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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 22:00
L'eau, les étincelles, d'Anne Bregani

Les poèmes du recueil d'Anne Bregani, L'eau, les étincelles, sont accompagnés de gravures d'Armand C. Desarzens. La poétesse, dans une note liminaire, lumineuse, parle, au sujet de ces gravures, de fruit d'un cheminement, dont l'aventure se poursuit

 

Après avoir lu les poèmes, regardé les gravures, le lecteur ressent intensément ce compagnonnage s'il y prête attention. Car, ici, les poèmes gravent le monde tandis que les gravures le poétisent, si bien qu'aucun des deux n'illustre l'autre: ils se rencontrent.

 

Anne Bregani met en exergue à son recueil deux poèmes, l'un de Wislawa Szymborska, l'autre de Yannis Ritsos, dont déjà les débuts donnent un aperçu de ses intentions.

 

La Polonaise demande

Pardon aux grandes questions pour les petites réponses.

 

Le Grec espère que

Peut-être encore nous défendra

le chant d'un oiseau...

 

La tâche est en effet immense et la nature (plus forte qu'on ne pense) peut aider à l'accomplir.

 

Anne Bregani passe en revue poétique les quatre points cardinaux et c'est l'occasion pour elle d'évoquer magnolias et martinets enchanteurs. Ainsi, dans Sud:

 

Très haut ce matin

le martinet mélange

la  lumière au bleu

 

De sa royale hauteur

le grand magnolia

distribue l'abondance des fleurs

 

Et, comme elle vit, au bord d'un lac, elle ne peut que dire ce qu'elle lui doit, dans Nord:

 

Lac scintillant

ciel aquatique

où passent mes pensées

 

Dans Au puits du coeur, Anne Bregani s'interroge:

 

Mais les secrets d'un visage

quel oeil au bout de tes doigts

les percevra jamais

quelle main dans ton regard

saisira

ses lumières et

son ombre changeante

 

Elle fait appel aux éléments:

 

La pluie

me donnera

toutes les larmes dont j'ai besoin

et mon souffle

fera palpiter

le coeur océanique

de l'espace

 

je te dis

que je suis le vent

rien ne m'arrêtera à l'horizon

 

Elle parle pour les anonymes qui cherchent à émerger de la misère:

 

Par ma gorge

ils se fraient une piste

jusqu'à l'air libre

par ma voix

ils sont nommés

rendus à leur intime royauté

eux qui marchent

pieds nus sur cette terre

 

Aux grandes questions, sa réponse est finalement grande, comme son coeur, sa modestie dût-elle en souffrir:

 

Tout espoir est-il vain?

à l'aplomb de la verticale

subsiste

cette étincelle

ce feu

prêt à nous bouter

vers notre grandeur

 

Francis Richard

 

L'eau, les étincelles, Anne Bregani, 108 pages, Samizdat

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9 juillet 2017 7 09 /07 /juillet /2017 12:00
Au creux de la main, de PJ Harvey & Seamus Murphy

Au creux de la main, l'être humain se révèle, qu'il tende ce creux pour mendier ou qu'il le regarde pour en lire quelques lignes, qu'il le forme en tenant entre ses doigts plume ou appareil-photo.

 

PJ Harvey (chanteuse, auteur-compositrice de rock alternatif), et un photographe, Seamus Murphy, tous deux britanniques, ont fait ensemble, entre 2011 et 2014, des voyages au Kosovo, en Afghanistan et à Washington DC. Ils en ont rapporté mots et images, qui nous parlent dans un recueil à deux voix.

 

Dans ce recueil (paru en 2015, en anglais, sous le titre The Hollow of the Hand), sont toutefois reproduites des photos antérieures à leurs voyages en commun. Leur continuité donne l'impression que le temps s'est comme immobilisé pendant les presque deux dernières décennies (les plus anciennes de ces photos remontent à 1998).

 

Prises sur le vif ou sur le mort, en noir et blanc ou en couleurs, les photos de Seamus montrent un monde à l'abandon, au milieu de ruines ou de déchets. Le symbolisent cette carcasse de bovidé, laissée au milieu d'une route bitumée du Kosovo, ou ce cadavre d'homme, couché sur une route de pierres qui mène à Kaboul.

