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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 23:55
Voir Venise et vomir, d'Antonio Albanese

Voir Venise et vomir est un polar, noir. Son auteur, Antonio Albanese, signait le livre précédent, Une brute au grand coeur, sous le pseudonyme de son héros, Matteo di Genaro. Matteo di Genaro, c'était donc lui. Mais pas forcément dans le sens employé par Gustave Flaubert pour dire que Madame Bovary c'était lui...

 

Le lecteur de la première enquête le sait: Matteo di Genaro est très riche. Il possède une grande fortune immobilière. Et dans le présent volume, qui devrait être suivi d'au moins un autre, il achète tout ce qui est à vendre sur la Giudecca, cet archipel de huit îles reliées entre elles, qui s'étendent dans la lagune au sud de Venise.

 

Matteo y possède une propriété, Jardin Eden, du nom de son premier propriétaire, Frédéric de son prénom, un riche anglais à la retraite. C'est une photo de sa mère enfant, issue d'une des plus vieilles familles de la noblesse italienne, prise en ce lieu, en 1956, qui l'a conduit à en faire l'acquisition quatre ans plus tôt.  

 

Cette fois l'enquête que mène Matteo, 33 ans, le touche intimement. Comme il le reconnaît sans façon, il marche à voile et à vapeur, mais il est moins difficile avec les femmes qu'avec les hommes... Or la victime est un de ses amants, Fabrizio, 21 ans, qui habitait chez lui au Jardin Eden, retrouvé mort dans l'eau, un suicide selon le légiste.

 

Après avoir vu son corps à la morgue, Matteo reformule le principe d'Archimède: Tout corps plongé dans un liquide assez longtemps subit une dégradation proportionnelle au coefficient de beauté qu'il avait au sec. Or Fabrizio était très beau et, s'il ne brillait guère par l'intellect, il avait du moins l'intelligence du corps pour le ravir.

 

Matteo mène donc l'enquête sur cet ami très cher qu'il n'a pas vu depuis six mois. Enquête faisant, il se livre à des digressions savantes sur les lieux qui avoisinent le crime et sur les idées des hommes, et il règle quelques comptes au passage, par exemple avec certains psychiatres, certaines féministes, l'Église ou encore Franz Weber...

 

Une phrase bien connue de Thomas d'Aquin (qui figure d'ailleurs à l'entrée de la Société de Lecture de Genève...), Timeo hominem unius libri, Je crains l'homme d'un seul livre, sera la clé de l'énigme. Et la morale que pourra tirer Matteo de cette sombre histoire, c'est que la bêtise de conviction est la pire des plaies contemporaines...

 

Francis Richard 

 

Voir Venise et vomir, d'Antonio Albanese, 80 pages BSN Press

(Vernissage à Payot Lausanne le 1er décembre 2016)

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Une brute au grand coeur (2014) (sous le pseudonyme de Matteo di Genaro)

 

Livres précédents à L'Âge d'Homme:

 

La chute de l'homme (2009)

Le roman de Don Juan (2012)

Est-ce entre le majeur et l'index dans un coin de la tête que se trouve le libre arbitre? (2013)

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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 23:55
L'héritière de la Pupille, de Rachel Zufferey

Le troisième volume de la Trilogie de Sutherland est paru. Ce roman de kilts et claymores se déroule en Écosse sur quelque 40 ans, de 1565 à 1603, et s'achève donc avec le présent volume, dans lequel le lecteur retrouve les principaux, et nombreux, personnages des deux précédents.

 

S'il est préférable d'avoir habité préalablement et longuement les deux premiers volumes de cette trilogie, signée Rachel Zufferey, ce volume-ci peut toutefois se lire indépendamment de ceux-là, comme il est possible de ne s'intéresser qu'à une tranche de quelques années de l'histoire d'une famille.

 

L'Héritière de la Pupille, Bonnie Ross, est née en 1583. Elle est la dernière des sept enfants de Hamish et Kirsty Ross, la Pupille de Sutherland. En août 1589, ses deux parents sont partis sans lui dire, comme à ses frères et soeurs, pour combien de temps ni pourquoi. Et elle sait bien qu'on lui a menti.

 

Dix ans plus tard, laissée à la garde de son frère Alasdair et de sa femme Neilina, Bonnie n'est pas parvenue à effacer le douloureux souvenir du départ de ses parents. En raison de cette humeur chagrine persistante, ses relations avec sa belle-soeur, qui attend un cinquième enfant, deviennent de plus en plus difficiles.

 

Un jour de 1599, Sorley Fergusson, fils de lady Morag, une vieille amie de Kirsty, ramène au village les corps des deux parents de Bonnie. Il leur est venu en aide et les a bien connus au cours de l'année écoulée. Pour apprendre de lui la vérité sur eux, Bonnie propose d'être dame de compagnie de sa mère.

 

Sorley éprouve tout de suite du mépris pour Bonnie. Il déteste même cette fille qu'il trouve égoïste. Quand ils seront au château familial, en dépit des recommandations de son frère aîné, Edan, il la malmènera d'autant plus qu'elle n'est pas de son milieu - ce qui est vite dit - et n'en a pas les manières.

 

Lors d'une discussion avec Bonnie, lady Morag lui conseille de devenir manipulatrice, comme toute bonne lady, pour parvenir à ses fins: Tout est un jeu. Chaque allusion, chaque geste, chaque regard. Vous devez être attentive à tout. Car, si Bonnie a le sang noble de sa mère, elle a le caractère indépendant et obstiné de son père...

 

Bonnie va apprendre peu à peu la vérité sur ses parents et sur leurs derniers moments et, dans le même temps, elle va faire l'apprentissage de la vie, sans être épargnée par les mauvais coups et sans toujours bien connaître son coeur. Pour résister, elle sera elle-même, héritière de sa mère et... de son père, tout en devenant une autre.   

 

Le contexte historique, très bien restitué, a son importance dans ce récit familial, dont l'intérêt est maintenu jusqu'au bout par de multiples rebondissements. Car les moeurs, déjà changeantes à l'époque, sont bien différentes de la nôtre, ce qui n'est pas sans influence sur les comportements.

