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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 22:35

Babylone NAITOBabylone est le nom d'une ville dont on n'a retrouvé que des vestiges. C'est le symbole par excellence de la décadence et de l'orgueil, avec sa tour. Du moins est-ce ainsi qu'elle est présentée dans les Ecritures.

 

Pourquoi Baptiste Naito a-t-il donné ce titre à son livre, qui se passe dans cette bonne ville de Lausanne? Sous le vernis de toute ville, se cachent souvent la corruption et la perversion, et il n'est pas besoin de gratter beaucoup.

 

Au début du roman, Babylone, c'est aussi la soirée électro du millénaire, qu'annoncent des flyers répandus sur le sol d'un souterrain de la gare de Lausanne. A la fin, cette soirée joue un rôle mythique dans le dénouement.

 

Nous sommes en 2001. Le narrateur a 21 ans. Un an plus tôt, André, son frère aîné de deux ans, est mort dans un accident de voiture. Depuis rien ne va plus dans cette famille réduite au père, toujours en voyages d'affaires, à la mère, toujours absente, et au narrateur, toujours meurtri.

 

Un beau jour de juillet, le narrateur décide de fuguer, de quitter Genève pour Lausanne:

 

"Mes parents s'habitueraient à mon absence comme ils s'étaient habitués à celle de mon frère. Ma mère disparaîtrait de plus en plus souvent, mon père déplacerait mes affaires à la cave et se mettrait à entreposer des cartons dans ma chambre. Ils continueraient à vivre comme ils l'avaient toujours fait et moi, je disparaîtrais de leur conscience."

 

Avant de partir, il a retiré mille deux cents francs à un bancomat, c'est-à-dire à un distributeur de billets. Muni de ce pécule, il sait qu'il a de quoi vivre quelque temps.

 

Au cours de son périple à Lausanne, il dort une première nuit sous la bâche d'un voilier amarré dans le port de Vidy, il se rend sur la tombe de son frère, puis il déambule sans but dans la ville, en marchant dans les rues ou en prenant les transports publics. Et des souvenirs de son enfance heureuse lui reviennent.

 

Avec une grande précision il note tout: son itinéraire, les conversations banales entendues, les manchettes des journaux dans les kiosques, les objets dans les vitrines des magasins, les marques des produits consommés, etc. Si bien qu'un habitant de Lausanne de l'époque pourrait confirmer qu'il est bien passé par les lieux qu'il décrit ces jours-là.

 

Au cours de ses périgrinations, il rencontre des squatters, qui vivent en communauté dans une maison en face de la station de métro de Malley. Ils sont en lutte contre l'individualisme et le matérialisme et pour eux "le parti socialiste, lui-même, est un parti de droite"... Il passe une nuit chez eux, retourne dormir les nuits suivantes au bord d'une rivière.

 

Le jour, il déambule à nouveau et note tout, comme auparavant, y compris par exemple les tubes d'alors, entendus dans un bistrot où il s'est rendu pour petit-déjeuner. Il fume des Parisienne, partout. Il n'est pas encore interdit de fumer dans les lieux fréquentés par le public...

 

Il expérimente la mendicité et le vol et se rend compte que c'est facile... Quand il s'installe sur une plage au bord du lac il imagine qu'il est devenu riche et qu'une journaliste l'interroge sur sa réussite et qu'il lui répond distraitement.

 

Il passe une nuit à l'hôtel, regarde la télévision, ou plutôt il zappe, s'endort devant le poste et se réveille devant le poste toujours allumé. Puis il se rend chez Christophe, un ancien voisin de Genève et ami de son frère, qu'il ne voyait plus depuis que la famille de Christophe, ses parents, lui et sa soeur, ont déménagé à Lausanne.

 

Avec Christophe, la petite amie de ce dernier, Kirsten, et une amie de celle-ci, Jessica, il sort le soir même dans les lieux fréquentés par les noctambules lausannois: le Bleu Lézard, la Caserne, le MAD... Au petit matin ils rentrent tous deux seuls et fument un joint dans l'appartement que les parents de Christophe, partis en vacances, ont laissé libre.

 

Le narrateur sort un moment avec Jessica, mais leur idylle ne dure pas. Celle-ci a commencé de manière impromptue, elle finit de même.

 

Christophe et le narrateur se rendent un soir à une fête organisée par un certain Julien, qui tient un discours désabusé sur la vie, emblématique de ce que beaucoup d'entre eux finissent par penser sans le dire:

 

"Quand tu es jeune, on te fait croire que tu deviendras riche et célèbre... On te fait croire que tu es exceptionnel... Tu penses que tu vas accomplir toutes sortes de choses, mais tu passes le reste de ta vie à faire tes courses, à passer l'aspirateur, à faire la lessive, à sortir les poubelles, à fantasmer sur une voisine, à obéir à ton chef, à te prendre la tête avec ta femme et à passer tes vacances à prendre des coups de soleil sur une plage bondée... Toutes ces choses dont on ne t'avait jamais parlé..."

 

Toujours est-il que cette fête inaugure la vie de patachon que mènent dès lors Christophe et le narrateur:

 

"Pendant des semaines, je n'ai plus vu la lumière du jour. Nous nous levions le soir. Nous sortions et rendions visite à des gens que nous ne connaissions pas. Nous allions à des soirées à Chailly, à Lutry, à Ouchy, à Pully ou à Vidy. Nous enchaînions les fêtes et les anniversaires comme si notre survie en dépendait."

 

Tant et si bien qu'au bout d'un certain temps, le narrateur se demande ce qu'il est venu chercher à Lausanne. Il se réveille même un matin dans le lit d'une fille qu'il ne reconnaît pas...

 

La fête est finie quand le narrateur apprend un soir de septembre, lors d'une grande fête organisée chez et par Christophe, la mort accidentelle, au volant de sa BM', de Timothée, un dealer avec lequel il a passé une journée entière peu de temps auparavant et qui était un autre ami de son frère...

 

Baptiste Naito emploie des phrases courtes. Mises bout à bout, elles sont comme les images d'un film documentaire, ce qui permet au narrateur de se distancier de son récit. Rappel des clins d'oeil d'Hitchcock dans ses films, le réalisateur de cette fiction fait une courte apparition à l'université de Dorigny...

 

Les nombreux dialogues qui parsèment le récit restituent le vocabulaire caractéristique de la jeunesse d'aujourd'hui, qui n'a pas trop changé depuis 12 ans, et qui n'est pas réservé, comme c'est toujours le cas de nos jours, à la seule jeunesse dorée.

 

Au lieu de lasser le lecteur, les détails, de toutes sortes, que donnent le narrateur, au fil du récit, lui sont nécessaires pour se rendre compte pleinement du désoeuvrement du narrateur et de son oisiveté, dont on dit qu'elle est la mère de tous les vices et qui, en tout cas, ne lui réussit pas. Au point qu'il en arrive à songer à des extrêmités...

 

Pour parvenir jusqu'au bout du voyage essentiellement nocturne de son narrateur, l'auteur ne manque pas de souffle et, avec, il entraîne le lecteur, d'un accident de voiture l'autre, vers un épilogue que la sagesse éternelle ne peut désapprouver.

 

Francis Richard

 

Babylone, Baptiste Naito, 344 pages, L'Aire

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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 18:55

Nostalgie NOTHOMBA la date habituelle, fin août, un Nothomb sort. Cette année ne fait pas exception à ce rite littéraire qui perdure depuis vingt et un ans et qu'observe son éditeur avec la régularité d'un métronome.

 

Depuis quelques années j'ai pris le rythme à mon tour. Certes il y a de l'excellent et du bon Nothomb. Mais il n'y en a jamais de mauvais. C'est la raison de ma fidélité. Car je ne suis pas maso. Il faut que j'aie du plaisir à lire.

 

Quand Amélie Nothomb parle du Japon, je suis aux anges, non pas que j'y sois jamais allé, mais je suis pétri de culture nipponne depuis le moment - il y a vingt ans - où j'ai été initié au karaté-do...

 

Il ne faut donc pas s'attendre à ce que je sois trop critique envers elle, d'autant que je partage sa dilection pour Mishima, et surtout pour Stendhal.

 

A ma connaissance l'auteur a parlé du Japon dans au moins trois livres: dans Stupeur et tremblements, La métaphysique des tubes et dans Ni d'Eve ni d'Adam. Le présent livre serait alors le quatrième.

 

En octobre 2011, une équipe de journalistes de France 5 lui propose de réaliser un reportage sur ses traces japonaises - elle a quitté le Japon à l'âge de cinq ans, puis y est retournée deux fois en 1989-1990 et en 1996.

 

Trois mois plus tard, en janvier 2012, la chaîne de télévision donne son accord.

 

La nostalgie heureuse est donc le récit, vu par Amélie de ce retour à plusieurs sources, effectué sur place du 28 mars au 7 avril 2012. Comme tout ce qu'elle aime devient fiction, à commencer par le Japon, ce récit est baptisé roman parce qu'il lui a bien fallu combler quelques lacunes:

 

"A aucun moment je n'ai décidé d'inventer. Cela s'est fait de soi-même. Il ne s'est jamais agi de glisser le faux dans le vrai, ni d'habiller le vrai des parures du faux."

 

Au cours de ce voyage Amélie Nothomb revoit dans une HLM de la périphérie de Kobé, celle qui fut une autre mère pour elle, Nishio-san, dont elle parle dans la Métaphysique des tubes:

 

"Les retrouvailles sont des phénomènes si complexes qu'on ne devrait les effectuer qu'après un long apprentissage ou bien tout simplement les interdire."

 

Après l'avoir revue, elle n'en pense pas moins des séparations. L'émotion a été pour elles deux à son comble.


Et elle se rend compte qu'elle aime autant Nishio-san que sa mère:

 

"Le coeur est multiple et de même que l'on peut tomber amoureux plus d'une fois, on peut identifier plus d'une femme à la mère idéale."

