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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 22:55
Louis Soutter, probablement, de Michel Layaz

Louis Soutter, probablement.

 

Ce sont les trois derniers mots du livre de Michel Layaz. Ils se rapportent à ce qu'aurait murmuré Louis Soutter (1871 - 1942) s'il s'était exprimé sur la liberté, mais ils pourraient tout aussi bien résumer laconiquement ce qu'a voulu faire l'auteur avec ce livre intitulé ainsi.

 

Il semble en effet que l'auteur ait voulu écrire une biographie du peintre et du dessinateur, qui ne soit pas une simple histoire de sa vie, mais qui n'en soit pas non plus le roman. Il raconte son histoire comme s'il connaissait ou devinait de lui les actes et les pensées les plus intimes.

 

C'est donc un portrait probable de Louis Soutter que Michel Layaz dresse, un homme qui aura eu tout pour réussir dans la vie, mais qui ne réussira pas, de son vivant, selon les canons habituels. Ses peintures et ses dessins seront méconnus, à l'exception de quelques grands esprits.

 

A seize ans, n'est-il pas un des meilleurs élèves de sa classe? Seulement il a de mauvaises notes de conduite et sa mère, oublieuse des bonnes, le lui reproche de manière injuste et excessive. Aussi Louis s'attriste-t-il de ne pas être autant aimé de sa mère qu'il le souhaiterait.

 

A vingt-sept ans, n'est-il pas marié à la belle Madge, une Américaine, une vraie, riche de surcroît? Après des débuts prometteurs comme musicien, il a bifurqué vers la peinture et sa femme fait tout pour qu'il devienne directeur des Beaux-Arts, chez elle, à Colorado Springs.

 

Seulement Louis Soutter ne veut pas d'enfant, alors que Madge en veut un. Il retourne en Europe, officiellement pour se vivifier. Il y est à peine arrivé que Madge demande le divorce. Il se rend à Morges chez ses parents. Sa mère dissimule la débâcle de l'enfant désenchanteur...

 

Commence une vie d'errance pour Louis, redevenu musicien. Il ne se comporte pas comme sa famille voudrait. Il ne tient pas de propos cohérents. Il brûle tout ce qu'il gagne. Il bafoue les bonnes moeurs. En résumé: il vit  de travers et met à mort ses talents; il refuse de réussir...

 

Ces années d'errance se terminent à l'Asile du Jura, à Ballaigues, où il est placé par sa famille à 52 ans. Cet artiste d'une noblesse vulnérable et d'une sensibilité inquiète y restera dix-neuf ans. C'est là que, privé de liberté, il en trouvera peut-être d'autres, inégalables, insolentes.

 

Il y dessinera et peindra comme personne. Au moins deux amateurs d'art le reconnaîtront, son cousin Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier, et l'écrivain Jean Giono. Au moins deux peintres l'admireront, René Auberjonois et Marcel Poncet. Tous quatre seront des amis.

 

Le dessin et la peinture seront pour lui les moyens de s'évader de l'Asile, lui qui aurait tant voulu travailler pour subvenir à ses besoins, n'être assisté par personne, vivre libre, avec économie, sans grande dépense, être digne, être maître de lui, mener sa vie, bref ne rien devoir à l'Asile.

 

Charles-Edouard, dans le livre, porte ce jugement sur Louis: Un artiste hors pair, une sorte de médium qui inventait une cosmogonie ténébreuse et éblouissante, un sismographe qui, en captant aussi bien ses inquiétudes que celles de son époque, renvoyait tout spectateur à ses propres angoisses.

 

Et Charles-Edouard, toujours dans le livre, se pose cette terrible question, que tout spectateur de son oeuvre ne peut que se poser: Quel vide, quelle perte, quel désastre, quelle affliction [...] doit-on vivre pour enfanter tout cela? Le livre de Michel Layaz y répond, probablement.

 

Francis Richard

 

PS

 

Jusqu'au 30 octobre 2016, des oeuvres de Louis Soutter sont accrochées à la Fondation de l'Hermitage, à Lausanne, dans le cadre de l'exposition Basquiat, Dubuffet, Soulages...une collection privée.

 

Louis Soutter, probablement, Michel Layaz, 240 pages Zoé

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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 10:00
Riquet à la houppe, d'Amélie Nothomb

Dans un objet où la Nature

Aura mis de beaux traits, et la vive peinture

D’un teint où jamais l’Art ne saurait arriver,

Tous ces dons pourront moins pour un cœur sensible,

Qu’un seul agrément invisible

Que l’Amour y saura trouver.

 

Telle est l’une des deux moralités, très stylée, qui conclut le conte de Charles Perrault, Riquet à la Houppe, dont Amélie Nothomb s’est inspirée pour son dernier roman, allant jusqu’à en reprendre le titre pour le lui donner et la moralité pour lui fournir un thème.

 

Comme chez Perrault, Amélie Nothomb crée deux personnages que tout oppose. Sur la rive droite de Paris, Enide, 48 ans, et Honorat, 51 ans, cuistot, ont un garçon, sur le tard ; Rose, galeriste, et Lierre, inventeur de jeux vidéo, 25 ans tous deux, sur la rive gauche, ont tout de suite une fille.

 

Le garçon s’appelle Déodat : c’est un don de Dieu, inespéré. Il est d’une laideur consternante, mais il est très intelligent et, notamment, cet enfançon [a] cette forme d’intelligence supérieure que l’on devrait appeler le sens de l’autre.

 

La fille s‘appelle Trémière. Avec ce prénom, elle est déjà bien la fille de ses parents. Elle est si belle que n’importe quel prénom lui irait, mais au lieu que son intelligence s’éveille, l’enfançonne [adopte] une attitude […] : la pâmoison.

 

Après avoir raconté avec drôlerie et pénétration les premiers pas des deux enfants, la moraliste - qui ne fait pas la morale, mais étudie les moeurs contemporaines - s’intéresse à l’accueil qui leur est réservé à l’école : être différent leur vaut, à l’un comme à l’autre, d’être rejetés par leurs petits camarades de classe, tant il est vrai que :

 

La laideur d’un enfant désarçonne beaucoup plus que celle d’un vieillard.  

 

Les gens ne sont pas indifférents à l’extrême beauté : ils la détestent très consciemment.