 

Comme dans la vraie vie, ce livre, très documenté, écrit dans un style fluide, agréable à lire, est donc celui des évolutions dans le temps, dans l'espace, dans les coeurs et dans les esprits, mais il est aussi celui des permanences et des héritages, tant il est vrai que bon sang ne saurait mentir... 

 

Francis Richard

 

L'Héritière de la Pupille, Rachel Zufferey, 546 pages Plaisir de lire

 

Trilogie de Sutherland:

Tome 1 La pupille de Sutherland (2013)

Tome 2 Le fils du Highlander (2015)

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14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 21:15
Le Paradis et le Désert, de Benjamin Mercerat

C'est en cela que les oeuvres du poète sont précieuses: elles décrivent le processus évolutif de son ambivalence, écrit Benjamin Mercerat à propos des oeuvres de Maurice Chappaz, dans son essai intitulé Le Paradis et le Désert, comme le poème du Valaisan, dédié à son épouse, sur lequel il se termine.

 

Les titres des chapitres de cet essai savant, à la fois critique et plein d'empathie (qui aime bien, châtie bien), sont en quelque sorte les jalons du processus évolutif de cette ambivalence: Paradis artificiels, Le paradis conquis, La Terre promise, L'Éden vendu, Le Désert et l'Asile, Portrait du poète en Judas, Le Paradis et le Désert.

 

Dante a démontré, rappelle Benjamin Mercerat, dès le début de son essai, que la poésie est une quête purgatoire du paradis. Purgatoire semble bien être le qualificatif qui convient, parce que, pour parvenir au paradis, il faut affronter bien des vicissitudes, et, notamment, l'expérience du néant à laquelle soumet l'immanentisme.

 

Maurice Chappaz le sait bien, puisqu'il a justement expérimenté l'union avec la Nature, l'enstase, par la voie de la poésie. Mais la Nature, idolâtrée, et Dieu ne sont-ils pas des allégeances contraires? La Grâce poétique n'est-elle pas la rivale de l'Autre? Le paradis terrestre ne s'oppose-il pas au Paradis céleste? 

 

Il faut traverser bien des épreuves pour prendre conscience du néant de l'homme sans Dieu et du nécessaire dépassement de l'immanence pour accéder à la transcendance. En louant la première le poète ne trahit-il pas la seconde? Ne fait-il pas alors qu'en contempler la trace? Mais l'homme charnel ne peut-il pas désirer toute la Nature?

 

Faire du Tourisme ou du Progrès une nouvelle religion insupporte Chappaz. C'est ainsi que le Valais de béton et d'acier remplace peu à peu le Valais de bois. En effet il croit fermement qu'en sauvant la terre, ce n'est pas seulement elle qui est sauvée mais les âmes qui le sont: Le génocide de la nature détruit le Christ.

 

Maurice Chappaz n'est pas pour autant pessimiste. Il a confiance en l'homme qui a opéré le néfaste remplacement de la civilisation paysanne par la civilisation industrielle: Au lieu d'être dans l'espérance du Paradis céleste, il espère une renaissance toute terrestre qui ferait suite à un désastre inévitable.

 

Comment s'extraire du piège du paradis de l'enstase sinon en recourant au désert. Les choses perdent ainsi de leur attrait fallacieux; les signes de l'Éternité deviennent perceptibles. Mais est-il vraiment possible d'échapper complètement à l'ambivalence de son être? Dans L'Evangile selon Judas, Chappaz se trahit:

 

Judas est immanent. Il s'avoue en moi tandis que je tâte la vie qui passe.

 

Francis Richard

 

Le Paradis et le Désert - Maurice Chappaz, Benjamin Mercerat, 216 pages  Editions de l'Aire

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12 novembre 2016 6 12 /11 /novembre /2016 19:30
Ce qu'elle ne m'a pas dit, d'Isabelle Bary

Ne pas savoir qu'on ne sait pas est une chose. Savoir qu'on ne sait pas est insupportable.

 

C'est ce que dit Alexandre Fransolet, Alex, à sa femme Marie, parce que depuis seize ans elle ne veut pas savoir ce que dit le dossier brûlant et bleu sur l'accident.

 

Marie, née Logan, 47 ans, a été élevée par sa grand-mère, Suzanne Levinson, alias Mamysuzy. Ses deux parents, Maïkan, alias Mike, et Lily, sont morts dans un accident de voiture le 23 juin 1971 au Canada. Elle ne sait pas dans quelles circonstances cet accident s'est produit et elle ne sait rien non plus de ses parents.

 

Après le décès de Mamysuzy, en 2000, une amie de celle-ci, Jeanne, apporte à Marie, qui a donné naissance deux mois plus tôt à Nola, un dossier bleu que Mamysuzy lui a confié pendant des mois. En le lui donnant elle trahit en quelque sorte sa vieille amie, mais, si elle ne le lui donnait pas, elle la trahirait, elle.

 

Ce dossier contient trois plumes blanches, une photo de Lily, une autre de Maïkan, une chemise plastifiée remplie de coupures de presse sur l'accident, et deux carnets bleus, l'un intitulé Lily et Mike, qu'elle lit (ses parents ont eu une vraie vie, plus étonnante que celle qu ['elle avait] imaginée) et l'autre L'accident, qu'elle n'ose pas lire.

 

La lecture du premier carnet bleu inspire à Marie cette adresse à Mamysuzy:

 

Ta fille adorée épouse un homme aux origines improbables. Pour une raison qui m'échappe, cette union te pose problème. Ils meurent dans un accident de voiture au Canada. Tu te charges de m'élever et de me chérir, mais les causes obscures de leur décès te poussent à me cacher jusqu'à l'identité de mon propre père.

 

Nola va avoir 16 ans. Elle surprend une conversation entre ses deux parents au sujet du dossier bleu. Maintenant elle sait que sa mère ne lui a rien caché de ce qu'elle savait, qu'elle ne sait toujours rien des détails sur l'accident qui a coûté la vie à ses parents, mais qu'elle aurait pu savoir, mais ne l'a pas voulu, pour se protéger elle et protéger sa fille.