 

Si elle avait encore un doute sur sa fréquentation, à Shukugawa, de l'école maternelle Marie, la photo de classe, sur laquelle elle est parfaitement reconnaissable, lui ôterait:

 

"Pour moi c'est une preuve. Je n'ai pas rêvé. Il y a bel et bien une continuité entre cette enfant et l'adulte que je suis devenue."

 

Tokyo a été "la ville des folles aventures" de sa jeunesse, mais elle y a connu aussi "la stupeur et les tremblements de l'entreprise". Avant d'y retrouver Rinri Mizumo, l'amour de ses vingt ans, qu'elle raconte dans Ni d'Eve ni d'Adam, elle se rend à Fukushima avec l'équipe de France 5:

 

"Il faut un effort constant de mémoire pour se rappeler qu'une telle destruction est l'oeuvre de la nature: dans un saccage aussi laid, on croirait reconnaître la patte de l'homme."

 

A propos des habitants, elle constate:

 

"Leurs visages sont amènes. C'est à la fois admirable et sinistre."

 

Les retrouvailles avec Rinri se passent mieux qu'elle ne le craignait. Dans Ni d'Eve ni d'Adam elle avait donné sa version de leur liaison, qui n'était pas forcément la sienne. Il a lu le livre et a trouvé que c'était "une charmante fiction":

 

"Quand il dit charmant, ce n'est pas notre adjectif poli, c'est le sens fort de qui distille un charme."

 

Quand vient l'heure de le quitter, elle est pleine d'appréhension:

 

"Je réunis mes pauvres restes de bravoure pour saluer celui qui fut le premier à me donner le sentiment que j'existais et je vais l'embrasser comme on s'installe sur une chaise électrique."

 

Finalement elle et lui s'étreignent brièvement, après qu'il a employé dans une petite phrase l'adjectif utile qu'elle lui a appris il y a plus de vingt ans:

 

"Aujourd'hui est indicible."

 

En fait elle ne regrette pas de l'avoir quitté alors. Il y avait de la gêne entre eux, qu'elle a retrouvée cette fois en le revoyant:

 

"Même s'il y a un charme de la gêne, je ne regrette pas d'avoir choisi des amours qui en étaient exemptes."

 

Au terme de ce voyage, dans un parc de sa petite enfance réduit à la portion congrue, elle est parvenue à ressentir le vide:

 

"Il n'y a pas d'accomplissement supérieur à celui-ci."

 

C'était un satori en miniature, juste un kensho:

 

"Une épiphanie de cet état espéré, où l'on est de plain-pied avec le présent absolu, l'extase perpétuelle, la joie exhaustive."

 

Dans l'avion du retour à Paris, au spectacle à couper le souffle de l'Everest, elle se jure de ne plus avoir de chagrin, ni de mélancolie:

 

"Le maximum que je t'autorise, désormais, c'est la nostalgie heureuse."

 

La nostalgie heureuse? "L'instant où le beau souvenir revient à la mémoire et l'emplit de douceur", qu'exprime l'adjectif natsukashii.

 

Au Japon, on ne connaît pas la nostalgie triste...

 

Francis Richard

 

La nostalgie heureuse, Amélie Nothomb, 162 pages, Albin Michel

 

Amélie Nothomb parle de son livre sur Youtube:

 

 

 

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31 août 2013 6 31 /08 /août /2013 00:15

Combustion MOURONEn moins de deux ans, Quentin Mouron en est à son troisième roman publié. Chez le même éditeur.

 

Cette entrée en fanfare en littérature lui a permis de faire la connaissance du milieu, le milieu littéraire de la Suisse romande, ce petit monde composé de critiques, d'éditeurs, de libraires, de fonctionnaires de la culture, et accessoirement... d'auteurs.

 

Même si ce milieu n'aime pas entendre parler de marché s'agissant de livres, il n'en est pas moins confronté à cette dure réalité: celui de la Suisse romande en est un tout petit. A partir de cinq cents exemplaires vendus il convient, de nos jours, d'y parler de succès éditorial...

 

Jacques Vaillant-Morel est éditeur depuis quinze ans, un statut qui lui a permis d'être quelqu'un, du moins dans le milieu, mais cela n'a pas été facile:

 

"En Suisse romande, être un "éditeur reconnu" signifie que l'on est passé par tous les degrés de l'humiliation - allant de l'indifférence aux plus sales avanies."

 

Car il doit convaincre les journalistes de parler de ses livres et les fonctionnaires de la culture des différents cantons romands de lui accorder prix et subventions, sans lesquelles aucun livre romand ne peut matériellement être édité, et qui sont octroyées non pas à l'écrivain - dont les droits sont modestes -, mais à l'éditeur:

 

"Ces interlocuteurs collent généralement au cliché que l'on en a de l'extérieur: ce sont des auteurs médiocres et ratés, désireux de ne primer que ce qui est mêmement médiocre et raté."

 

Pour la promotion de ses livres, Morel s'est donc mis à Internet:

 

"Il n'aimait pas l'aspect marketing de l'édition, mais signaler une sortie sur Facebook ou son compte Twitter lui semblait largement moins pénible que d'appeler les journalistes."

 

Seulement cela n'a pas été sans conséquences:

 

"C'est à partir de là qu'avaient afflué tous les tarés du web."...

 

Et Mouron par l'entremise de Morel dresse un tableau décapant des réseaux sociaux...

 

La reconnaissance du milieu fait que Morel se doit d'assister à des vernissages, à des premières, à des commémorations - comme celle du tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau -, ou qu'il se sent obligé, sans intime conviction, de défendre l'initiative pour le prix unique du livre:

 

"L'initiative avait finalement été refusée par le peuple. Morel n'en avait pas été particulièrement mécontent, quoiqu'il avait affecté une humeur massacrante les jours suivant le scrutin. [...] Dans le milieu aussi, on avait l'air de s'en branler pas mal. Deux mois plus tard, plus personne ne parlait du prix unique du livre."

 

Le milieu n'apparaît pas sous le meilleur jour puisqu'il ne supporte pas le succès d'un auteur et qu'il n'a de cesse de le lui faire payer. Le succès de Jean-Michel Olivier pour L'Amour nègre et, surtout, celui de Joël Dicker pour La vérité sur l'affaire Harry Quebert ont rendu plus d'un éditeur jaloux et déstabilisé plus d'un auteur, journaliste, fonctionnaire ou même libraire:

 

"Pour les milieux étroits et confinés, quels qu'ils soient, la grandeur est toujours source de crainte."

 

Quentin Mouron décrit la fête donnée en l'honneur de Dicker à Genève avec beaucoup de malice et y met même en scène un certain... Quentin Mouron.

 

En fait, en dehors du milieu, Morel n'est rien, il n'est pas considéré, il est inexistant, il est anonyme:

 

"Son rôle, au sein du milieu, lui tenait lieu de vie. Il était double. Il était d'une part Jacques Vaillant-Morel, contribuable et citoyen, achetant ses lasagnes surgelées à la Migros de la Servette; d'autre part, il était Morel l'éditeur, le lettré, celui dont dépendait la fortune de dizaines d'écrivains cherchant à publier un premier manuscrit."

 

Certes Morel tient en peu d'estime les réseaux sociaux et le milieu. Mais la dernière fois qu'il a fait ses courses à la Migros de la Servette il a ressenti qu'il était relégué à l'extrêmité du cercle des usagers de la supérette. Ce qui a provoqué en lui une cassure.

 

Alors que le milieu l'indispose de plus en plus, cette cassure sera-t-elle toutefois suffisante, malgré qu'il en ait, pour le convaincre d'envoyer les douze exemplaires d'un livre à un jury de prix littéraire et de se rendre au vernissage de Clothilde Beausergent ("ce qui se faisait de pire en matière de littérature féministe et lesbienne.")?

 

La réponse est à la fin du livre.

 

Dans ce roman, l'histoire est-elle importante? N'est-ce pas plutôt la description du milieu qui l'est? En effet La Combustion humaine, au titre pastiche de la Comédie éponyme d'un certain Balzac, en livre les secrets de cuisine, dont les effluves ne sont pas toujours bien odorants. Ils sentent même plutôt le roussi. La combustion, sans doute.

 

L'auteur, après cela, devrait être condamné au bûcher:

 

"Le crime pour un auteur est de dire ce qu'il pense. On aime, bien entendu qu'il ait un "style franc", mais on ne lui tolère qu'une franchise de forme, jamais de fond. Le crime de "lèse-milieu" (tout comme celui de "lèse-média") se paie sur plusieurs lustres."

 

Demandons cependant aux juges l'indulgence plénière pour ce jeune criminel, dont le style vigoureux, présent dans ses deux premiers ouvrages, se confirme dans ce troisième.

 

Francis Richard

 

La Combustion humaine, Quentin Mouron, 120 pages, Olivier Morattel Editeur.

Le 4 novembre 2013, au restaurant Lausanne-Moudon, place du Tunnel à Lausanne, Quentin Mouron est l'invité d'une rencontre littéraire Tulalu!? à 20h (souper avec l’auteur à 18h30).

 

Livres précédents de Quentin Mouron:

 

Au point d'effusion des égoûts

Notre-Dame-de-la-Merci

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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 22:45

Montaigne COMPAGNONPhilippe Val a demandé à Antoine Compagnon de parler des Essais de  Montaigne chaque jour de la semaine de l'été 2012 (du 2 juillet au 24 août) sur l'antenne de France Inter. C'était une gageure. Le professeur au Collège de France l'a tenue.

 

Le résultat, c'est quarante billets, à partir d'extraits de quelques lignes, choisis "afin de les gloser brièvement, d'en montrer l'épaisseur historique et la portée actuelle".

 

Le choix des extraits s'est fait tantôt au hasard, qui fait bien les choses; tantôt à la désignation par une main innocente; tantôt à la traversée au galop des grands thèmes de l'oeuvre; tantôt à la préférence de l'auteur pour quelques fragments.

 

Ces extraits se suivent sans ordre, ni préméditation. Ce qui n'aurait pas déplu à Montaigne. Ils proviennent de l'édition posthume de 1595, qui comporte nombre d'ajouts de l'auteur des Essais par rapport aux deux éditions précédentes. L'orthographe est celle d'aujourd'hui. Ce qui enlève de la saveur à l'écriture, mais en facilite la lecture et la compréhension.

