louis, Albert Coma Bau, Guy Oberson.

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3 décembre 2013 2 03 /12 /décembre /2013 23:40

Boeuf-MILLET.jpgRichard Millet, je l'ai déjà dit sur ce blog, est un styliste comme on n'en fait plus. Il est d'ailleurs le premier à regretter de faire partie d'une cohorte réduite à une portion congrue.

 

Il est aussi l'un des derniers à faire la distinction entre le style, qui est signe extérieur de richesse littéraire de quelques uns, et l'écriture, à laquelle se livre le plus grand nombre.

 

De quelque sujet qu'il parle, la forme, chez lui, donne au fond une intensité qui ne se retrouve que chez les plus grands écrivains. Hommage lui en sera rendu un jour.

 

Richard Millet est prolifique. Il publie plusieurs titres par an, chez plusieurs éditeurs, dont Gallimard.

 

Parmi ces livres publiés chaque année, j'aime particulièrement ceux que Pierre Guillaume de Roux édite depuis deux ans, parce qu'ils tiennent dans ma poche et qu'ils sont à contre-courant. Ce qui ravit mon esprit de contradiction, sans laquelle il n'est point de libre expression.

 

Au contraire de ceux qui les ostracisent sans les avoir lus, je lis et relis les livres de Richard Millet dans la collection grise des essais/histoire ou dans la collection bleue de littérature française de cet éditeur.

 

Je le fais par pur plaisir de la langue d'abord, puis par goût de me frotter à quelqu'un qui ne pense pas toujours comme moi, mais le fait avec élégance et arguments.


L'Être-boeuf est le sixième titre paru chez cet éditeur depuis Fatigue du sens, paru en 2011. Pour les yeux rétrécis par l'insomnie, la taille de la police de caractères en fait une lecture de confort. Le thème n'en est pas banal, puisqu'il s'agit du boeuf, en toute majesté.

 

Jusqu'à l'âge de vingt-ans, Richard Millet abhorrait la viande. Alors qu'il est de bon ton, de nos jours, dans les milieux écolos de vouloir cantonner le boeuf à sa fonction décorative, ses pets polluant autant que les automobiles, c'est donc à l'âge des amours qu'il s'est fait une autre religion à ce sujet:

 

"Pour la viande bovine, justement, j'ai à présent un goût extrême, qui m'est venu en même temps que la découverte du corps féminin."

 

Il l'aime saignante, non pas crue, ou alors "sous sa forme séchée ou fumée, ou lamellisée"...

 

Il aime particulièrement la limousine, qui est, dans son esprit, "tout à la fois une femme et une vache":

 

"C'est donc la race limousine que je veux évoquer ici, en outre heureux de pouvoir employer le mot race sans m'exposer aux fourches et aux faux du Nouvel Ordre moral, encore qu'il y ait une poésie des races, humaines et animales, qui est, William Faulkner l'a magnifiquement montré, comme Proust, comme Lawrence Durell, le noyau tout à fait obscur et lumineux de la littérature."

 

Il aggrave son cas:

 

"Préférer en tout cas la vache au cheval, c'est attirer sur soi un irrévocable mépris, et dire qu'on aime la viande de cheval, se vouer aux gémonies, l'époque étant, on ne le dira jamais assez, à l'anthromorphisation de l'animal, à un totémisme infantile qu'accentue, paradoxalement, la disparition, irréversible, de bien des espèces animales, l'empire du Bien s'établissant sur la destruction de la nature et l'écologie n'étant qu'un symptôme tardif de la mauvaise conscience citadine."

 

Et il n'en reste pas là puisqu'il est "passionnément attaché à la corrida, à présent menacée d'interdiction par le révisionnisme politiquement correct du rapport aux bêtes", alors qu'il y voit "une noble tradition", "le rappel de la valeur musicale autant que sacrée du combat", "l'actualisation du combat mythologique de Thésée contre le Minotaure".

 

Il se souvient, dans le même temps:

 

"Dans la communauté rurale où je suis né, nul n'aurait jamais pensé à réclamer de droits pour les animaux, ceux qui les maltraitaient se mettant d'eux-mêmes au ban de la communauté."...

 

Le ton du livre est donné.

 

L'essai devient alors récit. Car, après le Limousin, l'auteur nous transporte au Liban, où il va de digression en digression, où l'érotisme n'est pas absent.

 

Le récit fait enfin place au retour de la mythologie, à "l'inattendue épiphanie de la bête", du Boeuf avec un B majuscule, au milieu de convives en train de manger une côte et "parcourus d'un frémissement dont il était l'épicentre":

 

"Ce boeuf en majesté [...] tirait de son torse monumental non seulement la nourriture, mais aussi les femmes qu'il nourrissait, divin et adamique, ayant engendré celles en qui il se reproduisait et dont il dévorait peut-être les fruits, comme Chronos, en tout cas brouillant les circuits du social, du sang et du temps."

