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7 juillet 2021 3 07 /07 /juillet /2021 21:45
L'homme qui peignait les âmes, de Metin Arditi

Il se pouvait que le bois ait été coupé au XIe et que l'oeuvre n'ait été réalisée que trois siècles plus tard. Mais la probabilité qu'il soit resté intact étant quasi nulle, cette hypothèse est écartée.

 

Quel iconographe de génie a peint le Christ guerrier, cette icône qui se trouve aujourd'hui au monastère de Mar Saba, à une vingtaine de kilomètres au sud de Bethléem?

 

Metin Arditi raconte son histoire dans L'homme qui peignait les âmes, dans le contexte reconstitué de la fin du XIe en Terre Sainte, avant et pendant les deux premières croisades.

 

Reproduire l'image d'un être vivant n'était permis ni aux musulmans ni aux juifs. Pour ce qui concerne les chrétiens, ils le pouvaient mais à condition de respecter des canons.

 

Quand frère Anastase du monastère de la Sainte Trinité, laisse percevoir par Avner, qui est juif, une icône, puis d'autres, dans l'église, celui-ci repart avec l'esprit en feu.

 

Il ne le sait pas encore, mais il a trouvé sa vocation, celle d'écrivain d'icônes. Car Anastase lui a dit qu'on ne peint pas une icône qui est une représentation du divin, on l'écrit.

 

Pour ce faire, il est prêt à tout, à commencer par l'apprentissage des techniques de bois: d'abord le choisir, ensuite le découper en planches, enfin rendre lisses celles-ci.

 

Ces trois premières portes franchies, pour franchir les suivantes, il doit apprendre le grec, connaître les Textes, recevoir le baptême, buts qu'il ne peut atteindre sans tricher.

 

Bien qu'il ne soit pas animé par la foi, malgré qu'il en ait, il se fait baptiser, devient Petit Anastase et franchit les dernières portes pour être un écrivain d'icônes digne de ce nom:

 

Peu lui importait qu'il eût ou non la foi, il croyait en la beauté, en celle des icônes, en la consolation qu'elles offraient.

 

Seulement cette foi en la beauté, qu'il exprime dans ses icônes, n'est pas ce qui lui est demandé. On considère qu'il peint plutôt qu'il n'écrit. En avance sur son temps, il est rejeté.

 

Qu'importe qu'il honore le Seigneur à sa façon, en écrivant des icônes pour chanter l'Homme, la plus grande merveille de la Création. Ce n'est pas la foi qui convient...

 

Quoi qu'il en soit, cette façon d'honorer le Seigneur, si elle exalte les uns, exaspère les autres, surtout ceux qui dictent aux autres ce qu'ils doivent penser et... les jaloux.

 

Ce Juif est non conformiste, c'est-à-dire hérétique. Si la Terre Sainte est celle des trois religions du Livre, il ne peut que choquer en voulant les concilier et en disant sincèrement:

 

Notre religion dit la Loi. J'ai beau l'avoir abandonnée, sa rigueur et sa majesté m'impressionne. La vie du Christ m'enseigne la charité, et l'Islam me rappelle l'importance de l'humilité et de la soumission. Pourquoi devrais-je refuser l'hospitalité de l'une de ces maisons en faveur d'une autre?

 

Découvrir la beauté de chacun - sa part divine -, en faire une source de joie, lui faire confiance au lieu de le contraindre par la peur ou la violence, sont sa mission d'homme.

 

Francis Richard

 

L'homme qui peignait les âmes, Metin Arditi, 304 pages, Grasset

 

Romans précédents:

 

Le Turquetto, 288 pages, Actes Sud  (2011)

Prince d'orchestre, 380 pages, Actes Sud (2012)

La confrérie des moines volants, 350 pages, Grasset (2013)

Juliette dans son bain, 384 pages, Grasset (2015)

L'enfant qui mesurait le monde, 304 pages, Grasset (2016)

Carnaval noir, 400 pages, Grasset (2019)

Rachel et les siens, 512 pages, Grasset (2020)

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2 juillet 2021 5 02 /07 /juillet /2021 18:20
Les voisins, de Fiona Cummins

Personne ne voit la petite fille - la plus jeune du groupe - s'éloigner du théâtre de marionnettes, trébucher dans ses plus belles chaussures et marcher jusqu'à une réserve dont la porte aurait dû être fermée.

 

Il faut lire attentivement le prologue de ce roman policier bien ficelé. Tout n'y est pas dévoilé, mais le lecteur y trouve des éléments essentiels, qui remontent au passé et dont toute la suite découle.

 

En l'occurrence la petite fille ouvre un coffre dans la réserve du magasin à l'enseigne du Palais de la Poupée et de la Panoplie, y voit quelque chose qu'elle n'aurait pas dû voir et qui la fait hurler.

 

Trente-trois ans plus tard quatre cadavres sont trouvés dans un bois proche de l'Avenue, où, au numéro 18, se trouvait le magasin, devenu entre-temps une boutique en ligne de poupées très prisées.

 

Trefor Lovell, l'artisan qui fabrique ces poupées avec amour - chacune nécessitait des jours et des jours de travail -, habite lui-même, à deux pas, au numéro 32 de l'Avenue, située à Rayleigh, Essex.

 

Au numéro 27 de l'Avenue, habitent Audrina Clifton, une invalide en chaise roulante, dont les pâtisseries sont légendaires, et son mari Cooper Clifton, qui est retraité et qui s'y connaît en jardinage.

