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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 16:55

France et mondialisationLes Français n'aiment pas la mondialisation et celle-ci le leur rend bien. Telle est en substance ce que dit le dernier livre de Philippe Manière, s'il fallait le résumer lapidairement.

 

Philippe Manière, qui connaît bien son sujet, montre dans Le pays où la vie est plus dure, chiffres à l'appui, pourquoi la mondialisation, qui devrait être une chance pour la France, comme elle l'est pour d'autres pays développés, ne l'est pas vraiment.

 

Alors que le monde entier envie l'art de vivre en France, c'est le pays où le mal de vivre est le plus grand parmi les pays développés et où le record mondial de consommation de psychotropes est atteint. Ce n'est pas dénué de sens.

 

Certes nombre de grandes entreprises françaises se trouvent dans les tops 100 et 500 des plus importantes entreprises mondiales. Philippe Manière nous explique que cette figuration en bonne place n'est toutefois pas le résultat de l'innovation - hormis dans les transports et le militaire - mais de l'optimisation des grandes entreprises françaises par leurs dirigeants. Qui sont davantage des gestionnaires que des visionnaires.

 

Il n'est donc pas surprenant qu'il n'y ait, depuis des décennies, aucune nouvelle entreprise française qui se soit taillé un succès mondial et ait pris place dans les fameux tops 100 et 500. La mondialisation peut être comparée à un film que les Français n'auraient pas compris, restés qu'ils seraient au stade de la photo. De fait la mondialisation à la française n'est pas conquérante mais castratrice et se traduit par des pertes d'emplois, des reculs en matière d'échanges commerciaux et d'investissements.

 

Ce qui aggrave les choses est "la préoccupation quasi maniaque de la préservation" de ce qui existe et de "la continuité de la jouissance entamée" qui caractérise le décideur public français. Lequel parvient à ses fins par une abondance de réglementations. Or toutes ces protections qu'il crée ont un coût, fiscal et social. Ce qui n'est pas fait pour améliorer la compétitivité des entreprises dans un marché devenu mondial. La France est l'exemple type des méfaits de l'Etat-Providence que je dénonce régulièrement sur ce blog.

 

Il n'est peut-être pas de pays comme la France où non seulement l'égalité des droits est vanté mais également l'égalité sociale, et où l'égalité n'est que de façade, celle des mairies et des monuments publics. Philippe Manière n'a aucune peine à montrer que l'école qui devrait être le vecteur de la mobilité sociale n'est en réalité qu'une école sur mesure pour les privilégiés. Là encore les chiffres parlent d'eux-mêmes. 

 

Un constat illustre également cette immobilité sociale. Deux castes occupent la plupart des postes de dirigeants du CAC 40, les polytechniciens et les énarques, dont les plus doués d'entre eux intègrent, respectivement, le Corps des Mines et l'Inspection des Finances, qui les mettent, à vie, quoiqu'ils fassent, à l'abri du chômage. Payés des ponts d'or ils ne prennent aucun risque. Leurs hautes rémunérations perdent, de ce fait, beaucoup de leur justification.

 

Ces inégalités de traitements passent mal, d'autant qu'elles s'accompagnent d'une morgue sociale qui va de pair avec toute détention de privilèges, par définition indus. Peu à peu cela finit par se savoir que, si d'aventure ces élites perdent leur mirifique emploi dans le privé, une place toute chaude leur est réservée dans le public et qu'ils peuvent regagner leur ancien corps, qui celui des Mines, qui celui de l'Inspection.

 

D'une manière plus générale, au contraire des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, en France la religion du diplôme empêche ceux qui n'en ont pas, ou ceux qui en ont un de seconde catégorie, d'accéder par promotion interne aux postes les plus hauts des grandes entreprises, et réserve ces derniers à une oligarchie qui se serre les coudes.

 

De même ces postes les plus hauts sont-ils fermés aux femmes et aux minorités visibles, par un processus similaire et préjudiciable d'exclusion. Ce qui n'arrange rien, ces élites privées, ou publiques, jouissent d'une impunité, en cas d'infractions, qui n'a pas d'égale dans les autres pays développés.  

 

C'est pourquoi, de toutes catégories sociales, et de toutes catégories tout court, il y a tant d'expatriés français à Londres, New York ou San Francisco. Philippe Manière a raison de souligner qu'il est difficile en France de se faire soi-même, d'autant que le Trésor public frappe injustement l'enrichissement par l'effort, et, je dirai même, frappe le patrimoine fruit de cet enrichissement, qu'il se présente sous une forme ou une autre.

 

Aussi est-il difficile de suivre l'auteur quand il s'en prend au régime fiscal favorable des plus-values immobilières de résidence principale - le régime devrait simplement être le même s'il s'agit de résidences secondaires - ou aux réductions des droits de succession, alors que le pays connaît des difficultés budgétaires. Car de ces difficultés l'Etat est le responsable. 

 

En outre les dites plus-values résultent à la fois de l'inflation et de politiques du logement, dont l'Etat est là encore le responsable. Aussi les heureux détenteurs d'immeubles ne s'enrichissent-ils même pas au final s'ils vendent leur bien pour aller travailler ailleurs, d'autant qu'ils doivent acquitter des droits de mutation pour acquérir le logement suivant. L'Etat français insatiable taxe tout ce qu'il peut et pas seulement l'effort, les différents fruits de l'effort.

 

Quant aux droits de succession ils viennent s'ajouter aux multiples taxes qui frappent un patrimoine tout au long de sa constitution, comme l'a fort bien démontré Pascal Salin dans son livre sur L'arbitraire fiscal. En Suisse, que Philippe Manière prend souvent en exemple, les droits de succession en ligne directe ont disparu dans la quasi totalité des cantons...

 

Philippe Manière est plus crédible quand il s'en prend au "lourd arsenal de protection au bénéfice d'innombrables professions qui se trouvent, de fait, peu accessibles et, donc, préservées de la concurrence". Sans diplôme estampillé par l'Etat il n'est tout simplement pas possible d'exercer nombre de métiers, comme par exemple celui de boucher ou de coiffeur. 

 

Pour ce qui est des véritables rentes de situation préservées par l'Etat, il donne l'exemple emblématique des officines de pharmacie, des licences de chauffeurs de taxi, professions fermées s'il en est, et, bien sûr, de l'emploi à vie des fonctionnaires, ce qui n'est plus le cas en Suisse, comme il le remarque.

 

Pour terminer le diagnostic Philippe Manière explique pourquoi l'esprit français se heurte à la mondialisation. Il remonte à la Révolution, et même au-delà:

 

"Dès lors que l'on est convaincu, suivant la tradition révolutionnaire, que le politique peut tout, et que le bien découle nécessairement de son action à partir du moment où elle est raisonnée, on en vient en effet facilement à considérer que seul l'Etat peut le bien parce que, seul, il le veut."

 

La "mondialisation et le triomphe du capitalisme internationalisé, par nature spontanés" ne peuvent donc que heurter de plein fouet cette considération interventionniste.

 

L'auteur pense que, dans la mondialisation, l'enfer ce n'est pas les autres, mais les Français eux-mêmes. Selon lui:

 

"L'Etat doit être moins pesant sur l'économie, faute de quoi se mutiplieront les comportements de contournement et d'exil; mais il doit être plus pressant sur le social, sous peine de voir prospérer jusqu'à l'insupportable le divorce entre classes sociales et s'exprimer sans retenue l'égoïsme satisfait d'élites endogames et prospères."

 

Dans cet esprit, suit une série de mesures non exhaustives que Philippe Manière préconise pour accommoder la mondialisation à la sauce française. C'est certainement le passage le moins convaincant du livre qui éclaire pourtant fort bien le malaise français actuel.

 

Francis Richard

 

Le pays où la vie est plus dure, Philippe Manière, 304 pages, Grasset ici   

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 09:28

LimonovDans leur échange de correspondance publié récemment ici, Michel Déon et Félicien Marceau disent beaucoup de bien d'Emmanuel Carrère. Il se trouve qu'au moment de cette publication il vient lui-même de publier Limonov.

 

Le retour de Vladimir Poutine à la tête de la Russie me pousse à sortir ce livre de la pile qui s'amoncelle sur mon bureau et où il est tout en dessous, dans les premières couches. Au moment de le refermer, après l'avoir habité quelques jours, je ne regrette pas de m'y être plongé.

 

Limonov est un personnage réel, mais ce pourrait être un personnage de roman, comme on en écrivait au XIXe siècle. Car sa vie, pleine de rebondissements, est un feuilleton, bien de notre époque toutefois, dont il est le héros.

 

Limonov se sort toujours de réelles vicissitudes, peut-être parce qu'il veut être le meilleur dans tous les rôles qu'il joue, multipliant les expériences que d'autres trouveraient destructrices, alors qu'elles sont toujours pour lui enrichissantes, même s'il les vit mal dans l'instant.

 

Les premières années d'Edouard Limonov qui s'appelle encore Savenko se passent en Ukraine, à Kharkov. Son père, Veniamine, est un officier subalterne du NKVD et sa mère, Raïa, la fille d'un directeur de restaurant, expédié dans un camp pour détournement de fonds. Ils mènent une vie bien terne.

 

Quand il est ado, Edouard, que ses lectures - Verne, Dumas, puis London, Hamsun - ont fait rêver d'héroïsme, prend pour modèle un petit bandit. Son admiration cesse quand il se rend compte que, justement, ce n'est qu'un petit. Il trouve très bien d'être criminel, mais tant qu'à faire il vaut mieux être roi du crime que second couteau.

 

Edouard se présente à un concours de poésie. Il l'emporte mais le prix est un jeu de dominos... Il est dépucelé par Svéta, une fille qui le toise de haut parce qu'il est plus jeune qu'elle, qu'il a joui très vite et qu'elle préfère les hommes d'expérience.