 

Face à ce rejet, Trémière subit et contemple, tandis que Déodat s’adapte et théorise. L’une, très sensible, développe des facultés d’observation peu communes et ne pose pas de questions. L’autre, très rationnel, apprend beaucoup dans les livres et pose et se pose beaucoup de questions.

 

Comme dans le conte, et dans une géométrie non euclidienne, les existences parallèles de Déodat et de Trémière adultes finissent par se croiser, surprenant leurs entourages personnels et professionnels, et le lecteur (s’il n’a pas lu le conte de Perrault ou ne s’en souvient pas).

 

Amélie Nothomb trouve des accents très XVIIe pour écrire ce récit au XXIe. Le roman devient conte, ou peut-être faudrait-il dire que le conte devient roman, tout en gardant tournure et esprit, auxquels l’emploi de prénoms improbables n’est pas étranger.

 

Francis Richard

 

Riquet à la houppe, Amélie Nothomb, 198 pages Albin Michel

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le voyage d'hiver (2009)

Une forme de vie (2010)

Tuer le père (2011)

Barbe bleue (2012)

La nostalgie heureuse (2013)

Petronille (2014)

Le crime du comte Neville (2015)

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 20:30
Je suis mort un soir d'été, de Silvia Härri

Le narrateur du roman de Silvia Härri est mort, un soir d'été, à Florence. Pour être précis, c'était le 26 juillet 1957. Il est mort ce soir-là, à six ans et demi. Pourtant, c'est lui qui raconte. En fait, il n'est pas mort au sens propre mais au sens figuré, ce qui est tout comme et n'en est pas moins douloureux pour lui.

 

Pietro Cerretani a une petit soeur, Margherita. En janvier ou février, ils jouent les deux au ballon. Il lui lance la grosse balle rouge qu'elle a choisie (leur père n'a pas voulu acheter un vrai ballon de foot, car elle est trop petite). Margherita la laisse passer, ne bouge pas, et s'en va faire un tour du côté des rosiers.

 

En mai c'est le troisième anniversaire de Margherita. Mais la fête est sans entrain. Tout sonne faux. Ainsi est-ce Pietro qui souffle les trois bougies du gâteau confectionné par leur mère. De toute la journée Margherita ouvre à peine la bouche, si ce n'est pour émettre quelques gémissements ou onomatopées.

 

Le fameux soir de cet été torride arrive. Pietro et Margherita sont dans le jardin, peu avant la tombée du soir, avec leurs parents. Un orage serait le bienvenu pour apporter un peu de fraîcheur. Pietro et Margherita jouent à cache-cache. Quand il l'appelle, elle ne se retourne pas. Elle ne se retourne que lorsqu'il lui touche l'épaule:

 

Tu me regardes. Pas comme un grand frère, non, comme un étranger. Tu ne me reconnais pas. Les trois années que nous avons passées ensemble s'effacent sous mes yeux comme on efface d'un seul coup le tableau noir ou l'ardoise d'un écolier.

 

Margherita est passée de la planète des mots à celle de leur absence, sournoisement, progressivement. C'est l'oeuvre de la pieuvre, dont le nom n'est révélé qu'à la fin. En attendant, elle suit Pietro comme un jeune chiot, sans plus savoir comment elle s'appelle. Il y a eu un avant ce soir-là, il y aura un après.

 

Le narrateur de Je suis mort un soir d'été, devenu orphelin de soeur, raconte dans une langue souvent poétique, toujours superbe, ce qu'a été sa vie après sa mort d'enfant, et explique son attitude de fils prétendument unique, ses peurs devant l'existence, empoisonnée par le secret bien gardé d'une soeur atteinte par la pieuvre.

 

Pietro avoue:

Chaque fois que j'ai trop aimé j'ai fui.

Chaque fois que j'ai eu trop mal ou que la rage m'a envahi.

Chaque fois que j'ai eu peur.

 

Le lecteur empathique ne peut que lui pardonner ses fuites après cet aveu...

 

Francis Richard

 

Je suis mort un soir d'été, Silvia Härri, 168 pages Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Loin de soi (2013)

Nouaison (2015)

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14 septembre 2016 3 14 /09 /septembre /2016 22:55
Le parfum du soupçon, de Sabine Dormond

Sabine Dormond excelle dans la nouvelle. Et son nouveau recueil, Le parfum du soupçon, n'apporte pas de démenti au lecteur. Si la dernière des dix nouvelles donne son titre à l'ensemble, le soupçon est le mot-clé de chacune.

 

Dans Ruban rouge, qui est le symbole de la journée de lutte contre le sida, le véritable auteur d'un livre se voit soupçonné d'en avoir dérobé un exemplaire dans un magasin, après se l'être dédicacé devant son imposteur.

 

Dans Corde raide, au bout de laquelle pend une pierre, un Kossovar est soupçonné à tort de s'en être servi pour provoquer des accidents de voitures en la balançant depuis un pont au-dessus d'une autoroute. N'a-t-il la gueule de l'emploi d'un terroriste?

 

Dans Forcenée, une détenue soupçonne ceux qui lui ont offert un vélo, pour qu'elle s'évade dans sa cellule, de s'être moqué d'elle. Sans qu'ils puissent l'imaginer et sans qu'elle s'en doute, contre toute attente, ce cadeau va changer sa vie.

 

Dans Confitures maison, une citadine découvre dans son jardin, en arrachant une mauvaise herbe, au pied de ses framboisiers, un cahier, journal intime d'une précédente occupante, dans lequel elle parle de la disparition de Zad: elle soupçonne que son cadavre y est enfoui et déterre une tout autre histoire.

 

Dans Vies parallèles, une femme, qui n'a pourtant pas la main verte, a la main heureuse en mettant en terre un palmier en pot, en piètre état: elle soupçonne ce palmier de lui porter chance, parce qu'elle lui en a donné une et que tout semble désormais lui sourire...

 

Dans La gueule de l'emploi, un militant à pancarte a donné une pièce, contrairement à ses convictions, à un gueux déguenillé. Quand ce dernier l'attend au pied de son immeuble, il le soupçonne de vouloir lui faire un mauvais sort, d'autant que c'est un réfugié syrien...

