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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 13:10

Malédiction EGLINUn bienfait n'est jamais perdu. A l'inverse un méfait peut vous perdre et vous valoir la malédiction de la personne à laquelle vous l'avez infligé...

 

Mais une malédiction se traduit-elle toujours dans les faits? Il faut croire qu'elle peut fonctionner et même se poursuivre à travers les générations. En atteste celle qui semble avoir frappé la dynastie des capétiens, dont Maurice Druon a tiré l'histoire de ses Rois maudits.

 

Dans le roman de Florian Eglin, elle se contente de frapper brutalement un jeune homme de trente-cinq ans, qui l'a bien cherché et qui va tomber de Charybde en Sylla, mais s'en sortir toujours, de manière complètement improbable.

 

Après avoir finalement raté des études brillantes et prometteuses (il s'était discrédité lors d'un cycle de conférences au Japon), Solal Aronowicz est devenu factotum d'un Institut huppé de la région genevoise. Factotum, comme le personnage du roman éponyme de Charles Bukowski.

 

Par on ne sait quel mystère administratif, il est le mieux payé de tous les employés de cette école pour nantis, davantage même que le directeur, le Servile, et que la sous-directrice, la Séide, conseillère d'orientation pour jeunes filles, à sa façon. Ce qui vaut la jalousie de tout le monde, corps enseignant inclus.

 

Comme Solal n'aime pas mettre la main à la pâte et qu'il en a les moyens, il remplit son rôle d'homme à tout faire en le sous-traitant à d'autres...

 

Au début du livre, Solal se rend dans un supermarché. Il y a une altercation avec une vieille femme blonde, de plus de nonante ans, qui tourne à un pugilat inégal. Certes la vieille se défend bien, contre toute attente, mais que peut-elle faire contre une tondeuse à gazon rouge, pilotée par un Solal déchaîné, qui la déchiquète et la disperse? Aussi, au moment d'expirer, le maudit-elle en ces termes:

 

"Je te maudis, je te maudis par Ashmodai! Qu'il te fasse crever comme moi tu me fais crever, en morceaux! Dispersé, démonté, défait! En morceaux!"

 

Quelques temps plus tard il reçoit une lettre intrigante, qu'il trimballera partout avec lui, sans jamais l'ouvrir et qui ne serait pas sans rapport avec la vieille qu'il a trucidée d'aussi sanglante manière... et qu'il lui avait semblé connaître dont on ne sait où.

 

Solal roule en Aston Martin. Il boit des quantités rabelaisiennes de whisky et autres breuvages. Il consume quotidiennement sa petite douzaine de cigares, ce qui aurait ravi Davidoff. Mais, quoi qu'il fasse, même lire beaucoup, cet oisif est terriblement insomniaque, ce qui l'a conduit à se concocter un cocktail Stille Nacht dont voici la recette destinée aux connaisseurs de ce mal pernicieux:

 

"Cinq Imovane, et trois, voire quatre Stilnox. Bien réduire le tout en poudre dans un joli bol de céramique (certains soirs, quand je sentais que ça allait être compliqué, je rajoutais trois Dormicum, pour la touche finale). Broyer le tout une nouvelle fois très minutieusement, épaissir avec un décilitre de crème entière, deux oeufs pour lier et quatre à huit décilitres, selon l'humeur, de whisky pour diluer, single malt uniquement, bien sûr. Ça va aussi avec du rhum ou du gin, c'est une question de goût."

 

Il est improbable que celui qui ingurgite une telle potion magique en réchappe, mais Solal est indestructible. Il va le prouver tout au long de ce roman.

 

Il réchappe à une bagarre homérique dans les toilettes de l'Institut en dépit du coup pervers qu'il reçoit dans l'entrejambe.

 

Il réchappe à son auto-éviscération à Barcelone où il a acheté un exemplaire rare et cher de Là-bas, le livre de Huysmans.

 

Il réchappe à son énucléation et à son passage à tabac par une bande de kirghizes qui ont été accusés injustement de son forfait au supermarché.

 

Il réchappe à l'ablation nocturne d'un de ses reins par une belle inconnue, cliente de ces mêmes kirghizes, dont il a partagé la couche.

 

Il réchappe même à l'extraction grand-guignolesque de son coeur par Pénélope, la mère de son fils Julien, laquelle n'a pas seulement une dent mais la mâchoire entière contre lui.

 

Heureusement qu'il y a des moments de pur bonheur et de repos pour ce guerrier continuellement défait mais jamais abattu. Ils se produisent quand Elisa lui dit qu'elle l'aime tout monstrueux qu'il est avec toutes ses coutures et quand elle paraît au milieu d'un aréopage de ses semblables:

 

"Elle était absolument superbe, l'éclat de ses cheveux libres, la générosité de son sourire et la grâce féline de ses déplacements mirent un coup très net au soleil qui pâlit visiblement sous la concurrence. On sentait tout de suite que cette femme était heureuse, pleine et entièrement en accord avec elle-même. Au-delà de sa beauté, c'est ce qui faisait la force de sa séduction. Alors qu'elle s'asseyait sans façons sur le banc à mes côtés, on remarqua immédiatement [...] qu'elle était quasi nue sous sa robe qui comptait les sept couleurs de l'arc-en-ciel."

 

Seulement réchappera-t-il toujours à la succession d'avanies qu'il subit depuis qu'il a occis la vieille femme blonde du supermarché? Ouvrira-t-il enfin la lettre intrigante qu'il emporte partout avec lui et dont le contenu pourrait tout de même être d'une grande importance?

 

Tout ce récit est à la fois brutal et improbable, comme le laissait présager le sous-titre du livre entre parenthèses. S'y mêle l'auto-dérision inébranlable de Solal. Il garde en effet dans les moments les plus difficiles toute sa distance avec le con magnifique et passif qu'il est en toutes circonstances. Ce qui produit l'hilarité malgré la sauvagerie sanglante de certaines scènes.

 

Pourquoi poursuit-on sans relâche la lecture de ce roman où l'outrance devient caricature? Parce qu'il y a un souffle indéniable qui emporte et ne lâche pas le lecteur un tantinet malmené et heureux de l'être. La fin énigmatique toutefois appellerait une suite. Cela tombe bien, parce qu'un deuxième volume des aventures rocambolesques de Solal Aronowicz est en préparation...

 

Francis Richard

 

Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal (roman brutal et improbable), Florian Eglin, 288 pages, La Baconnière

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21 novembre 2013 4 21 /11 /novembre /2013 22:45

Trois légendes MILLETRichard Millet n'a pas employé sans raison le terme de légende dans le titre de son livre.

 

Certes le titre de Trois contes était déjà pris par Gustave Flaubert, mais, de toute façon, un conte n'est pas une légende.

 

Un conte est un récit purement imaginaire, alors qu'une légende peut être soit le fruit de l'imagination à partir de faits historiques, soit le fruit de la déformation avec le temps de faits réels.

 

De plus légende vient du gérondif du verbe lire en latin. Et c'est là que l'on retrouve Flaubert, qui gueulait ses textes.

 

Je me suis essayé à lire des passages des Trois légendes à haute voix. Et l'essai est concluant. Ils sont harmonieux et musicaux...

 

Les trois légendes en question se passent toutes trois dans un microcosme, celui de Meymac et de Siom, que connaît bien ce natif de Viam, située un peu plus au nord dans le département de la Corrèze.

 

Une femme, née en 1923, raconte un épisode de la vie de son grand-père. Né en 1867, il est cordonnier à 20 ans parce qu'il ne fera pas de hautes études et parce qu'il est prévu qu'il en soit ainsi.

 

Mais il a été initié tout jeune au violon, à 6 ans, par un Polonais, et la musique sera son luxe, son père ayant acheté pour lui, à un ignare de brocanteur, un alto, finalement l'instrument qu'il préfère, "un instrument plus grand, plus grave, plus mystérieux que le violon":

 

"C'était là ce qu'il aimait le mieux au monde, l'alto, le chant, les femmes - après sa propre famille, ou peut-être plus qu'elle, les êtres de son espèce ne peuvent faire autrement. Et il collectionnerait les violons comme il collectionnait les femmes."

 

Jusqu'au jour où l'absinthe se révéla "une fée bien plus puissante que la musique et les femmes"...

 

Dans les années 1920, en rentrant d'une noce, où il a joué de son alto, alors qu'il est fatigué et passablement éméché, il rentre par la forêt de Sauziat et est suivi par une horde de loups à qui il joue de la musique...