 

Edouard en a assez de cette vie de merde. Il rate tout. Il ne se sortira jamais de ce trou du cul du monde où il habite et où il travaille à l'usine, comme tout le monde. Après avoir lu Stendhal il s'ouvre la veine d'un poignet. Il n'échappe à la mort que pour se retrouver en hôpital psychiatrique. A sa sortie le psychiatre lui donne l'adresse d'une librairie dont il devient vendeur ambulant.

 

Cette librairie lui donne accès à un monde d'écrivains et de poètes dissidents. Son séjour chez les fous et les poèmes qu'il écrit le font reconnaître bientôt comme un des leurs. Il devient l'amant de la vendeuse principale, Anna, une énormité qui n'a rien pour inspirer l'amour, mais qui est d'une grande voracité.

 

Parce qu'il est d'humeur acide et belliqueuse, Edouard Savenko devient Ed Limonov, limon signifiant citron et limonka grenade, non pas le fruit, mais celle qui se dégoupille. Il découvre "qu'en travaillant un peu chaque jour, mais tous les jours, on progresse à coup sûr - discipline à laquelle il restera fidèle toute sa vie".

 

C'est cette discipline qui lui permettra d'exercer nombre de métiers au cours de sa vie bien remplie. Ainsi porte-t-il un jean à pattes d'éléphant confectionné par un tailleur. A un interlocuteur qui en veut un identique il prétend que c'est lui qui l'a confectionné. Ne retrouvant pas le véritabe tailleur il confectionne lui-même le pantalon pour ne pas perdre la face et en fait un métier d'appoint...

  

A 24 ans il monte à Moscou où il fréquente l'underground moscovite. Il confectionne toujours des pantalons et écrit toujours des poèmes. Il couche avec Elena, une fille superbe, comme il en a toujours rêvé, pour laquelle cela ne tire pas à conséquence, alors que pour lui, le timide, c'est le grand amour, même si un ami le met en garde qu'elle n'est pas pour lui. Elle le sera tout de même pendant tout un temps...

  

Au moment où Soljenitsysne est banni, c'est avec Elena donc qu'il émigre volontiers à New York, ce qui signifie à l'époque un aller simple sans retour. Après quelques années passées aux Etats-Unis, il se rendra pour quelques autres années à Paris avant de retourner en Russie au moment où l'URSS s'effondre, en même temps que Soljenitsyne, sans que leurs destins ne soient comparables et sans qu'ils ne s'apprécient le moins du monde. 

  

Au début des années 1990 on le retrouve dans le mauvais camp, celui des Serbes de Bosnie, ensuite dans celui de la République serbe de Krajina, enfin dans celui des rouges-bruns russes de Douguine, pour qui la couleur ne compte pas mais l'élan vital, après avoir acquis une certaine célébrité grâce à l'édition de ses livres par Semionov, qui est à la tête d'un tabloïd hebdomadaire russe à fort tirage, spécialisé dans les histoires criminelles... 

 

Cette vie d'errance sera ponctuée de rencontres décisives, d'aventures féminines et masculines, d'expériences qui auraient traumatisé n'importe qui d'autre, mais qui le rendent plus fort, et se terminera par un séjour de quatre ans au total, sous la fausse accusation de terrorisme par le FSB, dans deux prisons d'abord, Lefortovo et Saratov, puis dans un camp, Engels, d'où il est difficile de sortir indemne.

 

Il en sortira indemne pourtant. Là il donnera même le meilleur de lui-même. Car cet homme "sans illusions, sans compassion, mais attentif, curieux, serviable à l'occasion", "de plain-pied", "présent" est la plupart du temps, dans sa vie, à côté de la plaque (même s'il sait, comme un chat, toujours retomber sur ses pattes), mais en prison, non: "Il sait où il est."

 

Pourquoi Emmanuel Carrère a-t-il écrit ce livre en se basant sur les livres de Limonov et en le rencontrant? Il ne le sait pas vraiment lui-même. Doué d'une forte empathie il a certainement eu envie de comprendre ce personnage complexe, qui ne supporte pas que quelqu'un lui vole la vedette - ce qui lui donne un surcroît d'énergie après l'abattement - et qui a traversé notre époque avec quelques années d'avance sur lui - ce qui lui a permis de la revisiter... et de la faire revisiter à des lecteurs contemporains des mêmes événements dont je suis. 

 

Emmanuel Carrère trouve banal de dire que les choses sont plus compliquées que ça, que ce qu'elles apparaissent. Il le dit tout de même. Et il a raison. C'est tellement plus commode de coller des étiquettes sur le dos des gens, de les juger définitivement et de ne pas leur permettre d'exister dans toutes leurs dimensions, dans toutes leurs contradictions, dans toutes leurs forces et leurs faiblesses.

 

Il n'y a pas de fin à cette histoire vraie. Son héros est toujours en vie. Comment finira-t-elle ? Sera-t-il assassiné ? Finira-t-il comme un petit vieux attendant la fin ? A tout prendre Limonov aimerait bien mieux finir en Asie centrale, après avoir largué toutes ses amarres, comme un des mendiants de là-bas, qui sont des loques, qui sont des rois...

 

Francis Richard

 

Limonov, Emmanuel Carrère, 496 pages, P.O.L. ici

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2 avril 2012 1 02 /04 /avril /2012 19:55

Contre la pensée uniqueLe problème avec la pensée unique est que, justement, il n’existe pas de pensée unique... Selon le point de vue à partir duquel le penseur s'oppose, la pensée unique sera soit néolibérale, soit étatiste, c’est-à-dire antilibérale. Le syndrome d'unicité ici n'a donc rien à voir là-dedans.

 

Dans les deux cas l’expression est employée par un penseur pour faire passer le tenant d'une autre pensée, qualifiée par lui d'unique, pour un obtus, un incapable de penser autrement, à court d'arguments et aux arguments courts.

 

"Dis-moi quelle pensée unique tu fustiges, je te dirai qui tu es".

 

Le linguiste Claude Hagège dans son dernier ouvrage s’en prend à la pensée unique néolibérale, ce qui présente le médiocre avantage de savoir très vite à quoi s'en tenir sur son compte.

 

Le véhicule emprunté par la pensée néolibérale étant selon lui la langue anglaise, elle trouve peu de grâces à ses yeux, même s'il fait un bel effort pour la comparer objectivement à la langue française.    

 

L'auteur pense – ce qui n'est pas faux –, que  les esprits sont façonnés par la langue dans laquelle ils pensent et avec laquelle ils ont grandi. Or il situe les débuts de la domination linguistique actuelle de l'anglais dans l'immédiat après deuxième guerre mondiale. L’anglais en question, en fait l'anglais américain, serait devenu progressivement la langue véhiculaire du monde par opposition aux autres langues qui seraient demeurées culturelles. Cette langue, magnifique sophisme, en devenant langue unique générerait une pensée tout aussi unique. CQFD...  

 

La domination de l’anglais serait allée de pair non seulement avec la suprématie économique et militaire des Etats-Unis, mais aussi avec leur suprématie dans les domaines de l’information et surtout de la communication, domination de l'anglais américain donc, contre laquelle Claude Hagège s'insurge, tout en pensant qu'elle est en décrue devant la résistance des langues vernaculaires et des cultures, par définition diverses.  

 

L’auteur oppose le terme de mondialisation à celui de globalisation. L'actuelle mondialisation, selon lui mondialisation sous férule américaine, aurait, hélas, permis cette domination de l’anglais américain et se serait traduite dans les faits par une colonisation d’exploitation, colonisation différente et plus sournoise que la colonisation de peuplement pratiquée jadis, par exemple, par la France.

 

Cette mondialisation serait en fait le fruit de l’idéologie néolibérale américaine, donc haïssable, qu’il faudrait réguler pour en empêcher les excès – il ne prend pas la peine de dire en quoi cette idéologie fantasmée serait libérale, et pour cause, puisqu’elle ne l’est pas, l'affubler de l’adjectif classique ou du préfixe néo n'y changeant rien – tandis que la globalisation serait un processus paré de toutes les vertus:

 

"Il est la forme que prend à l’époque contemporaine un phénomène naturel qui a façonné l’histoire du monde: l’expansion de l’espèce humaine par le biais des découvertes, inventions et techniques, qui ont ouvert d’immenses avenues d’échange de plus en plus dense entre toutes les parties du monde, de la route de la soie à la radio, au téléphone, à la télévision, et aujourd’hui à Internet."  

     

En fait la mondialisation, que Claude Hagège décrit, ressemble, comme une goutte d’eau à une autre, au mondialisme, idéologie qui, effectivement, n’a rien de libéral puisqu’elle est d’essence étatique, voire supra-étatique, qu’elle se réfère à un ordre mondial et qu’elle se passe du consentement des peuples. Une pensée unique imaginée peut fort bien revêtir les oripeaux d'une autre pensée unique pour mieux tromper son monde...

 

Quant à la globalisation, même si ce mot ne suggère pas tout à fait exactement la même image que le mot mondialisation – on voit avec elle d’emblée le globe terrestre tourner –, elle n’est pourtant qu’un synonyme de cette dernière, n'en déplaise au linguiste Claude Hagège qui ne les distingue que pour les besoins de sa démonstration partisane.

 

Pour Claude Hagège le néolibéralisme, qui, tout comme l’ultralibéralisme, est un terme qui se veut péjoratif, se réduirait caricaturalement à une idéologie du profit, que les Etats les plus puissants imposeraient, à coup de rétorsions politique et commerciale, à d’autres Etats insoumis à cette idéologie – comme dernièrement la Grèce –, et dont  les populations seraient alors vouées aux restrictions et aux plans d’austérité…

 

Claude Hagège est évidemment plus convaincant quand il se livre à une comparaison entre l’anglais et le français, qui ressortit à son domaine de compétence. L’orthographe et la prononciation du français sont moins difficiles que celles de l’anglais. Le français est moins elliptique, plus précis et moins ambigu que l’anglais. L’anglais est factuel et concret là où le français fait appel à l’interprétation humaine et à l’abstraction.