 

Francis Richard

 

L'Être-boeuf, Richard Millet, 96 pages, Pierre Guillaume de Roux

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 19:10

Béton armé RAHMYBéton armé, le livre de Philippe Rahmy, est muni d'un bandeau: Shanghaï au corps à corps.

 

D'une part, il y a le corps meurtri de l'auteur, atteint de la maladie des os de verre:

 

"Je me suis fait cinquante fractures. C'est peu. D'autres malades s'en font des centaines. J'ai de la chance dans mon malheur."

 

De l'autre, il y a le corps de Shanghaï:

 

"Paysage vertical d'éléments inertes, signes de pouvoir. Paysage horizontal de matières vivantes, expression d'un désir."

 

A l'occasion d'une invitation de l'Association des écrivains de Shanghaï, à l'automne 2011, ces deux corps vont être confrontés et donner naissance à ce livre.

 

Comment faire le récit de ce voyage à Shanghaï? se demande l'auteur, dont c'est le premier voyage, alors qu'il se trouve au milieu de sa quarantaine, comme diraient les Anglo-saxons.

 

Il lui paraît très vite qu'il ne peut pas seulement se fier à son intuition pour décrire cette Shanghaï qu'il rencontre et qui n'est connue de personne:

 

"La méthode la plus sûre consiste à comparer la réalité qu'on découvre avec celle qu'on connaît et que les autres peuvent comprendre."

 

De plus, à la réflexion, "l'inconnu n'existe pas". L'écriture "parle de choses qui ont toujours existé en trouvant les accents d'un émerveillement naïf":

 

"Une rivalité s'installe alors entre ce qu'on voit et ce qu'on prétend voir, ou, de manière plus sournoise, plus intime et radicale, entre ce qu'on voit avec les yeux du corps et ce que regarde l'esprit."

 

Son écriture va donc d'une part s'en tenir aux faits, ne rien inventer, ne rien supposer, d'autre part mêler les "quelques scènes de rue, des petits riens du vécu ordinaire" et tout ce qu'il décrit à des réminiscences, parfois lointaines, qui lui viennent alors à l'esprit. A partir de là, il pourra, si besoin, comparer.

 

Ainsi, par exemple, parmi bien d'autres, sa mère lui faisait-elle la lecture alors qu'enfant il devait demeurer allongé. Sans que l'on ne sache pourquoi, ses blessures se sont raréfiées. Et, un après-midi, une fois la lecture du Grand Meaulnes achevée, il a pu se lever par on ne sait quel prodige:

 

"Tout se passait comme si j'avais été une masse inerte dépourvue de charpente, une sorte de ciment liquide dans lequel les phrases se plantaient comme des tiges d'acier. Peu à peu, ces barres compactes de lettres ont remplacé mon maigre squelette."

 

La comparaison avec Shanghaï surgit sous sa plume:

 

"Tout se passe comme si je trouvais un double dans chacun des im-meubles qui m'entourent, comme si nous étions coulés dans le même moule, comme si nous étions des édifices emplis de voix humaines, un grand vide dans une enveloppe de béton armé."

 

Quel est le ressenti de Philippe Rahmy à la fin de son séjour?

 

"Mon voyage en Chine aura été une traversée dans la nuit, entrecoupée de quelques flashs. Je n'ai rien vu. J'ai été comme le passager d'un train de montagne ébloui par le paysage entre deux tunnels."

 

En réalité, s'il n'a rien vu, il a appris beaucoup sur les êtres et les choses, sur lui-même et les siens, et l'a partagé, comme il partage à la fin ce qui lui est resté sur le coeur et dont il a besoin de se décharger, par exemple:

 

"Je m'étais attaché à une jeune fille dont le père, peintre, me donnait des cours à domicile. Elle était grande, blonde, pleine de santé. Je lui avais écrit des poèmes. Mon coeur battait fort. Elle m'avait rendu plusieurs fois visite. Elle avait même caressé mon bras. Et puis elle n'était plus revenue."

 

Certes, il n'est pas le seul, avec ou sans difformité, à avoir aimé sans être aimé en retour et à avoir été abandonné, mais on comprend que son coeur, dans son cas, après cette désillusion, puisse s'exprimer en ces termes forts:

 

"Je ne rêvais que d'un amour capable d'endurer le pire, d'un amour courageux comme le mien, pouvant supporter mes tourments, totalement soumis à ma cruauté. Je rêvais d'un amour qui soit mon égal, non seulement soumis, mais heureux de souffrir. Voilà le seul amour auquel il m'était donné de croire, voilà le seul amour auquel j'ai toujours aspiré"...

