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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 22:45
Un garçon qui court, de Mélanie Richoz

L'écriture n'est pas une confession, non, ni une plainte, ni une accusation, ni une provocation, ni un pardon, ni une vengeance, surtout pas une thérapie, mais l'élaboration pudique d'une pensée qui donne accès à la connaissance.

De soi et des autres,

pour construire

avec et pour eux,

à partir de ce qui a été vécu et de ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes.

 

Frédéric Boisseau a écrit ces lignes. Elles sont extraites d'une longue lettre qu'il adresse le 27 décembre à une personne dont le lecteur ne sait pas grand chose pendant une grande partie du livre, sinon qu'elle a habité un temps la maison familiale, qu'elle a des dons, notamment de prédictions et de soins, qu'elle donnait nombre de consultations, qu'aujourd'hui elle est sous le coup d'une condamnation.

 

Les consultations dont elle faisait bénéficier Frédéric, elle ne les lui facturait pas. C'est elle qui lui avait donné ce conseil avisé: Ecris. Ecris-moi. Tu dois. Il n'a jamais su s'il devait lui écrire ou s'il devait écrire tout court. Alors il a fait les deux. Il lui a écrit des lettres en France où elle était partie et il a écrit des ébauches de textes qui sont devenues des romans. Le neuvième, Utilitaires, doit paraître en septembre.

 

Fredéric a maintenant quarante ans. Il vit toujours chez sa mère (a-t-il coupé le cordon ombilical?), mais il a pourtant une amie, Lucile, avec laquelle il ne veut pas emménager, pour le moment: J'aime trop Lucile pour la perdre; ce qu'elle croit être un manque d'amour est en réalité un débordement. Qui ne se voit pas, que je tais, que je contiens. La proximité étouffe le désir. Asexue les amants, même les plus aimants.

 

Fredéric a un frère Blaise, le fils prodige. Frédéric tient plutôt de son père, qui n'a pas eu d'autre solution que de fuir: après avoir divorcé, il a disparu sans laisser de traces, sans donner d'adresse; et encore, il n'a jamais su que sa femme le trompait avec son frère à lui, un secret que Frédéric a toujours su garder et qui aurait empoisonné toute son existence sans cette personne qui l'a fait grandir et lui a répété d'écrire.

 

Jeune, pour échapper à sa mère, qui le considère comme un prolongement d'elle-même, Frédéric essaie de préserver son intimité par la fuite dans la lecture et la course à pied: Je crois d'ailleurs que si je lis et cours encore aujourd'hui, c'est toujours pour semer ma mère, pour lui échapper dans un ailleurs où elle n'a pas d'emprise. Pour protéger ma sphère privée qu'elle continue à essayer de violer.

 

Frédéric est donc demeuré Un garçon qui court. Cette course qu'il mène dans l'existence lui permet toutefois de garder l'équilibre. Et le lecteur retrouve le rythme d'une course de fond dans le style de Mélanie Richoz. Les phrases, souvent courtes, sans fioritures inutiles, sont musculeuses et denses. Le lecteur en ressort, par bonheur, comme Frédéric de son marathon couru en juillet, morcelé physiquement mais entier mentalement.

 

Francis Richard

 

Un garçon qui court, Mélanie Richoz, 104 pages Slatkine

 

Livres précédents de l'auteur chez le même éditeur:

Mue (2013)

Le bain et la douche froide (2014)

J'ai tué papa (2015)

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24 août 2016 3 24 /08 /août /2016 22:55
Un homme en lutte suisse, de Jean-Yves Dubath

Le roman de Jean-Yves Dubath est fait des souvenirs d'Un homme en lutte suisse, qui a dû arrêter de pratiquer ce sport national après avoir essuyé une défaite et manqué une couronne à la Romande de Corgémont, à la suite d'une faute qu'il a commise.

 

Le narrateur rappelle que la lutte suisse met aux prises deux hommes, sur un rond de sciure, le temps d'une passe, et que l'objectif est de plaquer au sol l'adversaire sur le dos. Quand ils se remettent debout, le vainqueur peut alors enlever la sciure qui colle encore au dos du vaincu...

 

Avant de s'affronter, les deux lutteurs se débarrassent de leur montre et de leur porte-monnaie sur la table des juges; ils revêtent une culotte de jute qui comprend deux canons et qui est tenue par un ceinturon de cuir.

 

Au début de la passe, chaque lutteur empoigne de la main gauche le canon droit de la culotte de l'autre et de la droite le ceinturon de l'autre, dans son dos, puis il enchaîne les mouvements pour le faire tomber: Stöckli, Kurz, Schlungg, Bodenlätz ou Wyberhaken.

 

Le travail au corps commence une fois au sol (l'intérêt en est décuplé): Là où les vantards finissent. Parce que les lutteurs de sol ont à la fois un peu plus d'épaisseur et un peu plus de lenteur, dès le départ que leurs camarades.

 

Le narrateur a ouvert ce que l'on pourrait nommer une procédure bien à lui:

 

Elle consistait, après que l'adversaire en fut réduit au rôle de sac de pommes de terre posé sur ma propre épaule, et qu'importe dès lors s'il se débattait, elle consistait non pas à le jeter en direction du sol, et comme nous le ferions précisément avec un sac de pommes de terre, mais à inventer ma propre chute.   

 

A l'issue d'une passe, que fait-on? On enlève la culotte de jute, on s'en délivre, l'éclair est singulier, la culotte d'elle-même, tombe au sol plutôt qu'on ne l'y lance; et l'on s'approche très machinalement de la table des juges pour y voir sur une fiche la note reçue - un "10", un "9", un "8.85"?

 

Dans ces souvenirs, le narrateur évoque les rois de la lutte qu'il a côtoyés: Ernst Schläpfer, Heinrich Knüsel (vainqueur de la Fédérale en 1986, soit 600 ans après la bataille de Sempach...), Adrian Käser ou Nordi Forrer.

 

Le narrateur évoque bien d'autres lutteurs, tels que les romands Emmanuel Crausaz (qui lui a offert son fameux petit livre vert) ou Gabriel Yerly. Car la lutte suisse n'est pas une exclusivité de la Suisse allemande...

 

Les anecdotes qu'il rapporte, au fil du récit, tissent la toile de ce monde de costauds (le lecteur apprend ce qui leur passe par la tête avant, pendant et après être entrés dans le rond), où des couronnes finissent par sourire aux plus audacieux:

 

En Fédérale, en Cantonale, la couronne remise aux lutteurs est un assemblage en deux demi-cercles de feuilles de chêne, munies d'un ruban à deux couleurs qui s'en va pendre en volutes dans le cou de celui qui le reçoit.