 

En effet, si le français est centré sur le verbe, l’anglais l’est sur le complément au verbe. L’anglais est plus idiomatique que le français, qui est plus logique. L’anglais se soucie d’ailleurs peu des charnières et des articulations logiques comme c’est le cas en français, qui a tendance à généraliser, assez naturellement. Toutes ces différences ne peuvent pas être sans effet sur les visions du monde des locuteurs de l’une et l’autre langue. De cela on peut volontiers convenir.

 

De même on peut donner raison à Claude Hagège quand il oppose langue véhiculaire, ou langue de service, qui ne sert qu’à la communication, à langue maternelle, élément fondamental de l’identité d'une personne. La deuxième dispose en effet d’un corpus qui la caractérise et qui n’est pas nécessaire à la première:

      

"Qu’est-ce, en effet, qu’un corpus? C’est l’ensemble des phrases, des paragraphes et des textes que chacun a entendus autour de lui ou lus au cours de sa formation, et qui constituent la mise en application directe de la langue qu’il connaît le mieux. Le corpus peut contenir des proverbes, des formules toutes faites, des citations (qu’elles renvoient à des œuvres littéraires ou à des mots entendus que l’on se transmet dans les groupes de solidarité ou de connivence), des pensées et des jugements d’ordre général qui sont récurrents dans les sociétés et les familles, etc."

Enfin l’éloge que fait l’auteur de la traduction, qui n’est pas seulement une commodité mais également une activité créatrice, et l’éloge qu’il fait de la lecture, à qui doit être donnée "une place croissante dans les familles, comme à l’école" ne peuvent qu’emporter la conviction.

 

Le lecteur sera d'autant plus chagrin de voir qu'un tel esprit, d'une érudition certaine, succombe, bien qu'il s'en défende, à un "anti-américanisme paresseux", à une charge en règle contre la langue anglaise dans ses développements américains, dans laquelle des pensées fort différentes peuvent pourtant s'exprimer, et à ce poncif qu'un néolibéralisme indéfini est à l'origine de tous les maux de la planète.

 

Tout cela évidemment ne veut pas dire, au contraire, qu'il ne faille pas favoriser la diversité des langues, des cultures, des idées: Internet est un très bon moyen pour les diffuser... 

 

Francis Richard

 

Contre la pensée unique, Claude Hagège, 256 pages, Odile Jacob ici

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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 11:45

Intrigue-a-Venise.jpgLe dernier livre d'Adrien Goetz ici nous convie à une intrigue dans tous les sens du terme. Il s'agit d'une intrigue policière, d'une intrigue amoureuse, d'une intrigue picturale...J'en passe et des meilleures...

 

Pour les amoureux de Venise, qui y vont trop souvent en amoureux ou en voyages de noces, cette intrigue à multiples facettes se déroule pour l'essentiel dans cette ville lacustre où de grands écrivains français situent leurs récits ou leurs aventures. Je pense à Maurras, Morand, Déon ou Sollers.

 

Cet épisode des enquêtes de Pénélope Breuil, conservatrice de musée, qui peut se lire indépendamment des autres, fait suite à Intrigue à l'anglaise et Intrigue à Versailles.

 

Cette fois Péné se rend à Venise pour participer à un colloque sur "Gondoles, galères et galéasses: les instruments de la conquête vénitienne".Or elle n'a jamais mis les pieds dans la cité des Doges. La gageure sera pour elle de faire comme si elle connaissait parfaitement la Sérénissime.

 

Il s'agit d'une intrigue policière. Deux petits chats noirs sont sacrifiés et retrouvés tous deux au pied d'une statue équestre, l'un au Louvre, l'autre sur un campo de Venise, avec un billet mystérieux. Un académicien français, Achille Novéant, est retrouvé mort après avoir chuté du dernier étage de la Villa Médicis, qui abrite l'Académie de France à Rome. Meurtre ou suicide ?

 

Il s'agit d'une intrigue amoureuse. Péné vit en couple séparé avec un journaliste prénommé Wandrille, chacun gardant son logis et ravi d'aller visiter l'autre. Mais, lors du colloque auquel elle assiste, elle n'est pas insensible au charme d'un historien du cru prénommé Carlo. Saura-t-elle lui résister dans ce cadre propice aux amours adultères et masquées?

 

Il s'agit d'une intrigue picturale. Un magnifique tableau de Rembrandt a disparu à la fin de la seconde guerre mondiale. Il appartenait à un juif déporté par les nazis et mort à Auschwitz. Personne ne sait ce qu'il représentait. On sait vaguement qu'un personnage à cheval en était le sujet. A-t-il été repeint pour être dissimulé aux rapaces trop curieux?

 

Péné va peu à peu, avec l'aide de Wandrille, reconstituer les pièces du puzzle de toutes ces intrigues qui n'en forment qu'une seule. L'histoire, qui se passe en l'an 2000, étant ponctuée d'intermèdes du passé qui expliquent le présent plein de rebondissements.

 

L'auteur, mêlant le vrai et le faux, à la fois distrait et instruit le lecteur sans avoir l'air d'y toucher. Il le fait avec une désinvolture et une légèreté, qui prouvent qu'il n'est guère besoin d'être ennuyeux et solennel pour transmettre son érudition, et que cela peut se faire à la faveur d'une intrigue bien montée.     

 

Francis Richard

 

Intrigue à Venise, Adrien Goetz, 320 pages, Grasset ici 

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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 07:05

Les solitaires de la république-copie-1Il signe ses livres au dernier Salon du livre de Paris sous une affiche du livre de Delphine de Vigan, Rien ne s'oppose à la nuit ici. Il a un sourire qui donne envie d'engager la conversation avec lui.

 

Il reconnaît modestement qu'il ne joue pas dans la même cour, du point de vue tirage, que Delphine de Vigan, l'auteur maison aux 400'000 exemplaires déjà vendus. Mais cela ne lui enlève pas son sourire. Il, c'est Samir Tounsi, journaliste à l'AFP.

 

Il vient de publier un livre sur Les solitaires de la République, parmi lesquels figurent des candidats à l'élection présidentielle française. Si l'idée d'un tel livre lui est venue il y a deux ans, sa parution maintenant est on ne peut plus opportune.

 

Le sous-titre, Quand le pouvoir vous lâche, est une indication sur le type de solitude auquel l'auteur consacre cette enquête, la solitude des hommes politiques, quand ils se retrouvent seuls après l'échec. Mais le propos de l’auteur ne se limite pas à ces solitaires. 

 

L’exemple des hommes politiques montre en effet ce que peut être la solitude poussée à son paroxysme et l’intérêt du livre réside dans les réponses qu’ils donnent pour s’en accommoder ou la surmonter ou dans l’absence de réponse qui les conduit à mettre un terme à leur vie.

 

Dans le cas des hommes politiques, l’affectivité joue un grand rôle. Tant que le succès leur sourit ils se sentent pousser des ailes. Quand ils subissent l'échec, ils ne se sentent pas aimés de leurs électeurs, qui les font et les défont, et certains même vont jusqu’à déprimer, voire jusqu’à tirer un dernier trait.

 

Car, tout à la fois, ce sont des hommes ou des femmes comme les autres, avec leurs forces et leurs faiblesses, et différents parce qu’ils ont un ego surdimensionné, sans lequel d’ailleurs le succès ne leur sourirait pas et leur possibilité de rebondir n’existerait pas non plus.

 

L’auteur nous parle des derniers présidents de la République, Sarkozy, Chirac, Mitterrand, qui ont tous les trois connu des traversées du désert avant de parvenir à la fonction suprême, les deux derniers ayant fait preuve d’une ténacité peu commune puisqu’il leur a fallu plusieurs tentatives pour transformer l’essai.

 

La solitude n’a bien sûr pas épargné non plus des hommes politiques qui les ont précédés au sommet du pouvoir tels que de Gaulle, peut-être le parangon de la cohorte, et, avant lui, Clemenceau, Blum ou Mendès-France, sans oublier, dans des seconds rôles, Georges Mandel ou Jean Zay.

 

Leur solitude est consécutive à un échec dont ils ne se remettent pas ou qui leur est fatal. Elle peut être un aiguillon – Dominique de Villepin la juge indispensable – ou l’arme qui vous tue lentement, si d’autres ne se chargent pas de vous envoyer rapidement ad patres.

 

L’auteur évoque « la tentation de Venise » qui consiste à disparaître pour quelque temps, ou pour toujours, parce qu’on a envie de tout laisser tomber. Alain Juppé en a fait le titre d’un de ses livres quand il était abandonné de tous.

 

Plutôt qu’à Venise, Alain Juppé est allé se reconstruire au Canada avant de reconquérir la mairie de Bordeaux, puis de redevenir ministre. Mais François Léotard et Philippe de Villiers y ont succombé et ont jeté l’éponge.

 

Le plus dur pour les hommes politiques est d’être trahis par ceux qui vous sont les plus proches. Et il semble que ce soit le lot promis à tous pour peu que le pouvoir les lâche. Une poignée de fidèles leur permet alors de survivre, voire de repartir de plus belle, comme l’attestent les parcours de François Bayrou ou de Jean-Luc Mélenchon.

 

L’entourage proche, les prêtres pour les croyants ou les non-croyants, les frères maçons pour d’autres, peuvent être également les béquilles sur lesquelles ils s'appuient pour retrouver le goût à la vie et réapprendre à marcher, après les trahisons ou les déceptions.

 

Dénier la réalité de cette solitude peut être aussi, pour d’aucuns, un moyen apparenté à la méthode Coué pour ne pas se laisser abattre et pour entretenir la flamme de l’espérance contre toute attente. Mais à quoi cela mène-t-il pour d'autres ? Les faits restent têtus dans les cas de Ségolène Royal ou de Nicolas Dupont-Aignan...

