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14 juin 2025 6 14 /06 /juin /2025 17:30
Tout est bien puisque tout finit, de Bruno de Cessole

Je suis écrivain: c'est dire que la parole n'est pas mon fort. 

 

Baltasar dos Santos a accepté le Prix Nobel de littérature qui lui a été décerné. Il s'apprête à prononcer son discours de douze pages.

 

Il n'en mène pas large parce qu'il va profaner l'idole qu'il a adorée pendant des décennies, blasphémer le saint nom de la littérature.

 

Il retrace d'abord sa vie d'écrivain débutant, comme l'ont fait des prédécesseurs, en parlant de lui-même à la troisième personne.

 

Après s'être adressé un temps à une élite, dans un second, il avait choisi de se faire remarquer, c'est-à-dire d'écrire des bêtes-sellers.

 

Ses romans conforteraient les préjugés de ses lecteurs, flatteraient leur bonne conscience, correspondraient à leur vision du monde:

 

La littérature avait été pour lui une vocation, elle serait désormais un métier.

 

Il fait tout ce développement pour arriver à la péroraison que l'Académie suédoise a consacré en sa personne un imposteur:

 

Il a trahi sa vocation, prostitué ses dons, dilapidé son talent, renié l'idéal de vérité et de probité que tout écrivain devrait servir.

 

Après cette confession, devant la mine médusée des jurés, il critique leurs choix précédents et cite les grands écrivains rejetés par eux.

 

Il achève en priant les saints tutélaires de la littérature de lui pardonner d'avoir déserté leurs autels et renié leurs commandements...

 

Le scandale de ce discours se répand comme un tsunami, suscite colère, incompréhension, de la part de ses éditeurs et de ses proches.

 

Dès lors, les journalistes ne le laisseront pas tranquille et il se rend d'abord à l'ermitage que ses parents lui ont légué dans la Nièvre.

 

Puis il rend visite à New York à Andrew, son agent américain, qui l'a connu à ses débuts et en qui il sait pouvoir avoir pleine confiance.

 

Andy lui conseille de disparaître, comme le fit J.D. Salinger. C'est ainsi que Baltasar se retrouve au Portugal, le pays de ses origines.

 

À Lisbonne commence pour lui une nouvelle vie. Il renonce à écrire, suit les traces de Fernando Pessoa et de ses hétéronymes:

 

Pessoa, c'est à la fois Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Àlvaro de Campos, Bernard Soares et Pessoa lui-même, sans compter d'autres auteurs de moindre envergure.

 

Deux révélations vont le sortir de son confort, dans cette ville où, retraité depuis deux ans, il a fait deux belles rencontres féminines:

 

Étranger de passage, je ne l'étais plus, mais bien lisboète de coeur et même de moeurs.

 

L'une de ces révélations le touchera en tant qu'écrivain, l'autre en tant qu'homme: celle-ci fera dire à l'auteur, qui aura pris la relève:

 

Et tu diras merci à la vie en songeant que tout est bien puisque tout finit.

 

Francis Richard

 

Tout est bien puisque tout finit, Bruno de Cessole, 352 pages, Le Cherche Midi

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31 mai 2025 6 31 /05 /mai /2025 21:45
Morituri, de Yasmina Khadra

Morituri 1 se passe en Algérie, pendant la décennie noire (1992-2002). Ce livre est né le 1er novembre 1994, lorsque l'auteur a été témoin de l'explosion d'une bombe artisanale dans le cimetière du village de Sid Ali:

 

Je venais de vivre le tout premier attentat terroriste de ma carrière 2.

 

En 1997, ce polar paraît, sous son pseudonyme de Yasmina Khadra, aux éditions Baleine, qui se dépêchèrent de le publier sans les corrections d'usage, avec une préface inappropriée.

 

L'édition actuelle est une version revue et corrigée, augmentée de quelques dizaines de pages.

 

Le narrateur est le commissaire Llob, dont le lieutenant s'appelle Lino. Il est marié à Mina et a deux enfants, un garçon et une fille. Il est le bon flic du quartier, constamment disponible et désintéressé.

 

Ce matin-là Brahim Llob est convoqué par son patron, qui lui donne l'ordre de le représenter à l'inauguration de la nouvelle résidence du gendre de monsieur Ghoul Malek.

 

Ledit gendre a juste de quoi se nourrir de sandwiches et s'acheter une douzaine de slips par plan quinquennal. Pourtant sa demeure n'a rien à envier au château de Versailles...

 

Dans la foule il croise des gros bonnets, parmi lesquels Sid Lankabout, l'écrivain arabophone, qui mène une chasse aux sorcières contre ceux, tel Brahim, qui écrivent dans la langue de Camus; et Haj Garne, l'un des plus dangereux flibustiers des eaux troubles territoriales...

 

Le maître de céans finit par le repérer et par le présenter, mais le commissaire n'a pas sa langue dans sa poche et ne se fait guère de relations solides dans ce monde qui n'a rien à voir avec son Algérie.

 

Le lendemain, au commissariat, il reçoit Aït Méziane, le comique national, un camarade d'enfance. Celui-ci lui tend une enveloppe qui contient une lettre de menaces, signée Abou Kalybse.

 

Plus tard, il reçoit une invitation à passer voir Ghoul Malek, le tsar révéré de la République, auquel il se présente un peu avant vingt-deux heures:

 

Tout porte à croire que ma fille a été enlevée. La dernière fois qu'on l'a vue, elle était avec une amie, dont les coordonnées sont au dos de la photo. J'ignore ce qu'elle était allée chercher aux Limbes Rouges. Ce n'est pas un endroit pour elle ni pour les filles de bonne famille.

 

Malek lui demande de la retrouver et d'être discret...

 

Aux Limbes Rouges, un cabaret, Sabrine n'est pas connue. L'adresse au dos de la photo est celle du Cinq Étoiles, un hôtel flambant neuf.

