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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 00:15

Eloge du charme COBERTIl ne faut pas se fier aux apparences. Avec sa couverture rose, l'éloge d'Harold Cobert, qu'il qualifie de petit par modestie, ne se limite pas aux seuls liens du charme avec l'érotisme.

 

Dans le "prélude en fugue" de cet éloge, l'auteur se demande:

 

"Comment faire l'éloge de ce qui est insaisissable, de ce qui n'apparaît que pour mieux disparaître comme un mirage permanent, à moins de faire l'éloge de la fuite elle-même?"

 

Vladimir Jankélévitch s'était déjà heurté avant lui à cette difficulté de définir le charme avec exactitude.

 

Quant à René Schérer, partant de cette dernière constatation, il avait observé que le charme était à la fois un composé et un oxymore.

 

A partir de là et de l'étymologie, qui "est la madeleine de Proust du langage", Harold Cobert développe à son tour des considérations sur le charme, dont il est une vivante illustration pour ceux qui l'ont rencontré.

 

Depuis "carmen" - chant magique - et "carpinus" - un arbre supportant bien la taille -, le mot de charme a pris, au fil du temps, cinq sens retenus par le Petit Robert de la langue française, cinq comme les doigts d'une main, ou les sens qui permettent à l'homme de connaître le monde qui l'entoure.

 

Le charme prend ainsi le sens:

 

- de l'action magique qu'il exerce

- de l'attrait qu'il produit

- des manières séductrices dont il se sert

- de la beauté plastique dont il se pare

- du nombre quantique qui caractérise les quarks (les plus petites particules élémentaires connues, qui se désintègrent en composés et font cohabiter matière et antimatière, suprême oxymore).

 

Harold Cobert montre que, si le temps est ennemi de la beauté, il ne l'est pas complètement. En effet un charme s'opère:

 

"[Le temps] patine les épidermes, les sculpte, les cisèle de mille et une entailles qui racontent toute une histoire. Là, l'encoche du premier sourire. Ici, la fêlure du premier chagrin d'amour. A la commissure des lèvres, la cicatrice d'une moue trop souvent opposée aux coups du sort et aux maux pris sur soi."

 

Si la bêtise est ennemie de la beauté, la laideur peut être transfigurée par l'esprit. Cyrano, Gainsbourg en Gainsbarre, ou Mirabeau furent des incarnations du charme qui transcende l'aspect physique.

 

Du charme dérivent les deux autres notions connexes que sont le mystère et la séduction.

 

Au sujet du mystère, Harold Cobert fait ce parallèle éclairant:

 

"Si la beauté constitue la face diurne et brillante du charme, le mystère représente sa face nocturne et ténébreuse."

 

Il fait un autre parallèle, non moins éclairant, entre les différentes formes que peut revêtir la séduction. Ainsi compare-t-il Valmont, le séducteur des Liaisons dangereuses, à Casanova, le séducteur vénitien. Le premier utilise le charme comme moyen, tandis que la séduction du second est au service du charme. Le premier en est la face funèbre, le second la face solaire.

 

Le charme a aussi, bien évidemment, des liens avec l'érotisme (on revient quand même à la couverture rose):

 

"Le charme est érotique parce qu'il excite notre intérêt, tant intellectuel que sensoriel. Et l'érotisme a des charmes certains parce qu'il plaît, enchante et ensorcelle."

 

L'opposition entre érotisme et pornographie est paradoxale:

 

"Le caractère solaire de l'érotisme tient au voile de clair-obscur jeté sur les corps tandis que le caractère obscur de la pornographie tient au dévoilement cru des corps en pleine lumière."

 

Comme les choses ne sont pas simples, "l'érotisme trop fleuri peut parfois devenir anti-érotique" et "dans certaines situations, la crudité de la pornographie peut s'avérer fortement érotique et, partant, non dénuée de charme".

 

Le corollaire de l'érotisme et de la pornographie?

 

"L'un et l'autre procurent le frisson des jeux interdits - et donc de la transgression."

 

Transgression, dont les deux éléments "qui fondent et nourrissent le charme" sont "l'incertitude et le danger".

 

Comme le laissait présager le prélude, force est de constater, en sa fugue, malgré tout, que "le charme déjoue nos approches et se dérobent à nos avances".

 

Après avoir approché du charme (en le décomposant), par la beauté, le mystère, la séduction, l'érotisme, la transgression, l'auteur se rend compte que tous ces concepts sont à la fois fixes et mouvants, selon les cultures et les époques, mais que le charme demeure indispensable à notre humanité.

 

Car, dans un monde par trop utilitariste, le charme "invite à réenchanter le monde":

 

"Il est un appel à la résistance. A ce titre il est hautement insurrectionnel et séditieux."

 

En somme, ce n'est pas si court jeune homme... et je n'ai fait que survoler ici votre éloge plein de charme...

 

Francis Richard

 

Petit éloge du charme, Harold Cobert, 128 pages, François Bourin

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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 23:45

Cancer et sens de la vie GUILLEMIN BLANCHON

Le 31 août 2012, Michel Moret, patron des Editions de l'Aire, invite critiques et amis au Caveau Saint-Martin de Vevey. Ce soir-là, il présente les oeuvres publiées par sa maison à l'occasion de la rentrée littéraire d'automne.

 

Cette présentation est suivie d'un repas. Je me retrouve providentiellement à la table du Dr Clare Guillemin-Munday et de sa complice, Sylvie Blanchon. Nous sympathisons. Nous sommes sur la même longueur d'onde.

 

Leur livre vient seulement de paraître en librairie. Avant de le lire, connaissant un peu ses auteurs, je pressens que ce livre essentiel me confirmera dans ce qui peut, selon moi, donner à chacun un sens à sa vie. Je ne me trompe pas.

 

Le livre se présente sous la forme d'entretiens de Sylvie Blanchon. D'abord avec Clare Guillemin, ensuite avec des patients ou des proches qui témoignent pour eux, enfin avec des soignants et des thérapeutes.

 

Clare Guillemin est radio-oncologue, allopathe:

 

"Opération ou radiothérapie ou chimiothérapie ou un panachage des trois sont et restent les traitements de base actuels."

 

Cela ne l'empêche pas d'explorer des voies nouvelles de soins et d'employer des traitements autres que ces traitements de base:

 

"Mon chemin de vie est fait de telle manière que je n'ai pas le choix d'aller où je vais...j'apprends à accepter de ne pas être totalement dans la norme."

 

Ainsi, pour ce qui concerne les médecines douces, même si rien n'est scientifiquement prouvé, ne les rejette-t-elle pas pour autant.

 

De même est-elle persuadée que "nous ne sommes pas seulement de la mécanique":

 

"Nous vivons ici, en bas, mais il y a aussi le haut, celui de toutes les lignées religieuses et spirituelles."

 

Car l'expérience montre que le corps et l'esprit sont liés:

 

"Les patients peuvent apprendre à "magnétiser" leurs médicaments. Je les aide s'ils le souhaitent. Cela fait aussi une différence, étonnamment, pour les effets secondaires."

 

Une ouverture de conscience doit également se faire chez les patients:

 

"Qui est-on? Que fait-on de soi? Que voulons de la vie? Que venons-nous accomplir? Quel sens nous guide?"

 

Au lieu de combattre la maladie, les patients atteints d'un cancer, qui font un travail de développement personnel, "tentent de vivre avec, de comprendre et apprivoiser leur maladie."

 

Il en résulte que des patients qui présentent des symptômes similaires ne vivent pas avec leur maladie de la même manière, à traitements identiques.

 

Clare Guillemin déplore que beaucoup de médecins ne le comprennent toujours pas:

 

"La science s'est scindée de l'Eglise parce que cette dernière fermait et maintenant c'est la science qui freine et bloque l'évolution."

 

Clare Guillemin a compris que les résultats obtenus étaient meilleurs quand tout autour contribue à la guérison:

 

"Le Cercle Magique est l'interaction entre la personne malade et tous les intervenants: médecins, infirmières, assistante sociale, voisins, pasteur, curé, imam ou autres, amis proches, animaux de compagnie, mais aussi la force de la prière, l'énergie du vent, la vitalité de la nature, la musique ou tout autre valeur sûre qui aide la personne à cheminer. Tout ce qui va briser la solitude et faire que l'on se sente épaulé comme dans un cercle."

