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19 juillet 2018 4 19 /07 /juillet /2018 22:25
Les impôts - Histoire d'une folie française, de Jean-Marc Daniel

On connaît l'expression : ça ne durera pas autant que les impôts. Ce qui signifie que tout a une fin, sauf les impôts, qui, en France, particulièrement, sont éternels ou, comme le sphinx, renaissent de leurs cendres...

 

Dans ce livre d'Histoire d'une folie française sur Les impôts, Jean-Marc Daniel, après un petit tour du côté de l'Antiquité et de l'Ancien Régime, retrace ce qu'il appelle, à raison, 60 ans de matraquage fiscal, expression qu'il ne faut donc pas réserver au seul quinquennat Hollande.

 

Il est d'autant plus surprenant - mais peut-être est-ce de l'ironie - que l'auteur dise d'une part:

 

Nous pouvons établir le principe qu'une bonne fiscalité combine le financement d'un État efficace, la redistribution des revenus, la stabilisation de la croissance (notamment grâce aux stabilisateurs automatiques) et le maintien de l'attractivité du pays.

 

et d'autre part:

 

En revanche, une mauvaise fiscalité conforte les rentes publiques, étouffe l'économie selon le schéma de la courbe de Laffer et entretient le sentiment de confiscation et d'abus.

 

En fait la fiscalité, dans les deux cas, est un instrument du socialisme et de la servitude et ne peut qu'être néfaste, puisque les politiques et les hommes de l'État croient savoir mieux que les autres ce qui est bon pour ces derniers, et dépensent pour eux...

 

Ces hommes, tout imbus de leur prétendue science, pratiquent, au gré des circonstances une politique des revenus, une politique monétaire ou une politique budgétaire, autrement dit ils font de l'interventionnisme économique en faisant joujou avec ces manettes.

 

On connaît les conséquences de ces interventions intempestives, qui sont, au fond, l'illustration du principe des calamités énoncé par Michel de Poncins:

 

Une calamité d'origine publique conduit toujours à une autre calamité publique pour soi-disant corriger la première.

 

L'histoire des 60 dernières années de politique fiscale des hommes de l'État français en administre la preuve.

 

On remarquera surtout qu'au lieu d'employer leur créativité à favoriser la création de richesses par la protection des biens et des personnes, ces hommes l'emploient à créer des impôts pour les détruire et à apporter quelques corrections à ces impôts en multipliant les niches fiscales (que les hauts fonctionnaires des finances appellent dépenses fiscales dans leur jargon).

 

Un des bons côtés du livre, avec le feuilleton des retournements politiques, est de rappeler les grandes dates de cette exceptionnelle créativité fiscale française qui se double d'une non moins exceptionnelle créativité lexicale. D'ailleurs, ce serait plus correct de parler de contributions plutôt que d'impôts...

 

Pour qui a vécu la période, il est ainsi intéressant de remettre dans leur ordre chronologique les apparitions, disparitions ou transformations de ces nuisances qui ruinent le pays (ne serait-ce que par l'incertitude qui les caractérisent: ce que font les uns, d'autres peuvent le défaire):

 

- 1954: la création de la TVA (hors période mais généralisée en 1968...)

- 1965: la création de l'avoir fiscal

- 1975: le remplacement de la patente par la taxe professionnelle

- 1981: la création de l'impôt sur les grandes fortunes

- 1986: la suppression de l'impôt sur les grandes fortunes

- 1988: la réapparition de l'impôt sur les grandes fortunes qui devient l'impôt de solidarité sur la fortune

- 1991: la création de la CSG

- 1996: la création de la CRDS

- 2003: la suppression de l'avoir fiscal

- 2009: la transformation de la taxe professionnelle en contribution économique territoriale

Etc.

 

Jean-Marc Daniel parle beaucoup, à juste titre, des prélèvements obligatoires, de la dette, des déficits publics (le dernier excédent remonte à 1974...), mais peut-être pas assez des dépenses publiques. Elles sont pourtant le noeud du problème que posent le socialisme et l'État-providence qui va avec, même s'il dit à la fin:

 

Sur la décennie 1980-1990 [les dépenses publiques] représentent 49,8% du PIB, 52,8% entre 1990 et 2000, 53,7% entre 2000 et 2011, et nous en sommes désormais à 56%.

 

Manifestement, aucun des ténors de la classe politique française n'envisage de faire de l'inversion de cette courbe d'évolution la priorité absolue de son programme présidentiel ou législatif.

[...]

Pourtant, c'est en priorité par l'aspect "dépenses publiques" qu'il faut désormais prendre le problème budgétaire, en se fixant des objectifs de baisses concrets et réalistes de ces dépenses.

 

Pourquoi la classe politique ne fait-elle pas une priorité absolue de l'inversion de la courbe des dépenses publiques ? Parce que ce serait suicidaire, électoralement... alors que cela permettrait pourtant une véritable inversion d'une autre courbe, celle du chômage.

 

Francis Richard

 

Les impôts - Histoire d'une folie française, de Jean-Marc Daniel, 240 pages, Tallandier

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10 juin 2018 7 10 /06 /juin /2018 16:00
Les saboteurs de l'ombre, de Giles Milton

L'histoire que reconstitue Giles Milton dans Les saboteurs de l'ombre, se déroule pendant tout au plus sept ans, du printemps 1939 au printemps 1946.

 

Comme le titre l'indique, il s'agit d'une histoire secrète, reconstituée essentiellement à partir d'archives privées et publiques (couvertes par le Secret Défense britannique).

 

Si certains épisodes de cette histoire sont connus - La bataille de l'eau lourde en Norvège a fait très tôt l'objet d'un film - d'autres le sont moins et, surtout, certains détails de leurs dessous ne le sont pas.

 

Ce livre pose en tout cas la grande question de la conduite d'une guerre contre des ennemis tels que les nazis qui, le moins qu'on puisse dire, ne se caractérisaient pas par leurs scrupules.

 

Ceux qui ont participé à la seconde guerre mondiale dans l'ombre ont clairement choisi entre tuer et être tué, entre l'attaque et la défense.

 

A leur époque ils n'ont pas toujours été compris par les autorités britanniques et, s'ils les ont finalement convaincues par leurs succès, pendant un temps, ils le doivent à un homme, Winston Churchill.

 

Ces guerriers d'un nouveau genre, soutenus indéfectiblement par Winston Churchill, sont au début très peu nombreux. Ils seront plusieurs centaines à la fin...


S'il faut retenir un nom, c'est celui de Colin Gubbins, dont la mission, dès 1939, est de planifier des actions subversives et inventives pour mener une guerre sans dentelles contre Hitler et les nazis...

 

Comme il n'existe pas de littérature en la matière, Gubbins écrit deux manuels ad hoc : The Art of Guerilla Warfare et The Partisan Leader's Handbook.

 

Il va ensuite s'entourer petit à petit d'experts tels que:

 

- Cecil Clarke, inventeur d'armes faites à partir de trois fois rien: les matériaux de base [de la mine Limpet] étaient très bon marché: un bol de chez Woolworths, un bonbon à l'anis et un préservatif (plus la charge explosive)...

 

- Millis Jefferis (assisté par Stuart Macrae), un génie total, inventeur d'armements spécialisés pour ce type de guerre sournoise indigne de gentlemen...

 

- Peter Fleming et le colonel Beyts, entraîneurs d'unités spéciales, composées d'hommes au profil particulier: ce n'était pas un handicap d'avoir un  casier judiciaire, au contraire, c'était même souvent un critère de recrutement

 

- Eric Sykes, inventeur d'une méthode de combat appelée le "silent killing", et son laconique comparse, William Farbairn, spécialiste du combat rapproché: l'idée d'un combat à la loyale entre personnes bien élevées était contraire à leurs principes...