 

Dans Marc d'affection, ledit Marc a trop accaparé son esprit. Elle en vient à le soupçonner d'être nuisible à sa santé. Il lui faut donc l'émiminer, mais cela ne s'avère pas si facile que ça. Son mari, jaloux de ce mâle envahissant, sera plus expéditif...

 

Dans Bouche à branche, elle se trouve dans une cabane aux murs blancs. Des gens doivent la visiter dans quatre jours. Elle soupçonne qu'après ce sursis tout sera joué pour elle. En attendant, elle a une curieuse relation avec un arbre: elle l'humanise, il l'arborise...

 

Dans Ensilencement, elle soupçonne son mari de la tromper avec sa meilleure amie, la marraine de leur fille. La recherche d'un bigoudi sous son lit lui en apporte la preuve. Elle tend alors un piège à son mari. Qui y tombe. Il ne lui reste plus qu'à agir...

 

Dans Le parfum du soupçon, Nathalie fait une chute improbable dans un escalier. On soupçonne un prévenu de l'y avoir poussé. Mais qui se croit désormais tranquille et hors d'atteinte, se fait finalement prendre au mot...

 

Chacune de ces nouvelles est une tranche de vie de l'époque, avec les préjugés qui la caractérisent et qui induisent en erreur les protagonistes - et le lecteur -, un peu trop soumis à la fragrance de leurs soupçons.

 

Leur chute - c'est la loi du genre - prend donc le lecteur par surprise. Il ne la soupçonne pas, mené habilement en bateau par Sabine Dormond, dont le sens de la formule, et de l'humour, contribuent à l'en distraire, en l'amusant, chemin lisant.

 

Francis Richard

 

Le parfum du soupçon, Sabine Dormond, 216 pages Editions Mon Village

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Full sentimental et autres nouvelles (2012)

Don Quichotte sur le retour (2013)

Une case de travers (2015)

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 22:30
D'Ecosse, de Cédric Pignat

Les deux parties du roman de Cédric Pignat sont intitulées: Stevenson & Pigasus et Steinbeck & Tusitala. Ce n'est pas fortuit: John Steinbeck aimait à se comparer à Pigasus, le cochon ailé; Tusitala, conteur d'histoires, est le nom donné à Robert Louis Stevenson par des habitants de Samoa, où il est mort et enterré...

 

Pour parler D'Ecosse, quoi de plus naturel que de parler de Stevenson, qui est un écrivain écossais, né à Edimbourg, mais pourquoi parler de Steinbeck, qui est un écrivain américain? Parce que Steinbeck a présenté Stevenson au narrateur: dans les rayons anglophones des librairies, on ne trouve pas grand-chose entre Steinbeck et Stevenson...

 

De plus Steinbeck citait volontiers Stevenson parmi ses auteurs préférés, en souvenir des lectures que lui faisait sa mère et en hommage à l'oeuvre dont il avait découvert la richesse au fil des années... Aussi Cédric Pignat met-il en épigraphe, à plusieurs reprises, des citations de l'un ou de l'autre.

 

Le narrateur n'a lu longtemps qu'eux deux, en alternance, comme des oeuvres se faisant écho, oubliant ou n'ayant pas compris que les deux avaient vécu dans la même ville, à quelques années d'intervalle, sans quoi ils n'auraient pas manqué de trinquer, même tristement, à la bonne nouvelle.

 

Le narrateur s'est rendu en Ecosse sur les traces de Stevenson, y a passé vingt jours, dont trois seulement à Edimbourg: c'était pour écrire un bête article qui devait [le] faire valoir. De retour il lit dans le journal que deux jeunes filles ont été tuées dans le jardin botanique de la capitale écossaise.

 

Fay et Merrin étaient amies et avaient 15 et 16 ans. Et elles sont mortes, toutes deux, ensemble, le 21 juin 2013, le jour du solstice d'été, le seul jour de l'année où le jardin botanique ferme à vingt-deux heures: L'une s'est vidée de son sang, l'autre a le cou brisé. La première était petite, rousse et menue, la seconde sans charme mais [...] d'une volupté rassurante.

 

Le narrateur parle de lui à la deuxième personne du singulier. Il faut croire que, comme le dirait Steinbeck, qu'il dit "tu" au lieu de "je" parce qu'il a peur de lui-même... Il faut croire aussi qu'il réserve "je" à Fay, parce qu'il ne voit qu'elle et que les pensées qu'il lui prête sont peut-être les siennes...

 

Fay écrit. Elle parle de Steinbeck, mais aussi de Stevenson, dont elle résume bien la vie, mais sans trop dire son importance pour l'Ecosse, et la manière dont l'Ecosse se souvient de lui. Ses éléments autobiographiques ne sont pas superflus, mais ne devrait-elle pas se lancer dans l'écriture littéraire?

 

Cette question est certainement la question que le narrateur se pose à lui-même et à laquelle il répond en écrivant, porté par un vrai souffle littéraire, ne retournant en Ecosse que pour les livres, emportant ceux de Stevenson, sans les lire, sinon quelques pages. Car, là-bas, ses yeux se sont lassés des lumières et du blanc.

 

Le narrateur imagine alors les choses, plutôt qu'il n'en rend compte; il s'exprime en employant tour à tour "je", "tu", "il" ou "elle", sur tous les tons, y compris le lyrisme et l'incantation, pour mieux dire sa nostalgie de l'Ecosse et de Fay, en lui prêtant, à elle, une plume bridée, pour montrer qu'elle sait sans cacher qu'elle ignore...

 

Francis Richard

 

D'Ecosse, Cédric Pignat, 352 pages Editions de l'Aire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Les Murènes (2012)

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7 septembre 2016 3 07 /09 /septembre /2016 22:45
Comme homme, de Jacques-Pierre Amée

Il y a certaines entreprises pour lesquelles un désordre soigneux est la vraie méthode.

Herman Melville, Moby Dick

 

Cette citation est la dernière phrase du roman, Comme homme, de Jacques-Pierre Amée. Elle le résume très bien, car ce roman est bien une entreprise conduite avec soin, dans le désordre, et est une illustration très réussie du discours de la méthode melvillienne... 

 

Ce roman part en effet dans tous les sens et digresse, mais il tourne toujours autour du même lieu, une cabane, où tous les personnages gravitent à un moment ou à un autre. C'est pourtant une habitation exiguë, qui ne comporte qu'une pièce avec mezzanine.