 

Le sens de la vie apparaît plus clair quand on accepte que le but soit le chemin, qu'il convient de parcourir à petits pas:

 

"Faire un pas près l'autre, c'est revenir à soi, c'est découper le temps en plus petites parcelles."

 

Après avoir eu recours à des techniques de reiki ou de karuna, Clare Guillemin utilise le magnétisme, en posant les mains et laissant venir, pour donner, avec son propre corps et son ressenti:

 

"Je prend une force et l'envoie puis je reçois une information en retour; j'envoie alors la contre-information en retour, etc. Je travaille avec l'information et la contre-information; cette méthode marche vraiment bien."

 

De quoi s'agit-il?

 

"Je suis reliée à une force mais comment la nommer, je l'ignore. J'envoie un rayonnement d'une certaine qualité qui va inter-agir avec l'énergie de la personne, soit sur sa globalité soit localement. Il ne s'agit aucunement de l'intercession d'un saint ou d'une prière particulière; il s'agit véritablement d'un rayonnement. En radiothérapie aussi, j'envoie un rayonnement qui va modifier l'énergie de la personne! La qualité et la nature du rayonnement sont différentes, c'est tout."

 

La bonne nouvelle est qu'"on peut tous le faire". Il n'y a pas besoin d'initiation. Le Secret n'en est plus un, puisqu'il est accessible sur Internet:

 

"La possibilité est ouverte à tous. L'efficience dépend ici aussi de "qui" l'on est! Si l'on a le coeur à la bonne place, ce sera plus efficace!"

 

Clare Guillemin n'est effectivement pas "totalement dans la norme"!

 

Les huit témoignages des patients divers ou de leurs proches, les quatre témoignages de soignants et de thérapeutes, qui représentent les deux tiers de l'ouvrage, en sont bien la preuve.

 

Dans ces témoignages il est question d'écouter son corps, de prendre du temps pour soi, de s'occuper de soi, ce qui n'empêche pas de s'ouvrir aux autres, de se pardonner à soi-même et de prendre conscience de son potentiel, de respecter la maladie en tant que telle et de découvrir ce qui la relie à son état d'âme, de continuer à cheminer, car le bonheur n'est pas le but, mais le chemin.

 

Une patiente dit à propos de son cancer, diagnostiqué à 56 ans:

 

"La maladie m'a vraiment fait travailler cela: ne pas prendre les choses trop à coeur, ne pas vivre les choses trop dramatiquement et aussi prendre de la distance."

 

Une autre va plus loin:

 

"C'est le 29 septembre 2002 que l'on m'a annoncé que j'avais un cancer du sein. C'est ce jour-là que le crabe est entré dans ma vie. C'est aussi le 29 septembre 2002 que ma vie a commencé: je suis "née" ce même jour; j'avais vingt-neuf ans."

 

Comme le dit une thérapeute en soins énergétiques:

 

"L'être humain physique n'est que la pointe de l'iceberg seulement..."

 

Dans la conclusion de ce livre hors-norme, je relève ce passage essentiel:

 

"Qu'importe le type de relations: médecin-médecin, médecin-patient, patient-thérapeute, mari-femme, parents-enfants, le chemin décrit ici pose la rencontre clairement au centre même de l'action humaine."

 

Mon chemin de vie m'a clairement conduit à rencontrer Clare et Sylvie...

 

Francis Richard

 

Cancer et sens de la vie, Dr Clare Guillemin-Munday et Sylvie Blanchon, 312 pages, L'Aire

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8 décembre 2012 6 08 /12 /décembre /2012 22:30

Bal-chez-le-gouverneur-NIMIER.jpgEté 1967, j'ai seize ans et je lis Le Hussard Bleu de Roger Nimier. Un peu moins de cinq ans après qu'il a trouvé la mort dans un accident de voiture, le 28 septembre 1962.

 

Ce livre m'ouvre l'esprit. La littérature n'est pas obligatoirement ennuyeuse, comme on me l'apprend à l'école. Il est même possible de s'amuser en lisant, en écrivant.

 

J'apprends aussi que, dans la vie, il n'y a pas les bons d'un côté et les méchants de l'autre, que les histoires officielles sont sujettes à caution et qu'il est possible d'être à la fois un grand écrivain et un grand impertinent.

 

Après cette découverte, je lis l'année suivante L'étrangère, livre posthume du même auteur, qui vient de paraître chez Gallimard. J'aime décidément le ton de Roger qui tranche avec celui des autres écrivains. Et l'histoire que raconte ce roman ressemble à celle que je viens de vivre personnellement. Alors, sur cette lancée, je lis avec bonheur tous les livres de Nimier, parus puis à paraître.

 

Les Editions de l'Herne viennent de publier quatre nouvelles de Roger Nimier non encore recueillies, que je ne connaissais pas. Une d'entre elles a été publiée dans Elle, une autre dans La Parisienne, une autre encore dans Match, celle-là juste après sa mort. La quatrième, inédite, a été retrouvée sous forme de manuscrit. Tous ces textes ont été écrits au milieu du XXe siècle, autour de mon année de naissance, à partir de 1947 jusqu'à 1956 peut-être.

 

Dans Bal chez le gouverneur, qui donne son titre au recueil, l'histoire commence justement par un bal chez le gouverneur d'Alger, un jour de septembre 195., en son palais tout blanc. Une jeune fille, Nicole, aux cheveux noirs, à la robe rouge, intrigue un jeune homme de bonne famille du lieu, Félix, que Roger décrit en ces termes:

 

"Il avait eu cinq chagrins d'amour; c'est un bon chiffre qui était entièrement à son honneur. Il se jugeait équilibré. De nos jours, ce mot veut tout dire, à croire que la bourgeoisie française est composée d'acrobates."

 

Félix aimerait bien plaire à Nicole mais elle le trouve très ennuyeux. C'est à l'amie de Nicole, Juliette, chez qui elle travaille, qu'il plaît. Un jour il croise cette dernière. Ils boivent un verre ensemble, dînent ensemble. Il la raccompagne en voiture. Ils ont un accident. Juliette meurt. Il a une jambe cassée et le bassin fêlé.

 

Nicole rend régulièrement visite à Félix à l'hôpital. Etendu pendant de longs mois, celui-ci lit beaucoup. En est-il plus intelligent? Non, mais son esprit s'aère et prend sans doute suffisamment de forces pour que Nicole et lui finissent par se marier.

 

Une forte tête est une fable, écrite en hommage à Marcel Aymé. Gaston-Ferdinand Martin, cet obstiné, a deux têtes : une pour la charcuterie et une pour la politique. Sa femme, Julie, aimerait bien qu'il lui en pousse une autre, pour résoudre son problème de chair.

 

Sous la pression amicale de ses amis, après avoir été "frappé au coeur par une créature avec deux cuisses, une démarche onduleuse et du gaillard d'avant", Gaston-Ferdinand fait un effort aux effets inespérés:

 

"Il se résolut un matin. D'un seul coup il lui poussa une troisième tête, qu'il réserva à la chose impudique. De ce jour, Martin fut beaucoup plus à l'aise. Il devint tout à fait cochon et eut jusqu'à sept liaisons à la fois."

 

Encouragé par ces premiers succès, Martin ne s'en tient pas là, multiplie les têtes et les aventures, mais continue à délaisser sa femme. Inspirée par son ange gardien, Julie coupe un grand nombre de ses têtes pendant une nuit. Le lendemain matin Gaston-Ferdinand se sent tout chose: il a l'impression de perdre la tête...

 

Comme il reste à Martin un nombre impair de têtes, à force de vouloir les égaliser lui-même, il finit par ne lui en rester plus qu'une. Que, dans le noir, la nuit suivante, sa femme coupe, ne sachant pas ce qu'elle fait et que c'est la dernière. La morale la plus sévère l'emporte finalement chez leur descendant, car toutes les têtes ont été coupées, allusion à peine voilée aux excès de l'Epuration dénoncés par Marcel Aymé.

 

Le clavier de l'Underwood se passe dans les bureaux du journal Le bon petit Français du soir, au bon vieux temps des machines à écrire (j'ai eu un Remington pour mon brevet, une Hermès pour mon bac et une Olivetti pour mon diplôme d'ingénieur...).