 

Les mots pour le dire viennent naturellement sous la plume de Polly Jean Harvey. Dans The abandoned village, elle ne trouve, par exemple, que des traces d'une jeune fille qu'elle a pourtant bien cru apercevoir entre deux murs criblés, sous-entendu criblés de balles:

 

I looked for the girl upstairs. Found

a comb, dried flowers, a ball of red wool

unravelling.

 

J'ai cherché la fille à l'étage. Trouvé

un peigne, des fleurs séchées, une pelote de laine rouge

déroulée.

 

De ce monde à l'abandon, de ces ruines, la guerre et la misère, qui ont la plupart du temps partie liée, sont la cause. Seamus photographie le cimetière d'Arlington qu'arpentent deux vieilles grosses dames, remplissant vraisemblablement un devoir de piété, tandis que Polly évoque Two Cemeteries:

 

A stray dog sleeps against a headstone.

 

Un chien errant somnole contre une pierre tombale.

 

A gardener prunes cherry trees

and the warden resets a headstone.

 

Un jardinier élague des cerisiers

et le gardien redresse une pierre tombale.

 

La guerre est omniprésente dans le recueil, notamment dans les pages consacrées à l'Afghanistan, où Seamus a saisi, à Kaboul, une foule de passionnés de combats de volatiles. Polly ne peut que constater:

 

They fight with rams. They fight with larks.

They fight with knucklebones and calves.

There must be something in the air.

There is fighting everywhere.

 

Ils se battent avec des béliers. Ils se battent avec des alouettes.

Ils se battent avec des osselets et avec des veaux.

Ça doit être dans l'air.

Partout l'ambiance est à la guerre.

 

Si aussi bien les photos que les poèmes font écho à l'humaine tragédie, les unes et les autres se terminent tout de même par une touche de couleur, car la vie continue. Alors que Seamus capture dans son objectif une fillette noire sous un arbre en fleurs orangé à Washington DC, Polly voit poindre à l'horizon d'Anacostia une lueur crépusculaire:

 

a tiny red sun

like a tail light

down the overpass

 

un tout petit soleil rouge

comme un feu arrière

au bas du pont autoroutier

 

Francis Richard

 

Au creux de la main, PJ Harvey & Seamus Murphy, 232 pages L'Âge d'Homme

(traduit de l'anglais par Laure Gall et Patrick James Errington)

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25 juin 2017 7 25 /06 /juin /2017 12:00
Nomade de toi, d'André Petitat

dans les jujubiers de la limite supérieure

  un homme-minute

  une femme impossible

ils touillent les pages du livre

ils écrivent avec leur sang au galop

  un monde qu'ils désirent éternel

 

C'est au début de l'intro de ce recueil en trois temps, trois mouvements:

 

- touille rouille

- flash floche

- clic claque

 

Ce ne sont pas seulement les pages que touillent cet homme et cette femme qui fusionnent dans le creuset du livre, dans le monde du poète.

 

Ils touillent les expressions toutes faites et cela donne des expressions refaites:

- on met le feu aux portes

- que chaque jour apporte

  une poche de rêves

  à ceux qui n'en ont pas

 

Ils touillent et les mots se font allusions:

- si près de l'origine du monde

- l'arbre aux pieds nus

- au creux de nos mains

  l'ascenseur vers l'échafaud

- dessine-moi un corps des Alpes

 

Ils touillent et ne craignent pas les paradoxes:

- la méchanceté, cette bonté à l'envers

- c'était une mort de t'aimer

- ta légèreté faisait ma gravité

- faire de la vie une mort au ventre

 

A force de touiller, ils donnent le vertige, ils sont bien nomades, toujours en mouvement: lui peut dire : nomade de moi, elle: nomade de toi...

 

Elle est l'immigrée, son quelque part;  lui l'émigré, son dispersé, aux quatre coins de l'univers.

 

Leurs ventres s'étaient collés, mais ils ne se connaissent plus: 

Nous voilà à l'imparfait sans futur

 

La soudure n'a pas tenu: 

Souvenirs

  vos nuages ont soif

 

Francis Richard

 

Nomade de toi, André Petitat, 56 pages Editions de l'Aire

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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 23:20
La fée Valse, de Jean-Louis Kuffer

Avec ce recueil de poèmes en prose, Jean-Louis Kuffer invite à une féerie d'aujourd'hui sous la baguette de La fée Valse, qui est le sourire de la lune, dans la lumière tutélaire de François Rabelais:

 

Rabelais est le premier saint poète de la langue française, laquelle ne bandera plus d'aussi pure façon jusqu'à Céline...

