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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 10:45

Maculée conception CHAPPUISPour un catholique - ce que je suis - Marie est Vierge, Sainte, Mère de Dieu, Immaculée Conception.

 

La plupart des contemporains, qui n'ont pas ou peu reçu d'instruction religieuse, voire qui ont reçu une instruction antireligieuse, se méprennent sur le sens de cette dernière expression. Elle signifie tout simplement que Marie a été conçue sans péchés, qu'elle a échappé au péché originel.

 

Maryam, le personnage du livre de Mélanie Chappuis, n'a donc rien à voir, ou si peu, avec Marie des catholiques. Il faut donc le considérer comme un personnage de fiction, un personnage de roman, issu de l'imagination fertile de son auteur, qui ne s'embarrasse pas trop de ce que disent les écritures, s'il restitue l'époque magnifiquement. 

 

Ainsi Maryam est-elle une jeune femme de dix-sept ans, enceinte des oeuvres d'un jeune homme de deux ans plus âgé qu'elle, un certain Barabas, jeune symbole de la résistance contre les Romains, qui croupit dans les geôles du roi Hérode.

 

Seule concession du livre au surnaturel l'ange annonce à Marie que son fils sera le Sauveur et intime à Joseph, un homme plus âgé, un veuf qui a des enfants d'un autre lit, d'accepter de la prendre pour épouse, afin qu'elle puisse échapper à l'opprobre d'être fille-mère, puisque Barabas est maintenant emprisonné.

 

Le massacre des innocents n'est pas ordonné parce que Yechoua est un roi potentiel mais parce qu'il est le rejeton de Barabas... Maryam fuit seule en Egypte avec lui. Depuis sa naissance elle aimerait bien le garder pour elle seule et retarder le plus possible - au moins trente ans - le moment où il se vouera aux autres:

 

"A Dieu j'ai demandé un fils qui m'aide à changer le regard des hommes. Je voulais un fils pour l'humanité. Pas pour moi. Comme tu le vois, ça a changé avec sa naissance." dit-elle à Ruth, une amie.

 

En Egypte Maryam grandit en réflexion auprès de thérapeutes, retrouve Barabas de manière éphémère, se croit obligée de soigner et de sauver des petits enfants pour racheter le sacrifice de tous les petits qui sont morts pour que vive le sien. Elle ne retourne à Nazareth qu'après la mort d'Hérode.

 

Joseph meurt, tué par un mercenaire. Charpentier il a refusé de fabriquer des croix pour les suppliciés. Yechoua a douze ans. Maryam fait avec lui le pèlerinage de Jérusalem, le perd de vue, s'inquiète comme toutes les mères, le retrouve au temple au milieu des savants.

 

Plus tard Yechoua épouse Leila, qui meurt avant de lui avoir donné une descendance. Il commence alors sa vie publique qui le conduira à mourir sur la croix, au pied de laquelle se trouveront enfin réunis Maryam et Barabas, qui renonce à l'orgueil, à la rage, à la violence pour libérer le peuple juif.

 

Dans ce livre Mélanie Chappuis ne cherche pas à choquer ni à "remettre sérieusement en cause les dogmes catholiques". Elle cherche à se réconcilier avec elle-même:

 

"J'avais le sentiment qu'être mère et aimer l'être, c'était insulter les femmes qui se sont battues pour l'égalité."

 

Alors plutôt que d'avoir recours à l'autofiction, comme dans ses deux romans précédents, elle a eu le besoin impérieux de revisiter l'histoire d'une femme exceptionnelle qu'elle a créée à sa ressemblance, émouvante comme elle, pour se justifier:

 

"J'ai voulu incarner Marie, l'affranchir de son statut de sainte, pour imaginer, avec un regard contemporain que je revendique intemporel, quelle a pu être sa vie."

 

Mélanie Chappuis a voulu "illustrer l'amour d'une mère pour son enfant dans ce qu'il a de plus perturbant, de plus déséquilibrant, mais aussi de plus beau et émancipant":

 

"C'est le récit d'une conception maculée de désir, de plaisir. Et celui d'un amour fou, animal, pour l'enfant né de cette conception. Un amour qui va se raisonner au fur et à mesure que se vit sa maternité. Jusqu'à donner le meilleur d'une femme, d'une mère, et de son enfant."

 

En quelque sorte, pour être en mesure de l'incarner et de lui prêter ses pensées, Mélanie a voulu faire descendre Marie de son piédestal pour la lui rendre plus accessible et plus imitable. Mais, ce faisant, elle a pris un gros risque, celui d'être incomprise... voire de scandaliser.

 

Francis Richard

 

Maculée conception, Mélanie Chappuis, 224 pages, Editions Luce Wilquin (à paraître le 11 février 2013)

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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 21:15

L'échéance CLOSETSJeudi 24 janvier 2013, le gestionnaire de fortune IAM invite ses clients à faire une pause, un IAM Break, à l'hôtel Intercontinental de Genève.

 

Ce séminaire est l'occasion de rencontres, de points de vue, d'échanges pour permettre aux participants "d'anticiper l'avenir avec une vision plus claire des prochains défis qui nous attendent".

 

Les conférenciers sont Pierre Triponez, président de la Commission de Haute Surveillance de la Prévoyance, Charles Wyplosz, professeur d'économie internationale à l'IHEID à Genève, Myret Zaki, journaliste et rédactrice en chef adjointe de Bilan, et François de Closets, écrivain et journaliste français.

 

Le dernier livre de celui-ci, L'échéance, paru avant les dernières élections présidentielles françaises, est offert gracieusement aux participants.

 

De quelle échéance s'agit-il?

 

De "la catastrophe financière qui déferlerait de l'Europe sur la France ou naîtrait d'une attaque spécifique contre notre pays", s'il persiste dans son déni de réalité.

 

En effet, tôt ou tard, il faudra bien que la France cesse de croire que seule au monde elle peut vivre à crédit, accumulant les déficits depuis près de 40 ans, accroissant la dette publique qui s'approche de plus en plus des 100% du PIB:

 

"Sortir des déficits, réduire notre endettement: ce n'est pas un choix, c'est une obligation."

 

Est-ce être ultra-libéral? Que nenni:

 

"Que la dépense publique puisse et doive être réduite, c'est une évidence, et cela ne fera pas pourtant de notre pays un Etat ultralibéral."

 

Car être ultra-libéral, quelle horreur!

Comme tout bien-pensant, François de Closets pourfend l'ultra-libéralisme, c'est-à-dire l'excès de libéralisme [sic]. Seulement de l'ultra-libéralisme, qui est le mot-clé pour qualifier le libéralisme tout court, il se fait une représentation mentale tout ce qu'il y a de caricatural. Exemple:

 

"Dans le schéma ultra-libéral, un patron tout-puissant, peu contraint par la réglementation sociale, détient la totalité du pouvoir au nom de la propriété."

 

En fait François de Closets est attaché à l'Etat providence:

 

"Je suis, pour ma part, trop Français, pour accepter de vivre dans un paradis fiscal, et je n'oublie pas que les systèmes libéraux offrent beaucoup moins de services que les systèmes socialisés."

 

Sa bête noire, plus précisément, est le capitalisme financier, qui est pour lui le comble de l'ultra-libéralisme, alors qu'il jouit insolemment de la protection des Etats et n'a, en conséquence, rien de libéral...

 

A propos des financiers américains il dit, par euphémisme, qu'ils ont été "encouragés par le pouvoir fédéral américain"...

 

Alors, il renvoie dos à dos excès de libéralisme et excès d'étatisme:

"Le spectacle du monde nous montre [...] que l'on se ruine aussi sûrement en vidant les caisses de l'Etat qu'en laissant les financiers s'enrichir sans retenue. Il nous montre aussi que l'excès de libéralisme à l'échelle du monde ne fut pas moins désastreux que les dérives du providentialisme au  niveau des Etats."

 

S'inspirant des exemples canadien et suédois, il est convaincu que "le contrôle devrait être aussi naturel à la Sécu qu'au fisc":

 

"Un Etat providence ne peut survivre que dans la rigueur et se délite dans le laxisme."

 

Qu'il faille surtout prélever plus tout en acceptant qu'il faille distribuer moins:

 

"C'est en fait toute notre protection sociale qu'il faudrait refonder en l'appuyant sur la totalité des revenus, en prélevant plus sur les riches, en distribuant moins à la classe moyenne, en aidant davantage les plus vulnérables, mais aussi en menant une action dynamique, plus ciblée, plus incitative."

 

En matière économique il est contre "l'intégrisme libre-échangiste" et pour un protectionnisme d'exceptions:

 

"Poussée à l'extrême, la fermeture totale devient une aberration, mais des mesures tarifaires visant, par exception, à compenser les distorsions de concurrence les plus flagrantes, à protéger une industrie menacée par des manoeuvres déloyales, ne sont pas des crimes."

 

Sur l'économie de marché il se fait des illusions:

 

"Tant qu'à pratiquer l'économie de marché, mieux vaut l'adopter et l'adapter que nous y résigner."

 

Autant dire que sa conception du marché ne permet pas de faire parvenir les indispensables signaux, dont ils ont besoin, aux acteurs qui opèrent sur lui.

Certes il constate:

 

"En France, il suffit d'être audacieux pour créer une entreprise, mais il faut être téméraire pour embaucher un salarié."

 

Une lueur scintille alors dans son esprit, mais elle est vite réprimée, puisqu'il ne va pas plus loin que ça:

 

"Pour moderniser nos rapports sociaux, il nous faut passer du règlement au contrat [...]. Passer du règlement au contrat, c'est d'abord passer de la méfiance à la confiance, changer le regard des partenaires sociaux les uns sur les autres, afin que le compromis ne soit plus compromission."

 

La bête noire de François de Closets reste indéniablement le capitalisme financier qu'il faut absolument réglementer, comme si l'imposante réglementation bancaire actuelle avait empêché quoi que ce soit.