 

Francis Richard

 

Un homme en lutte suisse, Jean-Yves Dubath, 104 pages BSN Press (sortie le 25 août 2016)

 

Livres précédents:

Des geôles, 136 pages, BSN Press (2015)

La causerie Fassbinder, 200 pages, Hélice Hélas (2013)

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 22:30
L'oeil de l'espadon, d'Arthur Brügger

C'est drôle comme les gens croient que la gentillesse c'est de l'idiotie. Pour un enfant c'est différent: c'est quand il est méchant, quand il fait une bêtise, qu'il est puni. On dirait que dans le monde des adultes, tout s'inverse. La perversité est vue comme le comble de l'intelligence.

 

Charlie Fischer, 24 ans au début de L'oeil de l'espadon, fait cette réflexion à Emile. Charlie est apprenti poissonnier. Il travaille avec Angela, sous la direction de Monsieur Giordino, au rayon 77 du Grand Magasin, celui de la poissonnerie. Emile y travaille au niveau zéro, celui des déchets, qui donne sur la rue.

 

Charlie est orphelin (Fischer est le nom de l'entreprise devant laquelle il a été trouvé). A l'orphelinat il a appris à lire et à écrire, mais il n'a pas tellement lu de livres sinon des BD. Il a d'abord fait un apprentissage de mécanicien, mais, le garage ayant fermé, il est devenu apprenti au Grand Magasin.

 

Emile n'est pas un employé ordinaire. Il ne quitte quasiment pas le niveau zéro, de jour comme de nuit. Le jour il s'occupe des sacs poubelle du Grand Magasin qu'il jette dans de grands containers gris. La nuit, il dort sur place, lit des livres invendables par le magasin - ils sont avec des défauts, écornés, déchirés -, prend des notes et des... photos.

 

C'est en se rendant au frigo-poubelle, situé au niveau zéro, que Charlie a fait la connaissance d'Emile. Lequel lui a proposé de lire un des livres qui y sont entassés. Il lui a même fait cadeau d'un exemplaire du Vieil homme et la mer d'Ernest Hemingway, qu'il a refusé d'abord, puis fini par accepter.

 

Lors d'une de leurs discussions, Emile fait prendre conscience à Charlie du phénoménal gaspillage alimentaire au niveau mondial: Plus de la moitié de ce qu'on produit finit dans les ordures avant même d'avoir été consommé. Pire: Un tiers du gaspillage alimentaire vient du consommateur...

 

Dans ce roman, Arthur Brügger décrit par le menu le métier de poissonnier dans un grand magasin, où toutes les semaines deviennent la semaine de l'espadon. Par la même occasion, il y dévoile ce qui se passe derrière les étals et, pour ce faire, il profite de la gentillesse de Charlie pour servir de guide au lecteur et l'édifier.

 

Charlie n'est pas idiot. Il est seulement d'une grande fraîcheur d'esprit et c'est pourquoi il fait, parfois cruellement, l'apprentissage de la vie. Alors, se faisant narrateur à la première personne, il témoigne de ce qu'il voit. Et ce n'est pas triste...si l'on ose dire. Car ce qu'il voit est l'envers d'un décor propre en ordre.

 

C'est dans les rapports naïfs que Charlie entretient avec les êtres, notamment les femmes, que leur perversité et toute l'imperfection du monde lui apparaissent brutalement. Emile, l'idéaliste à qui une bonne leçon de réalité ne ferait pas de mal, a pourtant certainement raison quand il lui dit lors de la conversation évoquée plus haut:

 

Peut-être que le plus intelligent, c'est celui qui s'en fiche, finalement, d'être vu comme un idiot.

 

Francis Richard

 

L'oeil de l'espadon, Arthur Brügger, 160 pages Zoé

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 20:50
Fascination, de Steve Mons

Cela n'arrive pas qu'aux autres. Alors que la vie semble tranquille, un événement inattendu peut la bouleverser et changer la donne du tout au tout. Il suffit parfois seulement de sortir de chez soi et de se trouver au bon endroit, au bon moment. Et de ne surtout pas se fier aux apparences, qui, comme chacun sait, peuvent être trompeuses.

 

Marlène est quelqu'un tout ce qu'il y a d'ordinaire. Elle enseigne le français et l'anglais dans un collège. Elle a des élèves motivés et d'autres qui ne le sont pas, des classes difficiles et d'autres plus faciles. C'est sa vie. Elle est seule mais fraye avec sa collègue Bettina, adepte de sites de rencontres depuis que son compagnon l'a larguée.

 

 

Dans la vie de Marlène, la quarantaine, il n'y a maintenant plus d'autre homme que son père, depuis que Xavier l'a quittée deux ans auparavant. Mais son père, devenu veuf, placé dans un EMS, lui tient des propos désagréables et passe sur elle sa mauvaise humeur d'ex-enseignant aigri, tout en se comportant différemment avec sa soeur Eliane.

 

Eliane ne vient pourtant pas voir leur père très souvent et n'a pas, comme Marlène, fait des études. Elle n'habite pas Lausanne, mais la banlieue d'Orbe. Elle est femme au foyer, vient d'avoir un bébé, Aurélien, qu'elle cocole et allaite. Elle ne manque pas de se montrer condescendante avec sa pauvre soeur restée célibataire.

 

Du balcon de son appartement, un soir, à une heure du matin, Marlène aperçoit une femme qui fume, appuyée à un mur, sous la lumière d'un réverbère: Un homme surgit de la pénombre et s'approcha d'elle. Il ôta le mégot de ses lèvres, le jeta au loin, puis se colla contre elle et l'embrassa avec fougue. De quoi ranimer sa souffrance...

 

Alors qu'elle est installée, après ses cours d'un matin, à la terrasse d'un petit restaurant, situé dans un parc qu'elle apprécie beaucoup, Marlène entend une voie familière. C'est celle de Xavier, son ex, qui a toujours bonne conscience. Dos tourné, il est assis à une table voisine, en compagnie de la femme pour laquelle il l'a laissée.

 

Après s'être vite esquivée, en douce, et avoir erré un moment en ville, Marlène s'arrête devant la vitrine d'un salon de coiffure, qui n'est pas celui où elle se rend d'habitude. Il lui faut touner la page Xavier et, pour cela, changer de tête. Ce qui lui vaut le lendemain ce cri du coeur de Bettina: - J'avais presque oublié que tu pouvais être aussi jolie !

 

L'événement se produit pendant qu'elle se promène dans une forêt. Elle entend d'abord une dispute entre une femme et un homme, puis elle les aperçoit de profil au sommet d'une butte: La femme vacillait, alors que l'homme tendait les bras vers elle. La malheureuse perdit l'équilibre défintivement et tomba dans le vide en hurlant.