 

Un livre a la vertu d'accélérer le temps. Au lieu d'écouter les émissions d'Antoine Compagnon, pendant huit semaines d'affilée, tous les midis, il suffit d'une nuit d'été 2013 pour les lire. Ce qui n'exclut pas des relectures ultérieures. Car le livre d'Antoine Compagnon donne envie de lire Montaigne à ceux qui l'ignorent et de le relire à ceux qui le connaissent.

 

A partir des extraits choisis des Essais Antoine Compagnon dresse le portrait de leur auteur.

 

Celui qui extrait peut être extrait à son tour.

 

Voici donc des extraits choisis des commentaires d'Antoine Compagnon sur Montaigne, dans l'ordre, avec préméditation:

 

"Un parfait honnête homme, libéral, respectueux des idées, n'y mettant aucun amour-propre, ne cherchant pas à avoir le dernier mot."

 

"Il cherche la vérité. Mais impossible de la trouver dans un monde aussi instable et turbulent."

 

"L'auteur des Essais ne croit pas au progrès."

 

"Il vit comme il voyage - sans but, ouvert aux sollicitations du monde."

 

"Montaigne oppose l'amitié, plus tempérée et constante, à l'amour pour les femmes, plus fiévreux et volage; il la distingue aussi du mariage, assimilé à un marché, restreignant la liberté et l'égalité."

 

"Le scepticisme de Montaigne le conduit au conservatisme, à la défense des coutumes et des traditions, aussi arbitraires les unes que les autres, mais qu'il ne sert à rien de renverser si l'on n'est pas sûr de pouvoir faire mieux."

 

"Si Montaigne se regarde dans les livres, s'il les commente, ce n'est pas pour se faire valoir, mais parce qu'il se reconnaît en eux."

 

"Montaigne n'a pas choisi d'être stoïcien, sceptique ou épicurien - les trois philosophies auxquelles on l'associe souvent -, mais il a reconnu, une fois sa vie passée, que ses comportements avaient été naturellement conformes aux doctrines des uns et des autres. Par hasard et de façon improvisée, sans projet ni délibération."

 

"Dans le chapitre "Des trois commerces", Montaigne compare les trois genres de fréquentation qui ont occupé la plus belle part de sa vie: les "belles et honnêtes femmes", les "amitiés rares et exquises", enfin les livres, qu'il juge plus profitables, plus salutaires, que les deux premiers attachements."

 

"Montaigne parle de sa sexualité avec une liberté qui peut déconcerter aujourd'hui. C'est dans le chapitre "Sur des vers de Virgile", au troisième livre des Essais, pour regretter la vigueur de sa jeunesse."

 

"Montaigne n'aime pas les transitions et les ornements; il entend aller droit au but et dénonce tous les effets de style; il refuse d'utiliser les mots pour cacher les choses, de dissimuler les idées sous les figures."

 

"Montaigne avoue qu'il souffre d'une mauvaise mémoire. Cela fait partie de la longue liste des défauts qu'il signale chaque fois qu'il fait son autoportrait, afin d'évoquer sa médiocrité physique et morale."

 

"L'ignorance dont Montaigne fait l'éloge, c'est bien celle de Socrate, qui sait qu'il ne sait pas."

 

"Les derniers mots des Essais acceptent la vie telle qu'elle nous est donnée et quoi qu'elle nous réserve, la même pour tous, pour les grands et pour les humbles, puisque, devant la mort, nous sommes tous pareils."

 

Ceux qui me lisent, ou qui me connaissent, sauront lesquels, parmi ces extraits, me correspondent, et comprendront pourquoi les Essais sont pour moi une manière de bréviaire que je consulte tous les jours quand je suis à Lausanne.

 

Peut-être ces extraits d'Antoine Compagnon inciteront-ils à lire Un été avec Montaigne, qui, paraît-il, a un succès "incompréhensible", puis à faire des Essais de Montaigne leur brévaire à leur tour.

 

Francis Richard

 

Un été avec Montaigne, Antoine Compagnon, 174 pages, France Inter-Equateurs-Parallèles

 

Les émissions d'Antoine Compagnon peuvent être réécoutées ici.

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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 21:45

Lune MURITHDès les premières lignes de certains romans, non seulement le décor est planté, mais également se manifeste une atmosphère particulière que le lecteur est invité à respirer et qui ne cessera de l'accompagner tout du long.

 

C'est le cas du premier roman de Damien Murith.

 

Le décor? "Un village, comme une teigne". L'atmosphère? Les "granges vides, où l'on se pend", l'"auberge, où l'on boit sa rage, sa haine", "l'usine de briques, de fer, de sueur", "le clocher qui griffe la croûte grasse du ciel".

 

L'histoire se déroule pendant quatre saisons consécutives, en commençant par l'été.

 

Comme dans bien des villages il y a des jours où l'on tue le cochon, d'autres où l'on tranche la tête d'une poule.

 

Comme dans bien des villages, on travaille aux champs et à l'usine.

 

Pendant le récit, Césarine se souvient. De son mariage avec Pierre, il y a six ans; de sa grossesse il y a cinq ans; de l'enfant juché sur les épaules de Pierre, il y a quatre ans; du plaisir qui leur arrive quand, tous deux debout, Pierre soulève sa jupe, il y a trois ans.

 

Il y a deux ans, tout a basculé et le lecteur n'apprend qu'à la fin ce qui s'est passé, parce que Césarine s'est endormie au mauvais moment.

 

Toujours est-il qu'il y a un an, Pierre commence à mentir comme le ciel quand il se fait sombre et que la pluie promise ne vient pas.

 

Pour Césarine, l'idée de se blottir contre la poitrine de la belle-soeur dont "les chairs font des vagues" n'est pas une consolation.

 

Car, depuis un an, Pierre sort le soir, sans mot dire, et, parfois, ne rentre tout simplement pas:

 

"Césarine sait. Elle sait qu'il ira la voir, l'autre, la Garce, la petite traînée."

 

Celle qui sait enflammer les sens des hommes, qui se les attache, sans se lier elle-même...

 

La Vieille, qui habite avec Pierre et sa femme, et qui traite Césarine d'idiote à tout bout de champ, est clairvoyante. Pour elle, la Garce, c'est la Petite. Et elle ne se prive pas de dire à Pierre que la Petite va lui donner de la fièvre, puis que c'est le diable qui l'a faite, enfin qu'elle l'a rendu fou.

 

Des drames couvent. Il ne manque plus qu'une étincelle. Ce sera la venue de l'étranger...

 

Après les drames - dont le dernier se produit une nuit sans lune -, au milieu de la plaine lumineuse le village continue d'apparaître "morne et noir, comme un insecte recroquevillé".

 

Damien Murith sait avec une grande sobriété d'expression et beaucoup d'authenticité restituer toute la noirceur de ce village, où le diable et la Sainte Mère de Dieu se disputent l'âme des habitants, où, en hiver, "l'ennui s'installe, enfle, comme une maladie" et où, le soir venu:

 

"Alors commence la longue prose du commérage, comme des coulées de boue qui s'étirent et qui s'étalent le long des ruelles lépreuses, et puis qui croupissent et sèchent dans l'intervalle des pavés."

 

Faut-il vraiment remonter dans le temps pour trouver de semblables villages, situés au milieu de nulle part, et pour frissonner devant tant de noirceur qui les habite?

 

Francis Richard

 

La lune assassinée, Damien Murith, 112 pages, L'Age d'Homme

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24 août 2013 6 24 /08 /août /2013 22:55

Fils HODGERSAntonio Hodgers et sa femme, Sophie Balbo, ont écrit un livre à quatre mains.

 

Quand Sophie écrit, elle prête sa plume à Silvia Hodgers, la mère d'Antonio, et le fait très naturellement à la première personne.

 

Quand Antonio écrit, il le fait lui aussi à la première personne, mais c'est bien de lui-même qu'il s'agit.

 

En fait, ce sont, en un seul volume, les autobiographies de Silvia et Antonio Hodgers qui sont contenues dans Fils. Les mêmes événements étant vus à partir des points de vue parallèles d'une mère et d'un fils.

 

Ce livre familial est en réalité un livre de piété maternelle et filiale, qui se passe principalement en Argentine et en Suisse et qui explicite l'héritage culturel et politique du président du groupe des Verts au Conseil National.

 

En 1971 - elle a 24 ans -, Silvia s'engage politiquement, alors que son pays, l'Argentine, est dirigé par un dictateur militaire. Elle est devenue membre actif du Parti révolutionnaire des travailleurs, PRT, qui mène une lutte armée contre le régime:

 

"D'inspiration guevariste, nous étions d'avis que c'est au peuple lui-même, notamment aux classes sociales opprimées et exploitées, de s'insurger contre les classes dominantes, à travers des foyers révolutionnaires."

 

Quelques mois plus tard, Silvia connaît la prison, la torture, et n'est libérée qu'au retour au pouvoir de Peron en 1973.

 

En 1975, elle revoit Hector, un "ancien petit copain",de retour des Etats-Unis où il a fait un Master d'Economie. Ils se sont connus 10 ans plus tôt au Chili, ont vécu ensemble pendant un an et se sont séparés, lui pour aller étudier en Amérique du Nord, elle pour aller danser en Europe:

 

"Hector me faisait craquer. Au Chili j'avais été séduite par le fait qu'il savait s'imposer. Il était clair sur ce qu'il voulait et ça m'attirait. J'aimais les hommes qui savent prendre l'initiative, qui n'ont pas peur de me prendre dans leurs bras et de m'embrasser. Je le trouvais très intelligent. Et j'adorais faire l'amour avec lui."

 

D'être révolutionnaire n'empêche pas d'être femme...

 

Hector sera également le compagnon de lutte de Silvia et le père d'Antonio:

 

"Ce n'était pas facile, la militance, pour un couple. Il suffisait d'avoir deux caractères forts pour que ça vole en éclats."

