Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
20 novembre 2021 6 20 /11 /novembre /2021 19:00
Cool, de Simon Vermot

Sa meilleure amie reste introuvable, son mec vient d'être assassiné et tout ce qu'elle trouve à dire, c'est cool? De quoi devenir complètement stone.

 

Avant d'en arriver là, il faut évidemment commencer par le début. Et le thriller de Simon Vermot démarre sur les chapeaux de roues. Avec le kidnapping d'une belle adolescente, Anouk.

 

À Pierre, journaliste suisse, son rédacteur en chef, Marc, a remis un bout de papier sur lequel il a noté tous les mots de la revendication téléphonique qu'a faite le ravisseur de sa fille:

 

Nous ne demandons pas de rançon. Seulement que Pierre, votre journaliste, accepte de nous rencontrer! On vous recontactera.

 

Une rapide enquête permet à Pierre d'apprendre qu'Anouk, quinze ans et quatre mois, qui habite chez sa belle-mère depuis qu'il est veuf, ne s'est en effet pas rendue ce jour-là au collège.

 

Follement inquiet, il va à la police déclarer sa disparition. Mais celle-ci ne fait rien, considérant qu'il s'agit vraisemblablement d'une fugue jusqu'à ce qu'il reçoive ce mot manuscrit de sa fille:

 

Fais tout ce qu'ils demanderont, sinon ils me feront du mal...

 

Ni lui, ni la police ne peuvent dès lors imaginer que ce n'est pas sérieux. Tout est donc mis en oeuvre pour la retrouver, en cherchant d'abord à identifier le porteur du message de sa fille.

 

Le lecteur est très vite dans la confidence que ce n'est pas un kidnapping. Mais cela n'ôte rien au suspense que Simon Vermot sait si bien créer dans cette histoire inspirée de faits réels.

 

Car ce qui donne un tour inattendu à ce qui s'avère être une plaisanterie de mauvais goût de la part de trois amis d'enfance, Paul, Mila et Anouk, c'est leur prise en stop en France de Jeremy.

 

Sur la route qui les mène à la Côte d'Azur, ils ne savent pas que, ce faisant, ils ont mis le doigt dans l'engrenage d'une affaire de grande envergure et que la qualifier de Cool est euphémique.

 

Le lecteur attentif aura noté que ce roman noir, où il y a tout de même des éclaircies, est dédié aux victimes de Nice 2016, ce qui n'est pas un mince indice pour en mesurer toute la portée.

 

Pourtant cela ne le découragera pas dans sa lecture, pris qu'il sera dans les tumultueux méandres du récit, où l'amour d'un père pour sa fille le transcende tellement qu'il finit par jouer les héros...

 

Francis Richard

 

Cool, Simon Vermot, 192 pages, Éditions du Roc

 

Livres précédents:

 

La Salamandre noire (2020)

À bas l'argent ! (2020)

Partager cet article
Repost0
19 novembre 2021 5 19 /11 /novembre /2021 20:00
L'envol des milans, de Kyra Dupont Troubetzkoy

Cela fait des années que la même colonie de milans noirs vient nicher dans les bois à l'orée du champ qui s'étend devant la maison. Ils arrivent dans le courant du mois de mars après avoir passé la moitié de l'année en Afrique...

 

L'autre moitié de l'année, les milans la passent sous les fenêtres de Jeanne, puis ils retournent d'où ils sont venus, à la fin de l'été, qui correspond rituellement et, sans surprise, à L'envol des milans.

 

Chez les hommes, le cycle est plus long. Il commence à la naissance, dure des années et se termine avec la fin de l'adolescence quand les enfants, en devenant adultes, prennent à leur tour leur envol.

 

Jeanne et Arthur Bifron ont eu à un an d'intervalle deux enfants, Thomas et Mia. Bien qu'elle s'y attendît, Jeanne n'a pas du tout accepté le départ de son fils et s'en est trouvée très déstabilisée.

 

Elle tient à l'accompagner à Zurich, où il va poursuivre ses études, à quelque 300 km de Genève. Cet ultime cordon ombilical est le plus difficile à couper et, de son humeur, celle de la famille pâtit.

 

Jeanne était journaliste, mais elle a abandonné ce métier pour rester à la maison. Son aura a alors pâli aux yeux de son mari et continuer à couver ses enfants a fini par être bien trop pesant pour eux.

 

Thomas parti, Jeanne reporte le poids de son affection sur Mia, qui, après avoir été sa complice féminine, étouffe sous lui et cherche des échappatoires, qui sont de toute façon naturelles à son âge.

 

L'ambiance familiale s'alourdit, se dégrade pendant les mois qui suivent le départ de Thomas, lequel aura joué comme un déclic. Il faut s'attendre alors à ce que se produise une dislocation du foyer.

 

Car il n'est pas possible de diriger indéfiniment la vie de ses enfants et Kyra Dupont Troubetzkoy décrit très bien par quelles affres passe Jeanne refusant de l'admettre et d'en tirer les conséquences.