Il traite, avec raison, les banques et les Etats surendettés de faux-monnayeurs, mais il n'écrit pas une seule ligne sur les banques centrales, notamment la FED, leurs manipulations des taux directeurs et leurs émissions de fausses monnaies, qui ont été déterminantes dans l'éclosion de la crise, ni sur les solutions alternatives au système bancaire actuel.

Jeudi dernier, se taillant un franc succès, François de Closets, a rappelé que Laurent Fabius, en 1982, a été l'inventeur d'un indicateur (qui a fait florès depuis, puisque le monde entier l'a adopté), le déficit budgétaire exprimé en % du PIB, ce qui permet d'en minimiser et donc d'en dissimuler le caractère abyssal.

Avec le même succès il s'est appesanti sur les dérives de l'Etat providence, qu'il ne voudrait pas voir mourir, en disant qu'avec lui "le droit de" devient "le droit à", mais il n'a pas dit aussi clairement que dans le livre qu'il voulait le sauver et que ce serait difficile:

"Notre Etat providence se trouve pris en tenaille entre des prélèvements sur les plus hauts revenus que freine la concurrence fiscale, des prestations aux plus faibles qui augmentent irrésistiblement, des idéologies qui le condamnent à l'hémiplégie et des corporations qui défendent bec et ongles leurs droits acquis."

 

Il reste toutefois persuadé que:

 

"Quand nous serons capables de dire et d'entendre la vérité, nous saurons pourquoi notre Etat providence a fonctionné si mal et comment nous pourrons le transformer."

 

Quelle vérité?

 

Que "nos ancêtres faisaient la guerre à crédit" et que "nous les avons surpassés en faisant la paix à crédit" et qu'il n'est plus possible de continuer ainsi?

Peut-être.

 

Ne doit-on pas plutôt admettre que l'Etat providence est condamné à mort, dans le futur, même au Canada et en Suède?

 

Car, à long terme, la compétitivité des pays émergents pourrait bien ne pas reposer pas sur leurs bas salaires, comme on le croit communément, mais sur des modèles sociaux bien différents des nôtres, où la liberté de choix des couvertures sociales pourrait mettre à mal notre prodigieuse productivité, si nous n'y portons pas remède.

 

Francis Richard

 

L'échéance, François de Closets avec Irène Inchauspé, 308 pages, Fayard  

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 18:00

Je-vaix-mieux-FOENKINOS.jpgIl y a des liens indéniables entre le mental et le physique. J'en suis de plus en plus persuadé. Seulement, nous ne pouvons que nous approcher du savoir sur ces liens, sans être à même d'en tenir compte de manière systématique.

 

Qui ne connaît pas, dans son entourage plus ou moins immédiat, de personnes qui souffrent réellement physiquement, sans que cela ne se traduise par des signes objectifs en l'état actuel de la science?

 

Le narrateur du dernier roman de David Foenkinos se trouve dans cette situation bien réelle: il souffre du dos de manière cyclique et pourtant rien n'apparaît sur les radios et l'IRM qui lui ont été prescrites. Scientiquement il n'a rien, mais il souffre comme une bête.

 

Cette douleur qui, selon les cîrconstances, peut être plus ou moins exquise - un médecin a qualifié ainsi la douleur que j'ai ressentie le jour où je me suis fracturé plusieurs orteils -, ne lâche pas le narrateur. Elle est apparue un beau dimanche alors que lui et sa femme, Elise, recevaient un couple de bons amis, Sylvie et Edouard, et depuis elle ne le quitte plus, variant seulement en intensité, ce qui influe évidemment à chaque fois sur son état d'esprit. L'auteur ponctue d'ailleurs chaque épisode d'indications sur l'intensité de sa douleur, sur une échelle de 1 à 10, et de résumés lapidaires sur son état d'esprit.

 

Au bout de plusieurs jours de souffrance et d'examens médicaux, qui ne révèlent rien, il se résigne à aller voir une magnétiseuse sur le conseil de sa belle-soeur, pour s'entendre dire que sa douleur est d'ordre psychologique et que le magnétisme ne peut rien pour lui.

 

Il travaille dans un cabinet d'architecture. Comme un malheur n'arrive jamais seul, il est ridiculisé lors d'une réunion avec des clients japonais parce que, peu méfiant, il a utilisé des éléments faux que lui a fournis un collègue et néanmoins ennemi. Ce dernier le nargue de telle manière qu'il finit par lui régler son compte, ce qui lui vaut d'être licencié sur le champ pour faute grave.

 

Le soir même il rentre chez lui et sa femme lui annonce qu'elle veut divorcer. En quelques jours il a donc perdu la santé, son job et sa femme. De quoi déprimer grave, comme on dit de nos jours. Du coup il démarre une analyse, sans suite, avec le psy qu'il a dû rencontrer au moment de son licenciement et se rend compte qu'il avait besoin de vider son sac à quelqu'un, de préférence un inconnu qui saurait l'écouter.

 

Sa dorsalgie présente des hauts et des bas, plus ou moins douloureux . Lors d'un haut il a un malaise et se retrouve à l'hôpital.

 

Finalement c'est à partir d'une parole de sa mère qu'il entame son processus de guérison. Elle lui a dit qu'il gardait trop les choses pour lui et qu'il devrait aller voir toutes les personnes avec qui il a eu des problèmes:

 

"Mon mal de dos devait être la somme de tous les noeuds jamais dénoués. Bien sûr, il y avait le coeur de ma vie: ma femme, mes enfants, mes parents, mon travail. Mais peut-être que j'avais négligé la multitude de points de tension qui avaient jalonné mon parcours."

 

C'est en se livrant à cette quête que le narrateur va enfin commencer une nouvelle vie, en tranchant l'un après l'autre les noeuds de son existence, jusqu'au dénouement final. A son entourage et à ceux qu'il a rencontrés à l'occasion de ce récit il pourra dire enfin, sans que ce ne soit par pure politesse: "Je vais mieux". Jusqu'à présent n'a-t-il pas subi sa vie? N'en sera-t-il pas dès lors l'organisateur?

 

David Foenkinos, sur un thème qui pourrait être ennuyeux pour le lecteur, sait le captiver jusqu'au bout. Sans doute parce qu'il a un regard singulier sur les êtres et les choses, un style parfois piquant, et parce qu'il délivre un message d'espoir à tous ceux et toutes celles qui somatisent: il leur faut seulement avoir le courage de changer de vie quand elle ne leur convient pas, si le destin ne se charge pas de les y pousser...

 

Francis Richard

 

Je vais mieux, David Foenkinos, 336 pages, Gallimard

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22 janvier 2013 2 22 /01 /janvier /2013 22:55

Amour fou VORPSIL'amour est un thème éternel. Il est à la fois toujours le même et toujours autre. Comme les êtres humains qui se ressemblent, mais sont finalement uniques, tous. Il est curieux d'ailleurs qu'ils veuillent être tantôt distincts des autres, tantôt comme les autres, suivant les circonstances.

 

Aussi, abordant ce nouveau livre consacré à l'amour, me demandé-je si cela valait bien la peine de le lire, d'autant que le titre faisait accroire que j'allais assister sinon à un enterrement, du moins à la contemplation d'une sépulture...

 

C'était compter sans la recommandation d'une amie (j'écoute souvent ce que me disent les femmes...). C'était sans compter avec l'auteur, Ornela Vorpsi, dont le style poétique et le regard singulier enivrent l'esprit.

 

En effet Ornela Vorpsi prête sa plume à une jeune narratrice tout aussi singulière, Tamar, prénom tout ce qu'il y a de biblique, puisqu'il fut celui de la belle-fille de Juda (mariée en secondes noces à Onan...), celui d'une fille de David et celui d'une fille d'Absalon...

 

Tamar aime sa mère Esmé, en dépit de ses chantages à l'affection ("Si tu ne fais pas ça, je me jetterai dans le vide et noire sera ta vie"), dont elle use et abuse, surtout depuis la mort de son fils Raphaël, Rafi, qui s'est volontairement noyé dans la mer, encouragé vraisemblablement par sa soeur. Sur la tombe fraternelle se trouve cet avertissement qu'il lui lançait déjà de son vivant:

 

"Ne piétine pas mon ombre, Tamar."

 

La voisine, Maria, a neuf fils, que, sous l'oeil réprobateur de leur mère, Tamar, "née spectatrice", aime regarder quand ils dorment nus, comme elle aime voir d'une manière générale, à défaut d'agir, bien consciente de son absence de beauté, ce qui lui procure "un terrible frisson":

 

"C'est pourquoi je suis transparente, pour me glisser partout. Invisible, ainsi que le destin l'avait voulu, je devais demeurer spectatrice, et le métier de l'optique était l'accomplissement de ce que la providence avait planifié pour moi. Me remplir du monde."


Parmi ces fils, il en est un qu'elle regarde plus particulièrement, Rudolf, de son petit nom Dolfi, qui est d'une immense beauté, d'où provient son étrangeté, attirante:

 

"Dolfi sourit et une glorieuse rangée de dents blanches vous brise et vous donne le sentiment d'être vaincu."

 

A cet homme d'une "succulente beauté", la vie suffit - ce qui fait bondir Tamar - et le temps passé avec lui est transparent, comme elle. Car les femmes indiffèrent Dolfi. Il vit désoeuvré depuis qu'il a abandonné le violon. Il reste affalé devant son poste de télévision qu'il regarde sans mettre le son. Pourtant toutes les jeunes femmes du voisinage tournent autour de lui.

 

Tamar, elle, se défend d'en être amoureuse:

 

"Si je le vois, si je le regarde, c'est parce que je le trouve beau. Je ne suis pas amoureuse, je n'ai jamais été amoureuse. Je pense que l'amour ne m'intéresse pas, ou je ne sais comment dire, ne m'arrive pas."