 

Seulement Nola veut savoir: pour choisir quoi faire avec tout ça. Elle va tanner sa mère jusqu'à ce qu'elle lise le deuxième carnet bleu écrit par son arrière-grand-mère, et va chercher la vérité de son côté. Si bien que non seulement Marie va lire peu à peu le deuxième carnet bleu, mais qu'elle va en lire le début à sa fille.

 

Le récit de Ce qu'elle ne m'a pas dit se confond dès lors avec la découverte progressive de ce que contient le deuxième carnet bleu par Marie, Alex et Nola, avec les conséquences sur leur vie que ces révélations opèrent en eux. Isabelle Bary, comme dans une intrigue policière, ne révèle l'entière vérité du drame qu'à la fin...

 

A la fin justement, le lecteur comprend pourquoi l'auteur a placé en épigraphe cette phrase d'Alexandre Fransolet: Toutes les familles sont extraordinaires, ou alors, aucune. Elles sont en fait toutes extraordinaires et recèlent des récits fabuleux, grandioses ou honteux. N'est-il pas naturel, quand c'est possible, de les dévoiler, pour savoir d'où l'on vient?

 

Quoi qu'il en soit les quatre protagonistes du roman, Suzanne, Lily, Marie et Nola, forment une lignée de sacrées bonnes femmes! Et la fin montre que les deux survivantes sont dignes des deux qui les ont précédées. Aussi n'est-il pas besoin de se demander si le poète fou d'Elsa avait raison quand il écrivait:

 

L'avenir de l'homme est la femme

Elle est la couleur de son âme

Elle est sa rumeur et son bruit

Et sans elle il n'est qu'un blasphème.

 

Francis Richard

 

Ce qu'elle ne m'a pas dit, Isabelle Bary, 256 pages Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez la même éditrice:

 

Zebraska (2014)

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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 23:30
Djihad Jane, d'Olivier May

Notre époque est-elle différente de celles qui ont précédé? Les suivantes seront-elles différentes? Oui et non. Oui, parce qu'il y a toujours évolutions. Non, parce qu'il y a toujours permanences. La querelle des anciens et des modernes ne devrait pas être. Les anciens croient conserver en dépit du mouvement; les modernes croient progresser en dépit de l'intemporel.

 

En quatre nouvelles de son recueil Djihad Jane, Olivier May aborde quatre sujets, qui sont à la fois sujets d'époques et sujets de tous temps. Il fait voyager le lecteur dans le passé, le présent et l'avenir. Et le lecteur, au-delà des différences réelles ou imaginées, retrouve les questions qui hantent les êtres humains, dans leur imperfection, depuis la nuit des temps.

 

Djihad Jane est apparemment la nouvelle la plus actuelle, puisqu'elle traite de l'extrémisme islamiste. Jane a appris à l'école qu'il ne fallait pas confondre islam et islamisme, qu'il fallait replacer les versets du Coran dans leur contexte. Elle a fait sa mue et n'est plus une sauvageonne depuis deux ans. Mais deux événements successifs vont changer sa vie.

 

Le deuxième de ces deux événements va masquer le premier. De bourreau Jane va en effet devenir victime. Sa blessure sera physique et morale et la fera régresser et devenir djihadiste dans le contexte irrationnel d'aujourd'hui, où se côtoient préjugés tenaces et angélismes gonflés de bonne conscience et de prétendue tolérance. Mais le mal est rarement absolu ...

 

Avec Le regard de Shamat, Olivier May met en relation deux époques lointaines: le pays de Sumer en l'an 3003 avant J.C. et le sud de l'Irak en 2003 après J.C., deux époques que séparent donc cinq mille ans tout juste:

- Shamat vit dans le sanctuaire sumérien d'Innana, la déesse de l'amour, un couvent de femmes, où elle est la favorite de la belle Nibanda. Elle a connu un homme, le Prince Kurmarbi, et attend son retour.

- Le lieutenant Earl Priest, de l'armée américaine en Irak, parle trente-six sortes de dialectes locaux. Le capitaine Mc Fergus lui demande donc de venir écouter ce que dit un prisonnier militaire dans une langue inconnue.

Dans cette nouvelle, ces deux époques éloignées finissent par se rejoindre et par se fondre dans l'éternité...

 

Homoplasie? Les scientifiques regroupent sous ce terme les phénomènes de convergence morphologique entre espèces d'origines totalement distinctes, caractères qui ne proviennent pas d'un ancêtre commun, mais d'une adaptation au milieu.

 

L'histoire se situe dans le futur et dans l'espace. Le narrateur est un pilote qui a quitté sa Terre natale pour se rendre sur Phénaster, une planète de la galaxie, située à des années-lumière de la sienne. Il s'y accouple avec Manthaït, la servante de Thaït, dont le physique n'est pas si divergent de celui des Terriennes. Encore que le fruit de leur union permette d'en douter...

 

La fin justifie les moyens. Les moyens sont ceux de la chirurgie esthétique. Les patients d'Archibald Braunenzunge se sont tous fait sculpter le corps au bistouri dans sa clinique de la Riviera lémanique. Ils l'ont fait sous les auspices du Dieu Fric et de la Déesse Apparence. Il les réunit un soir, dans sa villa, pour des agapes, entre deux opérations boursières ou esthétiques.

 

La fin, que leur annonce Archibald, n'est pas du tout celle à laquelle peuvent s'attendre ses deux cents invités, triés sur le billard. Ce n'est pas pour rien qu'il les a caressés dans le sens de la ride depuis vingt ans en ponctionnant [leur] graisse comme [leur] fric. C'est un projet fou qu'il leur révèle et qui coupe le souffle à leurs bouches boudinées et à leurs poitrines siliconées...

 

Olivier May ne traite pas de ces sujets que sont l'extrémisme, la mort, la procréation, la chirurgie esthétique, en mettant sa langue dans sa poche. La fiction lui permet peut-être une plus grande liberté de parole que dans un essai, parce qu'elle la donne justement à différents personnages et que leurs différents points de vue, en mal comme en bien, peuvent vraiment s'exprimer.