 

Les deux frères Cavalier sont quasiment jumeaux. Ils portent bien leur patronyme puisqu'ils sont bien les seuls à monter à cheval à Siom. Quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, ils servent dans la cavalerie à cheval:

 

"Une guerre sans grandeur, qu'on appelerait un jour la drôle de guerre, bien qu'elle n'eût rien de drôle, en aucun sens, avec sa débâcle et son exode."

 

Leur mère, quand ils sont partis, leur a fait promettre que "chacun d'eux ramènerait l'autre, quoi qu'il arrive"...

 

L'aîné des deux frères avait en tête Denise, "une fille de Meymac, secrètement aimée, quoique chacun s'en doutât; une fille à cheveux roux et de parents aisés". En leur absence, il se disait à voix basse que Denise avait accordé ses faveurs aux deux frères...

 

Reviendront-ils? Telle est la question lancinante que se pose tout le monde jusqu'à la fin de cette légende...

 

Sylvain Ragnard, le sexagénaire bien prénommé, possède une ferme, le Pouget, mais surtout une Land-Rover et une forêt, qui intriguent:

 

"La Land-Rover parce qu'il n'y en avait pas deux dans tout le canton, et la forêt parce qu'on la disait impénétrable, tellement les sapins avaient poussé serré, à croire qu'il ne les avait pas plantés pour les exploiter mais pour s'en faire une muraille."

 

Geneviève Peyroux, fille de la ville, est une institutrice remplaçante à Siom. Elle dit que "toute femme est une forêt". Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire "une inconnue, même pour ceux qui vivent avec elle, y compris les autres femmes"...

 

C'est elle, pourtant, Geneviève qui va pénétrer la forêt du Pouget et rencontrer chez lui le mystérieux Ragnard. Et il va s'avérer que ce n'est pas lui qui interdit son domaine aux gamins du coin, élèves de Genviève, mais eux qui ne veulent pas de lui parce que ce "frontalier" est un inconnu...

 

Une relation sans ambiguïté se noue entre Geneviève et Sylvain, qui ne sont pas "des amants maudits, vu la différence d'âge et de condition"... comme le disent un moment les mauvaises langues, qui en seront pour leurs frais quand elles sauront la vérité...

 

Lire du Richard Millet est un vrai régal. Car, chez lui, le style n'est pas évacué au profit de l'écriture. Il est le contre-exemple flagrant de ce que peut être souvent l'indigence syntaxique et sémantique qui caractérise des écrivains contemporains.

 

C'est pourquoi je prends un réel plaisir à le lire, même lorsque je ne suis pas au diapason avec ce qu'il pense. Encore que je sois, comme lui, dans un autre genre que lui toutefois, un mélange détonnant de tradition et de modernité...

 

Francis Richard

 

Trois légendes, Richard Millet, 96 pages, Pierre Guillaume de Roux

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16 novembre 2013 6 16 /11 /novembre /2013 19:15

Amours VULLIOUDLes amours peuvent se comprendre dans deux acceptions principales: les sentiments spirituels et les désirs charnels qu'une personne peut éprouver pour une autre.

 

Dans le recueil, Amours étranges, les deux acceptions se confondent et se mêlent.Comme dans la vraie vie.

 

Comme souvent, c'est le titre d'une des nouvelles qui donne son nom à l'ensemble. Et, là, il lui convient très bien.

 

Dès les premières pages du livre d'Edmond Vuilloud, on se dit que les écrivains n'écrivent plus ainsi. Car l'auteur écrit, avec un vocabulaire d'autrefois, d'une manière classique, très XVIIe, avec même des imparfaits du subjonctif... jouissifs.

 

Autant dire que cette manière d'écrire indisposera ceux qui se veulent modernes à tout crin et réjouira ceux qui sont amoureux des belles lettres. D'autant que les douze nouvelles se passent dans un monde aujoud'hui révolu, qui s'étire depuis la fin XIXe jusqu'à la fin du XXe, mais qui trouve des résonances encore maintenant.

 

De nos jours écrire ainsi, du fait que c'est devenu très rare, devient paradoxalement très original. Et ce classicisme ne fait que souligner, par cette discordance avec les écritures actuelles très dépouillées, la hardiesse de certains des propos, qui le rattacheraient plutôt au XVIIIe...

 

Le capitaine François Valentin Piqueux de Saint-Oyan est veillé amoureusement, sur son lit d'agonie, par sa fille cadette Leonora. Il s'est mésallié en épousant une roturière, une Volveri. Mais est-ce bien sa mère, la Maréchale douairière, qui a refusé de rencontrer ses petits-enfants?

 

Etienne Crow, dont le vernis est encore un peu frais, évolue dans un milieu d'aristocrates pulmonaires ou d'intellectuels étrangers. Dans ce milieu, son désir se porte d'autant mieux sur Gabrielle qu'elle lui ait inaccessible et qu'elle jouit d'amours saphiques avec Lena. Aussi Gaby fait-elle de lui ce qu'elle veut. Son affaissement accompagnera celui de la villa Andronica qu'elle possédait sur les bords du Léman.

 

Au cours de la nuit de la nativité deux familles sont réunies au pied d'un sapin avec l'espoir d'appareiller quelques uns de leurs enfants. Le narrateur est le seul invité des parents. Il est Chef d'escadrons et il ne se lasse pas de regarder une des filles, "encore gamine, si gracieuse qu'on eût dit une image d'ange gardien". Mais la fête ne se déroule pas comme prévu...

 

Ferdinand Legage partage sa vie entre des week-ends campagnards et des semaines citadines. Pendant les week-ends ses parents l'envoient recevoir un enseignement biblique chez une institutrice retraitée. Très vite il ne trouve d'intérêt à ces rendez-vous spirituels que parce qu'il y rencontre Martine... pour laquelle il sera tout flamme un soir de pentecôte.

 

La vie de Lucien s'écoule "entre rêveries de voyages transalpins, piano, Conservatoire, la tristesse des cafés et le vide de ses promenades lacustres". Il est "fabriqué différent" et seule la beauté des garçons l'émeut. C'est pourquoi il déçoit une élève qui l'a entrepris. Aussi, après cet échec, décide-t-il d'aller jusqu'au bout de sa réalité avec un individu du même genre...

 

Il n'a de yeux que pour Anne-Emmanuelle, fille de pasteur, depuis qu'il a appris que son amie Sylvie, pour qui il avait du béguin, aime "ailleurs avec fidélité". Ses amours progressent après leur premier baiser:

 

"Depuis, de caresses inachevées en baisers furtifs, il en était arrivé à un telle concupiscence qu'il en confondait la contraction du désir avec la condition amoureuse."

 

Seulement, iront-elles plus loin?

 

Ces amours particulières se passent pendant l'Occupation. Il a vingt ans. Les seuls garçons intéressants, tels que son amant Lothar, portent l'uniforme et traînent un accent d'Outre-Rhin. Pris en flag, il est devenu indicateur de la police française qui lutte entre autres contre "l'alcoolisme, l'homosexualité et l'adultère" et il doit donner quelqu'un de temps en temps, ce qui lui procure un "plaisir profond"...

 

Les livres peuvent être sujets de discorde. Quand une femme et un homme, grands lecteurs devant l'Eternel, s'en viennent à convoler, il leur faut mettre en commun leurs bibliothèques et c'est à ce moment-là que les difficultés commencent. Car il leur faut s'entendre sur la manière de classer les ouvrages... puis de faire de la place à la progéniture.

 

Il a fait la connaissance de Maud, la femme de son camarade Albert Lesellier, à la chorale de l'église de Saint Jacques-l'Intercis, ce saint à qui furent sectionnées les extrémités les unes après les autres. Ils sont devenus amants. Mais il apprend par Albert qu'elle en a eu bien d'autres avant son mariage:

 

"Il peut arriver que l'on tombe ou que l'on reste amoureux, secoué par le désir, d'une personne qui ne vous aime plus ou qui ne vous aime pas, ou qui ne peut vous aimer."...

 

Et il doit apprendre à se contenter d'un tiers, puis d'un quart de Maud...

 

Michael Muffat doit incarner George Bryan Brummell dans un film. Pauline, un des habilleuses du tournage, est venue le chercher à son hôtel. Comme ils ont un peu de temps, elle lui propose d'aller voir la tombe du célèbre dandy atteint par la syphilis... et ils ne le perdent pas en interminables préliminaires... Mitch poussera finalement très loin l'incarnation de l'ami à l'esprit caustique du Prince de Galles.