 

La tante de Tamar, Lali, dont le métier "consiste à collectionner les coeurs", ne parviendra pas à émouvoir Dolfi, malgré des caresses très entreprenantes et sans équivoque. Elle n'obtiendra que de le faire fuir et de rendre ses yeux humides.

 

Manuela fait partie des soupirantes de Dolfi depuis qu'elle a assisté à un de ses concerts. Privée de beauté, elle ne réussit pas davantage à le dégeler malgré la dignité qui émane d'elle, "une grâce née de l'absence de beauté".

 

Alors elle se résigne, après en avoir parlé avec Tamar, à se donner la mort et à venir rendre son dernier soupir devant chez lui:

 

"La seule beauté que je possède est celle des êtres destinés à mourir jeune. Comme tu le dis. Ce serait, pour moi, la seule occasion d'être regardée par Dolfi. Si ça se trouve, il ne m'oublierait plus."

 

Manuela vient donc "mourir dans la petite rue de Dolfi, de surcroît à la main une lettre aussi vide que blanche", aux pieds des sandales vertes - que Tamar récupère, subrepticement -, cachant sous sa frêle mélancolie un tempérament de feu:

 

"Sur le mur de sa chambre est encore accroché un article découpé dans le journal, il s'intitule Ci-gît l'amour fou."

 

Cette mort va bouleverser tout le quartier... et la culpabilité l'envahir.

 

Quant à Tamar, elle va essayer de se convaincre et de convaincre les autres qu'elle n'avait aucune qualité "pour changer ou vouloir changer le cours des événements"...

 

Quant aux sandales vertes de Manuela, elles vont lui servir alors de révélateur:

 

"Une fois montée sur ces sandales, moi, Tamar, si transparente que mes semblables me traversaient en me brisant, je devenais opaque, je prenais consistance, je brandissais un corps qui ressemblait à celui   de Lali, chute de reins arrondie, bras dessinés, taille fine, jambes élancées et sûres. Sur ce corps les regards se posaient, demeuraient même sculptés."

 

Ces sandales vont lui permettre de vivre la vie de Manuela avant Dolfi, de devenir femme et de savoir que c'était donc ça, l'homme:

 

"L'homme était maniable, plus faible que moi."

 

Ces sandales vont lui permettre de faire d'autres découvertes, sur elle-même, sur les autres, et notamment elle va découvrir qu'elle redevient transparente quand elle les ôte et qu'elle est moins indifférente aux regards des hommes qu'elle ne le pensait.

 

Rafi, son frère, lui avait dit:

 

"Sais-tu, Tamar, quelle punition avait préconisée Moïse pour les hommes qui désobéissent aux lois divines? La folie, telle est la punition, petite soeur."

 

Peut-être. Mais ne se dit-elle pas à elle-même: "Observe l'amour, Tamar, gare à l'amour. Aimer à la folie égale la folie."?

 

Francis Richard

 

Ci-gît l'amour fou, Ornela Vorpsi, 192 pages, Actes Sud

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 23:40

Justice LEFORTFrançois Lefort des Ylouzes est prêtre et médecin. Pendant des années il a beaucoup fait pour les enfants des rues à travers le monde et il a contribué à faire tomber le réseau international de pédophilie Spartacus.

 

Ironie du sort, il est condamné le 24 juin 2005 à 8 ans de réclusion criminelle par la Cour d'Assises de Nanterre pour viol, agressions sexuelles et corruptions envers des mineurs et de jeunes adultes (peine curieusement faible pour de tels faits...). Il bénéficiera d'une libération conditionnelle le 7 mars 2009.

 

En février 2009 j'ai écrit un article sur un bien triste sire, Christian Terras, avec lequel je répugne de partager l'étiquette de catholique.

 

En août 2009 j'ai reçu un commentaire de l'Abbé Lefort relatif à cet article. A sa demande, et pour ne pas lui faire de tort, je n'ai pas publié ce commentaire, que j'ai détruit après l'avoir lu.

 

Sur le site de Droit à la justice, j'ai appris ce qui lui était arrivé, mais n'ai pas voulu trop en parler, toujours pour ne pas lui faire de tort. Il m'a invité à le rencontrer au Puy-en-Velay, ce que je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de faire au cours de ces quelque trois dernières années, pris par mon travail ou par des déplacements trop éloignés de cette ville. Ce que je regrette.

Pour mieux le connaître j'ai donc d'abord lu son livre Une sandale dans le désert, puis son avant-dernier livre, Seigneur, ça suffit!, dont je n'ai pas rendu compte - je ne rends pas compte de tous les livres que je lis, sinon je n'aurais même plus le temps de lire...-, mais que je reprends de temps à autre, parce que je suis édifié par sa Foi manifeste, qui lui permet de tenir (avec le soutien également de ses nombreux amis et de sa famille):

"Accuser quelqu'un de pédophilie est, très certainement de nos jours, le meilleur moyen de le tuer socialement."

 

A la fin de Seigneur ça suffit!, l'Abbé Lefort dit, s'adressant au Seigneur, qu'il n'est pas parfait comme Lui et que c'est encore trop tôt pour lui pour pardonner à ceux qui lui ont fait du mal. Car ses ennemis savent très bien ce qu'ils ont fait quand ils l'ont accusé de crimes qu'il n'a pas commis et qu'il n'a même pas pu matériellement commettre:

 

"Je sais que si j'éprouve de la haine, ils s'en moquent. Ce n'est pas eux qui sont détruits par cette haine, c'est moi. A la limite, pour l'instant, je peux essayer de les faire sortir de mon esprit, je dis bien: essayer. Mais ne m'en demande pas plus."

 

Pourtant il lui a bien fallu ne pas complètement les faire sortir de son esprit. Sinon, comment aurait-il pu écrire ce dernier livre, Justice!, où il raconte le processus par lequel, innocent, indéniablement, il a pu être condamné coupable par la justice française? Ce qui est une honte.

 

Sa vie s'est arrêtée le 5 décembre 1995. Ce jour-là il a été embarqué à 6 heures 30 du matin par la police et mis en garde à vue pendant trois jours, sans qu'on ne lui dise le pourquoi de cette arrestation. Il ne l'a appris qu'indirectement...

 

Les faits qui lui sont reprochés ont fait l'objet d'une instruction qui a duré dix ans, pendant lesquels il a vécu "comme dans une salle d'attente", le temps que se terminent des investigations mal menées et qui l'ont, volontairement ou non, desservi.

 

Quels sont ces faits?

 

- une agression sexuelle sur un mineur, située au Sénégal, qu'il n'a pas pu commettre, puisqu'il se trouvait en Mauritanie à cette date-là, le 6 septembre 1994...

- une agression sexuelle décrite dans un rapport daté de 1994 et qui n'aurait pu pourtant se produire qu'en 1995...

- une agression sexuelle commise dans une voiture sur la route de Thiès le 25 mars 1995, alors que la victime faisait ce jour-là une fugue à Dakar...

- une agression sexuelle sur un mineur qui ne l'est pas - né le 14.08.1978 il a alors 15 ans et non pas 12 ans: son extrait de naissance falsifié porte la date du 12.12.1982...

 

etc.

Tout est à l'avenant. Le nombre des soi-disant victimes est variable. Certaines de ces victimes même ne reconnaissent pas être des victimes et le paieront de leur vie en étant rejetées à la rue (c'est à elles d'ailleurs que l'auteur dédie ce livre). Une autre ne se souvient même plus s'il lui a été administré une fellation ou une sodomie... Ce qui aurait dû discréditer ses accusations. Même pas. 

Les victimes ne se sont pas manifestées d'elles-mêmes. Elles ont été sollicitées, manipulées:

"Choisir de m'accuser ou pas, d'être complice des mensonges de Moussa Sow [son principal accusateur dont il avait ébréché le prestige et le petit pouvoir local] ou pas, n'était pas qu'une question de fidélité ou de traîtrise, c'était avant tout une question de survie. Pour cela, certains être humains sont prêts à tout."

C'est pourquoi François Lefort aurait préféré être jugé au Sénégal, où les magistrats connaissent le contexte (il n'aurait certainement jamais été condamné non plus en Angleterre ou aux Etats-Unis).

  

Tout ce qui est à charge est retenu contre lui, mais il n'est pas tenu compte de ce qui est à décharge. Lors du procès les témoins de la défense sont maltraités, tournés en dérision, considérés comme des malfaiteurs, alors qu'il s'agit, tous, de personnes d'exception. Comme les rapports des experts sont favorables à l'accusé, on leur dénie toute valeur...  

François Lefort a la gueule du coupable. Il est prêtre - et les scandales à répétition de prêtres pédophiles battent son plein. Il est médecin. Il est diplômé. Il est originaire de Neuilly. Il porte une particule à son nom. Il fait partie des puissants - sa soeur est Secrétaire d'Etat. Il a reçu la Légion d'Honneur. Il a un ego démesuré. Il se défend comme "un manche". Il s'occupe de jeunes. Face à lui, il y a justement de pauvres petits africains, enfants des rues, des proies toutes trouvées... pour ce prédateur infâme.

  

Il a été la coqueluche des médias. C'est fini:

 

"La presse est terrorisée à l'idée de ne pas être en phase avec ses lecteurs ou ses auditeurs." 

Le livre L'illusionniste, de Mehdi Bâ, écrit sous la dictée de Christian Terras, publié avant le procès sera décisif pour sa condamnation. Tissu de mensonges, il sera conforme au vrai principe en vigueur dans la justice française, de l'instruction jusqu'au juge d'application des peines, selon lequel "plus le crime est horrible, moins les preuves sont nécessaires".

Au-delà du cas personnel de l'Abbé Lefort, il y a, en réalité, de quoi se poser des questions sur le fonctionnement de la justice française, d'un bout à l'autre de la chaîne, qui essaie de "faire croire qu'elle ne se trompe jamais":

"L'innocent doit demander à la justice de reconnaître que la justice s'est lourdement trompée, que les juges, à tous les niveaux, ont mal travaillé. Aucun juge, même un conseiller à la Cour de Cassation, ne pourra jamais admettre cela autrement que contraint et forcé."