 

Pour Marlène, c'est un accident: l'homme a poussé un cri douloureux et s'est précipité auprès de la femme qui a succombé à sa chute. Pour la police, un homicide ne peut être écarté, d'autant que l'homme est jeune et pauvre et la morte riche et bien plus âgée. Grâce au témoignage de Marlène, le jeune homme, Peter, est laissé libre.

 

Seulement, quand, sur les lieux du drame, les yeux de Marlène et ceux de Peter se sont croisés, il s'est passé quelque chose en elle: Cet homme avait non seulement éveillé sa sympathie, elle éprouvait aussi pour lui une étrange fascination qui prenait peu à peu possession de son être, sans qu'elle puisse y résister.

 

C'est cette Fascination de Marlène pour Peter qui va être l'amorce des multiples rebondissements de ce polar écrit par Steve Mons. Car, à partir de cet événement, d'autres événements vont s'enchaîner.

 

Avec beaucoup de psychologie, Steve Mons se met à la place de Marlène, malmenée, comme le lecteur, par toutes les traverses qu'emprunte son histoire, si bien que l'une et l'autre se laissent surprendre par le dénouement qui, en éclairant toutes les zones d'ombre, chasse tous leurs troubles et rétablit un ordre des choses.

 

Francis Richard

 

Fascination, Steve Mons, 168 pages, L'Âge d'Homme

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21 août 2016 7 21 /08 /août /2016 17:15
Liberté conditionnelle, d'Hélène Dormond

Dans quelle mesure un être humain est-il libre? C'est l'éternel débat entre culture et nature, entre acquis et inné, hasard et nécessité. Mélange subtil d'indéterminé et de déterminé, l'existence humaine ne pourrait-elle pas se résumer à cette expression: Liberté conditionnelle.

 

Dans son roman, Hélène Dormond pose la question de manière non pas judiciaire, comme le titre le laisserait penser, mais de manière judicieuse. Le lecteur qui ira jusqu'au bout - ce qu'il fera sans peine - découvrira à la fin à quel point celle-ci se trouve dans le prologue, qu'il relira alors volontiers.

 

En tout cas tout oppose les deux protagonistes de cette histoire, à l'exception peut-être du fait que tous deux travaillent dans le public: l'une, Magali Calame, est assistante sociale dans une prison puis dans un hosto, l'autre, Matthias Bosset, est taxateur dans l'administration des impôts.

 

Matthias aime tester ses limites et se fait flasher à 213 km/h sur autoroute. Il se réjouit des conneries qu'il commet et les raconte à ses copains. Insouciant, d'être mari de Sophie, et père de Yaël depuis peu, ne l'a pas vraiment assagi; une grippe mal soignée qui l'envoie à l'hosto non plus.

 

Après s'être occupée de prisonniers, Magali s'occupe de malades. Célibataire, elle mène une vie solitaire et a du mal à suivre les conseils de son amie Lara, spécialiste de la drague. Soucieuse de bien faire, elle éprouve de l'empathie pour les autres, membres de sa famille et animaux compris.

 

Autant Matthias est désordonné et excessif, aussi bien au volant que dans le sport - à peine remis il fait de l'escalade - ou la musique - il propose du hard-rock à sa guggen -, autant Magali, écolo, est ordonnée et raisonnable, aussi bien dans le quotidien que dans ses goûts - elle adore le mambo...

 

Les routes de Matthias et de Magali se croisent à l'hosto. Matthias demande de l'aide à Magali. En effet, avec son excès de vitesse, il risque la prison ferme. Il ne peut y échapper que si son état de santé est incompatible avec la détention. Bien qu'il ne soit pas très sympa, elle promet de l'aider.

 

Hélène Dormond, fine observatrice, dépeint deux personnes de l'époque avec un véritable souci du détail et du parler vrais, et avec un humour ravageur. A la faveur d'un tour que leur joue à tous deux le destin, ou le hasard, qui est en fait un coup du coeur, elle soulève une question fondamentale.

 

Francis Richard

 

Liberté conditionnelle, Hélène Dormond, 292 pages, Plaisir de lire 

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20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 18:45
Lumières, d'Anne Bottani-Zuber

Le XVIIIe siècle est considéré comme le siècle des Lumières, mais ce siècle connaît au moins deux périodes très sombres: la Guerre de Sept ans (1756-1763), qui embrase le monde et s'accompagne d'un cortège de ruines, et la Révolution française, qui, après quelques lueurs, plonge dans les ténèbres.

 

Le roman d'Anne Bottani-Zuber se déroule dans le pays de Vaud à peu près sur la même période que la Guerre de Sept ans, de 1754 à 1764. Si l'air du temps est en principe celui de la raison, les passions ne se déchaînent pas moins, non seulement entre États, mais entre personnes.

 

A Moudon, en 1754, le pasteur Girardet, sa femme et deux de leurs quatre enfants, Guillaume et Sophie, succombent à une épidémie de petite vérole. Jeanne a échappé au fléau parce qu'elle se trouvait chez la tante Françoise à Préverenges. Louise a survécu mais sa peau est grêlée et ses yeux sont morts.

 

Comme un malheur n'arrive jamais seul, Hypolite Crespin, prêteur et usurier, se présente à la cure pour récupérer les 732 livres que lui devait le pasteur. Il fait main basse sur tous les meubles de la famille. Les deux soeurs, Jeanne et Louise, ne parviennent à sauver de la saisie qu'une horloge et un tableau...

 

La cousine Clotilde a averti la tante Françoise que la famille était malade et lui a demandé de garder Jeanne le plus longtemps possible; c'est ce qui lui a évité de tomber malade à son tour. Jeanne ne la congédie pas moins sèchement de la maison, sans avoir la moindre reconnaissance envers elle. 

 

Jeanne, garçon manqué, se faisant passer pour son frère Guillaune, écrit à Mademoiselle Grossi, une cousine de leur mère, qui habite Lausanne. Celle-ci, une libertine, qui veut conserver ses activités, ne les accueille que pour un temps, puis leur trouve un appartement à la bannière de Saint-Laurent.

 

Le loyer est modeste. La cousine Grossi a en effet versé une somme importante au propriétaire. Grâce à elle, Guillaume, alias Jeanne, est engagé comme commis chez un imprimeur réputé, Maître Grasset, pour qui il accomplit de menus travaux de nettoyage et de réparation et fait des courses.

 

Le Lausanne de l'époque est celui du célèbre docteur Tissot, du danger qu'il y a à détenir chez soi des livres interdits de Voltaire ou de Rousseau, des rumeurs sur des femmes accusées de jeter des sorts, même si cela n'existe pas, et qui avouent après avoir été soumises pendant des heures à la question.