 

Samir Tounsi a rencontré un grand nombre d’hommes politiques pour rédiger son livre. Qui fourmille de citations inédites des uns et des autres. Cela forme un puzzle dont il recolle patiemment les morceaux. Dans le même temps il nous dépeint un marigot politique qui ne donne pas vraiment envie.  

 

Sa réflexion sur la solitude des hommes politiques et sur les multiples formes qu’elle prend le conduit dans sa conclusion à une réflexion plus large sur la solitude, qui ne réserve pas ses affres aux seuls hommes politiques. Quatre millions de Français souffriraient ainsi d’isolement.

 

Si l’on peut être d’accord avec lui sur la nécessité de recréer du lien social, on aura du mal à le suivre quand il évoque la tenue d’états généraux de la solitude pour la conjurer. Le problème n’apparaît pas politique en réalité mais culturel, donc plus profond.

 

Pour redonner un sens à la vie, qui est bien fatigué dans nos pays dits développés, ne faut-il pas au contraire que l’Etat intervienne moins dans la vie des hommes ? Ne faut-il pas renoncer à ces solidarités obligatoires et forcées qui sont les caractéristiques des Etats-Providence et qui dissolvent les personnalités malgré elles dans un collectif auquel les hommes n'ont pas vraiment consenti ?

 

Les hommes ne pourront réellement redevenir généreux et solidaires les uns envers les autres que s’ils ne sont pas sous tutelle permanente.

 

Francis Richard

 

Les solitaires de la République, Samir Tounsi, 310 pages, JC Lattès ici

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15 mars 2012 4 15 /03 /mars /2012 22:30

L-ideologie-antiraciste.jpgLe livre de Paul-François Paoli est-il définitif sur l'idéologie antiraciste ? Son titre le laisserait supposer, Pour en finir avec l'idéologie antiraciste.

 

Mais cette idéologie, néfaste comme toutes les idéologies, a encore de beaux jours devant elle, particulièrement en France, où les idéaux de liberté sont tombés dans les oubliettes.

 

Qu'est-ce que le racisme ? L'auteur nous en donne plusieurs définitions, dans lesquelles se retrouve toujours la supériorité ou la primauté d'une race sur les autres :

 

"L'idéologie qui consiste à déshumaniser un être humain au nom d'une origine prétendument indigne et à magnifier de prétendues races supérieures."

 

"Le racisme suppose deux conditions : l'idée selon laquelle le spirituel est l'expression du biologique, ou si l'on veut que la culture n'est que le prolongement de la nature, et la primauté de telle race sur telle autre."

 

"Le racisme implique toujours, nous semble-t-il, non seulement la substantialisation de l'identité, mais aussi et surtout une supériorité de type métaphysique qui suggère la minimisation des autres peuples et de leurs mythes nationaux."

 

Une telle idéologie est désormais bannie et c'est bien ainsi. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait plus de racistes, mais "ils ont perdu droit de cité et ne se proclament plus comme tels".

 

Le racisme tel que défini plus haut est complètement déconsidéré :

 

"La notion de "surhumanité", fondée sur une forme ou une autre d'hérédité biologique ou spirituelle, ne peut plus être défendue par des esprits qui prétendent à une quelconque rigueur."

 

Aussi bien l'idéologie antiraciste ne combat-elle pas ce racisme-là. Elle se sert de l'opprobre jeté sur l'idéologie raciste pour taxer de racistes tous ceux qu'elle veut déconsidérer, lyncher médiatiquement ou tuer symboliquement :

 

"L'idéologie antiraciste n'est pas dangereuse parce qu'elle est antiraciste, mais parce qu'elle aboutit à réinstaurer le délit d'opinion et à fixer des limites arbitraires à la réflexion."

 

Cette idéologie totalitaire est, comme les autres idéologies totalitaires, manichéenne et dualiste, je dirai même simpliste :

 

"Elle divise le monde en bons et méchants, en amis et ennemis. Elle ignore la complexité du réel, ses ambivalences, car cette complexité la détruirait."

 

Cette ignorance du réel va jusqu'à nier l'existence des faits eux-mêmes. Dans ce sens-là, pénurie et absence de liberté n'étaient pas réelles dans les pays communistes. Elles n'étaient qu'"illusion liée à de mauvaises pensées".

 

Or, comme le dit l'auteur, exception faite des appels au crime ou à la haine raciale, la liberté d'opinion suppose de pouvoir tout dire, sinon on se situe dans un régime policier :

 

"Ou chacun jouit d'une liberté maximale sur le plan du langage, ou rien n'est autorisé à personne."

 

L'idéologie antiraciste, parce que ses adeptes sont au-dessus de ces contingences, nie que l'immigration puisse ne pas être positive, nie qu'absolutiser le droit du sol pour devenir citoyen puisse poser des problèmes.

 

Cette idéologie nie que les hommes aient besoin d'identité et pas seulement de valeurs, fussent-elles universelles, et qu'ils ne sont pas seulement des êtres de raison mais des êtres affectifs, héritiers d'une langue et d'une histoire :

 

"Les valeurs universelles proclamées n'annulent pas les différences de culture, ni les oppositions religieuses."

 

Cette idéologie nie que l'islam, récusant le doute, ne permet que difficilement le dialogue :

 

"Le christianisme, comme l'a mis en évidence toute une tradition, depuis Pascal jusqu'à Kirkegaard, repose sur un pari métaphysique. Rien de tel en islam, où il est naturel de croire au message du prophète et déviant de s'y opposer."

 

On ne peut qu'approuver Paoli quand il dit :

 

"Nous avons besoin du regard des autres pour nous appréhender nous-mêmes sans nous confondre avec eux"

 

Ou quand il dit :

 

"Pour parler à l'autre en tant qu'autre, il faut savoir qui l'on est."

 

On regrettera d'autant plus qu'il cède, comme bien d'autres, à la tentation de caricaturer le libéralisme :

 

"Le libéralisme [...] se résigne à ce que l'humain ne soit que ce qu'il est : marqué par la finitude, habité par la convoitise et l'envie. Mieux, ses faiblesses et ses vices, ce que la tradition chrétienne considère comme la marque indélébile du péché originel, il en fait des principes vitaux qui vont servir "la main invisible du marché"."

 

Paoli semble ignorer que la liberté, qui a donné son  nom au libéralisme, se trouve dans la propriété naturelle, que je définirai en ces termes :

 

 "J’ai le droit de faire ce que je veux avec ce que j’ai. Il va de soi que ce que j’ai n’a pas été volé à autrui, sans quoi ma propriété ne serait pas légitime et, partant, je ne pourrais pas en faire ce que je veux. Corollaire : je ne peux faire ce que je veux avec le bien d’autrui que si celui-ci m’a donné son consentement."

 

Cette définition objective de la propriété naturelle découle du droit naturel. Lequel repose sur quatre des dix commandements du décalogue :

- tu ne voleras pas

- tu ne convoiteras pas le bien d’autrui

- tu ne mentiras pas

- tu ne tueras pas.

 

Il est curieux que Paoli, qui fustige le libéralisme, s'en prenne dans le même temps à ce qu'il faut bien appeler une des manifestations de l'Etat-Providence, qui lui est pourtant antinomique, et qu'il affuble d'un nom convenu :

 

"C'est toujours à cet être-là, particulier, que je donne, qu'il soit mendiant ou nanti. Et c'est ici qu'est la faiblesse de la fraternité républicaine : s'adressant à tous, elle ne s'adresse, à vrai dire, à personne."

 

Nobody is perfect, comme on dit en bon français...

 

Francis Richard

 

Pour en finir avec l'idéologie antiraciste, Paul-François Paoli, 192 pages, François Bourin Editeur ici 

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9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 01:30

Dubai--la-rancon-du-succes.jpgNabil Malek connaît bien Dubaï, où il s'est installé en 1993. Au début des années 2000, il y a ouvert une succursale d'une banque privée de Genève.

 

Le recueil de nouvelles qu'il vient de publier aux éditions Amalthée, sous le titre Dubaï, la rançon du succès, en est le témoignage. 

 

Toutes les histoires qu'il raconte se déroulent dans le cadre de cet émirat et sont frappées au coin de la vérité, même si les noms des personnages, pour des raisons évidentes, ont été modifiés.

 

Dubaï n'a pas de pétrole, ou très peu, ni de richesses naturelles, mais elle a un souverain intelligent, le cheikh Al Maktoum. Ce dernier a en effet donné carte blanche à son frère, le cheikh Al Mohammed, qui d'ailleurs lui succédera en 2006, et qui est, même sous le règne de son frère aîné, le véritable maître tout-puissant de l'émirat. 

 

Cheikh Mohammed est un entrepreneur de prince. Il a développé son petit pays en se lançant dans les affaires avec pour objectif d'offrir ce qu'il y a de meilleur dans les domaines de croissance choisis, l'immobilier et le tourisme, et en appliquant, très utilitairement, les mécanismes du marché sans en adopter pour autant la philosophie. Ainsi la compagnie aérienne dubaïote, Emirates, qu'il a créée, va-t-elle bientôt éclipser toutes les autres compagnies locales par la qualité de ses services. 

 

Sur cet émirat, qui est le deuxième par la superficie de la Fédération des Emirats arabes unis, le marché immobilier est libéré un beau jour, en ce sens que les étrangers peuvent dorénavant acquérir des immeubles par le fait du cheikh, despote éclairé, mais despote. Ces divers étrangers représentent  plus de 90% des habitants du pays. Ils ont été attirés par le succès de l'émirat. Il n'y a pas d'impôts dans ce pays, mais, pour eux, l'eau et l'électricité sont plus chers que pour les autochtones, préférence nationale oblige.

 

Le père de Cheikh Maktoum, Cheikh Rachid, par le même fait du cheikh, avait déjà permis à ses sujets de s'enrichir en acquérant des agences de grandes sociétés multinationales... Il faut reconnaître que le succès économique est au rendez-vous et que Dubaï est devenu aussi la grande place financière du Moyen-Orient. Parce que les mécanismes du marché jouent tout de même en grande partie. Mais ce succès, rapide, donnant le tournis, est-il pérenne ? Rien n'est moins sûr, parce qu'il reste artificiel.