 

Anissa, l'amie de Sabrine, n'est pas son amie... Elle la connaît, parce qu'elle se fait remarquer... et suggère de s'adresser aux Limbes Rouges... 

 

Retour aux Limbes Rouges ! Sans résultat, sinon de soulever la rogne de Ghoul Malek. En effet les Limbes Rouges, c'est sélectif et réservé: Llob ne doit pas y retourner; de plus il avait demandé d'être discret et ne veut pas entendre parler de Lino...

 

Renseignements pris par l'inspecteur Serdj, Sandrine Malek a dix-sept ans, est lycéenne à Descartes, Alger, et a été vue avec un certain Mourad Atti, proxénète à ses heures extra-pénitentiaires... 

 

Quand Llob et Lino mettent, grâce à Serdj, la main sur Mourad, celui-ci leur dit travailler pour Haj Garne... lequel rive son clou vite fait bien fait à Llob quand celui-ci vient le voir chez lui:

 

Je suis le monument vivant de la pourriture. Et je t'emmerde. Parce que ton insigne de flic, c'est juste pour te numéroter, connard.   

 

Brahim part avec Lino, puis, pris de remords, revient en mettre une au flibustier. Ce qui lui vaudra d'être tancé par son directeur à son retour au commissariat, parce que le Haj Garne a le bras long... Ce qui ne le démonte pas le moins du monde et ne l'empêche pas de clouer le bec à son dirlo...

 

Tous les principaux personnages présentés, l'histoire se déroule tambour battant, jalonnée d'actes commis par les terros. Un certain nombre de ces personnages vont ainsi passer de vie à trépas, d'où le titre du livre.

 

Mais au-delà de cette histoire policière, où le commanditaire des crimes sera confondu à la fin, c'est un portrait sans concession de l'Algérie d'alors qui est dressé par l'auteur.

 

Un exemple? L'éclairage sur le pays que donne le commissaire Dine, un collègue sur la touche, au commissaire Llob:

 

La mafia politico-financière. Toute cette putain de guerre terroriste, c'est elle qui l'a provoquée et c'est elle qui l'entretient...

 

Francis Richard

 

Morituri, Yasmina Khadra, 256 pages, Mialet Barrault

 

1 - Ave, César, morituri te salutant: Salut, César, ceux qui vont mourir te saluent (devise des gladiateurs).

2 - Il était alors chef du bureau de reconnaissance de la 2e région militaire (de septembre 1993 à septembre 2000).

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Parus chez Julliard:

 

L'équation africaine (2011)

Les anges meurent de nos blessures (2013)

La dernière nuit du Raïs (2015)

Dieu n'habite pas La Havane (2017)

Khalil (2018)

 

Parus chez Mialet-Barrault:

 

Pour l'amour d'Elena (2021)

Les vertueux (2023)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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28 mai 2025 3 28 /05 /mai /2025 19:55
Les enfants perdus, de François Sureau

Ce livre est le premier volume des Aventures de Thomas More1.
Cette aventure - peut-être devrait-on parler de plusieurs aventures en une seule - se déroule en 1870, au moment de la défaite de Sedan.

 

Le nom du personnage principal est déjà tout un programme, une facétie de l'auteur qui a dû bien s'amuser en le créant. En témoigne ce dialogue entre son héros et le deuxième aide de camp de sa majesté Guillaume 1er , roi de Prusse:

 

"Vous portez le nom d'un grand ministre anglais qui a mal fini, dit-il gauchement.

- En est-on sûr?" répondit More.

 

Thomas More est commandant, prisonnier des Prussiens, mais il a la réputation d'être un fin limier: Avant la guerre, il était commissaire spécial à la Sûreté impériale, à Paris.

 

Au cours du récit il aura à résoudre trois crimes. Pour ce faire, il dispose d'une excellente mémoire et d'une grande expérience et sait que les affaires criminelles ne se ressemblent pas, même si les raisons de tuer ne sont pas si nombreuses, c'est l'évidence:

 

L'amour, l'intérêt - lié à l'argent ou à la réputation -, la vengeance.

 

Au fil du récit, le lecteur se rend compte qu'il connaît beaucoup de gens, qu'il s'est rendu en de nombreux endroits du monde, qu'il ne répond pas aux questions personnelles que les autres lui posent, mais qu'il sait s'interroger lui-même...

 

Un autre de ses atouts est de faire des rapprochements qui ne sautent pas aux yeux des autres, de même que de demander des renseignements judicieux à ceux qui les détiennent et de se les faire communiquer par télégraphie...

 

Thomas More mène cette aventure avec son intendant, Seligmann, avec lequel il noue une complicité de bon aloi, qui s'achèvera - ils en sont tous deux conscients - quand cette aventure aura pris fin.

 

À chacune des résolutions de ces trois affaires, Thomas More déconcertera les autres personnages parce qu'il saura avant eux qui a tué ou n'a pas tué, n'attendant que la confirmation par les faits, n'ayant pas besoin d'interroger longuement les témoins ou présumés coupables.

 

En tout cas le lecteur se doit d'être très attentif s'il ne veut pas se perdre dans les méandres de la présente histoire. Sans dévoiler quoi que ce soit, la dernière phrase de ce premier volume ne pourra que le laisser coi, s'il a quelque notion du temps...

 

Francis Richard

 

1 - Une note au bas de la page 116 laisse à penser qu'il y aura au moins 8 volumes...

 

Les enfants perdus, François Sureau, 158 pages, Gallimard

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Sans la liberté (2019)

L'or du temps (2020):

- Livre I, Des origines à Draveil

- Livre II, Mystiques parisiennes

- Livre III, Mes cercles dérangés

Ma vie avec Apollinaire (2021)

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21 mai 2025 3 21 /05 /mai /2025 19:30
Un été avec Alexandre Dumas, de Jean-Christophe Rufin

Les auditeurs de France Inter passeront cette saison « un été avec » Alexandre Dumas, raconté par l’écrivain Jean-Christophe Rufin. La série sera diffusée tout l’été dans la matinale.