 

Il est parti par le train pour Berlin. Il voudrait y effacer le vide creusé par Anna comme le fameux Mur s'y est effondré. Il l'avait rencontrée. Elle l'avait charmé. Ils s'étaient assis sur les marches d'un escalier mouillé de pluie. Il avait tenté de l'embrasser:

 

"Le baiser semblait accepté, lorsqu'à sa stupéfaction, les dents d'Anna s'étaient refermées sur sa langue."...

 

Pendant le voyage il fait un de ces rêves récurrents d'enfant-soldat... Arrivé à Berlin, sera-t-il enfin apaisé?

 

Laure l'a mis à la porte de son existence. Les jours se suivent et se ressemblent. Il les passe de rade en rade à écluser:

 

"Il te faut plusieurs cocktails dans divers bistrots, avant de retrouver la rue de ta maison, la porte de ton appartement. Tu t'assieds sur ton seuil. Tu penses à Laure."

 

Tout cela ne peut que mal se terminer. N'est-ce pas?

 

Comme on le voit ces amours diverses sont bien étranges et bien peu joyeuses. Pourtant elles ont ce charme indéfinissable des choses surannées. Le lecteur, malgré qu'il en ait, se laisse bercer par cette musique d'un autre temps, qui lui permet de supporter des moments assez glauques. Il faut croire que la forme très élaborée permet de sublimer un fond qui serait autrement déprimant.

 

Francis Richard

 

Les amours étranges, Edmond Vuilloud, 224 pages, L'Age d'Homme

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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 23:20

Des-oiseaux-et-des-voitures-MONNARD.pngTous ceux qui sont devenus femmes ou hommes se souviennent de leur première fois. Que cela se soit passé bien ou mal. Ce passage n'est jamais banal. L'avant et l'après, et le passage lui-même, font partie des choses de la vie.

 

Il en est de même de toute solution de continuité dans l'existence humaine.

 

Dans le livre de Béatrice Monnard, l'héroïne, Jeanne Marker, a commencé sa vie de femme dans des circonstances, qui laisseront leurs marques sur le reste de son existence.

 

Dès le début on sait que cette femme à la petite tête de moineau "connaît ses peurs, la part d'ombre et fragile d'une fille vierge laissée par son premier amour le soir où elle ne l'était plus".

 

Elle a connu plusieurs hommes et semble résignée:

 

"On apprend à aimer et à se défaire de l'amour, on n'arrête pas, on se remet de tout, n'est-ce pas?"

 

Plusieurs hommes, et leurs bolides:

 

"Seules les aiguilles des compteurs montraient quelque chose. Il faut croire qu'elle aimait la vitesse, les étourdissements et les imprudences."

 

Jeanne sait que non, Venise n'est pas en Italie, comme le chante Serge Reggiani, que Venise est n'importe où, là où elle peut se réjouir de moments heureux, dans la zone ouest ou la zone est de la ville, auprès du chevalier ou du maître de la corneille ou encore du chef de la meute...comme elle les appelle.

 

Quand elle avait dix-neuf ans, elle était allée travailler dans une ville d'Italie, à la colonia Gamberini, viale Gozzano, 8. Elle était venue pour la mer. Sur la plage elle avait fait la rencontre de L. Sorgente et l'avait suivi au petit bar:

 

"Son prénom était celui d'une chanson qu'elle chantait dans sa langue."

 

Louis, de Véronique Sanson.

 

Il venait la chercher en voiture pour aller dans l'arrière-pays, dans la campagne où elle connut avec lui ses premiers émois:

 

"Maintenant avoir une bouche, des cuisses, des seins à la minceur de papier, mais des seins quand même, elle savait."

 

Puis le premier soir d'août, il l'avait emmenée dans une chambre et cette chose (de la vie) s'était passée...

 

Elle ne devait jamais revoir L. Sorgente... mais revenir sur les lieux trente ans après pour remettre ses pas dans ceux d'alors.

 

Béatrice Monnard, par touches successives, révèle ce qui hante Jeanne depuis une trentaine d'années et qui ne se limite pas à son initiation.

 

Le flou du début du livre, où il faut quelque temps pour prendre ses repères, se dissipe peu à peu comme une brume matinale. Le registre poétique demeure, mais la quête de cette femme se précise et cette affirmation sur elle prend alors toute sa signification:

 

"Elle sait pour quelle vie elle est faite, loin des assurances aux primes très chères payées, le prix des libertés et des aspirations."

 

Francis Richard

 

Des oiseaux et des voitures, Béatrice Monnard, 136 pages, L'Aire

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10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 17:30

La-nuit-etoilee-TILLINAC.jpgLe monde moderne inspire à d'aucuns "une antipathie insurmontable". Pour l'avoir éprouvée naguère, je les comprends, mais, au contraire d'eux, je suis parvenu à la surmonter...

 

Sans doute ma faculté d'adaptation en est-elle la cause, ce qui ne signifie nullement que j'adopte sans sourciller tous les travers de mon époque...

 

Dans son dernier roman, Denis Tillinac parle de trois personnages qui, justement, vivent en exilés dans le monde moderne et qui, sans être des asociaux, s'en sont retranchés par l'esprit, Marcile Kalf, Claire et Victor, ces deux derniers étant les deux narrateurs.

 

Victor est lecteur aux éditions de la Mirandole. Il reçoit un jour un manuscrit d'un certain Marcile, "solitaire et très secret", qui, pour se préserver, va prendre le pseudonyme de Kalf, d'après le peintre néerlandais du XVIIe Willem Kalf.

 

Son livre?

 

"L'histoire, tragique avec sobriété, d'un soldat de l'Onu au Liban, qui attend comme le Drogo du Désert des Tartares. L'histoire de l'attente d'une âme, toujours déçue et qui se meurt d'inanition."

 

Comme Victor vient de réussir "un coup" avec le roman d'un publicitaire qu'il a entièrement réécrit, le directeur littéraire accepte que ce livre soit publié sans passer par le comité de lecture. Quand Marcile, grand fumeur de cigarettes, rencontre Victor, il lui dit:

 

"Je vous ai envoyé mon texte par sympathie pour Pic de la Mirandole. Les Encyclopédistes ont dévoyé sa conception du savoir..."

 

La nuit étoilée sur le Rhône VAN GOGHUne amitié sûre vient de naître... Et les livres de Marcile Kalf vont se vendre... Ils se caractérisent ainsi, selon Claire:

 

"Ni fards, ni pathos; des constats pris sur le vif, des mises en parallèle qui traversent les âges et les cultures. Une lucidité impitoyable, encore que sans acrimonie."

 

Le récit de Victor commence vraiment vingt ans après cette première rencontre entre Victor et Marcile, alors que tous deux sont sexagénaires.

 

Un jour Marcile demande à Victor de le rejoindre à Maussane, près d'Avignon. Il lui présente comme "son esclave" la propriétaire des lieux, Claire, âgée de trente-cinq ans environ, qui remplit auprès de Marcile le rôle de documentaliste, de secrétaire, de dactylo et de servante...

 

Interloqué, Victor interroge Marcile et se voit renvoyé à Claire, qui a "tous les extérieurs d'une femme moderne" - elle enseigne d'ailleurs à l'Université d'Aix -, et qui lui explique:

 

"Moderne, moi? Ma dépossession n'a rien de moderne. Elle est absolue: je suis comme une argile que Marcile modèle à sa guise. Il faudrait des mots de poète pour dire ma joie d'être dépossédée. Ma joie, ma fierté - encore que je n'aie pas mérité ce privilège. Vous savez, je suis une femme très ordinaire."

 

Victor, qui se défend contre des images de "sombre érotisme", celles d'Histoire d'O, qui lui viennent à l'esprit, n'en saura pas davantage et le lecteur ne saura le fin mot de cette histoire de dépossession consentie que par le récit de Claire.

 

Quoi qu'il en soit, Victor est sous le charme de cette jeune femme hors concours...

 

Dès lors Marcile, Claire et Victor forment un trio. Ils vont se rendre ensemble, le lendemain, à une exposition de De Staël à Arles, ce qui donnera l'occasion à Marcile, en sortant du musée de vouloir "longer les quais jusqu'à l'endroit présumé où Van Gogh a peint sa  Nuit étoilée sur le Rhône, après la courbe du fleuve".