 

Ce livre est joyeux: Quand elle me roule dans la farine et qu'elle se penche au-dessus de moi, ses deux seins pressés l'un contre l'autre suffisent à ma paix.

 

Il est grave: En vérité, la marge de liberté s'amenuise pour les marginaux singuliers que nous sommes, tandis que les vociférateurs croissent en nombre et en surnombre, les bras levés comme des membres.

 

Il est allègre: Il n'est pas inapproprié, dans mon cas, de prétendre que l'habit n'a pas fait la nonne. A vrai dire la jupe plissée a plus compté dans mon éducation que la lecture de Jean d'Ormessier et François Nourrisson, pourtant essentielle dans mon choix de vie ultérieure - la jupe plissée et le tailleur ton sur ton.

 

Il est pensif: Ils nous ont promis les flammes ou les hymnes selon notre conduite sans nous dire s'il y aurait là-bas ou là-haut de quoi survivre autrement que dans les cris ou les cantiques, et cela nous a manqué tout de même: le détail du menu.

 

Il est tendre: Ta mère nous offre un thé de menthe et l'une des jeunes filles fait admirer son admirable paire de colombes aux jeunes gens qui l'entourent.

 

Il est mélancolique: Quand j'étais môme je voyais le monde comme ça: j'avais cassé le vitrail de la chapelle avec ma fronde et j'ai ramassé et recollé les morceaux comme ça, tout à fait comme ça, j'te dis, et c'est comme ça, depuis ce temps-là, que je le vois, le monde.

 

Il est sérieux: ... Il n'est pas vrai que nous ayons tout soumis, il n'est pas vrai que tout mystère soit dissipé, il n'est pas vrai que plus rien ne soit à découvrir, vois donc: il n'est que d'ouvrir les yeux dans le jour obscur et de ne pas désespérer...

 

Il est ludique: Quand je te dis que Marelle a le ballon, ce n'est pas vulgaire du tout, tu me piges mal, même si ça fait populo comme langage c'est pile ce que c'est: le ventre de Marelle est rond comme un ballon d'enfant, tiens j'ai envie de le palper et d'écouter ce qui se passe là-dedans en y collant la joue, enfin quoi Marelle a le ballon et celui-ci va rebondir dans la vie [...].

 

Bref Jean-Louis Kuffer ne mentait pas quand il annonçait d'entrée de jeu que son livre était tout cela à la fois. Car il est la Fantaisie même, laquelle ne se laisse pas intimider par les états d'âme contraires, laquelle est pour les uns et les autres, l'ennemie à abattre avec le sérieux des papes, avec ou sans filtre...

 

Jean-Louis Kuffer réserve pourtant à ses lecteurs quelques surprises à son goût: des mots de passe littéraires ou picturaux pour connaisseurs, des pas de mots qui dansent sans retenue, comme la fée Valse, et qui s'insinuent partout comme le fait l'amour, dans les corps et les esprits, pour leur plus grande jouissance...

 

Francis Richard

 

La fée Valse, Jean-Louis Kuffer, 156 pages Editions de l'Aire (à paraître)

 

Livres précédents:

 

Riches heures Poche suisse (2009)

Personne déplacée Poche suisse (2010)

L'enfant prodigue Éditions d'Autre Part (2011)

Chemins de traverse Olivier Morattel Éditeur (2012)

L'échappée libre  L'Âge d'Homme (2014)

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1 janvier 2017 7 01 /01 /janvier /2017 17:40
Les fleurs du bien, de Yano Las

Pour une fois, il me faut me livrer à une sainte-beuverie, et ne pas être trop prousto-rigide...

 

La poésie de Yano Las est tellement liée à sa propre vie qu'il est difficile de l'ignorer si l'on veut la comprendre. Ce n'est pas que sa poésie soit inaccessible, au contraire, elle s'énonce clairement et, pour poétiser, les mots lui viennent aisément. Mais elle prend une plus grande résonance quand on en a connaissance, celle-ci expliquant celle-là.

 

Par loyauté envers sa mère, morte alors qu'elle était adolescente, Yano Las, autant fascinée par les mathématiques et les lettres, les langues, qu'intéressée par le cosmos, l'espace, est devenue ingénieur, a fait une thèse de doctorat en physique, a été brièvement ingénieur de production, puis s'est définitivement consacrée à l'éducation de ses enfants.