C'est pourquoi François Lefort n'avait aucune chance, malgré la production de faits nouveaux, d'obtenir la révision de son procès par la Cour de Cassation, qui a rejeté le 7 mars 2011 sa demande déposée le 26 mars 2010. Il va continuer à se battre et a demandé à son avocat de se tourner vers la Cour européenne...

Fort de son expérience, à la fin de son livre (en annexe il publie les principales pièces de son dossier), "pour que tout cela n'ait pas été qu'un abominable gâchis", François Lefort fait des propositions concrètes concernant l'instruction, le déroulement des audiences, la révision des procès, la détention, l'Ordre des Magistrats.

Le législateur, qui s'occupe de bien des choses qui ne devraient pas être de sa compétence, ferait bien de s'inspirer de ces propositions dans un domaine, qui relève de l'Etat, pour redonner aux justiciables français confiance dans la justice de leur pays, que j'ai perdue depuis longtemps pour ma part...

 

Francis Richard

 

Justice! - Pour l'honneur d'un prêtre, François Lefort, 306 pages, Editions Chemins de tr@verse  

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 23:40

Une semaine bien remplie GUYONNETJacques Guyonnet est quelqu'un d'atypique. Il est compositeur de musique (avec laquelle il est tombé en amour: pendant un temps il est même "théoricien militant pur et dur" de musique contemporaine...), puis chef d'orchestre, enfin romancier...

 

Il aura 80 printemps le jour du printemps prochain, mais l'âge peut être trompeur pour ce qui le concerne.

 

A lire Une semaine bien remplie, on se convainc aisément qu'il ne ment pas quand il constate:

 

"Mon côté gamin ne veut pas se faire la malle, il attend le grand final, j'imagine."

 

En tout cas ce livre n'est rien moins que conventionnel, il est "fourchu", "à deux histoires parallèles", des mémoires et un roman. Et dans le roman, il n'est pas étonnant que son modèle soit Paracelse, "un marginal", "un homme libre".

 

Jacques Guyonnet est le héros de ces deux histoires, mais l'une ne doit pas être très éloignée du réel, tandis que l'autre est issue de son imaginaire: il y voyage dans le temps et dans le mythe et s'y livre à une "logorrhée mo-nu-men-tale".

 

S'il se sent à l'aise dans l'aventure, il ne voit pas "en quoi ce qui [lui] est arrivé peut intéresser les autres". Il devrait pourtant se dire que toute vie bien remplie, et pas seulement une semaine fantastique, apporte toujours à celui qui, en lisant, cherche à s'enrichir des expériences des autres.

 

Dans ses mémoires, comme dans le roman, dont les chapitres se chevauchent, l'auteur parle en effet surtout de ce qu'il aime le plus, c'est-à-dire "la planète. Les femmes donc et la mer":

 

"Je suis toujours très attiré par la beauté des filles et des femmes, c'est ma construction."

 

Il fantasme particulièrement sur leurs jambes:

 

"Je ne connais pas le détail de mes codes de chasseur mais je sais qu'il y existe des lignes relatives aux jambes féminines. Innéité ou vécu? On s'en fout, dans le sexe ce qui compte c'est ce qui marche."

 

Et un signe trouve un écho en lui à tous les coups:

 

"Une belle femme en jupe de cuir c'est un canon au carré."

 

Ne cherchez pas plus loin le pourquoi de la couverture du livre...

 

Quant à la mer elle prend une forme qui lui est propre:

 

"Cette Suisse asexuée ne possède aucun accès à la mer. Pour me développer, pour aller plus loin il me fallait un accès à la mer. Et la mer, dans mon cas, vous le savez, c'était l'orchestre."

 

Dans le roman, qui donne son titre au livre et qui doit beaucoup à sa prédilection pour la science-fiction, il retarde, entre autres, le déluge, solidifie la barrière de Gibraltar, meurt deux fois, est changé en femme - ce qui ne lui déplaît pas -, et jette les bases du féminisme il y a 4'000 ans dans le jardin d'Eden...

 

Dans ses mémoires, cet homme couvert de femmes, en dépit de sa timidité que son double surmonte inexplicablement et au bon moment, rencontre un jour la femme de sa vie, Profondeur, avec laquelle il vit pendant un quart de siècle jusqu'à ce qu'elle disparaisse il y a tout juste 20 ans. Avec elle il fait cette découverte:

 

"On ne lit bien le monde qu'à grande vitesse et ... à deux."

 

Ce livre porte un sous-titre, entre parenthèses, De l'Amour, comme le livre de Stendhal. Jacques Guyonnet ne fait qu'en parler tout du long, mais il réserve une bonne surprise au lecteur persévérant de ce véritable pavé (je ne l'ai pas pesé mais j'ai rechigné à l'emporter avec moi pendant mes quelques jours de vacances de fin 2012).

 

Cette surprise est l'annexe sur l'amour, qui est très instructive et qui se termine par ces mots:


"L'Amour, j'en ai beaucoup parlé, je pourrais continuer à perte de vie mais en réalité, pour être franc, c'est tellement mobile, vivant, imprédicible que, somme toute, je vais vous l'avouer, j'y ai été très heureux, très comblé, mais... je n'y comprends rien. La seule chose que je sais est qu'on a besoin d'en recevoir. Et que c'est encore mieux d'en donner.


C'est déjà beaucoup!"

 

Sinon, encore une fois, qu'est-ce qui compte?

 

"Ce qui compte c'est changer, surfer le monde, c'est la connaissance de la planète, adorer la mer et prendre le risque d'explorer ses profondeurs [...], adorer les femmes et la révolution."

 

S'il entendait seulement par révolution "celle qui changerait les rapports des femmes et des hommes", comme il le dit à un moment donné, je lui emboîterais volontiers le pas, mais je ne peux pas le suivre quand il entend par révolution ce que lui dicte sa prise de conscience anticapitaliste:

 

"L'argent c'est sale, ça ne changera jamais."

 

Alors qu'il n'y a jamais d'argent sale mais de sales gens, qui ne respectent pas le Droit mais usent de passe-droits, avec la bénédiction et la protection des Etats.

 

Le jour de l'élection de François II, pour lequel je n'ai que de l'ironique compassion, sa détestation lui fait dire ce à quoi conduisent toutes les révolutions:

 

"Demain serait peut-être violent mais je me berçais de l'insolent espoir de voir les voyous de l'argent embastillés, ils sont trop petits, mesquins, imbaisables. Qu'on s'en débarrasse, au mieux qu'on les rééduque."

 

C'est pourquoi, parce qu'Une semaine bien remplie ne peut pas être réduite à cela, je citerai ce quatrain de mon cher Rimbaud, tiré du Bateau ivre, que cite Jacques Guyonnet à la dernière page, assorti entre parenthèses d'explications bien à lui et judicieuses, que je laisse au lecteur le soin de découvrir, s'il veut bien tenir un jour ce livre de poids entre ses mains:

 

Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer:

L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs envivrantes.

O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!

 

Francis Richard

 

Une semaine bien remplie (De l'Amour), Jacques Guyonnet, 488 pages, La Margelle

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 11:45

T-PINGEON.jpgLe 14 avril 2012 il y avait 100 ans que le Titanic rencontrait inopportunément un iceberg à quelques encablures de Terre Neuve et coulait le lendemain, quelques heures plus tard.

 

Gilbert Pingeon, pour le centenaire de cette catastrophe, a rassemblé des textes écrits par lui sur le sujet depuis 1976. Son propos est grinçant et, dès le départ, il s'adresse au lecteur, à la première personne, en ces termes ironiques, au sujet du XXe siècle:

 

"Qu'importe qu'on me regarde comme un dément échappé de l'asile, fou parmi les fous chevauchant des libellules entoilées ou l'obus crevant l'oeil des planètes, je suis fier d'appartenir à ce siècle pourvoyeur d'hécatombes, au nom du Créateur Unique et des saints étendards de la liberté du commerce."

 

Le ton est donné et se maintient tout du long du livre, dont le titre en une seule lettre semble vouloir opposer, faussement, la modestie à l'orgueil. 

 

C'est hélas très conformiste...que de s'attaquer à Dieu et au libéralisme. Les religions et la liberté seraient responsables de tous les maux, alors que seuls pourtant des individus peuvent être responsables.

 

Quelques citations, qui relèvent du slogan, permettront de préciser davantage cet état d'esprit absolutiste:

 

"Tout est en place pour célébrer le triomphe de la Raison sur le Hasard."

 

Comme si la raison ne devait jouer aucun rôle dans l'existence d'un être humain.

 

"C'est le salaire de la hâte vers plus d'avoir et moins d'être."

 

Comme si d'avoir beaucoup empêchait d'être beaucoup.

 

"Veux-tu retourner à la chandelle, au rouet, au moulin à vent? Chaque omelette se paie d'oeufs cassés. Ton confort a un prix et ce prix est élevé."

 

Comme si les progrès technologiques étaient tous néfastes.

 

A l'appui de sa vision des choses, l'auteur fait aussi des amalgames entre le naufrage du Titanic, involontaire, et l'effondrement, volontaire, par des terroristes islamistes des tours jumelles, One Eleven dans le texte, et le bombardement atomique, volontaire, d'Hiroshima par un bombardier américain, l'Elona Gay dans le texte.

 

Tous ces événements, certes, se sont produits par l'emploi de technologies nouvelles, mais ces technologies n'étaient que des instruments dont se servaient des individus, seuls responsables de leur mauvaise utilisation. Quand un homme se sert d'une arme blanche ou à feu pour occire son voisin, ce n'est pas l'arme qui est responsable, mais bien celui qui l'utilise. Apparemment Gilbert Pingeon est persuadé du contraire...