 

En 1976, un autre dictateur militaire prend le pouvoir peu de temps après la naissance d'Antonio. Hector est arrêté deux mois plus tard, le 8 mai 1976, et disparaît à jamais:

 

"Il serait mort sous la torture à la fin du mois de mai, après avoir été violenté pendant des semaines."

 

Un jour Antonio demande à sa mère où est son père. Elle lui répond qu'il est "au ciel"...

 

Avant de se retrouver en Suisse (1981), Silvia et Antonio fuiront en Italie (1977), iront au Mexique (1979), Silvia militant toujours au sein de son parti pour ses convictions marxistes.

 

En 1991 Antonio entre au parlement des jeunes de Meyrin, dans la banlieue de Genève. Il s'y engage sans compter dès 1993:

 

"Ces premiers pas dans le monde associatif révèlent mon goût d'entreprendre, au sens social du terme, à savoir de mettre ensemble des moyens et des compétences dans le but de créer."

 

En 1994, Antonio retourne à Buenos Aires, à ses sources argentines. Mais il n'apprend pas grand chose sur son père de la part de sa grand-mère paternelle:

 

"La torpeur liée à la disparition de son fils l'accable au point de ne pas pouvoir donner à son petit-fils l'affection qu'il est venu chercher."

 

Alors, il voyage à travers le sous-continent:

 

"Si je peine à établir un lien avec mon père à travers sa famille, je compte bien le déceler à travers son engagement politique pour une société plus juste en Amérique latine. Mais pour cela, je dois mieux connaître les peuples sud-américains."

 

Il fait un périple du Pérou à l'Uruguay en passant par la Bolivie et le Paraguay. Il voit la misère. Il décide de lutter contre les inégalités, car l'injustice le "prend à l'estomac". Il en rend responsables "les implacables règles de l'économie libérale, le plus souvent mises en place par des régimes autoritaires".

 

Toutefois d'avoir vécu en Suisse et d'y avoir participé à un parlement de jeunes n'est pas sans influence sur lui:

 

"Bien je sois admiratif des chefs révolutionnaires, Che Guevara en tête, la croyance en l'homme providentiel m'exaspère. Elle ne correspond en rien à ma culture politique suisse, basée sur le partage du pouvoir et la certitude que la solution se trouve dans le collège et non dans l'individu."

 

En 1996, devenu président du parlement des jeunes de Meyrin, il organise, entre autres, un voyage à Cuba, qui lui dessille quelque peu les yeux:

 

"Cette expérience cubaine déconstruit un peu plus en moi l'idéalisation du modèle de société socialiste pour lequel se sont battus mes parents, sans pour autant renier ses valeurs fondamentales ou ses succès sectoriels."

 

Il a de la reconnaissance pour l'exemple d'"efficacité dans l'action" que ses parents lui ont donné, mais il sera fidèle à leurs "valeurs humanistes" autrement:

 

"Eux ont pris les armes, car ils évoluaient dans le cadre de dictatures militaires. Je prendrai les instruments de la citoyenneté, puisque j'évolue en démocratie."

 

Et il "accepte la lenteur de la prise de décision comme un gage de stabilité de la démocratie suisse".

 

Après avoir fréquenté les jeunesses socialistes sans adhérer, il fait un jour le pas chez Les Verts où il est introduit par Pierre-Alain Tschudi, conseiller municipal de Meyrin:

 

"Il [y] trouve un espace de discussions et de création politique, basé sur des valeurs humanistes, mais sans carcan idéologique strict ou préformaté. Le parti est jeune et ouvert, il [lui] convient parfaitement."

 

Et Silvia donne sa bénédiction à Antonio quand il lui explique que "pour lui, l'égalité sociale ne [peut] pas faire l'économie de la protection de l'environnement". Elle estime toutefois que Les Verts "sont parfois trop indulgents avec le système capitaliste, comme tous les autres partis de gauche"...

 

Ce livre présente l'intérêt d'établir clairement la filiation d'Antonio Hodgers avec ses parents, dans les différentes acceptions de ce terme.

 

En effet Antonio ressemble de plus en plus physiquement à son père. Si l'on en croit sa mère, il a la même détermination que lui. Il a surtout reçu en héritage les mêmes valeurs fondamentales qu'eux deux, qu'il n'a pas trahies, et qui avaient tant d'importance pour eux, l'écologie politique étant la poursuite de la lutte contre les inégalités et l'injustice par d'autres moyens... Ce qui est très bien expliqué dans l'annexe au livre.

 

Francis Richard

 

Fils, biographies de Silvia et Antonio Hodgers, Antonio Hodgers et Sophie Balbo,180 pages, L'Aire

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 17:30

Banc CHAUMAIl y a eu le confessionnal, puis le divan. Maintenant il y a le banc.

 

Jean Chauma, auteur d'Echappement libre, a en effet placé sur un banc révélateur, de l'avenue des Champs-Elysées, le début et la fin d'un braqueur.

 

Dans ce roman noir, publié il y a quelque deux ans, un héros du grand banditisme, Sébastien Desnoy, alias le Mammouth, se raconte.

 

Il raconte d'abord comment le jour de sa fugue le monde s'est séparé, pour lui, concrètement en deux camps, celui des caves et celui des voyous.

 

Ce jour-là, il est au bout de ses quinze ans, à Paname, dans le tout juste après-mai de l'année 1968.

 

Il commence par déambuler sur les grands boulevards, par voir des films où Delon, Gabin, Belmondo, Ventura sont à l'affiche, puis des films interdits aux moins de 21 ans, à Pigalle. Il entre ensuite dans un Prisunic. Au rayon jouets il vole "une mauvaise réplique du pistolet automatique Luger P08".

 

Sans préméditation, faisant trembler son corps, avant d'arriver à son esprit, l'idée saugrenue lui vient de braquer une boulangerie-pâtisserie avec ce jouet à amorces:

 

"Dès ce jour je sus que c'était possible, je sus que je pourrais recommencer quand je le voudrais."

 

Après avoir tout flambé, pris sans payer un magnifique repas dans un restaurant, il s'enfuit en courant et termine sa course sur un banc de l'avenue des Champs-Elysées, où il dort du sommeil du voyou, le méfait accompli.

 

Il a fui ses proches, plus particulièrement sa mère, couverte de maris, abusive, dans tous les sens du terme, y compris sexuel. A son réveil, il emboîte ses pas dans ceux de Frédéric, qui tient le restaurant Le Laurent, qui l'embauche et dont il devient le jeune amant.

 

Trois ou quatre ans plus tard, il le quitte pour devenir serveur au Cercle de la Marine, chez Mattei.

 

Tueur présumé, à juste titre, du député Breuil (pour rendre service à Mattei), il fait quatre cinq ans de prison et est libéré sur un non-lieu. Mais ce n'est pas la dernière fois qu'il fera de la prison... qui n'est pas l'école du crime, qui n'est d'ailleurs l'école de rien:

 

"La prison n'apprend rien, elle ne fait que renforcer le monde fantasmagorique du délinquant, du criminel."

 

L'emprisonnement n'est-il pas insupportable sans les fantasmes?

 

Trente-cinq ans après sa fugue, Sébastien se retrouve sur un banc semblable à celui où, devenu voyou, à part des autres, il s'était endormi, sur la même avenue, mais, cette fois, une balle dans le côté droit.

 

Sentant la vie s'échapper de lui, il se penche sur son passé en dialoguant avec une belle passante, aux cheveux blancs coupés à la garçonne, qui le connaît de réputation, qui l'aime, comme cela, gratuitement, et qui veut l'aider tout simplement parce qu'il en a besoin, même pas parce qu'elle l'aime:

 

"Si j'avais su que tant de choses étaient gratuites, j'aurais pas fait voleur." lui confie-t-il.

 

Sébastien, lui qui n'a été jusqu'alors qu'un instrument - ce qui lui faisait prendre forme et sens -, apprend d'elle l'essentiel. Il n'a rien à faire, rien à ajouter au fait d'être. Il lui faut "juste profiter du don d'être vivant.".

 

Il s'est fourvoyé:

 

"Ce n'est pas d'avoir fait le truand qui ouvre le Paradis, mais le repentir, l'éveil à l'autre."

 

Seulement, comme il ne perçoit toujours pas de Paradis, il se rend compte, grâce à la belle inconnue, qu'"il existe quelque chose d'aussi exaltant c'est d'être."

 

Jean Chauma dresse le portrait psychologique d'un braqueur qui ne l'est pas devenu par calcul ou par choix, dont le regard n'était pas exercé à voir, qui ne savait que ressentir, qui s'est "retrouvé un jour avec cette sorte de don négatif, cette possibilité de faire".

 

A ce braqueur il aura fallu attendre d'être proche de la mort pour devenir lucide sur sa vie, qu'il croyait être la vraie vie parce qu'il en jouissait.

 

Le banc aura été le révélateur, le commencement et la fin.

 

Jean Chauma parle en connaissance de cause. Aussi faut-il l'écouter. Et peut-être s'asseoir comme Sébastien sur un banc, sans attendre, cependant, qu'une belle inconnue vienne apporter de l'aide...

 

Francis Richard

 

Le banc, Jean Chauma, 112 pages, BSN Press

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17 août 2013 6 17 /08 /août /2013 10:25

Naturels GAULISQui pourra un jour départager ce qu'il y a en chaque homme d'inné et d'acquis?

 

En chacun, des traces ont été laissées par ses prédécesseurs. Elles sont souvent plus anciennes qu'on ne l'imagine.

 

Les survivants d'innombrables générations bénéficient d'une insigne faculté d'adaptation, qui ne se dément pas dans le présent, au risque, autrement, de la disparition.

 

Bref la dualité, sinon la multiplicité est en l'homme, génératrice de conflits internes.

 

Marie Gaulis est au moins duale, de par la géographie:

 

"Je me tiens dans une position précaire d'équilibre entre deux hémisphères, entre deux ou trois langues, entre deux saisons instables, à ma façon dillettante et pas tragique, une exilée."

