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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 00:00

A la légère DEONDepuis plus de quarante ans, je lis du Michel Déon, sans me lasser. Ainsi, à vingt ans, ai-je lu Les Poneys sauvages, qui lui a valu le Prix Interallié et qui fait partie depuis lors de mes livres culte.

 

A la légère est un recueil de nouvelles qui ont paru dans des magazines à des dates entourant celle de ma naissance, entre 1947 et 1957, décennie d'après-guerre, de retour à la vie, après des années sinistres.

 

En lisant ces nouvelles, je me retrouve en terrain connu. Est mien le regard romanesque que porte Déon sur les êtres et les choses. Est mienne la manière dont son imagination s'emballe à partir de menus détails qui font la beauté des femmes.

 

Toutes ces nouvelles sont une invitation au voyage. Déon y part pour des pays et des lieux qu'il fait siens et lui ressemblent donc.

 

Paris, un bord de mer, Genève, la piste d'un cirque, Formentera prennent sous sa plume des couleurs singulières, qui me parlent et me font rêver. 

 

Alors que je peux distinguer le Léman noir de cette nuit, à travers les frondaisons du parc qui jouxte mon jardinet d'Ouchy, je relis la phrase qui donne son titre au recueil et qui suit un "je t'aime" lâché imprudemment par le jeune diplomate Jérôme, au bord du lac, à une jeune femme mal prénommée Constance:

 

"Sa faute était de s'être aventuré à la légère sur un terrain mouvant."

 

Celui de l'amour avoué sans y penser, pour avoir le menu plaisir de lui tenir le bras...

 

Car, en disant ce "je t'aime", Jérôme ne ment pas. Il n'en sait tout simplement rien. Mais il est prêt, quoi qu'il arrive, à honorer sa signature.

 

C'est également à la légère, dans une autre nouvelle, que Tristan demande à Geneviève incrédule si elle porte une culotte blanche...

 

Il faut dire que peu de temps auparavant, Jérôme a reçu la jeune bibliothécaire dans son bureau du Quai d'Orsay, porteuse des annuaires diplomatiques des années 1890 et 1905. Quand elle choisit de s'installer dans le fauteuil en face de lui, levant les yeux il la détaille à loisir, alors qu'elle regarde dehors tomber les premiers flocons de neige:

 

"Son visage était nu, sans apprêt, avec des lèvres d'un admirable dessin, des yeux gris qui remontaient légèrement vers les tempes. Assise, elle croisait les jambes et le rebord du fauteuil tirait en arrière le bas de sa robe de laine, découvrant le genou très lisse, le bas noir qui coupait la chair de la cuisse et, très loin, l'amorce d'un linge blanc."...

 

C'est cette image de Geneviève qui jouera les trouble-fête quand il sera dans les bras d'une autre...

 

Le narrateur d'une autre nouvelle danse avec Agnès. Chaperonnée par sa grand-mère, elle prend nue des bains très matinaux après avoir, sur la plage, laissé tomber peignoir et enlevé maillot, reconnaissable à ses longues jambes brunes et à ses belles épaules. Il se laisse aller:

 

"J'approchai ma joue brûlante de celle d'Agnès. Elle ne recula pas. Un moment, nous restâmes ainsi l'un contre l'autre. Je n'osais plus parler. Ce fut elle qui, tout d'un coup, renversa la tête en arrière, sourit et lâcha: - Et Irène?"

 

Le prénom de sa femme...

 

Dans chacune de ces nouvelles, il y a donc de belles femmes, jeunes. Dans la dernière, Une nuit à Formentera, le narrateur, écrivain de son métier, voit dans la jeune femme espagnole qui l'héberge la belle Akrivie, d'une nouvelle de Gobineau, et il écrit:

 

"Dans cette nuit humide et fraîche, sous ce ciel sans lune à peine semé d'étoiles, il aurait pu me venir des pensées sur les mystérieuses rencontres de la littérature et de la réalité, sur la façon dont la première rejoint la seconde contre toute vraisemblance, mais ce n'était pas encore l'année. Je devais découvrir plus tard, une fois mon attention éveillée par plusieurs signes de ce genre, combien les choses que nous écrivons avec le secret espoir de les voir un jour prendre corps, influent sur notre destin."

 

De telles lignes ne peuvent que trouver une résonance chez le lecteur impénitent, qui engrange, à la faveur de ses lectures et de ses notes de lectures, "plus de souvenirs que [s'il avait] mille ans". A la suite de Charles Baudelaire...

 

Francis Richard

 

A la légère, Michel Déon, 128 pages, Finitude

 

Michel Déon parle de ce recueil de nouvelles dont il ne se souvenait plus:

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 20:00

Léon et Louise CAPUSEn France, les parents de ceux, ou de celles, qui sont nés dans les années 1950 ou 1960, ont vécu la Seconde Guerre mondiale, et leurs grands-parents la Première Guerre mondiale, celle qui restera dans les mémoires comme la Grande Guerre.

 

Ces deux guerres appartiennent à l'Histoire, mais également à l'histoire personnelle de ces enfants du baby-boom, dans la mesure, bien sûr, où leurs parents et leurs grands-parents ont bien voulu leur en parler. Car ce fut pour eux de terribles traumatismes.

 

Le héros de ce roman s'appelle Léon Le Gall - Léon est bien un prénom de l'époque. Le narrateur est son petit-fils, Nicolas Le Gall, né en 1960.

 

Léon a dix-sept ans au printemps 1918 et vit à Cherbourg. Comme l'école l'ennuie ferme, il refuse fermement de continuer à la fréquenter et demande donc à ses parents fort réticents de pouvoir commencer à travailler pour gagner sa vie.

 

Léon trouve un emploi de télégraphiste dans une gare d'une petite ville normande, Saint-Luc-sur-Oise. Chemin faisant pour s'y rendre à vélo, il est dépassé à deux reprises par une jeune fille d'à peu près son âge, dont la vieille bicyclette d'homme, plutôt rouillée, grince à intervalles réguliers:

 

"Une grande bouche, un menton délicat. Un gentil sourire. Des dents petites et blanches et un drôle d'espace entre les incisives supérieures. Les yeux - verts? Un chemisier à pois rouges qui l'aurait vieillie de dix ans si la jupe bleue d'écolière ne l'avait pas rajeunie d'autant. De jolies jambes, si tant est qu'il ait pu en juger en si peu de temps. Et elle roulait sacrément vite."

 

Bientôt Léon apprend que la jeune femme s'appelle Louise, qu'elle travaille à la mairie de Saint-Luc et qu'elle a pris sur elle d'annoncer aux familles le décès des hommes de la commune morts à la guerre, en lieu et place du maire bien mal à l'aise dans l'accomplissement de cette tâche funèbre.

 

Bientôt Léon noue connaissance avec Louise. Ils se parlent amicalement au vu et au su de tous, pour qu'il n'y ait pas la moindre ambiguité sur leur relation. Aussi, quand Léon propose à Louise d'aller ensemble au Tréport passer ses deux premiers jours de congés consécutifs, cette dernière s'exclame-t-elle:

 

"Tu me prends pour une idiote? Dès qu'un homme est seul avec une fille dans les dunes, il veut la toucher."

 

Mais Léon la rassure:

 

"Sérieusement, je ne ferai rien. Tant que toi tu ne feras rien."

 

Ils ne feront rien, sinon se donner un baiser.

 

Louise saura seulement par un voeu de Léon, sous forme de billet glissé sous l'aisselle de la Vierge peinte, qui se trouve à droite de l'entrée de l'église Saint-Jacques du Tréport, que Léon lui voue un amour éternel.

 

Sur le chemin du retour, Léon et Louise seront séparés par les bombardements de l'artillerie de l'armée allemande qui fait à ce moment-là une offensive en Normandie. Léon a dit à Louise, qui roule plus vite que lui, de s'échapper...

 

Pendant dix ans, tous deux blessés sur cette route du Tréport à Saint-Luc n'auront pas de nouvelles l'un de l'autre. D'après les dires du maire de Saint-Luc, Léon croira Louise morte et Louise croira Léon indifférent à ce qui a bien pu lui arriver.

 

Alors que tous deux travaillent à Paris, Léon comme fonctionnaire au laboratoire scientifique de la police parisienne et Louise comme petite dactylo à la Banque de France, le destin, un peu aidé par leurs souvenirs du Tréport, va les faire se retrouver. Seulement Léon est marié et sa femme attend un deuxième enfant...

 

Léon fera une unique escapade extraconjugale avec Louise dans une auberge proche de la forêt de Fontainebleau. Ils se jureront de ne pas chercher à se revoir ni à se tourner autour. Léon tiendra sa promesse. Louise pas vraiment, mais, pour autant, elle ne fera rien pour renouer avec lui.

 

La femme de Léon, Yvonne, saura faire ce qu'il faut pour garder son homme et lui donnera trois autres enfants... dont le père du narrateur, né pendant la deuxième année de la guerre.

 

Car la Seconde Guerre mondiale éclate quelque onze ans plus tard. Louise doit partir avec l'or de la Banque de France pour l'Afrique. Elle écrit une longue lettre à Léon, dans laquelle elle lui dit tout son amour et le pourquoi de son départ.

