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20 décembre 2019 5 20 /12 /décembre /2019 22:25
Les cinq vies du "bon docteur Messerli", de Jean-Philippe Chenaux

Qui connaît Francis Messerli (1888-1975)? Il n'a droit à aucune statue, ni à aucun nom de rue à Lausanne: seule une plaque apposée sur la façade de la Mairie de la Commune libre et indépendante d'Ouchy mentionne son nom.

 

Pourtant, dans L'Or du Rhône, de juin 1958, on le qualifie d'"homme-Protée", ce qui n'est peut-être pas le terme le plus adéquat quand on sait qu'il désigne une "personne qui change facilement d'aspect, d'humeur, d'opinion, qui joue toutes sortes de personnages" (Larousse)

 

Cinq vies

 

Si le terme n'est pas adéquat, on comprend ce que les auteurs ont voulu dire en employant cette expression, puisque Jean-Philippe Chenaux identifie dans son livre réparateur pas moins de Cinq vies du "bon docteur Messerli".

 

Pour plaisanter on a envie de dire que c'est tout de même moins bien que les chats, à qui l'on prête sept vies, voire neuf, selon les croyances. Mais, en l'occurrence, il ne s'agit pas de croyances, mais de vies avérées que l'auteur raconte.

 

Le médecin

 

Le docteur Messerli, comme son titre l'indique, est médecin, un médecin-hygiéniste de renom à qui l'on doit notamment, dans l'entre-deux guerres, d'importants travaux concernant la prolifération du goitre et des maladies infectieuses.

 

Il est ensuite le créateur en 1915 de L'Oeuvre de la Cure préventive de Soleil et de Gymnastique spéciale de Vidy-Plage, qui accueille de 600 à 800 élèves chaque année, en dehors des heures d'école et pendant les vacances.

 

Enfin il est de 1917 à 1953, le médecin-chef du Service d'Hygiène de la Ville de Lausanne et de 1918 à 1958 le médecin-délégué de l'État de Vaud, fonctions qui lui permettent de mener à bien l'assainissement de l'habitat de Lausanne.

 

Le sportif

 

Sa vie de médecin est bien remplie, mais elle ne lui suffit pas. C'est aussi un grand sportif qui pratique la gymnastique (comme son père et comme son grand-père), l'athlétisme, le football, la natation, l'aviron, le yachting et l'alpinisme.

 

En 1908, il rencontre le baron Pierre de Coubertin. Une amitié de trente années naît ce jour-là. Et, en 1912, avec celui qui est devenu son maître et avec Godefroy de Blonay, il crée le Comité Olympique Suisse à l'hôtel Meurice, à Ouchy.

 

Dès lors il deviendra une figure du Mouvement Olympique et refusera toujours catégoriquement de mêler sport et politique, même quand les Jeux, auxquels une cinquantaine de nations participeront, se dérouleront à Berlin en 1936.

 

Le pirate

 

Amoureux du Léman et de tout ce qui est aquatique, Francis Messerli est membre fondateur et président du Cercle de la voile (1919), du Cercle des nageurs de Lausanne (1920) et de l'Union nautique d'Ouchy-Lausanne.

 

En 1934, la Société vaudoise de navigation et la Société de sauvetage s'unissent avec deux de ces associations pour constituer la Noble et Vénérable Confrérie des Pirates d'Ouchy, dont il sera le Grand Patron jusqu'en 1965.

 

En 1948, ladite Confrérie des Pirates d'Ouchy, sur l'initiative de leur pirate en chef, rachète La Vaudoise, barque à voiles latines qui sera classée monument historique (le seul flottant) en 1979 par le Conseil d'État du Canton de Vaud.

 

Le Rhodanien

 

De 1926 à 1961, Francis Messerli est membre très actif du Conseil de l'Union générale des Rhodaniens en qualité, dès 1932, de fondateur et président de la section vaudoise et, dès 1934, de vice-président central et secrétaire général.

 

L'UGR est une association régionaliste qui regroupe la quasi-totalité des villes du Rhône, de sa source à son embouchure. Il en organisera la Fête du Rhône, à Lausanne-Ouchy en 1934 et en 1946 (avec un cortège de trois mille participants). 

 

L'ami suisse de la Grèce

 

L'auteur termine avec la cinquième vie de Michel Messerli, à laquelle il consacre le plus grand nombre de pages: pendant trente années cruciales pour la Grèce, de 1929 à 1959, il préside l'Association des Amitiés gréco-suisses...

 

En fin de volume l'auteur publie le palmarès impressionnant des distinctions et des décorations reçues par Francis Messerli au cours de son existence et la bibliographie non moins impressionnante de ses écrits (357 références).

 

L'oubli

 

Francis Messerli meurt le 16 mars 1975. Le silence est assourdissant dans la presse lausannoise, à l'exception d'un article d'André Pache, syndic de la commune libre d'Ouchy, publié dans le Journal d'Ouchy, que le bon docteur a fondé en 1931.

 

Jean-Philippe Chenaux résume cet article en disant qu'André Pache y rappelle combien l'esprit de générosité et de désintéressement fut le fondement de toutes les actions du défunt. Ses cinq vies en administrent la preuve.

 

Francis Richard

 

Les cinq vies du "bon docteur Messerli", Jean-Philippe Chenaux, 192 pages, Favre

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20 novembre 2019 3 20 /11 /novembre /2019 11:45
Madame S, de Sylvie Lausberg

- Le Président a-t-il toujours sa connaissance?

- Non, elle est partie par l'escalier de service.

 

Le Président, c'est Félix Faure, et la connaissance, Marguerite Japy-Steinheil, autrement dit Madame S, à laquelle Sylvie Lausberg s'est intéressée incidemment. Elle explique, dans son avant-propos, que, journaliste entre deux affectations, elle s'est installée dans la maison de Séverine, qu'elle a louée, à Pierrefonds, à cent kilomètres de Paris.

 

Séverine (1855-1929) est l'une des premières femmes de presse à renverser les rôles, grande journaliste, pamphlétaire, publiciste, appréciée et respectée de tous ses confrères, une femme divorcée, qui prend la défense des pauvres, des opprimés [...] et qui dérange fortement en signant des éditoriaux sur la violence sexuelle, l'avortement et la domination qui s'exerce sur les femmes.

 

Or, dans sa maison, l'auteure découvre, dans un coffret de fer-blanc, un papier jauni, un entrefilet relatif à une certaine Lady Abinger, autrefois Mme Steinheil. A partir de cette découverte, elle se lance dans une enquête sur la maîtresse de Félix Faure, dont la réputation sulfureuse a nourri les imaginaires et les allusions lubriques de plusieurs générations.