 

- Gustavus Henry March-Philipps et son second, Geoffrey Appleyard, formateurs de commandos pour effectuer des attaques éclair

 

Etc.

 

Les récits des exploits accomplis pendant la guerre par les saboteurs de Gubbins sont plus passionnants que n'importe quel roman, plus extraordinaires que n'importe quel film, comme le dira en substance Edward Grigg, ministre résident au Proche-Orient.

 

Mais, surtout, cette guerre, accomplie par ces gentlemen-aventuriers, pour reprendre l'expression de Grigg, était très efficace, comme le pensait Clarke:

 

Les bombardements étaient un moyen trop meurtrier de faire la guerre, qui tuait plus de civils que de militaires. Un sabotage réussi, en revanche, était d'une précision absolue.

 

C'est toujours vrai...

 

Francis Richard

 

PS

 

Je dédie cette lecture instructive à mon grand-père maternel et parrain, Arthur Van Poucke (1895-1984), héros belge des deux guerres mondiales du XXe siècle, et agent du Secret Intelligence Service pendant ces deux guerres, Distinguished Service Order (1918), dont le diplôme est signé par Winston Churchill.

 

 

Les saboteurs de l'ombre, Giles Milton, 416 pages, Les Éditions Noir sur Blanc (traduit de l'anglais par Florence Hertz)

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20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 12:00
Album Beauvoir, de Sylvie Le Bon de Beauvoir

Simonne - selon la graphie originelle - Lucie Ernestine Marie Bertrand de Beauvoir naît à Paris, au matin du 9 janvier 1908, au deuxième étage d'un bel immeuble bourgeois, 103 boulevard du Montparnasse, VIe arrondissement de Paris, voisin du café La Rotonde qui ouvre en 1911.

 

La noblesse des Beauvoir est relativement récente (XVIIIe), mais ils le sont complètement. La mère de Simone est rayonnante. Son père, mi-aristocrate, mi-bourgeois, mondain, beau parleur, est nationaliste, antidreyfusard, il a le culte de la famille et, bien qu'incroyant, il respecte l'Église.

 

La Grande Guerre fait des Beauvoir des déclassés. Son père déclare à ses filles qu'elles devront gagner leur vie:

 

Ce handicap, Simone le retournera en chance: la nécessité d'assurer son indépendance économique lui ouvrira les chemins de la liberté.

 

Simone est une jolie petite fille brune, aux yeux bleus, très tôt saisie par le désir d'écrire:

 

A force de dévorer des livres, à plat ventre sur la moquette rouge, le désir lui vient d'en produire elle-même.

 

Elle est précoce puisqu'elle débute à sept ans...

 

Elle perd la foi à quatorze:

 

La contradiction entre la piété maternelle et le scepticisme paternel, coupant la vie spirituelle de la vie intellectuelle et terrestre, avait préparé cette liquidation.

 

Sylvie Le Bon de Beauvoir écrit à raison, même si on peut le regretter:

 

L'intime liaison de la perte de la foi et la vocation d'écrire colore l'ensemble du parcours de Simone de Beauvoir.

 

Quelle que soit l'opinion que l'on ait d'elle et de ses idées, elle sera de toute évidence un écrivain hors norme:

 

Son intelligence hors norme, alliée à une rare capacité de travail, lui permet d'accumuler en trois ans, de 1925 à 1928, huit certificats de licence: littérature française, latin, mathématiques générales, histoire générale de la philosophie (avec mention très bien), études grecques, philosophie générale et logique, morale et sociologie, psychologie...

 

En juin 1929, elle prépare l'oral de l'agrégation de philosophie avec le clan fermé de René Maheu, (qui est recalé à l'écrit): Paul Nizan et Jean-Paul Sartre... Les résultats sont proclamés le 30:

 

Premier, Sartre avec 87,5 points; deuxième, Simone de Beauvoir avec 85,5 points. Entre eux déjà tout s'est noué, l'existence du Castor [c'est René Maheu qui l'a métamorphosée en Castor: car "Beauvoir = Beaver" et "les castors vont en bande et ont l'esprit constructeur"] est devenue duelle: il faut dire désormais CastorSartre...

 

Sylvie Le Bon de Beauvoir, qui a été adoptée par Simone, parce que c'est le seul moyen de lui céder les droits sur son oeuvre, retrace donc le parcours du Castor dans cet album, son parcours d'écrivain hors norme et de femme tout aussi hors norme, qui aura vécu une relation de couple hors norme avec Sartre.

 

Même si la vie du Castor ne s'arrête pas avec la mort de Sartre (elle continuera jusqu'au bout d'écrire et de combattre pour ses idées), il n'empêche qu'une page se tourne pour cette femme, avant tout femme écrivain, c'est-à-dire, comme elle le définit elle-même, quelqu'un dont toute l'existence est commandée par l'écriture:

 

Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C'est ainsi; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s'accorder.

 

Francis Richard

 

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard

 

Albums précédents:

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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11 mai 2018 5 11 /05 /mai /2018 22:00
Moi la Malmaison - L'amie intime de Joséphine, de Françoise Deville

Il convient d'emblée de présenter l'auteur, qui, contrairement aux apparences, ne s'appelle pas Françoise Deville. C'est en effet une demeure particulière qui tient la plume, ce qui prouve que les murs peuvent avoir des oreilles et même des yeux.

 

Ce château de femmes n'a pas peur du moi qu'un Blaise Pascal disait haïssable. Il ne s'est pas gêné et a intitulé son livre: Moi la Malmaison, titre qu'il a d'ailleurs fait suivre d'un sous-titre éloquent: L'amie intime de Joséphine (pendant quinze ans).

 

Dans son prologue, la Malmaison dit: Mon nom n'est pas un appel au bonheur. Nous pensons que je fus un lieu de brigandage durant le Haut Moyen Âge. Ce nom pourrait aussi venir de l'activité première de la ville, la prise en charge des malades.

 

La Malmaison est intime avec Joséphine, mais pas seulement. Elle l'est aussi avec ses proches, à commencer par Bonaparte, puis ses enfants, Eugène et Hortense. C'est pourquoi elle ne craint pas de les tutoyer, de les rendre proches du lecteur.

 

Cette demeure est bien documentée. Elle ne s'est pas contentée d'écouter et de regarder. Elle a beaucoup lu. C'est surtout son affection pour ses protagonistes qui lui a permis de leur redonner vie: ils ne sont pas seulement proches, ils sont attachants.

 

Comme elle les aime vraiment, elle les aime comme ils sont, avec leurs qualités, leurs défauts. Ainsi les idéaux de Napoléon ne sont plus hélas ceux de Bonaparte. Ainsi Joséphine est généreuse, mais elle dépense vraiment sans compter, follement...

 

A l'origine elle ne s'appelle pas du tout Joséphine, mais Rose, pour être exact Marie Joseph Rose Tascher de la Pagerie. C'est Bonaparte qui lui a offert ce prénom, qui est en quelque sorte une déclinaison du véritable, Marie Joseph. Pourquoi?

 

Il t'a connue Rose de Beauharnais. C'est comme s'il souhaite effacer le passé et que tout recommence avec lui. Il adopte tes enfants en se comportant comme un père avec Eugène et Hortense, mais si on y regarde de plus près avec l'entrée de Bonaparte dans la famille Beauharnais, le souvenir d'Alexandre [son premier époux] est effacé.