 

Le livre a paru le 7 mai 2025. L'auteur y fait cet aveu:

Dans les moments où je désespérais de tout et d'abord d'écrire un jour, Dumas était là et me redonnait espoir, confiance. Il a toujours été pour moi plus qu'un modèle, un grand frère qui marchait devant et me guidait sur le chemin de l'écriture.

 

Il rappelle que le père d'Alexandre Dumas (1802-1870), le général Dumas, Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie (1762-1806), est mort quand il avait quatre ans:

Sa disparition précoce a fait don à l'écrivain de deux trésors: une totale liberté et des souvenirs.

 

Avant ses vingt ans il aura connu misère et ignorance. Misère due au bannissement de son père: il voudra gagner beaucoup d'argent et en dépenser encore plus; ignorance parce que sa culture se résume à la Bible et aux Mille et Une Nuits.

 

À Villers-Cotterêts, il voit passer l'Empereur, qu'il admire, malgré qu'il en ait - son père a été banni par lui -, puis, après sa chute, assiste à une représentation de l'Hamlet de Ducis:

Sa décision est prise. Il n'en déviera plus: il sera auteur dramatique.

 

Il écrit une première pièce, un vaudeville, refusé à Paris. Ce n'est qu'à vingt-sept ans qu'il y connaît le triomphe avec Henri III et sa cour, alors qu'il est simple employé de bureau au service du duc d'Orléans...

 

Il aurait aimé se lancer dans l'action mais le duc l'en dissuade: Vous êtes poète, vous; faites de la poésie. Sans ce conseil avisé ses oeuvres majeures n'auraient jamais vu le jour. 

 

En attendant, il connaît le succès au théâtre à la fois comme auteur et comme amant inconstant: il commencera à faire souffrir une longue série de comédiennes et en mettra enceinte quelques-unes.

 

Il quitte alors ses fonctions auprès du duc. Comme il a soif d'argent, il s'adjoint des collaborateurs, tel Gaillardet qui sera furieux que tout le succès de La Tour de Nesle revienne au seul Dumas.

 

Pour échapper aux querelles, aux créances, aux relations affectives, il entreprend des voyages. Il part pour la Suisse, pour l'Italie, les bords du Rhin avec Nerval:

Dans la multitude de ses oeuvres, ses Impressions de voyage sont celles qui nous parlent aujourd'hui le plus directement [...]. [Elles] en font un maître des descriptions, du portrait et des anecdotes.

 

Au retour, il touche le fond, mais il n'est jamais meilleur que quand il n'a plus d'espoir. Car il lâche la bride à ce qui fait sa force, son grand bonheur de vivre.

 

Les Trois Mousquetaires vont naître ainsi de trois opportunités: la publication de romans en feuilleton dans la presse de Girardin, la collaboration de Maquet, historien de formation, et la découverte des Mémoires de d'Artagnan, le fameux ouvrage volé de Courtilz de Sandras:

 

Son originalité vient de sa construction, semblable à celle des séries télévisées d'aujourd'hui, avec deux siècles d'avance.

 

En deux ans et demi, à partir de 1844, paraissent Une fille du Régent, Les Frères corses, Le Chevalier de Maison-Rouge, Le Batârd de Mauléon, La Reine Margot, La Guerre des Femmes, Vingt ans après...

 

Faisant fi des jaloux, Dumas, au faîte de sa gloire et couvert d'argent, s'offre un voyage de trois mois, ni modeste, ni discret, en Espagne et en Algérie... avant de se remettre au travail...

 

Rufin réserve un épisode de son été à Monte-Cristo: Monte-Christo, c'est lui. Il a été trahi, exécuté par la critique. Il s'est évadé et, dans une île qui s'appelle son génie, il a découvert un trésor, une richesse au-delà de ses espérances.

 

Un autre est évidemment consacré au château du même nom, que Dumas a fait construire à Port-Marly avec tout l'argent qui lui est venu des feuilletons et qu'il va dépenser sans être jamais à court d'imagination. La révolution de février 1848, alors, lui apporte la République et la ruine:

Dumas n'a plus qu'une solution, celle qu'il adopte toujours quand tout va mal: s'enfuir [à Bruxelles, en 1851].

 

À son retour, en 1853, à peine sorti des griffes de ses créanciers [il leur a abandonné une partie des ses droits], il se lance dans le journalisme:

Une nouvelle galère à laquelle il s'enchaîne.

 

Le salut, cette fois encore, vient des voyages. Pour faire l'exploration qu'il projette en Orient, il a besoin d'un bateau et d'un équipage et donc d'argent. Par bonheur il fait la rencontre à Paris d'un couple de nobles russes qui l'invitent dans leur pays.

 

À son retour à Paris une bonne nouvelle l'attend: il a gagné son procès contre ses éditeurs. Il est à nouveau riche. Le bateau qu'il a fait construire dans un chantier naval en Grèce sera bientôt prêt.

 

Avec ce bateau, livré à Marseille, plutôt que de gagner l'Orient et de rédiger les mémoires que Garibaldi lui a demandées, il rejoint celui-ci en Sicile d'où il poursuit la libération de l'Italie et écrit l'Histoire présente.

 

À nouveau ruiné, Dumas reste à Naples pendant quatre ans. Il y écrit une de ses plus belles oeuvres, La San Felice. Quand il revient, il s'installe un peu à l'écart de Paris, dans une villa avec jardin à Enghien.

 

Sa nouvelle source de revenus, ce sont les causeries: Ce n'est jamais bon signe quand on demande seulement à un écrivain de parler.