 

Au lieu de ne rechercher que ses origines historiques, elle remonte plus haut dans le temps, quand la rêverie ne peut que suppléer à la connaissance, pour une très large part:

 

"Ce qui reste du paysage primordial, de sa sauvagerie, ce qui demeure de notre humanité néolithique d'avant les catastrophes de l'âge de fer, tout cela je le recherche, sans organisation, ni plan. A la faveur de rencontres et du hasard, le meilleur guide, je retrouve des traces minuscules, monumentales, fragiles, imaginaires."

 

Ayant vécu en Australie et y vivant toujours une partie de l'année, rien de ce qui est aborigène ne lui est étranger. Ces Naturels sont les derniers témoins d'un monde perdu, comme le paradis, mais sans avoir été idyllique pour autant.

 

L'auteur va même, au début de son livre qui rend compte de ses rêveries de promeneuse solitaire, mettre ses pas dans ceux de Jean-Jacques Rousseau, à Môtiers, où le philosophe a passé quelques années. Il y a en effet là le Musée d'art aborigène...

 

Dans ce musée Marie Gaulis regarde des oeuvres de cette peinture aborigène qu'elle a découverte dans les musées australiens:

 

"Les peintres aborigènes ne représentent pas le monde afin de le conquérir, mais ils le chantent et le peignent pour le recréer."

 

Ces peintres rêvent... comme Marie Gaulis, qui, après ce détour dans le Val de Travers, sous l'ombre tutélaire de Rousseau, nous emmène nous promener avec elle en Australie, pour nous faire participer à sa quête.

 

Là-bas il n'est question que de s'égarer dans la forêt primordiale, que de guetter le signe d'un paysage originel, que de marcher "avec l'illusion d'être seule au monde, avec pour unique compagnon mon corps traversé d'intuitions, lourd de désirs et allégé par le rythme de la respiration".

 

Mais elle ne se berce pas pour autant d'illusions, si celles-ci la bercent:

 

"Je ne peux qu'accepter le mélange hybride et fantasque du monde où je vis, sans me complaire dans la nostalgie d'un état parfait, qui n'a d'ailleurs jamais existé mais dont la perfection idéale réside dans ce moment inconnu, indicible, d'avant la connaissance, l'observation, l'expérience et la catastrophe - c'est-à-dire au sens propre, le retournement irréversible du temps et de l'histoire."

 

Toujours la dualité...

 

Marie Gaulis n'est peut-être pas nostalgique, mais elle "rêve d'une existence pure, d'un vivant absolu, actif, qui n'aurait été touché par aucune intervention extérieure ni expérience, ni observation", en somme le mode de vie "irrémédiablement détruit" des Naturels, avec leurs codes rigides "intolérables pour notre individualisme moderne".

 

Si elle pouvait, que ferait-elle pour transformer son rêve en réalité? Dans son appartement assombri, "[se] déshabiller pour laisser couler sur [elle] l'eau froide de la réalité", "rester nue" ne lui suffirait pas:


"Si je pouvais me débarrasser d'une couche supplémentaire, abandonner ma vieille peau et renaître rose et luisante comme un jeune serpent, peut-être retrouverais-je alors la fraîcheur primordiale des forêts d'où nous sommes sortis, que nous avons reniées et où je voudrais retourner me glisser et me perdre."

 

Comme cet abandon de peau est impossible et qu'elle n'a pas le choix, elle se résigne à "vivre dans un monde hybride et imparfait".

 

Cependant, tout lui est prétexte à laisser libre cours à ses rêveries sauvages.

 

C'est ainsi qu'à la fin du livre, Marie Gaulis nous raconte, à la troisième personne, l'amour d'une chasseresse, femme du sable australien, dont la cible est un universitaire, homme de la neige balkanique, qui fait un long périple pour se rendre à la ville où il dispense cours et conférences:

 

"Ce n'est pas cet homme de lumières qu'elle poursuit; elle lui préfère l'animal à la douce fourrure fauve et grise, marchant vite et souplement dans la neige."

 

Où qu'elle se trouve, fût-ce aux Antipodes, elle sait "que le silence attend, replié sur lui-même comme un serpent dans son long sommeil hivernal, et que subsistent la solitude des bois et la trace des animaux sur la neige et la pulsation primitive du sang dans notre corps millénaire".

 

Même si le lecteur n'a pas l'aversion de l'auteur pour les lumières, il ne peut que se laisser séduire par sa dilection pour la sauvagerie, que son style onirique rend inoffensive, voire attirante.

 

Francis Richard

 

Le rêve des Naturels, Marie Gaulis, 160 pages, Zoé

 

Marie Gaulis est l'invitée d'une rencontre littéraire Tulalu !?, le 14 octobre 2013, à 20 heures, au Lausanne-Moudon, place du Tunnel à Lausanne.

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7 août 2013 3 07 /08 /août /2013 22:30

Le sous-bois ROCHATBien souvent, dans une famille, il se trouve quelqu'un pour régenter tout le monde, évidemment pour le plus grand bien de chacun, ce quelqu'un s'estimant, en outre, indispensable. Dans la plupart des cas il s'agit du père, mais il est d'autres configurations possibles.

 

C'est, au fond, en miniature, ce que l'Etat-providence cherche à faire, à plus grande échelle, celle d'un pays, avec le même résultat d'infantiliser ceux qui se trouvent sous sa coupe.

 

Tout cela, dans un cas comme dans l'autre, avec les meilleures intentions, dont on dit que l'enfer serait pavé... Ce dont je ne doute pas un seul instant.

 

Anne-Frédérique Rochat a, pour sa part, choisi, comme thème de son deuxième roman, de s'intéresser à la première version, celle du microcosme familial, qui n'est pas moins édifiante que la seconde, celle du macrocosme "providentiel".

 

La famille en question est composée des deux parents, Fanfan et Vilou, pour Fantine et Virgile, et de leurs deux filles, Charlène et Diane.

 

Fanfan et Vilou sont d'alertes sexagénaires, enfin, tout du moins pour ce qui est de la bagatelle, puisqu'ils ne craignent pas de continuer à faire grincer les lits après quarante ans de mariage... et de se faire des papouilles dès que l'envie les prend, oubliant tout le reste. Ils sont d'ailleurs toujours très inventifs quand il s'agit de se donner des petits noms tendres...

 

Charlène avait vingt ans quand Diane est née. Fanfan avait alors la quarantaine, l'âge que Charlène a aujourd'hui. Charlène se rappelle à propos de sa petite soeur Diane:

 

"On l'a tout de suite beaucoup aimée. C'était notre petite fille à tous les trois, Fantine, Virgile et moi, notre petit ange, notre fée. Sûrement qu'on l'a trop couvée."

 

Charlène, l'année de la naissance de sa petite soeur, a connu l'amour, le temps d'un été. L'homme qu'elle a aimée s'appelait Thibault, l'homme parfait, auquel aucun autre ne pouvait dès lors succéder. Depuis, elle est seule. Pas tout à fait, puisqu'elle a sa famille, dont elle est devenue le chef parce que la place était vacante...

 

Si Charlène est seule, c'est parce qu'elle a fait le choix de rester avec ses deux parents et Diane, quand Thibault lui a proposé de partir avec elle:

 

"Je ne pouvais pas laisser ma famille. Fantine avait besoin de moi pour s'occuper de Diane, en quelques mois elle était devenue ma petite fille, mon bébé; Virgile avait besoin de mon aide pour tenir la boutique: partir, c'était les trahir, je ne pouvais pas l'imaginer, je n'aurais pas pu le supporter."

 

Aux yeux des autres, mais pas à ceux de leurs parents, qui les acceptent telles qu'elles sont, Charlène et Diane sont bizarres. L'une n'a pas d'homme dans sa vie, l'autre aime les cimetières.

 

Au moment où commence le roman, la boutique familiale d'abat-jour n'a jamais fermé et la famille n'a jamais pris de vacances.

 

Charlène a décidé que, cette année, elle emmènerait sa petite famille en vacances pour la première fois, dans une maison située dans un sous-bois de hêtres, à 300 km de chez eux, et que la boutique serait exceptionnellement fermée pendant tout le mois de juillet.

 

Les choses ne se déroulent pas comme Charlène l'imaginait. Les bizarreries des deux soeurs contribueront au désenchantement de ce qui promettait d'être un extra dans la vie routinière et pas seulement une parenthèse.

 

Diane rencontre, dans le cimetière de leur lieu de villégiature, Archibald, croque-mort de son état. Elle en tombe amoureuse et se retrouve bientôt dans son lit.

 

Charlène, qui n'a pas d'homme dans sa vie depuis son aventure avec Thibault, ne supporte pas tant que cela cette situation, même si, au besoin, elle recourt pour se calmer à un substitut aussi solitaire qu'elle peut l'être.

 

Aussi, quand Charlène découvre que Diane, sa "bouée de sauvetage", sa "raison de vivre", son "bébé", son "enfant", lui échappe, qui plus est avec un homme, est-elle toute bouleversée et se rend-elle malade.

 

Les choses rentreront-elles dans l'ordre? Charlène règnera-t-elle à nouveau sur cette famille d'abat-jouristes, qui a goûté à la liberté de faire ce qu'il lui plaît? L'auteur ne le révèle qu'à la fin et laisse monter une tension maligne jusque là.

 

Hormis un chapitre où Archibald est le narrateur sincèrement amoureux de Diane, c'est Charlène la principale narratrice.

 

Charlène rapporte les dialogues et les habitudes criants de vérité des membres de cette famille ordinaire. Elle raconte sans pudeur tous les états d'âme par lesquels elle passe. Elle communique toute la tempête qui couve en elle et qui va faire basculer l'histoire.

 

Car un sous-bois, au sens propre, plein d'agréments, peut en cacher un autre, au sens figuré, inavouable.

 

Francis Richard

 

Le sous-bois, Anne-Frédérique Rochat, 190 pages, Editions Luce Wilquin (sortie en librairie le 19 août 2013)

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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 22:45

Malraux Picasso AUBERTPablo Picasso était l'aîné de vingt ans d'André Malraux, et ils sont morts à trois ans d'intervalle, Pablo précédant André dans l'au-delà, il y a tout juste quarante ans.