 

Le marché de l'immobilier, par exemple, qui, au début, a permis cette croissance, est pipé par les passe-droit qu'obtiennent les intermédiaires obligés que sont les sponsors imposés par l'Etat, lequel possède la plus grande part de l'économie dubaïote, via trois conglomérats, un spécialisé dans l'immobilier, Emaar, un deuxième également spécialisé dans l'immobilier avec la société Nakheel, mais spécialisé aussi dans les activités du port de Jebel Ali, le troisième, Dubaï Holdings, ayant la haute main sur les zones franches. 

 

Les tentatives de réglementer les prix de l'immobilier ne font que pervertir ce marché. Les expropriations transforment les anciennes terres et maisons en centres commerciaux et villas de luxe. La concurrence est faussée et ne s'exerce réellement qu'entre deux des conglomérats princiers. De ce fait les marchés n'émettent plus de signaux. La bulle finit par éclater, la banqueroute par être évitée toutefois, grâce au pétrole de la Fédération des Emirats et, principalement, grâce à celui d'Abu Dhabi. 

 

Dubaï, capitale du néolibéralisme effréné ? C'est tordre la signification des mots. En quoi s'agit-il encore de libéralisme ? Ce n'en est qu'une caricature, bien éloignée de la philosophie libérale à la base du capitalisme libéral et du libéralisme tout court, même si les résidents de Dubaï ne payent pas d'impôts et que des zones franches y accueillent des centaines d'entreprises. Il s'agit en fait d'un capitalisme d'Etat, où la presse n'a d'ailleurs pas d'autre liberté que de celle de flatter la magnificence de Dubaï... 

 

A Dubaï sévit un étatisme, à la mode musulmane et conforme au droit islamique, inspiré cependant en partie des Lumières. Ce qui constitue un surprenant et détonant cocktail. L'envers de ce décor à paillettes, ce que Nabil Malek appelle la rançon du succès, nous est dévoilé par touches successives dans les nouvelles qu'il a écrites et qui se déroulent dans un pays exotique, au climat torride, qui serait insupportable sans la clim.

 

Ces nouvelles sont des leçons de vie, qui pourraient tout aussi bien nous être données sous d'autres cieux, si elles ne comportaient pas de spécificités locales. En effet, à Dubaï, comme ailleurs, le bien-être matériel, au lieu, hélas, de libérer les esprits pour les élever, les asservit, de même que les corps, d'une tout autre manière, comme si les hommes après avoir échappé à la misère matérielle ne pouvaient pas échapper à la misère morale.  

 

Les contreparties du développement économique de Dubaï sont la prostitution de filles de l'Est, encadrée par de véritables esclavagistes, les escroqueries montées à partir de réputations usurpées, les privilèges accordés à certains proches du régime, la corruption qui en caractérise d'autres, les soirées fastueuses et indécentes de luxe, où des parvenus imbus d'eux-mêmes se pavanent, le traitement inhumain des ouvriers des chantiers de construction, les fortunes gagnées rapidement et dissipées tout aussi rapidement.

 

On est loin des "règles de bonne conduite" que le philosophe et économiste libéral Friedrich Hayek estimait, dans son livre Droit, législation et liberté, nécessaires au bon fonctionnement d'une société et d'une économie libres ...

 

Nabil Malek est à la retraite depuis 2008. Il est revenu en Suisse à ce moment-là, un an après sa petite famille. Il peut enfin se consacrer à l'écriture, qui est sa véritable passion et, vraisemblablement, une ancienne aspiration. Le recueil de trente-cinq nouvelles qu'il vient de publier est certes une oeuvre de pure fiction, en ce sens, que, de ces histoires "vraies, parfois autobiographiques, ou encore basées sur des faits divers", l'écrivain, qui sommeillait en lui, a modifié les faits et certains lieux.

 

Il prête à ses personnages et au narrateur des opinions qui ne sont pas forcément les leurs ni les siennes. Il donne également son interprétation personnelle sur la vie et le parcours des nombreux protagonistes sans être sûr de rien à leur propos, tellement ils peuvent être parfois impénétrables. Il révèle leurs malaises, leurs joies et leurs aspirations, "dans le tourbillon de Dubaï, une ville qui se réinvente continuellement" et on sent qu'il en garde un souvenir ému.

 

Grâce à Nabil Malek et à ses talents de narrateur, le lecteur vit par procuration plusieurs vies, dans un dépaysement complet. Après avoir habité de nombreuses heures ce gros volume, il ne peut être que triste d'en avoir terminé la lecture et de devoir le quitter, après avoir partagé le destin de tels personnages, qui, le moins qu'on puisse dire, sont tous singuliers et incomparables, tout en reflétant bien les multiples facettes de notre époque.

 

Francis Richard

 

Dubaï, la rançon du succès, de Nabil Malek, 440 pages, Editions Amalthée ici     

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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 23:45

L-elimination.jpgLe 17 avril 1975, les Khmers rouges prennent Phnom Penh, la capitale du Cambodge.

 

Pendant près de quatre ans, ils vont terroriser le pays et éliminer 1,7 millions de personnes, soit près du tiers de sa population. L'élimination ne sera interrompue qu'en janvier 1979, quand ils seront chassés du pouvoir par l'armée vietnamienne.

 

Les personnes à éliminer sont celles que l'Angkar, le parti des Khmers rouges, appelle le nouveau peuple.

 

L'ancien peuple est celui des campagnes, composé de nombreux illettrés, c'est-à-dire de ceux qui adhèrent le mieux au marxisme, comme le dit à l'auteur Duch, le secrétaire général du parti.

 

Ceux qui sont à éliminer sont les capitalistes, les féodaux, les fonctionnaires, les classes moyennes, les intellectuels, les professeurs, les étudiants. Pourquoi ? Parce que ce sont des ennemis, pas des hommes, autrement dit des déchets qu'il faut traiter, puis détruire.

 

Rithy Panh, qui a treize ans en 1975, en tant que fils du chef de cabinet du ministère cambodgien de l'éducation, fait évidemment partie de ce nouveau peuple à éliminer parce que dangereux, différent, toxique. Duch énonce l'axiome cynique qui s'applique à ce peuple :

 

"A te garder, on ne gagne rien. A t'éliminer, on ne perd rien."

  

Que cherche à faire Rithy Panh en écrivant ce livre ? Il veut donner la connaissance, transmettre, et, pour cela, comprendre - notamment la nature du crime -, expliquer, se souvenir. Dans ce but il donne la parole au tortionnaire en chef, Duch, responsable de la police politique de l'Angkar. Il l'a rencontré au moment de son procès, lui a parlé, l'a filmé, l'a photographié, a échangé avec lui.

 

Parallèlement il nous raconte les quatre ans qu'il a vécus sous le contrôle khmer des corps et des esprits et ne nous épargne aucun des crimes cruels auxquels il a assisté. Le silence, n'est-ce pas ce qui blesse ? Il ne peut ainsi taire les prises de sang forcées et massives, qui vident entièrement les corps, les vivisections, les enfants assassinés, les corps violés, affamés ou détruits, pour finalement servir d'engrais à des plantations.

 

Rithy Panh ne nous épargne pas les détails les plus infimes, parce qu'il veut que la vérité soit "établie et documentée". Son combat est "de tout vérifier, une fois, dix fois, cent fois ; de ne jamais renoncer à écouter". Alors il peut commencer à expliquer :

 

"Derrière ces crimes, il y a une petite poignée d'intellectuels ; une idéologie puissante; une organisation sans faille ; une obsession du contrôle, et donc du secret ; un mépris total de l'individu ; un recours absolu à la mort. Oui, il y a un projet humain."  

  

A l'extérieur du pays ce régime criminel a bénéficié d'une tout autre image, celle "d'un monde idéal, égalitaire, solidaire, novateur". Les idiots utiles ont été abusés, les idéologues se sont laissé abuser, les complices, nombreux dans les médias de l'époque, ont répercuté sans vergogne cette image d'Epinal.

 

La figure du révolutionnaire telle que Duch la dessine est celle d'un technicien, qui acquiert, par la pratique, un savoir-faire dont la société de classe l'a privé. Il est un instrument, une machine. Il pratique l'idéologie qui commande. Lui-même, Duch, pour se défendre, dit continûment qu'il "n'est qu'un rouage entre les décideurs politiques et les exécutants des basses oeuvres."

 

Rithy Panh aimerait que Duch se comporte en homme, parce qu'il est un homme. Il aimerait qu'il soit "rendu à l'humanité par la parole". Car "Duch n'est pas un monstre ou un bourreau fascinant. Duch n'est pas un criminel ordinaire. Duch est un homme qui pense. Il est un des responsables de l'extermination". 

 

Seulement Duch ne joue pas le jeu en ne reconnaissant pas "dans le détail ce qu'il a fait ou fait faire pendant des années". Cela "l'empêche de cheminer vers la communauté humaine". Ce déni se traduira par la demande de relaxe qu'il adressera lors de son procès...

 

Rithy Panh est un rescapé de l'enfer :

 

"Ma chance a été d'être entre deux âges ; j'avais la lâcheté d'un enfant ; et la résistance d'un adulte."

 

Il croit "à l'universalité du crime khmer rouge, de même que les Khmers rouges ont cru à l'universalité de leur utopie".

 

C'est pourquoi, aussi, avec l'aide de Christophe Bataille, il a écrit ce livre.

 

C'est pourquoi, également, il faut le lire, pour notre édification.