 

Peut-être cela résulte-t-il du fait qu'elle ne sait pas tout. Elle ne le découvrira qu'à la fin et comprendra alors bien des choses sur son propre comportement, auquel celui de sa mère n'est pas étranger.

 

In fine, en écoutant le Dixit Dominus de Haendel, Jeanne s'installe à son bureau, écrit leur histoire avec les mots de notre époque, et, en mère apaisée, pose ces questions liminaires, qui la résument:

 

On pense que les liens du sang nous protègent, mais si c'était l'inverse? Et si nous étions à notre insu les bourreaux de nos enfants? On croit faire au mieux pour eux, en vue de leur bonheur, on se saigne, on se sacrifie pour eux. Et si, sans le vouloir, on faisait l'inverse? 

 

Francis Richard

 

L'envol des milans, Kyra Dupont Troubetzkoy, 204 pages, 5 sens éditions

 

NB

 

Kyra Dupont Troubetzkoy dédicacera son livre le 25 novembre 2021 à la Librairie Basta ! Chauderon, rue du Petit Rocher 4, à Lausanne, de 17 heures à 18 heures.

 

Livres précédents:

 

Petit essai assassin sur la vie conjugale, Éditions Luce Wilquin (2012)

Le hasard a tout prévu, Éditions Luce Wilquin (2013)

Partager cet article
Repost0
17 novembre 2021 3 17 /11 /novembre /2021 18:45
Confession d'une dame du pays de la Venoge, d'Annette Schneider

Annette Schneider est née à Sainte-Croix. C'est elle la dame du Pays de la Venoge, cette rivière qui a été chantée par le poète Jean Villard-Gilles, dont la source se trouve au pied du Jura, à L'IsLe, qui passe à La Sarraz et mêle au bout de sa course ses eaux à celles du Léman.

 

Dans cette confession où elle n'a pas de péchés à avouer et qui serait plutôt une profession de foi dans la vie, l'auteure raconte la sienne en restant modeste, comme le sont ses origines. Car elle est née en 1932, alors que ses parents ont dû fermer leur magasin de chaussures.

 

Les années 1930, celles de sa petite enfance, sont synonymes de survie grâce à de petits travaux et à une association, la Semaine du kilo. Avec le début de la Seconde Guerre mondiale, les choses ne s'arrangent pas: ses parents sont en instance de divorce et son père au chômage.

 

Elle est ravie d'aller à l'école, pour apprendre. Comme elle est une fille, elle n'a pas droit à l'algèbre, à la géométrie, à l'instruction civique, mais à la couture. Quant aux vacances, dès ses 11 ans, elle les vit toutes dans des familles d'agriculteurs ou de viticulteurs pour aider au ménage.

 

À la fin de sa scolarité obligatoire, elle fait une année de stage en Suisse allemande, puis, parce que son père juge nécessaire qu'elle apprenne un métier, avec ses économies et un complément paternel, elle entre dans une école spécialisée dans la formation d'employées de bureau.

 

D'abord secrétaire d'un avocat à Lausanne, après son mariage avec un horticulteur, elle mène de concert ce travail, l'administration de l'entreprise familiale et sa formation sur le tas à la profession d'horticultrice. Puis, à regret, pour celle-ci, elle abandonne sa  profession de secrétaire.

 

Pour cette femme pleine de vie, c'est insuffisant. Sans faire de politique jusque-là, elle s'y est intéressée quand elle était secrétaire de l'avocat, qui, lui, en faisait. De plus, dès 1959 le droit de vote et d'éligibilité est accordé aux femmes dans le canton de Vaud. En Suisse, ce sera en 1971...

 

Cette femme, qui défend les femmes, n'est pas de gauche. Pendant des décennies, au Parti Radical, un parti du Centre, elle participe activement à la vie politique dans différentes communes et districts vaudois, la menant de front avec l'exercice de plusieurs professions successives.

 

Elle a connu succès et revers face à une gent masculine dominante, mais elle a obtenu souvent aussi son soutien, parce qu'elle est tenace et sait être convaincante. Ce récit, pour qui ne s'est jamais engagé sur le terrain politique, est intéressant et occupe une grande part de sa confession.

 

Le nom d'Annette Schneider restera attaché au sauvetage du château de La Sarraz, commune de son domicile actuel, mais il faudra retenir sa sagesse, non pas due à l'âge, mais à l'expérience. Elle n'est pas près de tomber dans les excès de paroles de certaines femmes d'aujourd'hui.

 

Elle n'oublie pas les améliorations intervenues dans la vie des femmes depuis la dernière guerre mondiale, que d'aucunes ignorent. Sous une autre forme, elle a lutté toute sa vie pour le respect et la reconnaissance de la femme dans le milieu politique et, avec d'autres, y est parvenue.