 

Les deux soeurs finissent par se fâcher et par se séparer pour des stupidités, comme les guerres peuvent être des stupidités. Leur mère les qualifiait ainsi et avait obtenu que leur pasteur de père ne leur lise plus de chroniques sur le sujet. Lequel père rêvait d'un monde où l'aumône ne serait plus nécessaire...

 

Un des personnages du roman dit à un moment donné: Il faut aller au bout de son rêve, quitte à l'épuiser. Les deux soeurs poursuivront bien chacune un rêve. L'une ira au bout du sien et l'épuisera. L'autre ira aussi au bout du sien, mais c'est elle qui en sortira épuisée. Alors, et c'est inattendu, sa soeur prendra sa relève.

 

Francis Richard

 

Lumières, Anne Bottani-Zuber, 220 pages Editions de l'Aire  

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18 août 2016 4 18 /08 /août /2016 22:55
Saison des ruines, de Bertrand Schmid

Saison des ruines est le titre d'un roman double: il comprend deux histoires parallèles. Ce titre ne présage rien de bon. Et cela se confirme en le lisant. Car il faut bien comprendre le mot saison dans le sens d'une période de la vie humaine qui se caractérise par des ruines.

 

Une des deux histoires que raconte Bertrand Schnid se passe à la montagne, en pleine nature, dans un alpage du Valais. Michel, la cinquantaine, habite un mayen. Il s'occupe des vaches laitières d'Augustin Leflache, aidé d'un apprenti, Jérémie, dix-sept ans.

 

L'autre histoire se déroule sur le bitume anglais, en milieu urbain, dans une banlieue de Londres. Annie, quinze ans, y habite une terraced house avec sa mère Leigh. Son père les a abandonnées et sa mère vit de l'assistance publique, sans se donner la peine de travailler.

 

La saison correspond dans les deux histoires aux trois quarts d'une année, du mois de mai au mois de décembre. L'existence au bon air des protagonistes de l'une ne signifie pas qu'elle soit meilleure que l'existence au mauvais air des protagonistes de l'autre.

 

Michel dit à Jérémie: La montagne, elle prend, elle avale. Tu lui donnes ta vie, elle te donne son air et puis ses forêts et ses ruisseaux, mais on oublie la caillasse, qu'est si froide et dure. La montagne, mon gars, elle n'a pas de coeur, tu vois. Moi, elle m'a tout pris.

 

Pourtant Jérémie se prend à rêver. Il s'imagine partir pour l'alpe chaque printemps après avoir embrassé sa Julie Audetaz qui ne porterait plus son nom mais le sien, qui serait devenue une Savioz. Elle le regarderait énamourée, poserait ses mains sur son ventre arrondi... 

 

Annie ne sera pas ainsi: Elle ne passera pas ses journées avec un homme qui ne peut que grossir et s'enlaidir, à pondre des mômes à la chaîne, à se battre contre les fantômes de l'argent pour une maison, une bagnole, une école, de la bouffe ou une plage espagnole une fois par année.

 

Annie ne suivra pas la trace de sa mère: Elle grandira sans l'aide de personne, étaiera ses jours comme elle l'entend, peut-être loin de tout, et ce serait idéal de couler sa vie hors du moule, trop usé, dont tout le monde semble sorti.

 

Bertrand Schmid, à la faveur de ces deux histoires, peint, avec beaucoup de réalisme et d'acuité, les tableaux bien sombres, voire sordides, de deux mondes, où les événements s'acharnent contre les jeunes protagonistes et ruinent leurs espérances.

 

Dans une histoire comme dans l'autre, une petite lueur d'espoir demeure toutefois au milieu de toutes ces ténèbres. Car elles se concluent toutes deux par une colère et une révolte ultimes contre le mauvais sort et par, en quelque sorte, un poing final...

 

Francis Richard

 

Saison des ruines, Bertrand Schmid, 168 pages L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

Ailleurs, Editions d'Autre Part (2011)

La Batrachomyomachie, traduction du grec ancien, Hélice Hélas (2016)

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17 août 2016 3 17 /08 /août /2016 22:55
Un thé avec mes chères fantômes, de Mélanie Chappuis

A Genève hors les murs, au lieu-dit Campagne-Masset, se trouve une propriété, le domaine de Châtelaine, qui date du XVIIe siècle. Sur ce domaine, aujourd'hui bien morcelé, qui descendait jusqu'au Rhône, se dresse un manoir, un pavillon à l'italienne, la Châtelaine, qui, dans sa forme actuelle, remonte au XVIIIe siècle.

 

Ce manoir abrite aujourd'hui la famille Chappuis. Mélanie et Philippe - une Chappuis peut en cacher un autre - sont l'une auteur, l'autre dessinateur et peintre... Un tel logis familial oblige: d'y habiter Mélanie Chappuis se sent non pas une châtelaine, mais une privilégiée qui cherche à mériter sa chance.

 

Dans ce roman, Un thé avec mes chères fantômes, où se rencontrent passés documentés et présents vécus, faits et fictions, la narratrice, qui n'est autre que l'auteur, dialogue avec deux femmes qui la hantent (elle les laisse aussi monologuer) et qui viennent prendre le thé avec elle pour évoquer leurs vies de femmes.

 

L'une s'appelle Michée Chauderon. Elle a vécu au XVIIe siècle et a eu un destin tragique: elle a été la dernière femme à avoir été pendue et brûlée à Genève, le 6 avril 1652, pour sorcellerie, et a donné son nom à un chemin situé à l'ouest du domaine. Mélanie admire cette chère fantôme parce qu'elle s'est montrée libre et l'a payé au prix fort:

 

Elle s'est permis l'amour hors mariage, elle a pris le risque de la médecine par les plantes en un temps où l'accusation de sorcellerie menaçait chacune, elle a effectué des aller-retour entre la France et Genève, dédaignant son bannissement [...]. Elle n'avait ni famille ni amis pour la juger, lui indiquer un chemin quelconque des convenances.

 

L'autre chère fantôme, Emma Vieusseux, a vécu au domaine, au XIXe siècle, est restée célibataire et n'a pas eu d'enfants. Elle a écrit des romans et nouvelles: J'ai parlé beaucoup du couple, dans mes romans, remarquez, on n'a pas toujours besoin d'avoir l'expérience des choses pour en posséder la connaissance.

 

Emma a fait le choix de l'autocensure pour garder son rang (ce qui désole Mélanie). Elle n'a jamais senti aussi bien la présence de Dieu que dans ses moments de création, mais davantage en dessinant qu'en écrivant: l'écriture nous monopolise plus entièrement, je crois, l'esprit se ferme au monde, alors qu'il s'ouvre lorsque l'on tente de reproduire ce que voient nos yeux.