 

Au reçu de cette lettre Léon ressentit "comme une ironie du sort que chacune des guerres qu'il vivait dérobait à sa vue la même fille en la faisant disparaître sans qu'elle laisse de traces."...

 

Léon fait partie des fonctionnaires de police qui doivent, pour les Allemands, recopier des fiches relatives aux étrangers vivant en France et qui ont été endommagées lors d'une malheureuse tentative faite pour les mettre à l'abri...

 

L'histoire de Léon et de Louise reprendra après guerre sans mettre en péril le couple formé par Léon et Yvonne. Et le jour des obsèques de Léon, en 1986, Louise, au grand dam de la famille Le Gall, viendra déposer un dernier baiser sur le front de son amant, gisant dans son cercueil placé dans le choeur de Notre Dame de Paris...

 

Le narrateur pieusement reconstitue les amours contrariées de son grand-père Léon avec Louise, qui ne sont pas sans grandeur. Par la même occasion, il restitue toute une époque qui nous semble bien éloignée et bien émouvante, un monde ancien, qui a bien disparu.

 

Les hommes et les femmes de la génération du narrateur, situés à la charnière entre deux mondes, retrouveront des souvenirs évoqués devant eux par leurs parents et grands-parents.

 

Les hommes et les femmes des générations suivantes apprendront comment pouvaient se comporter ceux qui les ont précédés et seront peut-être surpris de découvrir que leurs bisaïeuls tenaient tant à ce que les apparences soient sauves... Ce qui permettait souvent de concilier l'inconciliable et d'éviter bien des blessures.

 

"Il n'y a pas de société possible, si elle n'est fondée sur l'hypocrisie." disait sagement Maurice Donnay...

 

Francis Richard

 

Léon et Louise, Alex Capus, 318 pages, Actes Sud

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 22:00

Hosanna CHESSEXJulien Gracq, dans son livre En lisant en écrivant, fait le constat qu'il existe deux catégories d'écrivains: ceux qui gardent le même style toute leur vie et ceux qui l'améliorent au fil du temps. Sans conteste Jacques Chessex appartient à la deuxième catégorie.

 

Le roman posthume de Jacques Chessex que vient de publier Grasset en administre une nouvelle fois la preuve.

 

Ecrit vraisemblablement un an tout au plus avant sa mort, ce livre est un véritable bijou d'écriture. Il n'est pas usurpé, ni banal, de dire que l'auteur est parvenu là au sommet de son art.

 

A supposer que les thèmes récurrents de Maître Jacques, comme l'appelle Jean-Louis Kuffer, ne présentent pas d'intérêt - ce qui n'est pas le cas -, la musique seule de ce roman vaudrait le détour, propre à enchanter le lecteur.

 

Le narrateur parle à la première personne. Il ressemble comme un frère à l'auteur qui lui prête sa plume.

 

Il a été élevé dans le calvinisme. Il y a vingt ans, il enseignait encore au Gymnase de la Cité à Lausanne, près du pont Bessières. Il a écrit des livres sur la mort, qui le hante. Il a une dévotion particulière pour le sexe au goût de miel de sa compagne Blandine, une ancienne de ses élèves. Son père s'est suicidé cinquante ans plus tôt, "balle dans la tempe par pluie fade".

 

Son voisin est mort, à 91 ans. Il se rend à la cérémonie d'enterrement biculturelle, française et suisse-alémanique, qui se déroule dans la chapelle du bourg. C'est le mois d'août. Il fait chaud. Les visages sont "marqués de pleurs et rouges". Rien que de lire le programme de musique sacrée de l'office, il est ému:

 

"Je reconnais l'austérité du remords, c'est celle de ma race, de ma fibre, des nerfs domptés de ma famille de fronts fermés et de coeurs en lutte."

 

En écoutant la louange du défunt par le pasteur français, il mesure "la terrible et lumineuse différence" qui le sépare de ce voisin, de cet homme bon, mort de sa belle mort, qui est en haut:

 

"Je suis en bas, toujours en vie, à ruminer mes chemins de traverse."

 

Tout est en effet prétexte à souvenirs dans les paroles des deux prédicateurs, le Français comme le Suisse-Allemand.

 

Il se souvient du petit-fils de son voisin, Nicolas, mort à 25 ans, cinq ans auparavant, et de ce que la femme du voisin, protestante pur jus, avait dit alors, conseil "effrayant de longue soumission":

 

"Il faut tout accepter."

 

Il se souvient du fou des tombes qui criait dans le cimetière sous ses fenêtres et s'en était pris le lendemain à son voisin, qui ne lui en avait pas voulu et, au contraire, avait prié pour lui.

 

Il se souvient à tout bout de champ du Visage, celui du jeune homme de 21 ans, Bernard Benast, qu'il avait reçu à la demande d'une collègue. Il n'avait pas su trouver les mots pour le dissuader d'aimer la mort pour la mort.

 

En dehors de ce qu'il considère comme une faute, il ressent peu la culpabilité dont sont victimes la plupart de ses coreligionnaires, mais il se souvient:

 

"Comme tous les protestants j'avais le crâne farci de cantiques, de lectures bibliques, de citations revenues de l'enfance dans les sombres salles d'école du dimanche ou de sévère catéchisme."

 

Le fait est qu'il parsème son récit de citations tirées du Deutéronome, de Jean, de Job, de la Genèse, d'un cantique protestant anonyme du XIXe, des Psaumes, des Proverbes...

 

Le temps s'écoule après la mort de son voisin. Il sait que viendra son tour, avant celui de son amante. Alors, en attendant, il se tient disponible à ce qu'attend de lui Blandine:

 

"L'esprit de Blandine, le coeur et le corps de Blandine m'attiraient et m'imposaient une incessante occupation de toute sa personne."

 

Le personnage de ce roman ressemble bien, comme un frère, à Jacques Chessex.

 

Il se rend bien compte qu'il est en bas, compagnon de ceux "qui agitent leurs histoires comme des guenilles", et que la gloire est à Dieu seul, SOLI DEO GLORIA, ces mots gravés au tympan de la chaire de la chapelle du bourg. Hosanna !

 

Misérable pécheur, il a assez de désir de Dieu pour espérer qu'Il s'intéresse à lui. Il lit. Il écrit et la manière dont il écrit s'avère être, sublimation de ses imperfections, un humble et pur hommage à son Créateur.

 

Francis Richard

 

Hosanna, Jacques Chessex, 128 pages, Grasset

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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 22:30

L-ennemi-public-ARDENNE-DANYSZ-POLLA.jpgDepuis le 12 janvier de cette année, une exposition d'art contemporain se tenait à Paris sur le thème de l'ennemi public, à la galerie Magda Danysz (78 rue Amelot dans le onzième arrondissement). 

 

Cette exposition, qui durait jusqu'au 16 février 2013, "[tendait] à comprendre qui est aujourd'hui 'l'ennemi public' à travers les questions de destruction, d'enfermement ou d'acte vandale".

 

Parallèlement à cette exposition, un livre a paru en février 2013 sur ce même thème de l'ennemi public. Paul Ardenne, Magda Danysz et Barbara Polla en sont les coordonnateurs.

 

Il y a plus d'une vingtaine de contributions dans le livre. Trois parmi les toutes premières sont faites par les coordonnateurs. Elles en éclairent le pourquoi.

 

Paul Ardenne dit avoir "biberonné tant et plus à la pensée de ce maître philosophique majeur que fut Michel Foucault". Cela explique en effet ce qu'il dit un peu plus loin:

 

"On se pose beaucoup la question, dans les années 1970, de la légitimité du pouvoir à être le pouvoir, et de la légitimité même de ses moyens de coercition sociale, la prison au premier chef."

 

Pourquoi?

 

"En ces lieux de la nuit civique [les prisons], le châtiment de l'enfermement se double pour le prisonnier du fait de devoir endurer son anéantissement social: ici, il n'est plus un être visible, et il n'est plus un être en soi. Un humain nié."

 

Paul Ardenne précise plus loin:

 

"Ajouter du temps, pour le détenu, égale le retrancher."

 

Selon Ardenne, les artistes et les intellectuels ayant tâté de la prison et en étant revenu se taisent, à quelques exceptions près, Jean Genet, Varlam Chalamov, Alexandre Soljenitsyne:

 

"Il semble que le verbe ne puisse plus valoir la chair et ses nécessités d'urgence."

 

Il y a pourtant des prisonniers et des artistes qui échangent, des prisonniers qui créent:

 

"Le seul art authentique à même de parler de façon objective de la prison, en l'espèce, c'est celui que peuvent accomplir les prisonniers, s'il s'en trouve qu'intéresse et sollicite la création artistique."

 

Pourquoi un artiste et un prisonnier peuvent-ils se rapprocher?

 

"L'art, à sa façon propre, est une prison. L'artiste crée sous la contrainte, lui aussi égrène les jours de peine."

 

Barbara Polla raconte une expérience d'adolescente. Elle a tout juste 17 ans quand, vivant en Grèce avec ses parents, elle est atterrée par la mise en prison du pope Giorgios Dimitriadis, l'Abbé Pierre local, par les colonels qui viennent de prendre le pouvoir:

 

"La prison fut ma première émotion politique et ma première révolte contre l'absurdité de ce que les hommes font aux hommes."

