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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 22:45

Palimpseste ABECASSISDans le dernier livre d'Eliette Abécassis se pose la question des rapports de la science et de la foi. D'une manière tout à fait inédite.

 

En effet cette question se pose à la faveur d'une enquête sur des meurtres rituels commis dans des lieux symboliques de Paris, qui ont tous un lien avec l'Antiquité: la place de la Concorde où se dresse l'Obélisque de Louxor, les Champs-Elysées et le Champ-de-Mars.

 

Les victimes sont deux professeurs et un élève de l'Ecole Normale Sup de la rue d'Ulm, qui - c'est bien connu - forme l'élite intellectuelle française, aussi bien dans le domaine des lettres que des sciences.

 

Joachim Ravaisson est un élève brillant de cette vénérable institution. A la suite d'une déception sentimentale, il trouve, à l'Ecole, en son professeur de philosophie antique, Elsa Maarek, un esprit brillant à qui il peut vouer une véritable dévotion, d'autant que, de son côté, elle le choisit comme fils spirituel.

 

Joachim, le narrateur du livre, est un lecteur impénitent. Il déteste l'idée d'avoir des besoins physiques, bassement matériels. La lecture est son refuge, son château intérieur, son rempart contre le monde:

 

"Les livres m'ont tout apporté: la passion, l'amitié, la fantaisie, l'aventure. La joie de partager, le temps d'une journée, d'une semaine ou d'un mois, une destinée et la faire sienne."

 

Joachim n'est pourtant pas seul à Normale Sup. Il y est entouré de condisciples: Jérémie, Guillaume et, surtout, son voisin de thurne, Fabien Delorme ...

 

Quand professeurs et élèves apprennent la mort d'un des leurs, collègue pour les uns et professeur pour les autres, le mathématicien Robert Sorias, spécialiste du nombre Pi, c'est la stupeur et l'effroi. Sa mort a été violente. Il a été retrouvé drogué, égorgé, éviscéré, le foie sorti du ventre, au pied de l'Obélisque.

 

Depuis un compte Twitter, le compte Archimède, cette mort a été annoncée aux élèves mathématiciens par un message:

 

"Sorias 56295".

 

La police a besoin de l'aide de l'Ecole pour élucider ce meurtre d'un genre très particulier, qui ressemble aux sacrifices rituels des Mystères d'Eleusis. Son directeur, Eric Tibrac, propose donc à Elsa Maarek, qui a fait une thèse sur le sujet, et à son disciple Joachim, de lui prêter main intelligente pour résoudre cette énigme.

 

Très vite un codex que possédait la victime apparaît comme une des clés du meurtre. C'est un palimpseste. Sous l'écriture latine du texte transparaît un autre texte en lettres grecques. L'épouse de Robert Sorias, Louise, ne veut pas le garder et le fait vendre aux enchères à Drouot, où un anonyme en fait l'acquisition par un intermédiaire, à la barbe poivre et sel d'un prêtre orthodoxe qui ne peut pas surenchérir...

 

Ce codex est ensuite confié par le mystérieux acquéreur à un paléologue, Ambroise Flamant, qui officie à la Bibliothèque Nationale de France, BNF, assisté par une jeune femme, Maud Simon, qui est du même âge que Joachim. Il apparaît assez rapidement que le texte grec est d'Archimède, le célèbre auteur du principe éponyme, et, à son époque, grand inventeur de machines de guerre et grand mathématicien.

 

Bientôt, un deuxième meurtre a lieu sur la personne d'un autre professeur de l'Ecole, le mathématicien, Jean Andrieux. Il a été trouvé dans le sous-sol d'une galerie marchande des Champs-Elysées dans le même état que Robert Sorias. Ce meurtre a été annoncé par un message depuis le même compte Twitter:

 

"Andrieux 141".

 

Enfin un troisième meurtre du même type est perpétré sur Fabien Delorme, le condisciple de Joachim et le brillant élève de Jean Andrieux, sur qui des soupçons s'étaient un moment portés, parce que le compte Twitter Archimède, c'était le sien. Il est retrouvé par un joggeur "au milieu des bosquets d'une contre-allée du Champ-de-Mars". Cette fois le message est envoyé depuis le compte Twitter de Joachim ... et il est plus laconique:

 

"Delorme 3"...

 

Tous les messages, annonçant les meurtres, comportent des chiffres qui composent le nombre Pi qui commence par 3.14159265 (dans le premier message deux décimales, le 6 et le 9, ont été inversées...).

 

Or, dans le codex examiné à la BNF, le texte d'Archimède contient le nombre 3.14... comme Maud, qui ne laisse pas Joachim sensuellement indifférent, en informe ce dernier en dialoguant avec lui sur Facebook. Le nombre Pi, le palimpseste d'Archimède et les Mystères d'Eleusis sont bien des clés des 3 meurtres.

 

Eliette Abécassis a mis en exergue du livre une citation de Jean Askénazi:

 

"Tout le problème du monde, c'est la relation entre la droite et le cercle."

 

Autrement dit la relation entre l'homme et la nature:

 

"Le cercle, c'est le pôle féminin. La droite représente le masculin. La droite, c'est l'homme, qui naît, grandit, vieillit, meurt. Avec la droite et le cercle, nous construisons un monde."

 

D'où l'importance du nombre Pi, ce nombre qui donne le vertige de l'Infini et qui relie la droite et le cercle.

 

Qu'avait donc découvert Archimède?

 

"Qu'est-ce qui, dans ce mystérieux texte, lui avait apporté la preuve irréfutable que le monde n'était pas organisé selon la Trinité?"

 

On peut se poser toutefois la question, en lisant ce livre, si le nombre Pi est incompatible avec le nombre 3 dans l'organisation du monde, si la science l'est avec la foi. Car, après tout, l'organisation du monde selon un nombre n'exclut pas qu'il y ait un organisateur d'un autre nombre.

 

En tout cas, plus prosaïquement, l'équation à résoudre est bien, elle, à 3 inconnues: le meurtrier, l'acheteur du codex et le maître de cérémonie des rites d'Eleusis. Ces 3 inconnues sont-elles une seule et même personne, ou plusieurs?

 

Les suspects défilent tout au long du livre: Fabien Delorme, Louise Sorias, deux archicubes ecclésiastiques (le père Luc Delbos et le père orthodoxe Ephraïm, car ils ont tous deux intérêt à faire disparaître le texte hérétique d'Archimède et ceux qui en ont pris connaissance), le professeur Maarek, le narrateur lui-même...

 

Jusqu'au dénouement, le lecteur reste dans l'incertitude et se laisse volontiers surprendre par la fin, qui voit, pour les départager, l'émotion se montrer supérieure à la dialectique des deux derniers suspects qui s'affrontent.

 

Le livre est également une réflexion sur le Mal dont la perversité va jusqu'à professer le Bien:

 

"Que d'abominations, que de perversion lorsque le genre humain s'empare d'une idée pour la transformer en acte. La vérité: voilà l'ennemie. Lorsque croire que l'on détient la vérité donne le droit de tuer."

 

Au moins la philosophie ne mène-t-elle pas à de telles extrêmités:

 

"Personne n'est dans l'erreur, et personne n'est dans le vrai. C'est peut-être la seule chose que nous enseigne la philosophie. Sans verser dans le scepticisme, bien sûr. Mais la philosophie est avant tout questionnement et doute." dit, un jour, Elsa Maarek à Joachim...

 

Quoi qu'il en soit, "la meilleure façon de cacher, c'est de revéler". Il en est ainsi du palimpseste, qui protège le texte d'Archimède, et du comportement du meurtrier, qui ne se cache pas, jusqu'à ce qu'Isis soulève enfin son voile.

 

Le livre d'Eliette Abécassis est la preuve qu'il est possible de soutenir l'intérêt du lecteur jusqu'à la fin tout en lui donnant, en cours de route, matière à instruction et à réflexion.

 

Francis Richard

 

Le palimpseste d'Archimède, Eliette Abécassis, 400 pages, Albin Michel

 

Sur YouTube, Eliette Abécassis s'exprime sur son livre:

 

 

 

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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 23:05

Seismes-MEIZOZ.jpgLe passage de l'enfance à l'homme, via l'adolescence, provoque des séismes. Car la vie n'est jamais celle qu'on imaginait à partir des représentations données par les adultes, qui sont souvent de pieux mensonges, dévastateurs.

 

Le dernier livre de Jérôme Meizoz raconte ce difficile passage à la faveur de plusieurs récits, mis bout à bout, dont le narrateur est un garçon originaire d'un hameau isolé.

 

Si, en page 4, un peu au-dessus des informations relatives au copyright, il n'était pas indiqué qu'il s'agit d'une oeuvre de fiction, le lecteur pourrait prendre ce livre pour une oeuvre autobiographique tant l'auteur a visiblement puisé dans ses souvenirs personnels pour l'écrire à la première personne.

 

Chez Payot Lausanne, c'est la première phrase de l'ouvrage qui m'a incité à aller plus loin dans ma lecture. Elle est terrible:

 

"Quand ma mère s'est jetée sous le train, il a bien fallu trouver une femme de ménage."

 

Quand le narrateur parle de ses parents, il dit sobrement mère ou père, comme autrefois, ce qui crée automatiquement une distance.

 

Dans cette oeuvre de fiction, il n'est nulle part indiqué où se trouve précisément le hameau où elle se déroule. On sait seulement qu'il se trouve, en Suisse, puisque Nicolas de Flüe protège le pays, notamment de la guerre, et que beaucoup d'argent y dort, sans que l'on ne sache trop pourquoi...

 

On sait également que cette bourgade est située dans une région de montagne, où l'ombre pourrait s'avérer une richesse tout comme le soleil en est une dans d'autres contrées du monde, à condition, bien sûr, de savoir la vendre...