 

Comme il le dit lui-même, l'auteur exprime des points de vue "de basse classe, au ras de la houle". Encore un qui ne doit pas aimer les riches:

 

"Sur l'îlot des certitudes, rien n'a changé. Les trains arrivent et partent à l'heure. Les nantis mènent croisade pour l'abondance aux dépens de la misère. On meurt de bien-être."

 

Il préférerait certainement qu'on meure de dénuement...

 

Au milieu de tous ces poncifs il dit quand même quelque chose qui n'est pas entièrement faux. Il dit que "l'homme n'est pas maître en sa raison":

 

"Le Temps est son véritable maître. De lui il apprend la patience et le vénère à sa façon qui est l'oubli réitéré de chaque leçon."

 

Aussi, si le lecteur surmonte son aversion pour les lieux communs actuels égrenés tout au long de l'ouvrage, pourra-t-il découvrir quelques pépites et se régaler de quelques morceaux de bravoure. Mais, à ses yeux, pourraient bien être rédhibitoires des sorties du genre de celle-ci, relevée dans la post-face:

 

"Apparemment, le mirage de la Croissance Infinie est demeuré intact, puisque la mondialisation du profit a élargi le champ de ses ravages, de Tchernobyl à Fukushima."

 

Pathétique...

 

Francis Richard

 

T, Gilbert Pingeon, 148 pages, L'Âge d'Homme

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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 03:00

Les couleurs hirondelle POPESCULe 3 décembre 2012 donc, je me retrouve à Lausanne, place du Tunnel, à faire des libations d'humagne rouge avec cinq autres personnes au Lausanne-Moudon.

 

Deux d'entre elles sont des jeunes femmes séduisantes, qui ont interprété des oeuvres de Louise Anne Bouchard dans le cadre de la soirée littéraire captivante qui a précédé.

 

Les trois autres sont, pour ces deux jeunes femmes, des hommes séduisants - je suis le vilain petit canard (il en faut bien un):

 

Giuseppe Merrone, l'éditeur de Léman noir, Miguel, l'animateur de Tulalu et Marius Daniel Popescu, l'écrivain, le rédacteur en chef du journal littéraire Persil et... le séducteur, mon vis-à-vis, en diagonale.

 

De ce dernier, à ma grande honte, je n'ai encore rien lu, hormis une nouvelle dans le recueil Du coeur à l'ouvrage... Mais j'ai lu parler de lui par Jean-Louis Kuffer dans Chemins de traverse et par Louise Anne Bouchard justement, dans  L'effet Popescu.

 

Il fallait combler cette lacune. C'est aujourd'hui chose faite.

 

Les couleurs de l'hirondelle ont les couleurs de l'autobiographie, sans l'être. Il ne s'agit pas non plus d'autofiction. Il s'agit d'impressions, développées à partir de notes prises dans un carnet, de scènes de genre aux couleurs du temps (où apparaissent parfois des écriteaux de toutes sortes qu'on ne lit plus mais que l'auteur relève), de souvenirs personnels de son enfance, de sa vie d'homme et de père, qui émaillent le récit.

 

Tout au long du livre, reviennent, comme des antiennes, des pages sur la mort de la mère du narrateur et sur ses funérailles, sur la naissance d'une de ses deux filles, sur son pays d'origine, avant et après la dictature du parti unique, dont le grand chef était le maître incontesté des vies civile et militaire du pays.

 

La mère du narrateur a été retrouvée morte dans son appartement au bout de quelque temps. Il a pris l'avion aussitôt pour se rendre depuis son pays de résidence, la Suisse, dans son pays d'origine après avoir appris la nouvelle du décès.

 

Il s'est retrouvé devant la dépouille nue, à la peau noircie, de sa mère à la morgue. Il doit alors corrompre le personnel pour qu'il s'occupe de la mise en bière... Il ne sera cependant pas possible de l'habiller, ni de la contempler à l'église et le cercueil se refermera pour l'éternité sans que sa tête ne repose sur un coussin.

 

Le narrateur nous raconte l'accouchement de sa femme. Alors que le médecin veut lui faire une césarienne parce que l'enfant tarde à paraître, il prend les choses en mains et sa femme ne subit qu'une épisiotomie. Dès lors il va beaucoup s'occuper de sa fille:

 

"Tu prenais conscience que tu étais devenu responsable de ta petite, tu pensais à toute ton enfance et tu te disais "dès maintenant ma vie sera dédiée à ma fille"."

 

Comme cet extrait en est l'illustration, le récit se fait la plupart du temps à la deuxième personne du singulier, ce qui est singulier parce que le narrateur s'adresse à lui-même. De la sorte, il se distancie de lui-même, mais bien moins que s'il parlait de lui à la troisième personne, évitant par là-même la prétention qui va de pair avec ce procédé-là.

 

De vivre dans un pays tout en étant originaire d'un autre lui ouvre les frontières. S'adressant à un autre Roumain, qui pourrait bien être son double, il lui dit:

 

"A cause de toi, j'ai pris l'habitude de prendre les gens pour des pays et les pays pour des gens. Tu es un pays invisible qui connaît tous les autres pays, tu connais les pays des gens et les gens des pays."

 

Il aime la langue française et se livre à des digressions littéraires à partir d'elle, car, en fait, les mots ne sont pas des mots, enfin, pas seulement:

 

"L'ordre des lettres dans un mot, les mots ordonnés dans la phrase, la langue française fran-çaise ançaise prend des bains de soleil, toute nue elle se prélasse sur la plage, tu t'approches d'elle, tu la i:

 

"i huile bacille vermeille

navigable une corbeille

excentrer la lampe plaisir

dire et dire exergue à lire

 

i idiot i i i i i i

i  i  i i i i i i i i

indien i i i i i i

i i i i i indisposer

i i i i indemnité i "."

 

Marius Daniel Popescu écrit le plus souvent des phrases courtes où le sujet et le verbe occupent la première place. Cela donne un effet similaire au pointillisme en peinture ou au pixel en photographie numérique:

 

Ce sont toutes ces phrases toutes simples, mises bout à bout, qui fournissent sa représentation à l'esprit, pour le plus grand bonheur du lecteur, ravi que l'esquisse, peu à peu, prenne forme, le plus souvent telle qu'il ne l'imaginait pas.

 

Francis Richard

 

Les couleurs de l'hirondelle, Marius Daniel Popescu, 204 pages, José Corti

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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 22:30

La-vie-contrariee-de-Louise-ROYER.jpgChambon-sur-Lignon n'est pas un village comme les autres. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce village cévenol, huguenot depuis le XVIe siècle, s'est distingué par le nombre de Juifs que ses habitants ont sauvé des persécutions nazies. Il est même le seul village d'Europe, avec le village néerlandais de Nieuwlande, dont les habitants ont été qualifiés de "Justes parmi les nations" par le gouvernement israélien.

 

Corinne Royer l'a choisi pour cadre de son second roman. L'histoire, qu'elle raconte, se passe aujourd'hui et pendant la Seconde Guerre mondiale. L'héroïne, Louise Sorlin, a vu sa vie contrariée à ces deux époques et son destin personnel a croisé celui du pasteur André Trocmé et de sa femme Magda, authentiques résistants, et celui de Victoria Hall, authentique espionne au service des Alliés.

 

James Nicholson est américain. Son père mourant lui a tendu un petit papier avec l'adresse de sa grand-mère paternelle, Louise, et a fermé les yeux avec un dernier sourire collé à ses lèvres, tout comme y était collée toute la France de sa mère, dont il était le seul fils, avec un seul enfant.

 

Seulement Louise meurt à la résidence des Sycomores le matin même de l'arrivée de James au Chambon-sur-Lignon. Elle n'a laissé que peu de choses derrière elle, entre autres deux photos d'elle et une de son petit-fils, mais surtout un petit cahier rouge dédié à son fils et aux enfants qui seront les siens.

 

Une bête ronge littéralement James. Elle s'appelle l'Oubli. Il ne saura jamais si Louise l'aurait reconnu comme son petit-fils. Alors il se sent incapable de lire lui-même les mots écrits dans le petit cahier rouge. Il se sent capable, à la rigueur, de les entendre.

 

Il est descendu au One Toutou, un hôtel du village, dont le nom est un hommage rendu par sa rousse propriétaire, Alice Rivolier, au bordel homonyme de la rue de Provence à Paris - elle aurait bien aimé être taulière. James y occupe la chambre dix-sept.

 

Tandis qu'il déjeune au restaurant de l'hôtel, il bavarde avec Nina, la jolie serveuse, et lui propose de la payer pour être sa lectrice du petit cahier rouge. Cette lecture dans la chambre dix-sept ne sera évidemment pas du goût de Pierre, aphasique depuis un accident de tracteur, mais beau brin de plume et au fort tempérament, qui sort avec Nina...

 

Dans le petit cahier rouge, Louise raconte ses dix-sept ans sous la botte allemande. Ceux qui occupent le pays sont les Ogres. Les habitants de la région cachent dans les différentes pensions du coin ceux qu'elle appelle les Petits Poucets et qui sont de petits enfants juifs recherchés par les Allemands.

 

Louise est amoureuse de Franz, un jeune Allemand, dont elle est persuadée qu'elle l'empêchera de devenir un Ogre à son tour. Avec lui elle devient femme. Elle le croit différent des autres. D'ailleurs Franz la prévient que les dix-huit Petits Poucets du foyer des Lunes seront embarqués le lendemain à l'aube.

 

Les Allemands ne trouvant pas les dix-huit Petits Poucets se vengent et emmènent vers une destination inconnue dix-huit autres enfants, pris dans la population. Franz, l'amour de Louise, a tenu le registre. Il était donc un Ogre comme les autres?

 

En quittant les lieux, Franz a cependant donné à Louise un médaillon en lui disant une phrase en allemand qu'elle n'a pas comprise et qu'elle n'a pas cherché à comprendre, mais qu'elle a retenue. Et qui ne sera comprise par le lecteur non familier avec la langue de Goethe qu'à la fin.