 

Cette cabane est construite sur un flanc du mont Penché. Une table, presque aussi large que la cabane, partage la pièce unique en deux. Sur cette table, se trouvent trois héros prostrés: un fétiche à clous, un masque de taureau africain, un angelot au genou fléchi.

 

Zach en est le locataire depuis vingt ans. C'est son ami Jeff, aujourd'hui disparu, auquel semble dédié ce récit, qui le lui a loué. Trois jours par semaine Zo, qui autrement habite la plaine, à Trois-Villes, vient le rejoindre dans ce qu'il appelle une baraque.

 

Zach a toujours écrit des chansons dans des cahiers. Noémie en emploie des bouts dans son travail, qui est d'écrire des pièces. Elle va monter la prochaine, Comme homme, avec sa Compagnie de l'Ecrevisse. Zach y jouera le rôle d'un clown.

 

Zo, à la peau de châtaigne, adoptée à sept ans, avait quelque temps auparavant perdu sa main droite lors d'un séisme à Haïti. Elle tient un cahier des tremblements de terre. Elle est la marraine de Fanette, qui habite aux Gonaïves, où vient de s'en produire un...

 

Comment Zo et Zach ont-ils fait connaissance? Zo et Zach ne s'étaient pas rencontrés, ne se connaissaient pas: Blur les avait enchantés. Littéralement. Autant l'un que l'autre. Blur était le nom officiel du Nuage, élevé pour célébrer le lien [...] d'une population humaine avec le lac.

 

L'édifice avait été détruit à la suite d'un vote majoritaire des habitants de Trois-Villes. Zo et Zach en étaient encore affligés et avaient nommé son emplacement vide, le Nuage Ôté. Blur était un gigantesque oeuf de bruine et de 700 tonnes d'acier, de 30000 buses qui créaient un brouillard...

 

Dans ce roman poétique, parfois épique, il est décidément question de nuages. Jeff récitait à Zo et Zach, dans la cabane, le soir de l'orage, des vers tirés du poème 57 du recueil Nuages fous du moine Ikkyû, dont un mince exemplaire de poche repose maintenant sur la table...

 

Passé et présent - celui d'une semaine d'octobre, du 23 au 30, veille d'Halloween - se mêlent inextricablement dans ce roman où l'art occupe une place importante sous forme de poésie niponne, de dessins de Noémie, des trois pénates de la table et... de musique de l'ami Zimm.

 

Zimm s'est vu commander par Noémie un morceau destiné à se fondre dans la pièce qu'elle monte. Ce seront des salves de dix sons, pendant dix secondes, qui seront augmentés, c'est-à-dire seront résultats de sons issus d'instruments familiers, combinés aléatoirement par ordi, d'où le nom d'aléatorio...

 

Francis Richard

 

Comme homme, Jacques-Pierre Amée, 230 pages Infolio

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6 septembre 2016 2 06 /09 /septembre /2016 21:45
Monde animal, de Blaise Hofmann

Dans Monde animal, Blaise Hofmann invite le lecteur à le suivre dans ses déplacements: dans le Jura (il est pour lui féminin: il n'offre pas assez de pointes pour arrimer l'esprit), à la Jonction de l'Arve et du Rhône, dans les cavités naturelles du Jura, au Jardin botanique de Genève, au sommet du Mont Mourex, à la Gemmi ou dans l'Île aux Oiseaux, au large de Morges...

 

Que cherche-t-il dans tous ces lieux? La faune. Dans son premier récit, qui raconte un déplacement en hiver dans le Jura, il explique: La faune inscrit des notes imprévisibles sur ma partition, c'est la bande son de mon déplacement. Et le fait est que, lors de ses déplacements, les notes sur ses partitions sont imprévisibles.

 

Dans le Jura, la note est par exemple celle d'une rosalie des Alpes, trouvée sur un tronc mort: Un grand corps bleu cendré avec des taches noires veloutées, des antennes deux fois plus grandes qu'elle, des antennes ponctuées de petits pompons formés de touffes de poils noirs. Ce coléoptère ne vit que dix jours, après avoir été larve pendant quatre ans.

 

Pierre Baumgart, auteur des illustrations de ce livre imprimé au plomb, sur du papier à la cuve, relié au fil, lui montre, près de la Jonction, dans le Rhône indolent, un corps visqueux d'un mètre et demi au moins. C'est la fascination, intacte, mélange de crainte, de respect, le grand frisson, une peur préhistorique, les limbes de l'inconscient: un silure.

 

Dans les cavités naturelles du Jura, pour distinguer les espèces de chauves-souris, il faut un détecteur d'ultra-sons. Il permet de déceler leurs cris inaudibles. Celle-là émet à 112 kilohertz: il s'agit bien du petit rhinolophe... Pierre dessine une des petites boules suspendues à l'envers: une forme abstraite, un jeu d'ombres, peut-être sa gravure la plus contemporaine.

 

Au Jardin botanique de Genève, après la fermeture, Blaise et Pierre observent des lépidoptères migrateurs: Les sphinx du liseron maîtrisent le vol stationnaire, un vol précis, vers le haut, vers le bas, en avant, en arrière. Ils sont dotés d'une trompe plus grande que leur corps, ils butinent le nectar profondément enfoui dans les corolles des fleurs de tabac.

 

Claude Ruchet travaille à l'aéroport de Cointrin. Passionné d'ornithologie, au sommet du Mont Mourex, il se tient seul et immobile sur sa chaise de camping. Un jour, entre fin juillet et début septembre, il note à 13h16 un vol de sept cigognes noires. La cigogne noire? Le bec rouge, un triangle blanc sur les aisselles, gracieuse, majestueuse.

 

A la Gemmi, le meilleur site d'observation en Europe, c'est à un oiseau rare qu'il s'intéresse: le gypaète. Il écrit ironiquement: Entrez gypaète et Gemmi dans votre moteur de recherche, vous sentirez un souffle léger d'authenticité, d'harmonie et de pureté. Vous verrez défiler des centaines de clichés dénués de pollution visuelle, accompagnées de légendes inspirées...