 

Car, par un subterfuge, elle rend visite au pope en prison et constate ce qu'il est devenu: "cassé, humilié, vieilli, défait, ébouriffé, sales, en larmes".

 

Plus tard, membre à Genève du parti libéral, qualificatif dans lequel il y a mot libre, elle visite des prisons:

 

"Je me suis demandé, si leur architecture n'était pas une infraction à la loi, dans la mesure où celle-ci dit que la prison doit non seulement "surveiller et punir" bien sûr, mais aussi, réhabiliter"

 

Certes, mais la prison ne doit-elle pas aussi protéger les hommes contre les criminels et être dissuasive?

 

Toujours est-il que Barbara Polla a raison : la réhabilitation est devenue d’autant plus nécessaire aujourd’hui que les prisonniers sont voués à sortir un jour de leur prison, puisqu’il n’existe plus en France d’emprisonnement à vie ni de peine capitale.

 

Les autres contributions de L’ennemi public montrent bien que des liens peuvent se nouer entre l’art et la prison et qu’avec les nouvelles technologies de la communication les images de soi et du monde franchissent de plus en plus les murs des prisons, devenus poreux, en quelque sorte.

 

Magda Danysz est catholique. En faisant, et en accueillant, dans sa galerie, cette exposition et en coordonnant ce livre sur L’ennemi public, elle a voulu principalement trouver des réponses à deux questions.

 

Alors que seul Dieu est juge :

 

"Comment l’Ennemi public peut-il être désigné par l’homme, qui a ce pouvoir de dire toi tu es ami, toi tu es ennemi et toi tu vaux tant ?"

 

Alors que seul Dieu est rédempteur :

 

"Comment peut-on être l’ennemi un jour et le lendemain revenir en grâce par l’intermédiaire des hommes encore?"

 

Pourquoi donc me suis-je intéressé à ce livre ? Parce que des relations humaines et des lectures m’ont ouvert, au cours de ma vie, des fenêtres sur l’univers carcéral, et que, ma curiosité naturelle aidant, je suis enclin à les ouvrir toujours davantage.

 

Des relations humaines ?

 

Mon grand-père maternel, lors de la Première Guerre mondiale, en Flandre belge, a été condamné à mort par les Allemands pour ses activités d’espion au service de Sa Gracieuse Majesté britannique, peine commuée, après un mariage blanc, en réclusion à vie dans une forteresse allemande, d’où il a été libéré par les Américains. Déjà.

 

Un des quatre témoins à mon mariage a été déporté en Allemagne et en est revenu stérile.

 

A la faveur d’entretiens pour des journaux suisses j’ai eu l’occasion, en décembre 1971, de rencontrer un écrivain maudit, épuré à la Libération, qui avait passé sept ans à Clairvaux et, en février 1974, au lendemain de l'arrivée de son ami banni en Allemagne, un compagnon de  Goulag de Soljenitsyne, exilé en France.

 

Un philosophe libanais de mes connaissances a passé plus d'un année dans les geôles de son pays.

 

Quand j’étais chef d’entreprise, dans une vie antérieure, j’ai vu les dévastations qu’avait produites en deux mois sur un de mes clients chef d’entreprise, aux convictions socialistes, l'emprisonnement que lui avait valu la dénonciation injuste faite au fisc par un rival politique.

 

Enfin j’ai été en contact récemment avec un prêtre condamné à tort pour des actes de pédophilie et qui n’a dû qu’à sa foi de s’en être sorti après des années d’enfermement.

 

Des lectures?

 

(Les artistes et les intellectuels ne se taisent décidément pas tous, Paul Ardenne)

 

Des poésies et notamment:

 

-  Les deux testaments de François Villon

-  Les dernières poésies d’André Chénier et plus précisément La jeune captive :

 

L’illusion féconde habite dans mon sein.

D’une prison les murs pèsent en vain,

J'ai les ailes de l’espérance.

 

-  Cellulairement suivi de Mes prisons de Paul Verlaine

-  Les poèmes de Fresnes de Robert Brasillach

 

Des récits et notamment:

 

-  Un condamné à mort s’est échappé d’André Devigny (porté à l’écran par Robert Bresson et lu,  enfant, dans la Bibliothèque verte) 

-  Le journal de prison 1959 d’Albertine Sarrazin

-  La cerise d’Alphonse Boudard

-  L’archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne

 

Quant à l’art je me plais souvent à rappeler les quatre vers qui terminent Les phares (de la peinture) de Charles Baudelaire :

 

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité !

 

Pour en revenir aux contributions de L’ennemi public, qu’il faut lire toutes, parmi elles j’ai retenu quelques citations qui me parlent particulièrement:

 

"Le théâtre entrouvre un interstice de liberté, de réconciliation provisoire avec l’idée d’être un homme, il permet de suspendre le temps et le sentiment d’humiliation." (Judith Depaule)

 

"La prison est là pour faire souffrir. Et cette souffrance n’est source de création que pour des êtres exceptionnels." (Jean-Pierre Carbuccia)

 

"La création artistique est un moyen privilégié de s’affranchir au moins intérieurement." (François Cassingena-Trévedy)

 

Le terrible récit du film Chant d’amour de Jean Genet, fait par Benjamin Bonnet, m’incite à combler mes lacunes relatives à cet auteur dont le nom seul m’est vraiment connu.

 

En tous les cas, ce livre sur l’ennemi public ne m’empêche pas de penser à toutes les victimes des criminels qui se cachent derrière ce nom générique et qui leur ont, à ces victimes, dans la plupart des cas, nié toute humanité et leur ont fait ce que des hommes ne devraient certainement jamais faire à d’autres hommes…

 

Cela n’excuse en rien, bien sûr, les mauvais traitements que ces criminels peuvent subir dans leurs prisons, mais cela peut au moins les expliquer…

 

Quoi qu’il en soit, l'exposition devrait maintenant voyager. J'ai donc hâte de la visiter un jour prochain depuis que j'ai lu le livre...

 

En attendant, au fait, aujourd’hui, n’est-ce pas le dimanche de la Miséricorde divine, institué par le pape Jean-Paul II?

 

Francis Richard

 

L'ennemi public, coordonné par Paul Ardenne, Magda Danysz et Barbara Polla, 144 pages, La Muette

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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 20:15

Symphonie fiduciaire GRACIASNotre époque, peut-être davantage que celles qui ont précédé, donnent des armes aux imaginations fertiles.

 

En effet, les sciences, en dépit de leurs limites bien connues, traduites en nouvelles technologies, nous ont en effet habitués à l'impossible et ouvert la porte à un surréalisme ordinaire auquel n'auraient même pas pensé les grands esprits de ce mouvement.

 

Il n'est donc pas étonnant que des nouvelles fantastiques surgissent du cerveau d'écrivains qui s'intéressent à ces nouvelles technologies et à notre monde qui ne semble pas à court d'innovations.

 

Le titre du recueil de nouvelles de Nicolas Gracias comporte celui d'une de ces nouvelles, Symphonie fiduciaire. Commençons par évoquer celle-ci, bien qu'elle ne soit ni la première ni la dernière du recueil.

 

Dans cette nouvelle, après s'être fait expliquer les mécanismes de la finance, un compositeur de musique trouve le moyen de transposer en notes les variations des cotations des valeurs boursières. A partir de là il compose une symphonie fiduciaire de commande pour le mariage d'une belle cantatrice avec un magnat de la finance. Encore faut-il qu'un événement déclenche la volatilité des titres pour que cette symphonie unique puisse seulement exister ...

 

Les autres nouvelles partent d'idées similaires, même si elles ne procèdent pas directement toutes des nouvelles technologies. Elles partent alors de notre humaine condition, confrontée à la surabondance de biens matériels induite par ces technologies et aux grands moments de solitude auxquels conduisent un monde où le virtuel prend une place de plus en plus grande.

 

Un informaticien de génie invente un jeu virtuel véritablement révolutionnaire dans lequel chaque joueur peut s'identifier et s'impliquer de manière sans précédent, en apportant une solution différente de celle des autres joueurs. La version 3 devrait faire franchir une nouvelle étape en rendant le jeu imprévisible. Mais son inventeur meurt dans un accident d'avion, ce qui ne l'empêche de parachever le jeu ...

 

Un gardien de phare est confronté à la suspension du temps souhaitée par Lamartine. Le temps des gardiens de phare est révolu. Les nouvelles technologies permettent de se passer d'eux. Le héros de la nouvelle n'en croit pas ses yeux. Un paquebot, qui devrait bouger, ne bouge plus. Les jours de janvier continuent à s'égrener après le 31: 32, 33, 34, etc. jusqu'à 41, mais c'est pour mieux souligner que le temps est devenu immobile...

 

Aujourd'hui les greffes humaines sont devenues monnaie courante. Ce qui l'est moins est que des êtres humains se décomposent, perdent un à un leurs membres et les reçoivent par la poste. C'est pourtant ce qui arrive à Achiléum Maltère, qui commence par perdre la main et s'adresse à un rebouteux pour la recoller. Les ennuis commencent dès lors et ne sont pas près de se terminer...