 

Leurs routes se sont croisées plusieurs fois sans que ne naisse entre eux une relation à toutes épreuves. Ils se tournèrent même ostensiblement le dos à la fin, comme sur la couverture du livre que Raphaël Aubert consacre à leur non relation.

 

Aubert, qui a écrit Malraux ou la lutte avec l'Ange et participé à l'élaboration du Dictionnaire Malraux, s'est demandé pourquoi cette relation entre le peintre et l'écrivain avait été manquée.

 

Car tout donne à penser que ces deux géants auraient dû se lier étroitement, comme d'autres écrivains et peintres l'ont fait, ne serait-ce que parce qu'ils ont partagé, du moins pendant une période de leur vie, les mêmes idéaux.

 

J'ajouterai, parce que je ne suis pas toujours bonne langue, que ces deux-là se ressemblaient et auraient donc dû s'assembler, capables l'un comme l'autre des impostures les plus inouïes, gobées par les gogos - ce qui devait bien les faire rire sous cape - et tous deux sacrément orgueilleux - ce qui devait plus tard, au contraire, les empêcher de faire un pas l'un vers l'autre.

 

Non seulement je peux être mauvaise langue, mais encore être inconoclaste. Car je suis loin d'aimer toutes les oeuvres de l'un comme de l'autre. Certes je leur reconnais à tous deux du génie, mais ce génie est, selon moi, inégal. Il leur permet de créer aussi bien le moins bon que le meilleur.

 

C'est pourquoi je ne tombe pas, comme beaucoup, en pâmoison à la seule évocation de leur nom ou de l'une de leurs oeuvres; c'est pourquoi je ne leur dresse pas de statues, même si la dépouille de l'un d'eux repose au Panthéon...

 

Pablo Picasso et André Malraux fréquentent les milieux d'avant-garde du début du XXe siècle. Ils y ont des amis communs, tels que Max Jabob. Si Pablo Picasso est artiste, André Malraux s'intéresse à l'art. Aussi ont-ils très bien pu se rencontrer une première fois chez le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler.

 

Ce qui va les rapprocher, ce sont "la Guerre civile espagnole, Goya et surtout Guernica". Dans La tête d'obsidienne, livre écrit après la mort du peintre, l'écrivain associe le souvenir de Picasso au combat des républicains espagnols contre le fascisme auquel il a participé:

 

"Plus encore que les travaux cubistes de l'artiste découverts dans sa jeunesse par Malraux, c'est Guernica qui lui a révélé le génie de Picasso. Et c'est dans l'atelier du Malaguène, devant l'immense toile encore en chantier, que l'écrivain et le peintre se sont véritablement rencontrés, entamant un dialogue qui se prolongera jusqu'à la Libération."

 

Aubert ajoute:

 

"Mais l'Espagne a été pour Malraux l'occasion encore d'une autre révélation. Celle de la grandeur tragique d'un artiste révéré depuis toujours par Picasso. Il s'agit de Francisco Goya."

 

Vénération que je comprends et partage: depuis Lausanne, je me suis rendu spécialement à Madrid, il y a cinq ans, à l'occasion du bicentenaire du Dos de Mayo, pour voir, au Prado, la magnifique exposition consacrée alors à Francisco Goya...

 

A la Libération se séparent les chemins de Picasso, qui adhère bientôt au Parti communiste français, PCF, et d'André Malraux, ancien compagnon de route du PCF, qui va se rallier à de Gaulle. Pendant toute la durée de la guerre froide, ils se battront froid... même lorsque Malraux deviendra ministre des Affaires culturelles.

 

Lors de l'exposition d'"Hommage à Pablo Picasso" pour les quatre-vingt cinq ans de l'artiste, fin 1966, qui sera vue par près d'un million de personnes, André Malraux ne rédigera aucun texte pour l'occasion dans le catalogue et Pablo Picasso ne sera pas invité officiellement par lui:

 

""Croyez-vous que je sois mort?" lui câbla le peintre. A quoi l'écrivain, par retour de télégramme, répliqua non moins vertement: "Croyez-vous que je sois ministre?""

 

Le peintre et l'écrivain ne se réconcilieront pas du vivant du premier, mais de manière posthume. La réconciliation sera scellée par la parution de La tête d'obsidienne, en 1974, ouvrage dans lequel Malraux fait montre de son admiration pour les dernières oeuvres de l'artiste exposées, dans le cadre du festival d'Avignon, dans la Grande Chapelle du pape Clément VI:

 

"Ce qui a pu séparer les deux hommes, les tensions infligées ou subies aussi bien que les vexations de part et d'autre, tout cela semble bien oublié."

 

La tête d'obsidienne a été profondément remaniée, dans son édition actuelle, et Aubert semble lui préférer la version originale de 1974. Il conclut cependant:

 

"Telle qu'elle se présente désormais, La tête d'obsidienne n'en constitue pas moins un ouvrage irremplaçable pour appréhender la démarche artistique de Pablo Picasso qui, aux yeux d'André Malraux, reste à jamais "l'un des plus grands inventeurs de formes de l'Histoire"."

 

Francis Richard

 

Malraux  & Picasso - Une relation manquée, Raphaël Aubert, 124 pages, Infolio

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26 juillet 2013 5 26 /07 /juillet /2013 09:45

Berne LOBELa rue de Berne est une artère chaude de Genève située dans le quartier des Pâquis. La nuit surtout, son trottoir est arpenté par des créatures qui le font.

 

Ces péripatéticiennes viennent du monde entier, la plupart du temps contraintes et forcées, pour exercer ce qui serait, dit-on, le plus vieux métier du monde.

 

Max Lobe a choisi de nous raconter la vie d'une de ces femmes, originaire comme lui du Cameroun.

 

Le narrateur, Dipita Rappard, se trouve dans une cellule de Champ-Dollon, la prison de la République de Genève. Il se souvient.

 

Né à Genève, il se souvient du Cameroun où il s'est rendu pour connaître le pays natal de sa mère, Mbila.

 

Il y a fait la connaissance de son oncle Démoney, le frère de Mbila, et de l'épouse de ce dernier, tante Bilolo - qui confectionne de savoureux beignets de bananes sauvages -, et de son couso Pitou.

 

Son oncle Démoney est un drôle de personnage. Il parle "au soleil comme un fils parlerait à son père":

 

"Son ndongo ndongo, une tige de rotin, longue d'une trentaine de centimètres et aussi épaisse qu'un cigare, lui servait de brosse à dents."

 

Dipita a de l'admiration pour son oncle, malgré tout le mal qu'il a fait à sa mère.

 

Un jour, tonton Démoney l'a mis en garde:

 

"Mon fils, ne te laisse jamais emporter par les manières du Blanc. Il pleure comme une femme. Et quand il ne pleure pas comme une femme, il s'en va faire de mauvaises choses avec un autre homme."

 

Démoney a travaillé dans l'administration du pays, mais a été mis à la retraite anticipée avec un petit mbongo qui a fondu comme neige au soleil après la subite privatisation de tous les secteurs de l'économie ordonnée par le Président de la République. Du coup, il est devenu rebelle...

 

Démoney dit pis que pendre du régime, de ceux qui font du cumul de mangeoires, et des hommes d'affaires douteux, les feymen.

 

Démoney considère Mbila, sa très jeune soeur, comme sa fille - il a la cinquantaine, elle a seize ans. Comme elle ne veut pas continuer à aller à l'école et qu'elle veut plutôt se marier, il la convainc d'entrer dans le réseau de ceux qu'il appelle les Philanthropes-Bienfaiteurs.

 

Les Philanthropes-Bienfaiteurs envoient régulièrement en France un groupe musical, M'veng, accompagné de danseuses, les Tueuses de Bikutsi, dont un certain nombre d'entre elles s'installent là-bas.

 

Pour que Mbila puisse partir, il a fallu tricher sur son âge. Elle n'est plus née le 4 août 1976, mais cinq ans plus tôt, le 4 août 1971.

 

Arrivée sur place, la mère de Dipita, qui est physiquement non seulement une bombe, mais atomique, se laisse séduire par le leader vocal du groupe, Oyono Bivondo:

 

"Mbila était fière de donner son haricot rouge à cet excellent mâle noir."

 

Bientôt Mbila va déchanter. Elle va devoir rembourser son passage en Europe en devenant pendant deux ans esclave sexuelle à Genève.

 

Une fois libre, elle continuera à arpenter la rue de Berne, comme les autres wolowoss. Elle contractera un mariage blanc avec un coutumier du fait, Bertrand Rappard. Lequel adoptera le petit Dipita, fruit des oeuvres de "l'excellent mâle noir", Oyono Bivondo, que son fils ne rencontrera qu'une fois.

 

Dipita ne suivra pas le conseil de son oncle. Il pleurera et fera de mauvaises choses avec un autre homme. En l'occurrence cet autre homme sera un autre fils de Bertrand Rappard, William, fils de Papusha, une escort girl blanche.

 

Sans qu'ils ne se connaissent, William et Dipita ont "chatté" ensemble sur GayRoméo, un site de rencontres, que Dipita appelle "Le Supermarché".

 

Quand Dipita rencontre William, il a le coup de foudre, et cela s'avérera réciproque:

 

"Je levai les yeux vers la porte de ma chambre et j'aperçus un jeune homme blond, grand, le regard cyan, les lèvres pulpeuses, les épaules larges et carrées, majestueusement taillées. Nom d'un beignet de banane! Mon sang ne fit qu'un tour, et mon coeur se mit à battre si fort dans mon thorax que je crus qu'il se mettait à danser le Bi-Zizi. Je n'avais jamais vu un aussi beau type de ma vie."

 

William et Dipita tombent dans les bras l'un de l'autre et font bien davantage par affinités... Ils ont beaucoup de ndolo l'un pour l'autre.

 

Tout semble aller bien, comme dans le meilleur des mondes. Certes Mbila entraîne une fois son fils Dipita dans un trafic de cocaïne, mais elle ne recommence pas. Mbila fait partie de l'Association des Filles du Pâquis qui règle leurs différends. Dipita file le parfait amour avec William. Tonton Démoney se défoule contre le régime. Tantie Bilolo vend ses beignets de banane.