 

Au numéro 26 de l'Avenue, habitent Dessie Benedict et Fletcher Parnell, qui passe beaucoup de temps l'oeil rivé à son télescope qu'il n'oriente pas seulement vers les étoiles mais aussi vers les fenêtres.

 

Au numéro 25 de l'Avenue, au début de l'histoire, s'installent Garrick et Olivia Lockwood (qui ont la ferme intention de reconstruire leur couple en péril), avec leur fille Aster et leur petit garçon Evan.

 

L'enquête piétine mais est relancée après la découverte d'une cinquième victime, l'inspecteur Adam Stanton, mari de l'inspectrice Wildeve Stanton, qui ne va rien lâcher quand elle en sera écartée.

 

Les victimes ont été maquillées au pinceau, les yeux remplacés par des billes de verre, comme des poupées. Trois d'entre elles ont succombé à une crise cardiaque et deux à une détresse respiratoire.

 

Le récit chronologique des jours précédents le dénouement est ponctué de réflexions de l'assassin qui sont toutes datées d'aujourd'hui. L'auteure lui fait dire beaucoup mais pas assez pour l'identifier.

 

En dehors des membres de la police et des voisins, l'auteure fait apparaître un personnage, un postier, dont le rôle est ambigu, ce qui ne facilite pas la tâche du lecteur, décidément perdu en conjectures.

 

Difficile de se déprendre de ce livre où, le hasard faisant bien les choses, le Doll Maker, comme la presse l'appelle, est enfin démasqué, en même temps que sont révélés comment et pourquoi il a tué.

 

Francis Richard

 

Les voisins, Fiona Cummins, 512 pages, Slatkine & Cie (traduit de l'anglais par Jean Esch)

 

Livre précédent:

 

Le collectionneur (2018)

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30 juin 2021 3 30 /06 /juin /2021 19:15
Le vieil homme et le livre, de Michel Moret

Le petit livre que je publie aujourd'hui n'a qu'une seule ambition, c'est de servir la cause de la lecture.

 

Ce petit livre devait s'intituler, s'inspirant du commencement de La Recherche, Longtemps encore je me souviendrai de ce bonheur. Mais un heureux concours de circonstance a fait changer d'avis Michel Moret:

 

J'ai reçu un courriel d'un employé que j'avais dû congédier, me disant que je suis un vieil homme qui ne veut rien lâcher. Le terme vieil homme m'a séduit et, immédiatement, j'ai pensé au roman d'Hemingway, Le vieil homme et la mer, que je relis chaque année en espérant le savoir un jour par coeur.

 

Le lecteur n'aura pas manqué de faire le rapprochement entre les deux titres. Mais il aura considéré que le vieil homme ne l'est pas tant que ça, même si, depuis peu, en admettant que le Journal de Tintin n'ait pas disparu, il ne fait plus partie des jeunes qui sont censés constituer son lectorat.

 

Michel Moret sait de quoi il parle en matière de livre puisque toute sa vie tourne autour de lui: libraire, éditeur et écrivain sont en effet ses trois facettes. C'est pourquoi il ne laisse pas de constater avec bonheur que le livre a résisté au cinéma, au téléphone, à la télévision, et maintenant à internet:

 

On n'enterre pas si facilement les oeuvres des géants que sont Shakespeare, Cervantes, Hugo, Tolstoï, Dante, Pessoa.

 

Le livre donc perdure. Ce qui permet toutefois de séparer le bon grain de l'ivraie, c'est-à-dire de distinguer les écrivains sans intérêt des guides éclairés, c'est de lire tout simplement (j'ajouterais cependant de laisser faire le temps). Pourquoi le livre perdure-t-il? Parce qu'il est irremplaçable:

 

Le livre nous éclaire sur la complexité de l'âme humaine et développe chez le lecteur le goût du paradoxe et le relativisme de certaines valeurs.

 

Michel Moret a, comme tout éditeur, la lourde responsabilité de donner une chance à un livre, ce qu'il fait non pas pour passer le temps ou pour se faire plaisir, mais parce qu'il a de l'enthousiasme et de la curiosité et qu'il pense à tous ces autres qui pourraient faire leur miel de ce qu'ils lisent.

 

Après plus de quarante ans de métier, Michel Moret ramasse les souvenirs littéraires à la pelle pour notre bon plaisir. Car, pendant ce temps-là, il a fait de nombreuses rencontres avec des écrivains et avec leurs livres. Lesquelles confirment la curieuse transsubstantiation opérée par la création:

 

Plus l'écriture sera travaillée, plus elle sera belle et mieux elle vieillira. D'ailleurs, souvent on a l'impression que l'auteur exprime ce qui le dépasse. Ecriture personnelle et message universel, voilà le paradoxe de la création.

 

L'autre paradoxe n'est-il pas que, si leur forme et leur style changent, le fond des livres demeure, alimente la vie intérieure et le goût du beau? Ce paradoxe est celui de l'évolution et de la permanence, qui nous caractérisent, si bien que Michel Moret constate sans qu'il soit possible de le contredire:

 

Les poèmes de Sapho et d'Ovide sont tout aussi modernes que ceux de notre jeune siècle: on invente si peu de choses mon amie la Rose.

 

Francis Richard

 

Le vieil homme et le livre, Michel Moret, 124 pages, Editions de l'Aire

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29 juin 2021 2 29 /06 /juin /2021 18:10
Clothilde: au temps de la Saint-Barthélemy, de Henri Gautschi

- La nuit dernière, il y a eu une sorte de révolution à Paris. Les catholiques se sont soulevés et ont tué des centaines de protestants.