 

L'auteure écrit une biographie nuancée de cette femme issue de la haute société protestante qui, après le décès de son père, a épousé un peintre, Adolphe Steinheil, plus âgé qu'elle, qui ne lui plaisait pas du tout, mais qu'elle épouse tout de même le 9 juillet 1890, parce qu'il est somme toute préférable aux autres prétendants qui lui sont présentés.

 

Son mariage lui permet de quitter sa province, le pays de Montbéliard, pour habiter avec son mari au 6bis de l'impasse Ronsin, à Paris, dans le quartier de Vaugirard. Adolphe et Marguerite ont très vite une fille, Marthe. Mais, comme ils ne s'entendent pas, plutôt que de divorcer, ils conviennent de vivre leur vie, librement, chacun de son côté.

 

Impasse Ronsin, grâce à un mentor identifié par l'auteure, Marguerite tient salon le jeudi et reçoit le tout Paris des peintres, des magistrats, des musiciens, des officiels etc. Tout en se voulant mère et épouse, elle est aussi amante d'un certain nombre de ses admirateurs. Là l'auteure s'insurge contre le fléau misogyne qui la fait qualifier de putain de luxe...

 

Madame S. va se trouver impliquée dans deux événements qui seront des occasions de la lyncher médiatiquement: la mort de Félix Faure dans la nuit du 16 au 17 février 1899, sur fond d'affaire Dreyfus, et le double assassinat de sa mère et de son mari dans la nuit du 30 au 31 mai 1908, sur fond de collier et de papiers remis à Marguerite par Félix Faure.

 

Bien que retrouvée ligotée et à demi-vêtue au matin du 31 mai 1908, Marguerite en fait trop pour connaître la vérité, que d'aucuns ne voudraient pas voir surgir de son puits, et se retrouve inculpée dans le double meurtre commis impasse Ronsin: elle est accusée de complicité d'homicide, de parricide et d'assassinat sur la personne de son mari. 

 

Marguerite Steinheil est incarcérée. A l'issue de son procès et d'une très longue délibération du jury, elle est acquittée, ce qui ne convainc pas ceux qui se sont acharnés contre elle: acquittée, elle n'en reste pas moins coupable. Peut-être pas des crimes, mais d'être ce qu'elle est: une femme qui aime la vie, l'amour et le sexe. Et cela, ça ne pardonne pas.

 

La vie romanesque de Madame S ne s'arrête pourtant pas là. Sylvie Lausberg, quel que soit son engagement personnel, curieuse de savoir, mène l'enquête jusqu'au bout, avec beaucoup d'honnêteté, si bien qu'immergée profondément dans son sujet, elle finit sinon par élucider les deux affaires, du moins par lever une grande part du voile jeté sur elles.

 

In fine, elle voudrait avoir écrit le dernier chapitre de Madame S, que celle-ci, héroïne malmenée, qui a choisi le mouvement, la liberté des sentiments et le goût des plaisirs, ne pouvait écrire. Car Madame S. se sera éclipsée après avoir obtenu discrètement gain de cause, n'en déplaise à ceux qui continuent, aujourd'hui encore, de la tirer vers le bas.

 

Francis Richard

 

Madame S, Sylvie Lausberg, 304 pages, Slatkine & Cie

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 23:55
Lautrec / Valadon - Montmartre Belle Époque, de Yonnick Flot

La liaison amoureuse entre Henri de Toulouse-Lautrec et Suzanne Valadon aura été éphémère, probablement de 1886 à fin 1888:

 

Les dieux ont décidé que ces deux humains trop humains ne seraient pas heureux ensemble. Et que leur croisière amoureuse serait agitée, sans calme plat mais avec de belles tempêtes et quelques ivresses mémorables.

 

De prime abord tout les oppose.

 

Suzanne Valadon est la fille d'une pauvre lingère. Elle se prénomme Marie-Clémentine et est née le 23 septembre 1865 à Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne), de père inconnu. Elle vit ses premières années à Nantes chez une tante avant de rejoindre sa mère, Madeleine, à Paris, dans le bas Montmartre. Elle y sera à l'école de la rue...

 

Adolescente, elle a vite compris, et déjà expérimenté que la vie est dure. Surtout pour les filles. Et encore davantage quand elles sont pauvres. Elle a décidé en conséquence d'être encore plus dure que la vie et, puisque l'on est dans un monde masculin et en un temps d'affirmation d'une virilité toute-puissante, de se comporter comme un homme. En utilisant aussi ses armes de femme.

 

Belle, sportive, au corps bien proportionné, fascinée par les écuyères et les trapézistes du Cirque Fernando, elle parvient à pratiquer l'équitation acrobatique et le trapèze au Cirque Mollier. Mais elle fait une mauvaise chute et, pendant sa convalescence, se met à dessiner. Pour gagner sa vie, elle devient modèle dans des ateliers privés:

 

Son endurance aux séances de pose est admirée par les apprentis peintres des ateliers tandis que les enseignants apprécient, outre son professionnalisme, sa parfaite indifférence à poser nue. Et ses cheveux châtain roux aux reflets cuivrés prennent si bien la lumière...

 

Henri de Toulouse-Lautrec, né le 24 novembre 1864 dans la cité médiévale d'Albi, est le descendant d'une très ancienne lignée qui s'est illustrée aux croisades... Il passe sa petite enfance au château du Bosc, près d'Albi. Deux mauvaises chutes au début de la puberté [...] le laisseront infirme à vie:

 

Ses deux jambes souffriront de décalcification et ne grandiront plus alors qu'il est en pleine croissance. 

 

Sa mère, la comtesse Adèle, s'installe avec lui à Paris. Après le bac, il décide de ne plus faire qu'une chose: peindre. Il apprend en regardant dans les ateliers de Léon Bonnat, puis de Fernand Cormon: peut-être y a-t-il croisé ou fait un dessin du modèle alors chéri des peintres, Maria Valadon:

 

Il est communément admis que c'est Lautrec qui baptisa Suzanne la jeune fille dont le prénom était Marie-Clémentine pour l'état-civil, devenu Maria comme modèle et enfin Suzanne comme peintre... Suzanne se réfère à l'épisode [biblique] de la jeune fille épiée par deux vieillards pendant qu'elle prend son bain...