 

Francis Richard

 

Djihad Jane et autres nouvelles, Olivier May, 160 pages  Éditions Encre Fraîche    

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6 novembre 2016 7 06 /11 /novembre /2016 21:15
Les ordres de grandeur, de Julien Sansonnens

Le roman policier est, comme tous les genres romanesques, un genre libre. C'est ce qui en fait le charme. L'auteur dispose d'une grande latitude pour mener son intrigue. L'intrigue ne comporte même pas toujours d'énigme criminelle, mais, quand c'est le cas, il est de bon ton de ne découvrir qu'à la fin qui a commis le crime, quand et pourquoi. 

 

Les ordres de grandeur relève de cette dernière catégorie. Le titre du polar de Julien Sansonnens serait connoté approximation si ordre était mis au singulier, mais, comme il l'est au pluriel, il prend un tout autre sens. Et, comme la loi du genre le veut, ce sens n'apparaît complètement qu'après avoir lu jusqu'au bout ce fort volume.

 

L'histoire commence par le récit clinique du viol d'une jeune femme de vingt-quatre ans, qui vient de passer une belle soirée avec des potes de fac au bord d'un lac. Elle regagne sa voiture, seule dans la nuit, un peu éméchée, quand un homme l'agresse. Quelques minutes plus tôt, elle était encore auprès du mec avec lequel elle partage sa vie depuis deux ans.

 

Au moment de l'attentat contre Charlie Hebdo, Alexis Roch est présentateur du journal d'une chaîne privée de télévision genevoise. Il l'est devenu grâce à son carnet d'adresses dans les milieux économiques, mais grâce aussi à sa jeunesse, à sa phrase décomplexée, à son élégance très urbaine, à son ambition et à son physique rassurant de séducteur.

 

Michel Fouroux est parti un jour pour l'Ardèche. Il est devenu patron d'une petite entreprise de coutellerie, du traditionnel, de la qualité françaiseIl vit avec sa compagne, Manon Astier, dans l'ancienne ferme familiale de cette dernière. Où elle élève des chiens, des bouviers bernois. Il croit en ce mois de novembre 2014 qu'il a enfin la vie dont il rêvait.

 

Quels liens entre ces trois personnages? C'est ce que Juliens Sansonnens dévoile peu à peu. Peu à peu, parce que, par exemple, il ne livre pas tout de suite le nom de la victime du viol ni la date à laquelle il a été commis; parce que, surtout, il prend un malin plaisir à faire le récit de leurs existences parallèles sans révéler avant longtemps quand elles se sont croisées.

 

L'auteur brouille volontiers les pistes. Les récits, qui se déroulent dans des temps et des lieux différents, sont agrémentés de retour sur le passé des protagonistes. Ce qui permet de comprendre ce qu'ils sont devenus. L'auteur se fait aussi peintre minutieux, tout en nuances, des moeurs helvétiques, de jadis et naguère, dans les milieux politiques et audiovisuels.

 

Ce polar bien construit n'est donc pas un roman policier à énigme de plus. Au-delà de clins d'oeil facétieux que fait l'auteur à ceux qui les comprennent, il est satire de notre époque où, souvent, la grandeur n'est qu'apparence et obéit à des ordres inavouables, et où, souvent, les convictions ne sont que paravents pour dissimuler des demandes à satisfaire.

 

Francis Richard 

 

Les ordres de grandeur, Juliens Sansonnens, 424 pages Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Jours adverses Éditions Mon Village (2014)

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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 23:30
Le bruit des langues percées, de Pascal Nordmann

Pourquoi vouloir toujours trouver un sens à tout? Pourquoi vouloir que tout soit sous contrôle? Les êtres humains, doués de raison, veulent - c'est bien naturel - en faire usage. Mais ils devraient plus souvent raison garder par devers eux et laisser libre cours à leurs petits délires. Car c'est le grain de folie qui donne son piment à l'existence.

 

Que ce grain de folie prenne la forme de fantasmes, de fantasmagories, de rêves aussi sots que grenus, peu importe après tout. Les hommes n'ont pas attendu le bon docteur Freud pour savoir qu'il est indispensable à leur équilibre mental; et cela, qu'il se manifeste alors qu'ils sont éveillés ou qu'ils se pelotonnent douillettement dans les bras de Morphée.

 

Pascal Nordmann, en tout cas, l'a bien compris. Le bruit des langues percées, titre quelque peu surréaliste, résonne ainsi pendant tout le déroulé de son récit déjanté. Le mot de déjanté convient bien à l'histoire puisqu'il s'agit du voyage d'un autocar jaune citron aux yeux d'insecte à travers la pulpe des choses, la pulpe cosmique, la pulpe amère de l'orange bleue.

 

Les êtres et les choses sont animés dans ce récit, comme des dessins peuvent l'être. Certes, au début, le lecteur peut s'étonner qu'un panneau de sens interdit engage la conversation avec un légionnaire, mais très vite il ne s'étonnera plus de rien, non pas parce qu'il sera saisi par l'habitude, mais parce qu'il se prendra au jeu et finira par s'en délecter.

 

L'auteur donne la parole, par exemple, à une mère de famille sans famille, à un cycliste sans son vélo, ou à trois vieilles femmes qui [ont] la clarinette à la bouche, mais il la donne aussi à un glacier de sexe féminin, à un livre d'école, à un biscuit, au plus-que-parfait, à un zébu, à une mouche du coche, à un boa, vêtu d'un veston gris qui lui allait bien, ou à une araignée.

 

L'autocar jaune aux cinquante-sept sièges, aux lettres vertes et aux deux yeux ronds tournés vers la route,  a lui-même une âme. L'auteur le qualifie affectueusement de bien des noms de bateau: c'est un paquebot magnifique aux chromes étincelants, c'est la nef des nefs, que dis-je, c'est la grande barque à quatre roues, au moteur courageux et puissant, la lente galère.