 

Blaise Hofmann est en effet fâché grave: La civilisation est une vie de coucou, une vie entière dans le nid d'un autre. Or, pour lui, la nature sauvage est un surplus d'âme. Il dit encore: La nature, c'est la liberté. Il s'afflige de la disparition d'espèces dans l'indifférence générale. Dans cet esprit, il déteste l'excursion organisée qu'il a faite à l'Île aux Oiseaux...

 

Aussi à la fin de son livre s'adresse-t-il à sa fille, née il y a quelques mois, qui lira un jour son livre, quand elle sera grande. Il écrit: L'animal ne tourne pas autour de l'homme, il n'est pas son plus cher compagnon, sa plus noble conquête, il est ta soeur de sang, ton frère inavoué, un double déroutant. Non seulement l'animal pense, mais il donne à penser.

 

Ce passage, à la tonalité franciscaine, comme l'ensemble du livre, ne peut que toucher: il invite à aimer et à respecter les animaux et c'est très bien. Car celui qui les aime et les respecte aimera et respectera certainement davantage ses semblables que celui qui les déteste et les maltraite. Mais cela veut-il dire pour autant qu'il faille préférer vie sauvage à civilisation?

 

Francis Richard

 

Monde animal, Blaise Hofmann, 176 pages éditions d'autre part

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2 septembre 2016 5 02 /09 /septembre /2016 22:55
Manifeste incertain 5, de Frédéric Pajak

Le sous-titre de ce volume 5 du Manifeste incertain, de Frédéric Pajak, en résume le propos: Van Gogh, l'étincellement. Mais l'étincellement de l'homme et de l'oeuvre ne s'est réellement produit qu'après sa mort tragique, à trente-sept ans, dont on ne saura jamais si elle fut ou non un dernier raté de sa brève existence.

 

Car son existence est une succession de ratés, comme ceux des moteurs à explosion qui ne tournent pas rond. Une fois refermée, c'est ce qui ressort de cette biographie, illustrée de dessins à l'encre de Chine de l'auteur, dont deux sont inspirés de dessins de Vincent Van Gogh et huit de ses toiles, toutes des portraits, où Vincent se disait le plus habile.

 

Après l'école le jeune Vincent n'a pas la moindre idée de ce qu'il veut faire. Sa famille l'envoie comme employé de bureau à la succursale hollandaise d'un marchand d'arts avec lequel un de ses oncles est associé. La peinture y devient sa passion. Il visite les musées de La Haye, d'Amsterdam, de Bruxelles et d'Anvers pendant ses jours de congés.

 

S'il découvre ainsi Vermeer, Frans Hals, Rembrandt, Rubens et les primitifs flamands, il ne se désintéresse pas pour autant des peintres hollandais contemporains: Jozef Israëls, Jacob Maris, Hendrik Willem Mesdag, Jan Weissenbruch et Anton Mauve, lequel a épousé une de ses cousines et prend plaisir à instruire Vincent de son savoir-faire.

 

A vingt ans il est muté à la succursale de Londres et visite la Royal Academy, la National Gallery, la Dulwich Picture Gallery, le musée de South Kensington. C'est à ce moment-là qu'il tente de dessiner, mais il est maladroit: c'est un déboire; qu'il tombe amoureux: c'est un fiasco - sa belle lui rit au nez -; et qu'il tombe, du coup, en profonde dépression.

 

Comme son travail à Londres s'en ressent, il est envoyé à Paris. De Londres il emporte avec lui le souvenir de la misère qu'il a découverte dans les rues londoniennes. [...] Désormais, il est habité par un sentiment d'intense pitié pour les démunis, sentiment renforcé par sa lecture assidue de la Bible. Il lit, en français, Émile Zola, Victor Hugo, Honoré de Balzac.

 

Après avoir été remercié, il commence une vie d'errance. Il est successivement instituteur, quaker - il est d'un mysticisme outrancier -, comptable dans une librairie, étudiant en théologie: mais ces dernières études sont trop ardues pour lui. Dans le même temps l'appel de l'art résonne en lui: Il dessine de plus en plus, à la plume et au crayon, maladroitement.

 

Les trois mois de stage qu'il effectue au Centre d'évangélisation belge ne sont guère concluants. Alors il se lance seul dans le "pays noir" de la Belgique. Mais, là encore, son stage de six mois dans la petite congrégation protestante qui vient de se constituer à Petit-Wasmes tourne à l'échec, bien qu'il soit un homme dévoué, charitable, sincère.

 

Toute l'existence de Vincent est ainsi jalonnée d'échecs, professionnels ou amoureux (il aime mais n'est pas aimé). Abattu à chaque fois, il reprend vite courage. Ce qui lui fait du tort, c'est son mauvais caractère et son goût excessif pour la discussion et la chicane. Ce qui le sauve, finalement, c'est sa ferveur au travail, sa générosité, sa capacité d'admiration.

 

Ce qui était un passe-temps, le dessin, devient peu à peu une idée fixe et alors c'en est fini de ses ambitions apostoliques - désormais c'est par les vertus de l'art qu'il consolera l'humanité. Pendant les dix derniers années de sa vie, il ne va plus que dessiner, puis peindre des oeuvres invendables, sinon un seul et unique tableau, La vigne rouge...

 

Vincent va être l'objet de quolibets, de moqueries, mais le "raté" méprise la réussite sociale, les convenances, l'hypocrisie des bons sentiments, la morgue de la religion officielle, bref: la société tout entière. Il maudit le progrès. A ses yeux, la civilisation ne devrait être inspirée que par la charité, ni plus ni moins.

 

A la fin, pour Vincent, en peinture (il s'oppose avec virulence à l'invention, comme il s'oppose à toute évocation de la Bible), c'est "la pensée et non le rêve" dont il faut rendre compte: il n'y a que la peinture sur le motif qui importe; c'est là que se cache la vérité. Et c'est ainsi qu'il réussit à percer un des secrets de la peinture, à savoir la couleur.

 

Frédéric Pajak avait oublié Van Gogh, dit-il au début du livre, qui ne prétend pas être autre chose qu'une biographie du peintre hollandais, pour se perdre en lui et vivre un peu à ses côtés, et ne plus jamais l'oublier. Pour le lecteur, c'est une biographie inoubliable, parce que, pour la lui offrir, l'auteur se sert à la fois de mots et d'images: peut-il y avoir meilleur hommage?