 

On sait enfin que ce hameau se trouve dans un canton catholique où "bien des fidèles déploraient ces messes qui n'en finissaient pas":

 

"Pour patienter, je considérais longuement Madame Vanier. Très grande, toujours dressée sur des talons interminables, les jambes gainées de nylon sombre, elle portait visage hâlé, des yeux faits au charbon et, aux mains, plusieurs pierres taillées."

 

Le narrateur - on le voit - n'est pas tendre avec la religion catholique. Le ton ironique qu'il emploie dans ses récits l'est en effet encore davantage quand il en parle. Jusqu'à la facilité.

 

D'une religieuse qui sillonne à vélo le village il dit par exemple:

 

""Ma Soeur" n'a pas été livrée aux hommes, elle n'a pas eu la chair traversée, remplie. Elle n'a pas bourgeonné, le sang en elle ne s'est pas transformé. Elle reste sans relief, la peau fade mais le verbe conquérant, gratuit, votif."

 

De l'école dont le directeur est un chanoine qui porte robe noire, comme les femmes, et qui lui fait peur, il écrit qu'elle est une manière de prison, où l'on a pour but de dresser les élèves:

 

"Dès l'entrée du Collège, la cage se refermait sur nous. Paisibles, appliqués, domestiqués, tels nous devions paraître durant le temps réglementaire. A la porte attendait le directeur, sa haute taille prise dans une robe noire. Il avait mission de faire croître en nous l'homme et de chasser le jeune animal."

 

Mais le jeune animal n'est pas chassé bien loin. Viennent le troubler des images telles que celle de cette mère de famille folâtrant avec le jeune homme qui apprend l'escalade à son fils; celle de cette jeune femme, dans un documentaire télé, qui paye un homme pour la fouetter et qui crie (de plaisir ou de douleur?); ou celle de ces amoureux qui se bécotent à bouche-que-veux-tu dans le métro de la ville jusqu'au terminus.

 

Le narrateur n'oublie pas de faire figurer dans son tableau grinçant, peint à coups de plume simples mais efficaces, les plaques minéralogiques des automobiles gérées par l'Etat ou le mauvais rêve d'un service militaire symbolisé par le fusil et le sac à dos portés sur le quai d'une gare, attributs sans lesquels on ne saurait être un homme.

 

On l'aura compris. Le narrateur n'est pas nostalgique d'une époque révolue. Mais, sous la critique, perce l'attachement qu'il éprouve pour son pays, qui ressemble comme deux gouttes d'eau au Valais natal de l'auteur. C'est pourquoi l'ironie qui est de mise dans ces cas-là n'est pas complètement négative. Elle sonne seulement comme le regret que cette époque révolue ne le soit pas encore tout à fait.

 

Francis Richard

 

Séismes, Jérôme Meizoz, 96 pages, Zoé 

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25 juin 2013 2 25 /06 /juin /2013 19:00

Global-gay-MARTEL.jpgLa révolution gay est en marche. C'est du moins ce que Frédéric Martel décrit et appelle de ses voeux dans son livre Global Gay.

 

Ce journaliste engagé a mené une enquête sur les cinq continents au cours des cinq dernières années dans les communautés gays et il a pu constater que le mouvement gay est à la fois global et local. Les revendications des gays sont en effet les mêmes à travers le monde  et, en même temps, ils sont très attachés à leur culture d'origine.

 

Comme je le montre dans un article publié ce jour sur le site lesobservateurs.ch, parmi ces revendications, la dépénalisation de l'homosexualité est justifiée - des homosexuels sont encore punis de peines de prison ou de mort dans certains pays.

 

Mais, au-delà de cette revendication, les reconnaissances juridiques de l'orientation sexuelle et de l'identité de genre conduisent à une remise en cause de la liberté de pensée. Ce qui est inacceptable.

 

Francis Richard

 

Global Gay, Frédéric Martel, 352 pages, Flammarion

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20 juin 2013 4 20 /06 /juin /2013 22:55

Deroute-DELACHAUX.jpgPatrick Delachaux a été flic pendant 16 ans, de 1992 à 2008.

 

Il a démissionné et utilisé ses "dernières heures de vacances et supplémentaires" pour commencer à faire de longs voyages, en Asie, en Europe, en Afrique et en Amérique.

 

Dans Déroute il fait le récit de ses voyages qui ont marqué le début d'une nouvelle vie, bien différente de la route toute tracée qu'il avait suivie jusqu'alors.

 

Il s'est en quelque sorte dérouté lui-même et a choisi la précarité. Au début, déboussolé, il la craint. Pour finir elle l'exalte.

 

Son voyage au bout de lui-même l'emmène tout d'abord au Vietnam, qui occupe la moitié des pages de son récit. Dans ses bagages, il emporte des livres, beaucoup de livres, notamment des livres de Cendrars, de Loti et de Duras:

 

"J'ai décidé d'entrer lentement dans mon voyage, d'épuiser mes références européennes avant de prolonger celles du Vietnam."

 

Il aurait voulu écrire cette phrase de Cendrars:

 

"J'ai frappé le premier, j'ai le sens de la réalité, moi, poète, j'ai agi, j'ai tué, comme celui qui veut vivre."


Loti est sanctionné pour avoir dénoncé les bombardements effectués par des navires français dans la région de Tourane, devenue Da-Nang, en 1883:

 

"Loti fait partie de ceux qui ont suscité en moi cet appétit à résister."

 

Il part aussi sur les traces de Marguerite Duras et de son amant chinois et retrouve les lieux, à Sadec. Après quoi il peut se dire:

 

"J'ai achevé une quête."

 

Le voyage et l'écriture, pour lui, vont de pair:

 

"Voyager et écrire, quand d'autres vont au charbon."

 

Il voyage donc sur tous les continents, mais il est déçu par l'Amérique où il ne retrouve pas ce que la beat generation lui avait laissé espérer:

 

"L'Asie m'a bouleversé. L'Europe est mienne. En Amérique je suis incapable de dégager de quoi écrire, de densifier mes textes."

 

Alors c'est à Cuba qu'il va finalement écrire son livre, à l'ombre tutélaire d'Ernest Hemingway ou de Pedro Gutiérrez:

 

" - C'est quoi ton prochain roman?" lui avait demandé un ami, à Venise.

" - Une histoire de porte-conteneurs...

- Tu déconnes?"

 

A plusieurs reprises il parle de sa façon d'écrire. Pour lui, des "clichés mémorisés" valent "toutes les notes manuscrites". Il trouve "inutile de noircir des pages". Il absorbe:

 

"Je ne note pas énormément. Je mémorise. Rien d'exact, plutôt des sensations, des vagues souvenirs. Puis je me débarrasse de mes textes au fur et à mesure. Les notes m'encombrent. Mon écriture vient du ventre."

 

Il lui est en effet nécessaire de se "trouver en rupture pour produire un texte":

 

"C'est-à-dire porter un regard comparé, de mes lectures, de ma vie."

 

Il aime "rencontrer des gens, si possible des gueules et imaginer leur vie, réelle et fantasmée."

 

Pour écrire il a besoin de doutes, de fêlures pour atteindre "l'abîme nécessaire". C'est peut-être pourquoi, à un moment, il pose "les livres d'aventures pour ceux qui traitent des abîmes".

 

Il termine son livre, écrit dans un style efficace, sans descriptions ni réflexions inutiles, illustré par Flippetouche (alias Frédéric Maillard, son complice en expertise de sécurité publique) par cette phrase:

 

"J'écris à la juste distance entre ma réalité et mes fantaisistes."

 

C'est ainsi que l'auteur de ce récit, par ailleurs essayiste, opère ce "curieux mélange que de se rêver romancier et de le réaliser".

 

Francis Richard

 

Déroute, Patrick Delachaux, 112 pages, Editions des sauvages.

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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 21:50

Le temps SUTER

Une comptine donne son titre au livre:

 

"Die Zeit, die Zeit,

ihre Reise ist weit,

sie läuft und läuft

in die Ewigkeit."

 

Traduit en français, cela donne:

 

"Le temps, le temps,

il fait un long voyage,

il court il court,

vers l'éternité."

 

Qui est l'auteur de cette comptine? Martin Suter l'ignore. Il se souvient seulement de l'avoir copiée dans son album de poésie d'écolier.

 

Il faut croire que ce titre incite à la poésie, puisqu'en le lisant me sont tout de suite venues à l'esprit les paroles de la chanson Le temps interprétée par Charles Aznavour:

 

"Le temps, le temps,

le temps et rien d'autre,

le tien le mien,

celui qu'on veut nôtre."

 

Quoi qu'il en soit, le roman éponyme de Martin Suter a pour sujet le temps, ce qui n'étonnera personne. Le temps existe-t-il? Telle est la question...

 

La femme de Peter Taler, Laura, a été assassinée alors qu'ayant oublié ses clés elle sonnait à l'interphone de l'immeuble pour demander à son mari de lui ouvrir la porte. Il se reprochera toujours d'avoir traîné à lui ouvrir, irrité par son retard.

 

Peter ne s'est jamais remis de cette disparition et sait qu'il ne trouvera de répit que lorsqu'il aura découvert qui était son assassin. Comme la police enquête mollement, il essaie de mener sa propre enquête.

 

Peter travaille chez Feldau & Co, une entreprise du bâtiment. Il s'occupe de la comptabilité fournisseurs, mais il n'a plus le coeur à l'ouvrage. Il travaille parce qu'il faut bien vivre, du moins jusqu'au moment où il aura éclairci le mystère de la mort de Laura, tuée par balle.