 

Avant de conclure, de manière inattendue, ses épisodes estivaux, Rufin aura traité de plusieurs thèmes qui permettront au lecteur du livre ou à l'auditeur de ses émissions de se faire une idée plus précise de cet homme dont l'oeuvre est immense 1, foisonnante, habitée par l'émerveillement de la vie:

  • Dumas et la question noire 2.
  • Dumas et la politique.
  • Dumas et l'Histoire.
  • Dumas et les femmes.
  • Dumas et les animaux.

 

Rufin rend hommage à Claude Schopp 3, qui n'est pas seulement le plus brillant biographe de Dumas, mais aussi son double:

Impossible d'écrire sur Dumas sans se référer au prodigieux travail de Claude Schopp. Qu'il me soit permis ici de lui exprimer ma reconnaissance.

 

Francis Richard

 

1 - Dumas et ses collaborateurs ont écrit des centaines de volumes qui couvrent tous les genres.

2 - Dumas est petit-fils d'une esclave.

3 - Alexandre Dumas, de Claude Schopp, a paru chez Fayard en 2002.

 

Un été avec Alexandre Dumas, Jean-Christophe Rufin, 192 pages, Éditions des Équateurs

 

Dans la même collection:

Un été avec Jankélévitch, de Cynthia Fleury (2023)

Un été avec Colette, d'Antoine Compagnon (2022)

Un été avec Rimbaud, de Sylvain Tesson (2021)

Un été avec Pascal, d'Antoine Compagnon (2020)

Un été avec Paul Valéry, de Régis Debray (2019)

Un été avec Homère, de Sylvain Tesson (2018)

Un été avec Machiavel, de Patrick Boucheron (2017)

Un été avec Victor Hugo, de Laura El Makki et Guillaume Gallienne (2016)

Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon (2015)

Un été avec Montaigne, d'Antoine Compagnon (2013)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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18 mai 2025 7 18 /05 /mai /2025 18:35
Le sac aux merveilles, d'Anne-Claire Decorvet

Il ne payait pas de mine ce sac à dos, pourtant son cuir usé renfermait toute la magie du monde; aussi le vieil homme le considérait comme son plus grand trésor et ne s'en séparait sous aucun prétexte.

 

Le sac aux merveilles contient des histoires que le vieil homme collectionne. Ce n'est pas pour rien qu'il recherche la compagnie des bavards. Il leur dérobe sans vergogne toutes sortes de récits terrifiques ou édifiants, c'est selon.

 

Dans ce volume, Anne-Claire Decorvet nous montre le vieil homme tirant de son sac, chaque soir d'une semaine de printemps, une histoire au hasard pour lui tenir compagnie, sous la lumière tamisée d'un abat-jour.

 

Après chaque histoire, le vieil homme se souvient des circonstances dans lesquelles il les a entendues avant de les fourrer dans son sac, si bien que c'est aussi son histoire personnelle qui nous est contée dans les entre-contes.

 

Chaque conte de ce recueil a sa morale, dans le sens qu'elle donne une leçon de vie à ses protagonistes:

  • L'homme sans désir trouve un peu tard le goût de vivre comme par inadvertance.
  • La princesse aux yeux noisettes comprend enfin qu'il est préférable et malin d'assumer l'étiquette qui vous est collée.
  • La fille changeante se rend compte, quand elle redevient elle-même, que le temps s'est écoulé et ne l'a pas attendue.
  • Le maître du monde tombe dans l'oubli une fois qu'il a disparu et que l'oeuvre folle édifiée pour sa grandeur est en ruine.
  • La porte des merveilles est l'objet d'un sortilège. C'est pourquoi Ismaïl qui aime son petit-fils Ali l'en a éloigné, mais celui-ci n'aura de cesse d'y retourner avant d'apprendre, à la fin, que son grand-père avait raison.
  • L'homme de pierre finit par éprouver quelque chose et décide de s'éloigner parce que ce serait lâche de se satisfaire d'un bonheur facile et de ne pas aller de l'avant.

 

Cette semaine-là, du lundi au samedi, le collectionneur aura tiré six contes de son sac, le dimanche étant jour de repos, pour les histoires comme pour leurs auteurs et leur vieux collectionneur, qui rendra à tous la liberté...

 

Francis Richard

 

Le sac aux merveilles, Anne-Claire Decorvet, 264 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

 

Un lieu sans raison (2015)

Avant la pluie (2016)

Café des chimères (2018)

Ambre et lune (2022)

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11 mai 2025 7 11 /05 /mai /2025 17:00
Trois voyages à Potamia - Tome II, de Louis de Saussure

Agapi, la mère de Yannis, était décédée. Faisant ses études à Rome, il était revenu à Naxos, son île natale, pour ses funérailles. Il y avait retrouvé son père, son frère Costas, sa soeur Angeliki et son oncle Pavlos, venu de Bruxelles.

 

Quarante jours après le décès de sa mère, Yannis retourne à Naxos. C'est son deuxième voyage à Potamia, le village familial où il a grandi, pour assister au service de requiem qui doit s'y dérouler selon la tradition orthodoxe.

 

Il faut quarante jours à l'âme pour se purifier et monter jusqu'à Dieu. À la fin du service, l'âme d'Agapi sera libre, mais ne devra-t-il pas en aller de même des âmes de ceux qui restent ici-bas, consolés par ceux qui les entourent?

 

Lors du premier voyage, Pavlos, le frère de sa mère, avait commencé à lui apprendre l'histoire de sa famille maternelle. Dans un guéridon, il avait trouvé une enveloppe dans laquelle son aïeul Aristote confessait son crime:

 

À dix-sept ans, des bandits ont tué mon chien et volé des brebis. Je les ai tués tous les huit car c'était impossible à supporter.