 

La narratrice se voit restituer son ancienne Remington et destituer de sa toute nouvelle Underwood au profit d'une simple dactylo, prénommée Marie-Chantal. Elle le prend mal, se plaint au Directeur, qui, après enquête, lui rend justice. Mais la Marie-Chantal n'est pas la fautive... Le responsable est son petit chef, aux oreilles sensibles, qui doit son ascension au népotisme.

 

Quant à la narratrice, elle est récompensée par une promotion, qui va lui permettre de jouer à son tour au petit chef:

 

"Désormais il n'était plus d'Underwood, de placard de fer, de classeurs, qui me seraient refusés. Tout était clair dans les cieux. Je devenais la première des secrétaires du Bon petit Français du soir. Je régnais sur un vaste peuple - huissiers, dactylos, garçons d'ascenseur - toujours prêt à l'insolence et qu'il faut tenir serré."

 

A et E est un conte. Un garçon de 7 ans doit s'occuper de son petit frère A et de sa petite soeur E. Comme ils sont insupportables et l'empêchent de créer à loisir, il les confie à un établissement sur la porte duquel est inscrit CAISSE D'EPARGNE.

 

Au bout de sept à huit cent mille ans il se rend compte que c'est Noël:

 

"Le sens de la famille lui revint avec l'idée des cadeaux, qui faisait partie de sa nature, car il était enfant fort bon et tout penché sur ses cahiers."

 

Pour lui, un an seulement s'est écoulé. Il n'a que huit ans. Il retrouve la maison où il a laissé A et E. Entre-temps, ils sont devenus Adam et Eve et leurs descendants sont au nombre de deux milliards et demi.

 

Comme il n'était pas possible de conserver tous les héritiers de A et E dans les coffres de la maison, devenue CAISSE D'EPARGNE ET DE PREVOYANCE, ils ont été placés sur "une boule assez ingénieuse de 40 000 km de circonférence"...

 

Ces textes de Roger Nimier sont courts et facétieux. Ils ne devraient donc pas user la patience du lecteur, mais plutôt, j'espère, lui donner envie de lire ses romans, ses autres nouvelles, ses essais et ses critiques de livres. Oeuvres diverses d'une tout autre envergure.

 

Francis Richard

 

Bal chez le gouverneur, Roger Nimier, 96 pages, Editions de L'Herne

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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 20:30

Les oiseaux noirs de Calcutta LAUWAERT Si vous n’êtes pas de ceux qui se bercent d’illusions sur l’aide au Tiers-Monde et que vous préférez regarder la vérité en face, alors Les oiseaux noirs de Calcutta est un livre pour vous.

 

Cela ne veut pas dire que vous tirerez pour autant les mêmes conclusions qu’Alice, l’héroïne de cette histoire tirée d'une histoire vécue, mais fictive, qui se passe au Bengale occidental, il y a quelque vingt ans. 

Alice est au milieu de la quarantaine. Elle est hollandaise. Elle décide de consacrer six mois de sa vie à un orphelinat misérable et crasseux situé dans la périphérie de Calcutta et supervisé depuis Genève par une ONG, aux luxueux bureaux.

Alice résilie donc son contrat de travail en Suisse, fait une croix sur tout revenu pendant six mois, et laisse derrière elle famille et amis.

Alice veut s’occuper de vrais pauvres, comme s’il n’y en avait pas à proximité de chez elle. Elle pense trouver là-bas "l’authenticité, le partage, la vraie charité". Avant de rejoindre son poste de "social worker", elle voyage un peu en Inde. Mais, en proie aux épuisantes "persécutions des mendiants et des attrape-touristes", elle a hâte de se rendre utile aux enfants abandonnés de Nilbari, sa destination.

Alice n’est pas croyante. Elle n’est pas tendre avec les religions, qui, pour elle, ne devraient plus exister et n’ont plus aucun sens. En effet, au fur et à mesure que les énigmes sont résolues par la science, le merveilleux s’estompe et, selon elle, il n’a donc plus lieu d’être. Son séjour en Inde ne fera que la renforcer dans cette conviction.

En Inde, que trouve-t-elle? Des gens qui se battent entre eux parce qu’ils appartiennent à des religions différentes, des gens qui, dans leur vie quotidienne, semblent "tous bigots, frustrés et inhibés" et qui, "embourbés dans leur glu ancestrale", fonctionnent comme ça:

"S’asseoir, boire le thé et attendre que les solutions tombent du ciel…ou de la poche des donateurs ou du travail des bénévoles."

En se rendant au Bengale occidental, qui, à l’époque, et jusqu’à récemment, est "un des derniers pays communistes au monde", elle comprend que l’Europe mérite son bien-être, car elle a travaillé pour, et que les Indiens, s’ils veulent manger, tout simplement, doivent travailler, à un rythme de travail comparable à celui des Européens, rythme qu’ils sont alors incapables de seulement imaginer.

A sa grande déception, les pauvres en Inde ne sont ni bons ni accueillants. Ils ne s’intéressent qu’aux dollars... Et ceux qui, membres du "Governing Body", dirigent Nilbari, n’ont pas pour but "d’améliorer le sort des enfants, mais de recevoir de l’argent", qu’ils peuvent "gérer sans le contrôle des donateurs, pour leur propre intérêt."

Le résultat est qu’après trente ans d’existence, à Nilbari, tout est encore "provisoire, brinquebalant, improvisé". Comme Alice est "la première à dire, ce qui ne [fonctionne] pas, à critiquer les magouilles au lieu de s’extasier devant les niaiseries hypocrites", elle ne se fait évidemment pas bien voir du "Governing Body". C’est pourtant une erreur de cacher ce qui ne fonctionne pas "au lieu de diagnostiquer ce qui cloche et d’essayer d’y remédier".

Alice tente d’éduquer et de former ces enfants abandonnés, qui sont bien souvent des handicapés physiques – la polio fait des ravages parmi eux – ou des handicapés mentaux. Ce faisant elle se prend d’affection pour l’un d’entre eux, le petit Trouvé, "aux os de verre et au rire cristallin".

Tout étant toujours à recommencer, elle se demande si cela un sens de vouloir imposer des solutions que les Indiens ne demandent pas et qu’ils ne comprennent d’ailleurs pas. Elle finit par se décourager et n’a plus qu’une hâte, celle de rentrer en Suisse, d’abréger son séjour. Non sans scrupules toutefois :

"Les Européens qui venaient à Calcutta pour partager la pauvreté pouvaient à tout moment s’en retourner en Europe. Les vrais pauvres n’avaient pas d’issue…"

 

Sur le départ, Alice sent "la mort planer au-dessus de Nilbari, comme les grands oiseaux noirs planaient au-dessus de B. Garden"…

Que préconise-t-elle pour sortir un tel pays de sa misère?

"Pour commencer, des écoles! Ensuite les gens devraient comprendre d’eux-mêmes l’absurdité des religions, des traditions obsolètes et l’urgence du contrôle des naissances."

 

Une telle attitude d’esprit conduit évidemment à une vision désabusée de l’existence, qu’il m’est difficile de partager:

"Aussi longtemps qu’on est vivant, on est vivant…alors s’il n’y a pas d’après, c’est d’ici et de maintenant qu’il convient de tirer le meilleur parti possible."

Quoi qu’il en soit, je ne peux pas m’empêcher non plus de penser que l’Inde, pays émergent, qui s’est engagé dans une voie économique libérale, n’est peut-être plus, dans son ensemble, ce pays décrit par l’auteur, même s’il lui reste beaucoup de chemin à parcourir pour sortir tous ses habitants de la misère.

 

Francis Richard

 

Les oiseaux noirs de Calcutta, Anne Lauwaert, 312 pages, Tatamis

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 00:40

Le cadeau de Noël ABIMILe polar n'est pas un genre mineur. Je ne dis pas cela parce que je suis un adepte. Je le dis parce que ce n'est pas le genre littéraire qui fait la qualité d'un écrivain.

 

Le genre ne fait rien à l'affaire. Il y a des écrivains médiocres dans tous les genres et d'autres qui ne le sont pas.

 

Le polar suppose bien sûr qu'il y ait une énigme à résoudre et que la vérité ne se fasse jour qu'après quelques rebondissements. Mais, à partir de là toutes les possibilités sont ouvertes.