 

Pour agrémenter ce livre, rien de tel que des soupçons d'intrigue policière: le meurtre de petites filles retrouvées la langue percée et la disparition d'une phrase qui figurait dans Les voix intérieures de Victor Hugo et qui parlait justement de ces petites filles; une nouvelle édition du recueil de poèmes sort, dotée d'un appareil critique corrigé, revu et annoté, et reliée de cuir véritable

 

L'auteur reconnaît qu'il perd par instants le contrôle de ce qu'il écrit. Il dit même à un moment donné: J'oubliais que j'étais l'auteur, je ne m'attendais pas à ce qui allait suivre. Je ne me méfiais pas, j'aurais dû!  Du coup, le lecteur s'attend à tout. Et il n'est pas déçu, par exemple, lorsque se déclenche la énième guerre entre absurde et logique qui se termine par la nécessaire paix des esprits... 

 

Francis Richard

 

Le bruit des langues percées, Pascal Nordmann, 228 pages éditions d'autre part

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1 novembre 2016 2 01 /11 /novembre /2016 22:15
Avant la pluie, d'Anne-Claire Decorvet

Quand un accident se produit, c'est bien connu, il est rare que les témoins racontent exactement la même chose. Parce que, sans doute, les esprits n'étaient pas prêts à observer ce qui s'est passé et parce qu'ils ne regardent de toute façon pas le monde qui les entoure avec les mêmes yeux.

 

Anne-Claire Decorvet, dans Avant la pluie (chaque moment de l'histoire précède la tombée d'une pluie), raconte ainsi l'accident dans lequel un garçon, Olivier, six ans, a trouvé la mort. Après être allé chercher un croissant à la boulangerie, il s'apprêtait prudemment à traverser la rue, au passage pour piétons, quand une voiture l'a renversé.

 

Anne-Claire Decorvet donne la parole avec justesse à tous les gens qui ont un rapport de près ou de loin avec cet accident. A commencer par ceux qui se sont occupés de sauver sa vie à l'hôpital des enfants, et n'y sont pas parvenu, tel Axel, étudiant en médecine, qui a été confronté avec la mort pour la première fois. 

 

Quand un enfant meurt aussi jeune, les parents sont à l'évidence les premiers éprouvés par une telle perte. Le père, Grégoire, comédien, arrête aussitôt sa tournée. Il jouait avec Eva une pièce de théâtre intitulée, Petits Crimes. La mère, Emma, connaissant son fils, est persuadée que ce ne peut pas être un accident.

 

Candice, une ex de Grégoire, comédienne, apprend la nouvelle par le journal. Elle parle de Grégoire avec son amie Marie. Si elle ne se réjouit pas vraiment de ce malheur, elle trouve tout de même juste que Grégoire, qui ne s'intéresse plus à elle depuis dix ans, et qui lui manque, connaisse un jour la douleur de la perte.

 

Gaëtan est le conducteur de la voiture qui a renversé Olivier. Il a pris la fuite, mais, identifié, il se trouve dans un commissariat et doit s'expliquer sur les circonstances du drame. En fait il ne sait pas comment tout cela a pu se produire. Il aimerait tant pouvoir remonter le temps, recommencer la journée à neuf.

 

Julianne est une jeune fille du quartier. Ce jour-là elle a vécu le plus beau jour de sa vie. Rentrée à la maison, elle n'a pas envie que sa mère lui parle de cet accident sous prétexte qu'elle connaît un peu le conducteur de la voiture. Rien ne peut ternir sa journée. Elle en rend grâce à la vie qui ne l'a pas épargnée jusque-là.

 

Benjamin est apprenti dans la boulangerie d'où est sorti le petit Olivier avant de se faire renverser par la voiture. Mis sous pression par une connaissance qui lui a rendu visite à son travail, il venait de sortir quand il a assisté à l'accident et n'a rien fait pour l'empêcher. En réalité il n'a rien vouloir voir et a même perdu connaissance.

 

Dans cette histoire, sur les circonstances de laquelle des doutes planent tout au long du récit, il y a bien d'autres personnages, chacun ayant son importance, petite ou grande, tels que la voisine Violette, le chien Milo, la policière Lydia, le postier Idriss, le vieux sage Hamid (grand-père du conducteur) ou le promeneur de chien Louis.

 

Ces personnages détiennent chacun des éléments de l'énigme qui entoure la mort d'Olivier. Mais il faudra que le lecteur attende bien sagement la fin du livre pour connaître toute la vérité, dont des parcelles lui auront été distillées par eux tout au long du récit. La romancière lui révèlera alors la part des mystères que la mort garde pour elle d'habitude.  

 

Francis Richard

 

Avant la pluie, Anne-Claire Decorvet, 200 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Un lieu sans raison (2015)

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29 octobre 2016 6 29 /10 /octobre /2016 21:30
La vitre, de Fabien Muller

Gustave Flaubert aurait dit: Madame Bovary, c'est moi. Mais cet aveu n'est pas frappé au coin de l'authenticité. Et, de toute façon, si c'est vraiment le cas, il s'est bien gardé d'écrire son roman à la première personne. A contrario, écrire un roman à la première personne ne veut pas dire que cette personne soit identifiable à son auteur.

 

Fabien Muller a choisi d'écrire La vitre, à la première personne. Qui plus est une jeune personne. Même si Hélène n'est pas Fabien, il faut reconnaître que Fabien écrit tellement bien à la place d'Hélène que le lecteur a la ferme impression qu'Hélène, c'est lui, et que Fabien n'a pas besoin de faire beaucoup d'efforts pour le lui faire croire.

 

Hélène est née à sept mois, est morte dix minutes plus tard, pour renaître à la vie et connaître des premiers mois difficiles: J'ai passé les trois premiers mois de ma vie à regarder le monde à travers une vitre dans une petite couveuse où l'on me voyait à peine. J'ai parfois l'impression que cette vitre est toujours là. Pour la séparer de la réalité.

 

Hélène est morte une deuxième fois à dix mois et cinq heures. Cette fois n'était pas encore la bonne, puisqu'elle est née à nouveau. Mais est-ce vraiment une vie que celle qu'elle a menée depuis? Alors, quand la vie réelle n'est pas une vie et quand elle est inadaptée au monde, rien de tel que l'écriture pour s'en évader et l'adapter à son imaginaire.