 

Le titre du livre provient en effet de deux tableaux de Van Gogh, La nuit étoilée sur le Rhône , qui se trouve au Moma de New York, et La nuit étoilée, qui se trouve au Musée d'Orsay à Paris, oeuvres peintes respectivement en 1888 à Arles et en 1889, neuf mois plus tard, à Saint-Rémy-de-Provence.

 

La nuit étoilée VAN GOGHCes deux toiles hantent Marcile. Elles sont "l'illustration pathétique et grandiose de tous ses livres" et le font penser à l'éternité de l'âme, "l'éternité, son seul souci", à laquelle tout le ramène. Par contre-coup elles hantent Claire et Victor, que Claire dépeint en ces termes:

 

"Victor est un intello désenchanté, un orphelin de la rive gauche dont l'ironie frôle le nihilisme. Esthète à sa façon. Marcile le fascine, il lui a emprunté son regard sur le monde et même certains traits de langage."

 

Pour finir, ce "trio de paumés, trio de largués, trio d'exilés" va faire des virées à Vichy, à Biarritz, à Guéthary sur la tombe de Toulet, à Lausanne pour une conférence de Marcile, au musée de Nice où Pierrot pleure etc. Certains de ces lieux étant évocateurs du passé de Marcile. Tous trois étant emportés par leur passion de l'art et leur amour des grands textes classiques.

 

En dehors du trio, il y a bien d'autres personnages, mais leur existence ne fait que souligner celle de ceux qui le composent. Car, si Claire est sage comme une vestale, Victor aussi bien que Marcile mène plusieurs vies...

 

Mais un tel trio peut-il exister éternellement?

 

Les deux récits, de Victor puis de Claire, donnent un éclairage différent des mêmes faits. Ils se complètent et s'approfondissent... Ils expliquent également d'où viennent les deux narrateurs et comment leurs destins arrivent à se croiser.

 

Il est difficile de se déprendre d'un tel livre. Commencé dans un café de Genève, hier, en fin d'après-midi, à la suite d'un rendez-vous manqué, j'en ai achevé la lecture éblouie la nuit dernière en rentrant.

 

Un tel livre, en effet, a la vertu d'élever l'esprit à partir de personnages qui souffrent de leurs imperfections mais finissent l'un après l'autre par les sublimer.

 

Francis Richard

 

La nuit étoilée, Denis Tillinac, 272 pages, Plon

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8 novembre 2013 5 08 /11 /novembre /2013 19:55

Dans la tête de CHAPPUISQuand un écrivain se met dans la tête d'un autre et publie, dans un quotidien, des chroniques écrites à la première personne de cet autre, cela donne, parce que l'exercice est réussi, des textes subjectifs certes, mais qui font entendre une musique littéraire inhabituelle dans la presse écrite, et bienvenue.

 

Mélanie Chappuis se livre à cet exercice, tous les mardis, dans Le Temps, depuis le 22 janvier de cette année et elle continue.  

 

Dans la tête de ... est un recueil de ces chroniques, dont la dernière est celle parue le 8 octobre dernier. Il devrait donc y avoir, dans quelques temps, un Dans la tête...2...

 

Ceux qui ne lisent pas Le Temps, ou épisodiquement, découvriront donc toutes ces chroniques d'un autre ton. Ceux qui lisent régulièrement ce quotidien se réjouiront qu'elles aient été rassemblées en volume, parce qu'il leur est ainsi loisible d'y revenir quand bon leur semble et de se souvenir de faits qui se sont produits jusque-là en 2013, sous un regard littéraire.

 

Ce recueil de trente-huit chroniques comporte, hormis les chroniques hebdomadaires parues dans Le Temps, une chronique parue dans Fémina et cinq inédits. Ne serait-ce que pour cela il présente donc de l'intérêt pour l'amateur d'articles de style.

 

Dans quelles têtes Mélanie Chappuis s'est-elle mise?

 

Elle s'est mise dans la tête de personnes politiques étrangères telles que François Hollande, Barack Obama, Rachida Dati, Nicolas Sarkozy, Angela Merkel, et dans celle de personnes politiques suisses telles que Thomas Minder, Christian Varone, Eveline Widmer-Schlumpf, Jean Ziegler.

 

A propos des médias qui ont choisi NKM, Rachida s'adresse ainsi à sa fille, sa bataille, après son effacement derrière la candidate UMP à la mairie de Paris:

 

"Moi, je n'ai pas de foyer, ils pensent, pas d'homme, juste une famille d'Arabes trop nombreuse, dont les frères font des frasques. Juste une fille dont je ne m'occupe pas puisque cinq jours après mon accouchement, je retravaillais déjà. Ils ne saluent ni mon engagement, ni mon sérieux, ni ma volonté. Ou juste pour sous-entendre que je suis une chieuse, une bonne femme hystérique en pré-ménopause."

 

Elle s'est mise dans la tête de personnes qui, pour une raison ou une autre, ont fait la une des journaux cette année telles que Cécile B., Oprah Winfrey, Marguerite Duras, Benoît XVI, Natacha Kampusch, Nabila, Ingvar Kamprad, Frigide Barjot, Antoine de Caunes, Stanislas Wawrinka, Kristina Rady ou Catherine Middleton.

 

Nabila, poupée siliconée et fière de l'être, s'exprime ainsi:

 

"J'ai dit "la guerre mondiale de soixante-dix-huit" au lieu de la guerre de quatorze-dix-huit, et alors? Vous croyez que je suis la seule à ne pas savoir?! Mais nous on est jeunes et on s'en fout de vos histoires, c'est déjà pas mal de savoir qu'il y a eu une grosse guerre le siècle dernier. Et Hitler. Et les juifs gazés. Avec les homosexuels et les gitans. C'est déjà pas mal. Est-ce que vous savez, vous, comment utiliser un mp3? Alors!"

 

Elle s'est mise dans la tête de personnes anonymes, la plupart du temps de condition modeste - l'auteur leur donne un prénom, parfois exotique - qui ont subi elles-mêmes l'actualité de plein fouet et dont la vie en a été (souvent douloureusement) changée.

 

Après l'affaire Cahuzac, Claire, épouse d'un socialiste de base, lui dit sa déception qu'il ne puisse pas créer la menuiserie dont il rêvait:

 

"Tu dis que l'Etat ponctionne les entrepreneurs, même les petits maintenant, et que jamais ils ne t'auraient laissé le moindre bénéfice. Qu'ils nous interdisent de mettre le moindre euro de côté pendant qu'eux baignent dans leur or. Notre or, loin de nous et de notre pays, ailleurs où il fait beau et chaud, où ils se rient des Français. On n'a pas droit au revenu de notre travail, tu dis, alors qu'eux ne foutent rien à part mentir à la télé dans leur costume trop cher. Depardieu, au moins, il a dit la vérité, quand il s'est cassé avec son fric. Depardieu, il a compris que ce n'était pas la France qui bénéficiait de ses impôts, mais juste eux, ces salopards au gouvernement."

 

Elle s'est même mise dans la tête d'une glace concombre-menthe... Ce qui réserve des surprises rien moins que rafraîchissantes...

 

La fiction, qui transforme des personnes en personnages, permet en l'occurence à l'auteur de dépasser la réalité qui devient alors parfois caricaturale, mais parfois aussi plus humaine, dans ce que l'humanité peut avoir quelquefois de fragile.

 

Sous ce couvert de la fiction, l'auteur ne manque pas d'exprimer également ses propres sympathies, qui ne sont pas forcément celles du lecteur, mais avec une telle sensibilité et avec un tel souci d'authenticité, jusque dans les petits détails vrais, qu'il est bien obligé de lui faire une place dans ses réflexions et ne pas en être plus agacé que cela, sans doute parce que cela lui permet de comprendre celles ou ceux qui ne pensent pas comme lui.

 

Francis Richard

 

Dans la tête de..., Mélanie Chappuis, 176 pages, Editions Luce Wilquin

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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 19:40

Mue-RICHOZ.jpgEn lisant le dernier livre de Mélanie Richoz, je me suis demandé pourquoi ce titre en trois lettres, Mue.

 

Une mue est un changement de peau et être mue c'est être mise en mouvement.

 

Or il y a deux personnages dans ce roman, un homme et une femme. La première définition pourrait s'appliquer à l'homme et la seconde à la femme.

 

Mais, ne faut-il pas plutôt trouver le pourquoi de ce titre dans une réflexion que cet homme se fait à propos de cette femme?

 

"Je me plaisais à penser qu'une histoire, lue par elle, muait."