 

Le polar de Daniel Abimi ravira les Lausannois, plus particulièrement les noctambules, ou ceux qui lisent les rubriques de faits divers dans leur quotidien Le Matin.

 

En effet les habitants de Lausanne y retrouveront bien des lieux qu'ils connaissent, même si l'auteur prend avec eux quelques libertés; ils ne seront pas dépaysés par les patronymes des protagonistes; ils auront l'impression de se trouver au milieu d'une intrigue familière, même si les faits et les personnages sont fictifs, à une exception près...

 

Il ne faut pas croire pour autant que ceux qui ne connaissent pas Lausanne n'auront aucun intérêt à le lire. En effet le livre fourmille de suffisamment de détails vrais sur la capitale vaudoise pour qu'ils la reconnaissent, s'ils s'y rendent, ou qu'ils aient envie de s'y rendre.

 

L'histoire se passe en 2012 et commence quelques jours avant Noël. Une jeune femme, Elena, originaire d'Ukraine, employée dans la station-service Agip située avant l'échangeur de la Blécherette, est tuée dans la cafétéria de l'établissement.

 

Un individu casqué lui a tiré une balle dans le sein gauche, à bout portant, et est reparti à moto, comme il était venu, et comme si de rien n'était. Du travail de professionnel. D'autant que, s'il y a bien six témoins du meurtre, trois hommes et trois femmes, ils n'ont rien vu...

 

Le patron de la station-service est un Bulgare. Il était assis face à son neveu dans la cafétéria quand le coup de feu est parti. Il tournait le dos à l'entrée et son neveu était plongé dans un jeu électronique. Une femme tenait la caisse, une autre comptait les chips. Enfin deux clients, un homme et une femme, faisaient le plein.

 

L'enquête est dirigée par l'inspecteur Mariani. Elle va le conduire dans le milieu de la prostitution - et de la drogue qui lui est liée - et de ses clients huppés. L'aide d'un journaliste alcoolo, Michel Rod, qui est apparenté à des gens de la haute société lausannoise, ne sera pas de trop pour démêler l'écheveau de cette affaire, où les parties fines jouent un rôle essentiel.

 

L'intérêt du livre réside dans le rendu vivant des personnages qui en émaillent le récit, qu'il s'agisse, d'un côté, des policiers et du journaliste, ou, de l'autre, des putes européennes de l'est, de leur mère-maquerelle, de leurs clients, des proxénètes qui opèrent dans l'ombre ou de leurs porte-flingues.

 

L'auteur restitue tout ce petit monde du sexe et du fric avec beaucoup de réalisme, de crudité et de justesse. Il montre qu'il suffit de gratter un peu le vernis des apparences pour que soit révélé le côté sombre de la nature humaine, qui peut se retrouver dans des individus appartenant à toutes les conditions sociales.

 

A deux reprises Daniel Abimi parle de cadeau de Noël. Une première fois quand Michel Rod s'offre une participation exorbitante à une partie fine pour progresser dans son enquête; une deuxième fois quand le même donne un billet à une prostituée qui l'a aidé à découvrir le commanditaire du meurtre d'Elena.



Il ne faut donc pas considérer ce roman, écrit avec toutes les qualités que requiert le genre - entre autres, descriptions précises et dialogues qui sonnent juste -, comme un joli conte de Noël, mais comme un tableau noir des moeurs de notre époque, qui, heureusement, du moins veux-je le croire, ne doivent pas être considérées comme une généralité.



Francis Richard

 

Le cadeau de Noël, Daniel Abimi, 368 pages, Bernard Campiche Editeur

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30 novembre 2012 5 30 /11 /novembre /2012 01:30

Rose-Envy.jpg"De son écrin d'or et de velours, tu sors un nouveau gloss, fondant et satiné, au goût délicat de bonbon. Tu l'appliques. Il souligne la forme régulière de tes lèvres.

 

Il a un nom.

 

Rose Envy."

 

C'est ainsi que se termine le livre de Dominique de Rivaz, par cette dernière adresse de la narratrice à son héroïne.

 

Un gloss? Pour ceux qui l'ignorent, comme je l'ignorais jusqu'ici, c'est le brillant à lèvres, ce produit cosmétique qui nous vient des States et que s'appliquent des jeunes femmes...

 

Ce court roman est dédié par l'auteur "aux femmes de toutes les époques, passées, présentes et à venir, médiatisées ou à jamais silencieuses, qui ont choisi, choisissent ou choisiront d'être une breathing living tomb, le tombeau d'un être qu'elles ont passionnément aimé".

 

Cette dédicace intrigante pousse les curieux à lire le livre, qui, une fois refermé, ne laisse pas de les... laisser perplexes, surtout quand ils sont des amants non fusionnels.

 

La narratrice s'adresse à son héroïne à la deuxième personne du singulier, ce qui donne le ton. Celui des invocations, grecques ou latines.

 

Cette héroïne a quatorze ans au début de l'histoire. Elle est pensionnaire dans une école catholique. Une autre pensionnaire de son âge se ronge à l'intérieur d'une lèvre comme d'autres se rongent les ongles:

 

"Depuis ce jour où par curiosité tu as voulu faire comme elle, tu n'as plus jamais cessé de te ronger la bouche."

 

Bien plus tard, il y a peu, ce personnage, adepte de l'autodévoration, visite une exposition, Tous cannibales, qui est consacrée à l'anthropophagie et à ses représentations, dont celles d'autophages. Elle se sent investie d'une mission, celle de convertir les autres à se goûter eux-mêmes, et, pourquoi pas, à goûter à leur prochain.

 

Sa rencontre avec Pierrot change la donne. Elle ne se mange plus. En fait, subrepticement, elle ne se ronge plus les lèvres, mais la joue.

 

Pierrot la surnomme Smoothie, du nom des frappés aux fruits, qu'elle confectionne. Elle trouve ce surnom "infiniment craquant". Avec lui elle vit intensément. Il a pour métier d'explanter des organes humains puis de les transporter dans un bac frigorifique.

 

Comme il ferme les yeux sur son autophagie, elle ne se moque pas trop de ses actes magiques dont il est coutumier, qu'elle trouve pourtant comiques.

 

Un crépuscule, Pierrot et elle conçoivent un fils, Crotchon, qui signifie petiot pour lui, quignon de pain pour elle. Il naît. Quelques semaines passent.

 

Elle saisit en cours de route une émission consacrée à l'histoire d'Artémisia, reine d'Halicarnasse, qui a épousé son frère Mausole. A la mort de ce dernier, elle a fait ériger un grand tombeau en son honneur, qui est l'une des sept merveilles du monde. Inconsolable, elle a "mêlé quotidiennement à son vin un peu des cendres de son mari défunt".

 

Crotchon, victime de la maladie bleue, meurt. Il est incinéré. En cachette de Pierrot, elle dévisse l'urne qui contient les cendres de son enfant et s'aperçoit qu'elle est vide. Elle est prise d'une douleur indicible. Elle ne pourra pas faire de son corps la sépulture de son Crotchon... Pour écarter la cause de son chagrin, Pierrot emporte l'urne dans un endroit connu de lui seul.

 

Pierrot meurt à son tour dans un accident de la route à la suite d'un appel qu'il a reçu alors qu'il était de garde. Ce sont bien ses cendres que contienne une autre urne. Elle parvient à l'ouvrir en se blessant et en en répandant un peu du contenu, qu'elle transvase dans un autre récipient plus commode, "une soupière ancienne et fleurie".

 

Lors de la visite d'un musée, tout en se rongeant les lèvres, elle entend à nouveau l'histoire du "deuil démonstratif" d'Artémisia. Quatre peintres la représentent avec une cuillère et une coupe. En ces Artémisia, elle se reconnaît, transpirante et pâlissante. Elle s'imagine faire de même avec une cuillère Ikea et un verre de vin de Corbières. Elle est alors prise d'un fou-rire communicatif.

 

En réalité aura-t-elle la force d'aller jusqu'au bout de leur exemple? Si oui, cessera-t-elle alors de se ronger les lèvres? La joue?

 

La réponse se trouve pour qui sait lire entre les lignes, dans celles de la fin, reproduites au début de cet article. Ces lignes expliquent également le titre du livre, dont la couverture est un portrait d'Artémisia effectué par Silvia Francia, d'après le "portrait d'une jeune femme en Artémisia" de Boltraffio.