 

La nouvelle qui narre les effets des traumatismes littéraires sur des lecteurs ne pouvait que ravir le lecteur impénitent que je suis. Ainsi ai-je particulièrement apprécié la trouvaille du spécialiste du syndrome de Stendhal, de la proustophobie et autres maladies de bibliothèque. Que celui qui n'a jamais été traumatisé par la lecture obligatoire d'un texte à l'école lève le doigt? Peut-être ne sera-t-il pas fâché d'apprendre qu'un néo-stendhalien dame le pion à un balzacien incurable...

 

Habiter une grande maison de trois étages, aux vingt-quatre fenêtres, permet de regarder le monde tout autour. A partir de l'une ou l'autre de ces fenêtres, il est possible de contempler les gratte-ciel du centre ville, l'hypermarché, la gare, l'aéroport, la voisine d'en face qui se promène toute nue... Il n'est pas nécessaire de sortir de chez soi pour savoir ce qui se passe à l'extérieur...

 

D'après les notaires la plupart des successions se passent mal. Les héritiers ne pensent plus du tout à ceux qui leur ont laissé des biens de ce monde. Ils se disputent les restes et c'est souvent bien triste. Et si, en réalité, les parents décédés ne l''étaient pas et que le notaire se prêtait au simulacre de leur disparition?

 

Il existe de nos jours toutes sortes de syndicats, où des gens unissent leurs solitudes. L'auteur en a déniché un qui n'est pas banal, le syndicat des indécis. Un journaliste s'intéresse à cette association de gens pour qui l'indécision est le credo. Malgré qu'il en aie, il est bientôt saisi à son tour par le doute, avec plein de conséquences, que le lecteur ne peut même pas imaginer...

 

Entre voisins d'un grand immeuble, il est fréquent de ne pas se connaître vraiment. Les échanges se limitent à bonjour, bonsoir. Quand un voisin ordinaire commence à faire tout à trac des confidences à un voisin tout aussi ordinaire, ce dernier a de quoi s'étonner. En fait il ne finira de s'étonner que lorsqu'il aura enfin compris qu'il s'agissait de la part de son voisin de la politesse du désespoir.

 

Si vous avez une bonne idée, que, par mégarde, vous la diffusez sur le Net et qu'elle fait un buzz, elle ne vous appartient plus. C'est la mésaventure qui arrive à trois lurons. A six mains ils ont écrit le Manisfeste de Karl Flux, dont ils ont dressé un pastiche de portrait. Ils en sont dépossédé et cette dépossession n'est pas sans effet sur leur personnalité...

 

Nicolas Gracias, de son propre aveu, dit de ces nouvelles que "toutes traitent du thème de la désincarnation et gravitent autour du fantastique, de l'absurde et du burlesque". Certes, mais, auraient-elles pu être écrites à une autre époque que la nôtre, à l'exception peut-être de celles des héritiers, des indécis et des voisins? Encore que, jamais, semble-t-il, les êtres humains ne se sont sentis aussi désemparés que dans cette société d'abondance, que la crise ne fait même pas disparaître.

 

Nicolas Gracias sait habilement, et agréablement, nous embarquer dans ses histoires à dormir debout. On y croirait presque. Quoi qu'il en soit, elles donnent matière à réflexion. Ainsi, si la désincarnation est autant symbolique de notre monde, n'est-ce pas parce que la spiritualité n'y occupe pas la place qu'elle devrait y occuper? Les technologies et l'abondance n'en sont pas responsables, quoi qu'on dise. Ce sont les hommes qui le sont, avec l'usage délétère qu'ils en font et auquel rien ne les oblige.

 

Francis Richard

 

Symphonie fiduciaire et autres nouvelles, Nicolas Gracias, 184 pages, Xenia

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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 23:55

001Comme le dernier roman de Stéphane Denis se passe en Suisse, j'ai eu la curiosité de le lire. Globalement, bien m'en a pris. Globalement? Parce qu'un petit détail ne laisse pas de me déranger: son héros fait des courses au Migros (sic) de Lausanne.

 

Stéphane Denis est journaliste et écrivain. Ce qui lui a permis de décrocher le Prix Interallié, il y a 12 ans déjà, pour Sisters. Les dormeurs semblent avoir été écrits par un écrivain pressé, comme nombre d'écrivains doublés de journalistes...

 

Philip Julius est exilé en Suisse depuis 3 ans. Il a fui Paris et une affaire mettant en cause des hommes politiques où il était cité, par quelqu'un dont il avait lavé l'argent...

 

A son arrivée à l'hôtel Beau Rivage de Lausanne, il a été pris en mains par sa directrice, Mme Müller, qui a fait en sorte qu'il puisse être soigné à la Clinique internationale.

 

Mais Mme Müller a fait plus que cela. Elle lui a trouvé des artisans à même de remettre en état la maison de son père, sise à Rolle, face à Thonon, et, surtout, elle lui a présenté René Simon, 80 ans alors, avocat de Genève.

 

Au moment où commence le roman, Mme Müller confie à Philip Julius une mission fort rémunératrice, celle d'occuper la villa d'Anton Beucle (il a une fortune de 200 millions...), sise à Fléchy, et de donner l'illusion de la vie à sa modeste demeure, vidée de tous objets personnels:

 

"A vue de nez cinq cents mètres carrés au milieu des vignobles, dix mille de terrain, piscine et pool house, les Alpes en panorama."

 

Philip Julius s'occupe d'aider des clients à s'installer en Suisse. Il est en cheville avec les différentes autorités cantonales. Il travaille avec des petites banques et avec des cabinets d'avocats. Il est gérant de fortune et transporte de l'argent...Il est d'une discrétion de violette. Le parfait homme de paille, en toute légalité:

 

"Mon rôle consiste à signer et à me taire."

 

Il est l'un des trois administrateurs, avec René Simon et Mme Müller, du trust d'Anton Beucle...

 

Bientôt il aura un passeport helvétique. En effet il a pu produire, fort opportunément, un extrait d'acte de sa naissance à la Clinique internationale de Saint-Moritz (célèbre petite ville des Grisons où, d'ailleurs, l'auteur est né ...).

 

Qui sont ces dormeurs qui donnent le titre au livre? De vieux comptes oubliés, qui remontent à la surface avec les scandales et que l'on appelle ici "les dormeurs du lac"...

 

Parmi les clients du trio Simon-Müller-Julius, il y a une certaine Charlotte Brune, fille de l'industriel Mose Brune (toute ressemblance avec Liliane Schueller, fille d'Eugène Schueller, plus connue sous son nom de femme mariée, Liliane Bettencourt, serait purement fortuite...) et amie d'enfance de la mère de Julius.

 

Un virement de 5 millions à destination de Charlotte Brune va susciter l'intérêt de la justice française, laquelle va demander l'entraide judiciaire à la Suisse. Et le procureur genevois Chasse, ami de René Simon, demande à Julius de rencontrer son émissaire, le juge Curelli...

 

La rencontre est houleuse. L'échange qui suit en donnera un aperçu au lecteur. Le juge Curelli, après avoir traité les gens comme Julius d'intermédiaires, d'hommes de paille, enfonce le clou:

 

"De la pourriture! Les paradis fiscaux gangrènent la démocratie!

- Je ne fais pas de politique.

- Ce n'est pas de la politique! C'est de la morale!

- Il n'est écrit nulle part que les Etats doivent ruiner leurs concitoyens."

 

Quoi qu'il en soit René Simon, peu après, envoie à Chypre Philip Julius, qui sait que:

 

"Les Russes ont plus d'argent à Chypre que les Grecs à Londres."

 

Mais ce n'est pas pour un Russe qu'il doit s'y rendre, c'est pour un "dormeur du lac", ouvert là-bas à la fin de la Seconde Guerre mondiale par feu le mari de Charlotte Brune... Muni d'un numéro de compte et d'un code, Julius doit y aller pour faire signer un exit warrant par le notaire de la succession, qui demeure dans la partie nord de l'île...

 

Un hic se produit cependant au moment du virement de la somme sur un compte en Suisse et le dénouement de l'histoire permet au lecteur de comprendre à quoi rime tout ce qui a précédé et qui n'est pas sans rapport avec la chasse à leurs ressortissants fraudeurs organisée par les Etats-Unis, l'Allemagne et l'Italie...

 

Hormis le détail évoqué en début d'article (il n'y a pas le Migros, mais la Migros), il est indéniable que Stéphane Denis connaît bien la Suisse et le fonctionnement des trusts, outils d'opacité qui ont la prédilection des anglo-saxons et qui, ici, ne sont pas aussi répandus que cela.

 

Comme Stéphane Denis ne manque pas d'humour et que son style est enlevé, son roman, qui ne demande pas des heures de lecture, mais qui est dense, offre au lecteur d'agréables moments en compagnie du monde discret des grandes fortunes réfugiées en Helvétie et qui figurent (ou non) "sur la liste des 300 que publie tous les ans le magazine Bilan". En Hevétie, où finalement est pris qui croyait prendre...

 

Francis Richard

 

Les dormeurs, Stéphane Denis, 144 pages, Grasset

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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 16:15

L'histoire-géo WETZELEn France l'enseignement est un quasi-monopole d'Etat. Il est quasiment impossible de créer une école libre qui ne soit pas sous contrat...