 

S'il est question de politique, inévitablement, dans ce livre, c'est pourtant l'histoire d'un amour que le lecteur retiendra, ce qui lui évitera d'entrer dans de vaines querelles. Car, en dépit de leurs infidélités et de leurs jalousies, ils se seront toujours aimés.

 

L'infécondité de Joséphine aura raison de leur couple mais pas de leur amour-amitié. Et leur séparation sera paradoxalement la plus grande preuve d'amour qu'elle lui donnera: ce sacrifice que dicte la raison d'État ne sera pas vain puisque l'Aiglon naîtra...

 

L'année 1814 sera funeste: Tu vas mourir avec l'Empire, toi, l'étoile de Napoléon, t'éteins de tes derniers feux lors du crépuscule de l'Aigle. Mais le commencement de la fin n'était-ce pas ce jour de novembre 1809 où Joséphine et Napoléon se séparèrent?

 

Francis Richard

 

Moi la Malmaison - L'amie intime de Joséphine, Françoise Deville, 288 pages, Éditions de la Bisquine

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29 avril 2018 7 29 /04 /avril /2018 22:50
Prendre un enfant par le coeur, de Raymond Durous

Dans Prendre un enfant par le coeur, titre inspiré de la chanson d'Yves Duteil, Prendre un enfant, Raymond Durous commémore la sombre et terrible histoire des enfants placés en Suisse:

 

Dès le milieu du XIXe siècle jusqu'en 1960, cent mille enfants furent placés arbitrairement dans des familles paysannes. Et plus tard des milliers d'autres enfants furent internés, des années durant, jusqu'à la fin des années quatre-vingt, dans des institutions, des maisons d'éducation, ou plus précisément de ré-éducation, voire de redressement.

 

Placés est un terme galant pour dire des choses qui ne le sont pas du tout. Car ces enfants  étaient en fait frappés, exploités, rabaissés, brisés, humiliés, violés, comme le résume Fabio Lo Verso dans la préface.

 

Qu'avaient donc fait ces enfants pour mériter un tel sort?

 

Ils avaient eu le tort de n'être nés ni au bon endroit, ni au bon moment. Ils étaient nés le plus souvent dans des familles extrêmement pauvres, où sévissaient chômage ou alcoolisme, ou les deux. Soit leurs parents étaient divorcés, soit ils étaient morts (l'un ou l'autre, ou les deux), soit encore ils étaient jugés inaptes à s'occuper d'eux.

 

A l'époque, l'un de leurs sorts le plus douloureux était d'être des enfants du péché, c'est-à-dire des enfants illégitimes, que l'on dit naturels... comme si une vie humaine pouvait ne pas être légitime, quelle qu'elle soit. Ils n'étaient pas traités comme des êtres humains, et encore moins comme de véritables enfants qui ont besoin d'affection:

 

Les autorités administratives, sociales, tutélaires, éducatives et religieuses, tout comme les autorités locales, connaissaient l'existence de nombreuses pratiques d'exploitation et de maltraitance infligées impunément aux enfants placés. Elles savaient et ne disaient rien, s'estimant quasiment intouchables.

 

Dans son livre, Raymond Durous développe trois exemples d'enfants - Alain, Marlise et Victor - pour illustrer cette atteinte caractérisée à l'égalité en droit dont devraient bénéficier tous les êtres humains, a fortiori les plus faibles d'entre eux que sont les enfants, ici réduits en esclavage, sans que personne ou presque s'en offusque pendant des décennies.

 

Il décrit par le menu les maltraitances et les humiliations qu'ils ont subies et qui les ont marqués à vie. Il est d'autant plus extraordinaire dans ces conditions qu'Alain, Marlise et Victor (le père de l'auteur) aient réussi à renaître de leur souffrance. Mais ils y sont parvenus grâce à des rencontres providentielles et salvatrices et une volonté hors du commun.

 

Il faut donc lire ce livre, qui montre que, malheureusement, les pires infamies peuvent être commises dans un pays, qui, à d'autres titres, peut être donné en exemple:

 

- pour Alain, il est impératif que les hommes et les femmes de ce pays sachent ce qui s'est passé, combien des dizaines de milliers d'enfants ont souffert, et combien leur vie d'adulte fut bouleversée, voire saccagée. Et surtout que de telles tribulations enfantines en Suisse deviennent choses impossibles dans l'avenir.

 

- pour Marlise, les marques de respect et de confiance que lui ont prodiguées deux femmes de valeur lui ont donné le courage de s'en sortir: quel bonheur de s'entendre dire qu'on est quelqu'un, qu'on peut y arriver, alors que durant toute mon enfance j'étais méprisée, humiliée et considérée comme une moins que rien.

 

- pour Victor, en dépit de toutes les avanies qu'il a connues dans son enfance et son adolescence, comme il l'a dit à l'auteur un jour de printemps à l'heure de l'apéro: La vie, vois-tu, c'est quelque chose de formidable, la plus précieuse qui soit !, petite phrase qu'il n'oubliera jamais et qui ne peut laisser un lecteur indifférent.

 

Francis Richard

 

Prendre un enfant par le coeur, Raymons Durous, 168 pages, L'Aire

 

PS

 

Chaque partie du livre est précédée d'une phrase de la chanson Prendre un enfant d'Yves Duteil, qui en a composé les paroles et la musique et qu'il faut écouter et faire écouter, pour que jamais ne revienne le temps des enfants placés:

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14 janvier 2018 7 14 /01 /janvier /2018 19:00
Zwingli le réformateur suisse 1484-1531, d'Aimé Richardt

Ulrich Zwingli le réformateur suisse est né en 1484 dans une famille nombreuse, à Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall. A leurs onze enfants ses parents donnèrent une solide éducation chrétienne: plus tard il évoquera les contes de sa grand-mère et la bonté de son père qui savait mêler l'amour et la sévérité.

 

Après avoir appris à lire et à écrire, acquis des rudiments de latin avec son parrain, le curé de Weesen, et l'instituteur du village, Ulrich passe deux années dans une école latine à Bâle, puis deux autres dans une école à Berne, où il découvre avec son pédagogue humaniste les classiques de l'Antiquité.

 

A l'automne 1498 il est envoyé à Vienne. Quatre ans plus tard il retourne à Bâle. Bachelier à vingt ans, il obtient le grade de Maître-es-arts en 1506. C'est à ce moment-là que l'étude de Thomas d'Aquin lui permit d'acquérir une théologie solidement charpentée dans laquelle la raison reçoit une place d'honneur.

 

La même année il est ordonné prêtre et nommé curé à Glaris. Il entreprend alors d'expliquer l'Évangile par lui-même, puis d'en connaître l'interprétation par les Pères de l'Église et par des auteurs chrétiens médiévaux qui ne sont  pas forcément approuvés par elle: il ne veut pas s'en rapporter à la décision des autres...

 

La lecture de Jean Huss, de Guillaume d'Occam, et surtout de Wiclif, le trouble. Il se rend compte d'un éloignement des Écritures de la part de docteurs de l'Église: des cérémonies païennes ont été introduites dans le culte chrétien et la pureté de la morale chrétienne a été altérée. Il ne se prêtera pas à ces abus...

 

En 1516 il devient chapelain de l'abbaye d'Einsiedeln. Il ne se borne plus à des études livresques. Il convainc l'administrateur, Théobald de Geroldseck, d'entreprendre des réformes, et, en premier lieu, de renoncer aux cultes rendus aux reliques des saints et aux pratiques extérieures pour obtenir la rémission des péchés...