 

Ces trois femmes, qui, à un moment, conversent entre elles, en prenant le thé, sont très différentes, sans doute parce que leurs époques le sont. Et Mélanie, bien que la sienne ne soit pas parfaite et que des scénarios catastrophes ne soient jamais exclus, mesure sa chance d'être une femme occidentale d'aujourd'hui et le leur dit:

 

Vos destins à toutes deux me font envisager le mien avec une reconnaissance redoublée. J'ai fait de la liberté mon cheval de bataille et rencontré peu d'obstacles en chemin. J'ai pu changer de partenaire souvent, travailler, avoir des enfants, divorcer et me remarier, abriter dans cette maison notre grande famille recomposée, écrire sur l'amour, les femmes ou la religion, sans jamais me museler.

 

Comment rester fidèle à ses chères fantômes? S'adressant à Emma, Mélanie écrit: Michée, c'était la femme hors de la maison, exclue, refoulée, vous, vous étiez la femme dans la maison, coupée des autres, ne fréquentant que ceux de votre rang, moi je dois pouvoir aller et venir entre Châtelaine et le dehors, défendre votre héritage à Michée et à vous tout en inventant le mien.

 

Et cet héritage prend tournure à chaque publication de cet écrivain qui se situe bien à la fois dans le monde et hors du monde.

 

Francis Richard

 

PS

 

Ce livre, qui comprend une introduction savante d'Anne Bruchez, est non seulement oeuvre d'écrivain, mais il est un magnifique objet: il est illustré de dessins d'Emma Vieusseux et d'aquarelles de Zep; la couverture est également de Zep.

 

Un thé avec mes chères fantômes, Mélanie Chappuis, 104 pages Éditions Encre Fraîche (à paraître)

 

Livres précédents:

Des baisers froids comme la lune Bernard Campiche Editeur (2010)

Maculée conception Editions Luce Wilquin (2013)

Dans la tête de...  Editions Luce Wilquin (2013)

L'empreinte amoureuse L'Âge d'Homme (2015)

Dans la tête de... tome II / Chroniques L'Âge d'Homme (2015)

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 21:55
L'autre Edgar, d'Anne-Frédérique Rochat

On ne choisit pas son prénom. C'est bien vrai, et c'est pour la vie, comme on dit.

 

Il est certes possible de se faire appeler autrement, quand il ne convient pas, mais, donné à la naissance, il n'en demeure pas moins qu'il aura accompagné les premiers pas dans l'existence et les aura marqués de son empreinte. Il paraît même que les vibrations du mot ne sont pas sans effet sur l'esprit.

 

Dans L'autre Edgar, Edgar, le prénom du protagoniste, a d'autant plus d'importance que c'est celui d'un autre, comme le titre l'indique, d'un frère mort prématurément deux ans avant lui, et que ses parents, Maria et Louis, ayant eu du mal à le trouver, ont voulu le réutiliser, pour éviter du gâchis.

 

D'avoir ainsi donné le même prénom ne peut pas être sans conséquences sur cet enfant, ne serait-ce que parce les comparaisons avec le disparu sont inévitables. L'autre, immanquablement idéalisé, est pourvu de vertus qu'il n'avait ou n'aurait pas eu forcément, d'autant qu'il est mort tout petit.

 

Anne-Frédérique Rochat raconte dans ce roman l'histoire de la vie de cet Edgar, à qui ses parents, Maria et Louis, cachent qu'il est le deuxième du prénom. Ne reste de son frère qu'une photo en noir et blanc, dans un cadre, placée sur le buffet du séjour, photo qui lui donne des cauchemars.

 

Edgar n'a pas atteint l'âge de raison qu'une deuxième photo en noir et blanc vient rejoindre la première sur le buffet. C'est celle de son père. Maria n'a pas eu le coeur de dire à Edgar que son père, qu'il aimait, ne reviendrait plus, qu'il était mort. Elle lui a dit qu'il était parti pour un long voyage.

 

Comme Edgar n'est pas sot, il tanne leur voisine, Mathilde, qui est une vieille dame bienveillante et qui habite l'autre moitié de la maison familiale, jusqu'à ce qu'elle lui dise la vérité, que son père et son frère ne reviendront jamais et que tout le monde est destiné, comme eux, elle comme lui, à mourir un jour.

 

L'existence d'Edgar est marquée non seulement par le fait qu'il est le remplaçant, mais aussi parce qu'il vit seul avec sa mère, qui est en quelque sorte la femme de sa vie et qu'il n'arrive pas à se faire des amis. Cette vie solitaire à deux a évidemment des répercussions sur leur vie affective, et sexuelle.

 

Quelques temps après la mort de Mathilde, Maria et Edgar cherchent des locataires pour l'appartement qu'elle occupait. Lors de la visite de ce dernier par un jeune couple, Macha et Henri, Edgar tombe raide amoureux de la jeune femme dont le prénom, qui lui va comme un gant, lui rappelle Tchékhov:

 

Son visage délicat, son corps sensuel et fragile à la fois, sa voix douce, ses yeux en amande, sa nuque élégante et ses gestes gracieux l'émouvaient tout en l'excitant follement. De la poésie et du charme se dégageaient de cette femme, elle ressemblait à un personnage de conte, il voulait entrer dans son histoire et y tenir le rôle principal.

 

Anne-Frédérique Rochat, par touches successives, dresse en profondeur le portrait d'un Edgar, bizarre aux yeux des autres, empêtré dans son amour pour sa possessive de mère et qui doit se contenter, après s'être amusé tout seul, de ne connaître du sexe que ce que des professionnelles lui en ont appris.

 

Aussi le lecteur, par compassion, se demande-t-il si Edgar rompra enfin un jour le cordon ombilical, si ses fantasmes deviendront enfin réalité ou s'il poursuivra indéfiniment des chimères, n'arrivant jamais à s'émanciper et à avoir une autre femme dans sa vie que celle qui la lui a donnée.

 

Francis Richard

 

L'autre Edgar, Anne-Frédérique Rochat, 256 pages Éditions Luce Wilquin (sortie en librairie le 19 août 2016)

 

Romans précédents publiés chez le même éditeur:

Accident de personne (2012)

Le sous-bois (2013)

A l'abri des regards (2014)

Le chant du canari (2015)

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 19:15
Violence du moyen, d'Arnaud Roustan

Etre moyen, c'est être ni bon ni mauvais, c'est représenter, dans une société, le type le plus répandu des hommes qui la composent. Rien donc de bien passionnant a priori dans la vie des êtres qui sont moyens. Ce n'est pas pour autant le gage que leur vie soit tranquille, comme un long fleuve.