 

Aristote avait dû fuir en Anatolie où il avait connu Daphni. Qu'était-t-elle devenue? De même voulait-il entendre son oncle lui dire pourquoi sa mère avait quitté les quartiers aisés d'Athènes pour ce petit village des Cyclades.

 

Dans le guéridon, il y avait aussi une photo étonnante: deux tombes côte à côte, faisant face à la campagne, l'une chrétienne, l'autre musulmane. Il apprendra où et qui y reposent, quels gestes Daphni y a pieusement accomplis:

 

Dans la mort, ne sommes-nous pas tous unis par le destin unique et vaste de l'humanité?

 

Finalement l'ami d'enfance retrouvé, Alex, qui n'avait pu assister aux funérailles, lui indiquera l'endroit où Agapi et son père s'étaient rencontrés et où celui-ci lui avait raconté l'histoire de Nicolas Stellas, le résistant de Paros.

 

Pavlos racontera encore à Yannis ce qu'il advint de la descendance d'Aristote et Daphni depuis la Grande Catastrophe - le massacre et l'expulsion des Grecs d'Anatolie au début des années 1920 - jusqu'à la fin de l'occupation.     

 

À l'été, après ses examens, Yannis reviendra à Potamia. Il sera accompagné de Célia, qui partage sa vie à Rome. Il pourra alors renaître en se remémorant tous les récits qui font partie de son chemin, comme de celui d'Agapi.

 

Francis Richard

 

Voyages à Potamia - Tome II, Louis de Saussure, 132 pages, Les Editions Romann

 

Tome précédent:

 

Voyages à Potamia - Tome I (2024)

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9 mai 2025 5 09 /05 /mai /2025 19:00
L'ange mort - Leçons d'amnésie par défaut, de Roland Stauffer

Combien d'années a-t-il fallu pour qu'il m'apparaisse enfin, aujourd'hui souriant tout au haut de mon âge.

Il est là. Dans le livre. Dans mon dernier livre. Il est là, dans sa douceur, son tendre sourire sorti de la nuit pour ne plus me quitter.

 

Dans son introduction, Roland Stauffer fait, bien sûr, allusion à L'ange mort, la nouvelle qui donne son titre à ce recueil poétique, écrit par un homme, tout en haut de [son] âge, puisqu'il est né en 1933.

 

Tout juste après, dans Cela arrivera, l'auteur, qui fait partie des géniaux ingénieurs, chantés par Serge Reggiani, sur des paroles de Boris Vian, explicite le sous-titre, Leçons d'amnésie par défaut.

 

Sous la terre du jardin de sa mémoire, un jardin intérieur où il a semé ses souvenirs, les taupes de l'oubli [...] creusent les trous de mémoire. Elles dévorent les racines de [ses] souvenirs. [Il] les [entend]:

 

C'est le chant de l'amnésie.

 

La responsable? la Vieillesse: Maintenant que je suis vieux, j'entre quotidiennement dans un livre. Recto le jour, verso la nuit. Dans le même temps, je lis et j'écris. J'écris pour découvrir, je lis pour confirmer.

 

Sous sa plume, le lecteur découvre que des mots figés ou des expressions toutes faites prennent un tout autre sens, plus profond, non dépourvu d'humour, que celui qui leur est communément donné:

 

  • Il n'y a pas de meilleur flambeur qu'un homme de paille.
  • Si vous rencontrez une erreur sur votre chemin, le mieux est de la laisser là où elle se trouve. Il y a suffisamment d'amateurs.
  • Tabou: c'est un tabouret auquel on a coupé les pieds.
  • Il faut au moins vingt chinelles pour faire un polichinelle. C'est pourquoi il est si rare d'en trouver un bon.
  • Il est fini le temps où les drilles étaient joyeux, le temps des fêtes où les rires éclataient en étincelles. Les drilles se sont retirés dans de tristes appartements où ils lisent des journaux...
  • C'est très curieux, à force de tourner en rond, il me semble que je m'élève. Je ne décris pas un cercle dans un plan, mais une spirale dans l'espace, sur un cône qui s'évase vers le haut.
  • Les questions se posent et se reposent. Quand elles se reposent, c'est leur manière de faire la sieste.

 

Ces quelques exemples, hors de leur contexte, donnent une petite idée, petite seulement, des vingt-deux histoires courtes qui composent le recueil et dont les chutes sont savoureuses, réjouissantes. 

 

La complainte d'Atlas1, devenue chanson, est mise en musique par Sabine Egger Baumann, au piano, et Pierre Krummenacher, à l'accordéon, chantée par eux deux et Laurence Regad-Stauffer.

 

Francis Richard

 

1 - Le lecteur peut l'écouter via un QR-Code figurant dans le livre, ou, sur le site de l'éditeur, via le lien indiqué ci-dessous.

 

L'ange mort - Leçons d'amnésie par défaut, Roland Stauffer, 80 pages, Éditions Encre Fraîche (illustré par Marcel Cottier)

 

N.B. Le vernissage du livre aura lieu le vendredi 13 juin à 18h, chez Payot, Place Cornavin 7, 1201 Genève, Tél 022 404 44 30.

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8 mai 2025 4 08 /05 /mai /2025 19:55
Ninel, de Frédéric Lamoth

Elle dort déjà. Contrairement à moi, elle n'a jamais eu de peine à s'endormir. Sa conscience est comme l'obscurité qui se maintient au-dessus de l'eau, légère, si proche de l'inconscient.

 

Le narrateur sait qu'avec elle, la fin est proche. Il ignore encore qu'elle se produira au bout de cinq jours en ce mois d'avril 2022.

 

L'année 2022 a son importance dans l'histoire, parce que, le 22 février, la guerre entre la Russie et l'Ukraine est devenue ouverte.

 

Leur histoire va finir là où elle a commencé, à Lugano, où vivent les parents du narrateur, qu'elle a voulu revoir une dernière fois.