 

Quoi qu'il en soit, Henri et Suzanne, tous deux très sensuels et d'un robuste appétit sexuel, deviennent amants bien que leur relation apparaisse comme l'unité des contraires, le mariage des oppositions, la guerre des sexes et des classes. Mais tous deux (en dehors d'avoir chuté physiquement) ont en commun la peinture:

 

L'une grâce à cet art a cassé la fatalité sociale; l'autre a oublié - un peu - ses déboires de santé. Tous deux ont trouvé ainsi leur salut et leur voie et partagent la même vision de leur art, donner à l'humanité - y compris la plus humble, la plus exclue ou souffrante - un visage vrai, non embelli ou sublimé. 

 

Yonnick Flot replace savamment, et longuement, les deux artistes dans le contexte du Montmartre qui est leur pays et, plus largement, de leur Belle Époque (puis de leur postérité), avant, pendant et après qu'ils aient formé un curieux couple, puisque chacun vit alors de son côté, dans le même immeuble...

 

Leur rupture se traduira par la chute d'Henri et l'ascension de Suzanne. L'un meurt d'ailleurs à 37 ans et l'autre à 73: 37. 73! Les deux mêmes chiffres ironiquement, tragiquement inversés!, remarque l'auteur dans son avant-propos. Peut-être cela viendra-t-il du fait qu'il l'aura aimée plus qu'elle ne l'aura aimé:

 

C'est bien connu, celui qui aime le plus est celui qui souffre le plus...

 

Francis Richard

 

PS

 

Pour compléter le tableau, l'auteur a joint cinq annexes à son récit pourtant déjà très dense...

 

Jusqu'au 27 janvier 2020 se tient une exposition Toulouse-Lautrec, résolument moderne, au Grand-Palais, à Paris.

 

Lautrec / Valadon - Montmartre Belle Époque, de Yonnick Flot, 432 pages, Éditions de la Bisquine

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13 novembre 2019 3 13 /11 /novembre /2019 18:00
Quand les voyageurs découvraient la Suisse, de Didier et Gilles de Montmollin

Ce livre écrit par deux frères, Didier et Gilles de Montmollin, relate des Scènes de la vie touristique entre 1840 et 1914. Qui dit tourisme dit déplacements et hébergements et, bien entendu, touristes.

 

Les scènes dont il est question dans ce livre ne sont pas toutes purement historiques, mais, quand elles ne le sont pas, elles sont largement inspirées de récits qui le sont et mises dans leur contexte.

 

C'est un livre très court, mais il donne un aperçu de l'évolution extraordinaire que non seulement le tourisme mais aussi les moyens de transport connaissent déjà en trois quarts de siècle.

 

Le tourisme est encore individuel en 1842 où se situe la première scène et où, pour voyager, la diligence et le bateau à vapeur - de mise dans un pays de lacs - sont utilisés pour se déplacer.

 

Quelque vingt-et-une années plus tard, le voyage organisé fait son apparition, avec une différence notable. Une Anglaise, avec un ton gentiment moqueur, emploie dans son journal l'expression faire:

 

A cette époque déjà, le touriste est boulimique: davantage que de vivre pleinement des expériences, il s'agit de faire un maximum de choses dans le temps imparti.

 

S'il est absent de ce deuxième récit, le réseau ferroviaire est alors en plein développement et, là où il est présent, il a l'avantage d'être plus rapide et moins cher que la diligence ou le bateau.

 

A peu près à la même époque se situe le troisième récit des auteurs qui est consacré à une autre forme de tourisme, l'exploit sportif, avec l'ascension du Cervin par une cordée de Britanniques

 

Au XIXe siècle, comme dans presque tout ce qui a trait aux efforts "inutiles", les Anglais jouent ici les cadors...

 

A la veille de la Grande Guerre, le dernier récit se passe dans un train: le chemin de fer s'impose comme moyen de transport dominant et le réseau de diligences recule peu à peu. L'automobile reste un luxe.

 

(Le dirigeable et l'aéroplane commencent seulement à faire parler d'eux.)

 

En conclusion de ce livre instructif, les auteurs rappellent qu'au XIXe siècle, contrairement à l'hébergement, la mobilité était extrêmement chère...

 

Ils observent qu'à la veille de la guerre de 1914, les gens à même de s'offrir des voyages étaient suffisamment nombreux pour qu'en Suisse le tourisme soit - déjà - un phénomène de masse, proportionnellement encore plus important qu'aujourd'hui...

 

De tels rappels historiques donnent matière à réflexion aujourd'hui, qui est une époque de grande mobilité...

 

Francis Richard

 

Quand les voyageurs découvraient la Suisse, Didier et Gilles de Montmollin, 64 pages, infolio Presto

 

Livres précédents de Gilles de Montmollin:

Pour quelques stations de métro, Mon Village (2013)

La fille qui n'aimait pas la foule, BSN Press (2014)

Latitude noire, BSN Press (2017)

Une sirène, BSN Press (2018)

Un été 1928, BSN Press (2019)

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19 octobre 2019 6 19 /10 /octobre /2019 16:55
Le Grand Fred, de Pierre Friderici et Jean Steinauer

J'ai voulu écrire la biographie de mon père afin de lui rendre justice d'abord, parce qu'il a fini sa vie sans avoir pu la conclure comme il le méritait; et afin de transmettre à mon tour ce qu'il m'a donné: un art de vivre, une éthique du métier, écrit Pierre Friderici dans le prologue.

 

Ce récit est plus qu'une biographie, l'hommage d'un fils à son père, pour lequel il éprouve de la fierté. Pour ce faire, ayant du temps, mais pas d'expérience, ni d'argent à mettre, il a demandé de l'aide à Jean Steinauer, journaliste, historien et ami de longue date.

 

Comme on peut le voir sur la photo de couverture (à gauche), son père, Alfred Friderici, est un patron (dans le domaine du transport routier) comme on n'en fait plus: sa tenue de travail est une salopette bleue, qu'il porte entrouverte sur une chemise et une cravate.

 

Alfred (1917-1996) est le responsable commercial et son frère Paul (1923-2018) le responsable technique de l'entreprise familiale, que tous deux, autodidactes, ont repris à la mort de leur père, Charles-Félix, en 1958, sans connaissances particulières en management.

 

Cela ne va pas les empêcher de la développer formidablement, localement et à l'international, et de la diversifier jusqu'au début des années 1970, en dépit des réglementations et des protectionnismes, jusqu'à ce que le département Moyen-Orient lui soit fatal.

 

Ce qui caractérise Le Grand Fred, surnom qui lui a été donné par ses amis, c'est son enracinement local à Morges, où, sur plusieurs générations, tous les Friderici, ou presque, ont trouvé femme. Son fils Pierre parle du biotope originel morgien de la Maison Friderici...