 

En 1519 il devient prédicateur de la principale église de Zurich, le Grand-Münster. Dès le premier jour, il s'éleva avec force contre la superstition et l'hypocrisie, et insista sur la nécessité de la conversion. Il dénonça l'intempérance, les excès du luxe, la paresse et enjoignit aux magistrats de rendre une justice impartiale...

 

Cohérent, Ulrich Zwingli s'oppose aux indulgences quand le moine Bernardin Samson, envoyé par le pape Léon X,  en fait commerce. Et tout ce qui n'est pas expressément fondé sur les Écritures, il ne le considère pas comme obligatoire: l'observation du carême, le célibat des prêtres (il se mariera secrètement en 1522...).

 

Dans cette logique, il va obtenir la fermeture des cloîtres dont les revenus sont affectés à la création d'hospices et d'une école de théologie, l'abolition de la messe qui, pour lui, n'est pas un sacrifice mais une commémoration: dans l'expression ceci est mon corps , le est a le sens de signifie, donc pas de présence réelle...

 

A partir de là Ulrich Swingli va remettre en cause: le pouvoir de l'Église (pour Zwingli, il faut comprendre: "Tu n'es pas Pierre en ta personne, mais à cause du message que tu apportes), les sacrements (ils n'ont aucun pouvoir...). On peut résumer ce que pense Zwingli  en disant que pour lui l'oeuvre essentielle est de croire.

 

Swingli est pour la séparation des deux pouvoirs, temporel (dont il n'est pas favorable à l'abolition) et spirituel: ils ont certes des buts communs (travailler pour la communauté et éviter l'esprit partisan ) mais emploient des moyens différents: L'État usait de la contrainte. L'Église régnait pas l'esprit. Tout en elle était volontaire.

 

Avec ses thèses, Zwingli va se faire beaucoup d'ennemis: les catholiques bien sûr, mais aussi les anabaptistes (hostiles à la propriété privée et favorables à l'abolition de l'État), Érasme (dont il a lu les écrits sur la guerre, mais qui a pris ses distances avec Luther), Luther (qui n'est pas d'accord avec lui sur le sens du est de la consécration).

 

Aimé Richardt rappelle que seuls les fanatiques emploient la prison et les supplices pour convaincre leurs adversaires. Le lecteur ne se demande pas s'il n'existe pas des fanatiques dans tous les camps de l'époque... Dans la lutte contre les anabaptistes, Zwingli ne fait malheureusement pas exception, même s'il est pour la tolérance...

 

Quoi qu'il en soit, Zwingli mourut lors de la bataille de Kappel le 11 octobre 1531. On ne sait pas s'il prit part au combat. Tout ce qu'on sait, c'est que Ferdinand d'Autriche, Érasme et Luther se félicitèrent de sa mort quand ils l'apprirent. Le jour même, quand sa dépouille fut reconnue, le combat terminé, les insultes plurent sur le pauvre corps:

 

Dès le lendemain, le cadavre fut livré au bourreau pour qu'il fût écartelé, puis les restes sanglants furent brûlés, et les cendres jetées au vent...

 

Francis Richard

 

Zwingli le réformateur suisse 1484-1531, Aimé Richardt, 180 pages Artège (sortie le 17 janvier 2018)

 

Livres précédents de l'auteur :

 

Chez François-Xavier de Guibert:

La vérité sur l'affaire Galilée (2007)

Calvin (2009)

Saint François de Sales et la Contre-Réforme (2013)

Jean Huss, précurseur de Luther (2013)

Bossuet, conscience de l'Eglise de France (2014)

Lacordaire - Le prédicateur, le religieux (2015)

 

Chez Artège:

Lamennais le révolté 1782-1854 (2017)

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18 août 2017 5 18 /08 /août /2017 22:55
Portrait du père - Un pasteur genevois dans son siècle, d'Eric Werner

Dans Portrait du père, Eric Werner tente de brosser le "portrait" de [son] père, Alfred Werner, A.W. (1914-2005). En faisant cette tentative, il ne prétend pas faire oeuvre biographique. Plus modestement il qualifie son livre de chronologie un peu développée et, dans le premier chapitre, explicite ce qu'il entend par là:

 

Mon propos n'est pas ici de brosser le propos psychologique de mon père, mais plutôt son portrait moral. En d'autres termes, je me suis moins attaché ici à raconter sa vie intime qu'à le faire revivre tel qu'il est apparu aux autres de son vivant, en tant qu'acteur social, dans la visibilité de l'espace public.

 

Pour tenter de brosser ce portrait, il commence par un peu de généalogie: Beaucoup de choses, dans la vie d'A.W., venaient de ses ascendants: parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Il est important par ailleurs de rappeler qu'il s'inscrivait dans une lignée de pasteurs. En même temps, il était de sa génération.

 

Ce que fait donc Eric Werner, en un sens, c'est un travail d'historien, avec les limites que cet exercice comporte quand il s'agit d'écrire sur son propre père. Mais, au-delà de la figure paternelle, apparaît celle d'Un pasteur dans son siècle, dont il veut garder la trace en la gravant dans un livre:

 

D'une manière générale, l'être humain meurt sans laisser de trace, ou alors sa trace, si trace il y a, s'efface très vite. On peut combattre cette tendance (c'est la raison d'être même de ces pages, le sens en tout cas que je leur donne), nonobstant il faut se résigner, à terme, à l'effacement.

 

A.W., en 1932, écrit dans une lettre à ses parents: Nous ne sommes rien sans Dieu. Ces derniers lui conseillent de ne pas se lancer tout de suite dans des études de théologie. Il commence donc par des études de lettres, qu'il poursuit pendant quatre ans... Et en 1936, il consacre son mémoire à Descartes moraliste.

 

Dans ce mémoire, A.W. esquisse un parallèle entre Descartes et Pascal. Descartes a choisi la voie stoïcienne, selon laquelle l'homme se suffit à lui-même. A.W. est admiratif, mais donne raison à Pascal qui, au contraire de Descartes, pense que sans Dieu, nous ne sommes rien et parle de l'inutile recherche du vrai bien.

 

Cela explique que ce pasteur va surtout s'opposer au totalitarisme en raison de son athéisme et que, pour lui, c'est le christianisme, et non pas le libéralisme, qui peut lui être véritable alternative: L'autorité, en elle-même, n'est pas un mal, ce qui, en revanche, est à rejeter, c'est l'autorité n'ayant d'autre fondement qu'elle-même.

 

Au sein du protestantisme de l'époque persiste le vieux débat entre orthodoxes et libéraux, les premiers reprochant aux seconds leurs compromissions coupables avec la modernité. Karl Barth se range du côté des orthodoxes. A.W. n'est ni d'un côté ni de l'autre: si le temporel doit être subordonné au spirituel, il existe par lui-même.

 

A.W. est très attaché à la Suisse et aux valeurs qu'elle [représente]: celles, en particulier de 1848 (fédéralisme, démocratie directe, pluralisme linguistique, etc.). Sans avoir été lui-même objecteur de conscience ni être hostile à une défense nationale, il va s'engager pour l'objection de conscience et contre l'armement atomique.

 

Dans un article de la Feuille centrale de Zofingue, A.W. a une formule qui plaît beaucoup à l'auteur et qui permet peut-être de comprendre ce double engagement: Il faut, dit-il, "avoir le courage d'assouplir et de civiliser le monolithisme de cette expression si noble: la défense nationale.". Il différera en cela des pacifistes au sens strict.