 

Ce lundi 25 août 1572, dans la région de Bourges, après avoir entendu cette parole de son père, Arthur, qui a appris que sa contemporaine de dix ans, Clothilde Burnand, et sa famille étaient protestants, comprend qu'ils sont en danger, décide de rejoindre leur maison et meurt en se faisant piétiner par une troupe de cavaliers.

 

Dix ans plus tard Clothilde, le mardi 22 mai 1582, à Genève, est traduite devant un tribunal, accusée d'avoir assassiné Victor Mugnier. Elle est condamnée à mort, après le témoignage de Fernand Picod, compagnon charpentier de Victor, qui l'a vue s'éloigner bras dessus, bras dessous, avec lui en direction de son domicile.

 

Ramenée en cellule, Clothilde sait que, dans quelques minutes ou quelques heures, on va venir la chercher, l'enfermer dans un sac, la soulever avec une corde attachée à une poulie et la plonger dans l'eau froide du Rhône, jusque ce que mort s'ensuive. Comme souvent ceux qui vont mourir, elle repense à ce qu'a été sa vie.

 

Au soir du 25 août 1572, sa grand-mère, ses parents, Pierre et Alice, son frère, et sa tante Hélène, soeur de Pierre, prennent la route pour Genève, havre des exilés protestants, de l'or cousu dans les ceintures, pensant faire étape à Lyon chez François Pelletier, un ami coreligionnaire de Pierre, à qui, drapier, il achète des tissus.

 

Henri Gautschi raconte les péripéties de ce voyage éprouvant, les routes n'étant pas sûres, protestants et catholiques rivalisant de cruautés et de violences en chemin. Clothilde parvient toutefois à Genève où elle est accueillie par les Gindrat (Benoît étant une vieille connaissance de son père), qui tiennent l'Hôtel de l'Écu.

 

L'auteur restitue si bien ce temps de la Saint-Barthélemy et des années suivantes que le lecteur a l'impression de le revivre et en est remué. Cela lui permet de se voir confirmer que ce temps échappe, comme tous les temps, aux schémas simplificateurs où s'opposeraient d'une part un camp du Bien et de l'autre un camp du Mal.

 

Francis Richard

 

Clothilde: au temps de la Saint-Barthélemy, Henri Gautschi, 280 pages, Éditions Encre Fraîche

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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26 juin 2021 6 26 /06 /juin /2021 19:25
Je ne suis que ça, de Madeleine Bongard

On aurait pu se rencontrer différemment. Mais voilà, les normes sociales. En nous rencontrant, on portait déjà une étiquette. C'est comme ça, on ne peut pas se rebeller contre ça. Moi la journaliste, lui le comédien.

 

Ève Dambi, journaliste, se rend au 136, le théâtre où l'attend Yann Porsi, telle une sculpture au milieu du hall d'entrée. Le prix d'interprétation masculine au festival FFE vient de lui être décerné.

 

Le roman permet, ce que ne permet pas le théâtre, de se mettre dans la tête des personnages. C'est ainsi que l'auteure révèle au lecteur qu'Ève et Yann sont tout aussi empruntés l'un que l'autre.

 

Elle est stressée parce qu'il lui manque ce petit truc en plus qui rendrait tout plus paisible, lui parce qu'il vient de se rendre compte qu'il n'a plus de cigarettes et que, du coup, il est déjà en manque.

 

L'entretien se déroule pourtant bien. Yann adore ses questions. Ève trouve que l'interview n'était pas si désagréable que ça. Comme d'hab, elle attendra le dernier moment pour l'envoyer au journal.

 

Maria travaille comme femme de ménage, depuis quinze ans, au 136. Elle n'est pas originaire d'un pays de liberté. Elle n'a guère été récompensée pour sa soumission à ses deux maris successifs.

 

Pour être heureuse, Maria se raconte des histoires. Les bouts de papier qu'elle récupère au théâtre, et qui sont autant de bribes de vie, nourrissent son imaginaire, de même que leurs autres traces...

 

Jérôme Tascon est descendu à l'hôtel qui se trouve en face du 136. Il s'était réjoui trop vite d'avoir été embauché par la société L.B., car celle-ci a fait faillite aussitôt et son couple n'a pas résisté.

 

Lucie Barillon est descendue pour un rendez-vous médical au même hôtel que celui d'Ève, Jérôme et Yann. Elle y a rencontré ce dernier au bar, mais a surtout repéré un homme au fond de la salle...

 

Pendant la nuit, un malheur change la donne. les cartes sont redistribuées dans ce roman empreint d'une poésie douce, et se confirme le proverbe selon lequel à quelque chose malheur est bon.

 

Le mot de la fin revient cependant à Maria:

 

Être en mouvement.

Ne surtout pas devenir une carcasse.

Et rire. Il n'y a que ça de vrai.

C'est vrai, il est difficile de traverser la vie.

Mais tout ira bien.

 

Francis Richard

 

Je ne suis que ça, Madeleine Bongard (illustré par Claire Finotti), 212 pages, Les Editions Romann

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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 21:15
Mousse Boulanger - Femme poésie: une biographie, de Corine Renevey

Au moment d'inscrire son prénom à l'état civil de Boncourt, Otto Neuenschwander, son père, tint à lui donner un nom audacieux, différent des autres, une marque joyeuse qui évoque l'onde de choc d'une bouteille de bière que l'on vient de secouer, une vibration qui traverse de part en part le flacon créant des bulles à la surface, entraînant la formation d'un débordement onctueux.