 

Le commencement de la fin se passe dans la chambre d'un hôtel, celle-là même où il l'a rencontrée, à la fin du mois d'août 2021.

 

Nina était arrivée au début du mois à la Villa Naroli, tenue par ses parents à lui, en compagnie de Thomas Lerch, plus âgé qu'elle.

 

Le plus surprenant était que ce riche homme d'affaires, en partant pour l'Allemagne, la lui avait confiée, lui disant de s'en occuper.

 

Restée tout le mois d'août, Nina n'avait pas l'intention de rejoindre Thomas en Allemagne, mais avait suivi le narrateur à Zurich.

 

Elle lui avait révélé d'où elle venait, la Biélorussie, qu'elle avait fait des études d'astrophysique à l'école polytechnique de Kiev.

 

Pour Noël, ils étaient allés dans les Grisons. Là-bas, elle lui avait enfin permis d'ouvrir sa pochette en carton, avec son ruban noir.

 

Il avait alors appris l'existence de Ninel, la jumelle de Nina, dont les croquis et aquarelles étaient contenus dans cette pochette.

 

Ninel peint ce qu'elle voit dans le ciel, Nina lui avait dit au sujet d'un tableau où Ninel avait représenté pour elle La mer de Jupiter.

 

Peu à peu le lecteur apprend l'histoire des jumelles, le véritable rôle de Thomas Lerch, que le narrateur reverra une dernière fois.

 

En avril 2022, lui et Nina parcourent l'Europe, d'ouest en est, qui s'opposent et s'attirent, comme eux, jusques en Biélorussie.

 

Détaché d'elle alors malgré lui, il emportera cependant avec lui l'image de Ninel, l'envers de Nina, et ira son chemin, solitaire. 

 

Francis Richard

 

Ninel, Frédéric Lamoth, 128 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

 

Sur fond blanc (2013)

Lève-toi et marche (2016)

Le cristal de nos nuits (2019)

Le chemin des limbes (2022)

L'été d'une femme (2024)

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7 mai 2025 3 07 /05 /mai /2025 18:40
Le train des gueules cassées, de Benjamin Knobil

Jusqu'où iriez-vous si vous aviez la possibilité de changer l'histoire, de prévenir les guerres sociales, militaires ou les génocides?

[...]

Voici une histoire d'amour de gueules cassées se démultipliant sur le train du temps entre 1914 et 2018.

 

Le lecteur est prévenu. Ledit train va secouer, au propre et au figuré.

 

Dans cette histoire, le temps est quelque chose de relatif. L'histoire se déroule d'un vendredi à un lundi de 2018, avec toute une semaine entre les deux. Mais il ne faut pas se fier aux apparences...

 

De même ne faut-il pas se fier aux trois narrateurs et protagonistes, Yvan, Katsumi et Hector, dans l'ordre d'apparition et d'errance.

 

YVAN

 

En 2018, Yvan travaille chez 93/Productions, empire médiatique mondial et leader incontesté de productions et de contenus documentaires.

 

Que fait-il? Il restaure et numérise des boîtes de film d'un fonds privé anonyme, dont les premières datent des années 2013.

 

Où travaille-t-il? Dans le froid. Au 4ème sous-sol. Ébranlé à heures et minutes fixes par des trains souterrains.

 

Où habite-t-il? Dans un appartement face à celui de Madame Vieille, qui, régulièrement, a perdu son chat, Phylactère.

 

KATSUMI

 

Que fait-elle? Chaque jour, elle assure deux services.

 

Où? Successivement dans le restaurant Kyoto de Madame Ishikawa et dans un mini-bar de TGV.

 

Avant de se rendre au restaurant, elle passe prendre chez le fleuriste un bouquet de glaïeuls...

 

Madame Ishikawa lui a remis le journal intime de son arrière-grand-père, né en 1893.

 

HECTOR

 

Lui aussi travaille chez 93/Productions.

 

Que fait-il? Chaque jour, il fait une tournée avec un chariot, depuis le 25e étage jusqu'au 4e sous-sol, et retour, avec quelques arrêts. Il ramasse et distribue des enveloppes jaunes...

 

Où habite-t-il? Un foyer où il fait à manger.

 

Trisomique et basané, il est une cible facile et, en même temps, un boute-en-train qui fait rigoler tout le monde.

 

LES PERSONNAGES

 

Les autres personnages sont nombreux. Pour que le lecteur s'y retrouve, l'auteur, sans dévoiler leur rôle dans l'histoire, a placé un aide-mémoire en fin d'ouvrage.

 

Les trois protagonistes apprennent qui ils sont et d'où ils viennent, au fil de l'histoire, à la chronologie bousculée, où ils apprennent qu'il existe différentes versions de leur vie, sans devoir, ni pouvoir, en rejeter aucune.

 

Le journal intime de l'arrière-grand-père et les bobines de film sont les points de départ et d'arrivée de leur amour paradoxal de gueules cassées, qui se reconstituent.

 

Finalement, l'un parviendra à se libérer des fantômes du passé, l'autre voudra contribuer à mettre du baume sur les plaies du monde, et le dernier réussira à trouver le bonheur

 

Francis Richard

 

Le train des gueules cassées, Benjamin Knobil, 448 pages, BSN Press

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2 mai 2025 5 02 /05 /mai /2025 21:30
Accordez-moi, de Leyla Tatzber

Tu portes le prénom de ton père. Comme une peau. Il t'a reconnu. Avant ta naissance. On ne peut déconnaître ce que l'on a connu. On peut le nier, le renier. Ce n'est pas le cas. Il t'a reconnu officiellement.

 

L'auteure s'adresse à Abel Tiborvartok, le personnage d'Accordez-moi, à la deuxième personne. Celui-ci est l'homonyme de son père, comme le fut le grand musicien Béla Bartók.