 

Francis Richard

 

L'élimination, de Rithy Panh, avec Christophe Bataille, chez Grasset ici 

 

Rithy Panh, interrogé par Patrick Simonin, présente son livre sur TV5 Monde le 16.01.2012 :

 

  

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 23:45

Les-derniers-jours-de-nos-peres.jpgLe manuscrit du livre de Joël Dicker, Les derniers jours de nos pères, a reçu le 8 décembre 2010 le Prix des écrivains genevois, qui s'intéresse aux livres à paraître. Il vient d'être coédité par les Editions de Fallois et L'Age d'homme.

 

Ce livre nous raconte l'histoire de la branche F du Special Operations Executive, SOE, pendant la Seconde guerre mondiale. Créé en 1940 par Winston Churchill, après la déroute de Dunkerque, ce service d'opérations spéciales, menées dans les pays occupés par l'Allemagne nazie, sera dissous en 1946, n'ayant plus de raison d'être.

 

La branche F est composée de volontaires français qui seront de véritables agents secrets britanniques au service de sa Gracieuse Majesté. Il s'agira, derrière les lignes ennemies, de mener en France, comme d'autres branches, et comme dans d'autres pays, des opérations de sabotages, d'attentats, de propagande, de renseignement, de formation de réseaux, en liaison avec les organisations de résistance locales.

 

Ces Français n'ont rien à avoir avec les Français libres de Londres. A la fin de la guerre, d'ailleurs, d'âpres négociations permettront à ces agents français du SOE de ne pas être considérés "comme des traîtres à la nation pour avoir collaboré avec une puissance étrangère" :

 

"Ils pourraient soit retourner à la vie civile sans être inquiétés, soit intégrer l'armée française à un grade identique à celui obtenu dans le service."

 

Après leur recrutement les stagiaires, dont le roman raconte l'histoire, vont subir une sélection sévère dans quatre écoles différentes sans savoir quelle sera leur contribution à l'effort de guerre, à l'issue de cette formation éprouvante. Ils vont endurcir leurs corps à Wanborough, se mesurer à l'art de la guerre à Lochailort, sauter en parachute à Ringway, apprendre à évoluer en France dans le plus grand secret à Beaulieu.

 

A l'issue de ces quatre étapes, de vingt-et-un stagiaires qu'ils sont au départ, ils ne seront plus finalement que onze à être retenus. Entre-temps leurs corps et leurs esprits tout couturés auront changé. Les épreuves les auront rapprochés. Ils seront devenus amis après s'être parfois violemment frottés. La seule femme du groupe, Laura, ne sera pas la moins combative, à sa manière. Quand il s'agit de poser une bombe, l'auteur nous dit qu'elle a "l'attentat élégant"...

 

Au moins deux d'entre eux, Paul-Emile, Pal de son nom de guerre, et Key, sont partis à la guerre après avoir mal embrassé leurs pères, avec, dans les yeux, la lumière du courage des fils qui font le désespoir des pères. Au plus fort de leur aguerrissement ils regrettent cet abandon. Ils se sentent vides. N'ont-ils pas "déjà vécu les derniers jours de leurs pères" ?

 

Pourquoi sont-ils tous prêts à donner leur vie, sous les balles ou la torture ?

 

"Pour que les Hommes restent des Hommes."

 

Pour devenir des Hommes, ils vont donc apprendre à tuer. Vont-ils rester des Hommes ? En effet le plus grand péril des Hommes n'est-ce pas les Hommes eux-mêmes ? Ne doit-on pas se méfier de tout le monde ? Y compris de soi-même ? Dans les moments de désespoir n'a-t-on pas l'impression "qu'il n'y a personne à sauver, que tout le monde se haïra toujours" ?

 

Joël Dicker nous raconte Aimé, Gros, Frank, Faron, Claude, Key, Stanislas, Denis et Jos. Il nous raconte également Pal et Laura, qui vont s'aimer entre deux séparations de plusieurs mois. Il ne nous cache ni leurs forces, ni leurs faiblesses. Il nous les fait aimer tels quels. Nous souffrons avec eux quand ils déchoient. Nous nous réjouissons quand ils se subliment. 

 

Certains d'entre eux ne reviendront pas de leurs missions, d'autres survivront après avoir commis parfois des actes qui les mordront toujours. Il leur faudra ne pas renoncer, tenir bon, continuer à vivre vaille que vaille. Il leur faudra accepter que la vie continue après le désastre de l'humanité, qu'après les derniers jours des pères viendront "les jours d'avenir et de perpétuation". Il leur faudra accepter de devenir pères eux-mêmes.

 

Un des personnages du roman dit :

 

"On ne peut pas écrire ce que l'on n'a pas vécu."

 

Ce livre est la preuve du contraire. C'est d'autant plus vrai qu'il n'est pas manichéen.

 

Francis Richard

 

Cet article est reproduit sur le site lesobservateurs.ch 

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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 16:45

Le-bal-des-esquintes.jpgDans Le bal des esquintés, publié aux Edition de l'Hèbe ici, Annick Geinoz nous parle de trois "esquintés du couple" que la séparation d'avec la personne aimée a pour un bon moment décomposés.

 

Le livre énonce d'emblée, et en raccourci, qui ne peut être que caricatural, le trait dominant de ces trois personnages en quête de sens :

 

"C'est l'histoire d'un vieux. L'histoire d'une sainte. L'histoire d'un con."

 

Le vieux, la sainte et le con : ce pourrait être le titre, à la Sergio Leone, de ce livre. 

 

Ces trois personnages qui habitent le même immeuble auraient pu ne pas mêler leur vie et s'ignorer. Le destin et l'auteur en ont décidé autrement. Pour leur plus grand bien et pour le soulagement de ceux qui se seront pris d'empathie pour le trio.  

 

Le vieux, Félix Chaillot, est un artisan de la vieille école, qui rempaille des chaises. Il a un chien - en fait une chienne -, Turbine, qui est sa seule compagnie depuis que sa femme, l'indomptable Mousse Béranger, de son vrai prénom Madeleine, atteinte de la maladie d'Alzheimer, a été placée dans un établissement hospitalier. C'est une compagnie irremplaçable, mais insuffisante. Car leur amour, depuis toujours, à lui et à Mousse, est si fusionnel qu'il ne supporte pas la séparation. Ce ne sont pas en effet leurs deux filles, Solveig et Sonia, qui vivent leur vie, qui peuvent combler cette absence cruelle, dans les deux acceptions du terme.

 

La sainte, Marie Sauvin, la bien prénommée, est fille de diplomate. Adolescente, elle a fait montre d'un caractère rebelle et a été rejetée d'une école l'autre, pour enfin échouer au Rosey, ce sélectissime collège des bords du Léman, où elle rencontre l'amour de sa vie, Paul Sauvin, et la sérénité. Ils se sont mariés quand deux jumeaux, Eric et Oscar, se sont annoncés. Puis ils ont fait en prime une petite Luce, atteinte de mucoviscidose, qui n'a signalé son existence qu'une fois son papa parti avec une amazone carriériste, prénommée Sophie. Une enfant imprévue, que Marie a décidé de garder, sans jamais le regretter, au grand dam des autres.

 

Le con, Ben, Benjamin Maurois, est du genre à rater tout ce qu'il fait et à se rendre insupportable, même aux yeux de son associé et ami. Sa femme, Caro, Caroline, ne l'a d'ailleurs un jour plus supporté. Elle est donc partie concubiner avec Pierre en emportant leur fille Lola, qui n'a pas apprécié du tout ce changement de cocon. Son papa a bien fait une tentative pour l'enlever. Mais elle s'est soldée par un accident de moto dont Lola est sortie en morceaux. Cet accident ne lui a pourtant pas ôté l'envie de voir son père. C'est ce dernier qui refuse désormais de la voir et ne veut pas se rendre au point-rencontre prévu dans ces cas-là.

 

Comme on le voit le trio est mal parti. Les choses ne vont d'ailleurs pas s'améliorer tout au long du récit. Au contraire. Une fois bien mûres, elles finiront tout de même par aboutir au rebond du trio. Comme quoi, même dans les pires affres, il est toujours possible de trouver une issue heureuse, sinon idéale. C'est donc un message d'espoir que nous délivre Annick Geinoz, même si, pour le trio, rien ne pourra plus être tout à fait comme avant.

 

A aucun moment le lecteur n'est tenté de se déprendre de ce livre, qui pourrait s'avérer ennuyeux puisqu'il ne fait que raconter des histoires du genre de celles auxquelles il est confronté aujourd'hui ou qui sont le lot quotidien de son plus proche entourage. Sans doute parce que l'auteur sait très bien se mettre à la place de ses personnages et lui fait connaître les pensées les plus intimes qui les tourmentent et qui répondent peut-être à ses propres interrogations.

 

Annick Geinoz a su trouver le rythme et le ton justes qui marquent notre époque. Elle fait en sorte que le lecteur ait envie de voir ses personnages se dépêtrer de la situation critique dans laquelle ils se trouvent. Les dénouements de ces histoires personnelles sont plus que vraisemblables, logiques. C'est pourquoi elle répond avec bonheur à cette attente de bonne fin, sans surprise, dans un style émaillé de formules qui parlent à l'imagination et qui utilisent à très bon escient le vocabulaire de notre temps.

 

Francis Richard 

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 21:35

Fraternité secrèteFraternité secrète est un recueil de correspondance, publié chez Grasset ici, entre Jacques Chessex et Jérôme Garcin.

 

Cette correspondance a été échangée de 1975 à 2009. Mais elle n'est abondante que pendant les cinq premières années. Les lettres écrites pendant cette période représentent quatre-vingts pour cent du volume.

 

Jérôme Garcin n'a que dix-huit ans quand il adresse sa première lettre à Jacques Chessex. L'écrivain vaudois, lauréat du Prix Goncourt 1973, a alors quarante et un ans. 

 

Cette première lettre de Jérôme remplit Jacques de joie, parce que ce jeune lecteur est surtout sensible à sa poésie, à laquelle il va renouer, grâce à lui. Dans cette lettre Jérôme dit à Jacques que Le jour proche lui permet d'étancher "sa soif de sincérité voire de simplicité".