 

Le prénom Mousse plaisait bien au père, mais pas du tout à la mère qui n'apprécia pas la plaisanterie et fit, dès le lendemain, rectifier le registre pour que sa fille se prénommât Berthe, comme elle.

 

Corine Renevey a pris le parti de la désigner jusqu'à ses douze ans par le prénom de sa mère, puis d'opérer le changement alors qu'elle quitte Boncourt pour se rendre à l'école secondaire de Porrentruy.

 

Avec le recul son père avait raison, Mousse convient bien à celle qui, différente des autres, fait montre, dès l'enfance, d'une personnalité bien affirmée, laquelle s'est confirmée tout au long de son existence.

 

Née en 1926, Mousse Boulanger est toujours de ce monde. Sa vie a été bien remplie et sa biographe la retrace avec beaucoup de bonheur, parce qu'il faut dire que c'est une personne vraiment très attachante.

 

Ses parents lui répétaient qu'ils étaient pauvres mais qu'ils l'aimaient. Elle aimait aussi ses parents, même si elle pouvait leur en faire voir de toutes les couleurs avec son caractère qu'elle avait bien trempé.

 

Toute sa vie montre qu'elle aime les pauvres, les démunis, et qu'elle n'a de cesse de les défendre, ce qui explique ses engagements, que personne n'est obligé d'approuver sinon peut-être dans les intentions.

 

Le sous-titre Femme poésie lui convient à merveille. Mais la poésie ne lui est pas apparue essentielle quand elle est devenue femme; elle en a eu en effet le goût, ainsi que celui des mots, dès l'école enfantine.

 

Après guerre, son engagement et ses fréquentations l'amènent à adhérer au parti communiste; ses goûts pour la poésie et pour les mots, la conduisent à suivre des cours de théâtre à Genève et à en faire.

 

Le 27 mai 1953, elle rencontre Pierre Hofstettler après son récital à Yverdon. Son nom de scène est Pierre Boulanger (comme le métier de son père), son patronyme étant considéré comme imprononçable.

 

À la Pâques 1955, Mousse et Pierre Boulanger se marient. Et sont inséparables jusqu'à la mort de ce dernier en 1976. Ensemble ils font de la radio et de la scène, où la poésie occupe une place de choix.

 

Ses engagements de féministe, de syndicaliste, ses rapports avec Corina Bille, Jacques Chessex (avec lequel elle se fâche puis se réconcilie...), Maurice Chappaz, René Prêtre ou Janine Massard, la dépeignent.

 

Car c'est une femme courageuse (elle a oeuvré pour que la correspondance de Vio Martin et Gustave Roud soit publiée in extenso...) et appréciée, bien qu'elle soit l'emmerdeuse, comme elle se qualifie.

 

Heureusement la poétesse, aujourd'hui solitaire, et privée d'écho à sa révolte parce que le monde a changé, ne tombera pas dans l'oubli grâce à cette biographie qui rend justice à son talent et à son humanité.

 

Francis Richard

 

Mousse Boulanger - Femme poésie: une biographie, 240 pages, L'Aire (à paraître)

 

Un livre de Mousse Boulanger à L'Âge d'Homme:

 

Les Frontalières (2013)

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21 juin 2021 1 21 /06 /juin /2021 17:15
Courir dans les vagues, de Harry Koumrouyan

Pour Simon, son père était une silhouette évanouie, une ombre qui avait disparu. La transparence d'un fantôme. D'ailleurs avait-il jamais existé? Simon finissait par en douter, comme s'il s'agissait d'un homme dont le temps a effacé les traces.

 

Simon vit en duo avec sa mère Pauline depuis toujours. Ils habitent un appartement modeste et exigu, au troisième étage d'un immeuble, rue Leschot, à Genève. Lui dort dans la chambre, elle, dans le salon.

 

Ce qui déclenche chez Simon une réelle quête du père, ce sont les confidences d'Alicia, la nouvelle élève, qui a pris place à côté de lui en classe et qui est revenue de Montevideo, où naquit Jules Supervielle.

 

Alors il interroge une nouvelle fois sa mère sur son père, mais celle-ci ne sait vraiment pas ce qu'il est devenu. Elle a perdu la trace de Matt Eastland, qui, parti sans crier gare, n'a jamais su qu'il allait avoir un fils.

 

Tout ce que Pauline peut raconter à Simon, ce sont les circonstances dans lesquelles elle a connu Matt, et tout ce qu'elle peut lui conseiller, en désespoir de cause, c'est de s'adresser à une certaine Renée Davel.

 

Cette dame, qui avait embauché Pauline aux Nations Unies, est une amie de la grand-mère de Matt. Laquelle veut bien l'aider mais, après avoir cherché un moment, ne retrouve que les coordonnées d'Hannah.

 

Hannah est la soeur de Matt. Après l'avoir jointe aux États-Unis par téléphone, il n'est guère plus avancé. Elle n'a plus de contact avec son frère. Simon n'a toujours pas d'autre élément qu'une photo du père.

 

Certes il  y a eu une présence masculine dans la vie de Simon enfant. Quand il avait six ans, Lionel, qui sortait avec Pauline, avait occupé un temps la place sinon d'un père, du moins celle d'un grand frère.

 

Mais Lionel s'en était retourné dans son Portugal natal, parce qu'il avait la nostalgie du pays. Aussi n'avait-il jamais été un père de substitution pour Simon et était-il reparti d'où il était venu pour se retrouver.