 

A un autre endroit du livre, Eric Werner cite un passage où son père emploie, en 1946, dans un article consacré à Kierkegaard, l'expression Dieu qui condamne et qui sauve. Il la commente en ces termes: S'il fallait résumer la théologie de mon père, elle se concentre bien dans cette double affirmation. Celle de la Croix et de la Résurrection, indissociables.

 

Ces quelques exemples montrent que le pasteur Alfred Werner avait des convictions et qu'elles étaient souvent (mais pas toujours) nuancées. En tout cas, il reconnaissait volontiers aux autres le droit de penser différemment: Il préférait en fait que quelqu'un ait des convictions, même contraires aux siennes, que pas de convictions du tout !

 

Le lecteur comprend que l'auteur ait eu la volonté de ne pas laisser tomber dans l'oubli la mémoire d'un tel père et se rend compte qu'en quelque sorte, même s'il a trouvé la bonne distance, il a accompli là oeuvre de piété filiale. Dans sa conclusion, il termine par cette phrase, qui le confirme: on ne peut pas tout objectiver...

 

Francis Richard

 

Portrait du père - Un pasteur genevois dans son siècle, d'Eric Werner, 144 pages, Xenia

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Portrait d'Eric (2011)

De l'extermination (2013)

Une heure avec Proust (2013)

L'avant-guerre civile (2015)

Le temps d'Antigone (2015)

Un air de guerre (2016)

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11 août 2017 5 11 /08 /août /2017 22:55
Onassis - L'âme du Grec, de Valéry G. Coquant

Il fut le Grec le plus célèbre du XXe siècle, après avoir gagné une fortune colossale, et le coeur des plus belles femmes de son temps: de ce Grec, Valéry G. Coquant, sans omettre les zones d'ombre, fait le récit de la vie, incroyable et mythique, dans Onassis - L'âme du Grec.

 

S'il s'agissait d'un roman, le lecteur serait sceptique. Il douterait qu'un homme ait pu avoir une telle vie, qui est hors du commun des mortels. Mais son histoire, si incroyable soit-elle, est pourtant vraie. Elle prouve que rien n'est jamais impossible à condition de croire en ses rêves.

 

Aristote Onassis naît à Smyrne, en 1903. Son père, Socrate Onassoglou, qui s'est fait connaître sous le patronyme d'Onassis et dont les frères se prénomment Alexandre et Homère, a épousé en 1900 Pénélope Dologlou, qui, l'année suivante, lui a donné une fille, Artémis.

 

La population de Smyrne est largement grecque. En vertu du Traité de Sèvres, à l'issue de la Grande Guerre, cette ville d'Anatolie a été rattachée à la Grèce et occupée par les troupes grecques en 1919. Mais, en 1922, le 8 septembre, les Turcs la reprennent et font un massacre.

 

Aristote, dont le père a été emprisonné, fait partie du million et demi de personnes déplacées. En Grèce, la population augmente de 20%. Les Grecs d'Anatolie n'y sont pas les bienvenus et y sont considérés comme des étrangers, des migrants: Après tout, ce ne sont que des turkos !

 

A Athènes, Aristote comprend qu'il n'est rien, pas même grec. Avec 250 dollars en poche, il part donc seul tenter sa chance en Argentine. Le 21 septembre 1923, il débarque à Buenos Aires, la destination privilégiée pour tous ceux qui ont quelque chose à fuir dans l'ancien monde.

 

Standardiste de nuit, il spécule de jour, avant de se lancer dans l'importation de tabac, sans trop de scrupules (il escroque ainsi son assureur aux primes mirobolantes), en liaison avec sa famille restée à Athènes: Cinq ans après son arrivée en Amérique, il vaut un million de dollars...

 

Il n'en reste pas là, car il a de l'ambition et la rage de vaincre. Il fréquente le puissant armateur argentin Dodero, qui est un exemple pour lui. Il se lie d'indéfectible amitié avec un compatriote, Costa Gratsos: Tous les deux ont le même âge, apprécient les femmes, la fête et les affaires.

 

Pendant les quinze ans qui suivent, avec des hauts et des bas, Aristote, devenu armateur à son tour, se montre en affaires rusé comme Ulysse et en amours sentimental comme tout, que ce soit avec la diva Claudia Muzio, l'héritière Ingeborg Dedichen ou l'actrice Géraldine Spreckles...

 

C'est après guerre qu'Aristote Onassis bâtit un véritable empire, en faisant construire des pétroliers mastodontes, en devenant l'actionnaire majoritaire de la lucrative et prestigieuse Société des Bains de Mer monégasque, en créant Olympic Aviation, qui deviendra Olympic Airways.

 

Pendant cette période, il tombe amoureux d'Athina Livanos (qu'il épousera le 27 décembre 1946, à New-York, avec laquelle il aura deux enfants, Alexandre et Christina, et dont il divorcera en 1960), de Maria Callas et de Jacqueline Bouvier, veuve du président John Fitzgerald Kennedy...

 

Ce que le lecteur retiendra de cette histoire vraie, c'est que ce renard de la finance, cette pointure du business pouvait tenir tête à des ennemis aussi puissants que le FBI ou le clan Kennedy, qu'il s'en sortait finalement toujours, mais qu'il pouvait être bien démuni dans sa vie privée...

 

Francis Richard

 

Onassis - L'âme du Grec, Valéry G. Coquant, 248 pages L'Âge d'Homme   

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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 22:55
Looking for Lenin, de Niels Ackermann et Sébastien Gobert

Un photographe, Niels Ackermann, et un journaliste, Sébastien Gobert, apprennent, le 8 décembre 2013, que la statue de Vladimir Illitch Lénine de la place Bessarabska à Kiev a été jetée à terre par une poignée de manifestants, pour la plupart liés au parti nationaliste Svoboda.

 

L'un se trouve à Kiev - Niels est en train de manger une pizza -, l'autre à Barcelone, sur une plage: dès le lendemain, [Sébastien] est dans l'avion de retour pour Kiev. Un jour, ces deux Occidentaux fascinés par l'Ukraine discutent et décident de partir à la chasse à cette statue de Lénine disparue.

 

Après des mois d'enquête, début 2016, ils sont à bout touchant et ont généralisé la chasse au Lénine de Bessarabska à tous les Lénine d'Ukraine. Dans la préface du livre qu'ils ont réalisé ensemble, Looking for Lenin, Myroslava Hartmond écrit:

 

Avec 5 500 statues de Lénine - contre 7 000 en Russie, 600 en Biélorussie, 500 au Kazakhstan et seulement 300 pour la région transcaucasienne et l'Asie centrale -, la densité de monuments au kilomètre carré était plus élevée en Ukraine que dans toute autre république de l'ancienne URSS.

 

Le livre de Niels et Sébastien comprend 45 lieux dans lesquels ils se sont rendus à travers tout le pays. La carte de la page 17 montre que les Lénine qu'ils ont chassés sont concentrés le long du Dniepr, qu'il y en a davantage dans la partie orientale que dans la partie occidentale du pays.

 

Ce livre est illustré de 70 photographies capturant des Lénine (mis à bas, décapités, défigurés, découpés en morceaux etc.), prises dans des endroits divers (jardins, musées, entrepôts, décharges, bois etc.). Il est rempli de témoignages recueillis sur place et qui sont rien moins qu'unanimes sur le Leninopad.

 

Le Leninopad, explique Myroslava Hartmond, c'est la destruction des monuments à la mémoire du dirigeant communiste par des militants qui, dans les mois qui suivirent les manifestations de l'Euromaïdan de 2013-2014, réclamaient une intégration plus étroite dans l'Europe et la fin du régime pro-Kremlin.