 

À la fin de son livre, elle dresse les portraits de femmes remarquables, qui sont devenues ses amies et/ou qu'elle a approchées. Ils illustrent qu'en Suisse des femmes, telles Christiane Langenberger, Jacqueline de Quattro ou Isabelle Moret, ont joué ou jouent désormais un rôle insigne.

 

Francis Richard

 

Confession d'une dame du pays de la Venoge, Annette Schneider, 240 pages, Éditions de l'Aire

Partager cet article
Repost0
14 novembre 2021 7 14 /11 /novembre /2021 19:30
Les Flammes de Pierre, de Jean-Christophe Rufin

Ce supplément d'âme qui transforme un sujet en intrigue, une personne en personnage, c'est ce que l'on appelle une histoire. Il y faut un début, une fin et surtout au-delà des faits, des sentiments.

 

Alors Jean-Christophe Rufin applique le précepte dans Les Flammes de Pierre, dont le titre est tiré du nom d'une belle paroi granitique située au-dessus de Chamonix.

 

Ce roman, fait surtout de récits de montagne, est l'histoire d'un amour entre un guide, Rémy, et une femme d'une beauté hiératique, Laure, la trentaine, comme lui.

 

Rémy, ce gigolo des neiges, a séduit moult riches clientes, avec son sourire commercial, sa musculature de sportif, son bronzage entretenu toute l'année au grand air.

 

Cette fois, lors de leur rencontre, il se rend tout de suite compte que Laure, bien qu'appartenant à cet autre monde, de luxe et de privilèges, est différente des autres.

 

Laure, femme moderne et mondaine, évolue dans la finance. C'est aussi une femme courageuse et maîtresse d'elle-même. Il n'arrive pas à démêler qui elle est vraiment.

 

Lui, puis elle, prennent conscience de l'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, sans savoir l'exprimer, avec les conséquences auxquelles mène une telle retenue.    

 

Aussi Laure et Rémy vont-ils, tour à tour, tacitement, donner la plus belle preuve d'amour qui soit, en rejoignant le monde de l'autre, non sans bleus au corps et à l'âme.

 

Cette histoire a la montagne pour témoin muet, comme une ombre, qui, même lorsqu'on s'en éloigne, de par sa verticalité, finit par élever les corps et les âmes.

 

Car la montagne, école de vie, réserve à ceux qui s'y adonnent, à sa discrétion, le plaisir et la douleur, le merveilleux et le drame, l'effort et le repos, la conscience et l'oubli.

 

Les tourments de l'amour étreignent Rémy, puis Laure, si bien que le manque de l'un pour l'autre, et réciproquement, s'avère le révélateur obligé qui signe leur amour.

 

Mais cela ne signifie pas qu'ils en soient conscients, ni que ce qui avait si bien commencé, après bien des vicissitudes, fasse une bonne fin. En amour, en effet, rien n'est sûr:

 

Une des cruautés de l'amour, une de ses forces aussi, est de pouvoir subsister hors du temps, sans soin ni aliment. C'est une plante inouïe mais qui peut aussi bien mourir en un instant.

 

Francis Richard

 

Les Flammes de Pierre, Jean-Christophe Rufin, Gallimard

 

Livres précédents chez Flammarion:

Le Suspendu de Conakry (2018)

Le Flambeur de la Caspienne (2020)

La Princesse au petit moi (2021)

 

Livres précédents chez Gallimard:

Sept histoires qui reviennent de loin (2011)

Le collier rouge (2014)

Check-point (2015)

Le tour du monde du roi Zibeline (2017)

Les sept mariages d'Edgar et Ludmila (2019)

Partager cet article
Repost0
3 novembre 2021 3 03 /11 /novembre /2021 20:40
Je vais ainsi, de Hwang Jungeun

Il s'agissait de deux locations qui partageaient l'entrée et une salle d'eau équipée de toilettes. On les avait aménagées en divisant en son milieu un sous-sol, qui à l'origine avait servi de cave. [...] Cette cloison était volontairement incomplète à ses extrémités.[...] Les gens habitant d'un côté ou de l'autre de la cloison n'avaient pas un logement complet, mais seulement la moitié. À chaque extrémité, l'entrée et la salle d'eau étaient des parties communes au foyer de gauche et à celui de droite.

 

Dans ce logement ont habité ensemble pendant leur enfance, d'un côté Ae Ja et ses deux filles, So Ra et Na Na, de l'autre Sun Ja et son fils Na Ki. Ae Ja et Sun Ja sont toutes deux veuves et leurs familles sont donc monoparentales.

 

Leurs histoires, qu'elles soient communes ou individuelles, sont racontées par So Ra, Na Na, Na Ki. Mais leurs récits mélangent allègrement premières et troisièmes personnes, si bien qu'ils obligent à une lecture des plus attentives.

 

Les deux soeurs So Ra et Na Na sont très complices. Elles le sont d'autant plus que leur mère a une attitude inquiétante à leur égard, car elle s'absente de temps en temps sans crier gare et les laisse alors se débrouiller toutes seules.