 

Dominique de Rivaz a écrit là l'histoire d'une Artémisia d'aujourd'hui, qui se pose des questions auxquelles la science, la littérature et l'art actuels peuvent répondre, sans que le lien ne soit rompu pour autant avec la légende remontant à l'antiquité.

 

L'écriture est très dépouillée. Elle n'en est que plus persuasive. L'absence, parfois, de virgules entre les verbes, dans une phrase, donne au lecteur l'impression de se retrouver en apnée.

 

Pour les adeptes de l'amour-fusion, être le vivant tombeau de l'être aimé n'est-ce pas le plus beau témoignage que puisse donner une femme de sa passion amoureuse?

 

Francis Richard

 

Rose Envy, Dominique de Rivaz, 80 pages, Zoé

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24 novembre 2012 6 24 /11 /novembre /2012 19:30

Garce-de-vie-FREYSINGER.jpgDans sa préface au monologue Le nez dans le soleil d'Oskar Freysinger, Marc Bonnant blâmait l'auteur de ne pas avoir suivi son conseil d'écrire sous pseudonyme:

 

"Vous êtes un écrivain, mais aussi un homme politique. Votre nom qui politiquement résonne ne peut en ces temps imbéciles que nuire à l'auteur.

 

Ils auraient été mille et cent à s'extasier si vous aviez su rester anonyme. Ils se montreront critiques parce que c'est vous."

 

Oskar Freysinger récidive avec un roman cette fois, Garce de vie.

 

Après en avoir fait l'éloge mérité je ne peux que conclure ainsi mon article paru ce jour sur le site lesobservateurs.ch:

 

"N’en déplaise à d’aucuns, Oskar Freysinger est bel et bien un écrivain, comme Le nez dans le soleil le laissait présager. Il suffirait aux perclus de préjugés à son égard de passer la couverture et d’oublier qui est le signataire pour s’en convaincre aisément."

 

Francis Richard

 

Garce de vie, Oskar Freysinger, 120 pages, Editions Attinger

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20 novembre 2012 2 20 /11 /novembre /2012 21:30

Les délits du corps REYFrançoise Rey, née en 1951, est considérée en France comme une grande dame de la littérature érotique. Ce livre qu'elle publie aujourd'hui est bien différent de ceux qui l'ont précédé. En effet l'auteur se met dans la peau d'un psychiatre, le docteur D.R., qui raconte des cas de délits sexuels auxquels il a été confronté en qualité d'expert judiciaire. Dans une note remise avec son manuscrit à son éditeur, elle s'en explique:

 

"La sexualité qui me passionne n'est pas que gaudriole. Et je ne prétends pas toujours faire de l'érotisme avec le sexe. Ce challenge de publier un livre inspiré de faits divers graves ou saugrenus sans intention d'exciter qui que ce soit, sans arrière-pensée voyeuriste implique non seulement son auteur, mais l'éditeur qui fait fi des préjugés."

 

Le narrateur est à la fois écrivain et docteur. Il est donc, dans son genre, une manière de Mister Hyde et de Dr Jeckyll. Car les dix-sept chapitres de ce livre fort, qui ne laisse pas indemne, comportent pour la plupart d'entre eux un commentaire sur un cas rencontré - ou un échange à son sujet avec son assistante Jacqueline -, et un récit pleins d'humanité, suivis d'une conclusion d'expertise très professionnelle, et plutôt sévère, sur les justiciables de ces infractions au Code pénal.

 

Les textes, qui décrivent les faits reprochés, prennent la forme de lettre, de récit, de confession, de dialogues, de correspondance, de vers de mirliton, de fable, de conte philosophique, de roman interactif etc. Ce qui souligne les multiples facettes du talent d'écrivain de Françoise Rey, capable de passer d'un genre littéraire à l'autre, pour le plus grand réconfort du lecteur sensible à une forme de qualité quand le fond se révèle d'une telle noirceur.

 

Les justiciables, de tous milieux, qui apparaissent dans ce "journal d'un expert en souffrances", ne le sont pas tous pour des actes d'une égale gravité. Et D.R. ne se prive pas de le dire haut et fort dans ses commentaires. Ils ne sont pas tous poursuivis et certains de leurs débordements ne relèvent finalement même pas de la justice.

 

Sont condamnés un grand-père qui pratique pendant cinq ans des attouchements sur sa petite-fille pré-pubère; un alcoolique, sodomisé dans son enfance par un oncle, qui viole sa nièce et lui demande de lui administrer une fellation; un obèse qui, trompant la confiance de ses voisins, initie leur fils et un de ses camarades à la masturbation de groupe, comme dans sa jeunesse avec ses camarades d'école; un schizo parano exhibitionniste qui, pris de délire jaloux, tue sa femme et sa petite fille de deux ans etc.

 

Au milieu de tous ces actes délictueux se retrouve, mis en garde à vue, un jeune homme qui a spontanément claqué la fesse d'une femme à "jupe minimaliste et brassière gorgée". Ce que D.R. estampille du label "foutage de gueule", qu'il illustre en lui donnant la parole en vers:

 

"Enfin, pour ce matin, ce n'est pas l'appétence

Mais la seule gaieté qui m'a fait lui claquer

Son petit cul moulé, par souci d'élégance,

Dans une étoffe à fleurs étroite à se damner."

 

N'est pas poursuivi l'employé d'une ferme qui a pourtant sodomisé le fils d'un vigneron après avoir fait subir le même sort au frère aîné de celui-ci - ils ne se sont jamais plaint -, ni l'aîné qui s'est livré sur le cadet aux mêmes turpitudes. D.R. apprend cette histoire par une lettre, postée involontairement par ce cadet, lettre que ce dernier avait en fait écrite pour lui-même. Cette lettre est d'ailleurs le déclic qui conduit D.R. à témoigner des souffrances que son métier lui  fait expertiser.

 

Ne relève évidemment pas de la justice une femme corbeau adultère qui, cherchant à se débarrasser d'un amant qui s'entête à la revoir, et avec qui elle a beaucoup batifolé, finit par détruire son couple et celui de son partenaire de jambes en l'air, en insistant un peu trop pour qu'il ne la poursuive plus de ses assiduités.

 

L'histoire la plus sordide est encore la dernière du livre, celle de Gervaise, cette jeune femme, vraisemblablement victime dans son plus jeune âge de violences paternelles, placée dans une famille d'adoption, violée à quinze ans par deux fois par un inconnu dans un bois, soumise aux sévices d'un compagnon déniché sur son lieu de travail, qui est son complice de beuveries et auquel elle offre en pâture ses deux petits garçons, dont le plus âgé a quatre ans et le plus jeune n'a même pas deux ans et qui sont tous deux les fruits de leur union débridée.


Feront grincer les dents de ceux qui, par pudibonderie, se voilent la face et, par bienpensance, ne veulent pas regarder la réalité en face, la crudité avec laquelle l'auteur rapporte les faits et, surtout, l'empathie qu'elle montre pour tous ces hommes et cette femme, qui sont au minimum des délinquants.

 

Françoise Rey cherche simplement à comprendre et à faire comprendre ces souffrances morales et ces misères sexuelles, ce qui ne vaut pas pour autant approbation de sa part. Car, dans toutes ces histoires de sexe, les délinquants apparaissent tous pour ce qu'ils sont, pour le moins, de bien sinistres misérables. Et ce livre s'avère en définitive le corps du délit de ces délits du corps.

 

Francis Richard

 

Les délits du corps, Françoise Rey, 212 pages, Xenia (à paraître le 23 novembre 2012)

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 23:30

Corinna Bille G FAVRECorinna Bille aurait eu cent ans cette année. Elle était née en effet le 29 août 1912.

 

Le livre de Gilberte Favre qui relate le vrai conte de sa vie a paru une première fois aux Editions 24 Heures en 1981 et une deuxième fois aux Editions Z en 1999. La présente édition est une édition revue et corrigée. Le livre s'est juste débarrassé de quelques menus atours, devenus inutiles, temps faisant.

 

Corinna est en fait le prénom que s'est choisi Stéphanie Bille par référence au village valaisan de Corin, cher à sa mère Catherine.

 

Comme dans tous les vrais contes il y a dans celui-ci des épisodes merveilleux et des épisodes qui le sont moins.