 

Une fois sa quête commencée, en dépit des faibles indices qu'il a, il la continue aussi bien à Genève qu'aux États-Unis, avec persévérance, ce qui n'exclut pas pour autant qu'il n'ait des moments de découragement.

 

Finalement, parvenu au terme de sa quête, il se rend compte que si l'on ne choisit pas ses parents, il vaut mieux juste savoir ce qu'ils sont réellement. Comme le lui a dit un jour Raffy, rencontré à New-York:

 

La réalité, on est bien obligé de l'accepter. Ensuite, on s'arrange le mieux possible avec elle et si elle nous brutalise vraiment, on essaie de la calmer comme on peut.

 

Francis Richard

 

Courir dans les vagues, Harry Koumrouyan, 316 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

Un si dangereux silence (2016)

L'impératrice des Indes (2018)

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20 juin 2021 7 20 /06 /juin /2021 12:00
Mais des choses pareilles !, de Joël Cerutti

En Valais, il y a ceux qui ont réalisé des affaires avec Kamerzin et qui sont restés amis avec lui. En Valais, il y a ceux qui ont travaillé avec Kamerzin et qui ne sont plus copains avec lui.

 

Jean-François Kamerzin, qui se fait appeler JFK2, règne sur le Valais, lequel lui a permis de gagner ses cent premiers millions. Il ne les a pas mis dans une banque, mais dans une armoire transparente, en plexiglas, dans la galerie d'une ancienne mine d'or, bien gardée.

 

Ces cent millions, il ne les montre pas à n'importe qui. Samuel Rinaldi fait partie des happy few, parce que, dans un premier temps, JFK2 l'a à la bonne, après qu'il a sauvé la vie d'un des hockeyeurs du club qu'il préside et sans la présence duquel il n'aurait pas d'avenir.

 

Seulement Samuel a commis un crime de lèse-majesté en s'intéressant à sa fille Betty, qui, ce qu'il ne soupçonne pas et ne peut pas comprendre, a également des sentiments pour lui. Sans l'exclusion musclée de Samuel, opérée par ses sbires, il n'y aurait pas eu de casse.

 

Car Samuel va dès lors monter une opération pour dérober ces cent millions en coupures violette de mille francs. Et, pour ce faire, il va s'entourer d'André Bourban qui connaît bien la montagne, d'Anna Da Silva, la mécanique, et de Jaerg Kalbermatten, les explosifs.

 

C'est l'histoire de ce casse que raconte ce thriller-raclette écrit par Joël Cerutti, où le fromage est représenté par les billets de banque, porté à ébullition par le casse, avant que la raclette ne le répartisse entre les quatre comparses, soit vingt-cinq millions chacun.

 

Évidemment des choses pareilles ne peuvent se produire tout à fait comme prévu. Le lecteur, qui sait par le prologue qu'il y aura un hic final, n'apprend les détails de l'opération rocambolesque qu'au fur et à mesure de son déroulement, lequel connaît bien des avatars.

 

Il faut que le lecteur soit vraiment de mauvaise composition pour ne pas s'amuser en lisant ce polar, où la satire et les invraisemblances ne peuvent que conduire au sourire, et, pourquoi pas, au rire, et où le rôle joué par un lutin asexué auprès de Samuel est déterminant.

 

Francis Richard

 

Mais des choses pareilles !, Joël Cerutti, 320 pages, Éditions du Roc (à paraître)

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19 juin 2021 6 19 /06 /juin /2021 15:00
Vert Samba, de Charles Aubert

Je donnais toujours à mes leurres un nom composé de sa couleur dominante associé à celui d'une danse évoquant sa manière de se mouvoir dans l'eau. Vert Samba portait bien son nom. Vert comme la jungle amazonienne, il évoluait sous l'eau en se dandinant à la manière d'une danseuse de samba au carnaval de Rio.

 

Niels Hogan est ex-directeur commercial. Il s'est retiré du monde et des gens qu'il ne comprenait plus pour s'installer dans une cabane au bord de l'étang de Thau, où il fabrique des leurres pour la pêche. Pour conjurer ses peurs, ses obsessions, il lit notamment Sun Tzu et le Hagakuré.

 

Niels vit avec Lizzie Kieffer, une jeune journaliste, qui s'est associée avec Vincent Massaud, journaliste et photographe, pour créer un journal d'investigation en ligne, le Cormoran Inquirer, canard qui s'est fait un nom par ses révélations sur des scandales politico-financiers. 

 

Lizzie est la fille de Vieux Bob, qui a hérité du restaurant d'Alex. Elle a retrouvé son père des années après que, sans donner d'explications, celui-ci a déserté le foyer familial, laissant derrière lui resto, femme et enfant, pour refaire sa vie au milieu des étangs salins du sud de l'Hérault.

 

Alex a légué son exploitation ostréicole et sa maison sur pilotis à un ESAT (établissement et service d'aide par le travail), qui accueille une cinquantaine de personnes en situation de handicap et qui est dirigée par Nora Mahé, laquelle marche à l'aide d'une canne depuis une mauvaise chute.

 

Paddy, le père de Niels, revient d'une séance photo en Andalousie. Cet Irish Traveller, plein d'énergie, est en effet bel homme. Il s'exprime toujours dans un mélange détonant de français, d'anglais, de gaélique et de shelta ou plutôt de gammon, la langue secrète des nomades irlandais.