 

A partir de là, Corinne Royer compose une intrigue dans laquelle des histoires individuelles se mêlent à l'Histoire avec un grand H. C'est l'occasion pour elle de montrer que, dans la vie, les apparences peuvent être trompeuses et que, bien souvent, des malentendus sont à l'origine de véritables drames.

 

Le récit de l'époque actuelle, qui n'est pas toujours rose, est entrecoupé de passages tirés du petit cahier rouge dont les événements se passent pour l'essentiel pendant la guerre. Le lecteur n'a très vite qu'une envie, celle de découvrir les pages blanches sur lesquelles sont écrits les mots bleus du petit cahier rouge. Car Louise, bien que sa vie soit contrariée, la regarde de manière lumineuse du haut de ses dix-sept ans.

 

L'épilogue est là pour rappeler que la vie justement suit des méandres imprévisibles, dans lesquels il est toujours possible de puiser quelques réconforts pour tout le monde, dès ce bas-monde.

 

Francis Richard

 

La vie contrariée de Louise, Corinne Royer, 240 pages, Editions Héloïse d'Ormesson 

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30 décembre 2012 7 30 /12 /décembre /2012 17:30

Le mineur et le canari SAFONOFFQuel drôle de titre, ne trouvez-vous pas? L'auteur en convient. Mais ce n'est pas son idée. Certainement celle de son éditrice chérie.

 

D'où ce titre vient-il? D'un passage du Journal de Virginia Woolf à la date du 27 janvier 1935. Cette dernière se rend à une soirée, chez les Andrews. Quelque chose ne va pas. Quoi donc se demande-t-elle?

 

"Ce qui ne va pas, c'est encore le nez du plombier, le canari du mineur."

 

Une explication de texte s'impose. Catherine Safonoff la donne bien volontiers:

 

"Le plombier éclaire le canari. Tous deux détectent les fuites de gaz. On descend l'oiseau dans la mine, et vu ses poumons minuscules, il meurt dès que l'oxygène manque. Ce qui ne va pas, c'est que les Andrews ne sont pas très spirituels."

 

Qu'est-ce qui ne va pas chez Catherine, jeune septuagénaire? Elle a une addiction pour les petits appuis chimiques et, pour s'en débarrasser, va voir un psy addictologue, dont elle s'amourache. Mais les amours sont interdites lors d'une prise en charge psychiatrique intégrée [sic].

 

Les séances chez le psy, un bel homme, au crâne d'oeuf comme Michel Foucault, dure près de deux ans. Du 9 juin 2010 au 19 mars 2012. Elles sont le fil conducteur de ce récit autobiographique. Ce fil est rompu quand le filon est épuisé, comme l'écrivain.

 

A plusieurs reprises, à la fin d'une séance, Catherine a eu envie d'embrasser son psy, de se blottir dans ses bras. Elle l'a même maté à un endroit précis que rigoureusement ma mère m'aurait interdit de nommer ici, et à un autre endroit tout aussi viril et poilu, dans l'échancrure du col de ses chemises.

 

Est-ce qu'elle le note aussitôt après la séance? En tout cas, à chaque fois, Catherine est capable de décrire, des pieds à la tête, dans le moindre détail, l'habillement de son psy, le Docteur Ursus, comme elle l'appelle.

 

C'est un trait très féminin... que d'être capable de décrire une personne de pied en cap. C'est d'ailleurs pour elle les deux parties qui ressortent du corps, ces deux extrêmités, le visage et les pieds...

 

Comme se décrit-elle?

 

"La patiente vivait seule. Parents décédés, dernier compagnon décédé, bonnes relations avec ses enfants. Elle désirait écrire. Elle était venue au dispensaire pour un problème de médicaments. Depuis dix ans, en doses quotidiennes massives, elle prenait une substance toxique. La calme petite ville suisse avait son défilé d'âmes mortes."

 

L'écriture est, pour Catherine, tout ce qu'elle "possède vraiment", une drogue, un élixir de jeunesse:

 

"Rouler à vélo, me faire teindre les cheveux, écrire c'est dans la même perspective de repousser la véritable mort qu'est le vieillissement."

 

Ce qui ne l'empêche pas de s'en abstraire pour vivre mieux encore:

 

"N'importe quelle conversation humaine, n'importe quelle chaleur des corps rapprochés valent toute page d'écriture. D'ailleurs les livres ne parlent que de cette chaleur perdue."

 

Elle parle donc de son montagnard de père, aux éclats coléreux, suicidé, ou de sa grammairienne de mère, qui parlait à demi-mots, du bout des lèvres:

 

"Ma mère avait son corps, mon père, sa paye. C'est mon père qui a commencé une guerre d'usure. Il a resserré, réduit, disputé, calculé au centime près. Ma mère a réagi, en se refusant. Tout le monde a perdu."

 

Elle parle donc des leçons qu'elle donne au petit Arnaud, de ses amours avec H., ce taiseux de quinze ans plus jeune qu'elle - alors que, pour elle, "l'acte amoureux ne se pouvait qu'enrobé de langage"-, de ses lectures, de ses rencontres, de ses réflexions, de cette idée qui lui revient par moment que "la maladie est l'indice d'une faute".

 

Ce qui fait que le lecteur ou la lectrice reçoivent sans scrupules ses confidences en ayant l'impression d'être devenus des intimes de l'auteur, c'est qu'elle les transmet avec beaucoup de chaleur humaine retrouvée, même quand elles pointent la faille, ce qui ne va pas.

 

Arrivée au bout de ces séances avec son psy, Catherine sort de la mine:

 

"Maintenant, le plombier ouvre les fenêtres, ferme l'arrivée du gaz, mastique la fuite, et le mineur décroche la cage et remonte à l'air libre avec l'oiseau vivant."

 

La septuagénaire sort rajeunie de l'aventure. Ce n'est pas fini, loin de là. Elle n'est plus vieille, finie, comme elle se lamentait de l'être.

 

Francis Richard

 

Le mineur et le canari, Catherine Safonoff, 192 pages, Editions Zoé

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 06:30

 

Noir clair POLLADu 8 septembre 2012 au 10 novembre 2012, la Galerie Vanessa Quang, située à Paris, sur proposition de Victor de Bonnecaze et de Barbara Polla, a exposé des oeuvres d'art contemporain sur le thème NOIR CLAIR.

 

Un livre est né de cette exposition, sous la direction de Barbara Polla. Cet ouvrage rassemble plusieurs textes autour de l'expression "Noir clair. Dans tout l'univers.", tirée d'une réplique de Fin de partie, la pièce de Samuel Beckett.

 

Jean-Philippe Rossignol aimerait que l'on parle d'autre chose que de noirceurs, que l'on ne parle désormais que de peinture, que l'on laisse le séraphin entrer "dans un des ruisseaux de [son] esprit" pour que la main preste dessine "l'esquisse rouge, grise et noire".

 

Quels sujets dessiner? Un portrait de jeune fille; des rochers face à la mer Egée; Oblomov - le héros inactif de Gontcharov - allongé sur un sofa; Prospero - le personnage de La Tempête de Shakespeare - sur une île.

 

En noir et blanc?

 

"Le blanc vertueux? Le noir impur? Ne pas s'amuser à mélanger la couleur et la morale."

 

Plutôt voir comment le noir advient, comment il est nommé, qu'il est la première des voyelles de Rimbaud, quels animaux sont de cette couleur, quels objets, quels symboles.

 

Laisser un souvenir personnel, où le noir joue un rôle, remonter à la surface de la conscience. Celui, pour l'auteur, de son père qui s'enfonce une pointe noire dans la main, dont un éclat oublié ressort des mois plus tard:

 

"Rien ne finit jamais. Le noir parvient à aller jusqu'au bout des choses."

 

Il y a tout juste un an, Victor de Bonnecaze parle à Barbara Polla d'une exposition sur le noir pour en finir avec lui. Car, le noir, "s'il ne génère pas la mort immédiate", trace la voie vers le gris, qui est doute, et enclenche alors le processus curatif, créatif, salvateur, celui de la vie.

 

Barbara Polla rappelle que le noir n'est pas toujours la couleur de la mort, du mal et de la catastrophe:

 

"Pour Quignard comme pour les Egyptiens, le noir est promesse de renaissance ou lié au passage, à la naissance comme à la mort."

 

Le noir n'est pas la couleur de l'ennui, il est même couleur de séduction:

 

"Le sexe vit et se déploie dans toute sa richesse la nuit et dans le noir."

 

Au noir succède la lumière et inversement, depuis la Genèse. Ce rythme nycthéméral a été contourné par l'homme:

 

"Nous savons désormais allumer la lumière. Et écrire, et dessiner, la nuit, quand tout est noir dehors, sur la feuille blanche."

 

Dessiner? Le crayon sait "dessiner noir, dessiner léger, dessiner clair". C'est ainsi que du noir on passe au gris, c'est-à-dire au doute, à l'hésitation, qui permettent la nuance.

 

Cette conscience de l'hésitation conduit au processus. La décision succède alors à l'indécision, la création au chaos:

 

"Le noir - le trait noir, le dessin, l'écriture - sont passages: passages du monde et de nos perceptions à nos représentations."

 

Dans l'exposition à la Galerie Vanessa Quang de cet automne, le rouge accompagnait parfois le noir dans les représentations, et illuminait le gris (le noir ne me déplaît pas, quand il est associé à d'autres couleurs, qui le mettent en valeur, comme un diamant serti dans un bijou).

 

Barbara termine son texte en citant un vers de Victor Hugo qui exprime bien cette idée de passage, présente dans l'écriture et dans les oeuvres de l'exposition automnale NOIR CLAIR:

 

"L'encre, cette noirceur d'où sort une lumière."

 

Dans un texte intitulé Light Black, Régis Durand revient sur l'échange entre Hamm et Clov dans Fin de partie, la pièce de Beckett, évoquée plus haut:

 

Hamm (sursautant)..."Gris, tu as dit gris?"

Clov - "NOIR CLAIR. Dans tout l'univers."