 

Tous les soirs, en rentrant chez lui, il regarde par la fenêtre qui donne sur le chemin Gustav-Rautner, où il habite au numéro 40. C'est ainsi qu'il a comme l'impression que les choses dehors ne sont plus comme avant.

 

Peter met un certain temps à se rendre compte de ce qui a changé. En fait le voisin de la maison d'en face, Knupp, est en train de remplacer dans son jardin d'anciennes plantations par de plus jeunes.

 

Knupp a perdu sa femme il y a plus de vingt ans. Lui-même est un homme âgé maintenant, dont les mains tremblent.

 

Chacun de son côté Knupp et Taler s'observent. Jusqu'au jour où Knupp, qui prend beaucoup de photos en envoie anonymement à Taler, sur lesquelles il apparaît. Taler n'a aucun doute sur l'identité de l'expéditeur et lui rend visite.

 

Knupp lui tient alors une théorie, à première vue farfelue, sur le temps:

 

"Il n'existe qu'un seul indice que le temps passe: la modification."

 

C'est pourquoi Knupp projette de reconstituer une journée qui s'est déroulée avant la mort de sa femme pour effacer les modifications intervenues depuis, pour changer le cours des choses et éviter qu'elle ne meure. Pour convaincre Taler de l'aider, Knupp lui donne au compte-gouttes des photos prises par lui, qui pourraient bien lui permettre d'élucider l'assassinat de sa femme.

 

Taler aide donc Knupp pendant plus de trois mois à reconstituer tout l'environnement interne et externe de la maison de celui-ci pour revenir à la date précise du 11 octobre 1991. Pourquoi cette date? Parce que Knupp possède un grand nombre de clichés et d'éléments permettant de reconstituer précisément l'état des choses à cette date-là.

 

Sans trop y croire Taler va mettre toute son énergie, toute sa malice et tout son temps de loisir à aider Knupp à mener à bien cette reconstitution. Le roman de Martin Suter est l'histoire pleine de rebondissements de cette reconstitution minutieuse, rebondissements sans lesquels celle-ci serait tout de même lassante à force de petits détails. 

 

L'issue de cette histoire, à la fois intrigue policière et récit fantastique, est inattendue. On en tire la conclusion que l'on peut peut-être abolir le temps, mais qu'il n'est pas pour autant maîtrisable...

 

Au fond le charme de l'existence n'est-il pas qu'elle soit en définitive imprévisible, en dépit de tous les moyens mis en oeuvre pour lui donner une direction?

 

Francis Richard

 

Le temps, le temps, Martin Suter, 322 pages, Christian Bourgois Editeur 

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1 juin 2013 6 01 /06 /juin /2013 22:55

Hasard TROUBETZKOYIl est des livres dont on ne sort pas indemne. Il est des livres qui donnent matière à réflexion. Le dernier livre de Kyra Dupont Troubetzkoy, très différent du précédent, Petit essai assassin sur la vie conjugale, relève de ces deux catégories. Il suscite l'émotion et interroge la raison.

 

L'auteur traite de la fatalité et du libre-arbitre. Sommes-nous déterminés ou sommes-nous libres de mener notre destin?

 

Le titre, Le hasard a tout prévu, répond bien à la question dans sa contradiction. Et je suis bien sûr que tous ceux qui se battent avec ténacité dans l'existence, ont connu, connaissent, ou connaîtront, ses aléas, tout en sachant ne pas leur permettre de jamais prendre le dessus.

 

Les nouvelles, qui composent l'ouvrage, sont au nombre de huit. Sept brèves rencontres réelles ponctuent les sept premières de ces nouvelles et la rencontre de l'auteur avec elle-même la huitième. Toutes sont basées sur des histoires réelles, à partir desquelles l'auteur a décidé d'emprunter la voie de la fiction afin de mieux rendre compte de leur réalité.

 

Cette voie de licence romanesque lui a permis par là-même de se mettre réellement à la place de ses personnages. Sans dénaturer leur vérité et, même, certainement, en la faisant sortir toute nue de son puits par le prêt de pensées aux protagonistes et à leurs proches, qui n'auraient pas eu leur place dans un document. Ainsi pouvaient s'établir les liens entre leur extérieur et leur intérieur. Ainsi pouvait être embrassée leur totalité.

 

C'est pourquoi, l'éditrice, Luce Wilquin, et l'auteur n'hésitent pas à employer le néologisme cinématographique de docufiction à propos de ces huits récits, qui sont à la fois très bien documentés et très bien imaginés. Et très bien écrits.

 

Kyra Dupont Troubetzkoy, qui est une grande voyageuse dans l'espace et le temps, nous emmène tour à tour au Cambodge au moment de la prise du pouvoir par les Khmers rouges; en Roumanie du temps de la dictature du couple Ceaucescu; dans la Région Autonome Juive (RAJ), créée par Staline, au fin fond de la Sibérie; en Suisse dans une famille qui a adopté deux jeunes Coréennes; dans l'Espagne de Franco où des bébés étaient volés par des religieuses à des mères en situation de détresse; en France à une époque où une enfant née hors mariage pouvait jeter le discrédit sur une famille en place; aux Etats-Unis où une fille-mère, tout juste pubère, en pension au Danemark, pouvait faire scandale; sur le Tour de France des Compagnons du Devoir.

 

Le thème commun de ces récits, au-delà des degrés de liberté que nous laisse l'humaine condition, est celui de la filiation, du besoin de connaître son identité, de savoir d'où l'on vient, pour savoir qui l'on est, pour se reconstruire après le traumatisme de la séparation et de l'oubli.

 

Le premier des personnages, le jeune cambodgien Sorithy (dont l'histoire fait penser à celle de Rithy Panh) est séparé de ses parents contre leur gré. La roumaine Ekaterina abandonne mari et enfant pour s'exiler et fuir l'enfer de son pays. Alma quitte la RAJ encore enfant et y retourne adulte, bien des années après. Jae Sook, orpheline adoptée en Suisse, fait deux voyages en Corée pour rencontrer sa mère biologique. Penelope a été volée à sa mère Letizia et elles cherchent toutes deux à se retrouver, chacune de son côté. Emerance cherche à comprendre pourquoi sa mère l'a abandonnée puis reprise, et à savoir qui est son père naturel. Else a eu Amber à treize ans sans comprendre ce qui lui arrivait et Amber se met à sa recherche. Le dernier des personnages, Jacques, a été adopté par un charpentier savoyard et sa femme, parce que son père biologique n'avait pas de quoi l'élever.

 

Pourquoi Kyra Dupont Troubetzkoy s'est-elle intéressée à ces huit destins? Parce qu'ils ressemblent au sien, parce que la souffrance de ses personnages est sienne, parce qu'elle a fini par s'en rendre compte:

 

"A travers tous ces visages, je cherchais ma mère et à expliquer son geste de mort volontaire. Je décrivais ces survivants, car peu à peu, le mien apparaissait en filigrane derrière les mots, et j'espérais aussi y voir le sien. Ils étaient tous une part de moi-même et de l'amour filial qui m'avait tant manqué. Ils étaient la preuve qu'on s'en remet, qu'il est possible de retrouver l'âme de ceux que l'on a perdus à travers les traits des êtres que l'on aime plus que tout et qui sont bien là. Oui, décidément le hasard a tout prévu."

 

Le hasard existe-t-il donc s'il a tout prévu? J'en doute, car je sais que nous avons beaucoup plus de latitude que nous ne croyons. Mais si le hasard existe et qu'il a tout prévu, ce n'est peut-être que pour ceux qui ont la vie chevillée au corps et à l'âme et qui savent le faire leur ...

 

Francis Richard

 

Le hasard a tout prévu, Kyra Dupont Troubetzkoy, 272 pages, Editions Luce Wilquin 

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31 mai 2013 5 31 /05 /mai /2013 10:00

Cyclolitteraires-POTTACHERUVA.jpgLe Salon du Livre de Genève est le dernier salon où l'on cause de littérature.

 

A ce dernier salon, début mai 2013, assise à côté de Barbara Polla, qui nous présente, Sita Pottacheruva me fait un grand sourire de connivence, celui des amoureux fous de littérature. Elle signe un guide de balades cyclolittéraires dans les villes romandes, illustré principalement de photographies en couleur de Stéphanie Schulz.

 

En 2004, des amis, qui travaillent au Service de la mobilité de la Ville de Genève et qui la traitent amicalement de lettreuse, la défient en lui disant que la place de la littérature est dans les bibliothèques.

 

C'est le déclic qui déclenche l'aventure de ses balades cyclolittéraires. Elle va prouver à ses amis que la littérature peut se retrouver à cheval sur un vélo. Dans l'introduction de son guide, elle écrit neuf ans plus tard:

 

"Contrairement aux clichés véhiculés, il n'y a pas besoin d'être un rat de bibliothèque pour apprécier le patrimoine littéraire, ni un sportif d'élite pour se déplacer agréablement et de façon sécuritaire à vélo."

 

Commençons par être désagréable... Sur la couverture du livre sont annoncés 21 circuits dans les villes romandes. C'est une publicité mensongère: il y en a en réalité 22... comme dans l'expression 22 v'là les flics qui a un rapport avec la littérature...ou du moins avec la typographie, sans laquelle la littérature serait restée assez confidentielle.

 

Au XIXe siècle, dans une imprimerie, les typographes étaient surveillés par un contremaître qui y faisait régner le silence. Une fois que ce dernier tournait le dos, les bavardages reprenaient. Un guetteur surveillait son retour et, pour prévenir les autres, disait: 22 v'là le chef. Pourquoi 22? Parce que 22 est une grande police de caractères et que la somme des chiffres attribués aux lettres du mot chef font 22 (=3+8+5+6)...

 

Le chaland n'est donc pas volé, pour une fois, puisqu'il lui est offert une balade de plus pour le même prix...