 

Qui dit monopole d'enseignement, dit monopole des programmes. Dans ces conditions, quand on veut tuer une matière humaniste, obligatoire jusqu'alors, il suffit de la rendre facultative.

 

L'éducation nationale française, sous la présidence de la République précédente, a ainsi rendu facultatif, en 2009, l'enseignement de l'histoire-géo en terminale scientifique.

 

Cette décision catastrophique a fait bondir Laurent Wetzel. Normalien, agrégé d'histoire, ancien enseignant d'histoire-géo, ancien inspecteur d'académie - inspecteur pédagogique régional d'histoire-géographie, il a pris sa plume et, de sa plus belle encre, a écrit un essai sur le sujet.

 

Les différentes pétitions - appels du 6 décembre 2009 dans Le Journal du dimanche et du 10 décembre 2009 dans Le Monde notamment - et articles de presse n'ont pas alors infléchi la position de Nicolas Sarkozy et de Luc Chatel, ministre de l'Education nationale ...

 

Retraité, Laurent Wetzel n'est plus tenu au devoir de réserve et ne se tient donc plus sur la réserve.

 

Ainsi relève-t-il le faux grossier qui figure dans l'énoncé du sujet d'histoire médiévale au concours de l'agrégation d'histoire 2011. Ainsi relève-t-il les erreurs historiques graves qui émaillent le corrigé inclus dans le rapport sur le concours d'accès 2011 au corps des professeurs de lycée professionnel et publié début 2012.

 

Laurent Wetzel ne s'arrête pas en si bon chemin. Il passe "en revue une série d'inexactitudes révélatrices relevées dans les textes ou les directives publiées par le ministère de l'Education nationale". Parmi ces inexactitudes, il y a celle de présenter un Voltaire idéalisé en défenseur de la tolérance, alors que, par exemple, il n'a jamais épargné les Juifs de sa haine, comme le prouvent les multiples citations faites par l'auteur.

 

Pour un normalien digne de ce nom, rien n'est plus rédhibitoire que d'écrire dans un charabia qui aurait certainement fait les délices de Molière. Un véritable charabia est pourtant employé dans un ouvrage intitulé Aides à la mise en oeuvre des nouveaux programmes (sous-entendu d'histoire, de géographie et d'éducation civique) et publié depuis 2009 par le Centre régional de documentation pédagogique de l'Académie de Versailles. Extrait:

 

"Chaque temporalité peut avoir une multiplicité d'acteurs sociaux et il importe de bien expliquer aux élèves que leur saisine est toujours un acte intellectuel. On montre que l'individu, le groupe d'individus, la catégorie sociale, etc., ou bien la somme emboîtée et dialectisée de tous ces acteurs, est bien captée et fixée dans une temporalité précise."

 

Laurent Wetzel cite de nombreux extraits de ce tonneau-là, sans faire de commentaires. Il a bien raison. Ils se passent de commentaires...

 

Laurent Wetzel montre que l'exemple vient d'en haut et il épingle François Fillon, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Bayrou, Nadine Morano, Cécile Duflot, Bruno Le Maire, François de Mazières (député-maire de Versailles). D'être bardés de diplômes ne les a pas empêchés de proférer de grosses contrevérités historiques et géographiques. Ils auraient pourtant trouvé les bonnes réponses dans les manuels actuels de classes primaires et secondaires...

 

Le milieu de l'Education nationale ne trouve pas davantage grâce aux yeux de Laurent Wetzel. Sa description argumentée des comportements des inspecteurs généraux en général, de deux directeurs généraux de l'enseignement, d'un recteur d'académie et d'un secrétaire général, en particulier, en donnent une image méconnue et guère reluisante.

 

Laurent Wetzel espère que le gouvernement actuel reviendra dès 2013 sur la décision de 2009 de rendre facultatif l'enseignement de l'histoire-géo en terminale scientifique, que les professeurs en ces matières seront inspectés par des personnes compétentes et que la parole leur sera rendue. Car, il ne faut pas se voiler la face: l'Education nationale française connaît un désastre sans précédent et il ne faut surtout pas demander aux "experts" qui en sont responsables d'y remédier.

 

En conclusion de cet essai, l'auteur, après avoir exprimé l'impératif de se souvenir de Victor Duruy, qu'il considère comme un modèle de ministre de l'Instruction publique, écrit ces lignes:

 

"L'histoire et la géographie concourent à développer en chaque élève ce que Pascal appelait "l'esprit de justesse", celui qui consiste à "pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes". C'est plus qu'assez pour ne pas négliger leur enseignement."

 

Oui-da, pour être un honnête homme, au sens du XVIIe, un scientifique ne peut se contenter de l'esprit de géométrie...

 

Francis Richard

 

Ils ont tué l'histoire-géo, Laurent Wetzel, 152 pages, François Bourin Editeur 

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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 23:45

Les Mensch COUCHEPINQu'est-ce qu'être normal? Qu'est-ce que la normalité?

 

Je me pose souvent ces questions, parce que je suis un peu fou et parce que je trouve qu'un peu de folie ne nuit pas à la santé mentale.

 

Les gens excessivement normaux me font peur, surtout quand ils se targuent de l'être et en font leur enseigne. La norme ne va-t-elle pas de pair avec l'ennuyeuse uniformité?

 

Le mot de normalisation me fait immédiatement penser à un retour à un ordre imposé, imposé brutalement à ceux qui cessent d'obéir quand ils cessent d'estimer...

 

A un ordre imposé, je préfère de loin un ordre spontané.

 

Tout cela pour dire qu'en commençant à lire Les Mensch de Nicolas Couchepin, j'ai continué ma lecture après avoir lu la phrase suivante qui se trouve tout au début, à la première page:

 

"Pourquoi des gens en apparence normaux s'étaient-ils engagés dans ce voyage excentrique d'où il n'était pas possible de revenir indemne?"

 

L'auteur parle tour à tour d'un membre de la famille Mensch. D'où le titre, les Mensch.

 

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la langue de Goethe, "Mensch" signifie "être humain" et, dans une acception quelque peu familière, "salope". Bref les Mensch devraient être, en principe, de par leur patronyme, des individus "normaux"...

 

Or, tout au long du récit, les membres de la famille Mensch semblent tous avoir un grain, que le lecteur trouvera plus ou moins grand, selon son humeur.

 

Dans la famille Mensch, je demande le père.

 

Théo est marié à Muriel. Ils ont deux enfants, Marie et Simon, lequel est trisomique. Théo est le fils d'un autre Simon et d'une certaine Emma, comme Madame Bovary. Ils habitent la maison familiale de Théo, depuis la naissance de Marie, il y a 16 ans.

 

Peu de temps avant de mourir dans des circonstances incertaines - accident ou suicide? -, la réincarnation de la Bovary, "pour colmater les gouffres qui auraient pu s'ouvrir sous ses pieds", fait combler de terre la cave de cette maison, avec tout ce qu'elle contient (Théo a alors 10 ans), y compris un piano et un train électrique, à l'exception d'"un petit lit minable à pieds griffus", qui aboutit dans les combles on ne sait trop comment.

 

Depuis la naissance, il y a dix ans, de son fils Simon, handicapé et disgrâcié, Théo, désertant la couche conjugale, passe ses nuits dans ce petit lit à pieds griffus et collectionne les coupures d'agence de presse relatant des faits divers insolites. Il décide un beau jour de creuser la terre de la cave, semble-t-il à la recherche de son origine enfouie.

 

Dans la famille Mensch, je demande la mère.

 

Muriel, ayant baigné dans l'ambiance familiale singulière d'une mère célibataire avec trois filles (dont elle était l'aînée), s'est donnée pour mission d'empêcher que l'anormalité ne fasse irruption dans leur vie de famille. Elle note sur des Post-it les choses qu'elle doit faire et des réflexions qu'elle appelle ses "Essentiels" et qu'elle numérote "comme les Ecritures du cours d'éducation religieuse". 

 

Après la naissance de Simon, Muriel change. Elle cesse de redouter l'"irruption du bizarre dans son existence":

 

"Le bizarre était là; il n'y avait plus à avoir peur qu'il vous surprenne."

 

Certes, quand la maison commence à bouger, à la suite des travaux d'excavation de Théo auxquels participe son petit Simon chéri, qu'elle ne veut partager avec personne, s'inquiète-t-elle un peu, mais ce moment d'inquiétude passe vite. Ses tâches quotidiennes répétitives, qu'elle accomplit, sont là pour conjurer le sort et rétablir l'équilibre menacé. Un jour, elle descend dans la cave évidée et découvre les six tanières que séparent des murs de terre à hauteur d'homme ...

 

Dans la famille Mensch, je demande la fille.

 

Marie vit dans une de ces tanières de la cave, aménagées par son père. Ado solitaire, elle s'y trouve bien, mieux que dans sa petite chambre d'en haut. Mais, en grandissant - c'est galère de grandir -, elle sent qu'elle se rapproche de la mort et, du coup, elle n'aime plus rien du tout. Elle déteste surtout "la gourde remplie d'humeurs et de sang" qu'elle est devenue.

 

Et puis la venue au monde de son petit frère a tout bouleversé:

 

"Depuis qu'il était là, tout s'était délité, tout partait à vau-l'eau."