 

Yano Las ne cache donc pas ce que fut sa vie avant d'être poétesse, une fois ses enfants élevés. Au tout début du recueil, Les fleurs du bien, elle livre quelques mots-clés: une vie, un rêve, un destin, une philosophie, qu'elle met en poésie comme d'autres les mettraient en musique. Ces correspondances baudelairiennes ne le sont pas seulement par le titre...

 

Une vie?

Au sein de chaque science

Soupire une poésie

 

Un rêve?

Femme d'engagement, d'idées, j'ai fait le rêve éveillé, candide et puéril, d'oeuvrer pour un monde meilleur, civilisé et sécuritaire, dont la vertu est l'essence, un monde mauve, couleur fauve.

 

Un destin?

En Islam, seule la souffrance est féconde.

 

Une philosophie?

Vivre est un acte d'amour, s'il ne l'est pas il n'est qu'existence.

 

Après avoir parlé de sa vie, Yano Las parle de sa poésie et de sa science, et des rapports que l'une et l'autre entretiennent entre elles, sans trancher pour savoir si c'est l'une qui engendre l'autre ou l'inverse, un peu comme la question insoluble de la poule et de l'oeuf. Quoi qu'il en soit, sa seule bulle de liberté possible est leur alliance féconde.

 

Cette grille de lecture une fois dressée facilite l'accès à la poésie de Yano Las. Le lecteur n'a plus aucune excuse pour ne pas en apprécier la musique et la profondeur. Il ne lui reste plus qu'à se laisser bercer par les mots qui coulent en profusion et en fusion sous la plume de la poétesse et à laisser pénétrer son âme par les sens qu'elle leur donne.

 

Comment rendre compte du bonheur que procurent de tels poèmes qui, lus en tout début d'année, sont comme les signes que celle-ci ne peut être que prometteuse? Eh bien, en en citant, même sortis de leur contexte, quelques extraits qui en illustrent les mots-clés, lesquels sont autant de sésames pour en faire jouer les serrures et en ouvrir les portes.

 

Une vie

Il est des jours où je m'aime

Ou simplement voudrait qu'on m'aime

 

La mort se languit de la vie

Et la vie est un poème

 

Un rêve

Ne pas rêver sa vie mais plutôt vivre ses rêves

Voilà ce qui est permis quand on survit humilié

Penser à chaque conflit à préserver une trêve

Il vaut mieux vivre digne que mourir oublié

 

Un destin

Car la foi est une larme

Dont le silence est une arme

L'esprit s'émeut, s'exclame

Quand le coeur pleure, s'alarme.

 

Une philosophie

Je me suis réveillée un matin

En vrai flacon d'amour brisé

J'aimais l'humanité sans fin

Jamais je ne l'aurais cru, osé 

 

Francis Richard

 

Les fleurs du bien, Yano Las, 150 pages Éditions Aile de May

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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 23:30
Atemnot (Souffle court), de Marina Skalova

Aucune langue ne suffit vraiment pour dire ce qu'il y aurait à dire.

 

Marina Skalova s'exprime ainsi dans l'introduction de son recueil bilingue de courts poèmes, Atemnot (Souffle court)

 

Elle a choisi d'écrire dans deux langues, le français et l'allemand (sans majuscules aux noms...), qui ne sont pas pour elle des langues maternelles. Cette écriture à deux langues lui permet de réduire les insuffisances de l'une et de l'autre pour exprimer ce qu'elle a à dire.

 

Elle précise, d'ailleurs, toujours dans l'introduction:

 

Le recours à la traduction permet, pour moi, de mettre en résonance les langues, en introduisant toujours de légères variations, tout en ne s'installant réellement dans aucune d'entre elles.

 

Elle laisse donc libre le lecteur d'interpréter comme il l'entend ce qu'elle dit - ce que, de toute façon, il fait -, mais elle lui balise davantage les pistes qu'il empruntera pour la comprendre, même si son intention n'est pas celle-là, puisqu'elle veut montrer qu'il n'y a pas de langue juste: les variations, malgré qu'elle en ait, comme le mouvement brownien, finissent par donner une forme.

 

Le recueil détaille en quatre parties ce qui fait manquer de souffle:

- Figures du corps

- Nuit(s)

- Ceux qu'on foule aux pieds

- Territorien (c'est le seul titre qui ne soit pas bilingue)

 

Dans Figures du corps, le corps s'effrite, la peau se poussière, la chair s'émiette, et Marina dessine en peu de mots, dans un des poèmes, ce que peut être la défloration chez la femme, cet autre morcellement corporel. Elle ne traduit pas alors deux vers essentiels qui disent brûlure ressentie et moment inoublié:

 

weggeätz

         hier soir

 

chaque langue venant à la rescousse de l'autre, pour dire sa part de l'indicible.