 

Les 22 balades cyclolittéraires, qui sont décrites dans ce guide, emmènent le lecteur à Fribourg, Genève, Porrentruy, la Chaux-de-Fonds, Neuchâtel, Sion, Château-d'Oex, Lausanne, Morges, Vevey, Yverdon-les-Bains.

 

Chaque circuit thématique comprend quatre éléments: une page de résumé, une introduction, des étapes, un itinéraire détaillé.

 

Dans la page de résumé, l'auteur indique dans un encadré les plus du circuit (les curiosités locales), les auteurs qui seront évoqués, le niveau de difficulté du parcours (plus il est élevé, plus il comporte de bicycles), la durée (de 1h30 à 3h), enfin s'il est recommandé aux enfants, aux personnes âgées.

 

L'introduction donne les grands lignes du thème choisi pour la balade. Les thèmes sont divers et variés. En voici un bref échantillon, on ne peut plus subjectif:

- Chocolat et lettres amoureuses d'écrivains célèbres

- Femmes et littérature

- Poésie romande

- Santé mentale et littérature

- Des zèbres au Seyon (qui m'ont fait penser à un conte du Train de sucre de Marie-Jeanne Urech)

- Du théâtre de Mézières au ... "Sixième étage"

- Les auteurs de la Riviera: de Paul Morand (dont je garde précieusement un billet écrit sur un en-tête du Montfleuri de Cannes) à Clarisse Francillon (en passant par mon cher Dostoïevski)

 

Les circuits sont regroupés par canton. Evidemment Genève a la part de l'aigle à deux têtes et représente la moitié de l'ouvrage, avec 11 balades. Ce qui n'est pas étonnant puisque l'idée de la cyclolittérature est née là-bas...

 

A chaque étape, il est question d'un auteur qui a un rapport (plus ou moins) étroit avec le lieu ou le thème, de digressions historiques ou de citations de textes. Car, comme le concept le veut, il s'agit de balades qui permettent à l'esprit comme au corps de vagabonder et de pérégriner.

 

L'itinéraire détaillé comprend un descriptif et un plan qui permet au cycliste de ne pas s'égarer en si bons chemins...

 

Il est impossible de faire la liste des noms cités. Comme tout guide digne de ce nom, un index salvateur est là de toute façon pour combler les trous de mémoire.

 

Comme je disais à mon interlocutrice que mon vieux vélo, inutilisé depuis des années, n'était peut-être même pas en état de faire ces balades, elle m'a montré en fin d'ouvrage les pages qu'elle consacre aux vertus d'un vélo pliable Brompton qui, une fois plié, "est considéré comme un bagage à mains, ceci d'autant plus si vous le couvrez de son sac-pochette". Ce qui permet de l'emporter avec soi dans les transports publics...

 

Je n'ai donc pas d'excuses pour ne pas effectuer ces balades, guide en mains sur le guidon. Toutefois, ayant fait la connaissance de l'auteur, qui est une charmante personne, il me semble moins acrobatique et plus agréable de me laisser guider par elle, avec d'autres, dans les méandres d'une ville romande.

 

Pour tout savoir sur les balades que Sita Pottacheruva organise, le mieux est encore de se rendre sur le site www.baladeavelo.ch. La prochaine balade aura lieu dans ma ville de Lausanne, le 18 juin 2013. Le rendez-vous est donné sous le Grand Pont à 19 heures. Le thème de cette balade inédite est prometteur: Du parc de Mon-Repos aux quais d'Ouchy: une glissade d'auteurs!

 

Les personnes intéressées peuvent s'inscrire en envoyant un courriel à l'adresse suivante: krishnasitarao@hotmail.com.

 

Francis Richard

 

Le guide des balades cyclolittéraires, Sita Pottacheruva, 268 pages, Favre

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 22:00

Le train de sucre URECHLe train de sucre porte un sous-titre: contes.

 

Et c'est bien un livre de contes, mais comme on n'en écrit plus guère de nos jours. En effet, aujourd'hui, on écrit soit des contes pour enfants, soit des contes pour adultes. Or il s'agit en l'occurrence de contes que les enfants tout comme les adultes peuvent lire avec grand plaisir, dépaysement garanti.

 

Ces contes se situent, en effet, à notre époque, dans un pays arabe, où on imagine très bien que pourraient y être lus les contes des Mille et une nuits, auxquels, d'ailleurs, il est fait par l'auteur une brève allusion, et où le temps semble s'être immobilisé, en dépit de la présence, dans le décor, d'objets bien actuels, tels que voitures et télévision.

 

Trois compères, Balthasar, Désiré, Manuel, ont mis toutes leurs économies dans un train chargé de sucre et tout au long du récit, Marie-Jeanne Urech nous tient au courant de la progression de ce train qui, pendant un mois, en provenance des terres du sud, va parcourir 10'000 km avant de parvenir jusqu'à ses propriétaires.

 

L'achat de tout ce sucre devrait rapporter gros, mais le sucre, comme bien des denrées alimentaires, est soumis aux aléas d'un marché très volatile, qui frémit à la moindre rumeur, aux variations de consommation, à une surproduction ou, a contrario, à la perte d'une récolte.

 

Les trois compères sont trois amis, "de ceux qu'on ne délie plus", tant les années s'y sont mêlées:

 

"Ils se réunissaient quotidiennement dans un café où ils avaient leur table, leurs habitudes, leurs histoires, à l'ombre d'un gommier défiant le chaos urbain qui serpentait autour d'eux."

 

Le café a pour nom Takaïba. En attendant leur train, les trois y viennent chaque fin d'après-midi. Ils y déploient la carte du monde, ils y parlent de cours du sucre, tel qu'il est publié dans le journal, et de ce qu'ils comptent faire de la fortune qu'ils gagneront à coup sûr dans l'opération, du moins le croient-ils.

 

Chaque jour, ils écoutent l'un d'entre eux, le plus souvent Balthasar, raconter des histoires édifiantes, qu'il faut bien appeler des contes parce qu'ils illustrent des vérités éternelles, sous couvert de fiction, et parce qu'ils constituent des éléments de la sagesse du monde.

 

Il y est par exemple question d'un homme qui meurt pour de l'argent  afin d'acquérir une perle destinée à sa douce; de femme délaissée par son mari pour assouvir sa passion des pigeons; de trompe-l'oeil pour sauver une situation compromise; d'homme monstrueux à la voix d'or; de préparatifs de mariage sans fin qui dévorent toute une vie; d'un jeune homme qui se brûle les ailes en voulant gagner une terre promise etc.

 

Parmi ces contes il en est un, raconté par Désiré, qui permet à la fois de se rendre compte de leur actualité et leur intemporalité, celui du visiteur et de l'immigré.

 

Un immigré meurt dans une terre étrangère où il a vécu vingt ans. Dieu lui propose de choisir entre l'enfer et le paradis. Comme il hésite, il lui propose de séjourner dans l'un des deux pendant cinq jours.

 

L'immigré choisit l'enfer. Il y passe les cinq meilleurs jours de son existence. Il choisit donc l'enfer comme séjour permanent et déchante très vite. Car ce n'est pas ce que les cinq jours passés lui avaient permis d'y entrevoir et il proteste auprès de Dieu:

 

"A cet instant, Dieu ricane et a pour lui ces mots terribles: "Après une vie d'émigration, tu n'as toujours pas compris la différence entre un visiteur et un immigré?"

 

Cette question de la différence pourrait tout aussi bien se poser entre un touriste et un habitant...

 

Le train de sucre finit par arriver à destination et son histoire est elle-même un conte qui sert d'écrin à tous les autres. L'épilogue n'échappe donc pas non plus à la loi du genre.

 

Marie-Jeanne est une véritable conteuse. Elle n'est pas avare de détails qui sonnent justes et qui parlent à l'imagination de ceux qui la lisent. S'opère alors, à l'écrit, la magie que l'on retrouve dans toutes les traditions orales et qui agrémente l'écoulement des soirs, à la veillée, sans qu'il n'y ait pour autant, bien au contraire, de perte de sens.

 

Francis Richard

 

Le train de sucre, Marie-Jeanne Urech, 128 pages, L'Aire

 

Marie-Jeanne Urech est l'invitée le lundi 3 juin 2013 de l'association littéraire Tulalu, à 20 heures, au Lausanne-Moudon, place du Tunnel à Lausanne.

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 21:20

Maison Anges BRUCKNERPascal Bruckner n'est pas seulement essayiste. Il est également romancier.

 

Cette fois il nous emmène visiter le ventre de Paris, qui renferme, à l'abri des regards, toute une faune qui n'a d'humaine que le nom et qui ne fait surface que pour mendier ou voler.

 

Ce livre est de circonstance. Depuis bien longtemps il n'y avait pas eu autant de SDF à Paris. Il faut remonter aux années 1950 pour retrouver une telle misère clocharde.

 

Les qualités d'essayiste de Bruckner se retrouve dans ce roman. Car il est évident, en le lisant, qu'il s'est sérieusement documenté pour l'écrire.

 

Dans le même temps, il s'agit bien d'un roman avec des personnages inventés:

 

"J'ai pris des libertés avec la réalité, superposé les époques, indépendamment de tout souci de vérité."

Antonin Dampierre se rend en voiture à un stage de langue dans le cadre d'un programme Erasmus. Pour gagner Klagenfurt, où a lieu ce stage, il fait des détours, s'égare, tombe en panne et se retrouve devant une auberge fermée. Dont la propriétaire, une vieille femme, finit par lui ouvrir.