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain, Frédéric Pajak, 256 pages Les éditions noir sur blanc

 

Volumes précédents chez le même éditeur:

Manifeste incertain 1

Manifeste incertain 2

Manifeste incertain 3

Manifeste incertain 4

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1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 21:30
Malax, de Marie-Jeanne Urech

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

Antoine Houdar de la Motte

 

Eh bien, de l'uniformité des êtres qui peuplent Malax, le roman de Marie-Jeanne Urech, ne naît pas l'ennui. D'abord parce que derrière leur uniformité se cachent tout de même des singularités (même si cela demande quelque effort pour les mettre à nu), ensuite parce que l'imagination débordante de l'auteur est fascinante, enfin parce que, dans ce polar à nul autre pareil, l'intérêt est soutenu jusqu'au bout par des rebondissements improbables.

 

Le monde que décrit l'auteur n'est cependant a priori guère palpitant. C'est un monde où les employés portent le même uniforme noir pour déambuler en troupeau dans les rues de la ville: redingote et melon. Les femmes ne se distinguent des hommes que par une plume sombre piquée sur le liseré de leur chapeau: c'est la seule coquetterie autorisée. Tous ces êtres humains, habit de pingouin, âme de mouton, habitent des mitoyennes bien alignées.

 

Il y a des caméras de surveillance à tous les coins de rue de la ville que cernent des collines noires: 167'454 au total pour être exact, qui filment nuit et jour. La caméra n°1 a été installée face à l'hôtel de ville d'un autre siècle: Le maire estimait que toute vie passait forcément par un formulaire de naissance, de mariage, de divorce, de décès. Par conséquent, il pourrait filmer le plus grand nombre de ses concitoyens à cet endroit stratégique. 

 

L'électricité de la ville est fournie par le Bâtiment des Forces Générales. Cette centrale se compose de dix mille sept cents cyclistes qui se relayent vingt-quatre heures sur vingt-quatre en trois tours de huit. Et ces cyclistes, aujourd'hui en sous-effectif, d'où la survenance de pannes, chevauchent des tricycles, ne s'arrêtent jamais de pédaler, tout en s'hydratant, même pour assouvir un besoin naturel, grâce à un ingénieux système de dames pipi...

 

Cinq heures sonnent au clocher de l'église Rédempteur. C'est la fin du travail. Un troupeau en redingote et chapeau melon dévale l'avenue Malax. Trublion du troupeau, l'un de ces hommes redresse soudain la tête. Son visage forme une tache blanche parmi la mélasse des melons qui le bousculent. Il reste figé quelques instants sur la chaussée mouvante, s'effondre, puis disparaît au milieu de ses semblables. Pas tout à fait semblables, puisqu'il est mort.

 

L'inspecteur Jean est chargé de l'enquête. A l'aide des caméras de surveillance, il va remonter le temps du mort inconnu, à la seconde près, parcourir en sens inverse le trajet qu'il a suivi avant de tirer sa révérence, finir par l'identifier et par déterminer s'il s'agit d'une mort naturelle ou d'un meurtre. Parallèlement à l'enquête se déroule une vie personnelle qu'il semble considérer avec beaucoup de détachement, mais c'est le masque d'un coeur tendre.

 

A la faveur de cette reconstitution des faits, le lecteur fait plus ample connaissance avec la ville et avec son univers. Peut-être satire de l'époque actuelle, en même temps que préfiguration de ce qu'elle deviendra, le récit les dépeint en termes cliniques, l'auteur ne se privant pas de jongler avec les mots, suscitant le sourire, voire le rire du lecteur, mais l'un et l'autre dans un registre plutôt grinçant que vraiment désopilant.

 

Francis Richard

 

Malax, Marie-Jeanne Urech, 112 pages Hélice Hélas

 

Livres précédents à L'Aire:

L'ordonnance respectueuse du vide (2015)

Le train de sucre (2012)

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 21:30
Hiver à Sokcho, d'Elisa Shua Dusapin

Sokcho, connue pour ses calamars, est une ville portuaire de la Corée du Sud située à soixante kilomètres de la frontière avec celle du Nord, dans la province de Gangwon. En hiver, il n'y a pas grand chose à faire dans cette station balnéaire, dont la plage se déroule jusqu'aux monts Ulsan gonflés vers le ciel comme des seins de matrone et qui se trouve à une heure de la réserve naturelle de Seoraksan, un massif montagneux qui domine la ville.

 

La narratrice du roman d'Elisa Shua Dusapin est métisse, ce qui est aujourd'hui encore à Sokcho la source de commérages. Son père, un Français, a séduit sa mère il y a vingt-trois ans, l'âge qu'elle a maintenant, puis il est parti sans laisser de traces. Sa mère, à qui elle rend visite le dimanche soir et le lundi, son jour de congé, est poissonnière et elle est seule dans la ville à avoir licence de cuisiner du fugu, un poisson dont les tripes renferment du poison mortel.

 

La jeune franco-coréenne travaille depuis un mois dans la pension en bord de plage du vieux Park: elle fait le ménage des chambres, lave le linge et, surtout, cuisine des mets succulents. En hiver les clients sont rares. Du reste l'établissement fonctionne au ralenti depuis le décès de la femme de Park il y a un an. Dans la maison principale toutes les chambres sont occupées: celles du premier étage ont été vidées. Mais il y a une annexe de l'autre côté de la ruelle où la mère Kim a son échoppe.

 

Un jour Yan Kerrand, un Français, originaire de Granville en Normandie, né en 1968, se présente à la réception de la pension. Il compte rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. Qu'est-il donc venu faire cet Hiver à Sokcho? lui demande-t-elle:

- J'ai besoin de calme.

- Vous avez choisi la bonne ville.

lui répond-elle en rigolant.

 

Yan Kerrand loge donc dans l'annexe, dans une chambre qui jouxte celle de la narratrice. Laquelle ne manque pas d'épier ce client qui l'intrigue, peut-être parce qu'il est français, comme son père, et qu'il est l'auteur de bandes dessinées. Sur Google.fr elle découvre des extraits de ses albums. La série la plus connue des BD de Yan a pour héros un personnage solitaire qui lui ressemble: Ses contours se détachaient bien nets quand les autres personnages n'apparaissaient souvent qu'en ombres...