 

Ce qui caractérise le Grand Fred également, c'est qu'il prend depuis longtemps une irrémédiable distance avec la secte darbyste, qui a marqué de son empreinte sa famille avec le mariage de son père avec les deux soeurs Bussy qui en sont adeptes.

 

Cette secte sera un facteur déclencheur de la chute de la Maison Friderici: Mais pour venir à bout de la plus grande structure de transport routier du pays, il faudra des erreurs stratégiques et pas moins qu'un retournement conjoncturel d'ampleur internationale...

 

Du Grand Fred, qu'a-t-on envie de retenir? Ce portrait que dresse de lui son fils:

 

Alfred n'a jamais été un homme d'argent. Il est mû par le goût d'entreprendre, pas celui d'accumuler. Il applique beaucoup de rigueur au contrôle des dépenses et des encaissements, mais ne montre nulle âpreté au gain. Ce bon vivant ne crache ni dans un bon vin ni sur une fine table, mais il a dans son quotidien des goûts simples et ne croit pas à la sincérité des signes extérieurs de richesse.

 

Francis Richard

 

Le Grand Fred, Pierre Friderici et Jean Steinauer, 96 pages, Bernard Campiche Editeur

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7 octobre 2019 1 07 /10 /octobre /2019 09:45
Balthus - L'antimoderne, de Raphaël Aubert

Le livre sur Balthus de Raphaël Aubert offre une synthèse efficace sur le peintre polonais et correspond donc au but de la collection Presto des éditions Infolio.

 

En effet, dans ce court volume, l'auteur rappelle:

 

- La place qu'occupe Balthasar Klossowski de Rola, dit Balthus (1908-2001) dans la peinture du XXe siècle:

 

Il fait figure d'artiste à part, hors du temps. Son oeuvre est rare (quelque trois cents toiles), singulière. Jean Clair parle de l'inquiétante étrangeté qui en émane.

 

- Ce que l'on sait de sa vie qui se passe en Suisse et en France:

 

Il est né un 29 février et ne fête son anniversaire que tous les quatre ans... Rainer Maria Rilke fut un père de substitution après la séparation de ses parents.

 

A 18 ans il fait le voyage d'Italie et découvre notamment l'oeuvre de Piero della Francesca qui le marque notablement. Plus tard, à Paris, il se rend beaucoup au Musée du Louvre, pour y copier ses maîtres favoris.

 

Il se fait connaître par une oeuvre volontairement scandaleuse, La leçon de guitare, exposée en 1934 à la galerie des surréalistes de Pierre Loeb. L'avant-guerre est dès lors pour lui une période d'intense activité.

 

Raphaël raconte les grandes étapes de sa vie pendant et après la guerre et plus particulièrement les seize années passées à la tête de l'Académie de France à Rome, Villa Médicis, qui furent pour lui des années de plénitude.

 

- Le pourquoi de certaines de ses oeuvres qualifiées de sulfureuses:

 

Comme le souligne Raphaël Aubert, La Leçon de guitare, toile dérangeante, érotique, qui choque, vaudrait aujourd'hui à l'artiste d'être entraîné presque immanquablement devant les tribunaux.

 

La leçon de guitare n'est pas la seule toile où il fait poser une très jeune fille dans une pose équivoque, guère innocente. Cette pose est souvent celle d'une jeune fille nue aux formes rebondies, la tête rejetée en arrière, [qui] est affalée sur une chaise.

 

Ce qui frappe dans ces toiles, écrit Raphaël Aubert, en dépit de l'équilibre savant de la composition, c'est ce que l'on pourrait appeler un processus insidieux de désarticulation des corps.

 

Ces très jeunes filles, Balthus les peint en accentuant leur caractère enfantin: c'est sans doute que lui-même demeurait nostalgique du temps béni de l'enfance enfuie. Il n'est donc pas étonnant que le fait que ses modèles préférés se muent peu à peu en femmes [ait eu] le don de désoler l'artiste et de l'effrayer.

 

- Ce qui fait de lui un peintre anti-moderne:

 

Balthus est un peintre anti-moderne parce qu'il tourne le dos à ce qui constitue alors le courant dominant de l'art. Il n'est pas pour autant le continuateur des maîtres qu'il révère. Pour lui, il s'agit d'un art, à bien des égards, mort, vidé de sa substance, dont la signification nous échappe, qui ne fait plus sens.

 

Balthus est certes un peintre antimoderne, mais il est à la fois contre et avec la modernité. Pourquoi? Parce que son esthétique même, esthétique de la trace, de la disparition, l'éloigne des grands modèles du passé, vient dire l'impossibilité même de les rejoindre.

 

Francis Richard

 

PS

En 2008, pour le centenaire de la naissance de Balthus, la Fondation Pierre Gianadda a exposé une cinquantaine de ses toiles (voir mon article de l'époque ici).

 

Balthus - L'antimoderne, Raphaël Aubert, 64 pages, Infolio

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Livres précédents:

 

Malraux & Picasso - Une relation manquée, 124 pages,  Infolio (2013)

Cet envers du temps - Journal 2013, 292 pages, L'Aire (2014)

Un voyage à Paris - Un carnet de Pierre Aubert, 114 pages, Art & Fiction (2017)

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22 juin 2019 6 22 /06 /juin /2019 12:15
Album Gary, de Maxime Decout

Gary est l'écrivain qui, plus que tout autre, nous amène à méditer non sur une existence qui éclaire l'oeuvre, et inversement, mais sur l'hypothèse d'une vie-oeuvre, avec tous les paradoxes vertigineux qu'elle attise.

 

(Sainte-Beuve aurait perdu son latin...)

 

Romain Gary est né le 8 mai 1914 à Wilno en Lituanie. Sous le signe des identités instables: Wilno s'appela aussi bien Wilna, Vilna que Vilnius et ce haut lieu du judaïsme fut tour à tour allemand, polonais et russe.

 

Ses histoires et romans familiaux sont tout aussi instables: il [les] aménage au gré des moments, des envies, des inspirations. Avant même d'écrire, il se met en quête d'un pseudonyme, c'est-à-dire d'une autre identité.

 

Juif, il s'appelle en réalité Roman Kacew. Quand il arrive en France à 14 ans, il devient, par commodité, Romain Kacew. En 1940, membre de l'escadrille Topic des FFL, il se fait désormais appeler Romain Gary de Kacew.

 

Après guerre, Gary change de nom en même temps qu'il naît à l'écritureil sera, pour ses lecteurs, Romain Gary. Son premier roman en français paraît d'abord chez un éditeur anglais sous le titre Forest of anger.