 

Car s'en rendre compte peut être violent, en ce sens que cela peut être insupportable et susciter des réactions qui peuvent être extrêmes, allant de l'abattement à l'hystérie, en passant par tous les états intermédiaires. Les deux protagonistes de Violence du moyen, le roman d'Arnaud Roustan, en sont l'illustration. 

 

Aymeric Corbot - cela ne s'invente pas un tel patronyme pour un tel métier - est rédacteur au Bureau des Lettres Anonymes. Son travail consiste à rédiger des lettres pour le compte de clients qui ne savent pas écrire, qui n'osent pas dire les choses et qui, en conséquence, veulent garder l'anonymat vis-à-vis de leurs destinataires. 

 

Sébastien Boffret - le patronyme est là encore symbolique - est l'un des clients d'Aymeric. Sébastien, sans emploi, la quarantaine, fantasme sur Carole et épie ses faits et gestes. Mais il ne sait pas comment entrer en contact avec elle. La lettre anonyme est un moyen, pas tout à fait comme un autre, de s'en faire remarquer.

 

En désespoir de cause, après avoir sous-traité à Aymeric des lettres qui sont autant de lettres de pur harcèlement, Sébastien demande à son interlocuteur de lui en rédiger une ultime pour annoncer à Carole sa disparition. Il ignore que ses lettres ont éveillé l'intérêt de celle-ci et qu'il a peut-être sa chance avec elle.

 

Carole est en effet allée voir un jour Aymeric pour connaître l'identité de son épistolier, mais celui-ci a refusé de la lui révéler, secret professionnel oblige. Alors elle est repartie dépitée, ne se doutant pas que Sébastien, après l'envoi de sa dernière missive, serait à bout, passerait à l'acte et la violerait.

 

Sébastien se retrouve en prison, condamné à vingt-cinq ans de réclusion. Commence un échange épistolaire entre lui et Aymeric, qui finissent par se lier d'amitié. Certes l'un est soi-disant libre et l'autre derrière les barreaux, mais ils se ressemblent: après tout, ils sont tous les deux moyens.

 

Aymeric et Sébastien évoluent dans un monde où tous ceux qu'ils rencontrent sont moyens, comme eux, qu'il s'agisse pour le premier des correspondants que lui a trouvés Aymeric ou pour le second de collègues de travail, comme Marine, avec laquelle il aimerait faire plus ample connaissance et qu'il se contente de surveiller.

 

Ce monde, que dépeint très bien Arnaud Roustan, se caractérise par une difficile, voire impossible, communication entre les êtres (alors qu'il n'y a jamais eu autant de moyens mis à leur disposition), par leur solitude dans laquelle ils finissent par se complaire, par une absence de sens, dû à la complète disparition d'aspirations spirituelles.

 

Ce qu'écrit Aymeric à son désormais ami Sébastien est symptomatique à cet égard: Le sens disparaît à force d'interprétation, récupération, surinvestissement - on n'a plus pour trancher que de vieilles breloques, stone washed, élimées. De plus en plus je ne sais plus quoi penser de rien et je navigue à vue... Alors, l'instinct, oui. L'instinct.

 

Une des dernières phrases du livre ne l'est pas moins, symptomatique: La vie reprendrait son souffle, libre et condamnée...

 

Francis Richard

 

La violence du moyen, Arnaud Roustan, 240 pages, L'Âge d'Homme (sortie en Suisse le 15 août 2016)

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 10:15
Futurs insolites, sous la direction d'Elena Avdija et de Jean-François Thomas

Quatorze auteurs, des Suisses et des francophones voisins, ont participé à un Laboratoire d'anticipation helvétique, sous la direction d'Elena Avdija et Jean-François Thomas: ils se sont tous livrés à une expérience basée sur un genre, la science-fiction, et sur un thème, la société helvétique. Cela donne Futurs insolites, c'est dire que ces futurs veulent réserver des surprises au lecteur.

 

Dans Helvé...ciao, Emmanuelle Maia imagine l'Incorporation du cerveau brillant d'un vieillard dans le corps jeune de son petit-fils, une manière pour lui d'atteindre à l'immortalité et de faire perdurer son esprit qui a résolu scientifiquement le problème de l'accès au territoire de la Suisse, et des clandestins: ceux qui veulent y entrer doivent passer par le Tunnel et être munis de puces:

 

Celles-ci étaient programmées et activées par les portiques selon les particularités de chacun (Suisse, frontalier, touriste ou étudiant), et déterminaient les accès aux zones réservées ou essentielles, aux sites sensibles.

 

Dans Alleingang, Nicolas Alucq transpose dans le futur galactique la Guerre des Gaules qui a mis aux prises Jules César et les Helvètes: la Saintonge convoitée devient la planète Santonum, la Gaule narbonnaise la planète Braccata, la bataille de Bibracte se situe dans l'espace interstellaire de Bibracte. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, mais cette fois sur un théâtre d'opérations spatial...

 

Dans Vreneli, de Julien Chatillon-Fauchez , Heidi Sankara, lieutenant de la Confédération d'Alb, fille d'un immigré rukinabais et d'une demandeuse d'asile de Masovian, doit intégrer la délégation de négociation de paix: elle doit empêcher le conseiller fédéral de se méprendre sur les attentes des belligérants, la Fédération Rukinabaise et l'Empire de Masovian, qui désirent avoir la Confédération à leur botte: la solution au conflit est... tout helvétique.

 

Dans SuissID, Vincent Gerber fait de cette agence une sorte de fast-food à décès, réalisant des suicides à la chaîne. Son directeur, dans une interview à la radio, explique: Ma société met à disposition du grand public les moyens matériels - les accessoires en fait - mais aussi l'assistance juridique pour les questions de succession et, bien entendu, notre savoir-faire en matière de décès programmé. Mais un dysfonctionnement est vite arrivé...

 

La Suisse, destination touristique de la mort, a également inspiré Florence Cochet, dans Issue de secours. Le narrateur est atteint d'une dégénérescence chromosomique. C'est pourquoi, pour en finir, il a décidé d'atterrir sur Helvética, gigantesque station spatiale au coeur du no life's land, cette région de l'univers qui n'appartient à personne - aussi surnommée zone neutre en l'honneur de la primonationalité du milliardaire altruiste à la base de ce projet.

 

Indirectement Denis Roditi aborde également ce tourisme de la mort dans Exit, le nom d'une émission de téléréalité. Cette émission est un concours organisé par la RTS (Radio Télévision Suisse), financé principalement par des consortiums pharmaceutiques, tels que le géant Novartis, une aventure à laquelle les candidats n'acceptent de participer qu'à la condition de conserver la possibilité, à tout moment, de dire "stop"...