 

Le cadavre d'un homme est découvert sur l'étang en face de l'ESAT. Serge Malkovitch, capitaine de la Section de recherches de la gendarmerie de Montpellier, et Vincent (qui est son amoureux discret) viennent l'annoncer à Lizzie, Niels et Paddy, attablés dans le resto de Vieux Bob.

 

Menée parallèlement par Serge d'une part et par Lizzie et Vincent de l'autre, sans parler de Niels, l'enquête commence à peine qu'un deuxième cadavre est découvert. Comme le premier, il s'agit de celui d'un ostréiculteur, qui a pris une balle dans la tête et porte le même tatouage sur le bras:

 

Une tête de mort avec des marteaux d'armes croisés, le tout encadré de deux lettres en caractères gothiques. Un D et un M.

 

Tous ces protagonistes se retrouvent mêlés à cette histoire de meurtres. Dans ce genre d'histoire, ce sont souvent les détails, tels les tatouages des victimes, et le passé, qui permettent de la démêler. Ce sera pour Niels l'opportunité de faire grandir l'enfant peureux qui était en lui jusque-là.

 

Francis Richard

 

Vert Samba, Charles Aubert, 320 pages, Slatkine & Cie

 

Livre précédent:

 

Rouge Tango (2020)

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17 juin 2021 4 17 /06 /juin /2021 22:55
La mort du hibou, d'Ann-Kathrin Graf

Ma mère, c'était un hibou. Celui des livres, des sorcières, de la nuit, celui qui vous fait peur quand il tourne tout à coup la tête pour vous regarder de dos. Celui dont on entend le cri dans la nuit noire, ce cri qui vous glace le sang et qui sort de la nuit des temps. Celui qui vous rappelle que l'heure de la mort n'est jamais loin.

 

Sarah vient consulter. Elle va être mère, elle angoisse si c'est une fille. En attendant, elle pense à sa mère, qu'elle compare à un hibou: elles ne se comprenaient décidément pas et étaient tellement dissemblables.

 

Dans la salle d'attente du gynécologue, les effluves de l'enfance la prennent à la gorge. Une reproduction de différentes études de Kandinsky sur le mur de droite n'y est pas pour rien: leurs couleurs se mettent à vibrer. 

 

Elle profite de ses longues minutes d'attente pour refaire le voyage de sa vie et de l'emprise qu'avait sa mère sur elle et à laquelle elle n'échappait qu'en s'isolant, ce qu'elle aimait, tout en en souffrant, le prix à payer.

 

Dans cette remontée à la source de ce qu'elle est devenue du fait de l'omniprésence de sa mère dans sa vie, il y a un avant et un après les deux ans que celle-ci aura passés en EMS et qui la transfigurent peu à peu.

 

Car le contraste est grand entre la femme rebondissant en toutes circonstances, se montrant autoritaire ou charmeuse, pratiquant l'autodérision et l'humour, et la femme qui accomplit une lente descente vers la mort.

 

Dans son récit sa fille mêle ses souvenirs d'avant aux visites qu'elle lui rend dans des hôpitaux, dans une clinique psychiatrique ou à l'EMS. À la fin le tri se fait; elle a cette révélation sur elle, aveugle sur le tard:

 

Durant son avancée vers la mort, elle s'était dirigée vers la lumière. 

 

Francis Richard

 

La mort du hibou, Ann-Kathrin Graf, 148 pages, Plaisir de Lire

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15 juin 2021 2 15 /06 /juin /2021 21:55
En plein brouillard, de Gilles de Montmollin

Un bateau abandonné en plein lac, c'est inquiétant. Quand c'est celui d'une amie, c'est angoissant. Je fais un pas sur l'échelle pour remonter sur le pont, puis je me ravise. Ne t'excite pas Jason, ce n'est pas en te précipitant que tu retrouveras Nadège. Surtout dans le brouillard...

 

Lors d'une leçon de voile qu'il donne à Thomas sur le lac de Neuchâtel, son bateau en croise un autre qui, sous pilote automatique, se dirige vers le sud. Un peu plus loin, celui-ci s'immobilise.

 

Quand ils l'accostent, il n'y a personne à bord, ce qui étonne Jason, qui connaît la propriétaire, Nadège. Après une rapide inspection du bateau, la meilleure hypothèse est qu'elle est tombée à l'eau.

 

C'est étonnant parce que Nadège est une navigatrice expérimentée. Jason appelle la police du lac qui finit par retrouver le corps de Nadège après trois heures de recherches et qui conclut à un accident.

 

Jason n'est pas complètement convaincu par la thèse de l'accident. Quelques indices relevés sur le bateau quand il est monté à bord l'inclinent à penser qu'elle n'était pas toute seule sur le bateau.

 

Trois jours plus tard, après les obsèques, Jason retrouve la famille au restaurant du port d'Yvonand et l'équipe qui avait participé à une croisière à voile organisée par lui six ans et demi plus tôt:

 

- Clément, qui est devenu sous-directeur dans une banque de gestion de fortune,

 

- Julie, sa femme, qui enseigne au gymnase d'Yverdon,

 

- Gustavo, qui dirige le fitness le plus en vue d'Yverdon, accompagné de Sabrina,

 

- Garance, qui fait toujours autant d'effet à Jason, qui est à la tête d'un bureau de courtage immobilier et qui a réussi dans la politique,

 

- Caroline, qui commence à se faire une réputation avec son agence de voyages, accompagnée de Ludovic.

 

Quelques jours plus tard, Clément disparaît lors d'une plongée en solitaire au milieu du lac. En-dessous de son bateau, qui n'a pas dérivé, est découvert la carcasse d'un avion de la Seconde Guerre mondiale.