 

Entre la narratrice et Yan, qui s'attarde à Sokcho, se nouent des relations furtives, tout en nuances, éphémères, avec pour cadre cette ville où l'hiver n'a jamais été aussi froid depuis des années. Il se dégage de ce récit un charme indéniable, sans doute parce que les dialogues ne disent pas tout - les personnages sont sur la réserve de leurs différences -, sans doute aussi parce qu'il est à la fois précis quand il s'agit du dessin des choses et sibyllin quand il s'agit de la pensée des êtres.      

 

Francis Richard

 

Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin, 144 pages  Zoé

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30 août 2016 2 30 /08 /août /2016 20:30
L'enlèvement, de Claudine Houriet

Existe-t-il un au-delà? S'il existe, comme personne n'en est revenu pour dire comment il est, alors chacun se fait sa religion sur le sujet. Les soi-disant rationnels prétendent qu'il n'existe pas, mais, en réalité, il n'y a pas plus de raisons en faveur de sa non-existence que de son existence. Alors seule l'intuition personnelle a de valeur pour soi.

 

Il y a celles et ceux qui n'admettent pas non plus que la mort puisse exister. Ils ne se posent pas tant la question de l'au-delà que la question de l'ici-bas. Comment continuer à vivre quand un être cher est mort et a donc été enlevé à son affection? A fortiori quand il s'agit de la chair de sa chair, c'est-à-dire d'un enfant, unique qui plus est.

 

Dans L'enlèvement, Claudine Houriet aborde ces deux sujets que sont l'au-delà et la mort d'une manière originale. Car, dans ce roman, une mère, Clara, ne se résout pas à la mort de sa fille, Marielle, victime à douze ans d'une chute malencontreuse lors d'une sortie d'école en forêt, sa nuque ayant heurté une grosse racine.

 

Apparemment Clara fait comme si Marielle n'était pas morte et continue à lui parler comme si rien ne lui était arrivé. Evidemment toutes les autres personnes la prennent pour une folle, qui parle toute seule et ne peut faire son deuil. En réalité Clara est parvenue à maintenir sa fille vivante de force et à l'empêcher de parvenir au paradis des enfants. 

 

Marielle est en effet invisible ici-bas et n'a pas pour autant atteint l'au-delà. Elle se situe dans une sorte d'entre-deux improbable. Seule sa mère la voit, lui parle, continue de vivre en sa présence, tandis que son père se contente de la pleurer, de se recueillir sur sa tombe, de se perdre dans ses souvenirs et de continuer à vivre vaille que vaille.

 

Marielle pense que sa mère a eu tort de l'avoir arrachée à un paradis à peine aperçu, à peine effleuré: elle aurait dû lui demander son avis avant de la retenir pour lui forger une existence de rêve. Aussi sa situation est-elle inédite et Marielle peut-elle se dire, s'adressant à sa mère: Je suis à la fois sous terre et à tes côtés. A la fois morte et vivante.

 

Cette situation incompréhensible pour les autres va être à l'origine de bien des vicissitudes pour les protagonistes de cette histoire et faire naître de terribles dissensions entre le père et la mère, qui ne se comprennent plus du fait que leur fille est morte pour l'un et vivante pour l'autre, entre la mère et la fille, l'une voulant faire le bonheur de l'autre, mais contre le gré de celle-ci.

 

Le lecteur se demande si ce merveilleux et terrible secret entre la mère et la fille, qui lie l'existence de l'une à celle de l'autre indissolublement, sera accessible un jour à ceux qui les aiment. Il en doute, tout le long du récit. Car comment leur serait-il possible de considérer l'apparente névrose de Clara comme le réel enlèvement à la mort de Marielle? Le lecteur ne le saura que quand l'histoire se dénouera.

 

Francis Richard 

 

L'enlèvement, Claudine Houriet, 208 pages Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Le mascaret des jours (2014)

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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 20:50
Pillages, de Rachel Maeder

Les Pillages d'oeuvres d'art existent depuis la nuit des temps. Ils sont non seulement un moyen d'enrichir personnellement des invidus, mais également un moyen de financer des guerres menées par des États. Les uns comme les autres se comportent comme des prédateurs. Un tel pillage serait ainsi aujourd'hui la deuxième source de financement de Daesh, après le pétrole...

 

Le roman de Rachel Maeder commence par un pillage au Musée archéologique de l'Université de Genève. Dans ce musée, au moment des faits, se prépare une rétrospective, pour les cent cinquante ans de sa naissance, de la vie de l'archéologue genevois Nicolas Blondel et des fouilles entreprises par lui en Egypte, à Deir el-Bahari, près de Louxor.

 

L'archiviste Michael Kappeler a sélectionné des pages du journal de fouilles du Genevois et des éléments de la correspondance qu'il a entrenue avec des égyptologues éminents de son temps. Ce jour-là, il fait un dernier tour au dépôt où sont entreposées en sous-sol des statuettes. Il en déballe une délicatement quand un intrus, de noir vêtu, lui assène un coup sur la tête. 

 

En fait Michael Kappeler s'est trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Car il s'est trouvé sur les lieux et à l'heure où un vol incompréhensible y était commis: quatre statuettes en terre cuite, dont l'une était abîmée, ont été dérobées, alors que des pièces de plus grande valeur n'ont pas été emportées. L'agressé, une fois sorti du coma, est bien décidé à savoir pourquoi.

 

L'enquête officielle est menée par Matthias Longjean, de la Brigade des vols et effractions, par l'inspectrice Jeanne Muller, une ex de Michael, laquelle a fait appel à Filippo, qui est venu spécialement de Rome et qui travaille pour la TPC, Tutela Patrimonio Culturale, une brigade spécialisée dans le trafic d'antiquités. Au début Jeanne a fait admettre Michael dans l'équipe, mais il est ingérable...

 

L'auteur de ce polar fort bien documenté sur le sujet prête vie à des personnages qui gravitent autour: un universitaire, une conservatrice de musée, un marchand d'art, des douaniers, etc. Comme pièces à réflexion sont reproduites des pages du journal de Nicolas Blondel et du journal de sa femme Zélie, qui se révèlent plus intéressantes à tous points de vue que celles de son mari.