 

Tous deux sont hongrois et tous deux sont musiciens, justement. Tous deux ont pris un jour le chemin de l'exil. Béla, celui des États-Unis, Abel, celui de la Suisse, puis de la France.

 

Car, si le père de Béla meurt quand il a sept ans, celui d'Abel quitte le foyer familial pour en fonder un autre. Aussi lui et sa mère Märta partent-ils un jour, par le train, pour Genève.

 

À ce moment-là, Abel père écrit un opéra, Le voyage d'Agar, musique dans l'air du temps, concordant avec l'histoire d'Abel fils: est-elle le fait du hasard ou de l'absolution du père?

 

Huit ans après, Abel fils, orphelin de mère, s'en ira de Genève, ville trop exigeante et trop calfeutrée. Il quittera leur appartement pour la maison que sa tante Elza possède à Chaley.

 

Petit, Abel fils avait noté en marge de son cahier de musique: La forme viendra quand il y aura de la matière! Mais, déconcerté, il s'interroge encore sur le bien-fondé de la sienne:

 

Les Suisses mangent la musique avec leurs neurones. Les slaves se laissent manger par elle.

 

Ce n'est, hélas, pas son père, quand, enfin, il le joindra au téléphone, selon une des volontés de sa mère, qui lui permettra de le conforter dans la voie qu'il avait en tête finalement.

 

Francis Richard

 

Accordez-moi, Leyla Tatzber, 216 pages, Bernard Campiche Editeur

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28 avril 2025 1 28 /04 /avril /2025 16:20
Verseau, d'Oskar Freysinger

Jean Tourel est membre d'une ONG, Green Desert, qui a pour objectif la renomadisation du désert. Un jour, au milieu de nulle part, dans le Ténéré, il fait une rencontre des plus insolites.

 

À l'ombre d'un acacia, est accroupi un nomade, Meddur, qui est venu y mourir. Après être descendu de son Land Rover, il converse avec lui en sirotant du thé, préparé par le vieux Targi.

 

C'est une conversation entre un nomade et un agronome. L'un étant philosophe, l'autre géographe. Ce qui ne les empêche pas de s'entretenir, puis de dormir, proches, une fois la nuit venue.

 

Au moment de se quitter, le lendemain, le Land Rover ne veut pas démarrer et, contre toute attente, pour Jean, c'est le vieux nomade qui parvient, avec les outils du véhicule, à le dépanner.

 

Après quoi, Jean s'en va avec ledit véhicule. Il n'a pas parcouru cinquante kilomètres qu'il revient voir Meddur, qui n'est pas surpris. Il veut connaître la réponse à la question qu'il se pose:

 

Comment se fait-il qu'une personne qui a plus ou moins passé sa vie dans le désert soit capable de réparer un moteur défectueux en un rien de temps?

 

C'est une longue histoire que lui raconte Meddur, dont la mort peut attendre, l'histoire la plus incroyable et la plus folle qui se soit déroulée dans le Ténéré, qu'il enregistre avec son accord.

 

Enfin, un accord obtenu après débat. Car Meddur n'y consent finalement que parce que cette histoire lui tient particulièrement à coeur et que ce ne serait pas si mal qu'elle laisse une trace:

 

Ce n'est que par la parole que l'homme peut survivre en tant qu'être civilisé.

 

C'est l'histoire d'un homme venu au secours de son peuple. Après avoir vécu en ville, celui-ci est retourné au désert, mais l'eau du duar s'épuisait à mesure que les besoins augmentaient.

 

Cet homme s'appelait Jonas Dupuis et était apparu un jour avec un camion-citerne de 15'000 litres. Il portait bien son nom et son prénom, et était du signe du Verseau, comme le titre...

 

Meddur, le chef tribal, diffère beaucoup de Jonas, l'ingénieur. L'un est croyant, l'autre, rationnel. Mais, au fond, ils se complètent et vont se nourrir de leurs connaissances l'un de l'autre.

 

Si Meddur apprend à Jonas comment survivre dans le désert, Jonas apprend à Meddur à être prévoyant, c'est-à-dire à ne pas se laisser berner par l'imprévisible en ayant toujours un plan B.

 

C'est bien une longue histoire, pleine de tribulations, que raconte Meddur à Jean. Il lui faudra trois jours, trois nuits, pour ce faire, prenant plaisir à mettre la patience d'icelui à rude épreuve.

 

Quelques matières à réflexion glanées au cours de ce récit:

 

  • Quiconque dans sa soumission illimitée à la lumière, rend absolues les Écritures saintes et dédaigne la nature, est à juste titre condamné à une mort précoce.
  • La tradition écrite pourrait subir le même destin que la tradition orale: là où l'oeil ne reconnaît plus rien, la tête finit par s'égarer. Et lorsque les têtes pensantes viennent à manquer, il n'y a bientôt plus personne pour ramener l'écriture à la vie.
  • Où il y a un désert, il y a de l'espoir, car ce que le désert donne, nourrit sans rassasier et abreuve sans étancher la soif.

 

Francis Richard

 

Verseau, Oskar Freysinger, 160 pages, Selena Éditions

 

Livres précédemment chroniqués:

 

L'évasion de CB Xenia (2008), publié sous le pseudonyme de Janus

Le nez dans le soleil Editions de la Matze (2009)

Canines Xenia (2010), publié sous le pseudonyme de Janus

Antifa Tatamis (2011)

Garce de vie Editions Attinger (2012)

De la frontière Xenia (2013)

Le remède suisse - Antigone chez les Helvètes Xenia (2016)

Animalia - Une cacatopie Selena Éditions (2024)

L'oreille aveugle Selena Éditions (2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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22 avril 2025 2 22 /04 /avril /2025 18:30
Jacaranda, de Gaël Faye

Comment confier à cet homme que c'est à cause de l'arbre? De son arbre.