 

Parmi les épisodes merveilleux il y a celui de la mère de Corinna, Catherine, la bergère que le prince, et peintre, Edmond Bille, épouse en secondes noces après le décès de la mère de ses trois premiers enfants.

 

Naît-on écrivain ou le devient-on? C'est le fameux débat entre l'inné et l'acquis, qui ne finira jamais. En tous les cas, Corinna Bille a la vocation précoce d'écrire, encouragée par la fréquentation et la lecture d'oeuvres d'amis de la famille. Car son père reçoit chez lui non seulement des amis peintres, mais également des amis romanciers tels que Romain Rolland, Pierre Jean Jouve ou Ramuz:

 

"J'ai donc sucé, avec le lait maternel qui, lui, était bien paysan, les drames imaginaires de quelques grands romanciers."

 

D'autres lectures la nourrissent, plus particulièrement celles de Victor Hugo et de Dostoïevsky.

 

Très tôt, donc, Corinna écrit et décide que sa vie sera consacrée à l'écriture. C'est d'ailleurs pour elle un viatique pour ne pas mourir, un remède à l'insupportable. Sa préférence, dans ses écrits, va, curieusement, à des personnages de fous, de criminels, d'ivrognes. C'est que:

 

"Dans les extrêmes, elle trouve ce qui la touche vraiment: la vulnérabilité, le déchirement, l'absolu."

 

Dans sa propre vie, en dehors de l'écriture, elle s'intéresse aux fleurs, aux oiseaux, aux plantes, sur les noms desquels elle est incollable, et elle a le goût des miniatures et des poupées qu'elle confectionne elle-même avec art.

 

Après un mariage raté avec un jeune premier de cinéma, mariage qui ne sera pas consommé, épisode qui est rien moins que merveilleux, elle a une relation avec Georges Borgeaud, son "petit frère", qui aura l'imprudence de lui présenter, sur une photo, Maurice Chappaz, qui sera son grand amour et dont elle aura trois enfants.

 

Corinna a été conquise par le sourire dans les yeux de Maurice:

 

"Il aura tout le monde avec ça", écrit-elle.

 

Maurice a été conquis par un charme qui émanait d'elle:

 

"Quelque chose de rêvé qui la rendait étrangère au monde des autres gens", écrit-il.

 

Le couple vivra un temps avec d'autres compagnes et compagnons, hippies avant l'heure, sans beaucoup de moyens matériels:

 

"Ils sont fous de Cervantès, de nature et d'errance", nous dit Gilberte Favre.

 

Les choses changeront quand Corinna mettra au monde un premier enfant, puis quand elle pourra légitimement se marier avec Maurice, après que son premier mariage sera cassé à Rome. Dès lors:

 

"Il lui faudra concilier le besoin d'écrire, violent, viscéral, avec les joies et les devoirs de mère, et les tâches ménagères."

 

Cela relève de "la corde raide, la prestidigitation, la jonglerie", mais elle y parvient et:

 

"Ses enfants dessinent, lisent, jouent autour d'elle, qui écrit."

 

Qu'écrit-elle?

 

"Elle écrit des poèmes, des contes, une nouvelle et un roman, selon son humeur, l'occasion et l'urgence, plus que selon son inspiration qui ne tarit jamais."

 

C'est effectivement ce qui frappe en lisant le livre de Gilberte Favre: Corinna Bille est intarrisable. Elle écrit à la moindre occasion, en voyage, la nuit, le jour, dès qu'une petite échappée de temps se présente, jusqu'à la fin de sa vie.

 

Quand elle fait son dernier voyage dans le Transsibérien, avec Maurice, "Corinna écrit sans discontinuer". Sur son lit d'hôpital, "elle écrit, jusqu'à l'épuisement". Peu de temps avant sa mort, qui surviendra le 24 octobre 1979:

 

""J'aurais aimé écrire encore", murmure-t-elle à un ami, la bouche sur l'oxygène."

 

Que deviennent tous ces écrits? Il faut savoir que:

 

"Les ouvrages de création, en Suisse romande, rapportent généralement moins d'argent en un an qu'un employé de bureau en un mois. Parfois rien du tout...Les auteurs considèrent déjà comme une chance que leur oeuvre soit simplement publiée."

 

Certes, assez vite, Corinna est publiée, mais les tirages sont confidentiels. Elle ne fera "sa véritable entrée publique en littérature" qu'en 1944 avec son roman Théoda.

 

Après quelques succès, dont celui de Douleurs paysannes publié dans la collection de poche de la Guilde du Livre en 1953, elle connaîtra une longue traversée du désert parce qu'elle sera considérée à tort par les éditeurs comme "un auteur régionaliste mineur". Cela fait partie des épisodes qui sont les moins merveilleux.

 

Comme dans tous les vrais contes, l'histoire finit bien.

 

A l'été de 1968, La fraise noire soutenu par Dominique Aury et François Nourissier, obtient "un succès considérable":

 

"Parvenue à l'âge de cinquante-six ans, elle est enfin reconnue comme l'un des écrivains importants de son pays et de son temps."

 

En 1974 elle recevra d'abord le Prix Schiller, puis, en 1975, pour La demoiselle sauvage, le Prix Goncourt de la nouvelle. C'est la consécration.

 

La chronologie, placée en fin d'ouvrage, révèle le nombre de rééditions des oeuvres de Corinna Bille et la publication de nombreux inédits après sa mort.

 

Comme le magnifique livre de Gilberte Favre, illustré d'un grand nombre photographies de l'écrivain, prises tout au long de sa vie, est de nature à donner véritablement envie de lire ou de relire Corinna Bille, cette mise en appétit ne risque donc pas de conduire à des privations.

 

Francis Richard

 

Corinna Bille, le vrai conte de sa vie, Gilberte Favre, 184 pages, L'Aire bleue

 

Cet article est reproduit par lesobservateurs.ch

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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 11:00

Dieu-surfe-COBERT.jpgLe livre sur les quais de Morges est un lieu privilégié pour faire connaissance avec des auteurs. Lors d'une journée marathon, le 8 septembre dernier, j'ai ainsi rencontré brièvement Harold Cobert au sortir d'une table ronde à laquelle il participait avec Anne-Sylvie Sprenger que je venais voir.

 

Ce jeune homme charmant - il vient de publier un Petit éloge du charme - m'a donné envie de lire Dieu surfe au Pays Basque. J'ai donc encore enfreint la règle proustienne que je me suis donnée de dissocier la personne de l'écrivain, de ne pas me laisser influencer par l'une au profit de l'autre.

 

La tentation était toutefois trop forte pour résister: le mot Pays Basque figurait dans le titre, le sésame pour éveiller immanquablement mon intérêt.

 

Un samedi matin de juin 2008 le narrateur se réveille en sursaut après avoir fait un mauvais rêve. Sa femme lui a annoncé que "le bébé est mort"... Ils se sont mariés le 22 septembre 2007. Ils savent qu'ils attendent un enfant depuis la deuxième quinzaine de mars. Ils se sont donc mis très vite à l'ouvrage. Son rêve serait-il prémonitoire? Toujours est-il que, ce matin-là, sa femme a des pertes de sang... et que les choses ne s'arrangent pas le lendemain.

 

Ils se sont connus pendant l'été 2005 à Biarritz. Lui sortait d'une liaison avec "une perverse narcissique" qui l'avait laissé "exsangue de sentiments et de désirs" et il venait passer des vacances chez sa marraine pour s'offrir une "parenthèse de folie" digne de ses quinze ans. Une amie lesbienne l'avait mis en relation avec elle qui ne l'était pas, qui n'avait personne et dont les parents avaient une maison ici. De prime abord, à la première rencontre, elle lui était apparue "jolie, mais pas ravissante".

 

Les yeux ne voient cependant pas les choses de la même manière quand le coeur s'en mêle. Ces trentenaires étaient rapidement devenus intimes, comme on l'est à quinze ans, c'est-à-dire obligés de refréner leurs désirs - une opportunité d'aller plus loin se présentera malgré tout peu avant de se quitter -, parce qu'ils vivaient l'un chez sa marraine, l'autre chez ses parents, où quelqu'un "pouvait débarquer à tout moment":

 

"Nous ne pouvions cependant pas nous empêcher de nous toucher. La main, le bras, les cheveux, bises, bisous, baisers. Nous étions littéralement collés, ventousés l'un à l'autre."