 

Philippe, le père de jérôme, est mort à quarante-cinq ans à la suite d'une chute de cheval et celui de Jacques, Pierre, s'est donné la mort à quarante-huit ans. Jacques a lu avec beaucoup d'intérêt des articles littéraires de Philippe Garcin parus dans la NRF. Tous deux, Jacques et Jérôme, sont poètes. Toutes ces correspondances vont être à l'origine d'une amitié qui ne se démentira pas pendant plus d'un tiers de siècle, jusqu'à la mort de Jacques.

 

Sur ce blog j'ai parlé des derniers livres de Jacques Chessex, le premier anthume et les deux autres posthumes : 

 

"Un Juif pour l'exemple", de Jacques Chessex le 12.01.2009

"Le dernier crâne de M. de Sade" de Jacques Chessex le 16.01.2010

"L'interrogatoire" de Jacques Chessex le 8.04.2011

 

Si je n'ai jamais partagé la démesure et la furie calvinistes de Jacques Chessex, ni sa morbidité, j'ai reconnu très tôt en lui un écrivain majeur, parce que c'était évident. M'a surtout toujours séduit son style de forcené de la plume, à la musique flaubertienne, style qui a d'ailleurs évolué, avec constance, vers plus de simplicité et de pureté d'expression, et qui, de rabelaisien au début, s'est fait à la fin cristallin.

 

Avant même de recevoir le Prix Goncourt pour L'Ogre, ce professeur de lettres françaises au Gymnase de la Cité de Lausanne leur faisait déjà honneur à mes yeux, ainsi qu'au Pays de Vaud, dont il était originaire et qu'il dépeignait avec tant d'amour et de sensualité qu'il m'a communiqué cet amour et que je suis tous les jours plus attaché à ce pays où je suis devenu homme et où je vis la plus grande partie de l'année. 

 

De cette valeur de l'écrivain j'ai été convaincu avant même Jérôme Garcin. Pour cela je n'ai pas d'autre mérite que d'être son aîné de cinq ans... Quand j'avais vingt ans, en effet, j'ai lu Carabas avec bonheur dans les Cahiers de la renaissance vaudoise. Ce premier livre m'a conduit à lire Le Portrait des Vaudois paru deux ans plus tôt dans les mêmes cahiers, et à lire dès lors régulièrement la plupart de ses livres, à leur parution.

 

J'ai raconté sur ce blog ici qu'en dépit de mon ardeur inlassable à le lire, et le relire, je n'avais jamais rencontré ce créateur d'un monde incorrect autrement que dans ses livres, et que je ne lui avais jamais parlé sinon, en silence, devant son cercueil exposé à la chapelle Saint-Roch de Lausanne, le 12 octobre 2009, trois jours après l'attaque cardiaque qui l'avait foudroyé mortellement, au milieu des livres de la bibliothèque d'Yverdon, comme Molière s'était écroulé en scène.

 

Fraternité secrète m'a donc permis de connaître un Jacques Chessex plus intime que celui que je connaissais par l'oeuvre, étrangement confiant dans le jugement d'un cadet de vingt-deux ans et faisant preuve d'une belle fidélité en cette amitié ; un Jacques Chessex conscient de sa valeur et meurtri au fond qu'elle ne soit pas reconnue ; un Jacques Chessex surpris par la tempête soulevée en Suisse romande par la parution de son livre, Les yeux jaunes, et qui n'a commencé à être adulé par les habituels roquets que lorsqu'il est devenu membre du jury Goncourt...

 

Le livre reproduit, en marge de la correspondance entre les deux écrivains, des chroniques littéraires de Jacques Chessex, dans le quotidien lausannois 24 Heures, intitulées Humorales. Bien que la taille des caractères soit bien petite, le lecteur a ainsi, s'il ne la connaît pas, le loisir de goûter à la prose charnue et ramifiée du professeur de lettres exceptionnel qu'il était et aux profusions d'images que ce créateur était capable de faire naître dans les esprits.

 

Pour être en mesure d'accomplir ses forcéneries d'écrivain, qui lui demandent beaucoup d'énergie, Jacques Chessex va abandonner ces chroniques. Pour se consacrer uniquement à son oeuvre, il comble son besoin de distance et de solitude en vivant de plus en plus dans sa maison de Ropraz, entouré tout de même des siens, et ne se laisse distraire par rien qui pourrait lui nuire, comme de tenir un journal :

 

"J'ai fui le journal parce qu'il m'aurait volé de tout ce qui passe spontanément dans le poème, survient, souvenir intuitif, dans le roman, reste toujours à dire en moi comme la part vraie où puiser."

 

J'aime que, sous la bénéfique influence de Jérôme, il change d'avis sur Stendhal. En 1980 paraît l'Album Giono dans la Pléiade. Il écrit le 16 juin de cette année-là :

 

"La (re)lecture de l'Album Giono m'a naturellement fait relire Stendhal, les Chroniques, les Promenades, et la bonne nouvelle pour notre connivence : j'en reviens tout réconcilié avec H.B. [Henri Beyle, alias Stendhal], plus même : admiratif, presque emballé."

 

J'aime ce qu'il dit, ce 1er janvier de l'an 1999, de la commune libre d'Ouchy, où j'ai établi mes pénates pour la première fois il y a 43 ans :

 

"Tout est fermé ces jours de fête dans le Jorat et à Lausanne, seul Ouchy vit, avec ses terrasses solaires, ses kiosques, ses arbres curieusement printaniers devant l'eau verte et les montagnes où scintille la neige. J'aime cet endroit qui est très loin de Lausanne, qui est du monde entier, de l'Europe en tout cas."

 

C'est là qu'a commencé mon admiration secrète pour l'auteur de La Confession du Pasteur Burg et c'est là qu'elle se perpétue sans qu'il n'en ait jamais rien su.

 

Francis Richard     

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 23:40

Quentin-Mouron.jpgLe titre du premier roman de Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, édité par Olivier Morattel ici, n'est guère engageant. Il provient d'une citation d'Antonin Artaud que l'auteur a mis en épigraphe au second et dernier chapitre de son livre, et qui est tirée de L'Art et la Mort :  

 

"L'avancée de la nuit fourmillante avec son cortège d'égouts. Voilà à quel endroit cette peinture se place, au point d'effusion des égouts."

 

En physique le point de fusion est la température à laquelle un solide devient liquide à une pression donnée. Mais le point d'effusion ? Qui plus est, des égouts ? Est-ce le point où les fanges finissent par s'épancher ?

 

Le narrateur lors d'un périple aux Etats-Unis fait étape à Los Angeles, où habite sa cousine Clara, la cinquantaine, qui fait un véritable rejet de la gent masculine, après avoir subi les assauts répétés, plusieurs fois par jour, de son ex-mari à la queue insatiable.

 

Depuis, pour Clara, tous les hommes sont de dangereux érotomanes. Elle dégoise sur eux avec quelques folles de son acabit. Tandis que toute une batterie de thérapeutes, de gourous et de derviches, tourne autour d'elle pour lui ponctionner tout l'argent qui lui reste...

 

Clara sort un moment avec ce cousin venu de Suisse. Elle cultive en rougissant l'ambiguité improbable d'une cougar qui se paie un gigolo de trente ans son cadet. C'est donc bien elle qui paie et ce ne sont que beuveries et vacarmes partagés avec elle, habituée des abîmes, et du malheur, devenu pour elle incontournable.

 

Un jour le narrateur a l'oeil attiré depuis son lit de malade - il est alité pendant trois semaines - par la belle Laura qui rend visite à sa marraine, de l'autre côté de la rue. Certes elle est trop maigre pour être chaleureuse. Certes elle n'a rien de bien remarquable au fond et rien non plus d'inoubliable. Encore aurait-il fallu ne pas commencer à parler ensemble, pour ne pas s'enticher d'elle.

 

En tout cas Clara prend mal cette aventure avec cette girl next door. Son propre cousin ne pense décidément qu'à baiser, comme les autres hommes, au lieu de calmer sa libido - Quentin Mouron est plus cru - en pratiquant le yoga, par exemple, qui est la version orientale et tendance du bromure...

 

En rentrant au logis le cousin narrateur trouve toutes ses affaires sur le trottoir. Il repart donc retrouver sa Laura, avec laquelle il file l'imparfait amour, en se déboutonnant imprudemment, sans doute un peu trop, au sens propre comme au figuré, au point qu'il suffit, un mauvais jour, de trois mots échangés, pour que Laura et lui soient subitement déliés.

 

Que faire quand un vieux chagrin d'amour vous taraude, sinon prendre le large. Le narrateur quitte donc Los Angeles pour échapper à sa mauvaise histoire de mauvais coeur et prouver quelque chose à quelqu'un. Il prend la route en direction de Las Vegas. Il reprend sa vie de nomade qui ne rêve plus de s'arrêter et s'arrête cependant à Trona, au milieu du désert, lieu inouï qui bat tous les records de concentration de fous.

 

Qui n'a pas vu Trona ne sait pas ce que signifie la pauvreté. Ce n'est pas seulement la pauvreté en tant que telle, qui vous saisit là-bas. Elle existe en bien d'autres endroits du monde désertique. Mais, à Trona, il n'y a vraiment aucun espoir. Trona n'est pas faite pour le narrateur qui a un penchant pour l'esbroufe. Car Trona est un monde qui ne sait pas mentir et dont on ne ressort jamais, ou alors pas indemne :

 

"Quand on peint la misère, on fait la part belle aux victimes, on les boulonne au fond du ciel. Ils deviennent les idoles sous lesquelles on sanglote pour bercer sa conscience. Pour être exact, il faudrait dire les vices...La violence. La haine. Les bouteilles qui se brisent. Les saloperies aux encoignures. L'odeur de merde. Les hématomes...À Trona on ne meurt pas en odeur de sainteté..."