 

Sous le titre Éducation européenne ce roman à succès paraît en France. Mais, son deuxième roman, Tulipe, lui, déplaît par l'impertinence, le laisser-aller, les sarcasmes constants et assumés qui le caractérisent.

 

Le troisième, Les racines du ciel, déplaît cette fois parce qu'il ne ménage ni certaines constructions syntaxiques, ni la concordance des temps. Gary rivera plus tard leur clou à ses détracteurs en inventant la langue ajar.

 

Ce roman déplaît aussi parce qu'il est une parodie de l'engagement. Gary aura une défiance permanente face aux drapeaux et aux bannières et mettra en garde contre les séductions militantes, le fanatisme, le manichéisme.

 

Lady L. est écrit en anglais: c'est une nouvelle expérience radicale de l'altérité. Gary écrira certains autres textes en anglais: il les traduira dans un sens ou dans l'autre ou les réécrira à partir de traductions qu'on lui fournit...

 

Romain Gary est l'homme aux plusieurs naissances et aux multiples identités, changeant de nom comme de langue. Il a le désir de conférer à ses textes des existences plurielles selon les langues dans lesquelles ils sont diffusés.

 

Le principe moteur de son oeuvre est le désir d'ouvrir l'être à l'infini: le Je [ne lui] jamais suffi et [ne lui] a jamais procuré le sentiment rassurant d'exister pleinement. Il a toujours vécu son Moi comme une limite ou une geôle.

 

En fait il cherche à donner un corps, qui ne soit pas fait que de mots, à un autre Moi. Avec Shatan Bogat, il engendre ainsi un auteur à part entière et l'ensemble de son oeuvre et est enivré par le carrousel des impostures.

 

Enfin Gary se dédouble radicalement en donnant naissance à Émile Ajar. Dont le premier roman Gros-Câlin est celui des mues, mues entre homme et bête et mue de l'écriture: une langue qui égrène les maladresses délibérées...

 

Avec La vie devant soi, Émile Ajar se voit décerné le Prix Goncourt en 1975, qui avait été décerné à Romain Gary en 1956 pour Les racines du ciel:

Deux oeuvres s'écrivent en parallèle, avec deux auteurs, deux styles, et surtout deux réceptions différentes.

 

L'écrivain se sera enfin exprimé entièrement: le 2 décembre 1980, rentré chez lui après avoir déjeuné avec Claude Gallimard, l'écrivain met fin à la carrière d'Émile Ajar et de Romain Gary d'une même balle de revolver.

 

Dans Vie et mort d'Émile Ajar, son texte ultime (L'Express du 10 juillet 1981), après avoir justifié Ajar en disant qu'il était las de n'être que lui-même, il écrit cette phrase ô combien révélatrice: Je me suis toujours été autre.

 

Maxime Decout commente: à bien lire cette phrase de Vie et mort d'Émile Ajar, on devine qu'il y a l'affirmation enthousiaste d'une altérité et le constat résigné d'une permanence.

 

Francis Richard

 

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard

 

Albums précédents:

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 17:00
Riviera française - Les bâtisseurs 1773-1815, de Pierre Abou

Pendant quatre siècles, du XIVe au XVIIIe, le comté de Nice avait été idyllique. Les habitants n'étaient pas tenus de parler la même langue. Plusieurs monnaies y avaient cours. Les produits d'importation y entraient sans taxes. Le pouvoir central se faisait discret. Tout change avec l'invasion par les troupes françaises en 1792, accompagnée d'exactions...

 

Avant d'être rattaché à la France en 1860, le Comté de Nice l'aura été pendant plus de vingt ans, du 31 janvier 1793 jusqu'au Traité de Paris, en 1815, grâce à un discret homme d'affaires suisse, Gabriel-Isaac Veillon, et à un brillant tribun niçois, Jean-Dominique Blanqui, qui vont transformer une occupation en une union bénéfique pour les deux parties.

 

Pierre Abou va enquêter sur leur improbable demande de rattachement après avoir consulté le fonds Veillon dans les archives du canton de Vaud, constitué d'une quantité importante de documents, registres, plans cadastraux, découverts en mars 2016 lors de travaux de rénovation dans une maison de Bex ayant appartenu à un autre Veillon, Jean-David.

 

Comment ils y parviennent, c'est tout l'objet de ce livre passionnant, très documenté, disposant d'un index et d'annexes, qui éclaire d'un jour nouveau cet épisode sur lequel les historiens ne s'étaient guère penchés jusque-là. C'est pourtant pendant cet épisode que, pour la première fois, l'expression d'Alpes Maritimes apparaît, inventée par les deux comparses.

 

Ce qui est surprenant, c'est que ces deux-là sont complètement à l'opposé l'un de l'autre. Une génération les sépare. L'un est issu d'une famille suisse aisée, l'autre d'une famille d'artisans locaux. L'un est l'homme de la confidentialité des affaires et de la subtilité toute diplomatique, l'autre a une expérience professorale qui l'a formé à l'art de l'éloquence.

 

Ce qui les unit, c'est qu'ils sont chacun, par nature profonde, des révolutionnaires, inspirés des Lumières, et qu'ils savent se répartir les rôles. En dépit des vicissitudes et de leurs différences, ils resteront toujours amis et sauront faire aboutir leur cause dans un contexte révolutionnaire particulièrement dangereux, mais sans trop s'embarrasser de scrupules.

 

Le terme de Riviera est réservé à l'époque au littoral génois. Lorsque la Riviera française deviendra réalité en 1860, elle consacrera l'aboutissement d'un processus politique, logistique, économique et d'image, écrit Pierre Abou en début d'ouvrage. En fin d'ouvrage, il annonce la parution d'un tome II: Riviera française - Les héritiers 1815-1871.

 

Francis Richard

 

Riviera française - Les bâtisseurs 1773-1815, Pierre Abou, 434 pages, Éditions de la Bisquine

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 11:30
La Lune est un roman, de Fatoumata Kebe

La Lune est un roman, de Fatoumata Kebe, se lit ... comme un roman, dont la Lune est l'héroïne. Car c'est bien de l'histoire de la Lune et de son rapport aux hommes et à elle qu'il s'agit dans ce livre lumineux.

 

Dans son introduction l'auteure explique comment elle a procédé: J'ai choisi de confronter les approches scientifiques, astronomiques et physiques aux mythes qui les avaient précédées.

 

Il faut dire que cette jeune astronome sait de quoi elle parle: elle a passé des nuits entières à regarder la Lune, lui a consacré ses études et sa vie, et a toujours rêvé, de s'y promener: la Lune est le roman de sa vie.