 

Puis tout bascule, comme souvent dans la vraie vie, une calamité suivant l'autre. Au bout du compte, Dipita n'aurait-il pas dû suivre le conseil avisé de tonton Démoney?

 

Max Lobe raconte une histoire bien sombre, et pourtant son livre n'est pas sinistre. Il finit même sur une note optimiste, en dépit de l'aboutissement funeste des tribulations traversées par les personnages.

 

Sans doute est-ce parce que la façon de raconter de l'auteur est ensoleillée, comme l'Afrique d'où il vient - il emploie des répétitions de mots, met le suffixe là après d'autres.

 

Sans doute est-ce parce qu'il sait subtilement glissé des mots du vocabulaire de là-bas et qu'il a des trouvailles d'expressions, telles que "enlever le caleçon à sa bouche", "un camion de bonheur s'installa au fond de moi et parcourut lentement tout mon coeur".

 

Max Lobe sait garder une certaine distance, juste ce qu'il faut, avec les êtres et les choses, comme savent le faire les meilleurs conteurs.

 

Francis Richard

 

39 rue de Berne, Max Lobe, 192 pages, Zoé

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21 juillet 2013 7 21 /07 /juillet /2013 18:10

Samouraï VENNERDominique Venner a achevé d'écrire Un samouraï d'Occident lors du solstice d'hiver, Noël 2012.

 

Ce livre n'a paru que six mois plus tard, après la mort volontaire de l'auteur le 21 mai 2013. Il porte comme sous-titre Le bréviaire des insoumis.

 

Pour enlever toute portée à son acte, on a dit qu'il s'agissait d'un acte de désespoir, commis par un penseur de la droite radicale. Point barre.

 

L'honnêteté intellectuelle est de dire que ce n'est pas la vérité, même si l'on ne partage pas les idées de cet historien méditatif. Ce qui est mon cas. Du moins en partie.

 

Car les choses sont plus complexes qu'elles n'apparaissent.

 

Dominique Venner, dans son prologue, explique le sens qu'il donne au mot bréviaire:

 

"Ensemble d'écrits, de réflexions et d'exemples auxquels on peut se reporter chaque jour pour nourrir sa pensée, ses actes et sa vie."

 

Et il définit ce que signifie pour lui d'être un insoumis:

 

"Cela signifie être à soi-même sa propre norme par fidélité à une norme supérieure. S'en tenir à soi devant le néant. Veiller à ne jamais guérir de sa jeunesse. Préférer se mettre le monde à dos que se mettre à plat ventre."

 

Toujours dans ce prologue, il donne le ton de ce qui suivra dans ce bréviaire.

 

S'il éprouve de la compassion, ce n'est pas pour les immigrés mais pour les Européens "de souche" qui deviennent minoritaires chez eux et qui finissent par n'être plus rien.

 

S'il est une image qui l'a accompagné dans ses révoltes, c'est celle du stoïque chevalier de Dürer, dont la gravure est reproduite sur la couverture de son livre et qui symbolise la virilité, qui se perd aujourd'hui.

 

S'il convient que la vie privée est l'affaire de chacun et que le Pacs a consacré légalement le désir d'amour ou d'affection, il pense que l'amour est autre chose:

 

"Le mariage est l'union d'un homme et d'une femme en vue de la procréation. Si l'on enlève la différence de sexe et la procréation, il ne reste rien, sauf l'amour qui peut s'évaporer. A la différence du Pacs, le mariage est une institution créée en vue des enfants à venir, et pas un simple contrat."

 

Avant d'être historien et essayiste, Domnique Venner a été un combattant:

 

"J'ai découvert l'ivresse et les traquenards qu'offre l'histoire en y participant tout jeune à un rang modeste, mais avec un engagement total."

 

Le parallèle avec Ernst Jünger qu'il a connu et admiré est inévitable.

 

Dominique Venner voit dans ce qu'il appelle la métaphysique de l'illimité, propre au christianisme, "la matrice des catastrophes présentes et à venir":

 

"Cette notion d'une autonomie supranaturelle de Dieu est à l'origine de l'idée de l'autonomie et de la liberté des hommes qui émergera beaucoup plus tard: "Tout est possible". Une telle idée est étrangère aux anciens grecs pour qui "libre" signifie conforme à l'ordre rationnel et éternel de la nature."

 

Deux visions du monde s'opposent alors, entre ceux qui pensent que les hommes "doivent découvrir et observer la loi du monde et de la vie plutôt que la créer" et ceux qui pensent que "la libre volonté humaine est au contraire la source même de la légitimité politique et du bien".

 

Comme le montre Jean-Louis Harouel dans Le vrai génie du christianisme, ces deux visions se retrouvent chez les chrétiens, la première étant la seule conforme à la parole du Christ, Thomas d'Aquin versus Augustin; elles se retrouvent dans cette distinction faite par Isaiah Berlin, et rappelée à Dax par Damien Theillier, entre liberté négative et liberté positive.

 

Pour Dominique Venner découlent de cette métaphysique de l'illimité les maux que sont la croissance exponentielle du capitalisme extrême, le monde titanesque de la technique et le pillage de la nature qui en résulte.

 

Ce que fait l'auteur, n'est-ce pas, tout simplement, le procès de l'irresponsabilité, à la faveur de laquelle les hommes tombent dans la démesure?

 

Les réflexions de l'auteur font alors un détour par le Japon pour éclairer par avance le suicide qu'il commettra quelques mois plus tard dans la cathédrale Notre Dame de Paris:

 

"Le seppuku [suicide rituel] n'était pas seulement pour les bushi [guerriers] une façon d'échapper à un déshonneur. C'était aussi le moyen extrême d'afficher leur authenticité par un acte héroïque et gratuit."

 

La tradition telle que l'entend Dominique Venner "n'est pas le passé, mais au contraire ce qui ne passe pas et qui revient toujours sous des formes différentes":

 

"Elle désigne l'essence d'une civilisation sur la très longue durée, ce qui résiste au temps et survit aux influences perturbatrices de religions, de modes ou d'idéologies importées."

 

Qu'est ce qui a résisté au temps? Homère:

 

"Au sein d'une même culture, la nature des hommes se modifie peu, quelle que soit l'ampleur des changements historiques ou sociaux. Les questions de fonds restent les mêmes: qui suis-je? que sommes-nous? où allons-nous? A ces questions, Homère nous a apporté ses réponses toujours valables, et il est le seul à le faire avec une telle profondeur."

 

L'exégèse de L'Illiade et de L'Odyssée que fait Dominique Venner est remarquable et convaincante, comme cette phrase sur Homère:

 

"Il ne conceptualise pas comme le feront les philosophes, il donne à voir, léguant à la postérité un idéal de vie et une poétisation qui, du pire ou du malheur, peut faire surgir cette lumière des sens que nous appelons "beauté" et qui suscite ce frisson admiratif."

 

Chez Homère la vie n'a pas de valeur en soi:

 

"Elle ne vaut que par son intensité, sa beauté, le souffle de grandeur que chacun - et d'abord à ses propres yeux - peut lui donner."

 

Quel est legs d'Homère aux Européens de l'avenir? Cette triade:

 

"La nature comme socle, l'excellence comme but, la beauté comme horizon."

 

Les vertus chantées par lui ne sont pas morales mais esthétiques:

 

"Pas d'interdit lié au sexe, au plaisir ou à la force, seulement le sens de la mesure et des engagements réciproques."

 

Qui ont ce sens de la mesure et des engagements réciproques sinon les stoïciens? Les "vieux" Romains fondaient leur comportement sur gravitas, virtus et dignitas:

 

"Gravitas, la grandeur d'âme, englobent les deux autres notions: la virtus, courage moral, et la dignitas, proche de ce que sera l'honneur pour la noblesse européenne."

 

Dominique Venner soutiendra toujours "le droit fondamental de tous les êtres humains à posséder leur propre patrie, leur culture, un enracinement qui permet d'être soi, chez soi, et de ne pas être rien":

 

"Comme les plantes, les hommes ne peuvent se passer de racines. Mais leurs racines ne sont pas seulement celles de l'hérédité, auxquelles on peut être infidèle, ce sont également celles de l'esprit, c'est-à-dire de la tradition qu'il appartient à chacun de se réapproprier."

 

Dominique Venner pense que l'Europe est entrée en dormition, mais que les Européens se réveilleront, il ne sait quand, et qu'alors, à partir de leurs racines grecques et latines, ils réinventeront une Antiquité vivante.

 

En attendant ce réveil, qu'il ne verra pas, il ne faut pas se contenter de paroles et d'écrits:

 

"L'effort intense de refondation doit être authentifié par des actes ayant une valeur sacrificielle et fondatrice."

 

C'est le sens de son immolation devant l'autel de Notre Dame de Paris, qui requiert respect sinon approbation.

 

Francis Richard

 

Un samouraï d'Occident, Dominique Venner, 320 pages, Pierre Guillaume de Roux

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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 21:50

Justice-BEBIN.jpgXavier Bébin est criminologue et secrétaire général de l'Institut pour la Justice. Dans un livre très argumenté, il explique pourquoi, en France, la justice crée l'insécurité. Or la sécurité des biens et des personnes est une condition nécessaire à toute société libre. S'il est une fonction régalienne que l'Etat devrait assurer, c'est bien celle-là.  Mais les hommes de l'Etat préfèrent s'occuper de bien d'autres choses... et le budget de la justice ne représente que 3% des dépenses publiques.

 

L'insécurité n'est pas un simple ressenti. C'est une réalité que d'aucuns ne veulent pas voir, mais que d'autres subissent sans avoir les moyens de se défendre. De plus les victimes de l'insécurité sont laissées pour compte, réduites au silence et peuvent même parfois se retrouver face à leur agresseur une fois qu'il est sorti de prison.