 

Las Vegas se situe au bout de l'autoroute, sur laquelle on ne rencontre aucun obstacle. Tout d'un coup celle-ci se termine en bouchon. On est arrivé dans la cité du pain et des jeux. Après le désert et le silence, il y a soudain la multitude bruyante des véhicules, dont les conducteurs et les passagers sont pressés de s'aller divertir de façon affreuse, immonde, pas toujours très ragoûtante, mais tout de même amusante, il faut être juste.

 

Le narrateur aurait bien voulu ne jamais rentrer en Suisse et s'envoler de là pour toujours. Ce n'est pas qu'il ne soit pas à l'aise dans son époque. C'est avec l'espace qu'il a des déconvenues. Il a en effet retrouvé le lieu, tranquille et propre en ordre, qu'il avait quitté, comme à son départ.

 

Parce qu'il se garde religieusement de produire quoi que ce soit et qu'il refuse d'être utile, qu'il ne se veut ni citoyen, ni contribuable, qu'il est réformé de l'armée suisse, qu'il ne veut pas s'insérer, ni se mouler dans le monde, il est seulement venu y faire une pause avant de repartir :

 

"On ne se débarasse pas du monde en invoquant les moeurs. On ne se débarasse pas de soi en invoquant le monde."

 

Il ne veut pas de la vie de travail qui l'attendait ici et qui serait la vraie vie, concrète, immobile, lisse, alors qu'elle se situe pour lui "dans un contournement de la vie même". Il repartira donc, c'est certain, après une année passée, et ce constat final, désabusé:

 

"Nous n'avançons qu'en tressautant. D'un cahot l'autre. En cadence. Mince haras. C'est à n'y rien comprendre."

 

Le narrateur écrit par vanité. Il a envie de flatterie. Il le reconnaît. Il se regarde de temps en temps dans la glace en se disant qu'il est comme un grand génie, parce qu'il a un réel besoin d'exister. Il voudrait surtout que le lecteur ne se contente pas de caresser les pages de son livre mais s'y plonge, comme un bon lecteur doit le faire.

 

Pourquoi ne pas qualifier ce portrait d'un jeune homme comme celui d'un artiste, remuant et attachant ? Comment ne pas être touché, sans partager cette conviction, que ce jeune homme ne voit de liberté minuscule, et unique, que "de se tromper soi-même, et d'abuser les autres" ? 

 

Francis Richard

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5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 15:00

Historiquement incorrectJean Sévillia récidive. Il vient de publier chez Fayard ici un nouveau livre impertinent, Historiquement incorrect. Aujourd'hui l'impertinence n'est plus de manquer de respect aux autres, ou d'être irrévérencieux, mais de dire la vérité, ce qui est particulièrement inconvenant aux yeux de la bien-pensance.

 

Après Le terrorisme intellectuel (2000 et 2004), Historiquement correct (2003) et Moralement correct (2007), l'auteur poursuit donc son oeuvre de bousculement des idées reçues, ici dans le domaine historique où le prêt-à-penser domine plus que jamais, quelle que soit l'épreuve des faits.

 

Jean Sévillia traque cette fois encore les trois péchés de l'historien que sont l'anachronisme, le manichéisme et l'esprit réducteur.

 

Dans Historiquement correct, il avait remis les faits à l'endroit à propos de la féodalité, des croisades, des cathares et de l'Inquisition médiévale, de l'Espagne des rois catholiques, des guerres de religion, de l'Ancien régime, des Lumières et de la tolérance, de la Révolution et de la Terreur, de la Commune de 1871, des Catholiques et des ouvriers, de l'abolition de l'esclavage, de l'affaire Dreyfus, du pacifisme de l'entre-deux-guerres, du fascisme et de l'antifascisme, de la résistance et de la collaboration, de l'affaire Pie XII, de la décolonisation et de la guerre d'Algérie.

 

Il faut croire que ces thèmes n'épuisaient pas les sujets où la manipulation de l'histoire s'exerce en succombant à la triple dérive peccamineuse évoquée plus haut.

 

Cette fois Jean Sévillia traite du Jésus de l'histoire et du Christ de la foi en élargissant encore le contexte qu'un Jean-Christian Petitfils a reconstitué récemment dans son Jésus ici. Il conclut d'ailleurs ce chapitre par ces mots:

 

"Le Jésus de l'histoire, pour autant que l'histoire soit étudiée sans préjugés, n'entre pas en contradiction avec le Christ de la foi. Mais pour les chrétiens, bien sûr, le Jésus historique n'épuise pas la réalité du Jésus de la foi, dont la pleine dimension échappe au monde des hommes."

 

Il y a trois ans un livre avait suscité la polémique, Aristote au Mont Saint Michel. Son auteur, Sylvain Gougenheim, avait été littéralement lynché médiatiquement par le ban et l'arrière-ban des idéologues patentés corrects, et accusé d'islamophobie, intimidation massive destinée à faire taire toute voix divergente, parce qu'il avait osé parler du vaste patrimoine grec transmis par les monastères chrétiens depuis l'Antiquité.

 

Jean Sévillia revient donc sur le sujet de ce livre et pose la question de ce que doit et de ce que ne doit pas l'Occident médiéval aux Arabes, notamment dans cette transmission des textes grecs. Force est de constater, au risque de l'histoire, que la dette occidentale est moindre que celle que voudrait imposer une vision idéologique du passé:

 

"Il convient de distinguer ce que l'Occident a exploité lui-même, ce qu'il a reçu de Byzance et la part qui a été transmise par les Arabes."

 

L'affaire Galilée nourrit les fantasmes des anti-chrétiens et se nourrit d'une propagande éloignée des faits et de leur contexte. Le livre d'Aimé Richardt sur La vérité de l'affaire Galilée ici le montrait déjà très bien. Jean Sévillia enfonce le clou. Galilée n'est pas cette victime de l'Inquisition que l'on nous présente à l'envi, ce qui permettrait de dire que religion et science sont incompatibles. Alors que pendant longtemps les seuls scientifiques seront des religieux...

 

Si les torts sont partagés, Galilée est surtout le bourreau de lui-même parce qu'il n'a pas été capable de démontrer ce qu'il avançait, parce qu'il n'a pas tenu parole, parce qu'il s'est montré fanatique et polémique, enfin parce qu'en se mêlant d'interpréter les Ecritures, ce qui n'était pas son domaine, il s'est mis à dos ses plus fermes soutiens, dont le pape de l'époque qui était son ami, et à qui il doit d'avoir été traité avec une notable indulgence.

 

La France colonisatrice est-elle coupable ? Il convient de nuancer et de rappeler que la colonisation était un projet républicain, donc de gauche à l'époque, celui de civiliser les races inférieures [le mot race n'avait pas alors la charge sémantique qu'il a acquise à la fin du XXe siècle], selon l'expression de Jules Ferry.

 

Le fait est que grâce à la médecine française la démographie des colonisés sera soutenue, que l'analphabétisme va reculer fortement, principalement dans les villes, et que les colonies coûteront finalement davantage qu'elles ne rapporteront à la métropole, comme le constatera un Jacques Marseille surpris, au terme d'une étude qui fait date sur le sujet.

 

Jean Sévillia conclut :

 

"En France, l'histoire de la colonisation est instrumentalisée, dans un contexte d'échec de l'intégration des populations immigrées, par ceux qui sont confrontés aujourd'hui à l'échec politique, économique et culturel de beaucoup de pays autrefois colonisés. Stigmatiser le passé colonial leur sert d'exutoire. Cet exutoire, malheureusement, ne résout rien."

  

Les six autres thèmes du livre mériteraient une présentation, comme celle que je viens de faire des quatre premiers, mais il ne faut pas lasser le lecteur. Il faut le laisser découvrir par lui-même ce que l'état actuel des connaissances permet d'en dire aujourd'hui en toute probité intellectuelle.

 

En tout cas l'aperçu que je viens de donner devrait, j'espère, suffire à mettre en appétit et incliner à se procurer et à lire l'ouvrage, qui traite de sujets rendus brûlants par l'idéologie, alors que l'histoire, à condition de ne pas commettre les trois péchés usuels, permet de les aborder avec une certaine sérénité.

 

Il en est ainsi de l'incompréhension d'aujourd'hui à l'égard de la Grande Guerre, le patriotisme qui avait cours à l'époque ayant disparu avec ces générations-là. Il en est ainsi également de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale au prisme de la Solution finale, de la lutte avérée du Vatican contre Hitler ou des rapports chaotiques entre chrétiens et juifs au cours des siècles.

 

Sont évidemment d'une grande actualité le thème de l'identité nationale et des identités françaises (le pluriel est de mise ne serait-ce qu'en raison du double héritage de la France charnelle et de la France des Lumières) et le thème de la longue confrontation entre la France et l'islam, entrecoupée d'alliances de circonstances.

 

L'histoire, quand elle s'affranchit des chaînes idéologiques, permet de comprendre le présent : elle explicite les contextes et précise les évolutions opérées par le temps. Elle ne peut qu'être nuances, comme la vie réelle qui se distingue de la vie rêvée : elle ne divise pas les hommes en deux camps, celui du Mal et celui du Bien. Elle ne généralise pas des faits mineurs et les remet simplement à leur place dans le passé écoulé.

 

Jean Sévillia, dans ce volume, comme dans le précédent spécifiquement consacré à l'histoire, fait oeuvre de véritable historien. Il le fait de manière savante, exhaustive en un minimum de pages, ce qui leur donne une telle densité qu'il est nécessaire, pour peu que l'on veuille approfondir un thème, de s'y replonger. Un index bien fait permet également d'y retrouver un détail oublié.

 

Quand la vérité historique est malmenée comme elle l'est trop souvent aujourd'hui, l'incorrection, dont fait preuve Jean Sévillia, est un devoir, qu'il a bien accompli, pour le plus grand bénéfice de ses lecteurs.

 

Francis Richard

 

Jean Sévillia a un site : ici

 

Il parle de son livre avec Jean-Marie Guénois sur KTO le 25.11.2011 :

 

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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