 

Cette vieille femme, qui, très vite, lui fait peur et le dégoûte, a un curieux sens de l'hospitalité. Elle finit en effet par s'allonger à côté de lui, dans son lit, et par lui passer le bras autour du torse, avant qu'il ne s'endorme. Au matin, il découvre avec stupéfaction qu'elle est morte en le tenant ferme.  

 

Longtemps après cette mésaventure autrichienne traumatisante, Antonin, devenu courtier d'une agence immobilière du Marais, se comporte curieusement avec les femmes.

 

Enfant unique, Antonin a perdu ses parents dans un accident de voiture à 21 ans. Son père était communiste pur et dur, sa mère féministe rejetait la fidélité bourgeoise, et les deux se disputaient copieusement et continuellement:

 

"Il avait gardé de ces querelles une certitude: l'énergie est femme, la faiblesse masculine."

 

Et il avait pris le contrepied de ses parents de gauche:

 

"Horrifié par l'exemple de son père et de sa mère, Antonin décida très tôt d'abandonner la politique et l'amour. La première parce qu'elle rend idiot, le second parce qu'il égare les êtres."

 

Aussi manichéen que papa maman, qui divisaient en deux l'humanité, entre exploiteurs et exploités pour l'un, entre phallocrates et victimes pour l'autre, Antonin la divise entre pur et impur.

 

Son père lui reprochait sa mollesse, occupé qu'il était volontiers aux tâches ménagères de la maison, auxquelles il apportait le plus grand soin et qui étaient propres à satisfaire son obsession de la pureté. En fait il avait hérité de l'agressivité de sa mère. Ce qui, plus tard, allait lui jouer des mauvais tours.

 

Antonin est très apprécié de son patron, qui lui confie la vente d'un appartement de prestige de la Plaine Monceau. Mais, à l'arrivée du riche couple d'acquéreurs potentiels, deux ivrognes, déambulant en tandem sur l'avenue, se séparent brusquement et l'un d'eux, au pied de l'immeuble, vient percuter la pierre et s'affaler en vomissant. La vente est ratée.

 

Quelques temps plus tard, Antonin s'aperçoit qu'il a oublié un double des clés dans cet appartement. Il retourne sur place et au sortir de l'immeuble il est agrippé au mollet par le misérable ivrogne qui lui a fait raté sa vente et qui est revenu sur les lieux de son forfait.

 

Pris de rage, avec son pied libre, Antonin roue de coups de pied le malheureux, pour se dégager d'abord, puis par plaisir, et s'enfuit le laissant à son destin. Le surlendemain il apprend que, dans le même quartier, le même jour, un vagabond a été trouvé mort, roué de coups...

 

Dans le métro, à la suite d'un accident de personne, les voyageurs sont invités à descendre de la rame. Antonin est le dernier à rester avec un vieillard en haillons, qui fait sous lui dans une odeur pestilentielle et qui le poursuit de ses invectives. Bouleversé, Antonin s'enfuit:

 

"Ses rêves, cette nuit-là, furent emplis d'hommes sales, éméchés, baignant dans la vinasse et les excréments."

 

Antonin a une maîtresse, Monika, avec laquelle il sacrifie modérément à Venus et avec laquelle il vit à mi-temps. Leur histoire a d'ailleurs commencé sur un malentendu:  

 

"Au début de leur rencontre, il lui avait envoyé un sms. A la fin, il avait écrit: Je t'embrasse. Erreur de manipulation ou autre, le téléphone n'avait retenu que les trois premières lettres: Je t'em."

 

Monika a un chien, un Jack Russell, Capitaine Crochet, qui a la particularité d'être en rut perpétuel. Un jour que Monika le lui a laissé à garder, Antonin est poussé à bout par le cabot maladroit et à l'organe turgescent. Il le jette donc par la fenêtre et maquille son trépas en accident de la route, sans convaincre sa compagne, qui l'a vu approuver le tabassage, par une bande de jeunes racailles, d'un vieux infect - il déféquait en public.

 

C'est décidé. Antonin veut tuer des clochards parce qu'ils sont sales. Ce sera sa croisade. Il va vidanger Paris, "punir les cas désespérés, laisser aux autres une chance de s'en sortir." Et première conséquence de cette décision, il rompt avec Monika ("il ne toucherait plus aux femmes sinon avec d'infinies précautions").

 

Pour approcher ses cibles, Antonin infiltre les milieux humanitaires. C'est ainsi qu'il fait la connaissance d'Isolde de Hauteluce, qui est en rupture avec sa haute lignée et qui dirige La maison des anges, "une petite institution d'assistance aux grands exclus". Après cette rencontre, il démissionne de son poste de courtier immobilier et travaille aux côtés de cette belle au service de la bonté.

 

La croisade d'Antonin ne se déroulera cependant pas comme il l'avait prévu. Il ne pourra que s'en prendre à lui-même, à son agressivité incontrôlée et à son manque de courage une fois mis au pied du mur. L'épilogue révèlera en outre à quel point l'épisode autrichien du début l'avait traumatisé.

Ce roman est criant de vérité. Sur un thème de ce genre, la forme romancée permet de cerner la réalité au plus près. La fiction, en forçant le trait et en prêtant des pensées et des paroles indicibles aux personnages, permet en effet d'aller plus loin que l'essai ou le reportage pour en rendre compte.

 

Ainsi l'auteur peut-il se livrer avec verve à des descriptions telles que celle d'une des cibles d'Antonin - description qui aurait été insupportable, et insupportée, autrement:

 

"Cet échalas, toujours haletant, se montrait si bienveillant qu'il en était agaçant. Il avait les yeux infectés de pus, gonflés comme des balles de ping-pong, des touffes de poils noirs lui sortaient des oreilles. Ce qui débectait le plus Antonin, c'étaient ses reniflements continus, la morve qui huilait ses lèvres ou le bas du visage."

 

Isolde de Hauteluce résume très bien ce qu'est le monde de la cloche quand elle dit à Antonin:

 

"Etre pauvre, c'est déjà être moins qu'un citoyen. Mais devenir clochard, c'est devenir moins qu'un homme, une faillite organique."

 

Elle, qui n'est pas exempte de tout reproche, n'est pas tendre avec les ONG:

 

"Tous ces militants associatifs sont pareils aux dames patronnesses du XIXe siècle: ils ont leurs gitans, leurs Roms, leurs sans-papiers, leurs femmes excisées, leurs immigrés, ils les choient comme un trésor."

 

Les artistes de gauche, "qui portent leurs opprimés en bandoulière et s'en servent pour leur promotion personnelle", ne trouvent pas davantage grâce à ses beaux yeux:

 

"Elles posent au Sahel ou au Bangladesh avec des négrillons au ventre gonflé ou des enfants affamés. Mais poser avec un clodo bien de chez nous et qui pue, c'est moins glamour, il n'y a pas de retour sur investissement."

 

Francis Richard

 

La maison des anges, Pascal Bruckner, 320 pages, Grasset

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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 19:00

Sauve qui peut BRUNETDerrière l'expression Sauve qui peut!, employée par Eric Brunet pour son livre, se cachent toutes les bonnes raisons d'émigrer d'un pays encroûté, la France, où il n'y a plus de salut pour ceux qui veulent vraiment vivre, c'est-à-dire vivre libres, et qui, de surcroît, ne s'y sentent pas aimés.

 

Qui peut quitter la France sans pour autant cesser de l'aimer? Tout le monde:

 

"Ces Français qui résistent au déclin programmé de leur pays, veulent embrasser d'autres possibles et se frotter au monde réel, à l'entreprise, aux économies dynamiques, aux enjeux du futur. Ils veulent découvrir des modèles vivants, s'imprégner d'autres ailleurs."

 

Cela n'est pas réservé à une élite, loin de là. Il faut seulement le vouloir et ne pas se laisser intimider par ceux qui jettent l'opprobre sur les exilés. Certes tous les exilés ne reviendront pas, mais il suffit qu'il en revienne:

 

"Enrichis de leurs expériences dans le monde réel, ces exilés donneront une inflexion nouvelle à notre pays engourdi."

 

C'est pourquoi n'en déplaise aux fauteurs de déclin et de servitude, socialistes et compagnie:


"Partir n'est pas une lâcheté, mais un acte de résistance et de courage."

 

Les bonnes raisons de partir?

 

La fiscalité étouffante

 

Selon l'OCDE, la France est au troisième rang pour les recettes fiscales (44,2% du PIB), derrière le Danemark (48,1%) et la Suède (44,5%). Mais, surtout, elle est championne en matière de dépenses publiques (56,5% du PIB), derrière, il est vrai, la République démocratique du Congo, l'île de Kiribati, l'Irak, le Lesotho et le Danemark.

 

Alors que les PME, ces poules aux oeufs d'or, sont les seules vraies créatrices d'emplois (600'000 en dix ans), elles sont littéralement matraquées fiscalement:

 

"En France, la fiscalité d'une PME représente 65,7% de son résultat commercial. En examinant le classement mondial, on constate que notre pays est un des plus gourmands du monde avec ses PME: il occupe le 169e rang sur un total de 185 Etats étudiés."

 

Ce matraquage fiscal a des répercussions sur la compétitivité de la France, qui occupe désormais la 21e place au classement du Forum économique mondial:

 

"La pression fiscale a pour conséquence de rendre le travail cher et donc rare."

 

Avec pour conséquence un fort chômage des jeunes et une grosse proportion de seniors inemployés.

 

Et l'avènement de François Hollande s'est immédiatement traduit par un nouvel accroissement de cette pression fiscale, qui était déjà insupportable...

 

L'égalitarisme

 

En France certains sont plus égaux que les autres, les fonctionnaires. Ils jouissent d'un privilège exorbitant, l'emploi à vie.