 

Avant de le rencontrer elle avait vécu pendant cinq ans avec un autre homme. Ils avaient eu un bébé, Ferdinand. Le 2 janvier 2001, la mort de cet enfant, né cinq jours plus tôt, le 29 décembre 2000, avait été le point final de l'histoire de leur couple. Cet enfant n'avait été qu'"une petite comète" dans leur ciel ("il avait vécu cinq jours, un siècle, un millénaire"). Pendant sa grossesse cet homme n'avait pas été tendre. Maintenant il était pleinement démissionnaire.

 

Le narrateur n'est pas croyant, du moins au début de l'histoire. Ancien élève des Jésuites, il a fait le pari pascalien à l'envers:

 

"Plutôt que de miser sur l'existence de Dieu et de régler ma vie sur Ses préceptes, je préfère jouer - et jouir - ici et maintenant."

 

Illustration de la citation de Dostoïevski, mise en exergue du livre:

 

"Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis."

 

Seulement quand son rêve morbide est avéré - sa femme fait une fausse-couche et est délivrée par des moyens qu'il qualifie de médiévaux -, il s'en prend tout de même au Créateur, quel que soit son nom, de manière blasphématoire. Il est superstitieux à rebours. Peut-être aurait-il fallu ne pas annoncer cette grossesse à tout le monde avant d'être sûrs de leur fait. Mais il regimbe:

 

"La poisse, la chance, le hasard, les signes, le destin, Jéhovah, Dieu, Allah, tralalla youpi, je m'en fous. Tout ça, c'est des conneries. Ils se sont tous barrés surfer au Pays Basque et laissent le monde courir à sa perte."

 

Les derniers mots de cette histoire, qui se termine bien, deux ans plus tard, sont cependant:

 

"Et Dieu merci."

 

Ce roman, qui est une version actuelle, et en prose, du Revenant, le poème de Victor Hugo, est le témoignage de ce que peut ressentir un futur père pendant la grossesse de son aimée et de sa douleur quand ils perdent leur enfant à naître, dans des lieux qui se révèlent inhospitaliers, avec des détails très prosaïques, qui rappelleront des souvenirs à ceux qui, comme moi, sont passés par là. L'auteur le fait heureusement sur le ton de la dérision, voire de l'autodérision.

 

Le narrateur s'illumine ainsi quand sa femme emploie dans une phrase son fameux "un petit peu" - au tout début elle lui avait envoyé ce texto: "je vous aime... enfin, un petit peu" - qui est sa litote préférée. Il rit de sa propre gaucherie, de sa timidité maladive, de ses remarques mondaines de "chien de salon". Ce mec du Sud-Ouest a du sang basque dans les veines et Cyrano, d'Artagnan sont ses "cousins germains mythologiques", sous la tutelle desquels il se place pour se donner du courage.

 

Enfin il donne un aperçu du Pays Basque qui fera sourire les connaisseurs:

 

"Ici, il y a des priorités non négociables: le rugby, le surf, les potes, l'apéro et les nanas."

 

Francis Richard

 

Dieu surfe au Pays Basque, Harold Cobert, 160 pages, Editions Héloïse d'Ormesson

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15 novembre 2012 4 15 /11 /novembre /2012 22:30

Millesime-FAZAN.jpgL'éditeur ne prend pas le lecteur par traîtrise. Millésime est revêtu d'un bandeau arc-en-ciel sur lequel est reproduite une citation de Marcel Jouhandeau, écrivain au grand style, qui a fini par assumer son homosexualité, tout en restant marié à Elise:

 

"Le coeur a ses prisons que l'intelligence n'ouvre pas."

 

Cet aphorisme, qui rappelle celui de Blaise Pascal, figure également au tout début du livre, en exergue.

 

Paul Pache est vigneron. Dans la famille Pache on l'est de père en fils et le village où il demeure, sur la rive vaudoise, d'où l'on voit la France, n'existerait pas depuis des siècles sans la vigne, le vin, les buveurs et les ivrognes.

 

Paul est marié à Roberte avec laquelle il a eu trois enfants, deux filles et un garçon, qui ne vivent plus à la maison. Et Roberte qu'il aimait fait tout maintenant pour se faire haïr de lui, sans qu'il en vienne pour autant à détester les femmes et à feindre de ne pas voir la jolie citadine qui loge au village.

 

Car Paul aime les belles et les beaux, mais il se hait. Alors il boit et meurt de boire:

 

"Le liquide a remplacé le solide de nos relations effondrées."

 

Depuis toujours il repousse son désir culpabilisant qu'il ressent au tréfonds de lui pour les beaux, d'où le malaise que sa mère à la tendresse grandissante avait perçu. Depuis toujours il reporte ce désir sur "une tendresse conjugale sans issue". Jusqu'au jour où il glisse "de l'amour des femmes à cette tendresse complice de gars qui pensent autrement".

 

Son gars s'appelle Roger. Il est vigneron comme lui. Il est marié comme lui. Il vit dans le même village que lui. Pour l'amour de Roger, pour vivre fort avant de mourir, Paul s'oblige à un sevrage et à suivre les prescriptions d'une psy. Ce qui est le comble pour qui s'exprime en ces termes sur le produit qu'il élève:

 

"Je vois le vin comme un sublime produit de la civilisation, je l'adule, je le vénère, je l'ai sacralisé. Il est aussi rempli de cette nature que j'adore, le silence des parchets, de la cave qui mature, du village qui se soucie."

 

Mais il tient bon, comme il tient bon sous le regard des autres:

 

"J'aime un homme, et ici, c'est comme aimer une chèvre, tout aussi contre nature."

 

Tenir bon n'est pourtant pas facile dans un cas comme dans l'autre.

 

Ne pas boire:

 

"Le manque m'obsède, sentir ce liquide d'or gouleyer dans le cou, le tourner sur la langue et qui laisse ses codalies le plus longtemps possible dans mon arrière-gorge."

 

Etre rejetés:

 

"Qu'on ne nous fuie pas, qu'on évite de nous ignorer de face tout en se retournant après s'être croisés près de la fontaine."

 

Si Paul et Roger tiennent bon, c'est parce qu'ils sont enfin eux-mêmes:

 

"J'ai le sentiment profond que la vulgarité c'était avant, quand nous mentions à nos propres vies, quand nous travestissions l'individu pour l'intégrer au social obligé."

 

Et puis il y a ce paysage à nul autre comparable, qui, avec la tendresse d'une mère, a déjà aidé Paul à se remettre sur pied dans le passé:

 

"J'avais ce ciel et ce lac, cette lumière sans pareille, le froissement des feuilles qui chuchotaient, le bateau blanc sur lequel je n'avais encore pas mis le pied, cinglant dans le silence, son drapeau rouge à l'arrière, coup de ciseau dans le papier bleu à nos pieds."

 

Paul et Roger ne cherchent pas à faire de prosélytisme ni à convaincre. Certes, subissant des discriminations, ils ne peuvent s'empêcher de mesurer "quelques différences entre le monde dit normal et le milieu, celui justement [qu'ils ne fréquentent pas]", mais ils ont en fait une tout autre préoccupation:

 

"Le millésime de notre amour doit mûrir, on l'élève comme une cuvée spéciale, unique."

 

Un coup de pouce du destin leur permettra de parvenir à leurs fins...

 

Le lecteur, qui surmonte ses éventuelles préventions, sera récompensé par les trésors d'expression qu'il découvrira dans ce livre et dont les quelques citations précédentes lui auront, j'espère, donné un avant-goût prometteur. Si besoin est, l'intelligence du coeur suffira à lui ouvrir l'accès des pages où ils se tiennent précieusement enfermés.

 

Francis Richard

 

Millésime, Daniel Fazan, 152 pages, Olivier Morattel Editeur

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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 19:35

L'entre-sort VANGHENTDans mes lectures des premiers romans, cuvée automne 2012, la série noire continue. Il faut croire que la génération des écrivains d'aujourd'hui est hantée par la maladie, par la mort.

 

Pour que le lecteur n'ait aucun doute sur la noirceur du propos du premier roman d'Olivier Vanghent, l'éditeur a choisi une couverture de circonstance et, en quatrième de cette couverture de deuil, il nous précise l'origine du titre:

 

"Entre-sort, subst. masc.: Baraque foraine dans laquelle on expose des monstres.