 

L'eau ne pouvait être absente d'un livre collectif ayant pour thème la société future de la Suisse, le pays aux 1 484 lacs... Dans Rhodanisch Elektrik AG, Adrien Bürki  en ajoute un et en soustrait un autre: un barrage transforme le Valais en lac de retenue et le Léman en fange boueuse traversée par un ruisseau qui s'appelle Rhône. Quarante plus tard, des dissidents vaudois et valaisans veulent s'en prendre à cette structure...

 

Avec La mémoire de LoFrançois Rouiller fait un jeu de mots. Il s'agit en même temps de la mémoire de Lo, Loriane Kanoun, qui veut honorer celle de son père et de ses travaux entrepris après la découverte d'une baignoire naturelle à Sumatra, et de la mémoire de l'eau, qui expliquerait l'homéopathie et les sources miraculeuses. Apparaît dans cette histoire le politicien le plus médiatisé de Suisse, à la fois méconnaissable et reconnaissable...

 

Dans Audemars, le ver, d'André Ourednik, c'est l'oubli qui est la vedette. Des vers mécaniques, pilotés par des hommes, formés pour ça à Porrentruy, ont pour objet d'aspirer tout ce qui se trouve dans les archives, quelles que soient les oppositions des archivistes. Une fois que ces vers sont dans les antres, les archives ne font plus partie de la mémoire. Elles sont nettoyées et propres en ordre. Mais, contrairement aux apparences, tout ne s'efface pas comme ça...

 

Jean-Marc Ligny charge Hans Meyer d'une Mission divine, qui va de pair en ces temps apocalytiques avec le courroux de Dieu: canicules accablantes l'été, tempêtes infernales l'hiver, absence de neige, évaporation et eutrophisation du lac. Il est le bras armé de Dieu pour, dans son village des Grisons, éradiquer l'humanité tombée entre les griffes de Satan et il remplit cette mission d'illuminé jusqu'au jour où ça ne se passe pas du tout comme d'habitude et comme prévu...

 

Dans Là où le pays croît, Anthony Vallat charge Khor Biggyong, socionaute du quatrième échelon, d'une tout autre mission. Il s'agit de recueillir les données qui expliqueraient les taux d'oblitération sur Helvetika: 2% des Touristes décidaient de devenir des Oblitérés définitifs, et 5% des Oblitérés temporaires. Son étude, faite d'intuitions et des données, est utile pour ses commanditaires: elle amène à un paradigme inattendu pour eux...

 

La vallée perdue de Gulzar Joby  est en quelque sorte la terre promise des géants, mais on se garde bien de le leur dire. Quoi qu'il en soit Maître laitier Wihelm en a acquis un sur les conseils de son ami, Maître fromager Blasius: Un géant, c'est indispensable, aujourd'hui. Tout le monde en a. Ils proviennent de l'Office de Gigantisme de Lausanne, qui est à la pointe du progrès.

 

L'apparition du géant Grunwald, approuvée par votation, fait sensation dans le village du Très-Haut Glarus, mais tout semble sous contrôle jusqu'à l'arrivée d'un Français, venu faire oeuvre de sociologie et étudier les travailleurs helvétiques de haute taille, qui parle à Grunwald de la vallée perdue...

 

En gare de Bâle, d'après Bruno Pochesci, cinq personnages sont en quête de train. Ils se sentent très, mais alors très, cons: ils ont chacun de leur côté, pour une raison ou pour une autre, oublié de reculer la veille les aiguilles et pixels de leurs montres, réveils et autres coucous solaires, pour le retour à l'heure d'hiver.

 

Alors ces cinq personnages montent tous dans un train d'enfer, de couleur noir anthracite, sans indication de destination, où la température monte avant de retomber et où ils vont, chacun, vivre, ou pas, et revivre, ou pas, des Sketches helvétiques, qui les regardent personnellement, immémorables et brûlants...

 

Dans Baptistin, le lecteur croit d'abord qu'Olivier Sillig n'a pas compris l'énoncé de l'exercice: C'était un matin d'automne 1473... Sauf que, tout soudain, Baptistin, son héros, se retrouve bien malgré lui transporté en 1953 après être monté dans une tour, qui s'avère être une fusée en provenance du futur. Il joue alors au XXe siècle une nouvelle version des Visiteurs et est considéré comme gaga...

 

Toutes ces histoires sont bien sûr truffées de poncifs sur la Suisse. Ce sont ces expériences de laboratoire qui veulent ça. Mais tous ces clichés, qu'ils soient argentiques ou numériques, ont beau être poncés et re-poncés, ils restent révélateurs, peu ou prou, de ce qu'elle est (même quand ils sont flous ou déformants), et des fantasmes qu'elle suscite.

 

Le lecteur se gardera donc de juger ni de la forme, inégale, ni du fond de ces nouvelles futuristes. Il se contentera, s'il veut les apprécier et en savourer la substantifique moelle, de se laisser surprendre et de laisser libre cours à son imagination, entraînée joyeusement par celle des auteurs, sans jamais rien prendre au sérieux. Car les futurs, insolites ou pas, comme le pire, ne sont jamais sûrs.  

 

Francis Richard

 

Futurs insolites - Laboratoire d'anticipation hevétique, sous la direction d'Elena Avdija et de Jean-François Thomas, 386 pages, Hélice Hélas

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6 août 2016 6 06 /08 /août /2016 18:00
Et dans la jungle, Dieu dansait, d'Alain Lallemand

Le 23 juin 2016, il a été mis fin au conflit entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC, et le gouvernement colombien. Le roman d'Alain Lallemand se déroule au premier trimestre 2014, alors que la guérilla communiste y est déjà en sérieuse perte de vitesse. Il est ponctué de paraphrases de la Genèse:

 

Chacun rejoue à sa façon la création du monde...

 

Le protagoniste d'Et dans la jungle, Dieu dansait, Théo Toussaint est un jeune Wallon qui s'est enfui de Belgique après y avoir commis un attentat qui s'est terminé, à sa grande honte, par un homicide involontaire. Théo se rend en Colombie pour rejoindre la guérilla et rendre conformes ses actes à ses idées.

 

Théo est anticapitaliste. A ce moment de sa vie, il considère que la main invisible du marché [vient] d'assommer la planète et [s'apprête] à recommencer.  La référence de ce romantique de la révolte limpide, de la révolte armée [s'il le faut], c'est André Malraux, l'auteur notamment de L'espoir :

 

Théo restait dressé sur les barricades de Barcelone, fidèle à ses valeurs insurgées, à la fois Jack London et Subcomandante Marcos, un peu du Che et de Castro, quelques pages de Piketty et un riff de Marley, conscient de ne pas trop appartenir au siècle moutonnier.

 

Sa rencontre avec la franco-colombienne Angela Restrepo est providentielle. C'est grâce à ses relations dans le pays, qu'il va être introduit auprès des dirigeants des FARC, lesquels vont le considérer, lui donnant le surnom d'El Blanco, comme une recrue de choix.