 

Hélène est écrivain, ou plutôt écri-vaine: j'écris comme je vomis, suite à un spasme venu de l'intérieur. J'écris des centaines de mots qui ont l'odeur de la bile et puis j'attends. Le temps de m'en remettre. Le virus de l'écriture s'est installé chez Hélène et l'histoire montre que ce n'est même pas un feu de tristesse qui peut en venir à bout.

 

Hélène a 28 ans. Elle travaille dans une bibliothèque parisienne, principalement le vendredi et le samedi, et elle fait des piges dans des magazines féminins: J'ai plusieurs pseudos qui me permettent d'écrire des chroniques à coucher dehors ou des histoires à dormir debout. Le lecteur sait donc d'emblée que l'autodérision ne lui est pas étrangère.

 

Cette autodérision d'Hélène, qui se sait en pleine dérive, qui se sent déphasée, dont l'angoisse est la première nature (même l'absence d'angoisse m'angoisse.), est la marque de son récit. Exemple: Je suis tellement décalée que je pourrais m'enthousiasmer à l'annonce d'un plan social ou d'un attentat? Des échantillons de ses chroniques confirment ce décalage.

 

Un père de 25 ans, Benoît, et sa fille de 8 ans et demi, Camille, entrent un jour dans sa vie. Ce sont ses nouveaux voisins. Hélène et le lecteur ne le savent pas encore, mais cette rencontre va faire basculer sa vie de manière complètement improbable. Et un événement, qui n'est pas enthousiasmant du tout, va contribuer à ce basculement.

 

Si Fabien Muller ménage le suspense jusqu'au bout, le passé de ses voisins jouant son rôle dans l'intrigue, le lecteur est surtout sensible au ton d'Hélène et à la vision décalée du monde qui lui correspond. C'est bien ce qui fait son charme, malgré qu'elle en ait. Et la vitre, qui l'isolait du monde, va, peu à peu, se briser, comme des yeux se dessillent.

 

Francis Richard

 

La vitre, Fabien Muller, 280 pages Olivier Morattel Editeur

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25 octobre 2016 2 25 /10 /octobre /2016 22:55
L'enterrement de Marie-Magdeleine, suivi de C'était Flore et Dick, d'Alain Toullec

Une fois n'est pas coutume, un recueil de nouvelles ne porte pas un titre commun à celles qui le composent. Les trois du recueil d'Alain Toullec ont pourtant un point commun: elles portent toutes trois un prénom de femme, qui se retrouvent en première de couverture, dans leur ordre d'apparition.

 

On ne peut pas dire que les trois héroïnes de ces nouvelles soient des demi-portions, surtout la dernière qui ne l'est vraiment pas, au sens propre comme au figuré. Car il faut préciser que Dick est le diminutif de Dominique, ce prénom ambigu, en l'occurrence féminin mais qui pourrait être tout aussi bien masculin...

 

Dans L'enterrement de Marie-Magdeleine, l'héroïne n'est toutefois pas celle du titre. A l'occasion des funérailles de la vieille dame prénommée ainsi, le narrateur, qui a perdu - l'a-t-il jamais eue? - la foi de son enfance, la rencontre après s'être posé des questions existentielles suscitées par cette mort.

 

En fait il répond à ses questions existentielles par d'autres qui sont du genre ironique, tant il est vrai qu'il n'y a pas de réponses définitives possibles et que chacun se fait sa religion, quitte à ne pas en adopter une toute faite, car toutes les religions promettent le paradis, mais diffèrent sur les modalités pour y parvenir.

 

Cela ne signifie pas qu'il se laisse embrigader par les gardiens du nouveau temple qu'est l'État et par ceux qui en vivent, tels que les associations éclairées ou les écologistes conscients, ou bourrer le crâne avec les prétendues valeurs qu'ils défendent telles que l'incontournable solidarité, l'indiscutable solidarité.

 

A l'église, son regard croise par trois fois celui d'une belle fille, d'une inconnue aux cheveux châtains bouclés, coiffée d'un béret jaune. Et c'est au cimetière qu'il sent sa présence: Forte, brûlante et glaçante à la fois, indispensable, essentielle, rien de divin, une sensation bien charnelle, avec un parfum entêtant un peu camphré qui surnageait...

 

Dans C'était Flore, le narrateur rencontre ladite Flore au golf de Saint-Briac qui est en fait celui de Dinard. Flore ne fait que du practice, mais il admire sa technique, son swing, et son physique: c'est une femme élancée, aux formes fermes et déliées. Mais Flore n'aime pas du tout qu'on la regarde...    

 

Après des premiers échanges peu amènes, ils font connaissance, enfin, si l'on peut dire. Parce que Flore ne se livre pas vraiment, garde ses distances. Sa vie peut se résumer en quelques mots: Éducation bourgeoise, Sainte Marie, le golf, le Racing, des cours de dessin, de piano et de danse aussi, les rallyes, le mariage, le divorce.

 

Flore n'aime pas qu'on la regarde et, quand ils deviennent plus intimes, elle fixe les règles: Donnez-moi du plaisir, je veux tout, mais je vous interdis de regarder, défense de toucher autrement qu'avec les doigts. Regardez avec les mains. Vous allez faire ça à l'aveugle. A partir de maintenant nos regards ne se croiseront plus...

 

Un beau jour disparaît Flore, cette femme libre, adepte de l'échec créateur, qui affichait dans son regard noir et le rictus de la lèvre un mélange de mépris et de dégoût à l'idée [qu'il] puisse apprécier la nudité. Les vacances en Bretagne sont en effet terminées pour elle. Et le narrateur pense ne la revoir jamais...

 

Dick est la DAF, Directrice des Affaires financières, de l'entreprise dirigée par Pat'rond, dont l'adjoint est Monsieur Melville (sic). Dick vient d'avoir une petite fille. C'est Madame Je Sais Tout. Et c'est elle qui porte la culotte. Son mini mari, Jean-Phil, doit filer doux. Et ses collègues ne pas la contredire, pour éviter des éclats.