 

Le bilan est lourd. Donnant des chiffres précis, Xavier Bébin montre que "l'impunité est devenue la règle dans le système pénal actuel":

 

"La masse des criminels et des délinquants sait qu'elle peut agir à répétition tant les autorités peinent à les sanctionner, soit que les citoyens renoncent à dénoncer les atteintes dont ils sont victimes, soit que les forces de l'ordre ne parviennent à en retrouver l'auteur, soit que la justice, privilégiant le doute, en fasse bénéficier ceux que la police a arrêtés."

 

4 millions de crimes et délits sont répertoriés par an. Leur nombre est en réalité d'environ de 10 millions. Car les taux de plainte sont inférieurs à 50% (taux qui tombe à 25% pour les violences physiques et sexuelles). Seuls les auteurs de 1,4 million de ces infractions sont identifiés et 12% d'entre ces infractions sont classées sans suite... Une infraction sur cinquante est punie de prison ferme et un grand nombre de ces peines ne sont même pas exécutées etc.

 

Les deux affaires de dangereux criminels récidivistes (Tony Meilhon et Alain Pénin) que cite l'auteur sont édifiantes. Que nous enseignent-elles?

 

Que les criminels dangereux ne sont pas suffisamment repérés en raison du manque de formation en criminologie des experts et des magistrats, que, si leur dangerosité est repérée, le doute leur profite plutôt qu'à la victime ou à la société, que les peines sont inadaptées à cette dangerosité et qu'il n'y a pas de suivi de précaution après leur remise en liberté...

 

Les idées reçues en matière de criminalité sont mises en lumière et réfutées par l'auteur.

 

Il s'insurge contre l'idée reçue que le "risque zéro n'existe pas" et montre que le taux de criminalité, rapporté à la population, a bel et bien augmenté. Il est passé de 12-15 pour mille dans les années 1950-1966 à 56 pour mille aujourd'hui. Et encore, la criminalité latente ne doit-elle pas être négligée: que serait ce taux s'il n'y avait pas eu augmentation des effectifs des entreprises de sécurité privée (110 000 salariés en 2000, 150 000 environ aujourd'hui) et doublement entre 1990 et 2000 des raccordements de systèmes de télésurveillance professionnelle ou résidentielle?

 

Autre idée reçue, "seuls fonctionnent la prévention, la réinsertion et les soins":

 

"En France, la multiplication par quatre du taux de criminalité entre le milieu des années 1960 et le milieu des années 1980 a eu lieu alors que le revenu par habitant n'a cessé de croître et que la pauvreté a diminué."

 

Les programmes de prévention "sociale" sont sans effet:

 

"Ceux qui sont efficaces sont fondés sur la prévention dite "développementale" [...] Il s'agit d'aider le jeune enfant - et ses parents - à apprendre à contrôler ses impulsions violentes et à respecter les règles de la vie sociale."

 

Ces derniers programmes sont appliqués avec succès au Canada et dans les pays anglo-saxons, mais pas en France:

 

"Les idées habituelles sur l'influence du milieu social, du manque d'emplois ou de l'absence de loisirs tendant à prévaloir sur les données de la recherche en sciences sociales."

 

Les programmes de réinsertion, destinés à pallier l'échec scolaire et l'absence de formation professionnelle, ne réussissent pas davantage:

 

"Ce qui caractérise les délinquants les plus actifs - le noyau dur de la criminalité - est qu'ils n'ont généralement pas résisté à l'attrait de revenus gagnés rapidement et sans effort. Les programmes précités échouent parce qu'ils n'agissent pas sur les caractéristiques personnelles des délinquants, celles qui expliquent en partie pourquoi ils ont rarement réussi à se maintenir au travail plus de quelques mois: l'impulsivité, le goût du risque et le faible contrôle de soi."

 

Les soins médicaux donnés aux délinquants sexuels ne sont guère efficaces, d'autant moins que les traitements ne sont pas poursuivis après l'incarcération, alors que leur effet cesse dès leur interruption:

 

"Après avoir recensé la totalité des études internationales menées sur le sujet, l'Académie de médecine conclut que les deux méthodes les plus efficaces, les traitements hormonaux ("castration chimique") et les psychothérapies cognitives et comportementales, "abaissent de 25% le taux de récidive"."...

 

Dernière idée reçue: "La prison est l'école du crime".

 

L'auteur explique pourquoi ceux qui bénéficient d'une libération conditionnelle sont moins récidivistes que ceux qui restent longtemps en prison:

 

"Les condamnés qui bénéficient de cette mesure sont ceux dont les juges ont pensé qu'ils avaient le plus de chances de réintégrer la société sans récidiver. A l'inverse, ceux qui n'en ont pas bénéficié ont été jugés à haut risque. Il est donc parfaitement logique que les détenus considérés comme dangereux récidivent plus que les détenus considérés comme réinsérables."

 

Au fait, les longues peines de prison sont-elles inefficaces?

 

"Une petite minorité de délinquants est responsable d'une très grande part des crimes et délits. [...] Par simplicité, et en raison de la remarquable similarité des ordres de grandeur trouvés dans les différents pays, on dit généralement que 5% des délinquants sont responsables de plus de 50% des crimes et délits. Cette observation a une conséquence considérable: elle signifie que, lorsque les individus appartenant à ces 5% sont en prison, le nombre total des crimes et délits commis dans la société est très largement réduit."

 

Les conditions de détention sont-elles honteuses?

 

"La France n'a pas à avoir particulièrement honte de l'état de la plupart de ses prisons. Ce dont elle peut avoir honte, c'est de ne pas en avoir construit assez et de tolérer la surpopulation carcérale. Elle devrait également avoir honte de la façon dont elle traite ses victimes, quand le crime a gravement mis en cause leurs conditions de vie. Presque personne, pourtant, ne s'en émeut. Car cette question n'intéresse pas les tenants du dogmatisme pénal."

 

Qu'entend l'auteur par dogmatisme pénal?

 

Il y a deux conceptions traditionnelles de la peine, celle d'Emmanuel Kant et celle de Cesare Beccaria. Pour Emmanuel Kant la peine doit être infligée quelles que soient les conséquences pour la société. Pour Cesare Beccaria elle n'est justifiée que si elle a des conséquences positives pour la société.

 

Aucune de ces deux conceptions n'est aujourd'hui retenue en France. En réaction aux totalitarismes du XXe siècle, la seule préoccupation est que l'Etat ne porte pas atteinte aux personnes: on est "nettement moins attentifs aux exactions que peuvent commettre des particuliers sur d'autres particuliers."

 

Cette conception dogmatique du droit conduit à ne pas se préoccuper des conséquences de l'inaction de l'Etat, à se méfier de mesures de dissuasion et de neutralisation, à être réticent à punir, voire à refuser de punir, à considérer les criminels comme des victimes de la société:

 

"Si les criminels sont aussi des victimes, il paraît légitime de les protéger d'une Justice trop ferme. Les victimes réelles et les victimes potentielles d'actes criminels passent après les supposées "victimes" en chair et en os qui peuplent nos prisons."

 

Ce dogmatisme pénal est alimenté par la tradition française selon laquelle il convient de préférer "l'idée qui sonne le mieux [...] aux argumentations analytiques et rigoureuses":

 

"En pratique [cette culture] se manifeste à la fois par un juridisme excessif, et par une sous-estimation du savoir criminologique."

 

Le droit devient alors douteusement hégémonique, contraire à la démocratie, et empêche tout esprit critique en refusant de seulement entendre ce que disent les victimes des criminels. Pour des raisons corporatistes les magistrats, les psychiatres se font les défenseurs de cet humanisme hémiplégique.

 

Arguments à l'appui, Xavier Bébin pense que pour refaire la justice et redonner confiance en elle aux Français, il faut que le système pénal soit dissuasif, que les peines appliquées soient prévisibles, que les criminels dangereux soient identifiés, que la tolérance zéro soit appliquée aux voleurs en série, aux délinquants polymorphes et aux psychopathes prototypiques. Il faut également que le droit des victimes de criminels soit renforcé et que leur indemnnisation soit décente et rapide.

 

Pour que la justice fonctionne mieux, il faut des juges mieux formés:

 

"Pour être un bon juge pénal, il ne suffit pas de connaître sur le bout des doigts le droit pénal et la jurisprudence, mais il est tout aussi impératif de bien connaître la criminalité et la criminologie."

 

Il faut des juges compétents:

 

"Un système qui réserverait la fonction de magistrat à des professionnels ayant déjà une expérience, permettrait de limiter les risques de "pensée unique" et de "juridisme abstrait"."

 

Mais cela ne suffit pas:

 

"Encore faut-il qu'ils soient irréprochables sur le plan de la neutralité politique et qu'ils ne puissent pas être soupçonnés de déloyauté dans l'application des lois votées par le Parlement."

 

Enfin il ne faut pas l'oublier:

 

"La Justice n'appartient ni aux juges, ni aux responsables politiques. En démocratie, elle appartient au peuple, et c'est en son nom qu'elle est rendue."

 

C'est pourquoi la Justice doit répondre aux attentes des citoyens et être de la plus grande transparence. Si ce n'est pas le cas, le danger est que ces derniers se fassent justice eux-mêmes, que, par peur, ils se replient sur eux-mêmes ou qu'ils cèdent au communautarisme.

 

Le problème de la justice, particulièrement pénale, n'est donc pas à prendre à la légère:

 

"Une justice pénale décrédibilisée est une bombe à retardement pour la société. Une bombe à fragmentation individualiste et communautariste."

 

C'est pourquoi ce livre, dont cet article ne donne qu'un aperçu et dont le projet n'est pas d'affaiblir davantage la justice pénale, est à lire par tous ceux qui, en France, sont soucieux de la crédibilité de la Justice et de la confiance qui devrait pouvoir être placée en elle:

 

 

"Dire la vérité sur [les] défaillances profondes [de la justice pénale] est [...] le seul moyen de provoquer un sursaut indispensable."

 

C'est ce que ce livre fait très bien, qui plus est en proposant des remèdes concrets.

 

Francis Richard

 

Quand la justice crée l'insécurité, Xavier Bébin, 306 pages, Fayard

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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