Son ami, son enfance, son univers.

Son jaracanda.

 

Stella a été internée, à cause de son arbre. Mais qui est Stella, vingt-et-un ans? Avant de le savoir, le lecteur devra patienter. Milan, le narrateur, le lui apprendra, bien plus tard.

 

La mère de Milan, Venancia, est arrivée en France en 1973. Elle venait du Rwanda mais elle n'avait jamais rien voulu dire à Milan de sa famille, ni de son enfance dans son pays.

 

Milan a douze ans, au printemps 1994. Lui, son père Philippe, sa mère, voient des images de massacres là-bas à la télévision, qui leur apparaissent comme une fiction cathodique.

 

Cet été-là, il fait connaissance avec Claude, un garçon de son âge, dont un pansement recouvre le crâne. Sa mère lui présente comme son neveu. Ils deviennent comme frères. 

 

Un jour, il n'est plus là: Claude est rentré au Rwanda. On a retrouvé des gens de sa famille vivants. Il ne pouvait pas rester avec nous, Milan, lui explique laconiquement sa mère.

 

En 1998, ses parents divorcent. Sa mère lui annonce qu'elle l'emmène dans son pays. Son grand-père paternel étant malade, il ne peut passer l'été en France chez ses grands-parents.

 

À Kigali, la capitale, Milan fait la connaissance de sa grand-mère maternelle, Mamie, et retrouve Claude, qui, maintenant, parle un français impeccable, grâce à l'école des Jésuites.

 

Lors de ce séjour, pendant lequel sa mère s'absente et le laisse chez Mamie, il découvre la ville avec Claude et fait avec lui des rencontres dont il se souviendra quand il reviendra.

 

Parmi ces rencontres, il y a Sartre, Alfred, Eusébie, une amie de sa mère, Rosalie, la grand-mère de cette amie, et Stella, la fille de celle-ci, née le 4 juillet, l'internée du prologue.

 

Milan revient en 2005 au Rwanda pour rédiger un mémoire sur la législation autour des génocides. Depuis la convention de 1948 jusqu'aux tribunaux populaires organisés là-bas.

 

Cinq ans plus tard, en 2010, Milan revient au Rwanda, cette fois après que Rosalie est décédée, pour revoir Claude, Mamie, Stella, qui a décidé de raconter toute la vie de Rosalie...

 

En 2015, Milan est toujours au Rwanda. Stella lui avait lu le portrait qu'elle avait fait de Rosalie. Maintenant, le 7 avril 1, il entend le récit qu'Eusébie fait dans le stade de Kigali.

 

En 2020, enfin, Stella est internée et le lecteur comprend pourquoi, comme il comprend pourquoi Venancia a opposé un mur de silence à son fils quand il voulait connaître sa vie...

 

Stella avait réalisé qu'elle avait tout perdu, y compris le paysage de [son] enfance. Milan n'était pas en quête de ses origines. Il avait cherché à comprendre le silence de sa mère...

 

Francis Richard

 

1 - Jour anniversaire du début du génocide de 1994, commis par les Hutus sur les Tutsis.

 

Jacaranda, Gaël Faye, 288 pages, Grasset

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21 avril 2025 1 21 /04 /avril /2025 16:45
Un avenir radieux, de Pierre Lemaitre

L'histoire de la famille Pelletier que raconte Pierre Lemaitre se passe pendant trois jours bien remplis de 1959: le 19 avril, le 11 mai et le 15 mai.

 

Angèle et Louis, qui dirigeait une savonnerie, ont vécu au Liban où ils ont eu trois enfants, qui se sont tous mariés. Ils viennent de rejoindre la France.

 

L'aîné, Jean, surnommé Bouboule pour des raisons évidentes, a épousé Geneviève, qui consulte les astres avant de passer à l'acte et porte la culotte

 

Jean, sujet à des crises meurtrières, a refusé de prendre la suite de son père et dirige en France une petite chaîne de magasins de linge de maison.

 

François, rédacteur en chef du Journal du soir, a épousé Nine, qu'il aime de toute son âme et qui va rouvrir un atelier de reliure, qui l'occupera le soir.

 

Enfin Hélène, qui anime des émissions de radio où sont lus des courriers d'auditeurs, a épousé Lambert, un ancien journaliste, qui est devenu courtier.

 

Louis et Angèle n'ont eu que cinq petits-enfants: Colette et Philippe, enfants de Jean, Alain et Martine, enfants de François, et Annie, enfant d'Hélène.

 

Geneviève a fait un rejet de Colette, qui a été élevée au Liban par  Angèle et Louis. Elle a jeté son emprise sur Philippe, dont elle a fait un vrai tocard.

 

Deux décisions bouleversent la donne familiale: l'acceptation par Colette d'aller chez ses parents, l'acceptation par François d'aller en Tchécoslovaquie.

 

Colette a accepté, pour fuir un voisin, prédateur. François, convaincu par devoir, a accepté pour suivre à Prague une délégation de chefs d'entreprise.

 

Fait partie de cette délégation son frère aîné Jean, qui a bon espoir de devenir enfin quelqu'un aux yeux de tous, y compris des siens, dont sa femme.

 

Le communisme est l'avenir radieux de l'humanité était un slogan de l'Union soviétique. L'envers de ce décor est donné par l'exemple tchécoslovaque. 

 

L'expression Un avenir radieux peut aussi s'appliquer à l'avenir de cette famille, dont les membres sont tous peu ou prou, en quête de réussite et notoriété.

 

À lire ce livre, il n'est pas du tout sûr que le lecteur soit persuadé que c'était mieux avant. En tout cas, l'auteur pense que c'est devenu moins bien après:

 

Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain.

 

Francis Richard

 

Un avenir radieux, Pierre Lemaitre, 592 pages, Calmann-Lévy

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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