 

Toutefois Dick ne sera plus jamais comme avant: Le seul point remarquable c'est qu'après l'accouchement, sa taille resta longtemps identique à celle atteinte à l'issue du neuvième mois: elle ne décrut jamais. Après une courte période de stabilisation, elle reprit de l'ampleur progressivement...    

 

Cette reprise d'ampleur progressive donne le prétexte à l'auteur de raconter une histoire délirante et burlesque aux multiples, et improbables, rebondissements, une histoire qui se termine en satire hilarante et non conformiste des soi-disant défenseurs de la nature, dont il convient de restaurer à tout prix le bon sens.  

 

Dans trois registres différents, Alain Toullec met en scène des personnages qui sont des insoumis à l'égard du monde qui les entoure. Ce faisant, il est bien entendu à rebours du prêt-à-penser d'aujourd'hui. Même si ses récits sont plutôt noirs, la liberté d'esprit qui les anime s'avère lumineuse pour ceux qui apprécient cette dernière.

 

Francis Richard

 

L'enterrement de Marie-Magdeleine, suivi de C'était Flore et Dick, d'Alain C. Toullec, 144 pages Edilivre

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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 22:30
La nature des choses, de Marianne Brun

L'été de 1982 venait de commencer. Les autocars roulaient sans encombre, le Tour de France partait le lendemain depuis la Suisse, la demi-finale catastrophique entre la France et l'Allemagne de l'Ouest durant la Coupe du monde de football n'avait pas encore eu lieu, le groupe Blondie était soudé, Patrick Dewaere toujours en vie, le Sida n'existait pas, Internet non plus, ni E.T., ni même Thriller.

 

Gabrielle, Gaby, née le 6 mars 1973, a neuf ans, presque et demi. Ce 1er juillet au soir, sa vie bascule. Sa mère, Adélaïde, Adé, décide de quitter le domicile conjugal, en l'emmenant avec elle, ainsi que sa tortue Dynamite, et emportant meubles et bagages. Lors d'un appel téléphonique, à 21 heures 21 - Gaby a regardé les aiguilles de son radio-réveil à ce moment-là - sa mère a traité son père, Michel, de salaud, avant de s'évanouir.

 

Gaby et sa mère partent de l'appartement de Pully, 26 avenue du Général Guisan, pour s'installer dans un petit appartement de l'ouest de Lausanne. Le frère de sa mère, Eric, Riton, qui les a aidées à déménager, y est concierge d'un immeuble situé dans une impasse, près des abattoirs de la ville. C'est dans cet immeuble qu'elle va être confrontée à La nature des choses, dont elle a été préservée jusque-là.

 

Dès son arrivée, Gaby n'a qu'une idée: retourner voir son père. Mais comment faire? En attendant elle fait connaissance avec les commerçants et les gens du quartier, mais surtout avec les occupants du dernier et quatrième étage de leur nouvel immeuble décati, un vieux couple, Jonas et Solange, en dépit de la prévention qu'elle a à l'égard des vieux, un genre à part, qui n'est pas dans la suite logique de l'évolution des adultes:

 

Les vieux, ça puait, c'était lent, c'était toujours sur le point de mourir ou de se casser une jambe. On ne pouvait pas leur faire confiance. De vraies bombes à retardement. Et ils étaient sournois: ils pinçaient les enfants pour les faire sursauter, mais ils étaient les seuls à trouver ça drôle.

 

Ce sont pourtant Solange et surtout Jonas qui vont initier Gaby à la vraie vie, qui est bien plus surprenante que celle décrite dans les livres, dont ils ne possèdent d'ailleurs aucun exemplaire chez eux: Les livres, tu en as lu un, tu les a tous lus... dit Solange. Comme Solange, malade et peu valide, s'inquiète de faire faire du souci à Jonas, celui-ci lui répond: C'est dans la nature des choses, Solange. Tu ferais pareil pour moi. Alors, n'en parlons plus.

 

Au cours de cet été 1982, qui semble bien éloigné dans le temps, tant il s'est passé de changements dans bien des domaines depuis, Gaby va vivre quatre fois quelque chose d'exceptionnel. Cela va lui ouvrir les yeux sur des réalités bien humaines dont jeune enfant encore elle ne soupçonne pas l'existence. Ce qui ne veut pas dire qu'elle comprenne pour autant la nature profonde des choses, mais elle en prend au moins conscience:

 

Quand on est enfant, on ressent les choses, c'est quand on est adulte qu'on les comprend, mais le mal est fait, lui a dit un jour Solange. 

 

Ce roman de Marianne Brun, qui est inspiré d'un sujet original de Tania Zambrano Ovalle et tiré d'un scénario coécrit par celle-ci et par celle-là, restitue donc à la fois une époque révolue (un bon vieux Solex y joue ainsi un rôle de choix) et pose les questions essentielles de la condition humaine. Et c'est surtout Solange qui y apporte des réponses. Ne dit-elle pas, par exemple, que pour savoir aimer il faut avoir souffert suffisamment?

 

Francis Richard

 

La nature des choses, Marianne Brun, 280 pages L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'accident (2014)

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20 octobre 2016 4 20 /10 /octobre /2016 21:55
La vie sauvage, de Tony O'Neill et David Brülhart

C'est une vie sauvage et bien souvent des choses terrifiantes arrivent aux belles personnes sans raison ou considération de ce qui est juste ou non. Il y a autant de probabilités que les gentils perdent et que les méchants gagnent, et rien de tout ça ... pas même une parcelle de ça n'a de sens.

 

Le livre de Tony O'Neill et de David Brülhart est un roman graphique: Tony, l'écrivain, raconte et David, le graveur, illustre. Mais c'est aussi une fugue poétique en trois mouvements: une élégie pour un boxeur défunt, une ode à la route et une ballade cathodique finale.

 

Chet Delany est un boxeur professionnel. Ce serait plutôt un gentil, même s'il dispose avec ses mains de véritables armes de poing. Le malheur veut qu'il arrive une chose terrifiante à cette belle personne: lors d'un combat, son adversaire meurt accidentellement.