 

Si l'auteure est savante, elle est aussi pédagogue  et - ce qui ne gâte rien - fait montre d'humour et... d'amour pour son héroïne, quelle que soit l'approche qu'elle emprunte pour la faire mieux connaître.

 

En effet elle énonce clairement le commencement de l'Univers, la naissance de la Lune, les mots qui la disent, son visage, le temps humain qu'elle rythme, son influence sur les marées, l'objectif Lune fixé par Tintin.

 

Quand le lecteur referme le livre, il a le sentiment d'avoir appris ou approfondi ce qu'il savait sur la Lune sans effort, comme si toute cette science pluridisciplinaire allait de soi, était simple comme bonjour.

 

En réalité c'est l'auteure qui s'est donné de la peine pour lui. Mais elle n'aurait pas obtenu ce résultat si elle n'avait pas eu elle-même une conception juste et bonne de ce qu'elle partage volontiers avec lui.

 

Le 21 juillet prochain sera le cinquantième anniversaire des premiers pas d'un homme sur la Lune, ceux de Neil Amstrong, commandant de la mission Appollo XI, que j'ai vu en direct comme des millions de terriens.

 

Lire le livre de Fatoumata Kebe est une manière de célébrer cet événement hors du commun dans l'histoire de l'humanité, mais c'est aussi un premier pas littéraire pour elle qui est certaine d'aller un jour dans l'espace:

 

Un jour, je partirai.

En revenant, je vous raconterai.

 

Francis Richard

 

La lune est un roman, Fatoumata Kebe, 192 pages, Slatkine & Compagnie

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23 juillet 2018 1 23 /07 /juillet /2018 22:55
Madame la Présidente - Une biographie d'Ellen Johnson Sirleaf, d'Helene Cooper

Le Libéria n'est pas seulement le pays de Charles Taylor, c'est aussi celui d'une femme hors du commun, dont il aurait été difficile de prévoir qu'elle serait un jour la première présidente élue démocratiquement du continent africain.

 

A sa naissance, en 1938, le Très Ancien lui a prédit un destin. Il l'a dit à sa mère, à la façon libérienne: Ma, cette petite chose-là l'aura facile. Ce qui voulait dire: Cette enfant va être quelqu'un d'important. Croyait-il si bien dire ?

 

Un prophète qui ne s'était pas trompé s'était donc penché sur le berceau d'Ellen Johnson, plus tard épouse Sirleaf. Ce dans un pays complexe à tous points de vue: socialement, religieusement, politiquement et ethniquement.

 

Le Libéria est en effet un pays singulier puisqu'il a été colonisé par des esclaves noirs affranchis venant des États-Unis. Ceux-ci sont la classe dirigeante, nommés par dérision les "Congos", parce que les Libériens autochtones associaient le fleuve Congo à la traite des esclaves.

 

Les Libériens autochtones appartiennent à vingt-huit groupes ethniques différents, dont les Krus, les Krahns, les Gios et les Bassas. Cette caste inférieure est tout de même liée à la caste dirigeante par la religion chrétienne que celle-ci a importée.

 

Ellen ressemble à un bébé congo tout en étant une autochtone. Sa mère a la peau claire et son père est avocat. Elle parle d'ailleurs deux langues, l'anglais et l'anglais du Libéria, et connaît des bribes de gola, la langue de ses ancêtres...

 

Elle se marie à dix-huit ans avec Doc Sirleaf. A vingt-deux ans, elle est mère de quatre fils. Deux ans plus tard, ayant obtenu une bourse, elle quitte ses quatre jeunes garçons qu'elle confie à la famille étendue pour faire des études aux États-Unis.

 

Son mari, qui fait lui aussi des études là-bas, n'apprécie guère qu'elle fasse passer ses études avant lui. Plus tard, jaloux, il la battra. Ils divorceront. Il enverra les deux aînés dans un internat, le plus jeune vivra avec son frère, Rob avec Ellen.

 

La route qui mènera Ellen au pouvoir sera longue. Quelques dates la jalonnent:

 

- en 1969, elle prend la parole à une conférence de Gustav Papanek, responsable de l'institut de Harvard pour le développement international, et dénonce la kleptocratie des fonctionnaires de son pays

- en 1971, elle obtient un master en administration publique à Harvard et occupe un poste au ministère des finances libérien

- en 1972, elle prononce le discours d'ouverture au College of West Africa où elle a fait ses études secondaires et le termine ainsi: ceux qui se contentent aujourd'hui de faire des déclarations vaines et de moraliser sur les droits ne méritent que notre profond mépris...

- en 1973, mise sur la touche, elle postule et obtient un poste à la Banque mondiale

- en 1975, elle retrouve un poste au ministère des finances libérien

- en 1979, elle devient ministre des finances en titre

- en 1980, quelques mois après le coup d'État de Samuel Doe, elle retourne à la Banque mondiale

- en 1982, elle accepte un travail auprès de la Citibank à Nairobi

- en 1985, elle cache à la Citibank que l'Equator Bank lui a proposé un poste et à cette dernière qu'elle vient de fonder le Liberian Action Party : le 25 juillet, jour de la fête nationale libérienne, elle déclare notamment, à Philadelphie, lors d'une réunion de l'Union des associations libériennes des Amériques: Je pense aux idiots qui ont le sort et l'évolution de notre nation entre les mains...

 

Peu de temps après, cette même année, quand elle retourne au Libéria, elle est arrêtée, assignée à résidence puis jetée en prison: En un clin d'oeil, Doe fit d'Ellen une cause internationale... Et ce sont les femmes du Libéria qui vont la porter au pouvoir:

 

Alors que les viols collectifs et les agressions sexuelles des soldats ivres était un mal endémique depuis le coup d'État de 1980, il aura fallu une arrestation et non un viol pour que se déchaîne la révolte des femmes.

 

Sans tomber dans l'hagiographie Helene Cooper raconte l'irrésistible ascension d'Ellen Johnson Sirleaf qui gagnera l'élection présidentielle de 2005, à soixante-sept ans, puis celle de 2011, année où elle recevra le prix Nobel de la paix, qui règne désormais au Libéria.

 

En effet la journaliste américaine originaire du Libéria ne cache pas le soutien qu'Ellen Johnson Sirleaf aura accordé au début à Charles Taylor avant de s'opposer à lui; elle ne cache pas non plus les entorses que Madame la Présidente commet pour parvenir à ses fins ou le népotisme dont elle se rend coupable...