 

Aussi l'égalitarisme revendiqué ne les vise-t-il pas:

 

"L'égalité prend chez nous une forme singulière: l'aversion pour celui qui réussit, qui génère de la croissance, qui fait fortune; en d'autres termes la défiance du riche."

 

Un pays ne serait démocratique que s'il permet non seulement l'égalité en droit mais l'égalité en revenus...

 

Alors, pour égaliser, on taxe les riches et on s'étonne qu'ils prennent la fuite. Mais on est sélectif dans la stigmatisation des exilés fiscaux:

 

"Sur les milliers d'exilés fiscaux célèbres, les seuls que les médias harcèlent sont ceux dont on connaît les engagements de droite, et les chefs d'entreprise qui par nature sont des salauds."

 

L'exécration des patrons et l'éloge des fonctionnaires

 

Il ne fait pas bon être patron en France:

 

"Le seul chef d'entreprise sympathique est celui qui ne gagne pas d'argent."

 

Les Français ont une piètre opinion des patrons:

 

"Selon un sondage IFOP publié dans le JDD en octobre 2012, seuls 21% ont une bonne opinion de leur patron. Cette faible proportion descend à 15% quand il s'agit de juger les dirigeants de PME en général et plonge à 5% pour les chefs de grandes entreprises."

 

Il est même possible, en France, sans faire de vagues, d'écrire un livre intitulé Je hais les patrons (l'auteur est Gisèle Ginsberg journaliste syndicaliste...):

 

"Imaginez les réactions qu'auraient suscitées ce titre si on avait remplacé le mot "patrons" par "artistes", "syndicalistes", "journalistes", "pauvres", "fonctionnaires", "chômeurs"..."

 

Il n'en va pas de même avec les fonctionnaires:

 

"Les deux tiers des Français jugent les fonctionnaires honnêtes, compétents, au service du public, à l'écoute et même accessibles et disponibles, selon un sondage réalisé par TNS Sofres. La majorité des sondés pensent aussi que les fonctionnaires sont maltraités par l'Etat et vont jusqu'à se dire solidaires de leurs protestations contre la dégradation de leurs conditions de travail."

 

Une stupide guerre civile idéologique

 

Dans le passé, la guerre civile n'a épargné aucune nation:

 

"Peut-être faut-il y voir là un processus anthropologique indispensable à l'émergence des nations modernes. La France n'échappe pas à cette règle. A cela près que notre spécificité à nous, c'est que la guerre civile est la  ligne éditoriale de notre pays, une sorte d'azimut national."


La guerre civile permanente semble en effet consubstantielle à l'Histoire des Français (le regretté Jacques Marseille avait pu intituler un de ses livres Du bon usage de la guerre civile en France). Eric Brunet n'est pas à court d'exemples et peut conclure:

 

"Le clivage, la faille, le fossé sont patrimoines nationaux, à telle enseigne que, pour mieux étiqueter les factions ennemies, les Français ont inventé les concepts de gauche et de droite."

 

Cette mentalité ne conduit évidemment pas au dialogue et à la concertation, mais à la confrontation et au rapport de force. Le mode de scrutin uninominal à deux tours, qui exclut de représentation les minorités, et l'impossibilité d'une véritable liberté d'expression en sont les illustrations insignes:

 

"Notre hostilité à l'idée que des opinions extrémistes ou marginales puissent être publiquement exprimées est si profonde que nous avons tout simplement décidé de les interdire, en punissant leurs auteurs de peines pouvant aller jusqu'à la prison ferme."

 

Eric Brunet fait allusion là aux lois liberticides que sont la loi Gayssot et les lois mémorielles...

 

Il n'est pas étonnant dans ces conditions que la France se situe au 44e rang du classement international de Reporters sans frontières en matière de liberté de la presse:

 

"Ce climat permanent de guerre idéologique larvée, de chasse aux sorcières, de censure ou d'autocensure quotidienne et de refus de débattre concourt à faire de la France l'un des derniers pays en termes de liberté de la presse."

 

Fainéantise, assistanat et népotisme

 

Les Français n'aiment pas bosser et, d'ailleurs, ils ne bossent pas, parce qu'ils considèrent depuis des siècles que le travail est un fardeau (ils ont même eu, exception française, des rois fainéants...):

 

"Chez les salariés à plein temps, la France figure à l'avant-dernière place de la durée effective de travail, ne devançant que la Finlande. Les salariés français ont travaillé en moyenne 1 679 heures en 2010, soit 129 heures de moins que les Espagnols, 134 heures de moins que les Italiens, 177 heures de moins que les Britanniques, 224 heures de moins que les Allemands, sans parler des pays de l'Europe de l'Est qui occupent la tête du classement." (Etude parue en janvier 2012, réalisée par l'institut Coe-Rexecode dans les 27 pays de l'UE)

 

La France est peut-être la patrie des droits de l'homme mais elle n'est en tout cas pas celle des devoirs:

 

"Les devoirs sont souvent considérés chez nous comme une contrainte réactionnaire, un archipel de règles surannées, l'ADN des régimes autoritaires..."

 

La France est donc peuplée de citoyens ayants droit et d'assistés, ce qui n'incite pas vraiment au travail:

 

"En France le combat contre la pauvreté ne consiste pas à favoriser la création d'emplois mais simplement à augmenter les minima sociaux, à l'instar des dames patronnesses du siècle dernier."

 

Il est souvent intéressant de ne pas franchir un seuil social: cela permet de gagner davantage... en ne faisant plus rien du tout.

 

Ce qui n'encourage pas non plus à travailler, c'est le népotisme généralisé:

 

"Depuis toujours, les élites françaises ont favorisé l'ascension de leur progéniture au détriment, on le suppose, de citoyens plus méritants. Un constat démoralisant pour tous les Français qui ne sont pas des fils et des filles de..."

 

Là encore, Eric Brunet ne tarit pas d'exemples...

 

L'enseignement est naufragé et la créativité au point mort

 

En 20 ans les apprentissages fondamentaux, lire, écrire, compter, ont régressé en France dans de fortes proportions. En matière scolaire la France souffre mal la comparaison internationale, comme le révèlent les études sur la lecture, PIRLS, ou sur les performances des lycéens, PISA, notamment en mathématiques. La France régresse là encore fortement par rapport aux autres pays...

 

Pourtant le coût d'un élève est passé en 30 ans de 4'400 à 8'000 euros et les élèves par classe sont nettement moins nombreux. Alors pourquoi cette baisse de niveau?

 

"Si le niveau baisse drastiquement chez nous, c'est surtout parce que les heures d'enseignement ne cessent de diminuer. En 1968, les écoliers français avaient 175 jours de classe par an et 1 050 heures de cours. Aujourd'hui c'est 140 jours et 840 heures, soit un cinquième de moins."

 

Et il y a également plus de cours différents...

 

Le baccalauréat n'a plus aucune valeur, mais c'est le sésame pour entrer sans sélection dans les universités, qui fabriquent des chômeurs et qui ne brillent pas dans la compétition internationale: l'ENS, la première d'entre elles, ne figure qu'au 34e rang du QS World University Ranking (3 autres universités françaises seulement figurent dans le top 200) et Orsay Paris-Sud, la première université française, figure au 37e rang du fameux classement de Shangaï.

 

Quant au travail manuel, il est dénigré. Un chiffre éloquent le montre: il y a 600'000 apprentis en France et 1,6 million en Allemagne... On doit donc dans les métiers se tourner vers l'étranger pour recruter:

 

"On manque en France cruellement de maçons, soudeurs, tourneurs, chauffeurs de poids-lourd, bouchers, infirmiers, médecins, chirurgiens, techniciens de maintenance, informaticiens. Or et contrairement à ce qu'on croit, du fait de la demande, la plupart de ces emplois sont très bien rémunérés."

 

Dans les domaines de la création artistique, de la gatronomie (eh oui), la France roupille, se réfugie dans le passé ou le plagiat. Pas de quoi pavoiser là encore.

 

En matière d'innovation, la France occupe dans le classement mondial effectué en 2012 par l'INSEAD et l'OMPI la 24e place sur 141, tandis que la Suisse, comme en 2011, y occupe le 1er rang... En France, la législation du travail trop tâtillonne et le manque d'investissement dans la recherche et développement en sont la cause.

 

Conclusion

 

Ce bilan désastreux de la France explique peut-être pourquoi les Français, qui y résident, sont "les premiers consommateurs d'anxiolytiques et autres antidépresseurs de la planète", mais il explique certainement pourquoi tant d'entre eux, parmi les meilleurs dans leurs catégories, la quittent, faute d'y avoir des perspectives d'avenir. Ce faisant, ils emportent tout de même avec eux un peu de leur pays:

 

"N'en doutons pas, ceux qui ont fait le choix de partir s'attachent chaque matin à faire vivre l'esprit français loin de l'apathie hexagonale. A des kilomètres de nos frontières, ces expatriés sont une multitude de petits morceaux de France. A leur façon, ils résistent en poursuivant, consciemment ou pas, leur rêve d'une France différente, conquérante, et vivante..."

 

Cette avant-garde de résistants est pourtant systématiquement stigmatisée par les médias et les politiciens français...

 

Eric Brunet ne fait, heureusement, pas partie de ces commentateurs myopes:

 

"Si demain, pauvres ou riches, ces émigrés acceptaient de rentrer au pays, ils seraient notre meilleur atout pour sonner le réveil de la France."

 

Ce n'est cependant pas demain la veille...

 

Francis Richard

 

Sauve qui peut !, Eric Brunet, 304 pages, Albin Michel

 

Eric Brunet parle de son livre sur Youtube:

 

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 22:45

Nuit musique SILLIGLa première fête de la musique a été créée en France le 21 juin 1982 par Jack Lang, ministre de la Culture.