 

Marie tient un journal, auquel elle s'adresse comme s'il s'agissait d'une personne de confidence. Chaque séquence commence d'ailleurs par "Cher Journal"... Marie lui confie qu'elle est tombée amoureuse d'un beau garçon, qui ne la regarde pas et qui, comble de malchance, s'appelle lui aussi Simon, comme son petit frère, Simon le taré.

 

Par Simon le Magnifique, ce beau garçon qui lui semblait hors d'atteinte, elle finit pourtant par être déflorée, sans paroles, en cachette, chez lui. Comme elle n'a jamais appécié l'honnêteté chez les autres, qui ne peuvent pas être tout à fait normaux, elle confie à son "Cher Journal":

 

"Maintenant je sais parce que maintenant je l'ai fait. Maintenant, je commence à mentir parce que toute ma vie sera mensonge. Maintenant, personne ne saura jamais combien cela m'a rendue différente."

 

Au lieu d'être partis en vacances, l'été venu, comme d'aucuns le pensaient, les Mensch, père, mère, fille et petit-frère, ont entrepris un voyage excentrique dans la cave de leur maison, bien décidés à s'y installer pour longtemps avec meubles et électricité.

 

S'ils n'avaient pas été contraints d'en sortir, nul ne se serait soucié d'eux:

 

"De nos jours, toutes les excentricités sont admises, ou plutôt ignorées."

 

Cette cave, qui les a attirés en son sein, a une histoire que seule connaît leur voisine immédiate, Mlle Lucie, qui ne fait plus rien d'autre que "jouer du piano et observer la maison des Mensch"...

 

Nicolas Couchepin rend bien l'excentricité propre à chacun de ses protagonistes. Son récit est pourtant fait sur le même ton pour chacun d'eux, mais l'utilisation d'expressions personnalisées, les coupures de presse de Théo, les Post-it de Muriel et les "Cher Journal" de Marie y apportent des notes qui permettent de les différencier.

 

Ce récit peu banal montre, s'il en était besoin, que la frontière est parfois bien ténue entre raison et folie et que des histoires du passé sont parfois grosses d'histoires présentes ...

 

Francis Richard

 

Les Mensch, Nicolas Couchepin, 216 pages, Seuil

 

Note du 23 mars 2012:

 

Précision utile: Nicolas Couchepin m'apprend qu'en yiddisch les "Mensch" signifie les "bonnes gens", acception compatible avec l'acception générale du terme dans la langue de Goethe, mais complètement opposée à l'acception familière que je donne dans mon article. 

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 23:00

La tempête des heures CUNEOAnne Cuneo sait faire aimer dans ses livres des personnages de fiction, qui se meuvent à différentes époques au milieu de personnages ayant réellement existé. Elle restitue à chaque fois, avec maestria et érudition, le contexte historique et le rend véridique, c'est-à-dire plus que plausible.

 

Comme le théâtre et le milieu du théâtre m'intéressent particulièrement, je garde un souvenir ému, bien que je sois sujet aux trous de mémoire (incompatibles, à mon grand regret, avec l'exercice du métier de comédien),de la lecture d'Objets de splendeur, le deuxième volet de sa trilogie élisabéthaine, consacré aux amours de William Shakespeare et de sa Dark Lady.

 

Cette fois, Anne Cuneo situe son intrigue au printemps 1940, à Zurich, dans les coulisses et sur la scène du Schauspielhaus. La couverture représente d'ailleurs une photo d'une scène du Faust I, joué à ce moment-là.

 

La narratrice est une jeune femme, qui aura bientôt vingt ans. Elle est juive et s'appelle Aurélia Frohberg. Elle vient de Pologne, où elle a perdu toute sa famille, embarquée Dieu sait où par les nazis. Son père, sa mère, ses frères et soeurs, elle-même - sous le nom d'Ella Berg - sont comédiens:

 

"Je suis née en coulisse. Mes parents possédaient un théâtre, d'abord à Vienne, puis à Varsovie, en été nous allions de ville en ville avec un camion de décors, j'étais sur scène avant de savoir lire et compter."

 

Arrivée en Suisse, après bien des vicissitudes - dont un viol par un paysan qui aurait pu être son père -, cette jeune femme de petite taille, d'allure enfantine - on dirait une fillette - se rend directement au Schauspielhaus et demande à voir Léopold Lemberger, un ami de son père. Ce dernier y est metteur en scène, sous le nom de Lindtberg et sous le diminutif de Lindi.

 

Toutes les personnes, qui travaillent au Schauspielhaus, accueillent Ella les bras ouverts. Munie d'"un passeport d'aryenne", elle risque cependant d'être expulsée. Il est nécessaire qu'elle ait un contrat de théâtre (que les Suisses réservent aux comédiens émigrés), mieux, qu'elle soit mariée à un Suisse.

 

Cela tombe bien. L'assistant de Lindi, Nathan Burkhard, un futur médecin, a le coup de foudre pour Ella et veut bien l'épouser sous quelques jours. Ce mariage ne s'avérera pas être seulement un mariage d'opportunité, même si, seul, Nathan l'a reconnue tout de suite:

 

"Un jour" dit à Ella un des comédiens "lorsque d'une manière ou d'une autre nous sortirons de ce cauchemar, tu t'apercevras que l'avoir rencontré, c'est ce qu'il y avait de mieux. Inattendu, inespéré - et parfait."

 

Très vite, après des journées interminables pourtant, dans leur grand lit, Ella et Nathan s'aiment frénétiquement, désespérément, ne sachant pas trop combien de temps ils ont devant eux.

 

Au théâtre, on prépare activement le Faust II, dans la tempête des heures:

 

"C'est une citation de Faust, on l'utilise dans la maison pour dire qu'une échéance approche. A partir du moment où on commence à compter en heures avant une première, par exemple."

 

Ella est chargée d'assister les techniciens et les artistes les plus variés du théâtre en dressant de nombreuses listes destinées à ne rien oublier. D'être fort occupée - elle est le saute-ruisseau de tous - ne l'empêche pas d'être souvent tourmentée à la pensée qu'elle est encore en vie alors que tous les siens sont vraisemblablement morts assassinés...

 

Bientôt tout le monde, au théâtre, la surnomme Maïtli, (fillette dans le dialecte zurichois). Ce qui est un honneur selon un comédien, qui lui précise:

 

"Le i final du dialecte suisse-alémanique appliqué à un nom, à un prénom, à un surnom, signifie que tu es adoptée."

 

Faust II est réputée être une pièce injouable et incompréhensible. Lindi va réussir à l'adapter, en opérant de judicieuses coupures, "et à en faire une pièce qu'on aura du plaisir à jouer et à voir". Cela se fera au prix d'un travail de titan de la part de tous, d'autant que les événements se précipitent en ce mois de mai 1940.

 

Le 10 mai 1940, à huit jours de la première de Faust II, la peur des bombardements et de l'invasion allemande sont à leur comble. Un exode cahotique des villes vers les montagnes a lieu. Pourtant le Général Guisan dit que les théâtres doivent rester ouverts "pour le moral de la population, pour montrer que rien ne nous intimide".

 

Après avoir été considéré naguère, sous une précédente direction, comme "le théâtre des juifs et des communistes", le Schauspielhaus, désormais, "fait partie intégrante de la défense spirituelle du pays", les textes de Goethe faisant curieusement écho aux nouvelles en provenance de la TSF...

 

L'époque et l'histoire du Schauspielhaus méritaient d'être rappelées. Anne Cuneo le fait à sa manière, certes très érudite, mais aussi très naturelle. Car les personnages réels et fictifs se côtoient sans qu'il ne soit possible de savoir lesquels ont existé et lesquels ont été imaginés avant d'avoir lu les remarques de l'auteur en fin d'ouvrage.

 

Le lecteur a l'impression de vivre les répétitions de Faust II sous la double pression de l'échéance de la première et des événements. Le fait que le récit soit fait à la première personne par Ella Berg, qui ne ménage pas sa peine pour être un bon rouage de cette énorme machine théâtrale, n'est pas étranger à cette impression.

 

Enfin, Anne Cuneo a bien raison de dire que, pendant cette guerre, "le Suisse ordinaire n'a pas eu la vie facile":

 

"Les hommes étaient aux frontières, les femmes travaillaient tout en s'occupant des enfants, la nourriture était rationnée, la peur des bombardements, de l'invasion, était constante; on a beau dire rétrospectivement que "jamais Hitler n'aurait envahi le pays", pendant la guerre cela n'a jamais été évident pour l'homme et la femme de la rue."

 

Il fallait que cela fût dit.

 

Francis Richard

 

La tempête des heures, Anne Cuneo, 296 pages, Bernard Campiche Editeur

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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 00:30

De l'extermination WERNERDe l'extermination a paru très confidentiellement il y a quelque vingt ans, en auto-édition.

 

Cet essai, au titre digne d'un écrit latin, a été relu, augmenté et corrigé par l'auteur, Eric Werner, à l'automne 2012. Dans sa préface, il écrit à ce sujet:

 

"Sur bien des points, j'avais évolué au fil des ans. Je ne me retrouvais plus, au moins complètement, dans les positions que j'avais défendues vingt ans plus tôt. Tantôt, entre-temps, elles s'étaient nuancées, tantôt au contraire radicalisées. Au minimum, il convenait de reprendre le texte. Non pas exactement le réécrire, mais à certains endroits l'alléger, à d'autres, en revanche, l'augmenter. Il importait aussi de l'actualiser."