 

Le fait de s'être fait des amitiés internationales va en tout cas permettre à celle qui devient Madame tout court de renégocier très avantageusement les dettes contractées par son pays et de lutter efficacement en 2014 contre le virus Ebola:

 

Le Libéria, l'un des pays les plus pauvres de la planète, connaîtrait encore l'adversité. En contemplant le crépuscule de son deuxième mandat de présidente, Madame savait qu'elle ne serait pas toujours là pour contribuer à le sortir d'affaire...

 

Francis Richard

 

Madame la Présidente - Une biographie d'Ellen Johnson Sirleaf, d'Helene Cooper, 448 pages, Zoé (traduit de l'anglais par Mathilde Fontanet)

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19 juillet 2018 4 19 /07 /juillet /2018 22:25
Les impôts - Histoire d'une folie française, de Jean-Marc Daniel

On connaît l'expression : ça ne durera pas autant que les impôts. Ce qui signifie que tout a une fin, sauf les impôts, qui, en France, particulièrement, sont éternels ou, comme le sphinx, renaissent de leurs cendres...

 

Dans ce livre d'Histoire d'une folie française sur Les impôts, Jean-Marc Daniel, après un petit tour du côté de l'Antiquité et de l'Ancien Régime, retrace ce qu'il appelle, à raison, 60 ans de matraquage fiscal, expression qu'il ne faut donc pas réserver au seul quinquennat Hollande.

 

Il est d'autant plus surprenant - mais peut-être est-ce de l'ironie - que l'auteur dise d'une part:

 

Nous pouvons établir le principe qu'une bonne fiscalité combine le financement d'un État efficace, la redistribution des revenus, la stabilisation de la croissance (notamment grâce aux stabilisateurs automatiques) et le maintien de l'attractivité du pays.

 

et d'autre part:

 

En revanche, une mauvaise fiscalité conforte les rentes publiques, étouffe l'économie selon le schéma de la courbe de Laffer et entretient le sentiment de confiscation et d'abus.

 

En fait la fiscalité, dans les deux cas, est un instrument du socialisme et de la servitude et ne peut qu'être néfaste, puisque les politiques et les hommes de l'État croient savoir mieux que les autres ce qui est bon pour ces derniers, et dépensent pour eux...

 

Ces hommes, tout imbus de leur prétendue science, pratiquent, au gré des circonstances une politique des revenus, une politique monétaire ou une politique budgétaire, autrement dit ils font de l'interventionnisme économique en faisant joujou avec ces manettes.

 

On connaît les conséquences de ces interventions intempestives, qui sont, au fond, l'illustration du principe des calamités énoncé par Michel de Poncins:

 

Une calamité d'origine publique conduit toujours à une autre calamité publique pour soi-disant corriger la première.

 

L'histoire des 60 dernières années de politique fiscale des hommes de l'État français en administre la preuve.

 

On remarquera surtout qu'au lieu d'employer leur créativité à favoriser la création de richesses par la protection des biens et des personnes, ces hommes l'emploient à créer des impôts pour les détruire et à apporter quelques corrections à ces impôts en multipliant les niches fiscales (que les hauts fonctionnaires des finances appellent dépenses fiscales dans leur jargon).

 

Un des bons côtés du livre, avec le feuilleton des retournements politiques, est de rappeler les grandes dates de cette exceptionnelle créativité fiscale française qui se double d'une non moins exceptionnelle créativité lexicale. D'ailleurs, ce serait plus correct de parler de contributions plutôt que d'impôts...

 

Pour qui a vécu la période, il est ainsi intéressant de remettre dans leur ordre chronologique les apparitions, disparitions ou transformations de ces nuisances qui ruinent le pays (ne serait-ce que par l'incertitude qui les caractérisent: ce que font les uns, d'autres peuvent le défaire):

 

- 1954: la création de la TVA (hors période mais généralisée en 1968...)

- 1965: la création de l'avoir fiscal

- 1975: le remplacement de la patente par la taxe professionnelle

- 1981: la création de l'impôt sur les grandes fortunes

- 1986: la suppression de l'impôt sur les grandes fortunes

- 1988: la réapparition de l'impôt sur les grandes fortunes qui devient l'impôt de solidarité sur la fortune

- 1991: la création de la CSG

- 1996: la création de la CRDS

- 2003: la suppression de l'avoir fiscal

- 2009: la transformation de la taxe professionnelle en contribution économique territoriale

Etc.

 

Jean-Marc Daniel parle beaucoup, à juste titre, des prélèvements obligatoires, de la dette, des déficits publics (le dernier excédent remonte à 1974...), mais peut-être pas assez des dépenses publiques. Elles sont pourtant le noeud du problème que posent le socialisme et l'État-providence qui va avec, même s'il dit à la fin:

 

Sur la décennie 1980-1990 [les dépenses publiques] représentent 49,8% du PIB, 52,8% entre 1990 et 2000, 53,7% entre 2000 et 2011, et nous en sommes désormais à 56%.

 

Manifestement, aucun des ténors de la classe politique française n'envisage de faire de l'inversion de cette courbe d'évolution la priorité absolue de son programme présidentiel ou législatif.

[...]

Pourtant, c'est en priorité par l'aspect "dépenses publiques" qu'il faut désormais prendre le problème budgétaire, en se fixant des objectifs de baisses concrets et réalistes de ces dépenses.

 

Pourquoi la classe politique ne fait-elle pas une priorité absolue de l'inversion de la courbe des dépenses publiques ? Parce que ce serait suicidaire, électoralement... alors que cela permettrait pourtant une véritable inversion d'une autre courbe, celle du chômage.

 

Francis Richard

 

Les impôts - Histoire d'une folie française, de Jean-Marc Daniel, 240 pages, Tallandier

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10 juin 2018 7 10 /06 /juin /2018 16:00
Les saboteurs de l'ombre, de Giles Milton

L'histoire que reconstitue Giles Milton dans Les saboteurs de l'ombre, se déroule pendant tout au plus sept ans, du printemps 1939 au printemps 1946.

 

Comme le titre l'indique, il s'agit d'une histoire secrète, reconstituée essentiellement à partir d'archives privées et publiques (couvertes par le Secret Défense britannique).

 

Si certains épisodes de cette histoire sont connus - La bataille de l'eau lourde en Norvège a fait très tôt l'objet d'un film - d'autres le sont moins et, surtout, certains détails de leurs dessous ne le sont pas.

 

Ce livre pose en tout cas la grande question de la conduite d'une guerre contre des ennemis tels que les nazis qui, le moins qu'on puisse dire, ne se caractérisaient pas par leurs scrupules.

 

Ceux qui ont participé à la seconde guerre mondiale dans l'ombre ont clairement choisi entre tuer et être tué, entre l'attaque et la défense.