 

Jason, le narrateur, commence à avoir des doutes: la coïncidence de la mort de Nadège et de la disparition de Clément lui paraît suspecte, d'autant plus qu'il lui semble que ce sont de pseudo-accidents.

 

Avant de se rendre à la police, Jason mène son enquête et s'interroge surtout sur le fait que les accidents touchent sa bande d'amis, le dernier en date étant une agression subie par Garance sur le lac Léman.

 

Jason se retrouve En plein brouillard, au sens propre et figuré. Qui peut bien vouloir s'en prendre à ses amis? Y a-t-il un lien avec leur croisière d'avril 2012? À l'époque déjà leur ami Florian avait disparu...

 

Jusqu'au bout Gilles de Montmollin laisse le lecteur dans l'incertitude et, quand le brouillard semble se dissiper, il lui fait part d'un dernier doute de Jason, si bien que de polar son roman devient thriller...

 

Francis Richard

 

En plein brouillard, Gilles de Montmollin, 166 pages, BSN Press

 

Livres précédents:

Pour quelques stations de métro, Mon Village (2013)

La fille qui n'aimait pas la foule, BSN Press (2014)

Latitude noire, BSN Press (2017)

Une sirène, BSN Press (2018)

Un été 1928, BSN Press (2019)

 

Livre écrit avec Didier de Montmollin:

Quand les voyageurs découvraient la Suisse, Presto (2019)

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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 21:40
La glorieuse imposture, de Christophe Gaillard

Ses vers avaient l'heur de plaire aux esprits éclairés, aux lettrés, aux maîtresses des salons; ils étaient charmants, délicatement désuets, harmonieux et souvent très beaux. Et alors? Pour colorés et musicaux qu'ils fussent, c'étaient des vers anciens, futiles et déjà démodés en ces temps de bouleversement universel.

 

De quel poète s'agit-il? D'André Chénier. De quels temps est-il question? De la Révolution française et plus précisément de la Terreur, période qui commence le 2 septembre 1792 et s'achève le 27 juillet 1794 avec la chute de Maximilien de Robespierre.

 

La glorieuse imposture raconte l'incarcération du poète à Saint-Lazare, du 7 mars 1794 jusqu'au 25 juillet 1794, jour où il sera guillotiné après avoir le jour même été condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, sans qu'il ait d'avocat pour plaider sa défense.

 

Le livre de Christophe Gaillard se lit comme un roman qui se passe en un temps où règnait la religion de la peur, dont Robespierre était le grand prêtre et où plus personne n'osait penser, parler, et encore moins écrire, sinon de manière anonyme et confidentielle.

 

La Terreur n'est pas apparue tout soudain. La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, s'était déjà déroulée dans la violence: son gouverneur et ses officiers avaient été décapités. Elle était symbolique puisque n'y étaient détenus que quatre crapules, deux aliénés, un libertin.

 

L'auteur retrace les événements qui précèdent les derniers mois du poète et expliquent par leur enchaînement comment, arrêté par hasard, il finit sur l'échafaud, ayant le tort, aux yeux du policier qui l'arrête, d'être d'un autre monde, celui des riches, de faire des phrases:

 

Il aimait la poésie, et les vers parfaitement forgés lui semblaient sinon une preuve de l'existence de Dieu, du moins une preuve de l'immortalité de l'âme.

 

Parmi les détenus de Saint-Lazare, il y a des peintres, des poètes, ce pornographe de marquis de Sade dont il ignore la présence. Il ne cède pas comme lui à la vague licencieuse du romanesque le plus vulgaire. Il ne transige pas avec le style, garde la ligne du goût antique:

 

Les poèmes d'André Chénier disaient le plaisir de l'amour, et ce plaisir se voulait pur, sain, jeune, loin de tout péché ou de tout vice, jamais cruel, ni débridé.

 

On ne peut reprocher à Chénier d'avoir été un écrivain stipendié, un flatteur, un courtisan: jamais sa Muse n'avait chanté pour lui octroyer quelque honteux avantage. Pour lui, la poésie n'avait pas à être partisane: elle se dévoyait dès qu'elle se mêlait aux opinions...

 

L'auteur émet l'hypothèse que, s'il le pouvait, il renierait son Hymne aux Suisses de Chateauvieux (poème satirique qui avait touché l'Incorruptible en plein coeur, car il s'en prenait aux Quarante meurtriers, chéris de Robespierre qui Vont s'élever sur nos autels):

 

Non pas pour se faire libérer et éviter la guillotine, mais pour rester fidèle à sa propre identité et respecter la haute mission de sa vocation de poète.

 

Où se trouve-t-elle donc la glorieuse imposture?

 

Dans le fait que tout le monde continue à répéter qu'il n'a pas existé d'autre littérature sous la Révolution que les fameux discours des tribuns guillotinés, Danton, Desmoulin, Marat, Saint-Just, Robespierre?

 

Ou dans le fait que, aux yeux de toute une tradition, la guillotine lui a conféré [à Chénier] le statut de jeune martyr du lyrisme et de la liberté, et que sans elle sa gloire serait moindre?

 

Aujourd'hui Chénier est peu lu, peu étudié. À son époque déjà la littérature n'avait de sens que si elle servait la Justice, éclairait les masses et célébrait le 14 juillet comme l'aurore souriante d'une humanité nouvelle. Maintenant il serait peut-être temps de le lire ou relire.