 

L'homme est un éditeur connu, Jean Wilson, patron des éditions éponymes. C'est un homme couvert de femmes, qui ne les aime pas vraiment mais les baise, une fois, mais jamais deux:

 

"Après un plan baise, rien ne m'importe plus que de me casser. Avant la métamorphose de la femme en petite fille docile qui se blottit et impose à vos bras de l'enlacer."

 

Alors il baise, jamais chez elles, dans une chambre de l'Hôtel de la Cigogne - "la chambre d'hôtel sauve de l'attachement et de ses mièvreries" -, toujours la même, celle qui porte le numéro huit.

 

La femme, Lucie Skrivan, est la réceptionniste de cet hôtel. C'est une femme qui fait l'amour "de manière universelle". Car, dans son cas, l'expression ne signifie pas seulement l'acte sexuel. En fait elle aime essentiellement rencontrer:

 

"Chaque rencontre est un sillon dans mon histoire qui donne du sens à l'instant et qui fait que je ne suis plus tout à fait pareille après."

 

Elle est douée d'une incroyable empathie pour les autres:

 

"J'ai besoin de me perdre en eux, de me fondre en eux."

 

Le grand-père de Jean lui a appris "à aimer des histoires. Aimer les entendre, les raconter."

 

Pendant des années, Lucie n'a pas lu. Sa prof de première année de lycée l'en avait dégoûté. Elle ne regrette pas cette période de vide, parce qu'elle y a fait "la violente rencontre avec l'Immortelle", l'angoisse:

 

"Elle est le levain de mon écriture. Une pâte de farine fermentée avec de grosses bulles d'absence, qui n'aspire qu'à être malaxée, tapée et cuite. Comme du bon pain. Si l'Immortelle nourrit mon écriture, c'est aussi mon écriture qui me permet de la supporter, de survivre."

 

Jean est attiré par Lucie qui lui donne sa clé, l'ignore superbement et reprend aussitôt après la lecture de son livre en se servant de son index comme curseur.

 

Lucie écrit. Elle a envoyé un manuscrit à Jean. Lors de leur entretien, dans son bureau, elle n'est pas du tout impressionnée par ce célèbre éditeur et c'est elle qui rompt l'entretien en claquant la porte à ce premier éditeur qu'elle rencontre... Ce qui décide Jean à la publier et à lui envoyer un contrat...

 

Lors de leur rencontre suivante, dans un tout autre lieu, Lucie se fait donner du plaisir manuel par Jean et le plante là sans lui rendre la pareille. Elle l'a baisé comme un homme...

 

Cette rencontre est suivie d'autres dans la chambre huit. Elle s'y montre bestiale, insatiable, impudique, dévergondée. Il n'a jamais connu ça auparavant:

 

"Obnubilé par son plaisir, j'étais incapable de me concentrer sur le mien."

 

Jusqu'au jour où elle disparaît et qu'il change au point de devenir méconnaissable.

 

Mélanie Richoz ne ménage pas davantage le lecteur que ses personnages. Ses phrases courtes et fortes ont raison de sa tranquillité. Comme Jean regardant lire Lucie, cette histoire l'imprègne tellement qu'il quitte leur fiction et finit par se retrouver à leurs côtés, dans leurs moments de grande solitude...

 

Francis Richard

 

Mue, Mélanie Richoz, 104 pages, Slatkine

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2 novembre 2013 6 02 /11 /novembre /2013 19:15

Nue TOUSSAINTPeut-on lire ce livre sans avoir lu les trois précédents sur Marie Madeleine Marguerite de Montalte, MMMM, l'héroïne de Jean-Philippe Toussaint?

 

Oui, mais je ne suis pas sûr que le lecteur de ce seul volume puisse, dans ce cas, apprécier toute la saveur de cette tétralogie.

 

Il est en effet fait allusion dans ce dernier volume à des événements qui se sont produits dans les trois autres et dont il est en quelque sorte l'aboutissement.

 

Les trois premiers préfigurent donc le dernier et le précèdent d'ailleurs chronologiquement.

 

Faire l'amour est le roman de la rupture entre Marie et le narrateur (qui ont vécu ensemble pendant cinq ans), après quelques derniers épisodes sexuels, dont l'un interrompu par un fax... 

 

Marie, plasticienne et styliste, se rend à Tokyo, à l'automne, pour exposer des vêtements expérimentaux en titane et en Kevlar au Contemporary Art Space de Shinagawa, sous sa marque Allons-y, Allons-o. Elle a demandé au narrateur de l'y accompagner. Et finalement il a accepté dans le but de rompre avec elle:

 

"Rompre, je commençais à m'en rendre compte était plutôt un état qu'une action, un deuil qu'une agonie."

 

Et il n'a pas assisté au vernissage de l'exposition de Marie.

 

Fuir se passe à Shangaï, l'été précédent, où le narrateur s'est rendu pour accomplir une mission que lui a confiée Marie. Au cours de ce séjour, il l'aurait trompée avec une chinoise, Li-Qi, si elle ne l'avait appelé au téléphone au moment crucial pour lui annoncer la mort de son père et lui demander de la rejoindre à l'île d'Elbe pour l'enterrement. Ce qu'il fait aussitôt.

 

Une fois sur l'île ils se fuient chacun à son tour pour finalement mieux se retrouver dans les bras l'un de l'autre.

 

La vérité sur Marie est le volet au cours duquel fait son apparition celui que le narrateur appelle Jean-Christophe de G. et qui s'appelle en réalité Jean-Baptiste de Ganay. C'est un homme marié, plus âgé, la cinquantaine. Marie l'a connu à Tokyo lors de son exposition et est rentrée à Paris avec lui.

 

Jean-Christophe est mort au printemps suivant dans l'appartement de Marie, après une de leurs rares étreintes. Marie a alors appelé le narrateur en lui demandant de venir. Il n'a pu que voir Jean-Christophe emporté à l'hôpital où il devait mourir.

 

L'été suivant, Marie demande au narrateur de venir la rejoindre sur l'île d'Elbe. A l'issue de ce séjour de deux semaines, pendant lequelles ils font chambre à part, Marie vient, la dernière nuit, retrouver le narrateur dans la sienne...

 

Nue commence par un des défilés de mode de Marie à Tokyo, où un jeune top-model de dix-sept ans porte pour tout vêtement une robe de miel, poursuivi par un essaim d'abeilles. Cela se termine mal, mais Marie feint d'en avoir organisé l'issue tragique...

 

C'est dans ce livre que le narrateur dépeint peut-être le mieux Marie et cet épisode est lumineux sur l'image qu'elle veut donner d'elle-même.

 

Certes cette femme d'affaires, chef d'entreprise, femme de son temps, active et débordée, est une femme tuante, superficielle, légère, frivole et insouciante, tout à la fois, mais, au-delà de ces apparences, une vague plus consistante la porte dans la vie:

 

"Ce qui caractérisait Marie, et rien d'autre, c'était sa faculté d'être en adéquation avec le monde, c'était ces moments où elle se sentait envahie d'un sentiment de joie pure: des larmes, alors, de façon irrépressible, se mettaient à couler sur ses joues comme si elle se liquéfiait de ravissement."

 

A propos d'elle, le narrateur parle de disposition océanique ... et il témoigne de "son innocente lubie de se promener à poil à la moindre occasion, qui était comme sa signature, ou son chiffre secret, la preuve de son adéquation consubstantielle au monde, dans ce qu'il a de plus permanent et d'essentiel depuis des centaines de milliers d'années"...

 

Il raconte qu'il a en fait assisté au vernissage à Tokyo de l'exposition de Marie depuis un hublot de la toiture du Contemporary Art Space sans qu'elle ne le sache... et qu'il a bien dû apercevoir Jean-Christophe de G.

 

Deux mois après leur retour de l'île d'Elbe à Paris, où ils ont repris leurs vies séparées, Marie appelle le narrateur et lui donne rendez-vous dans un café de la place Saint-Sulpice. Elle lui apprend que Maurizio, qui s'occupait de la propriété de son père sur l'île d'Elbe, est mort à son tour et lui propose de l'accompagner pour assister à l'enterrement...

 

Marie ne sait refermer ni les tiroirs ni les livres, dit le narrateur. Marie n'arrive pas non plus à refermer leur histoire. Elle l'appelle au secours quand la douleur se fait trop vive, à l'occasion de la mort d'un être cher et ils semblent s'aimer davantage encore depuis leur séparation...

 

Là-bas, pourtant, sur l'île d'Elbe, le narrateur apprend une nouvelle qui va bouleverser leur vie à tous les deux...