 

Cette date du 21 juin n'avait pas été choisie au hasard. Cette année-là, elle correspondait au solstice d'été, qui, avant que l'Eglise n'instaure la saint Jean le 24 juin, était l'occasion de festivités et de nuits païennes, et, parfois, paillardes.

 

Depuis, les fêtes de la musique ont été instituées un peu partout dans le monde... Suisse comprise.

 

Le dernier roman d'Olivier Sillig se déroule pendant une telle nuit, qui s'avère propice, musiques et alcools aidant, à des débordements dionysiaques.

 

Bruno et Claire, trentenaires, mariés depuis cinq ans, prennent le train pour une ville sans nom, mais où circulent des trams. Bruno y va pour son travail et Claire l'accompagne.

 

Après son travail, en fin d'après-midi, alors qu'il devait être là à 14 heures, Bruno rejoint Claire dans la baignoire de leur chambre d'hôtel. Claire, qui a passé l'après-midi à faire du shopping, n'est pas d'humeur à folâtrer quand Bruno se met à l'entreprendre. Le téléphone sonne opportunément et les interrompt. C'est Claire qui sort de l'eau pour aller décrocher.

 

Après avoir raccroché le combiné, Claire s'habille à la hâte et disparaît. Bruno attend son retour, puis, comme elle ne réapparaît pas, part à sa recherche dans la ville en fête, où il y a de la musique pour tous goûts et couleurs: fanfare locale, musique classique, jazz, métal hurlant, fanfare macédonienne, musique de computers, que sais-je.

 

Bruno, par acquit de conscience, fait quelques aller et retour à l'hôtel, mais Claire n'y est jamais. Alors il se mêle à la fête, en espérant finalement ne pas y tomber sur Claire, prêt à faire des rencontres inhabituelles dans des lieux insolites.

 

Il rencontre un certain nombre de personnes atypiques, qui bousculent ses préjugés, et, notamment, Caroline, "une grande fille aux cheveux longs et frisés teints en rouge", qui lui rappelle le temps de la drague avant Claire, et qui chante en français ou en scat.

 

Caroline, retrouvée après qu'il l'a perdue, trouve Bruno farouche. Elle finit tout de même par l'entraîner dans un couloir sombre. Sur un matelas adossé à une colonne en dur, elle s'apprête buccalement à lui faire oublier Claire, quand un couple hétéro passe près d'eux.

 

Encore déboutonné, Bruno s'excuse, se rajuste et s'élance à la suite du couple, tandis que Caroline, se méprenant, lui indique les toilettes. Il a en effet cru reconnaître sa femme Claire. Mais il perd de vue le couple sur une incertitude.

 

Après bien des prérégrinations, à potron minet, Bruno rentre à l'hôtel, où Claire, rentrée depuis peu, l'attend depuis des siècles et lui demande de la prendre, sans préliminaires, ce qui ne lui ressemble guère, surtout de bon matin.

 

De son côté, au cours de cette nuit, Claire, fâchée que Bruno l'ait fait poireauter tout l'après-midi, espérant ne pas tomber non plus sur lui, a rencontré les mêmes personnes atypiques que son mari, à contre-temps, mais elle ne les a pas vues sous le même angle. Les deux se sont d'ailleurs croisés sans se reconnaître pendant ce voyage jusqu'au bout de la nuit de la musique.

 

Si, cette nuit-là, Bruno est attiré par Caroline, mais ne conclut pas, in extremis, avec elle, au même moment, Claire est attirée par un musicien inconnu, aux yeux sans pareils, maigre, noir et beau, et elle se donne délibérément et fougueusement à lui par trois fois, en public, ce qui ne lui ressemble pas non plus:

 

"Tout ce que je peux dire de lui, c'est qu'il joue du tambour - à moins que ce soit de la caisse claire - dans la fanfare macédonienne Multsum, qui est une fanfare de cérémonies. Et qu'on s'est aimé, qu'on ne se reverra plus. Et que je n'ai rien connu d'aussi beau."

 

D'autres péripéties l'attendent encore avant de regagner l'hôtel, mais pas d'autres débridements... qui auraient gâché son contentement.

 

En tout cas, cet écart conjugal n'empêche pas Claire de demander à Bruno de la prendre à son tour, après avoir vite balayé l'idée que son musicien inconnu a pu lui laisser un petit cadeau, sous forme de maladie ou de marmot...

 

Bruno et Claire ont donc vécu la même nuit, mais de façon fort différente. Bruno s'est comporté comme une vierge de jadis, à moitié effarouchée, et Claire comme un mâle de naguère, prenant son plaisir sans regrets avec un autre. Les deux amants et époux se retrouvent cependant avec beaucoup de bonheur, n'ayant été infidèles que par parenthèse, l'une par le corps, l'autre, à défaut, par l'esprit.

 

Olivier Sillig raconte simplement cette nuit onirique, vue sous deux angles d'aujourd'hui, masculin et féminin, sans porter de jugement. Les événements, sans qu'il n'omette de détails bien concrets, s'enchaînent pourtant comme dans un rêve, après lequel la réalité ne peut que, de toute façon, reprendre tous ses droits.

 

L'auteur met le doigt, avec justesse, sur un aspect de l'humaine condition, qui résulte de l'observation: la vie n'est pas une ligne droite toute tracée; elle comporte des chemins de traverse. Et les écarts n'empêchent pas ceux qui les font de reprendre après leur route commune, à condition, toutefois, de les garder pour eux. Car toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire...

 

Francis Richard

 

La nuit de la musique, Olivier Sillig, 176 pages, Editions Encre Fraîche

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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 00:00

Goulag-VITKOVSKI.jpgDans les premières pages de son Archipel du Goulag, Alexandre Soljénitsyne rend hommage à Dimitri Vitkovski.

 

Dimitri Vitkovski aurait dû être le correcteur du grand oeuvre de l'écrivain russe, parce qu'il avait "la plus vaste expérience des camps", y ayant passé la moitié de sa vie. Il a cependant écrit lui-même un livre sur le Goulag. Ce livre aurait dû paraître en Russie au début des années 1960, mais il ne paraîtra que trente ans plus tard, vingt cinq ans après sa mort.

 

A la fin de l'année passée ce livre a été pour la première fois publié en français. C'est le témoignage poignant d'un homme dont la vie fut brisée sans raison.

 

Dimitri Vitkovski est en effet arrêté à 25 ans, en 1926. Il est considéré comme "socialement dangereux" parce que se trouvant à Tomsk, en 1919, il a été mobilisé de force dans l'armée blanche de l'Amiral Kotchak.

 

Au moment de son arrestation il vient de finir des études d'ingénieur chimiste et s'apprête à devenir scientifique. Il ne le deviendra jamais vraiment.

 

Après un séjour obligé à la Loubianka, la prison interne du Guépéou, il est transféré aux Boutyrky, puis déporté, pour son bien, en Sibérie, à Ienisseïsk: il n'est pas coupable, n'a rien fait de mal, mais il est instable...

 

Il a alors la chance d'être accepté comme laborantin dans une mine d'or située à quatre cents kilomètres de là. Après la mine il est "embauché comme ouvrier dans une expédition scientifique forestière".

 

Après trois ans de déportation, suivis d'un bon moment de vagabondage, il travaille pendant un an dans une usine chimique d'Asie centrale. Il aimerait bien revenir à Moscou, mais en janvier 1931, il est de nouveau arrêté et incarcéré à nouveau à la Loubianka. Il est accusé d'être "l'organisateur d'un vaste complot antisoviétique". Ce complot est évidemment complètement imaginaire.

 

Comme il ne passe pas aux aveux malgré les nombreux interrogatoires de nuit qu'il subit et qu'il ne veut pas, à l'instar de bien d'autres prisonniers, se dénoncer et dénoncer les autres pour survivre, il est puni: il est condamné à être fusillé... Cette peine est commuée "en dix ans de réclusion avec "interdiction centrale"" et il est expédié aux îles Solovki, situées à 800 kilomètres au nord de Saint Pétersbourg.

 

En route vers cet archipel, il séjourne à Kempunkt, un camp de transfert qui a "toutes les caractéristiques du camp de concentration", mais "tout près, derrière les barbelés, s'étale la mer Blanche, d'une splendeur merveilleuse propre au grand Nord":

 

"Entre les baraquements, on peut apercevoir, perdue dans des lointains brumeux, sa beauté laiteuse, mystérieuse et enchanteresse, qui pénètre au coeur jusqu'à en faire mal."

 

Après une journée passée sur l'île-Grande de l'archipel, il est transféré à Mouksalma et comprend ce que signifie l'expression "interdiction centrale" qui figure sur sa condamnation: il est affecté aux travaux les plus durs.

 

Pourtant c'est là qu'il va passer la période la plus agréable, et la plus courte, de sa longue vie au Goulag. Pendant ces moments libres, il explore l'île et au bout de deux semaines il n'en ignore plus aucun endroit...

 

Seulement, le prisonnier du Goulag passe sa vie à bouger d'un camp l'autre:

 

"J'en ai eu des transferts, un nombre considérable, incalculable. J'avais à peine le temps de m'habituer aux gens et aux conditions de vie que c'était déjà fini: il fallait une fois de plus se plier à d'autres règles et à nouveau se trouver des compagnons avec qui échanger."

 

Des Solovki, qui ont été pour lui une véritable école de vie, il repart donc d'abord pour Kempunkt, avant d'être expédié au Belomorkanal, canal de la mer Blanche à la mer Baltique, où il est nommé chef de chantier de la dix-huitième écluse. Dans ses nouvelles fonctions, qui lui ont été attribuées en dépit de son "interdiction centrale", il peut faire cette constatation:

 

"Il est étrange que, même en captivité et dans l'humiliation, le travail bien organisé et cadencé, comme tout mouvement rythmique, donne de l'entrain et remonte le moral."