 

Na Ki est pour elles un grand frère, même si elles auraient aimé qu'il soit davantage que cela, pour l'une en tout cas, sinon pour l'autre. Ce qui les rapproche, c'est que la mère de Na Ki est une mère de substitution pour toutes deux.

 

Ces trois enfants, même devenus adultes, sont très imaginatifs. Leur imagination est d'autant plus exacerbée qu'ils sont sujets à des rêves prémonitoires, et qu'au moins deux mystères, qui ne sont que temporaires, l'entretiennent.

 

L'un de ces mystères est que Na Na est enceinte sans que, dans un premier temps, So Ra en soit sûre, puis qu'elle sache qui est le père. L'autre est que Na Ki a un secret personnel, remontant à un séjour au Japon et qu'il garde pour lui.

 

Ces récits, qui se déroulent en Corée du Sud, sont émaillés de rites, notamment alimentaires et religieux. Qui sont aussi bien observés dans le pays que propres aux familles, lesquelles ont, semble-t-il, encore là-bas une grande importance.

 

Aussi les réflexions qu'ont les personnages au travers de leurs récits créent-elles une ambiance insolite, singulière et plurielle, qui n'est pas sans charme, si, parfois, elle ne laisse pas de déconcerter, ce qui, sans doute, y contribue.

 

Francis Richard

 

Je vais ainsi, Hwang Jungeun, 240 pages, Zoé (traduit du coréen par Jeong Eun Jin et Jacques Batilliot)

 

Littérature d'Asie aux éditions Zoé:

 

Les enfants de Sal Mal Lane, Ru Freeman (2015)

1,2 milliard, Mahesh Rao (2017)

Sur le mont Mitaké, Sîbourapâ (2018)

Partager cet article
Repost0
25 octobre 2021 1 25 /10 /octobre /2021 21:45
Les bonnes fortunes, d'Ivan Salamanca

Les bonnes fortunes est un recueil de cinq courts récits. Il faut entendre ce titre dans les deux sens de succès galants et de hasards heureux, encore qu'il y ait quelque ironie ici à l'employer dans ces deux acceptions.

 

Dans Promesses de lune, un douanier français, qui exerce à la frontière méditerranéenne entre la France et l'Italie, la franchit pour y passer cinq jours de vacances en septembre, à Mortola, entre Menton et Ventimiglia.

 

Sur une plage, il tombe sur des galets après s'être encoublé sur le pied d'Assunta, avec laquelle il vit un miracle et dont il portera toujours en lui les parfums après être retourné comme de rien à sa vie d'homme de peu.

 

Dans Dragée haute, au balancement des cloches de l'église, dont le fer est poussé par les hommes, répond celui des femmes qui poussent les balançoires, où sont installés les enfants en petites robes et culottes à bretelles.

 

Si Pierre va à l'église le dimanche, Jeanne n'aime pas les cultes et ne le rejoint aux champs que pour lui apporter à boire et à manger. Pendant l'office, elle s'occupe autrement; après, elle l'esquive et le renie. Jusqu'au jour... 

 

Dans Vent debout, Lewis, au volant de sa Cadillac blanc crème, vient de quitter des boucles blondes et une bouche de pulpe, Elena. Elle a son odeur sur la peau: il est en état de grâce. Aussi, peut-être, fera-t-il demi-tour.

 

Lewis n'est-il donc qu'un bellâtre? En chemin, il s'arrête, se poste devant quoi l'on décroche pour annoncer les nouvelles, le beau temps ou la mort d'un homme, la naissance miraculeuse ou l'abandon de tout espoir...

 

Dans À coeur fendre, c'est le printemps. Un faucheur en devenir, un orpailleur en quelque sorte, adossé à un tronc, somnole. Il ne manque plus à ce tableau romantique que la venue d'une femme, belle à dissoudre le sang. 

 

Passent les saisons. L'orpailleur se rend compte que les choses ont changé ou alors que ses yeux se sont dessillés. L'hiver venu, son coeur s'est refroidi: La beauté ne dure pas toujours, mais son empreinte est éternelle.

 

Dans Les pierres chaudes et la mer, ils sont embarqués à la hâte sur des coques de noix. Sur la même galère, ils sont à la merci des hommes aux fusils, des vents, des marées. L'un d'eux, Yassin, a dans la poche une lettre.

 

Les jours passent. La tension augmente. Puis c'est l'abattement. Yassin sort la lettre de sa poche. C'est une lettre d'amour de Yhasmina qui lui fait avoir une vision temporisatrice et venir les larmes aux yeux quand il la lit...

 

Ces bonnes fortunes ne sont donc pas si bonnes que cela, ou plutôt si, elles le sont. Car Ivan Salamanca, avec une grande économie de mots et beaucoup de poésie, parle très bien d'éros et thanatos, ces indissociables.