 

Dans ce livre il est beaucoup question de De la guerre de Clausewitz et l'auteur écrit, toujours dans sa préface:

 

"Comment [...] penser la guerre si l'on se désintéresse de l'extermination? Si, à défaut de penser l'extermination, l'on n'essaye pas à tout le moins de la penser? Clausewitz a peut-être pensé certaines guerres: les guerres de son époque. Mais assurément pas la guerre. En tout état de cause il n'a pas pensé les guerres de notre temps à nous."

 

A l'époque de Clausewitz, la guerre pouvait être encore considérée comme la continuation de la politique par d'autres moyens, l'objectif étant d'imposer sa volonté à l'adversaire.

 

Clausewitz distinguait trois aspects constitutifs de la guerre: la haine, qui caractérisait le peuple, "la libre activité de l'âme" qui caractérisait le commandement et les armées, "l'instrument d'une politique" qui caractérisait le gouvernement. 

 

Les guerres de notre temps ne sont plus seulement des guerres que des armées se livrent comme sous l'Ancien Régime. Les populations civiles y participent. Les guerres sont devenues totales, sous l'effet démocratique: ce sont aujourd'hui les peuples qui s'affrontent.

 

Les trois aspects constitutifs de la guerre restent les mêmes, mais ils se distribuent de toutes les façons et s'entremêlent. Car il n'y a plus les trois dichotomies effectuées par Clausewitz: civilisé/sauvage, gouvernement/peuple et intelligence/instinct.

 

L'objectif des guerres de notre époque peut être le même que du temps de Clausewitz, se traduire par un pacte d'esclavage, où la contrepartie de l'arrêt des combats est de laisser la vie sauve au vaincu, ou par une capitulation inconditionnelle pour réduire le vaincu en esclavage, sans droit aucun.

 

La guerre d'extermination va encore plus loin. Par définition, son objectif premier est d'exterminer l'autre, de l'anéantir physiquement, de tuer pour tuer. Le génocide va encore plus loin, puisqu'il peut non seulement avoir pour but de liquider physiquement mais encore de tuer l'âme:

 

Jean-Paul II voyait dans l'extermination une "usurpation par l'homme de l'autorité divine sur la vie et la mort de l'homme".

 

Toutefois, comme les choses ne sont pas simples, l'extermination peut être aussi un moyen pour imposer sa volonté à l'adversaire.

 

L'extermination peut également être brandie comme une menace, dans certaines circonstances, pour parvenir à ce résultat.

 

Enfin l'extermination peut être l'aboutissement de la guerre poussée à son paroxysme sans qu'il n'y ait une telle intention au départ.

 

Comment justifier l'extermination de l'adversaire? En le présentant, par exemple, comme un monstre qu'on ne peut pas faire autrement que d'exterminer (désinformation et extermination vont de pair). Mieux encore:

 

"Lorsqu'on veut aujourd'hui exterminer quelqu'un, le meilleur moyen encore est de le désigner lui-même comme exterminateur. Car que mérite l'exterminateur, sinon d'être lui-même exterminé?"

 

Comme on sait, rien de tel que de désigner une victime émissaire pour liguer les gens contre elle:

 

"Il en est de la communauté internationale comme de n'importe quelle autre communauté: elle doit veiller à sa propre cohésion interne. A ce titre, elle n'a pas seulement besoin d'ennemis, mais d'ennemis qu'elle puisse considérer comme des criminels. C'est un gage de paix, et même de paix perpétuelle"...

 

Les Romains disaient : "Vae victis! Malheur aux vaincus!" Aujourd'hui:

 

"Les procès contre les vaincus sont un moyen de transmuer la répulsion qu'on éprouve pour la guerre elle-même en une répulsion pour la manière dont l'ennemi a fait la guerre."

 

Car bien sûr il faut que les vainqueurs soient légitimés quand ils n'offrent aux vaincus qu'une capitulation inconditionnelle: les crimes des méchants font alors ressortir l'innocence des bons.

 

Cette inégalité de traitement conduit Eric Werner à dire:

 

"Soit la notion de crime contre l'humanité s'applique à tout le monde (au vainqueur comme au vaincu), soit à personne."

 

Eric Werner constate avec quelle aisance "l'opinion semble s'être accommodée de certaines atteintes particulièrement graves aux principes généraux du droit des sociétés civilisées, telles l'usage rétroactif d'une loi, ou encore l'abandon du principe de la prescription des poursuites et des peines" et il cite Dominique Jamet:

 

"La prescription ne signifie naturellement ni le pardon, ni l'oubli. Elle correspond seulement à la prise en compte de la réalité du temps qui passe, à l'échelle de nos pauvres vies, de la nature et des sentiments humains. La non-rétroactivité marque toute la distance qui sépare la justice de la vengeance, l'une ayant valeur universelle, l'autre étant fonction de la tête du client, et celle du créancier." ("Fallait-il?", Le Monde, 3 juin 1989)

 

Eric Werner cède cependant à la facilité quand il explique ainsi la survenance de guerres inter-ethniques dans le monde occidental:

 

"La surpopulation [...] trouve occasionnellement un exutoire dans la guerre, mais parfois aussi dans l'exode des vivants en surnombre, lesquels délaissant les régions les plus encombrées de la planète, se mettent en tête d'envahir d'autres relativement moins encombrées, pour les occuper et les piller."

 

Car ce n'est pas la surpopulation qui est en cause dans les migrations mais le sous-développement des pays d'origine, aux régimes corrompus et contraires aux libertés individuelles, et l'attractivité de nos Etats providence.

 

De même cède-t-il à la facilité quand il cite Pierre Clastres en l'approuvant:

 

"La société industrielle, la plus formidable machine à produire, est pour cela même la plus formidable machine à détruire."

 

Sans établir de lien direct avec cette affirmation, il apporte la réponse qui explique pourquoi le monde occidental s'auto-détruit.

 

En effet, citant cette fois Jean Baudrillard, il souligne l'écart entre "l'image que nous portons encore en nous", celle de l'humanisme de la Renaissance et des doctrines libérales du XVIIIe siècle et "la bureaucratie de l'Etat totalitaire", que nous connaissons sous sa forme, soi-disant douce, d'Etat providence, au sein duquel l'individu n'est plus qu'un rouage docile:

 

"On découvre [...] au coeur même de la substance de l'Etat, la puissance agissante de l'Un, la vocation de refus du multiple, la crainte et l'horreur de la différence."

 

Cette quête de "l'Etat homogène et universel" favorise les extrêmes, les envieux et les racistes, égalitaires et inégalitaires forcenés, lesquels finissent par se rejoindre comme tous les extrêmes et, même, par faire des allers-retours entre eux.

 

Ce que disait Alexis de Tocqueville (cité également par Eric Werner) à propos des "passions démocratiques" peut s'appliquer aux relations inter-ethniques:

 

"La plus petite dissemblance paraît choquante au sein de l'uniformité générale."

 

L'insécurité qui en résulte n'est peut-être pas complètement voulue, mais elle arrange bien les bénéficiaires de l'Etat providence, qui remplit mal cette fonction régalienne:

 

"Elle achève de réduire les individus à l'impuissance et de les mettre dans l'incapacité de rien entreprendre contre la nomenklatura."

 

Francis Richard

 

De l'extermination, Eric Werner, 216 pages, Xenia (Parution en librairie aujourd'hui en Suisse, le 22 mars 2013 en France)

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11 mars 2013 1 11 /03 /mars /2013 07:00

Conquistador GRIVELLe canton de Vaud comporte au moins une particularité étatiste, qui le distingue des autres cantons helvétiques.

 

La curatelle, pour les personnes majeures, et la tutelle, pour les mineurs, y peuvent être confiées à des personnes au casier judiciaire vierge, choisies par l'Etat dans la population (on se demande comment), alors qu'elles ne sont ni professionnelles ni volontaires.

 

En principe il s'agit de cas de protection légers. Aussi, pas question de refuser. Les cas d'exemption sont rares.

 

Cet abus de pouvoir perdure et les heureux élus cherchent à y échapper comme ils peuvent et à ne pas prendre en main cette patate chaude.

 

Florence Grivel fait le récit fictionnel d'une quadra sur laquelle cette responsabilité échoit et qui ne refuse pas la patate chaude. Cela tombe bien, se dit celle-ci:

 

"L'humain me passionne, et, au-delà des contraintes administratives, je vais sûrement y trouver mon compte."

 

Pas de chance, on la douche tout de suite:

 

"Restez du côté administratif."

 

Son client, Justin Dufour, un grand escogriffe (2m 02), endetté jusqu'au cou, a demandé une curatelle volontaire. Il est "antisocial, mal éduqué, peu concerné par la conscience de ses propres limites", mais la quadra éprouve de l'empathie pour lui. Elle ne sait pas encore ce qui l'attend, un vrai cauchemar.

 

Justin est originaire d'Argentine. Il ne faut pas confondre:

 

"J'suis pas un Andin moi, j'suis d'origine conquistador."