 

Clov définit ce noir clair, light black  - light signifie léger mais aussi lumière -, comme un noir léger, un gris, qui pourrait bien être "une couleur originale, résultant de l'entropie universelle". On retrouve ici le doute, l'incertitude, qui ne peuvent être levées, croit-on, qu'après une observation suffisante.

 

Régis Durand compare cette illusion, entre croyance en une existence dans le monde et dénégation du réel, aux apparences trompeuses de l'image photo, au coeur de laquelle, selon lui et Baudrillart, "il y a une figure du néant, d'absence et d'irréalité", que l'on cherche vainement à combler en la saturant de toutes sortes de références et de significations:

 

"La photographie, c'est fini, nous le savons bien. Mais en même temps, ça ne finit jamais, et c'est cette suspension entre "haute condensation" et "haute dilution" qui fait qu'elle nous concerne encore, malgré tout."

 

Le gris serait-il "manifestation visuelle de l'entropie qui semble avoir frappé le monde", de la non-différenciation? Trop simple, il n'y a pas quiétude, mais inquiétude. Car "quelque chose suit son cours", comme l'insinue Clov dans la pièce de Beckett. Il y a donc mouvement, vie, flux d'images, lequel peut se réduire tendanciellement à une seule.

 

Ce texte de Beckett est, on le voit, très riche. Il conduit Régis Durand à faire des développements sur les images mentales résiduelles, sur l'analogie avec un membre fantôme, sur les spectres, sur les représentations monochromatiques, sur l'ambivalente grisaille, sur les nuances de gris.

 

Régis Durand termine en soulignant que le gris a ceci de particulier qu'"il est à la fois couleur et non-couleur (quand il est la résultante du mélange des autres, ou de certaines d'entre elles)":

 

"Si on suit Goethe lorsqu'il affirme qu'une couleur n'existe que si et quand on la regarde, alors le gris vit de nos incertitudes, de nos humeurs mêlées, de nos moments d'intensités basses."

 

Dans un entretien accordé à Barbara Polla, Philippe Hurel explique son processus de composition musicale à partir d'algorithmes et de modélisation informatique qu'il utilise "avant la phase d'écriture".

 

Au coeur du livre, des oeuvres, exposées sur le thème NOIR CLAIR, sont reproduites avec des commentaires appropriés. L'une d'elle, Une journée parfaite, est constituée d'une compilation de 1440 dépêches de l'AFP, sélectionnées l'été dernier, sur fond desquelles l'artiste, Julien Serve, a accroché ses propres dessins, son monde à lui.

 

Cette oeuvre a inspiré des réflexions au directeur de l'AFP, Rémi Tomaszewski, qui conclut à propos de ces dépêches compilées:

 

"Elles représentent un chemin pour sortir du noir, tenter les gris le plus précisément possible, y voir plus clair: en soi et autour de soi."

 

La lecture d'un tel ouvrage permet à celui qui s'en est tenu jusqu'alors éloigné d'approcher l'art contemporain avec un autre oeil. Mais cette approche est exigeante. Pour comprendre, il ne faut décidément pas rester à la surface visuelle des choses...

 

Francis Richard

 

NOIR CLAIR. Dans tout l'univers, sous la direction de Barbara Polla, 128 pages, La Muette - Le Bord de l'eau

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 01:15

Livre noir de la gauche ROBINPendant un an Jean Robin a milité chez les Verts français. Il y a quelque 13 ans, il s'en est fait exclure comme un malpropre.

 

Pourquoi? Il avait osé dire du bien du gouvernement indien de l'époque. Celui-ci étant considéré par son parti comme un gouvernement fasciste, il était donc fasciste. CQFD.

 

Au contraire de Jean Robin je n'ai jamais été à gauche et je n'ai jamais été membre d'un parti. Et je ne serai jamais ni l'un ni l'autre.

 

Si j'avais besoin d'être convaincu de n'être ni l'un ni l'autre, ce livre qu'il vient d'écrire ferait d'ailleurs très bien l'affaire:

 

"Après avoir lu sérieusement ce livre noir de la gauche, il est permis d'espérer que de moins en moins de Français oseront crier sur les toits qu'ils sont de gauche, et qu'ils sont fiers de la tradition de gauche. Certains abandonneront peut-être ce camp. Les autres mériteront toute notre indulgence."

 

Comme tout bon livre noir, celui-ci passe en revue tous les thèmes qui se rattachent peu ou prou au sujet. 

 

Jean Robin nous prévient d'emblée:

 

"Ce livre met uniquement la lumière sur les zones d'ombre de la gauche."

 

Rien de bien nouveau? Si, les erreurs et les crimes de la gauche, par leur cumul, ont de quoi dégoûter les accros. En effet, trop, c'est trop.

 

Comment Jean Robin procède-t-il? Par citations, assorties de temps de temps de commentaires courts mais bien sentis.

 

La Terreur et le génocide vendéen sont là pour nous rappeler que la gauche ne recule devant aucun crime quand il s'agit de faire triompher ses idées; et la répression de 1848 et la commune de Paris, qu'elle n'est pas toujours prête à accepter le verdict des urnes quand il lui est contraire.

 

Même si cela ne fait pas plaisir à la gauche, le socialisme a eu pour fils le communisme, le fascisme et le nazisme, lesquels se sont d'ailleurs tous réclamés ouvertement de lui.

 

Jean Robin cite cruellement les programmes fasciste et nazi. Dès l919, les fascistes avaient inscrit dans leur programme la journée légale de 8 heures, le salaire minimum et la retraite à 55 ans...Quant aux nazis ils réclamaient, en 1920, entre autres, la nationalisation de toutes les entreprises appartenant à des trusts...

 

Qui était favorable au colonialisme? Victor Hugo, Léon Gambetta, Jules Ferry, Jean Jaurès, Léon Blum...

 

Qui était contre l'intervention des Alliés au moment du coup de force allemand en Rhénanie? Edouard Daladier, Vincent Auriol, Jules Moch, Pierre Mendès-France...

 

Qui était favorable au pacte germano-soviétique? Les communistes français.

 

Qui était pour la collaboration avec l'Allemagne? 80% des collabos venaient de la gauche. Radicale: Gaston Bergery, Camille Chautemps, Georges Bonnet, Maurice Papon, René Bousquet. Socialiste: Marcel Déat, Robert Jospin, 12 ministres SFIO sur les 17 de la fin de la IIIe République. Communiste: Jacques Doriot.

 

Pendant la guerre d'Algérie, qui autorise la torture? François Mitterrand. Qui augmente les effectifs de l'armée? Guy Mollet.

 

Qui reconnaît le déficit démocratique volontaire de la construction européenne? Jacques Attali. L'échec programmé de l'euro? Jacques Delors.

 

Qui avoue l'alliance objective de la gauche et du FN? Roland Dumas.

 

Les grandes consciences de la gauche étaient très humanistes: Marx préconisait le renversement violent de l'ordre social; Lénine disait qu'il fallait fusiller les réformistes; Sartre écrivait qu'un anticommuniste était un chien; Louis Aragon faisait l'apologie du Goulag; Merleau-Ponty justifiait la ruse, le mensonge, le sang versé seulement dans le cas de donner le pouvoir au prolétariat etc. Que des braves gens!

 

Le lecteur, qui l'ignore, sera intéressé de savoir que la retraite par répartition a été instituée "sous l'Occupation allemande par René Belin, ancien dirigeant de la CGT et secrétaire d'Etat au Travail dans le gouvernement Pétain" en mars 1941...

 

Qui sont les pionniers de l'antisémitisme dans sa forme moderne? Des socialistes...tels qu'Alphonse Toussenel, Karl Marx, Pierre-Joseph Proudhon, Auguste Blanqui...

 

Qui sont les adeptes du négationnisme? Des hommes de gauche, tels que Paul Rassinier, Roger Garaudy, Pierre Guillaume, Robert  Faurisson, Dieudonné...

 

Qui est pédophile? André Le Troquer (avocat de Léon Blum devant la cour de Riom), Daniel Cohn-Bendit (avec des enfants de 4 à 6 ans...). En 1977, naissait même le Front de libération des pédophiles, constitué de militants de gauche.

 

Que fait la gauche quand elle est au pouvoir dans les régions? Elle distribue des subventions, contracte des dettes, augmente les impôts et se retrouve bien souvent en faillite.

 

Le socialisme diabolise le libéralisme, mais, chiffres à l'appui, Jean Robin montre que c'est le socialisme qui nuit aux pauvres et que c'est le libéralisme qui leur profite. Il cite Daniel Hannan, dans Contrepoints.org du 13 août 2012:

 

"Quand on me dit, le capitalisme n'aime pas les pauvres, je réponds, c'est vrai, nous voulons en faire des riches."

 

Qui trempe dans des affaires? Des socialistes comme Henri Emmanuelli, Gérard Monate, Michel Pezet dans l'affaire Urba; comme Alain Boublil, Roger-Patrice Pelat, Max Theret dans l'affaire Pechiney; comme Edmond Hervé dans l'affaire du sang contaminé; comme Pierre Bérégovoy dans l'affaire du Crédit Lyonnais; comme Jacques Attali dans l'affaire de la BERD.

 

Jean Robin dresse une liste impressionnante d'hommes politiques et de syndicalistes de gauche qui ont été condamnés par la justice et dont il n'a retenu arbitrairement qu'une ou deux mises en cause parmi de multiples.

 

Quels sont les motifs de ces condamnations? Corruption, infraction à la législation du travail, diffamation, détournement de fonds publics et recel, subordination de témoin, abus de confiance, abus de biens sociaux, abus de faiblesse, délit de favoritisme, agressions sexuelles, faux témoignage, séquestration etc.

 

Tout ce beau monde est membre qui du PS, qui du PCF, qui des Divers Gauche, qui des Verts ou qui du NPA...