 

Francis Richard

 

Les bonnes fortunes, Ivan Salamanca, 88 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent:

 

Les couvents d'eau claire (2019)

Partager cet article
Repost0
24 octobre 2021 7 24 /10 /octobre /2021 18:25
Au carrefour des intentions, de Sven Papaux

Tout est une question d'équilibre dans ce sport: si mentalement ça va, vous skiez bien et tout s'enchaîne. Le facteur psychique est prépondérant, comme pour tout un chacun. C'est mieux de foncer tête baissée avec l'esprit libre, si vous avez l'intention de réussir. Encombrez-vous l'esprit, et vous avez de grands risques de vous encombrer de blessures.

 

Ces bonnes paroles, River les a écrites au début de ce récit. Peut-être ne les a-t-il pas suffisamment en tête, car, à près de dix-huit ans, après dix ans d'embrigadement dans le sport de haut niveau, il se retrouve finalement à la lisière de l'autodestruction.

 

Ce récit est celui de l'année décisive, au cours de laquelle River pense récolter les fruits d'avoir, pendant ces dix ans, mis le sport avant tout. Quand il a choisi cette vie de sacrifices, son père l'a soutenu, mais savaient-ils tous deux ce qu'elle impliquait?

 

Il a abandonné ses études, en quelque sorte joué son va-tout. Est-il fait pour la compétition? Il est permis d'en douter, d'autant qu'il est sensible psychiquement, qu'il est tendre, et qu'il n'a pas le physique de l'emploi en dépit de rudes mises en condition:

 

Je suis tout fluet monté sur de frêles cuisses, avec des épaules de cycliste presque inexistantes. Je suis fin, comme ma manière de skier, plus en souplesse qu'en puissance. En somme, je n'ai pas la carrure du skieur type. J'ai plus l'allure d'un danseur étoile.

 

Il malmène son corps, ne l'écoute pas; celui-ci tombe, se redresse, retombe. Son esprit est au diapason. Il déprime un jour, un autre il redevient ambitieux, avant d'être à nouveau grincheux et défaitiste: C'est risible comme on est bête face à la contrariété.

 

Un fossé se creuse entre ce sport, ses responsables, ses entraîneurs et lui. Il en est conscient. Pourtant, il passe outre, si bien que le lecteur, très vite, avant même que le récit ne s'achève, sait que cela ne peut qu'aller de mal en pis malgré des éclaircies.

 

Au-delà du cas personnel de River, ce récit pose la question du sport de haut niveau. L'illusoire rage de vaincre, ce poison qui lui est intrinsèque, la solitude et l'oubli dans lesquels l'athlète se retrouve en cas d'insuccès peuvent conduire à l'autodestruction.

 

Pour y échapper, l'entourage doit jouer son rôle, que ne remplissent pas des collègues ou des coaches inhumains. Une petite phrase lumineuse, dite par un proche, à laquelle il n'a pas été prêté attention, peut alors faire bifurquer Au carrefour des intentions...

 

Francis Richard

 

Au carrefour des intentions, Sven Papaux, 160 pages, Slatkine

Partager cet article
Repost0
17 octobre 2021 7 17 /10 /octobre /2021 19:40
Chevreuse, de Patrick Modiano

Chevreuse. Ce nom attirerait peut-être à lui d'autres noms comme un aimant.

 

Jean Bosmans note dans un cahier bleu des détails, des éclats de souvenirs, qui traversent son esprit. Il le fait le plus vite que possible avant qu'ils ne disparaissent définitivement dans l'oubli.

 

Ces détails, ce sont des noms de lieux comme Chevreuse, des noms de personnes comme celui de Tête de mort, surnom de Camille Lucas, ou celui de Serge Latour qui chantait Douce dame.

 

Un nom de lieu en attire un autre: Chevreuse, celui de la maison de la rue du Docteur-Kurzenne; Auteuil, celui d'un appartement aux alentours de la porte de Paris, où l'avait emmené Camille.

 

Un nom de personne en attire un autre: Camille, celui de Martine Hayward, à qui René-Marco a indiqué l'agence immobilière chargée de louer la maison de Chevreuse, où il a vécu enfant.

 

Ces détails remontent à cinquante, trente-cinq ou vingt ans, ou sont d'aujourd'hui. Ils correspondent aux vies successives que sont l'enfance, l'adolescence, l'âge mûr, ou la vieillesse.

 

Pourquoi tous ces détails fugaces se sont-ils gravés dans sa mémoire? Quoi qu'il en soit, au fil du récit, d'autres noms de lieux et de personnes surgissent et apparaissent liés les uns aux autres.

 

Aux notes prises dans le cahier bleu, il ajoute une sorte de schéma, comme pour se guider dans un labyrinthe. Il accomplit ainsi un difficile travail de mémoire, qui transpire dans le livre qu'il écrit.

 

Dans ce livre il vole en quelque sorte les vies de toutes ces personnes liées les unes aux autres, qui n'existeront plus que dans ses pages et n'y laisseront que des traces à moitié effacées.