 

En contrepoint de l'enquête et des pages des journaux des époux Blondel, l'auteur reproduit d'authentiques extraits d'articles de Libération, du Monde et du Temps, qui montrent que le pillage du Musée de Genève n'est pas un cas isolé et qu'il faut donc bien parler de pillages au pluriel, commis dans des musées ou des sites archéologiques aussi bien en Italie qu'en Irak, en Libye ou en Syrie.

 

Tous les textes introduits dans le cours de l'enquête ne le sont pas fortuitement. Ils contribuent à sa vraisemblance et à son mystère. Ils apportent aussi des éléments indispensables pour les uns à l'élucidation de l'affaire et pour les autres à son contexte, car un pillage de cette sorte ne peut pas être compris isolément des autres pillages.

 

Enfin les protagonistes de l'enquête apparaissent comme des personnes bien réelles, avec leurs qualités et leurs défauts. L'auteur sait les rendre familières et le récit des événements auxquels ils sont confrontés, qui donne un grand plaisir de lire, n'en est que plus vraisemblable. Comme la perfection n'est pas de ce monde, la fin n'est pas vraiment une fin...

 

Francis Richard

 

Pillages, Rachel Maeder, 244 pages Plaisir de lire

 

Livre précédent chez le même éditeur:

Qui ne sait se taire nuit à son pays (2013)

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27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 17:15
Polonaises, de Jacques Pilet

Polonaises est un mot qui est connoté Chopin. Du moins pour les mélomanes et pour les bourgeois d'un autre temps, pour qui la bonne éducation, entre autres, comprenait l'apprentissage du piano, si possible à queue, à demi-queue ou, à défaut, droit, pour les plus modestes d'entre eux.

 

Les Polonaises de Jacques Pilet n'ont rien à voir avec celles du compositeur mais tout avec de belles dames, qu'un sexagénaire amateur de femmes rencontre au gré de ses voyages sur le continent européen, en Italie, en Allemagne, en Suisse, en  Pologne, en Tchéquie, en France, en Russie, en Ukraine...

 

Elles sont quatre lesdites Polonaises et se prénomment Karola, Anya, Dana et Ewa. A son père, le narrateur aurait tant aimé parlé d'elles. Son père avait en effet un goût des femmes qu'il conciliait, je ne sais comment, sûrement dans les embrouilles, avec son immense amour pour sa mère.

 

Il a rencontré Karola sur l'île d'Ischia, où il passait des vacances. Karola a la demi-trentaine. Elle est serveuse pour la saison dans un restaurant où il prend repas. Elle a fait des études d'ichtyologie, et ne compte pas rentrer en Pologne: Il n'y a pas de jobs. Et les salaires, c'est une misère.

 

Il habite Zurich. Il est séparé de sa femme, une juive américaine, Diana, et vit tout seul désormais. Il est donc libre et, intéressé par l'histoire, visite Monte Cassino avec Karola. Puis, pendant un an, elle disparaît de sa vie jusqu'au jour où elle lui envoie un SMS pour lui dire qu'elle a trouvé un job au zoo de Berlin.

 

Il la rejoint à Berlin. Elle lui raconte ses amours défuntes. Il comprend mieux pourquoi leur relation teintée d'amour restait comme voilée, dénuée de ces flammes qui doivent mettre le feu au roman. Ils se quittent en se disant à la prochaine, sans préciser où ni quand, confirmant la légèreté de leur relation.

 

Leur existence à tous deux change toutefois. Lui, il est licencié de la banque suisse où il travaillait et il se doit de rebondir. Il ne sait d'ailleurs pas trop comment. Elle, elle se soigne à l'hôpital de Varsovie: Je n'ai pas le sang aussi rouge que les coquelicots de Monte Cassino! Il se rend à son chevet. Elle sort deux jours plus tard.

 

Karola lui présente Anya, une intello, simple et écolo, qui est son amie, plus qu'une simple amie puisqu'il y a affinités. Anya a fait un doctorat à la Sorbonne, en linguistique: elle adore la grammaire. Les trois partent ensemble en Mazurie voir la "Tanière du loup" où eut lieu l'attentat contre Hitler en 1944.

 

Il fait un jour la connaissance de Dana lors d'une sortie en boîte à Varsovie avec Anya et Karola qui voulait se changer les idées, après de nouvelles transfusions à l'hôpital. A son entrée Dana avait attiré tous les regards: Chaque pas, chaque geste de ses bras était d'une élégance et d'un érotisme rare.

 

Dana qu'il retrouve à Zurich est une dominatrice: Je ne suis pas une prostituée, je ne baise pas, je ne suce pas, je domine les hommes. Désireuse de quitter son métier de coiffeuse et d'aller travailler à l'ouest, elle a surfé sur internet et s'est inspirée abondamment du film Maîtresse de Barbet Schröder.

 

Ewa est la dernière amie de Marek, tué lors d'un accident de chasse. Il l'a aperçue à l'enterrement de cet oncle d'Anya. Ewa travaille dans le marketing pour un magazine féminin français édité en Pologne. Tous trois, Anya, Ewa et lui partent à Prague pour interroger le chasseur maladroit (ou adroit?).

 

Au cours de ce récit, l'histoire du XXe siècle des pays dits de l'est est omniprésente. Le narrateur en découvre toute la complexité, qui le dispute avec celle de ses Polonaises, tandis que, lui, il flotte en leur agréable compagnie, ne sait pas où il va (aime-il Karola?), voyage pour s'étourdir. A Anya il fait penser à Henri Michaux:

 

Il a écrit des carnets de route sur l'Amérique du Sud, sur l'Asie. En poète qui déteste l'exotisme. Il se cherche lui-même avec humour. Tu devrais lire son livre Ecuador. Cela m'a donné envie d'y aller. Ça te dirait?

 

A défaut d'avoir pu en parler à son père, le narrateur parle donc au lecteur de l'histoire belle et triste de ses Polonaises émancipées et au caractère bien trempé. Il en parlera certainement un jour, le moment venu, à son frère, qui habite Lausanne et qui doit forcément être intrigué par elles et leurs existences qui démentent les clichés.

 

Francis Richard

 

Polonaises, Jacques Pilet, 260 pages L'Aire

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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