 

Et l'on se prend à lui souhaiter que cette aspiration devienne réalité, si ce n'est pas déjà le cas...

 

Francis Richard

 

Béton armé, Philippe Rahmy, 208 pages, La Table Ronde

 

Philippe Rahmy présente son livre sur Dailymotion:

 

 

 

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 21:20

Agrumes SUBILIALa fuite et l'évitement sont souvent salutaires. Ils permettent de prendre de la distance, au sens propre et au figuré, avec les tourments de l'âme.

 

Il ne faut pas croire que fuir et éviter ne demandent pas de courage. Il ne s'agit pas en fait de refuser l'affrontement, il s'agit au contraire de faire face à soi-même et de se reconstruire.

 

Anne-Sophie Subilia, dans Jours d'agrumes, raconte l'histoire d'une jeune femme de vingt-cinq ans, qui a quitté le beau pays, l'Italie, et sa famille, a mis un océan au milieu pour se désenchaîner et s'est retrouvée en quelque sorte "aux antipodes", à Montréal.

 

Franca Charbonnier, suisse par son père et italienne par sa mère, a accompli le plus dur:

 

"Partir. S'extraire d'un rythme. Arracher le corset."

 

Après cinq ans d'études de médecine à Turin, elle n'a pas passé l'examen final. Elle est partie, à la fin de l'hiver 2009, pour faire tout autre chose. Sans en être bien consciente au début, elle a d'instinct fait le bon choix.

 

Cette exilée volontaire vit en colocation dans la belle province avec Josée et Andréanne, qui sont des québécoises très nature. Toutes trois sont des contemporaines, nées en 1984.

 

Franca travaille au marché Jean-Talon à l'étal des soeurs Brassard, Gisèle et Rosa, qui vendent des fruits exotiques pendant une saison qui dure sept mois. Autour d'elle, ses collègues de travail, au franc-parler, Laura, Agathe, Violette et, surtout, Charles, avec qui elle partage l'amour du théâtre et particulièrement celui de Michel Tremblay.

 

Alessandro, son premier amour, est mort douze mois après leurs "chuchotements d'étoile", happé sur un passage piéton:

 

"Quelle suite pour honorer les morts? elle s'était demandé. Dans sa main trois petits mots tièdes: école d'art dramatique. Jamais prononcés. Elle avait saisi le long formulaire de la faculté de médecine et y avait apposé sa signature foudroyante comme une comète perdue."

 

Elle a failli mourir à son tour, en s'ouvrant les poignets:

 

"Deux lignes inégales tranchent le réseau des veines. Par réflexe, elle cache ces traces anciennes, rajoutées aux lignes de sa vie comme des détours abrupts."

 

Peu à peu, elle se reconstruit, celle dont, on ne sait pourquoi, le chemin "est ailleurs que dans les pupilles de sa mère"...

 

Son choix de travailler à l'air libre "parmi les quartiers d'agrumes", sur un marché, pendant des jours et des jours se révèle finalement un bon choix et "relève d'un instinct irréductible quand le reste s'était effrité"...

 

Anne-Sophie Subilia montre dans ce livre au goût prononcé de fruits qu'il vaut mieux suivre son vertige que de se conformer à un sens honorable du sacrifice qui ne vous correspond pas.

 

Les joies les plus grandes se trouvent la plupart du temps dans les choses simples, retrouvées au contact de gens également simples, mais authentiques.

 

Les habitants de la belle province, avec leur français rafraîchissant, qui a su conserver toutes ses couleurs, semblent tout indiqués dans cette histoire pour permettre, en se posant ailleurs, à une jeune femme, naguère corsetée à l'université par devoir, de se réconcilier avec elle-même.

 

Rien de tel en effet, pour ce faire, que de "sacrer son camp même par grand flou, plutôt que de s'éteindre à petit feu"...

 

Francis Richard

 

Jours d'agrumes, Anne-Sophie, 168 pages, L'aire

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26 novembre 2013 2 26 /11 /novembre /2013 00:45

Juste un jour MOERIIl peut s'en passer des choses au cours d'une journée.

 

Dans le théâtre classique, qu'il conviendrait de redécouvrir, dépoussiéré de ses scories scolaires, la règle des trois unités avait toute sa raison d'être. Elle évitait de disperser l'attention du spectateur et la focalisait sur l'essentiel.

 

Tous les auteurs de théâtre du XVIIe n'y parvenaient pas avec le même bonheur. Ainsi Corneille s'y trouvait-il à l'étroit, tandis que Racine s'y mouvait avec aisance.

 

Dans un roman, il est plus rare de retrouver ces unités classiques de lieu, de temps et d'action. C'est pourtant ce qui caractérise le dernier roman publié d'Antonin Moeri.