 

Le secret, sous-jacent à cette quête menée laborieusement au fil du temps n'est dévoilé qu'à la fin. Il est pour lui jubilatoire car il sait être le seul à le détenir; il est dans le même temps libératoire:

 

Il avait fini son livre, et il eut, pour la première fois, cette curieuse sensation de sortir de prison après des années d'enfermement.

 

Francis Richard

 

Chevreuse, Patrick Modiano, 176 pages, Gallimard

 

Article précédent sur l'auteur:

Patrick Modiano à Stockholm (8 décembre 2014)

 

Livres précédents:

L'herbe des nuits, 192 pages (2012)

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, 160 pages (2014)

Souvenirs dormants, 112 pages (2017)

Encre sympathique, 144 pages (2019)

Partager cet article
Repost0
13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 20:00
Feux de sauge, de Françoise Matthey

Légère, au plus aigu de mon enchantement, j'abandonnais mes feux de sauge et mes prières, me rendais.

 

La montée vers la cascade du Dard permet à Françoise Matthey non seulement de renouer avec un souvenir d'enfant, mais de retrouver dans l'air pur une lumière à nulle autre pareille.

 

Il n'est dès lors plus besoin de faire des Feux de sauge pour rendre l'air pur puisqu'il se trouve en ce lieu, ni de faire des prières pour que se fasse entendre le chant immémorial du monde.

 

Sa madeleine, ce sont des boutons qu'elle redécouvre dans leur boîte en cherchant pour Guillaume un carton qu'elle sait trouver dans la grange de la ferme franc-montagnarde où elle vit.

 

En fait, dès l'entrée de la grange, ses souvenirs sont revenus, avec l'odeur du foin, et elle refait ici le trajet tant de fois accompli du Moulin - au nord de l'Alsace où elle est née - à la Suisse.

 

Avec le confinement, insistante la voix de la mémoire lui parle, mais ses souvenirs sont beaucoup plus que des souvenirs, ils sont des réponses à cette longue question qui les contient:

 

Nos souvenirs accueillis dans un ballet salutaire - relativisés par le temps, nos trajectoires, nos rencontres prégnantes - ne participent-ils pas au mystérieux mouvement d'espérance appliqué à vivifier une énergie parfois occultée et cependant appliquée à rassembler l'épars, la fragmentation de notre être en ces temps déconcertants, à restaurer l'unité de notre vécu et de notre présence au monde vers une réalité en devenir?

 

Cette question éclaire le lecteur de ce récit où les expériences singulières propres à une génération tendent ici à l'universel parce qu'elles reflètent notre humanité et toute la poésie du monde.

 

Francis Richard

 

Feux de sauge, Françoise Matthey, 168 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

 

À la croisée des brides (2016)

Dans la lumière oblique (2019)

Partager cet article
Repost0
13 octobre 2021 3 13 /10 /octobre /2021 08:30
La fille aux cerfs-volants, d'Olivier Rigot

Je me dirige vers le trimaran à foils, le mât dépasse de loin tous ceux du port, c'est le bateau de tous les superlatifs: dans la catégorie des Ultims, il est le plus grand avec ses trente-deux mètres de longueur, le plus large et le plus toilé de sa classe.

 

Sébastien Floran, photographe de mer et régatier, vient de passer un premier entretien avec De Souzon, qui lui a proposé de passer la nuit à bord de Cheyenne, parce qu'il n'a pas d'endroit où dormir.

 

Comme ça, le lendemain matin, il sera à l'heure pour l'épreuve de qualification. Et, le lendemain, il transforme l'essai. Il est engagé pour battre le record du tour du monde à la voile en moins de 40 jours.

 

Avant de se lancer dans la course, l'équipage potentiel doit se réduire à onze personnes à l'issue de longs préparatifs pour tester le matériel, les réglages à terre et l'observation de la fenêtre météo idéale...

 

Les cerfs-volants multicolores des kitesurfeurs emplissent le ciel et ondulent au gré des réglages imprimés par les planchistes. Planant à quelques mètres de la plage, elle glisse avec une facilité déconcertante. Je ne la quitte pas des yeux; de temps en temps, elle donne un coup de carre dans les vagues argentées et s'élève dans les airs...

 

Sébastien ne sait pas alors qu'elle est Sylvia, La fille aux cerfs-volants. Il ignore que cette kitesurfeuse est biologiste marine et qu'elle deviendra la femme de sa vie jusqu'à ce qu'elle disparaisse de celle-ci.

 

Sylvia, l'insaisissable, hante ses jours et ses nuits sur Cheyenne. Il se remémore leur idylle tumultueuse, leurs voyages où ils concilient métiers et activités sportives, leurs réconciliations et séparations.

 

Ils s'aimaient et souffraient. Ils se quittaient pour mieux se retrouver. Leur vie ensemble n'était pas tragique, mais dramatique. Sylvia était non seulement maîtresse du corps de Séb, mais de sa destinée...

 

N'oublie jamais de prendre du plaisir!, disait-elle.