 

"Pretty Boy" Diaz, le boxeur mort d'un épanchement cérébral, beau de façon inhabituelle pour un boxeur, n'est pas n'importe qui: c'est certes l'étoile montante de la boxe, dans la catégorie des poids welters, mais c'est surtout le neveu du Vieux Diaz, un syndicaliste fraudeur.

 

Au cours du combat on a proposé à Chet de se coucher au troisième round moyennant finances pour laisser gagner Pretty Boy. Mais, comme dit plus haut, c'est plutôt une belle personne et il a refusé d'entrer dans la combine. Il a préféré continué le combat.

 

Dans cette histoire, non seulement le Vieux Diaz a perdu son neveu, mais il a perdu un paquet de fric. Ce sont des choses, dont on ne sait laquelle est la plus importante, que le Vieux Diaz ne pardonne pas. Et Chet ne peut donc espérer de salut que dans la fuite, pour Nowhere.

 

Alors il part au volant d'une superbe Chrysler New Yorker de 57 pour échapper à un enterrement de classe voyou, grâce à son amie Queenie, dont personne ne se souvient qu'elle était née un jour dans le Bronx à New York sous le nom de Joey Lazzario.

 

Sur la route Chet s'arrête au Rainbow Grill. Les clients, tout comme le patron, ont de bien mauvaises manières avec Lottie la jeune serveuse, si bien qu'il y met fin en jouant du poing, ce qui décide cette dernière à partir avec lui pour Nowhere.

 

Pendant que le Vieux Diaz prépare sa vengeance, en mettant même des pratiques vaudoues de son côté, Chet et Lottie roulent indéfiniment. Route faisant, ils font connaissance et... des rencontres dans des lieux aux noms improbables tels que Whoreson ou Eden.

 

Il s'agit donc d'un "road novel" poétique - la poésie peut y être très crue, mais également très tendre - à travers une Amérique où se mêlent des gentils et des méchants, qui sont tous plus ou moins marginaux, et où se côtoient réalités sauvages et doux fantasmes.

 

Les gravures qui l'illustrent, loin de nuire à l'imagination du lecteur, lui ouvrent d'autres perspectives, celles de routes infinies, de déserts interminables, de violences suggérées, de corps sensuels. Elles apportent en quelque sorte sa profondeur de champ au texte.

 

C'est donc un bel objet que ce livre. "Tout ça" n'a-t-il vraiment aucun sens? C'est au lecteur de se faire sa religion sur la question. Quoi qu'il en soit, il ne pourra qu'avoir de la réticence à quitter la route au terme du voyage. Il aura bien l'impression, pour le coup, d'avoir atteint Nowhere...

 

Francis Richard

 

La vie sauvage, Tony O'Neill et David Brülhart (traduit de l'américain par Dejan Gacond et Frédérique Longrée), 216 pages Hélice Hélas

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18 octobre 2016 2 18 /10 /octobre /2016 22:10
Les fils, de Lolvé Tillmanns

Les mères idéalisent toujours les fils, c'est normal, non ?

 

Toujours? Pas toujours. Et ce n'est pas vraiment le cas dans le roman de Lolvé Tillmanns. Les fils du livre sont en effet un certain Raphaël Cornuz et un certain Cédric Faure. Leurs mères les ont certes aimés l'un comme l'autre, à leur façon, mais de là à dire qu'elles les ont idéalisés, ce serait dire beaucoup.

 

Raphaël Cornuz s'est pendu dans le local technique de l'entreprise que dirige Cédric Faure. Raphaël était au bas de l'échelle: il travaillait à temps partiel et c'était l'homme à tout faire de la boîte; il faisait les petites réparations, changeait les ampoules etc. Cédric est au sommet et l'argent fond dans ses doigts, quoi qu'il fasse.

 

En fait les deux se sont connus sur les bancs de l'école. Ils habitaient le même quartier. A l'époque, l'un, Raphaël, était grand, fort et nul, tandis que l'autre, Cédric, était petit, malingre et bon élève. Le second était le souffre-douleur du premier. Leurs rôles se sont en quelque sorte inversés, bien des années plus tard.

 

Après le suicide de Raphaël, Cédric a besoin de savoir qui Raphaël était en réalité. Les mardis après-midi, se faisant passer pour un psy, il rend visite régulièrement à Odile Cornuz, la mère de Raphaël. Il écoute et relance la conversation. Odile finit par se livrer, malgré qu'elle en ait, mais elle parle peu de son fils, du moins au début.

 

En dehors de ses visites à Odile, Cédric, qui est le narrateur, se raconte et se livre: il a épousé Tatiana, un mannequin, dont il se demande s'il l'a jamais aimée; avec elle il a eu une petite fille, Solène, quatre ans; il couche avec Maria, une employée qui lui est toute dévouée; il a réussi, puisqu'il est PDG et membre du Rotary.

 

Il se trouve que les tombes de Raphaël et de la mère de Cédric sont situées non loin l'une de l'autre, dans le même cimetière de la petite ville au bord du lac, et qu'en allant se recueillir sur l'une, Cédric ne peut s'empêcher de diriger ses pas vers l'autre, de même que des réminiscences de l'un font naître des réminiscences de l'autre.

 

Les personnages du livre de Lolvé Tillmanns apparaissent bien réels, c'est-à-dire complexes. Tourmentés, ils ne sont ni blancs ni noirs, comme dans la vraie vie. Et, comme dirait Odile, il suffit de gratter un peu leurs apparences trompeuses pour voir les cochonneries qu'ils ont pu commettre plus ou moins délibérément dans leur existence.

 

Les fils, qui après tout est le récit de gens ordinaires, qui réussissent d'une certaine façon à un moment donné mais connaissent bien des revers à d'autres, est un livre où la condition humaine se fait familière, ne serait-ce que par le style employé, qui, jusque dans les pensées des personnes, emprunte au langage parler.

 

Francis Richard

 

Les fils, Lolvé Tillmans, 158 pages  Éditions Cousu Mouche  

 

Livres précédents chez le même éditeur:

33 rue des grottes (2014)

Rosa (2015)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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