 

La famille Forminable - dont le patronyme n'est pas facile à porter - se retrouve dans une station de ski, pendant une journée, à se découvrir sous un autre oeil.

 

Dans la famille Forminable, je demande le père. Il s'appelle Lucien, il a la cinquantaine, et sa femme l'appelle affectueusement Lulu. Ce n'est pas un homme extraordinaire. Il n'a pas les idées très claires. Il serait même plutôt confus. D'un accident il a gardé une cicatrice à l'oeil dont la rétine s'était décollée.  

 

Grâce à son ami Olivier, qui lui a offert une brosse à dents électrique, dont il ne se lasse pas de se servir, il a participé au concours Starlight et a gagné un séjour à la montagne, à l'Hôtel Eden, pour lui et sa petite famille. Ce changement dans sa petite vie tranquille devrait faire du bien à cet homme ennuyeux, volontiers routinier.

 

Dans la famille Forminable, je demande la mère. Elle s'appelle Jane. Elle a quarante-six ans et est plutôt encore bien de sa personne. Avant Lulu, elle a connu Alain. C'est elle qui avait pris l'initiative et dirigé leurs premiers ébats. Elle était la femme de sa vie, mais cela ne l'a pas empêché de partir pour la Californie sans avoir ne serait-ce qu'un dernier regard pour elle.

 

Jane et Lulu ont convenu que lui irait au boulot et qu'elle s'occuperait de la maison. Seulement chacun doit se montrer à la hauteur de cette répartition des tâches, somme toute classique, qui reproduit le schéma familial qu'il a connu. Finalement Jane y a trouvé son compte et ne se plaint pas trop de son petit mari dont elle est sûre qu'il aime faire l'amour, même s'il lui fait mal:

 

"J'aurais pu choisir un autre mari, plus solide, plus drôle, plus riche, mais j'ai préféré Lucien, je ne sais pas trop pourquoi. Il est touchant quand il se met en colère."

 

Dans la famille Forminable, je demande le fils. Il s'appelle Arnaud. C'est un garçon qui a les yeux en face des trous et qui n'a pas sa langue dans sa poche. Il peut même avoir la dent dure. Il se dispute rituellement avec sa petit soeur qui n'a d'yeux que pour son papa et qui le défend becs et ongles, quoi qu'il advienne. Il est plutôt déluré mais n'aime pas pour autant les cochonneries que, parfois, des camarades lui mettent sous les yeux.

 

Dans la famille Forminable, je demande la fille. Elle s'appelle Emilie. Elle souffre que son frère la batte froid et veuille toujours lui montrer qu'il fait les choses mieux qu'elle. Elle ne comprend pas son attitude à son égard. Heureusement, elle obtient toujours tout de son papa chéri, y compris la fois exceptionnelle où il s'était pourtant montré au départ plus que réticent.

 

Pendant toute cette journée ordinaire, dans la station de ski, Lucien, Jane, Arnaud et Emilie se révèlent peu à peu sous leur vrai jour.

 

A partir de leurs pensées intimes ou de ce qu'ils se disent, des souvenirs, parfois lointains, qui leur reviennent ou de leurs espérances, des malentendus qui surgissent entre eux, des contacts que des tiers ont avec le quatuor qu'ils forment, se dessinent leurs portraits plus vrais que leur prime apparence.

 

L'auteur sait se mettre à la place de chacun et lui restitue toute sa dimension humaine. Chacun s'exprimant avec ses mots d'homme, de femme, de garçon ou de fille.

 

Ainsi apparaissent sous nos yeux un homme somme toute plutôt fragile, une femme croquant la vie à pleines dents et qui ne voit le mal nulle part, un gamin cruel avec sa soeur mais aussi à l'égard de son père, parce qu'il est surtout livré à lui-même, et une gamine qui se pose toutes les questions que peut se poser sur la vie une adolescente encore bien naïve.

 

Aussi bien l'intérêt du livre ne réside-t-il pas dans l'intrigue, assez mince, mais dans la profondeur qui est donnée à chacun des personnages et qui les rend non seulement bien vivants, mais attachants.

 

Francis Richard

 

Juste un jour, Antonin Moeri, 210 pages, 2007, Bernard Campiche Editeur

 

Derniers livres d'Antonin Moeri:

 

Tam-tam d'Eden, 240 pages, 2010, Bernard Campiche Editeur

 

Encore chéri !, 160 pages, 2013, Bernard Campiche Editeur

 

Le 2 décembre 2013, à 20 heures, Antonin Moeri est l'invité de l'association de rencontres littéraires Tulalu!? au Lausanne-Moudon, place du Tunnel, à Lausanne (entrée libre). Il est possible auparavant, au même lieu, de participer au souper (payant) avec l'auteur, à 18 heures 30.

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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