 

Dans toute cette histoire sur Marie, Jean-Philippe Toussaint parle finalement beaucoup du monde qui les entoure et, au fond, beaucoup moins d'eux directement.

 

Qu'il sagisse de Tokyo (et d'une escapade du narrateur à Kyoto), de Shangaï, de Paris ou de l'île d'Elbe, il nous restitue les êtres et les choses avec une grande minutie. Ces descriptions, loin d'être inutiles, servent d'écrin à leur histoire et créent une atmosphère à la fois suffisamment précise pour que le lecteur reconnaisse des lieux connus de lui et suffisamment imprécise pour donner libre cours à son imagination s'il ne les connaît pas.

 

A un moment, le narrateur s'interroge à propos du temps qui "n'est plus perçu comme la succession d'instants qu'il a toujours été, mais comme une superposition de présents simultanés":

 

"Où étais-je alors maintenant? Car n'étais-je pas, moi aussi, comme ces particules quantiques dont il est impossible de dire exactement où elles se trouvent, et même si elles se trouvent simplement quelque part à un certain moment, n'étais-je pas à la fois au Japon et à Paris, à la fois à Tokyo sur le toit du Contemporary Art Space de Shinagawa à guetter la présence de Marie à travers ce hublot, et à Paris, au début du mois de septembre, debout à la fenêtre de ma chambre de la rue des Filles-Saint Thomas à attendre le coup de téléphone de Marie à mon retour de l'île d'Elbe?"

 

Il ajoute:

 

"Où étais-je alors? Où - si ce n'est dans les limbes de ma propre conscience, affranchi des contingences de l'espace et du temps, à invoquer encore et toujours la figure de Marie."

 

L'auteur a mis en exergue de Nue cette phrase de Dante qu'il ne connaissait pas quand a commencé son aventure romanesque:

 

"Dire d'elle ce qui ne fut jamais dit d'aucune."

 

Mission accomplie.

 

Francis Richard

 

Nue, Jean-Philippe Toussaint, 176 pages, Les Editions de Minuit 

 

Jean-Philippe Toussaint parle de son livre sur YouTube:

 

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30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 19:00

Esprit d'hiver KASISCHKEQuand je vois par quels tourments passent ceux qui veulent adopter, je ne peux qu'avoir de l'admiration et du respect pour eux.

 

Dans Esprit d'hiver, Laura Kasischke raconte ces tourments qui assaillent un couple d'Américains et qui ne se terminent pourtant pas une fois l'adoption menée à bien.

 

Holly Judge, porteuse d'une mutation génétique, a dû subir l'ablation de ses seins et de ses ovaires. Elle s'est dès lors sentie transformée en une machine, un robot indestructible.

 

Le chirurgien esthétique lui a modelé des seins plus beaux que ceux qu'elle avait, mais elle ne peut plus avoir d'enfant...

 

Aussi Holly et son mari, Eric Clare, décident-ils d'adopter et se rendent-ils en Sibérie à l'orphelinat Prokovka n°2, où un bébé leur est présenté. C'est un 25 décembre, il y a treize ans, jour pour jour, treize jours avant la Noël orthodoxe.

 

Peut-être la venue de cette enfant - il s'agit d'une petite fille - viendra-t-il à bout du blocage littéraire éprouvé par Holly, qui a cru un moment que le temps lui manquait pour écrire. Car, elle a écrit des poèmes, mais n'est plus en mesure d'en composer. Las, cette venue n'a rien changé. Elle est restée bloquée.

 

Après leur première visite, Eric et Holly ont dû revenir trois mois plus tard pour chercher leur enfant âgée à ce moment-là de vingt-deux mois. C'est la procédure russe d'adoption. Entre-temps, elle a un peu changé, elle s'est affinée et ses cheveux sont devenus plus longs.

 

Les infirmières leur ont conseillé de lui donner le prénom de Sally, pour qu'elle puisse s'adapter au mieux à sa nouvelle vie dans le Michigan de ses parents, mais ils n'ont pas suivi ce conseil et l'ont prénommée Tatiana, pour qu'elle ne soit pas coupée de ses origines.

 

Le jour de Noël, c'est devenu une tradition depuis la première année de leur mariage, le repas de famille se passe chez Eric et Holly. Aux parents d'Eric, à ses frères et à leurs familles, s'ajoutent le couple des Cox - lui travaille avec Eric - et de vraies amies, Thuy et Pearl, et leur fille Patty.

 

Cette journée ne s'avère pas comme les autres. Non seulement Eric et Holly se réveillent plus tard que d'habitude, mais un blizzard se lève et rend bientôt les routes impraticables. Eric, parti chercher ses parents, Gin et Gramps, à l'aéroport ne revient pas. Les Cox n'arrivent pas et Thuy, Pearl et Patty non plus. Holly se retrouve seule avec Tatty (le diminutif de Tatiana) et se chamaille quasi continuellement avec elle pendant cette journée de chiens.

 

L'histoire se passe à huis clos entre Holly et Tatty, dans une maison entourée par la neige, avec quelques retours sur le passé de la part de Holly. Pour supporter cela, Il faut posséder un esprit d'hiver, comme aurait dit le poète Wallace Stevens. Toujours est-il que la tension monte entre elles deux, avec quelques moments de répits trompeurs, jusqu'au dénouement.

 

Quand elle s'est réveillée tard ce matin de Noël, une phrase prémonitoire a trotté dans la tête de Holly, phrase qu'elle aurait voulu mettre sur le papier:

 

"Quelque chose les avait suivis depuis la Sibérie jusque chez eux."

 

Le lecteur devra patienter jusqu'au bout pour savoir que les tourments actuels de Laura ont bien leur origine lointaine en Sibérie. Et il devra subir les disputes entre une mère et sa fille, tout du long, sans comprendre qu'il ne s'agit pas des disputes habituelles entre une ado et sa mère, mais de tout autre chose.

 

Tout l'art de Laura Kasischke consiste à entourer ces chamailleries de mystères pesants, jusqu'au bout, et à dérouler le récit dans une atmosphère de suspense, par moments, bien oppressante.

 

Francis Richard

 

Esprit d'hiver, Laura Kasichke, 280 pages, Christian Bourgois Editeur

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26 octobre 2013 6 26 /10 /octobre /2013 20:40

Frontalières BOULANGERComme le titre l'indique, il est question de frontière dans le dernier livre de Mousse Boulanger.

 

Mais, pas seulement.

 

Car, si le récit se passe géographiquement dans le Jura, à la frontière entre la Suisse et la France voisine, il se situe dans le temps un peu avant la Seconde Guerre mondiale.

 

Les frontalières sont une jeune mère, Berthe, et sa fille de douze ans, la narratrice.

 

Ils sont huit à la maison, qui se trouve dans la partie francophone du Canton de Berne, à Boncourt.

 

Le père travaille à l'usine et la mère tient la maison. Elle lit le feuilleton dans Le Démocrate, le journal des Rouges, c'est-à-dire celui des libéraux, tandis que Le Pays est celui des Noirs, les conservateurs. Lui s'intéresse à la politique et "pendant qu'on mange il faut écouter les dernières nouvelles à la radio".

 

Ce sont des gens modestes pour qui un franc est un franc et qui mènent une vie assez rustique. Comme l'électricité est chère, le père a trouvé moyen de chauffer l'eau sans payer... en faisant en sorte que le compteur électrique ne tourne pas...

 

Pour aller acheter des chaussures chez Boudalou  ou un chapeau chez Monsieur René, le chapelier - les femmes portent encore des chapeaux -, il faut  franchir la frontière, faire des kilomètres à bicyclette jusqu'à Delle ou en bus, à partir de là, jusqu'à Belfort.

 

Quand c'est la saison, toute la famille part cueillir des cerises - le père a loué un arbre au Mornol -, ou des framboises au bord de l'étang des cousins du côté de Favrois, en passant par Delle.

 

Les nouilles sont faites à la maison et la narratrice raconte la recette de sa mère avec gourmandise.

 

A Favrois habitent des Suisses émigrés en France, les Gisiger. Si la frontière, qui n'est qu'un filtre, n'est pas si difficile que cela à franchir géographiquement, il existe une frontière bien plus étanche.

 

Les Gisiger sont en effet des étrangers en France et leur fils, Jérémie, s'est fait traiter de coitet par ses petits camarades. C'est pourquoi ses parents l'ont envoyé dans un internat en Suisse, du côté de Delémont.