 

En fait il y a eu d'autres vagues de destruction: à partir de 1990, avant la dissolution de l'Union soviétique; après la révolution orange de 2004; à partir d'avril 2015, avec le processus de  décommunisation et ses lois, dont celle sur la condamnation des régimes totalitaires communiste et national-socialiste...

 

Sur la décommunisation en cours, chacun peut être, comme le synthétise Sébastien Gobert, pour, contre, indifférent, nostalgique, vindicatif...: chacun a une façon bien particulière de vivre sa chute, et de comprendre la décommunisation de l'Ukraine. Ce processus en devient simplement illisible.

 

L'un dit que le régime s'est normalisé puisqu'il s'est étalé sur tant d'années; un autre, qui a des Lénine dans son jardin, que nous pouvons réfléchir au sort d'un empire, qui finit toujours par être absorbé par la nature; un autre encore, qu'en vendant un Lénine, ce dernier servira pour une fois à quelque chose.

 

Le processus de décommunisation est donc complexe. C'est pourquoi, dans ce contexte, Sébastien Gobert et, avec lui, Niels Ackermann, en conclusion, s'interrogent sur l'avenir de l'Ukraine, pays en profonde mutation, à l'histoire tourmentée:

 

Quel sens les Ukrainiens vont-ils donner à leur histoire? En quoi la décommunisation peut-elle influencer leur idée d'appartenance nationale? Quel impact a-t-elle sur les transformations actuelles?

 

En tout cas, curieuse façon de décommuniser que d'adopter des lois pour y parvenir...

 

Francis Richard

 

Looking for Lenin, Niels Ackermann et Sébastien Gobert, 176 pages Les Éditions Noir sur Blanc (en librairie le 15 juin 2017)

Looking for Lenin, de Niels Ackermann et Sébastien Gobert
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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 20:30
Album Perec, de Claude Burgelin

La photo de couverture de l'Album Perec est d'Anne Brunhoff. Elle a été prise à l'Île de Ré en 1975. Il est tentant de la rapprocher de l'autoportrait de Georges Perec dans La Disparition, reproduit dans l'avant-propos de l'album signé Claude Burgelin:

 

Il s'agissait d'un individu aux traits plutôt lourdauds, pourvu d'un poil châtain, touffu, ondulant, plutôt cotonnant, portant favoris, barbu, mais point moustachu. Un fin sillon blafard balafrait son pli labial. Un sarrau d'Oxford sans col [...] lui donnait un air un brin folklorain.

 

La Disparition est un des livres les plus connus de Georges Perec. Ce roman paraît en 1969. Il ne trouve alors pas beaucoup d'échos. C'est pourtant un véritable exploit littéraire, qui va par la suite installer de lui l'image d'un acrobate des lettres, époustouflant d'habileté et d'astuce:

 

Il écrit ce roman de trois cents pages sans employer une seule fois la lettre e. Se privant ainsi des plus élémentaires possibilités d'expression, il métamorphose la langue, multipliant les transgressions orthographiques, inventant à chaque page des tournures cocasses, biscornues, abracadabrantes.

 

Au-delà de l'exploit, il y a une fable dont la genèse se trouve dans les origines de l'auteur, né à Paris le 7 mars 1936 dans une famille pauvre d'immigrés juifs d'Europe de l'Est et orphelin très jeune: son meurt dans les opérations militaires de juin 1940; sa mère est prise dans une rafle en 1943.

 

Claude Burgelin dit que La Disparition est évidemment une fable sur la destruction des juifs. Il précise que Perec a peu mis en avant sa judéité. Ne la cachant jamais, mais n'en faisant état que discrètement. Pourtant elle est une des racines vives de toute son oeuvre.

 

Avec cet album, ce sont sa courte vie (un peu moins de 46 ans), toute son oeuvre qui sont parcourus. Si aujourd'hui deux volumes de celles-ci sont publiés dans la collection de La Pléiade, ses premiers livres ont été refusés par les éditeurs. Il devra attendre septembre 1965 pour que paraissent Les choses:

 

Les Choses tentent de dire comment se construire un logis, se vêtir, inventer une vie quand, derrière soi, tout a été cassé.

 

En 1966 sort Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour?, qui a pour toile de fond la guerre d'Algérie et l'incapacité à lutter efficacement contre, avec un index sur les figures de style qu'il a employées...

 

L'Homme qui dort, en 1967, déroute: Tu fait la grève de toute vie sociale. Tu plonge dans l'angoisse, l'oppression, la torture psychique. Tu cesse son voyage jusqu'au bout de la nuit de la solitude quand tu accepte de devenir un parmi d'autres.

 

En 1967, son accueil dans le groupe Oulipo, fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais, est un événement décisif dans sa vie d'écrivain en train d'acquérir quelque notoriété:

 

Il put y présenter ce qu'il découvrait ou bricolait: essayer de nouveaux agencements narratifs, jouer de manière systématisée avec les ressources du matériau même de la langue, à commencer par les vingt-six lettres de l'alphabet.

 

Après La Disparition (1969), il publiera, en 1972, Les Revenentes, il n'use que de la voyelle précédemment refoulée, le e, et va plus loin encore dans l'incartade orthographique débridée et la plus royale des débauches textuelles...

 

Suit en 1975 W ou le Souvenir d'enfance, où il révolutionne le genre autobiographique: Il a brisé des frontières: se faire archiviste de soi et devenir romancier de soi ne sont pas des objectifs contradictoires, mais s'associent dans la même exigence de véridiction.

 

En 1978, dans La Vie mode d'emploi , la place donnée à l'antiromanesque qu'y imposent tant d'inventaires de bibelots, de meubles, de tableaux reste déconcertante. Comme toutes les images qui accompagnent le texte et sollicitent l'oeil.

 

Dans l'album, Claude Burgelin évoque bien d'autres activités de Perec - notamment ses mots croisés du Point - et bien d'autres oeuvres de lui (dont celles, inachevées ou non, qui seront publiées après sa mort) où il entretient une relation singulière à la lettre et au mot et où semble y transparaître sa judéité:

 

Sa quête oulipienne sur les pouvoirs de la langue, sa façon de multiplier et d'entrecroiser les réseaux de signification, son comptage infini des lettres, des mots et des phrases, son enfermement jouissif dans le labyrinthe des structures et des architectures verbales donnent l'impression qu'il réinvente un talmudisme tout personnel.

 

Cette quête ne l'empêche pas de toujours s'exprimer avec une grande clarté, cherchant l'essentiel en phrases nettes, celles que tous peuvent entendre. Claude Burgelin souligne en conclusion que ce manipulateur éperdu de lettres est un très beau musicien de la langue:

 

Un paragraphe de Perec se reconnaît à son phrasé aéré, à la justesse de son rythme, une manière à peine feutrée, souvent en sonorités discrètes, de cerner les choses et les êtres.

 

Francis Richard

 

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard

 

Albums précédents:

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 22:55
Je couche toute nue, Camille/Auguste

Dans sa note liminaire, l'éditeur définit l'objet du livre:

 

L'histoire est connue pour avoir été cent fois racontée, filmée. La voici, telle quelle, brutale, naturelle et poétique. Les sources seules, sans commentaires ni notes. Correspondance inédite, journaux intimes, carnets...Une passion sans détours, racontée comme un roman par ses archives.