 

Francis Richard

 

La fille aux cerfs-volants, Olivier Rigot, 288 pages, Slatkine

 

PS

 

Olivier Rigot invite le lecteur à visualiser quelques vidéos de kitesurf et de multicoques à foils afin de s'imprégner de l'ambiance du roman.

 

Certes le lecteur peut les voir avant d'en entreprendre la traversée, mais il peut tout aussi bien les voir après et vérifier qu'elles correspondent à celle que l'auteur a créée.

 

Women of kiteboarding:

Team gitana:

Partager cet article
Repost0
10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 21:45
Regards sur Chandolin, d'Ella Maillart

Chandolin, ce village du Val d'Anniviers, se trouve dans les Alpes valaisannes. Il est situé à quelque 2000 mètres d'altitude. Ella Maillart (1903-1997) s'y est installée à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale.

 

Dans sa préface, Pierre-François Mettan explique que l'aventurière cherchait tout simplement un lieu à vivre, à distance raisonnable de ce qu'elle abhorrait: la ville, le monde moderne, les idéologies.

 

Regards sur Chandolin comporte cinq textes écrits par Ella Maillart et des photographies prises par elle et regroupées par thèmes, suivis d'un texte de Nicolas Bouvier et d'une postface de Jérôme Meizoz.

 

Dans ses textes, aussi bien que dans ses photos noir et blanc, Ella Maillart se révèle en portant ses regards sur ce village d'adoption où elle passe la moitié de l'année, quand elle ne court pas l'aventure en Asie.

 

Chandolin est un courageux village au coeur des Alpes. La vie de ses habitants y est aussi rude qu'originale, change avec la construction d'une route qui le relie à Saint-Luc et qui est empruntée par le car postal.

 

En 1951, elle, qui connaissait d'autres sommets, sous d'autres cieux, rend grâce au Cervin, une montagne qui, plus qu'aucune autre, bouleverse ceux qui l'approchent et qui se trouve au bout du Val d'Anniviers:

 

Le Cervin affirme l'existence de l'immuable au coeur d'un monde changeant.

 

En 1961, elle craint pour la flore locale avec la venue des citadins qui vont à la rencontre de ses Chandolinards. Elle souhaite qu'elle soit préservée et que des affinités se créent entre les uns et les autres.

 

Ses photographies montrent ce qu'était le village dans les années 1950-1960, le rôle qu'y jouent les vaches lors de l'alpage et de la désalpe, les métiers et les costumes, les rites et l'apparition du machinisme.

 

Nicolas Bouvier, qui a rencontré Ella Maillart en 1952, raconte quels conseils elle lui donne pour la route Genève-Madras que lui et un ami s'apprêtent à prendre, et qui sont d'une sobriété toute britannique:

 

Partout où des hommes vivent, un voyageur peut vivre aussi...

 

Essayez donc cette route, et si elle ne vous convient pas, rentrez!

 

Jérôme Meizoz dit que ses récits, sans visée littéraire spécifique, étaient transitifs, informés et précis, ses photos vouées à illustrer des savoirs géographiques et ethnographiques pour un grand public cultivé:

 

Du grand reportage, Ella Maillart se distingue par la modestie de ses besoins, sa proximité quotidienne avec les gens et une absence d'arrière-plan politique explicite.

 

Francis Richard

 

Regards sur Chandolin, Ella Maillart, 168 pages, Zoé

Partager cet article
Repost0
2 octobre 2021 6 02 /10 /octobre /2021 21:00
Tenir sur les talus, de Pascal Rebetez

Avant chaque génocide, quelqu'un met le feu aux poudres et en accuse l'ennemi.

 

Difficile de Tenir sur les talus, quand on voyage au bord de tels abîmes...

 

C'est pourtant ce à quoi s'efforce Pascal Rebetez. En préambule, il raconte ce qui est comme un génocide: la crémation de guêpes qui ont squatté un trou de gazon au milieu du jardin. Il y avait danger. Son frère s'était fait piquer en y marchant pieds nus et les petites-filles de celui-ci venaient y jouer: Il fallait donc agir, sans haine, mais avec conviction.

 

Les génocides, il connaît. Il s'est ainsi rendu au Rwanda où il a visité le mémorial de Kibuye. Dans ce musée de l'horreur, ce qui le frappe le plus, c'est l'empilage des habits des victimes. Aussi ne se fait-il pas d'illusions sur la nature humaine, ni d'ailleurs sur lui-même. Du temps des luttes séparatistes, en 1975, à Moutier, dans le Jura, il se souvient:

 

Il eut suffi d'une étincelle pour que ce soit l'enfer. Oui, j'aurais pu tuer ce soir-là.

 

Mais il ne l'a pas fait...

 

Aujourd'hui les Rwandais vivent ensemble comme un vieux couple, par commodité davantage que par désir. À la bibliothèque de Kigali la responsable du domaine francophone lui a dit: Personne ne peut faire notre bonheur à notre place. Il faut s'en occuper soi-même. Il faut aimer et faire le bien autour de soi. Conseils qu'il appliquera autant que possible.