 

Des politiciens français tiennent des discours de haine et disent que "les étrangers viennent manger le pain des patriotes", refrain connu, qui n'a pas disparu aujourd'hui... Alors ils préfèrent déménager et retourner en Suisse, à Charmoille, avant que la frontière ne se ferme s'il y a la guerre entre la France et l'Allemagne.

Pour aller chez le coiffeur Vetter il faut encore franchir la frontière et le récit de la permanente annuelle de sa mère vaut son pesant de bigoudis... Pour aiguiser sécateurs, cisailles, couteaux de boucherie et lames de faux, il faut se rendre auprès des cavolants qui sont annoncés par le tambour de la ville...

 

Mousse Boulanger nous fait revivre toute cette époque avec beaucoup de bonheur. Trois quarts de siècle se sont écoulés et, pourtant, ce monde ancien semble beaucoup plus éloigné dans le temps, même s'il existe des permanences...

 

La mère et la fille sont de véritables complices. Si la mère semble parfois perdue dans ses pensées ou ses calculs, elle garde bien, cependant, les pieds sur terre, et sa fille lui pose des questions qui peuvent sembler naïves, mais qui sont en fait frappées au coin du bon sens.

 

Une fois refermé ce livre charmant, on regrette qu'il soit déjà terminé, non pas par nostalgie d'un monde révolu, mais parce qu'il est justement charmant et plein de délicatesse humaine.

 

Francis Richard

 

Les frontalières, Mousse Boulanger, 80 pages, L'Age d'Homme

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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 22:10

Embrasures LADORDéjanté.

 

C'est l'adjectif qui  me vient à l'esprit pour qualifier Chambranles et embrasures et ... Pierre Yves Lador.

 

Et sous ma plume, c'est un compliment...

 

Ce roman a la prétention d'être initiatique érotique onirique et ironique. Cette prétention n'est pas usurpée. Il est tout cela à la fois.

 

Le narrateur, ancien chimiste, sonne à la porte de belles amazones urbaines auxquelles il récite des poèmes, qu'il vend en plaquettes, en montant les étages des locatifs.

 

Ce poète scientifique essuie plus d'échecs que de succès, mais, chaque jour, au moins une femme l'accueille par curiosité:

 

"Une sur dix achète, une sur quinze fait l'amour, une sur cinq écoute."

 

Un jour, cette femme qui lui fait l'amour, c'est Sophie. Son mari la trompe et elle ne lui rend la pareille, sans esprit de lendemain, qu'avec des visiteurs de hasard, femmes ou hommes, tels que lui.

 

Cette partie de jambes en l'air lui donne des ailes. Au sortir de la ville, le lendemain, il monte le long d'une route sinueuse, jusqu'à une propriété cossue.

 

La maîtresse de maison, Eliane, une riche veuve, l'accueille et lui pose nombre de questions insolites, puis lui propose un deal: il lui écrira chaque semaine un texte "sensuel, érotique même, d'une page", une histoire complète, qu'elle lui paiera vingt euros et qu'il lui apportera le vendredi. Après, il pourra en faire ce qu'il veut et le publier même, s'il veut en tirer plus d'argent...

 

Son premier texte n'enchante guère Eliane. Pour elle, il manque un peu de nerf. Elle lui demande alors ce qu'est pour lui l'érotisme. Il répond:

 

"C'est une porte ou plutôt une embrasure."

 

La maison d'Eliane qui ne ressemble pas au souvenir qu'il en a gardé de la fois d'avant, comporte de multiples portes, comme autant de possibles qu'il ne peut tous emprunter. Eliane se propose alors d'être son initiatrice: 

 

"Si tu veux que je m'occupe de toi, tu devras m'obéir sans discussion et répondre à mes questions. Les portes n'ouvrent pas seulement un destin mais des millions d'autres."

 

Ses poignets attachés dans des anneaux suspendus au plafond, le narrateur lit, dans le plus simple appareil, son premier texte, posé sur un lutrin. Eliane seule parvient à la jouissance au bout de cette lecture:

 

"L'apprentissage et l'exercice conduisent à la maîtrise qui autorise la perte de la maîtrise. La conscience de son corps permet de profiter de tout ce qui passe, c'est l'intérieur qui commande, pas l'extérieur, toi, pas l'autre, ton corps, pas le sien, même s'il est indispensable, en peau, en chair et en os ou en image."

 

Le nombre de séances du vendredi de son initiation dépendra de lui et de l'organisation de l'univers...

 

Les séances se suivent et ne se ressemblent pas. Eliane lui ouvre des portes, mais n'ouvre sur elle que des fenêtres, c'est-à-dire des parties d'elle-même. Les deux mamelles de son enseignement sont "attendre longtemps et jouir promptement"...

 

Elle lui enseigne aussi:

 

"L'érotisme est une voie entre les mondes, désirer c'est ouvrir la porte, après il faut passer le seuil."

 

Il ne doit jamais rebrousser chemin:

 

"Le retour, s'il y en a un, se fait toujours en avançant."

 

D'une séance l'autre la maison d'Eliane, en mouvement perpétuel, prend une autre forme, par exemple celle d'une maison où les pièces sont des bulles, ou celle de l'absence de maison remplacée par une clairière, ou celle encore d'un palais ensorcelé aux mille et une chambres, si bien que le narrateur - et le lecteur avec lui - peut se demander s'il rêve ou s'il a absorbé un hallucinogène...

 

D'une séance l'autre le narrateur va de surprise en surprise et, malgré qu'il en ait, semble, à un moment, vraiment dépassé par les tours qu'Eliane lui joue:

 

"Je lui avais avoué me moquer des catégories, jouer sur les frontières comme une espèce de saute-ruisseau des idées, explorer les points de rebroussement, tenter d'effacer tous mes a priori."...

 

Le narrateur poursuit sa quête et, saisi par le doute, s'interroge:

 

"Toutes ces portes, tous ces possibles, et n'avoir qu'une vie."

 

Il doit prendre son temps - qui ne compte pas - s'il veut trouver enfin le moment favorable, que lui a promis Eliane, le fameux kairos des Grecs...

 

Pierre Yves Lador est déjanté et son livre itou, ai-je peut-être écrit un peu vite au début de ce billet.

 

Car, après tout, les fantasmes - et Pierre Yves Lador en a à revendre: ce livre le prouve - ne sont-ils pas nécessaires à notre équilibre mental?

 

En tout cas, Pierre Yves Lador séduit par sa liberté de ton et son ironie. Il séduit aussi parce que son narrateur, comme lui, n'a pas peur de se distinguer:

 

"Je ne suis que particulier, n'aime que le particulier, ne vis que le particulier. L'improbable est mon destin."

 

J'en connais d'autres qui sont dans ce cas-là...

 

Francis Richard

 

Chambranles et embrasures, Pierre Yves Lador, 192 pages, L'Aire

 

Dimanche 27 octobre 2013, le Prix des Ecrivains Vaudois sera décerné à Pierre Yves Lador pour l'importance de son oeuvre par L'Association Vaudoise des Ecrivains

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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 07:30

Rencontres RAPINJean-Jacques Rapin est né le 19 septembre 1932 à Vevey. Il fait sa première vraie rencontre avec la musique à dix ans, où son maître d'école, Hector Jacot, commence chaque journée par un chant et lui fait découvrir ce livre d'initiation à la musique qu'est le Jean-Christophe, de Romain Rolland, raconté aux enfants.

 

Frais émoulu de l'Ecole normale, il est nommé en 1952 instituteur à Neyruz et fait l'acquisition d'un piano droit. A la même époque, après une tentative infructueuse au Conservatoire de Lausanne, il devient l'élève privé d'Aloÿs Fornerod, directeur du Conservatoire de Fribourg et se rend compte à son contact "à quel point la culture générale est indispensable à un musicien digne de ce nom".

 

En 1960, jusqu'en 1968, il est nommé au poste de maître de musique au Collège secondaire de Béthusy, à Lausanne. Il y initie ses élèves à la musique "à grands renforts de copies de centaines de pages de thèmes de Brahms, de Schumann ou de Bach, car il était exclu d'écouter ces chefs-d'oeuvre sans une préparation sérieuse, en particulier sans avoir chanté ces thèmes, de telle sorte qu'ils nous habitent le moment venu".

 

En 1966, jusqu'en 1983, il devient professeur de musique à l'Ecole normale.