 

Le lecteur ne peut être que ravi: il n'est pas porté de jugement sur Camille et Auguste, de vingt-trois ans son aîné. Les pièces du dossier sont entre ses mains. En les parcourant, il ne peut que se dire, avec Paul Claudel, le frère de Camille:

 

Il est bien rare que la vocation artistique soit une bénédiction. (Mémoires improvisés, 1951)

 

Celle de ces deux génies que furent Camille Claudel et Auguste Rodin, en tout cas, ne le fut finalement pas, ni pour l'un ni pour l'autre. Et le lecteur découvre, peu à peu, ce qu'ils furent l'un pour l'autre, ce qu'ils furent l'un et l'autre.

 

Il y a peu de textes qui disent clairement, sauf à la fin, mais ce n'est pas eux qui parlent, ce qu'ils furent l'un pour l'autre.

 

Dans une lettre d'août 1886, Camille écrit à Auguste, alors qu'elle se trouve loin de lui, à Nottingham: 

 

Vous pensez bien que je ne suis pas très gaie ici. Il me semble que je suis si loin de vous! Et que je vous suis complètement étrangère.

 

Dans une lettre de la même année, adressée à sa féroce amie, Auguste est nettement plus explicite:

 

Aie pitié, méchante. Je n'en puis plus, je n'en puis plus passer un jour sans te voir. Sinon l'atroce folie. C'est fini, je ne travaille plus, divinité malfaisante, et pourtant je t'aime avec fureur.

 

Cette passion ne l'empêche pas d'entretenir correspondance - plusieurs lettres qu'il lui adresse en témoignent - et relations avec sa chère Rose Beuret, la compagne de ses années difficiles...

 

Dans une lettre plus explicite, de fin juillet 1891, Camille écrit notamment à Auguste cette fin, d'où le titre du livre est tiré:

 

Je me couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille, ce n'est plus la même chose.

Je vous embrasse,

Camille

Surtout ne me trompez plus.

 

Les premières années ont été difficiles pour Auguste et, comme sa sculpture n'est pas des plus académiques, éloges et dénigrements de son oeuvre nourrissent des controverses continues dans la presse spécialisée, comme l'attestent des articles parus à l'époque. Il lui faudra beaucoup de temps pour être vraiment reconnu.

 

De son côté, Camille connaît les mêmes affres, avec une différence de taille toutefois: elle ne sera reconnue vraiment à son tour que lorsque sa rupture avec Auguste aura raison de son esprit, en proie à la manie de la persécution dont elle serait victime de la part de son ancien amant...

 

En attendant cette reconnaissance, elle aura grand besoin d'argent et n'en verra jamais la couleur quand elle surviendra. Tandis que Camille pense qu'Auguste fait tout pour que les vivres lui soient coupés, celui-ci, de manière anonyme, lui fait verser des mensualités par le Crédit algérien...

 

Le 4 décembre 1905, dans Le Gil Blas, le critique d'art Louis Vauxcelles écrira:

 

Dans l'histoire de l'art contemporain, je ne vois guère que deux grands noms de femmes: Berthe Morisot et Camille Claudel. Berthe Morisot fut élève de Manet, mais la fraîcheur lumineuse de sa palette lui confère une personnalité exquisément rare et raffinée; quant à Camille Claudel, les leçons qu'au début elle reçut de Rodin lui ont certes appris la grammaire, voire la syntaxe de la statuaire, mais elle est elle-même, profondément, autant que Rodin.

 

Dans l'oeuvre de Camille, ce qu'elle est elle-même transparaît: s'y retrouvent son génie et... son caractère violent, ombrageux... Quoi qu'il en soit, les horreurs tombent sur elle, les maladies, le manque d'argent, les mauvais traitements, comme elle l'écrit dans une lettre envoyée à sa cousine Henriette Henry fin 1912...

 

La suite est connue: Camille sera internée pendant trente ans, de 1913 à 1943, à la demande de sa famille, et ne fera que dépérir; Auguste mourra en 1917, avec tous les honneurs. Camille et Auguste se seront manqués...

 

Eugène Blot, son éditeur d'art, écrira à Camille, le 3 septembre 1932, à propos d'Auguste:

 

En réalité, il n'aura jamais aimé que vous, Camille, je puis vous le dire aujourd'hui. Tout le reste - ces aventures pitoyables, cette ridicule vie mondaine, lui qui restait un homme du peuple -, c'était l'exutoire d'une nature excessive.

 

Dans un article du Figaro du 13 décembre 1951, à l'occasion de l'exposition Camille Claudel au Musée Rodin, AW écrira:

 

Rodin fut tout pour Camille C. Sans lui, elle ne fut plus rien. Un groupe, L'Âge mûr, l'homme qui s'en va en laissant derrière lui une jeune femme nue et désemparée, est l'image de son propre malheur.

 

Les archives qui constituent ce roman d'une histoire vraie et qui font pénétrer dans les coulisses de la statuaire (art qui n'échappe pas aux contingences matérielles et pécuniaires), sont plus révélatrices que n'importe quel récit pourrait l'être...

 

Francis Richard

 

Je couche toute nue, Camille/Auguste, textes réunis par Isabelle Mons et Didier Le Fur, 400 pages, Slatkine & Cie

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25 décembre 2016 7 25 /12 /décembre /2016 23:40
Lamennais- Le révolté 1782-1854, d'Aimé Richardt

Ou l'on cesse d'être libéral et l'on reste catholique, ou l'on cesse d''être catholique et l'on reste libéral.

 

Ernest Renan résume ainsi le dilemme dans lequel a été enfermé Lamennais au cours de sa vie. C'est en raccourci l'histoire que raconte Aimé Richardt dans le livre qu'il vient de consacrer à celui qui a voulu, pendant toute son existence, concilier Dieu et liberté et n'y est pas parvenu, ce qui a suscité en lui colère et désespoir.

 

Félicité de Lamennais, élevé dans le catholicisme, a abandonné ses croyances religieuses à la lecture des philosophes du XVIIIe siècle, qu'il a découverts dans la bibliothèque de son oncle, Robert de Saudrais, qui a accueilli cet indomptable, à La Chesnaie, dans le but de tenter de faire son éducation.

 

Le frère de Félicité, Jean-Marie, devenu prêtre après des études théologiques, parvient à le convertir à son retour à La Chesnaie en 1804. Le nouveau converti se lance alors dans des études tant théologiques que consacrées à l'histoire récente de l'Église de France. A leur issue il publie une première oeuvre.

 

Dans les Réflexions sur l'état de l'Église, écrites en 1806 en collaboration avec son frère aîné et publiées en 1808, il recense tous les mouvements anticatholiques et propose un plan de réformes de l'Église pour surmonter les maux dont elle souffre:

 

- réduire l'isolement du prêtre par l'institution de doyennés ruraux, de communautés presbytérales, de conférences ecclésiastiques

- créer des séminaires où sera dispensé un large et solide enseignement,

- instruire le peuple par la prédication et l'enseignement du catéchisme,

- attirer le peuple par l'éclat du culte extérieur

- grouper les catholiques français en associations nombreuses et puissantes.

 

Cette première oeuvre est interdite par le pouvoir impérial et n'a pas davantage l'heur de plaire aux gallicans, qui n'apprécient guère que celui qui leur apparaît comme un ultramontain donne des leçons à l'Église de France.

 

Cette première oeuvre sera suivie de bien d'autres où, catholique et libéral, devenu prêtre, il va se battre notamment:

 

- pour la liberté de la presse et contre l'arbitraire et le privilège

- pour la liberté de l'enseignement et contre le monopole universitaire

- pour la liberté d'association et contre les vieilles lois anti-monastiques

- pour l'indépendance du clergé et contre le budget des cultes, c'est-à-dire pour la séparation effective de l'Église et de l'État, indispensable à la liberté des consciences (et conforme à l'enseignement du Christ).