 

Qui a enfreint le dogme de la laïcité au bénéfice de l'islam sous la forme de subventions et d'avantages exorbitants octroyés pour la construction de mosquées? Des maires socialistes tels que Jean-Marie Bockel à Mulhouse, Jacques Santrot à Poitiers, Manuel Valls à Cergy, René Rouquet à Alfortville, Adeline Hazan à Reims, ainsi que les maires PS d'Angoulême, de Rochefort et d'Amiens...

 

Qui, sans vergogne, fait ami-ami avec les communistes? Les socialistes. Qui trouve à Cuba tous les charmes des Antilles? Les socialistes. Qui salue l'avènement des Khmers rouges en avril 1975? Jean Lacouture, journaliste de gauche, dans le Nouvel Obs.  

 

Tout récemment, pris au hasard des citations, François Hollande déclare lors d'un meeting à Limoges le 27 avril 2012:

 

"Il y a une culture communiste, et je veux, ici même, lui rendre hommage."

 

Qui a donné son nom à une loi liberticide sur le négationnisme? Le communiste Jean-Claude Gayssot.

 

Quant à la loi sur l'homophobie soutenue par la gauche et la "droite", elle permet la "confusion entre la critique argumentée contre des comportements et l'injure envers les personnes" (Christian Vanneste).

 

Jean Robin parle encore de la mainmise des syndicats de gauche sur les comités d'entreprise juteux d'EDF, de la SNCF, de la RATP, d'Air France, et de leur gestion calamiteuse; du blocage des ports français par la CGT provoquant leur ruine; de la mise en coupe réglée de la FEN sur l'éducation nationale, avec les résultats mirobolants de l'enseignement public que l'on connaît; du sectarisme de la gauche dans les médias; du terrorisme qui est essentiellement le fait de la gauche; de l'antisémitisme du socialiste Georges Vacher de Lapouge dont s'est inspiré le nazisme; des lynchages médiatiques auquel s'est livrée la gauche à l'encontre de Renaud Camus, de Maurice Dantec, d'Alexandre Del Valle, d'Eric Zemmour, de Daniel Schick et de Richard Millet.

 

Dans sa conclusion, il écrit:

 

"Nous pourrions consacrer un livre entier sur "le livre noir de la droite", mais il se résumerait un peu trop facilement à cette phrase: la droite française est depuis longtemps de gauche."

 

Tout cela est bien noir, n'est-il pas ? Et encore, ce n'est qu'un aperçu, camarade.

 

Francis Richard

 

Le livre noir de la gauche, Jean Robin, 340 pages, Tatamis 

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16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 15:00

Léman noir POPESCU3 décembre 2012, l'association littéraire Tulalu organise une soirée de rencontre captivante avec Louise Anne Bouchard, en présence de Marius Daniel Popescu., qui lui fait tant d'effet.

 

A l'issue de cette séance de lectures, de musiques et d'échanges, une partie des participants, six d'entre eux en fait, termine cette soirée mémorable à boire de l'humagne rouge dans le cadre du  Lausanne-Moudon, sis à la place du Tunnel de la capitale vaudoise.

 

Giuseppe Merrone est l'éditeur de Léman noir. Il est assis en face de votre serviteur et lui tend amicalement un exemplaire de ce livre qui vient tout juste de sortir en librairie.

 

Un peu moins de deux semaines plus tard je me plonge dans l'ouvrage, tandis que les rives du Léman noir, que j'aperçois à travers les branches des arbres de mon jardin, se blotissent dans le manteau neigeux qui se tisse dans le soir.

 

Il faut bien ce contraste que m'apporte cette blancheur ouatée pour ne pas sombrer complètement dans les noirceurs que dissimulent le lac tout proche et surtout les textes des auteurs de ce recueil au thème insolite.

 

Même s'ils ont leur part d'ombre, ceux que je connais parmi ces auteurs sont pourtant plutôt lumineux d'ordinaire. Mais il faut croire qu'il est possible, comme le dit Marius dans son introduction, quand l'occasion se présente, de "faire apparaître, concentrer et cristalliser ce qui était enfoui ou dilué: le non-dit, le secret, l'héritage maudit, les hontes et les rancoeurs".

 

Le recueil commence par une nouvelle de Louise Anne Bouchard et se termine par une nouvelle signée Jean-Louis Kuffer, qui ont choisi tous deux de faire jouer à leurs personnages des rôles de composition qui ne leur sont pas coutumiers.

 

Louise Anne raconte en effet l'histoire d'une infirmière anesthésiste, frontalière, enceinte de deux mois, qui lors d'une traversée de Thonon vers la rive suisse, pète les plombs et en criblent tous les passagers qui bougent autour d'elle.

 

Jean-Louis narre l'histoire de Blacky, un africain, noir de peau, qu'un critique littéraire - avec lequel toute ressemblance avec une personne réelle serait purement fortuite -, aide à passer de la réalité à la fiction en se faisant envoyer par lui ad patres.

 

Dix-huit autres nouvelles, écrites par dix-neuf autres plumes (l'une d'entre elles est écrite à quatre mains) ne laissent pas davantage respirer le lecteur dans l'intervalle. Elles se passent toutes avec pour toile de fond le lac Léman, dont les eaux semblent dormir, ce qui devraient pourtant susciter la méfiance.

 

Tentons la gageure de résumer en une phrase chacune de ces nouvelles écrites par des auteurs confirmés, qui se confirment ou qui viennent de naître, mais qui sont tous connectés à cette région lémanique que j'aime et qui m'a vu devenir homme.

 

Les mains d'un garde du corps de Mobutu, qui avoue qu'elles ont déjà tué, font des vendanges en Lavaux avec délicatesse (Lavaux-Kinshasa, Daniel Vuataz).

 

Un braqueur venu de banlieue parisienne pour opérer à Genève s'extasie "devant les plaques d'immatriculation classe comme si chaque Suisse faisait partie du corps diplomatique" (Réinsertion sociale, Jean Chauma). 

 

Deux frères enterrent une deuxième fois leur troisième frère premier né, à la vie écourtée (Frères de sang, Jérôme Meizoz).

 

A la suite d'une bagarre Tony tue Bruno qui le raillait de se l'être fait mettre et demande à son ami Max de l'aider à l'envoyer dormir avec les poissons du lac (Amis pour la vie, Vittorio Illustrato).

 

Une âme charitable propose le grand bleu sans retour dans les profondeurs du lac aux vrais désespérés de la vie (La traversée, David Collin).

 

Chloé et Micha attendent qu'une vieille crève pour occuper son appartement et, le jour venu, Chloé se fait faiseuse d'ange dans sa salle de bains (Parole d'ange, Claire Genoux).

 

Une adepte des promenades au bord du Rhône, qui s'entraîne dans un club de boxe de quartier, se dispute vraisemblabement avec celui qui partage sa vie, qui se retrouve allongé dans la cuisine, sans qu'elle ne sache ce qui s'est passé (Le fleuve, Anne Pitteloup).

 

Charlie, fan de tennis, demande à Chantal moribonde ce qu'elle a bien pu faire de sa casquette rouge de Federer...(La casquette rouge de Federer, Virginie Oberholzer). 

 

Catherine Chappuis apprend qu'Alba a tué sa soeur Rosa parce qu'elle était belle et se demande si sa mère n'a pas fait de même avec sa propre soeur (Alba et Rosa, Laure Mi Hyun Croset).

 

Un détective débutant - c'est l'histoire la moins noire - est couvert de lauriers par ses premiers clients alors que seule une chance improbable et insolente lui a souri (La lumière, Alain Bagnoud).

 

Une victime d'un vol dans un train se sacrifie pour que son voleur habile se fasse enfin prendre (Le troisième sac, Pierre Fankhauser).

 

Une rencontre virtuelle sur internet devient réelle, mais ne correspond pas aux attentes de l'internaute qui, après avoir ébauché une caresse, écrase le larynx de sa correspondante (La valse à trois temps, Dominique Brand).

 

Cet homme se comporte mal systématiquement partout où il passe, façon de se soulager aux dépens des autres (Hygiène, Noémi Schaub).

 

Un meurtrier en série sème la peur dans la région et écrase le visage de ses victimes (La brute du Léman, Carole Dubuis et Stéphanie Klebetsanis).

 

Un échange de lettres entre le grand-oncle et la grande-tante d'Elodie lui révèle que son grand-oncle a protégé sa grande-tante en lui donnant la mort, classée par un non-lieu (Noir Léman, Myriam Moraz).

 

Réfugié dans un chalet pour y résoudre une énigme du passé, il écrit deux lettres à sa soeur pour lui expliquer sa démarche, puis une lettre à son frère pour lui dire, une fois l'énigme résolue, qu'il pourrait maintenant se réjouir de sa propre agonie (L'homme de pierre, Raphaël Baroni).

 

Dans un night-club du vieux Lausanne, pendant des heures, Yvan et François jouent au gendarme et au meurtrier, dont la victime serait la femme du second, jeu très révélateur (Le jeu, Fred Valet).

 

Elle a écrit l'histoire d'un amour qui s'achève mortellement dans une chambre de l'Hôtel du Lac et lui, qui lui a inspiré cette histoire, se dispute avec elle jusqu'au moment où cette fiction devient réalité (Chambre 204, Sandrine Fabbri). 

 

Marius aime le noir. Mon père ne l'aimait pas. Il ne me déplaît pas, à condition qu'il soit associé à d'autres couleurs. Tout le monde ne réagit pas de la même façon devant le noir...

 

Quoi qu'il en soit, je comprendrais que devant tant de noirceurs, qui pourraient bien être autant d'exutoires pour leurs auteurs, le lecteur veuille finalement partir à cheval sur le vin, de préférence de l'humagne, avec une âme soeur, pour le pays qui leur ressemble, c'est-à-dire un peu moins sombre, en tout cas au moins un peu plus clair...

 

Francis Richard

 

Léman noir, nouvelles indédites réunies par Marius Daniel Popescu, 224 pages, BSN Press

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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