 

Le chef de la section spéciale du camp veut qu'il espionne, qu'il moucharde. Comme il refuse - "je sais que le soleil s'éteindra à jamais pour moi si je cède" -, il le harcèle, le menace, le convoque de nuit comme de jour, sans résultat... Parce qu'il a l'air suffisamment décidé à en parler à son propre chef, il finit par le laisser tranquille...

 

Une fois l'écluse terminée, Dimitri Vitkovski est de nouveau transféré, d'abord à Podoj-Gora, village à l'est du lac Onega, où il travaille à un gisement d'ilménite et à la construction de la route qui y mène. De là il est transféré à Medvejia Gora où il ne reste que deux jours, avant de repartir sur la Touloma comme chef de chantier. Il peut y admirer de magnifiques aurores boréales:

 

"Il est difficile d'imaginer plus belle illusion d'optique. Les aurores boréales deviennent visibles dès que le ciel s'obscurcit. A partir du mois d'août, pendant les prodigieux couchers de soleil dans la transparence de la nuit, l'horizon polaire s'embrase de faisceaux lumineux, irisés et scintillants."

 

Au bout de cinq ans, la peine de Dimitri Vitkovski est réduite et il est libéré. Il se demande pour combien de temps...

 

Pendant trois jours passés à Moscou, il se heurte à l'administration kafkaïenne du régime, pour obtenir ses papiers. Après quoi il se rend en Asie centrale et en Sibérie où il erre pendant un mois avant de trouver une place de chef d'atelier dans une usine chimique de Tchimkent, puis de travailler dans un laboratoire de recherche à Vladimir.

 

C'est là qu'un an plus tard, en décembre 1938, il est arrêté pour la troisième fois. Dans la prison interne du Guépéou, il va tenir bon, malgré les mauvais traitements (malnutrition, punaises et poux, interrogatoires qui ont toujours lieu la nuit), grâce à un arbre qu'il voit depuis la place humide et froide qui lui a été affectée pour dormir, sur le sol, près de la tinette:

 

"Cette position, parmi d'autres avantages, donne la possibilité de regarder à travers la petit fente d'un écran de bois incliné (une invention de l'époque) à l'extérieur du vasistas et de voir une partie d'un grand arbre, seul élément accessible au regard "emprisonné"."

 

Les prisonniers savent qu'ils ne sont pas coupables et qu'ils ont été arrêtés sans raison, mais ils sont persuadés que les autres ont été à juste titre poursuivis et déportés...

 

Après un an, il est libéré et quitte Vladimir. Difficile de trouver un travail avec pareil CV. Il est toutefois embauché, dans le nord du Caucase, grâce à une vieille connaissance, dans une petite usine d'huiles essentielles, proche de la nature, par laquelle il est attiré. Malade, il manque de mourir, mais doit la vie sauve au gardien des vergers qui, en lui rendant visite tous les jours, l'aide par sa présence et ses encouragements à venir à bout de sa maladie.

 

Mobilisé, il sert "pendant deux ans et demi dans un régiment d'artillerie de défense anti-aérienne". Les forces lui manquent. Il est hospitalisé. Puis il est affecté, ironie du sort, dans des troupes d'affectation spéciale du Guépéou... Il tombe de nouveau malade et ne sert donc pas longtemps dans cette unité.

 

La guerre se termine. Il retourne à Moscou, travaille comme collaborateur scientifique dans un institut du réseau de l'Académie des sciences médicales. Il se marie et a un fils:

 

"Pendant six ans tout va bien, mes mauvais souvenirs s'effacent progressivement, mes rêves deviennent plus sereins, l'espoir et les projets renaissent de nouveau."

 

Jusqu'à ce que l'on s'étonne qu'avec son passé il travaille dans un institut stratégique... Il doit alors quitter Moscou "avec interdiction de [s]'installer dans les régions frontalières des républiques soviétiques ainsi que dans les villes stratégiques, c'est-à-dire pratiquement dans toutes les capitales régionales du pays":

 

"C'est ainsi qu'à nouveau tout s'écroule: ma famille, un travail intéressant, une certaine tranquillité, mon avenir, mes espoirs."

 

Avant de partir, il s'effondre, mais se reprend, grâce au soutien de sa femme, à l'obligation morale qu'il a envers son fils et à l'ancienne habitude ancrée en lui de "rester debout et tenir quelles que soient les circonstances".

 

Après un mois d'errance, il trouve un travail ennuyeux en Ukraine dans une usine d'huiles essentielles, à Prilouki. Deux ans plus tard, il échange ce travail contre un poste de chef de laboratoire de biochimie, dont les conditions s'avèrent plus difficiles que prévu, dans un petit village, près de Loubny, Bérézototcha, dont, heureusement, les habitants sont bienveillants et les environs de toute beauté.

 

A l'automne 1954, il s'installe à Maloïaroslavets, à 100 km au sud-ouest de Moscou, et, pendant un an, fait des traductions. C'est alors que de nouveaux bourreaux, un tchékiste et un de ses camarades, le convoquent et le laissent dans l'incertitude pendant deux semaines... sans décider finalement quoi que ce soit à son sujet ...

 

De retour à Moscou, il est une nouvelle fois convoqué et, cette fois, il est réhabilité par les autorités elles-mêmes parce que son dossier est... absolument vide. Il n'est en rien un criminel et ne l'a jamais été...

 

Francis Richard

 

Une vie au goulag, Dimitri Vitkovski, 160 pages, Belin

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11 mai 2013 6 11 /05 /mai /2013 15:45

Foster FERGUSONChez le dépressif, la tristesse et la déprime ne sont pas passagères. Le dépressif peut ne plus arriver à anticiper, avoir des troubles du sommeil, insomnies ou hypersomnies. Il peut être angoissé, fatigué, découragé. Il peut manquer d'appétit. Il peut avoir des envies de suicide. Chez lui, une souffrance physique peut masquer une souffrance morale plus profonde.

 

A ces aunes-là, Ted Foster, le personnage du dernier livre de Jon Ferguson, souffre-t-il de dépression? Rien n'est moins sûr.

 

En tout cas sa "dépression" n'a rien à voir avec le fait qu'il est malheureux en second mariage, qu'il a la cinquantaine, qu'il a un métier ennuyeux, que le monde est un cloaque: à son âge, cela n'émeut plus.

 

Non, sa "dépression" a à voir avec le serpent qu'il a vu mort, écrasé, sur un trottoir, et dont les restes avaient complètement disparu à son troisième passage, deux jours plus tard.

 

Cette disparition du serpent lui fait prendre conscience qu'il est le dernier lien du serpent avec le monde des vivants. Il arrête de parler. Il fixe, sans mot dire, pendant une année et demie, un mur de l'asile psychiatrique dans lequel on l'a interné.

 

Il y a en fait un avant et un après le serpent. Avant le serpent, il a mené deux ou trois années parmi les plus arides de son existence, sans s'en rendre compte. C'est ainsi qu'après la naissance de sa fille Gloria, sa femme Glenda n'a plus considéré qu'il avait un corps:

 

"Je suppose que certains s'habituent à l'abstinence. Moi, je n'ai jamais pu."

 

Après le serpent, la routine est rompue. Il peut réfléchir dans le plus grand mutisme, pendant dix-huit mois, à tout ce qu'il a accepté du monde sans le remettre en cause, à l'exception des mercis qu'il adresse à l'infirmière mexicaine, Maria, qui interrompt habilement sa chasteté involontaire.

 

Ted met "entre parenthèses tout ce qu'on [lui] avait enseigné des gens et de la vie". Avant le serpent, il s'est mis à observer les hommes qu'il n'a plus vus "comme la progéniture de Dieu ni comme la crème du monde animal":

 

"Nous sommes tellement anthropocentriquement aveugles que nous nous accrochons encore à "la création" ou à "l'évolution"."

 

Parce qu'il dit un jour à une infirmière, qui n'est pas Maria, qu'il trouve merveilleux les draps de l'institution, sa parole retrouvée (grâce à son désir de revoir sa fille) le conduit à la sortie, pour bonne conduite, non sans avoir bavardé pendant deux semaines avec le docteur Baker qui s'occupe de son cas.

 

Les dialogues avec le docteur éclairent le lecteur sur sa vision anti-conformiste du monde qu'il a échafaudée pendant son année et demie de silence et c'est instructif. Avec son psychiatre, il parle notamment de la folie en ces termes:

 

"[L'homme] est ce qu'il est. La folie n'a rien à voir avec lui. Je dirais que nous sommes "limités". C'est le mot. Et nous sommes trop stupides pour comprendre que nous sommes limités."

 

Une fois sorti, il peut retrouver sa fille:

 

"Ma fille était bien restée comme dans mes souvenirs. J'étais bien à l'asile de fou, mais au bout du compte, ça valait la peine de recommencer à parler."

 

Sa vie change du tout au tout. Ted est bien dans l'après serpent... Encore que la tentation n'est jamais loin de penser débile:

 

"Le crétin que je suis ne se souvient déjà plus des vérités qu'il proférait à l'asile de fou. Je porte un jugement sur le monde comme n'importe quel débile qui n'a pas pris le temps de penser à la vie."

 

Ce livre apparaît donc comme une longue fable originale sur l'humaine condition. Le lecteur n'est évidemment pas obligé d'adhérer aux considérations sur elle que l'auteur lui transmet par la voix de son personnage, mais il trouvera, quoi qu'il en soit, dans ses propos désabusés, matière à amples réflexions. Sans pour autant s'ennuyer un seul instant.

 

Francis Richard

 

La dépression de Foster, Jon Ferguson, 168 pages, Olivier Morattel Editeur

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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