 

Maxime et lui voyagent dans les Balkans et se retrouvent sur les hauteurs de Dubrovnik où, en 1994, plus de la moitié des habitations ont été pilonnées. À l'issue de leur périple, au cours duquel ils ont été plusieurs fois refoulés de Bosnie, ils ne peuvent assister aux commémorations des vingt-cinq ans du massacre de Srebenica, une année après le Rwanda.

 

Il faut croire que, là où il va, il est poursuivi par la déraison humaine puisque son lieu de villégiature, dans l'est crétois, a été le théâtre d'un génocide mineur, mais génocide quand même en février 1897. Des bandes armées chrétiennes s'y sont ruées sur des villages mixtes, chrétiens et musulmans, ou musulmans, et y ont massacré tout le monde, de sang-froid:

 

Il n'y a pas de réponse à la barbarie humaine, il y a des interrogations.

 

Dès l'enfance, la stratégie d'évitement de l'auteur fut de lire jusqu'à l'aveuglement, jour et nuit, nuit et jour. Ses heures furent plus nombreuses sur la page que dans la rue: Des wagons d'histoires pour faire avancer [son] train. Aujourd'hui, Nouchka et lui ont un peu de temps désormais afin de créer [leur] propre et dernière histoire, sans bourreaux ni victimes...

 

Francis Richard

 

Tenir sur les talus, Pascal Rebetez, 80 pages, Éditions de l'Aire

 

Livre précédent aux éditions d'autre part:

 

Poids lourd (2017)

Partager cet article
Repost0
30 septembre 2021 4 30 /09 /septembre /2021 22:55
Le Gros Poète, de Matthias Zschokke

Ce roman est paru en 1994, cinq ans après la chute du Mur. Il restitue le monde allemand d'après la réunification, effective le 3 octobre 1990, il y a donc un peu plus de trente ans.

 

Mais cette restitution est singulière. Elle est faite avec les yeux désenchantés de Matthias Zschokke. Le Gros Poète, son curieux personnage est en effet un berlinois désabusé.

 

Il ne veut plus rien faire, plus rien dire. Inanité, tout est inanité, en quelque sorte. Il va du café au bureau, du bureau à la maison, de la maison au bureau, du bureau au café.

 

Chaton, féminine, aimerait qu'il lui raconte quelque chose de beau. Mais il n'y a rien qu'il puisse lui raconter. Il n'a rien lu, rien vu, rien pensé qui vaille la peine, [...] rien du tout.

 

Sinon, il peut raconter des choses ordinaires, en ce trente-un décembre, où il déambule dans les rues, prend le métro, se rend au bureau, s'assied à sa table et assemble des mots.

 

Ce qu'il écrit? Un livre où rien ne doit arriver, à l'image de ce qu'il est devenu, atteint par l'inertie à force de regarder dans le vide, d'engloutir des sucreries, de boire des vins rouges:

 

Ses propos étaient naturellement tout sauf spectaculaires - c'étaient des balbutiements, des goinfreries, des radotages, des choses mal digérées, irréfléchies, tout ce qui dégouttait de ses doigts, de sa tête molle, de sa petite vie malheureuse heureuse, de son existence locative, ordonnée, polie, gentille, dans laquelle il voulait ne rien souiller, ne laisser aucune saleté.

 

Chaton lui demande de raconter quelque chose de fort. Il narre crûment ses premières expériences sexuelles, puis fait le récit de l'ascension de celui qui voulait être directeur:

 

Il n'y pouvait rien, son opinion coïncidait toujours avec celle qui dominait, comme si ça allait de soi.

 

Le tableau de ce monde d'après ne serait pas complet s'il n'y avait pas quelques scènes de couple, comme celle-ci, qui est révélatrice de l'inconstance de la mémoire sensorielle:

 

Hier, nous étions ensemble au restaurant. Tu avais oublié quel vin tu bois toujours. Je l'ai commandé pour toi, le même que d'habitude. Soir après soir, je commande le même. Mais hier il ne t'a pas plu, tu étais fâchée, tu as dit, celui-là ne me plaît pas, jamais je n'ai dû en boire. Je t'ai assuré que tu le buvais toujours, soir après soir, que d'habitude, il te plaît. Tu as bu, et au bout d'une demi-heure, tu as dit, maintenant, il me plaît.

 

Le gros poète mena sa vie de façon à y devenir peu à peu superflu. Il fit tant et si bien que, tout à la fin, quand il mourut, effectivement personne ne remarqua qu'il faisait défaut.

 

Francis Richard

 

Le Gros Poète, Matthias Zschokke, 208 pages, Zoé (sortie le 1er octobre 2021, traduit de l'allemand par Isabelle Rüf)

 

Livre précédent:

 

Quand les nuages poursuivent les corneilles (2018)

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages

Liens