 

150 ans après sa mort, un autre poète est exécuté, tout aussi oublié et dévalorisé que lui. Il s'appelle Brasillach et il est aujourd'hui maudit. L'auteur ose terminer son livre en reproduisant son Chant pour André Chénier ,  qui figure en tête de ses Poèmes de Fresnes:

 

Les dates les faisaient expirer fraternellement dans un chant expiatoire. Leurs poèmes se répondaient en écho et donnaient à entendre une musique à deux voix.

 

Dans Contre Sainte-Beuve, Marcel Proust rappelle qu'un livre est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Parfois il vaudrait mieux cacher momentanément le nom de l'auteur pour ne pas préjuger...

 

Francis Richard

 

La glorieuse imposture, Christophe Gaillard, 360 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents:

 

Une aurore sans sourire (2015)

Chienne de vie magnifique (2018)

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12 juin 2021 6 12 /06 /juin /2021 22:30
Pépites, de Sylvie Blondel

Les pierres ne peuvent empêcher l'herbe et les fleurs de pousser dans leurs crevasses: une goutte de pluie suffit. Alors les plantes enfoncent en elles leurs racines, les conquièrent et font une autre vie, plus colorée.

 

C'est dans Pépites, une des dix nouvelles qui donne son nom au recueil de Sylvie Blondel, que se trouve ce message d'espoir. Il y a en effet, dans cet hymne aux pierres rugueuses, comme la vie peut l'être, la possibilité d'une existence nouvelle parce que les pierres peuvent se faire les réceptacles d'une telle émergence.

 

La nuit verte, qui doit, son nom au tableau de Chagall, montre qu'il est possible à une proie d'échapper à son prédateur, de s'envoler comme le fait la chèvre du tableau et comme n'a pu le faire celle de Monsieur Seguin qui se résigne à son sort funeste. Un petit incident permet à cette proie d'enclencher le processus de délivrance.

 

Dans Café crime, la narratrice est témoin d'un crime, du moins le croit-elle. Elle prévient la police. Mais, quand elle revient sur les lieux, le corps de la victime a disparu. A-t-elle seulement rêvé? Au café, cela ne semble émouvoir personne. D'ailleurs il a fermé. Quoi qu'il puisse arriver maintenant, elle a fait ce qu'elle devait.

 

Dans Modification, dont le titre s'inspire du roman de Butor, Stavros a reçu un message de Danaé, qui aurait été sa petite amie autrefois,  mais il ne se souvient pas comment leur relation s'est terminée. Il prend l'avion pour la rejoindre à Genève. Mais son avion tombe en mer. Un geste du passé, réitéré, suffit à lui redonner espoir.

 

Dans Le diable est ici, Gustave et la narratrice se rendent aux Gastlosen, une dentelle de pics abrupts à la frontière des cantons de Berne et de Fribourg. Ils ne se doutent pas que, lors de cette excursion, les yeux de la narratrice se dessilleront et que, finalement, bien involontairement, elle se débarrassera d'une forte emprise. 

 

Il se passe Quelque chose entre nous, se dit une comédienne, à propos du couple qu'elle forme avec un comédien. Ils jouent ensemble des amants muets dans Salomé, la pièce d'Oscar Wilde, et deviennent inséparables à la scène comme à la ville. Mais, ne doit-elle pas se méfier? Un envoûtement n'est jamais raisonnable.

 

La Cerisaie sera bientôt La maison vide familiale. La fratrie de la narratrice et elle-même en ont convenu. Leur mère ne peut plus l'occuper seule. Paul lui a dit: Tu seras très bien à la Fondation des Ormeaux avec des camarades de ton âge. Le jour de son anniversaire, celle qui a perdu la mémoire leur joue un tour à sa façon.

 

Dévorer se passe au Japon. C'est l'histoire d'une intruse misérable qui se fait toute petite dans l'appartement d'un jeune homme pour lui dérober un peu de nourriture dans son réfrigérateur. Il arrive à la confondre en installant une caméra et à la faire arrêter. Mais son corps le hante parce qu'il l'a vu nu et il la fait libérer...

 

Loin du réconfort est une chanson d'Alain Bashung. Au retour de la visite qu'elle a rendue à son amie Yasuno, cette chanson vient à l'esprit de la narratrice après qu'elle a pris un taxi. Le trajet de retour ne s'est pas passé comme prévu et elle ne sait pas ce qui lui est arrivé sinon que son voyage s'est poursuivi comme dans un rêve.

 

Dans Une voix sous la porte, une jeune Ukrainienne accepte de poser pour des photos érotiques glamour contre bonne rémunération. Après la séance de shooting, c'est une nouvelle vie fantasmagorique qui l'attend derrière la porte verte des toilettes qui s'ouvre avec une clé violette. Ce n'est pour autant qu'elle voudra s'y éterniser.

 

La leçon de ces nouvelles est que la vie est semée d'embûches, que celles-ci peuvent être soit surmontées, soit contournées, à condition toutefois de saisir des opportunités quand elles se présentent, de prendre des initiatives et de ne pas être trop dépité lorsque surviennent des déconvenues qui sont, après tout, inévitables:

 

Le caillou pointu dans ma chaussure porte un message. Il me met en garde contre les certitudes. Il me rappelle qu'un petit rien peut me faire trébucher.

 

Francis Richard

 

Pépites, Sylvie Blondel, 152 pages, L'Âge d'Homme

 

Livres précédents:

 

Le fil de soie, 172 pages, L'Aire (2010)

Ce que révèle la nuit, 158 pages, Pearlbooksedition (2015)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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