 

Théo partage en effet avec leur chef local, El Negro, les mêmes idées: La lutte contre les injustices. Les inégalités. La lutte contre les grands propriétaires, les exactions contre les multinationales. Chiquita et le financement des paramilitaires. Et il a bien le droit d'avoir la même folie que lui...

 

Il y a toutefois un mais. Il veut bien aider, mais il éprouve un malaise avec les armes. La perspective de tuer quelqu'un le glace d'effroi. Même s'il est ébranlé par la confession d'une jeune religieuse, Alba, qui lui avoue avoir tué par deux fois et considère dès lors sa vie comme une punition.

 

Cette bonne soeur de choc, entendant une musique qui monte du café d'un hameau débarrassé par les révolutionnaires de toute présence paramilitaire, se redressa sur ses jambes, releva de vingt centimètres sa robe brune et, avec grâce, dansa subitement quatre pas, quatre allers-retours de merengue. Elle clôtura son ballet d'un clin d'oeil. Dieu dansait.

 

Le rêve révolutionnaire va cependant tourner au cauchemar djihadiste. La guérilla ne se révèle pas ce que Théo imaginait qu'elle était et, du coup, désillusionné, il veut quitter ce pays devenu fou de violence, où tout le monde, communistes et fascistes, mène décidément une sale guerre:

 

Si je ne suis pas toujours certain de savoir qui je suis, Angela, en tout cas je sais ce que je ne suis pas. Je sais ce que je ne veux pas être.

 

Mais il n'est pas si facile que cela d'échapper à deux à la jungle colombienne...

 

Francis Richard

 

Et dans la jungle, Dieu dansait, Alain Lallemand, 224 pages Éditions Luce Wilquin

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Ma plus belle déclaration de guerre, 304 pages (2014)

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5 août 2016 5 05 /08 /août /2016 17:15
Bref, de Gilbert Pingeon

Bref, comme son nom l'indique, est composé de brèves, c'est-à-dire d'histoires courtes, qui tiennent sagement en quelques lignes ou, tout au plus, en deux ou trois pages. Il y aurait une centaine de ces instantanés, qu'il serait vain de compter, surtout quand il fait bon chaud...

 

Dans le dernier de tous ces textes, où Gilbert Pingeon joue avec les expressions, donne dans le paradoxe et dans le surréalisme, bref s'amuse beaucoup tout en faisant réfléchir, mine de rien, il dit une vérité d'évidence qui s'applique parfaitement à ce texte-là: Les mots blessent. Les paroles tuent

 

Dans ce texte-là, intitulé Armes verbales, les mots et les paroles en effet, qui sont pourtant des amabilités, dans leur contexte singulier et improbable, tournent à la catastrophe une fois émises et sont donc détournées de leur sens ordinaire dans des circonstances qui devraient l'être...

 

Aussi, pour tenter de se rassurer, l'auteur termine-t-il son livre en ces termes:

Ecrire, par contre, ne fait de mal à personne.

Nul, à ma connaissance, n'est ressorti blessé de la lecture de "BREF".

 

Il ne connaîtra pas de première victime. Qu'il se rassure. Car le lecteur ne peut que sortir indemne d'une telle épreuve, au sens imprimé du terme: il n'éprouvera que du dépaysement, de l'amusement, peut-être de l'agacement, mais ne sera certainement pas atteint dans l'intégrité de son corps ou de son esprit.

 

Le livre se compose (ou se décompose?) en sept parties. Qu'écrire, brièvement, sans blesser, pour en donner une idée? Peut-être le mieux, qui comme on sait est souvent l'ennemi du bien, est de puiser subjectivement un exemple dans chacune de ces parties, pour l'illustrer.

 

Qu'est-ce qu'elle a ma tête?

 

Dans Voyeurisme, le personnage se sent observé par le voisin d'en face. Il loue alors l'appartement contigu à celui de son observateur, pour observer ses propres faits et gestes:

Les jours passent. Rien de notable ne survient, personne n'apparaît à ma fenêtre ou sur mon balcon. Alors, découragé - rassuré? - je regagne mes pénates en fin d'après-midi...

 

La Montagne Sourde

 

Dans Un alpiniste contrarié, le personnage, arrivé au sommet, monte sur la boîte métallique censée protéger son pique-nique. Ce faisant, il a dépassé ses limites. En redescendant, son cerveau lui susurre: 

"Et si tu essayais de descendre plus bas que tout en bas?"

 

Croyances et visions

 

Handicap: Dans l'histoire de l'humanité, chaque technique nouvelle génère une nouvelle tribu de handicapés. Ainsi il y a eu les illettrés, les handicapés de l'illectronisme  (les infirmes de l'ordinateur, de la tablette etc.). Demain, grâce à la médecine et à la génétique, il y aura les immortels.

 

Brèves de bref

 

Sans commentaire: Ne déversez pas dans l'évier du psychiatre tout ce que vous pourriez confier au papier.

 

Animaux & Cie

 

Mal pris: Les poux n'ont pas bonne réputation.

Nous ne les aimons guère. Nous nous demandons même à quoi ils servent. Cela ne semble pas les atteindre en leur honneur. On n'a jamais vu un pou vexé.

 

Quoi qu'il en soit: leur espèce n'encombre pas l'espace comme la nôtre...

 

Destins et vagabondages

 

Il y a des limites !: Le personnage s'en prend à tous ceux qui s'acharnent à fixer des limites aux autres. Il en vient à comprendre les fanatiques qui tentent d'imposer leur foi et rêvent de charia universelle à coups de paradis et d'enfers! Mais il n'est pas comme eux, même s'il aimerait posséder leur fougue, leur conviction:

 

Nul besoin de me rappeler mes limites. Ma tare principale, je la connais: je crois en la raison. Le bon sens me colle aux semelles. Je n'estime pas, par exemple, que l'ivresse doive fatalement conduire à la mort, ni la religion à la sainteté.

 

Le monde comme il va

 

Dans Décroissant, il pose une question et y répond, à sa façon:

 

En tant qu'espèce invasive, l'homme devrait se faire tout petit, tout modeste, se faire oublier. Détruire ses armes, renoncer à son esprit de conquête, à son instinct prédateur, revenir dans le giron de l'abri primal. Fixer un horizon dépouillé de ses fausses illusions. Respirer à pleins poumons un air redevenu pur. Non?

Non.

 

Il n'y a pas de quoi ressortir blessé... tout au plus déconcerté.

 

Francis Richard

 

Bref, Gilbert Pingeon, 188 pages, L'Aire

 

Un livre précédent à L'Âge d'Homme:

 

T, 148 pages (2012)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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