 

Roman-baraque, L'Entre-sort donne à voir les monstres de notre société: un homme et une femme, simplement."

 

Bien que tout cela ne soit guère engageant, le lecteur doit tout de même habiter dans cet entre-sort, l'espace de deux à trois heures tout au plus.

 

Lui est dans un état pitoyable, à la suite d'un accident. Il est tout couturé, de haut en bas. Ses "yeux seuls parviennent encore à se mouvoir". Il ne veut pas savoir ce qui l'a conduit dans cet hôpital:

 

"Je ne souffrirais pas être responsable de mon malheur. Je ne tolérerais pas plus qu'un autre en fût la cause."

 

Le lecteur n'en saura pas plus sur la cause, s'il est mis au courant des effets. Car lui ne lui épargne aucun de ses tourments. L'hôpital (où il gît sur une "couche que l'on borde et déborde pour" lui "donner l'illusion d'un devenir")?

 

"L'enfer, c'est ici. Auprès de ces infirmières qui n'ont d'angélique que la couleur de leur blouse, de nimbe que sous les bras."

 

Elle, sa femme, est à côté de lui. "Elle écoute et transcrit". Mais il sait trop bien qu'elle est "empêchée de vivre", du seul fait qu'il n'est pas mort:

 

"Sur mon lit d'hôpital, elle se sent obligée. Elle me regarde. Elle tient ma main molle. L'infirmité est un supplément d'intimité. Je tousse un vas-t'en. Elle souffle un chéri. Elle sourit. Elle me regarde. A force de contenir ses larmes, elle se noie."

 

Elle comprend qu'elle doit le tuer, qu'il le veut. Elle le fait donc avec les moyens du bord: "une lime à ongles, un coupe-papier", sortis de sa trousse de beauté. Mais elle est affligée de l'avoir fait par obéissance, comme toujours:

 

"J'aimerais l'avoir tué sans qu'il m'en ait soufflé l'idée, sans qu'il m'en ait donné l'ordre. J'aimerais l'avoir tué par amour, rien que par amour."

 

Elle part en cavale, mais elle finit par être rattrapée et mise en prison.

 

La vie en prison n'est pas plus gaie que la vie en hôpital. L'auteur ne nous épargne aucun des détails qui caractérisent les centres de détention de femmes, qui ne valent pas mieux que ceux où les hommes croupissent. C'est une école. Elle y éprouve dès le début "la nécessité d'un nouveau crime":

 

"Le seul qu'il me soit donné de commettre ici est impuni, quoique illustre, le crime parfait: tuer le temps."

 

Tout cela ne peut que mal finir et finit mal. Le lecteur peut être rassuré. Parce qu'il n'y a pas que le temps à tuer dans une cellule pas plus grande que sa chambre d'hôpital à lui:

 

"Nous sommes entrés dans le monde par un cri. La vie aura permis d'en sortir avec des mots, qui ne sont jamais les mêmes, sont les seuls, peut-être, les derniers, qui nous distinguent vraiment."

 

Un entre-sort, plus généralement que dans la définition donnée en quatrième de couverture, c'est un lieu où l'on entre et d'où l'on sort rapidement. Dans ce livre on y entre et en sort rapidement.

 

Ce, non pas parce que l'on a envie d'en finir avec les deux prétendus monstres, qui ne le sont peut-être pas tant que ça en définitive - ils sont humains, trop humains -, mais parce qu'en dépit de ces sujets morbides, le lecteur n'a aucun mal à vite avaler ce volume, sans déglutir, favorisé dans cette absorption par une expression parfois violente, certes, mais toujours fluide.

 

Francis Richard

 

L'entre-sort, Olivier Vanghent, 152 pages, L'Age d'Homme

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 18:15

Les pommiers de la Baltique L CROTLe temps est maussade. L'après-midi automnale est en son milieu. Il pleut sur la région parisienne. On se croirait déjà en pleine nuit. Je viens d'achever un livre, couleur de ce temps, sombre.

 

Lecteur impénitent, je devrais pourtant savoir, depuis le temps, qu'on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments et qu'André Gide avait bien raison quand il disait cela, même si, dans le genre, j'incline pour les écrivains capables de me faire rire ou au moins sourire de notre condition humaine.

 

Edgar est mourant. Il est le locataire d'une maison qui fait face à un immeuble rouge de quatre étages. Il retrace sa vie sur son lit de douleur. Sa chambre empeste. Il a connu et aimé Fran au Danemark puis en Suisse, lors d'un échange de jeunes.

 

Edgar a été élevé par ses grands-parents, Robert et Elisabeth Münzer, qui ont fui l'Allemagne du grand Reich. Robert n'a pas eu le coeur d'expulser de son logement la dévote Elisabeth. Faible des bronches, il n'est pas devenu officier. Faible de coeur, il a épousé Elisabeth. Dans leur jardin, il y a des pommiers, sur lesquels Robert apprend à Edgar à tirer au revolver:


"Les jeunes pommiers agitent leurs branches nues pour apprendre le sens du vent.

(Le vent vient de la Baltique, Fran, mais ils n'en savent rien.)"

 

Dominique travaille dans un EMS, dénommé Point de Jour. Elle a été mariée avec Edgar. Ils ont vécu ensemble pendant huit ans. Puis ils se sont quittés, il y a dix ans. Edgar avait pour métier d'élaguer des pommiers et, dans cette tâche, Gustave pour collègue. Tous deux sont partis un jour pour ramener la blonde Fran du Danemark, à laquelle Edgar associe le souvenir de son amie Julia. La brune Dominique, elle, est partie avec celui qui est devenu son second mari, après qu'il a déchiré sa robe verte.

 

Dominique s'occupe donc de vieux. Pour meubler le temps, elle leur raconte des tranches de sa vie, telles que son père parti quand il a su que sa mère avait une aventure avec le père d'Olivia, sa compagne de jeux d'enfants. Elle ne sait pas que c'est son second mari qui, pour être tranquille, l'a fait embaucher dans cet EMS, dont la directrice passe ses après-midi au lit avec lui.

 

Marina a vu sous ses yeux sa soeur Chloé se faire faucher par un bus et devenir estropiée pour la vie. Sa mère est suicidaire. Comme Marina est d'un naturel charitable, elle l'a aidée dans plusieurs de ses tentatives de mettre fin à ses jours. Le type qui habite sur le même palier propose de s'occuper des trois après le départ du père. Bientôt il les accueille sous son huis pour réduire les frais et payer des études à Marina.

 

Marina, bien qu'elle ait achevé ses études supérieures, fait des ménages. Depuis cinq ans elle travaille dans la maison d'Edgar malgré l'odeur pestilentielle qui s'échappe de la chambre de ce dernier, dans laquelle il ne lui est pas permis de pénétrer et encore moins de faire le ménage. En face l'immeuble rouge, qui n'est peut-être pas de cette couleur, est le lieu de drames à tous les étages et le théâtre de morts en série.

 

Edgar, Dominique et Marina parlent à la première personne. Des images de leur passé les hantent. Edgar repense notamment à ses amours adolescentes avec Fran sur les plages de la Baltique, Dominique à son petit garçon que son compagnon Grégoire n'a pas voulu garder pour des raisons pécuniaires, Marina à sa défloration par Bastien dont elle garde un souvenir ému.

 

A la fin, au décès d'Edgar, le lecteur apprend le terrible secret de l'odeur insoutenable qui émanait de sa chambre. Mais, avant d'arriver à ce dénouement, il lui aura fallu parcourir des existences où les instants de bonheur sont chichement comptés et où les réussites sont bien absentes.

 

Ce premier roman publié de Léonard Crot n'est guère roboratif. Il ne manque pourtant pas de charme. Sans doute parce que l'auteur est amoureux des mots, de leur musique, et qu'il a l'art de mélanger rêves, souvent cauchemars, avec réalités très prosaïques, avec lesquelles il faut bien renouer après avoir fui interrogations et interrogateurs:

 

"Les pommiers de la Baltique ne sont qu'un leurre, une fiction inaccessible, peu importe."

 

N'est-ce pas Marina?

 

Francis Richard

 

Les pommiers de la Baltique, Léonard Crot, 252 pages, L'Aire

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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