 

Ces positions vont lui valoir l'hostilité:

- des royalistes

- des bourgeois

- des gallicans

- des évêques

- enfin, du pape lui-même.

 

Après s'être soumis au pape dans un premier temps, persécuté par de nombreux évêques, réduit à la pauvreté, renié par ceux qui le soutenaient il y a peu de temps encore, désapprouvé même par des amis parmi les plus proches, Lamennais va finir par se révolter et rompre avec le catholicisme, dont il s'était fait l'ardent défenseur, allant même jusqu'à prédire sa disparition...

 

Dès lors il ne verra plus de salut que dans le peuple, se faisant en quelque sorte le précurseur de Karl Marx:

 

- Dans Paroles d'un croyant , paru en 1834, l'antithèse domine: d'un côté les bons (les pauvres), de l'autre les méchants (les riches), ici les victimes, là les bourreaux; en face de la ville de Satan, la cité de Dieu.

- Dans Le livre du peuple, paru en 1837, il dit qu'il faut faire disparaître les deux causes de la destruction de la société dont il est témoin et qui se traduit par l'opulence des uns et la misère des autres: l'égoïsme des classes dominantes et l'ignorance du peuple.

 

Félicité de Lamennais, au moment de mourir, refusera les sacrements de l'Église. En ce sens, il ne sera plus catholique. Il le sera toutefois dans le sens où, renouant avec la pensée de certains Pères de l'Église des premiers temps, il aura une conception relativiste de la propriété privée tel que pouvait l'avoir un saint Ambroise (La terre appartient à tous, non pas seulement aux riches).

 

(Saint Jean Chrysostome allait encore plus loin: Ne pas partager nos biens avec les pauvres, c'est le leur voler et les priver de vie. Les biens que nous possédons ne sont pas à nous mais à eux.)

 

Cette conception relativiste de la propriété privée sera celle du pape Paul VI qui affirme, dans Populorum Progressio (1967) que la propriété privée ne constitue en aucun cas un droit inconditionnel et absolu. En ce sens, sans doute, catholique moderne, Lamennais n'est plus libéral et semble donner raison à Renan. 

 

En fait le dilemme de Lamennais, souligné par Renan, n'en est pas un: on peut très bien être catholique et libéral. Encore faut-il se mettre d'accord sur l'acception que l'on donne au mot propriété. A ce sujet, la définition du mot, au sens général, que donne son contemporain Frédéric Bastiat est lumineuse et résout l'apparente impossibilité d'être l'un et l'autre à la fois:

 

J'entends par propriété le droit qu'a le travailleur sur la valeur qu'il a créée par son travail. (Propriété et Loi

 

Francis Richard

 

Lamennais - Le révolté 1782-1854, d'Aimé Richardt Artège (à paraître en janvier 2017)

 

Livres précédents de l'auteur chez François-Xavier de Guibert:

La vérité sur l'affaire Galilée (2007)

Calvin (2009)

Saint François de Sales et la Contre-Réforme (2013)

Jean Huss, précurseur de Luther (2013)

Bossuet, conscience de l'Eglise de France (2014)

Lacordaire - Le prédicateur, le religieux (2015)

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27 octobre 2016 4 27 /10 /octobre /2016 19:30
La droite et la gauche, d'Olivier Meuwly

Au camp des révolutionnaires, placé sur l'aile gauche de l'hémicycle et bientôt sous la coupe des jacobins, s'oppose une aile droite, attachée à la figure du roi. Dans son livre sur La droite et la gauche, Olivier Meuwly rappelle cette  origine purement circonstancielle de ces deux expressions, qui n'ont alors aucune connotation idéologique et qui sont nées un 11 septembre, le 11 septembre 1789, à propos du droit de veto de Louis XVI...

 

Ce clivage, s'il eut jamais un sens, en a-t-il encore aujourd'hui? L'auteur pense que oui et qu'en toute hypothèse il correspond à une nécessité structurante. Pour le démontrer il retrace l'histoire des deux groupes qui s'affrontent depuis sous ces deux labels. Pour ce faire, il décompose son récit en huit périodes datées, qui sont autant de chapitres de son livre et qui permettent de cerner leur changement dans leur continuité:

 

- Le chaudron révolutionnaire, de 1798 à 1830

- La bourgeoisie conquérante, de 1830 à 1848

- Les fronts s'affirment, de 1848 à 1914

- Le bateau tangue, de 1914 à 1945

- Des glorieuse trompeuses, de 1945 à 1968

- Un héritage contrasté, de 1968 à 1989

- La grande reconfiguration, de 1989 à 2008

- La mondialisation pulvérisante, dès 2008

 

Compte tenu du nombre de pages qu'il s'est accordé (ou qui lui a été accordé), il a centré son exposé sur la Suisse, l'Allemagne et la France, avec des incursions en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Cela donne déjà plus qu'un aperçu de ce que ces deux expressions recouvrent au cours du temps. Car il s'agit là d'un panorama historique très dense des conceptions évolutives de la politique auxquelles elles correspondent.

 

Ce qui frappe le lecteur c'est en effet que ces deux expressions ne sont pas figées, ne sont pas immobiles. Et l'auteur ne se prive pas de le souligner, au cours de son exposé: le curseur [se déplace] sur l'axe gauche-droite qui structure notre propos, dit-il, dans le deuxième chapitre, des continuités ont été repérées mais aussi les ruptures ont été nombreuses, précise-t-il dans le troisième.

 

Il est question, bien sûr, dans ce livre de la dualité entre liberté et égalité, mais aussi du rôle de l'État (et de son rapport avec la sphère privée), de la nature du droit (de gage de liberté, il devient l'agent d'une égalité sous les auspices des droits de l'homme), de nation (doit-elle être contournée?), de liberté déterminée versus libre arbitre, d'histoire processus en mouvement et d'histoire immobile, de hasard inacceptable et de hasard qui fait partie de la vie.

 

Dans le chapitre conclusif, intitulé Droite et gauche: une dialectique immuable?, Olivier Meuwly, peut écrire: Gauche et droite se sont toujours renouvelées à travers le prisme de leurs propres contradictions, comme autant de prétextes à des remises en question parfois hardies. Cela ne surprend pas le lecteur puisqu'il a lu précédemment que ces deux groupes communiquent constamment, dialoguent, se regardent, s'inspirent mutuellement.

 

Il est donc difficile de définir la droite et la gauche sinon en les replaçant dans le contexte historique de l'emploi qui en est fait par les uns et les autres. D'autant que le pluriel s'impose, comme il s'impose au libéralisme qui se situe tantôt à gauche, tantôt à droite de l'échiquier... L'intérêt principal du livre, au-delà du fait qu'il se veut une démonstration du mouvement sans fin du débat d'idées, est donc de faire revivre l'évolution de leur acception.

 

Le clivage entre la droite et la gauche est-il pertinent? Je ne sais pas trop au terme de cette lecture. Ce que je sais, c'est que si les gens de gauche ne répugnent pas à se dire de gauche, ceux de droite, qui se définissent plutôt comme n'étant pas de gauche, ne revendiquent que rarement cette appellation en quelque sorte contrôlée par la gauche. Ce que je sais aussi, c'est que les hommes n'ont décidément pas fini de débattre entre eux...

 

Francis Richard

 

La droite et la gauche - Hier, aujourd'hui, demain, Olivier Meuwly, 216 pages Slatkine

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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