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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 22:55
Journal de l'oubli, de Silvia Härri

Gaëlle avait gagné la cuisine, s'était préparé un café, avait fouillé dans le tiroir à chocolats en quête d'une plaque. Elle avait aperçu la couverture bariolée de son miel amandes favori encastrée dans un carnet bleu marine, épais et gondolé, comme s'il avait trop pris l'humidité.

 

Gaëlle est la petite-fille de l'écrivain Ludmilla Salomon, le pseudo de Laurence Saunier, chez qui elle vit. Ce 22 mars 2016, elle reconnaît dans ce carnet le calepin de sa grand-mère, qui n'a effectivement rien à faire dans la cuisine.

 

Bien qu'il s'agisse d'un écrit strictement privé, Gaëlle ne résiste pas à la tentation de le lire, pour mieux saisir ce qui se [trame] dans la tête de sa grand-mère, se rapprocher de ce qu'elle ne [cerne] que de l'extérieur et par fragments.

 

Gaëlle est étudiante en biologie marine. Quand elle a découvert le carnet bleu, elle faisait une pause dans la rédaction poussive de son mémoire sur la turritopsis nutricula, le nom latin d'une méduse originaire de la mer des Caraïbes.

 

Ce que Gaëlle constate au fil de sa lecture, et le lecteur avec elle, c'est que Ludmilla est en train de perdre la mémoire et que ce carnet bleu pourrait tout aussi bien s'appeler Journal de l'oubli parce qu'il est le témoin de cette dégradation.

 

Ludmilla est plus ou moins consciente de ce qui lui arrive, mais ne l'accepte pas. A la date du 30 février 2015 (sic), après que son fils Vincent, le père de Gaëlle, lui a reproché d'avoir oublié un rendez-vous chez le notaire, elle cite Michaux:

 

Garde ta mauvaise mémoire. Elle a sa raison d'être sans doute.

 

Gaëlle ne se résigne pas et fait tout pour que sa grand-mère recouvre la mémoire. Elle aimerait tant qu'elle reste pour la postérité un écrivain qui aura compté, un écrivain qui, dans les dernières pages de son carnet, est encore capable de dire:

 

Les écrivains ne perdent pas leurs mots. S'ils écrivent, c'est pour ne pas les égarer.

 

Alors elle emmène Ludmilla à Noirmoutier qu'elle a dans le sang, davantage qu'elle, qui y a passé tous les juillets de son enfance. Peut-être, avec Kamal, l'aide à domicile iranien, parviendra-t-elle là-bas à sortir Ludmilla de son brouillard.

 

Silvia Härri fait naître cet espoir chez le lecteur après avoir si bien décrit la perte de mémoire progressive de Ludmilla. Gaëlle, quoi qu'il advienne, ne pourra pas avoir de regrets, parce qu'elle aura au moins fait cette tentative de déclic.

 

Gaëlle apparaît sous la plume de l'auteure comme courageuse et héritière spirituelle de son aïeule qui lui aura donné le goût de la lecture en lui offrant La vie devant soi d'Émile Ajar, qui ne ressemble à aucun autre des livres qu'elle a lus.

 

C'est le premier livre qu'elle ait aimé. Elle en lira certainement d'autres maintenant. Avant, elle trouvait que la lecture, c'était lent, poussif, souvent fatiguant et ne l'aurait jamais avoué à sa chère grand-mère qui lisait, quand elle n'écrivait pas.

 

Francis Richard

 

Journal de l'oubli, Silvia Härri, 208 pages, Bernard Campiche Éditeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Loin de soi (2013)

Nouaison (2015)

Je suis mort un soir d'été (2016)

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  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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