 

Il a été adopté par des cadres suisses, mais sa famille d'adoption a renoncé. Son père veut bien lui payer ses assurances sociales, mais c'est tout. La psy qui s'en occupe dit de lui:

 

"Il est considéré comme anti-social, et puis, quand il est décompensé il présente des traits clairement schizophréniques."

 

La quadragénaire curatrice va donc très vite essayer de prendre les choses avec humour et croit avoir trouvé la bonne façon "d'expulser la tension, d'élaborer un sens [qu'elle] ne trouve pas", en riant tout simplement.

 

Après neuf mois de curatelle, elle va cependant jeter l'éponge:

 

"Ma résistance flanche, mon respect pour Justin s'effrite. J'en veux à ce canton et à ses coutumes obsolètes qui obligent le citoyen d'assumer une situation qui dépasse souvent ses compétences."

 

Ce récit vaut surtout par le menu de ce à quoi la curatrice doit faire face: les courriers recommandés qui l'inondent; les demandes d'argent incessantes de son pupille - au "désespoir généreux. Et insistant" - (elle a la responsabilité de son compte en banque), qui use et abuse du téléphone mobile et qui s'en sort toujours par des mensonges ou des subterfuges.

 

Au milieu de cette obscurité permanente brillera tout de même une infime lueur. La curatrice pourra alors penser qu'elle n'a pas été complètement inutile.

 

Le récit vaut également par la transcription phonétique du parler djeune de Justin qui s'avère être un sacré client, sa morphologie et sa grande voix lui permettant de terroriser les autres pour obtenir ce qu'il veut...

 

Cet échec annoncé, au travers d'une fiction qui ne doit pas être très éloignée de la réalité, devrait faire réfléchir les autorités du pays de Vaud sur la pertinence du maintien de rapports citoyens non consentis.

 

Francis Richard

 

Conquistador, Florence Grivel, 64 pages, bsn press

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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 10:00

Sans-Elle-UHL.jpgSans Elle? Avec une majuscule?

 

"Sans Joie, il n'y a pas d'amour"

 

La joie perdue, comme le paradis terrestre, parcourt tout le roman d'Eléona Uhl.

 

Roman? S'agit-il bien d'un roman? Ou alors il s'agit d'un roman fantastique où le rêve s'empare de la réalité et personnifie non seulement Ciel, Mer, Lune, Soleil, Sable et Vent, mais Ecriture, Impression, Grammaire, Rumeur et Légende.

 

La légende raconte qu'une tortue amphibie avait porté le monde sur son dos jusqu'au jour où elle avait confié aux villageois:

 

"Je retire l'amour à celui qui révèle mon âge."

 

Elle avait précisé avant de disparaître à jamais:

 

"Seul un astre s'y prêtera."

 

L'héroïne s'appelle Hanna. Quand le roman commence, elle se trouve au bord de la mer et vit dans une cabane, un peu en retrait du rivage, non loin d'un village, en un lieu où le ciel transgresse toutes les lois.

 

Hanna est devenue muette et suscite l'incompréhension des villageois. Elle a perdu le goût du texte, elle a rompu avec le mot:

 

"A la lisière du langage, dans les méandres de la pensée, au plus profond de son âme, femme insaisissable voudrait se dire l'impossibilité du mot."

 

Parallèlement l'auteur nous raconte qu'Hanna était citadine et que son voisin de palier, après l'avoir croisée, voulait communiquer avec elle en glissant des mots sous sa porte. Mais Hanna refusait de les lire et n'en avait gardé qu'un, glissé dans une poche de sa robe à fleurs.

 

Sur le sable de la plage Hanna trace des caractères que la mer efface, comme elle efface ses empreintes et "les sillons, profonds et légers, incrustés dans le sable tiède", qui "dessinent un chemin parcouru à deux":

 

"L'écriture est informe, mais son souffle est de courte durée, car une eau perfide et meurtrière noie instantanément son ébauche."

 

Hanna n'a pas perdu la vie, mais elle a perdu la voix. Elle ne pouvait plus répondre au voisin. Elle avait avalé tous ses mots à une seule exception. Elle ne pouvait plus que s'abriter contre lui, se lover en lui et lui demander de l'emmener loin d'elle.

 

Que s'est-il passé? La prédiction de la légende s'est-elle accomplie? L'âge de la tortue a-t-il été révélé? A qui? Par quel truchement?  Quel astre s'y est-il prêté?

 

Peu à peu la vérité apparaît. Peu à peu le lecteur apprend que l'amour a bien été retiré à celui qui a révélé involontairement l'âge de la tortue, qu'un astre aujourd'hui terni s'en est bien mêlé, et que la joie s'en est allée et, avec elle, l'écriture.

 

Comment tout cela finit-il? En apothéose.

 

En attendant, le lecteur est emporté par l'écriture poétique de l'auteur, joyeuse et lancinante comme un chant des premiers temps, où des sentences répétées, comme des refrains, viennent caresser ses yeux et pénétrer sa mémoire tout au long de sa lecture.

 

Le lecteur se dit que l'écriture, qui est éternelle, n'a pas été perdue pour tout le monde et que l'auteur s'en est emparé pour illustrer la sentence:

 

"Sans joie, il n'y a pas d'écriture.

 

Francis Richard

 

Sans Elle, Eléona Uhl, 140 pages, Olivier Morattel Editeur

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8 mars 2013 5 08 /03 /mars /2013 23:00

A-fleur-de-nuage-BERRUT.jpgLa première nouvelle donne son ton et son titre au recueil: un jeune garçon, proche des animaux, simple d'esprit et au coeur gros, croit échapper à la gravité parce qu'il grimpe sur un clocher et se trouve à fleur de nuage.

 

La couverture continue dans ce registre poétique. En arrière-plan, des nuages effleurent une  montagne et, au premier plan, des toits de chalets, accrochés à une pente, sont masqués en partie par des herbes folles.

 

Les vingt-cinq nouvelles de Danielle Berrut se situent en Valais, il y a longtemps déjà, peut-être un siècle, pour certaines d'entre elles. Ce qui n'étonnera pas le lecteur, prévenu par le titre et la couverture.

 

A l'époque les hommes étaient certainement plus près de la nature et des bêtes qu'aujourd'hui. Les distractions et les dangers n'étaient pas les mêmes. On croyait en Dieu... et l'église était au milieu du village.

 

Les échanges ne se faisaient pas par téléphones mobiles ou sms, mais par des mots murmurés à l'oreille (parfois par des éclats de voix) ou par de longues lettres écrites à la main. Car le temps ne se comptait pas de la même façon.

 

Aussi, l'hiver, lorsque la fatigue n'incitait pas à vite se coucher, des veillées prenaient-elles place auprès de l'âtre. Il s'y racontait des histoires de chalets hantés et de revenants. Il arrivait aux uns des choses extraordinaires, aux autres des mésaventures, d'aucuns bénéficiaient même d'apparitions d'êtres aimés disparus.

 

La timidité des garçons avait souvent raison de leurs amours et se soldait par des rendez-vous manqués, qui pouvaient tourner aux malentendus tragiques. Des filles ne se mariaient pas. Des garçons non plus. Ils restaient vieilles filles et vieux garçons, n'ayant jamais connu l'oeuvre de chair.

 

Quand deux jeunes gens faisaient l'amour, c'était sans filet et, en cas de conception, pour échapper à ce qui était alors considéré comme un déshonneur, la mésalliance arrangée par la famille était le recours obligé si le père était loin.

 

Dans les auberges de village la sommelière remplissait des décis de verres de petit blanc frais que les clients éclusaient. Après quelques verres, désinhibés, ils se mettaient à chanter à la suite d'un canteu qui avait donné le la.

 

Parfois, si le canteu avait une belle voix limpide, qui s'envolait vers les confins du monde,  ils se contentaient de l'écouter religieusement, et, après un silence saluant la fin d'un chant, ils commandaient une nouvelle tournée...

 

Les drames n'étaient pas les mêmes que de nos jours: chutes mortelles d'un char ou dans un châble; mort solitaire d'un homme devant un oratoire sur un chemin qui mène de la plaine à l'alpage ou d'une femme au pied d'une falaise au milieu des fleurs; incendies volontaires de granges ou de chalets; éboulements meurtriers de pierres ou de boue; rixes tournant mal lors de bals un peu trop arrosés...

 

Danielle Berrut, à l'occasion de ces nouvelles (qui sont de vraies histoires si elles tutoient parfois le surnaturel), fait revivre un autre temps qui n'est pas si éloigné que cela, dans un décor qui n'est plus vraiment le même. Elle le fait à la manière des conteurs d'autrefois, se servant d'un vocabulaire simple et approprié, qui n'empêche pas le lecteur, au contraire, d'imaginer et de rêver.

 

Plutôt que de dire que ce temps perdu était un âge d'or, l'auteur dit avec bonheur que ce monde disparu était autre, tout simplement, qu'il faut s'en souvenir, parce qu'il fait partie de l'héritage, s'il ne faut pas forcément le regretter.

 

Francis Richard

 

A fleur de nuage, Danielle Berrut, 176 pages, Xenia (A paraître le 15 mars en Suisse et le 22 mars en France)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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