 

Pendant toutes ces années d'enseignement, en qualité de chef d'orchestre, il donne des concerts avec l'Orchestre de Chambre de Lausanne et avec l'Orchestre Symphonique de Bienne:

 

"Plus l'imprégnation est profonde chez celui qui dirige et plus son geste, par lequel il transmet aux exécutants les indications, techniques et expressives, est juste et vrai, adapté aux circonstances, musicales ou matérielles."

 

En 1984, il est nommé Directeur du Conservatoire de Lausanne, poste qu'il occupera jusqu'en 1998. Dès 1989, jusqu'en 2001, il est président de l'Association puis de la Fondation de l'Orchestre de chambre de Lausanne.

 

La musique ne va pas sans le chant. Aussi, de 1976 à 1984, dirige-t-il La Lyre de Moudon et l'Union chorale de Vevey:

 

"Dans l'acte de chanter, le corps tout entier participe, de la plante des pieds jusqu'au sommet du crâne, quelle que soit l'intensité de son produit - de la douceur la plus extrême aux forte les plus éclatants."

 

Comme si tout cela ne suffisait pas à remplir ses travaux et ses jours, pendant dix-sept ans, de 1961 à 1978, il est officier d'artillerie dans le Valais, où il gravit les échelons de lieutenant à lieutenant-colonel, exerçant finalement le commandement du Groupe fortifié de Saint-Maurice. Cet homme fort occupé écrit avec modestie:

 

"Il est très stimulant d'exercer si possible deux activités parallèles, l'une reposant de l'autre."...

 

Au cours de cette vie bien remplie (il écrit même des livres: A la découverte de la musique et L'esprit des fortifications), Jean-Jacques Rapin va faire beaucoup de rencontres, qui jalonneront sa trajectoire. Pour en décrire l'esprit, il a mis en exergue de son livre un passage d'Août 14 d'Alexandre Soljenitsyne:

 

"Le noeud essentiel de notre vie, ce qui lui donnera, si nous devons l'utiliser à poursuivre un but, son sens et son centre, se forme dès le plus jeune âge, de manière parfois inconsciente, mais toujours précise et juste. Et la suite ne tient pas seulement à notre volonté: on dirait que les circonstances elles-mêmes se conjuguent pour nourrir et développer ce noyau."

 

Ces rencontres ne sont donc pas fortuites? Si, à condition de prendre le hasard dans l'acception que lui donnait Bernanos, celle de "la logique de Dieu". Ce qui n'empêche évidemment pas d'y mettre du sien:

 

"Dans ce libre choix que nous laisse l'existence, nous pouvons nous approcher de ceux qui inspireront l'essence de notre action."

 

Ainsi, si la musique l'a choisi, approche-t-il de lui-même Ernest Ansermet (créateur de l'Orchestre de la Suisse Romande), en 1966, pour examiner sa version de L'Orphée de Gluck.

 

Dix ans après la mort d'Ansermet, en 1979, Jean-Jacques Rapin participe à la création de l'Association Ernest Ansermet.

 

En 1983, il conçoit, réalise et conduit l'Exposition du centenaire de sa naissance.

 

En 1989, il dirige l'édition du livre d'Ansermet, Fondements de la musique dans la conscience humaine et autres écrits,dans la collection Bouquins. La même année, il devient le président de l'Association qui porte le nom du célèbre chef d'orchestre...

 

Dans son livre, Jean-Jacques Rapin évoque nombre de ces rencontres qui ont nourri et développé son noyau de départ et inspiré son action.

 

Il s'agit, par exemple, de personnes telles que Madame Elisabeth Furtwängler (il a traduit les Carnets de son mari, le chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler), Jean-Jacques Langendorf (qui a écrit, entre autres, La Suisse dans les tempêtes du XXe siècle et Le Général Guisan et l'esprit de résistance) ou Bertil Galland (auteur, entre autres, de Luisella).

 

Il s'agit également, par exemple, de personnes qui ont marqué leur époque, telles que Vauban ou Dufour et qu'il a été amené à fréquenter en faisant des recherches historiques.

 

Mais il s'agit aussi, par exemple, de lieux qui ont une âme, tels que l'Abbatiale de Payerne, Saint Etienne de Moudon ou Saint-Martin de Vevey, la Ligne Maginot ou le Château de Bazoches.

 

Le livre de Jean-Jacques Rapin est le récit foisonnant de ces rencontres qui l'ont façonné. La première de ces rencontres fut la musique, qui est transcendance, à laquelle il faut bien revenir, pour finir, en évoquant avec lui la musique sacrée:

 

"Le mystère de la transcendance, la vertu du silence, la beauté d'un geste mélodique, tous ces éléments porteurs sont la substance même de la musique. Lui donner sa place dans le cadre liturgique, c'est quitter les rivages desséchants de l'intellectualisme et retrouver le chemin qui conduit à une nourriture de l'âme."

 

Francis Richard

 

L'esprit des rencontres, Jean-Jacques Rapin, 224 pages, infolio

 

Première publication sur lesobservateurs.ch

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 23:45

Peau morte LERESCHEEn 2011, Manon Leresche a seize ans.

 

Le 9 juillet de cette année-là, sa vie d'adolescente bascule. Au petit matin, elle est rouée de coups, molestée à la poitrine, frappée au ventre, violée par un homme tandis que deux autres la tiennent par les épaules, puis, une fois leur crime accompli, elle est laissée à terre.

 

Elle sait que ces salauds ne seront jamais retrouvés. Ce n'est pas seulement son corps qu'ils ont souillé. Aussi un sentiment indicible l'envahit-il presqu'aussitôt: malheureusement ils ne l'ont pas tuée...

 

Peu après, que ressent-elle?

 

"Je pleurais mon passé que j'avais trop aimé, je voulais oublier la vie, ne penser à rien d'autre que l'ennui. Je voulais partir loin d'ici pour ne jamais revenir, faire de mon corps un chiffon pour sécher mes larmes, détruire mon coeur pour ne plus ressentir les douleurs. Je crois bien que je voulais mourir mais ne pas me suicider. Je crois bien que je voulais pleurer mais ne pas souffrir. Je crois même que je sentais la fin mais je ne la voyais pas."

 

Les six mois qui suivent sont des mois "de calvaire, de misère, de famine, de souffrance, de silence".

 

En février 2012, elle fait enfin parler son âme "en faisant saigner l'encre". Elle écrit sans pouvoir s'arrêter:

 

"Il fallait que je m'entende dire ces mots, ceux qui font mal, ceux qui sonnent faux jusqu'à ce que la blessure réapparaisse, la douleur renaisse et les pleurs ne cessent."

 

Elle exprime sa haine sur papier et c'est salvateur. Elle s'enivre l'esprit d'écriture et c'est libérateur.

 

Avec le soutien de son professeur au Gymnase d'Yverdon, Jean-François Cand, elle décide, sous le titre de Peau morte, de rédiger un travail de maturité sur les réactions qui ont été les siennes après ce qu'elle a vécu à l'été 2011, ce sous la forme de textes libres, suivis d'une brève analyse:

 

"La seule chose que je demandais à travers ce travail de maturité, était une échappatoire, là où je pouvais y voir autre chose que du noir, un moment qui puisse ralentir le temps et me faire rêver tout grand!"

 

Dans ces huit textes libres, écrits surtout pour elle-même, Manon Leresche s'exprime dans le langage familier qui est le sien, qui lui permet d'être vraie, profonde, et qui lui parle. Elle ne leur a donné un titre qu'après coup, parce qu'il leur correspond bien sûr, mais aussi pour donner envie de les lire. Elle y laisse libre cours à ses états d'âme et à sa propre perception du monde:

 

"Pour moi, la vie est violente envers quiconque et je refuse de cacher cette évidence dans mes textes." écrit-elle dans son commentaire final.

 

Ce travail de maturité, au sens propre et au figuré, aura permis à Manon Leresche qui, jusqu'alors, n'avait "jamais aimé lire ni écrire d'ailleurs", de trouver dans l'écriture un mode d'expression susceptible de lui construire une vie meilleure:

 

"Je peux dès lors affirmer que tracer des phrases à l'encre bleue n'est pas seulement une marque de travail ou encore un simple brouillon. La trace d'un mot est la naissance même d'un corps meurtri jusque-là stérile à la vie."

 

Manon Leresche a le désir de faire de l'écriture sa vie. Ses premiers textes, à la beauté violente, sont prometteurs.

 

Francis Richard

 

Peau morte, Manon Leresche, 80 pages, L'Aire

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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