 

A leur époque ils n'ont pas toujours été compris par les autorités britanniques et, s'ils les ont finalement convaincues par leurs succès, pendant un temps, ils le doivent à un homme, Winston Churchill.

 

Ces guerriers d'un nouveau genre, soutenus indéfectiblement par Winston Churchill, sont au début très peu nombreux. Ils seront plusieurs centaines à la fin...


S'il faut retenir un nom, c'est celui de Colin Gubbins, dont la mission, dès 1939, est de planifier des actions subversives et inventives pour mener une guerre sans dentelles contre Hitler et les nazis...

 

Comme il n'existe pas de littérature en la matière, Gubbins écrit deux manuels ad hoc : The Art of Guerilla Warfare et The Partisan Leader's Handbook.

 

Il va ensuite s'entourer petit à petit d'experts tels que:

 

- Cecil Clarke, inventeur d'armes faites à partir de trois fois rien: les matériaux de base [de la mine Limpet] étaient très bon marché: un bol de chez Woolworths, un bonbon à l'anis et un préservatif (plus la charge explosive)...

 

- Millis Jefferis (assisté par Stuart Macrae), un génie total, inventeur d'armements spécialisés pour ce type de guerre sournoise indigne de gentlemen...

 

- Peter Fleming et le colonel Beyts, entraîneurs d'unités spéciales, composées d'hommes au profil particulier: ce n'était pas un handicap d'avoir un  casier judiciaire, au contraire, c'était même souvent un critère de recrutement

 

- Eric Sykes, inventeur d'une méthode de combat appelée le "silent killing", et son laconique comparse, William Farbairn, spécialiste du combat rapproché: l'idée d'un combat à la loyale entre personnes bien élevées était contraire à leurs principes...

 

- Gustavus Henry March-Philipps et son second, Geoffrey Appleyard, formateurs de commandos pour effectuer des attaques éclair

 

Etc.

 

Les récits des exploits accomplis pendant la guerre par les saboteurs de Gubbins sont plus passionnants que n'importe quel roman, plus extraordinaires que n'importe quel film, comme le dira en substance Edward Grigg, ministre résident au Proche-Orient.

 

Mais, surtout, cette guerre, accomplie par ces gentlemen-aventuriers, pour reprendre l'expression de Grigg, était très efficace, comme le pensait Clarke:

 

Les bombardements étaient un moyen trop meurtrier de faire la guerre, qui tuait plus de civils que de militaires. Un sabotage réussi, en revanche, était d'une précision absolue.

 

C'est toujours vrai...

 

Francis Richard

 

PS

 

Je dédie cette lecture instructive à mon grand-père maternel et parrain, Arthur Van Poucke (1895-1984), héros belge des deux guerres mondiales du XXe siècle, et agent du Secret Intelligence Service pendant ces deux guerres, Distinguished Service Order (1918), dont le diplôme est signé par Winston Churchill.

 

 

Les saboteurs de l'ombre, Giles Milton, 416 pages, Les Éditions Noir sur Blanc (traduit de l'anglais par Florence Hertz)

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20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 12:00
Album Beauvoir, de Sylvie Le Bon de Beauvoir

Simonne - selon la graphie originelle - Lucie Ernestine Marie Bertrand de Beauvoir naît à Paris, au matin du 9 janvier 1908, au deuxième étage d'un bel immeuble bourgeois, 103 boulevard du Montparnasse, VIe arrondissement de Paris, voisin du café La Rotonde qui ouvre en 1911.

 

La noblesse des Beauvoir est relativement récente (XVIIIe), mais ils le sont complètement. La mère de Simone est rayonnante. Son père, mi-aristocrate, mi-bourgeois, mondain, beau parleur, est nationaliste, antidreyfusard, il a le culte de la famille et, bien qu'incroyant, il respecte l'Église.

 

La Grande Guerre fait des Beauvoir des déclassés. Son père déclare à ses filles qu'elles devront gagner leur vie:

 

Ce handicap, Simone le retournera en chance: la nécessité d'assurer son indépendance économique lui ouvrira les chemins de la liberté.

 

Simone est une jolie petite fille brune, aux yeux bleus, très tôt saisie par le désir d'écrire:

 

A force de dévorer des livres, à plat ventre sur la moquette rouge, le désir lui vient d'en produire elle-même.

 

Elle est précoce puisqu'elle débute à sept ans...

 

Elle perd la foi à quatorze:

 

La contradiction entre la piété maternelle et le scepticisme paternel, coupant la vie spirituelle de la vie intellectuelle et terrestre, avait préparé cette liquidation.

 

Sylvie Le Bon de Beauvoir écrit à raison, même si on peut le regretter:

 

L'intime liaison de la perte de la foi et la vocation d'écrire colore l'ensemble du parcours de Simone de Beauvoir.

 

Quelle que soit l'opinion que l'on ait d'elle et de ses idées, elle sera de toute évidence un écrivain hors norme:

 

Son intelligence hors norme, alliée à une rare capacité de travail, lui permet d'accumuler en trois ans, de 1925 à 1928, huit certificats de licence: littérature française, latin, mathématiques générales, histoire générale de la philosophie (avec mention très bien), études grecques, philosophie générale et logique, morale et sociologie, psychologie...

 

En juin 1929, elle prépare l'oral de l'agrégation de philosophie avec le clan fermé de René Maheu, (qui est recalé à l'écrit): Paul Nizan et Jean-Paul Sartre... Les résultats sont proclamés le 30:

 

Premier, Sartre avec 87,5 points; deuxième, Simone de Beauvoir avec 85,5 points. Entre eux déjà tout s'est noué, l'existence du Castor [c'est René Maheu qui l'a métamorphosée en Castor: car "Beauvoir = Beaver" et "les castors vont en bande et ont l'esprit constructeur"] est devenue duelle: il faut dire désormais CastorSartre...

 

Sylvie Le Bon de Beauvoir, qui a été adoptée par Simone, parce que c'est le seul moyen de lui céder les droits sur son oeuvre, retrace donc le parcours du Castor dans cet album, son parcours d'écrivain hors norme et de femme tout aussi hors norme, qui aura vécu une relation de couple hors norme avec Sartre.

 

Même si la vie du Castor ne s'arrête pas avec la mort de Sartre (elle continuera jusqu'au bout d'écrire et de combattre pour ses idées), il n'empêche qu'une page se tourne pour cette femme, avant tout femme écrivain, c'est-à-dire, comme elle le définit elle-même, quelqu'un dont toute l'existence est commandée par l'écriture:

 

Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C'est ainsi; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s'accorder.

 

Francis Richard

 

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard

 

Albums précédents:

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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