 

La Nuit, qui peut être plurielle, est pour elle l'expérience de l'étrangeté, de ce qui en reste:

 

juste l'empreinte

d'une courbe

 

dans des draps

pas à moi

 

ou

 

ce qui restera

 

la terre, le ruisseau

les murs de bois

 

le blanc entre les mots

 

Et quand vient le jour il faut bien:

 

déplier les silences

 

séparer

ce que l'on ne peut pas dire

 

de ce qui doit rester tu

 

Ceux qu'on foule aux pieds, ce sont les corps. Cette fois, il ne s'agit plus de nuit, au singulier ou au pluriel, mais d'une plus longue durée, de quelque chose de tragique qui s'installe:

 

craindre la mort

à chaque inspiration

 

la peur qu'elle s'intercale

comme un verrou

 

Et les Territorien sont ceux qui apparaissent sur les corps eux-mêmes où des lignes délimitent des frontières, telle celle qui part de la tête jusqu'au bas du dos:

 

du crâne à la ligne

des fesses

 

seul le tracé

vertical

 

d'une cicatrice

vertébrale

 

Car les frontières sont enjeux de batailles, de corps à corps...

 

En peu de mots beaucoup de choses sont dites. Mais ce qui est dit coupe le souffle par l'intensité qu'ils peuvent prendre, en dépit ou peut-être à cause de la concision des phrases qu'ils composent.

 

Francis Richard

 

Atemnot (Souffle court), Marina Skalova, 64 pages, Cheyne

 

Mis à jour le 20.12.2016

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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 22:15
FH, de Laurent Cennamo

FH est le titre donné au recueil de poésie de Laurent Cennamo. Pour faire plus court, il aurait fallu ne lui donner pour titre qu'une lettre de l'alphabet, mais laquelle? Ce titre court est bien choisi. Car, F, c'est pour Fiat et H, pour Hitachi, et il sera facile de retenir cet acronyme.

 

FH est le titre de la première des trois parties qui composent le livre, un petit livre par le nombre de pages, un grand livre par tout ce qu'il évoque: La poésie résume et agrandit, écrit le poète. Et c'est bien de cela qu'il s'agit: de résumer et d'agrandir.

 

FH, ce sont les initiales de la marque d'une pelle mécanique. Ces deux lettres la résument, Laurent Cennamo l'agrandit. La pelle mécanique FH ("Fiat et Hitachi") creuse le poème, elle est de cristal, vieillard peignant un enfant, chaton de saule, nid, guide souple et tendre...

 

La deuxième partie est dédiée A un joueur du FC Bâle. Les maillots rouges et bleus du club sont comme les tuniques des chevaliers du Moyen-Âge et le footballeur court, glisse plutôt, sa chevelure en flamme très haut dans le ciel pervenche: un rouge sur bleu, qui le résume.

 

Ce joueur a la peau rouge d'un Indien, les chevilles plus pures que celles des anges peints par Piero della Francesca. Et le poète visualise les fils rouges emmêlés qui pendent du coussin bleu foncé, en bas à gauche de La Dentellière de Vermeer au Louvre. Autant de rouges sur bleu qui l'agrandissent.

 

La troisième partie s'intitule La neige au-dessus des mots: L'écriture ne remplit jamais - il faut déjà être plein, dit-il. Quand il la compare à la peinture, c'est pour dire qu'écrire éloigne tandis que peindre nécessite d'être proche, le plus possible, tandis que la poésie serait la relecture d'une ligne que l'on vient à peine de finir d'écrire...

 

Laurent Cennamo se nourrit de poésie - d'Alberto Nessi ou de Christine Lavant -, de peinture -  des primitifs italiens, de Giotto, de Konrad Witz ou de Giorgio Morandi -, et de paysages de montagnes - du Petit Salève (colombe renversée sur la table basse des corbeaux) et de la chaîne du Jura enneigé:

quelques os

posés dans l'air, la lumière, légers,

comme absents - emballés dans du papier de soie

noire par des mains que n'usent plus le temps.

 

Deux phrases me parlent:

 

La peau est la cerise sur le gâteau d'os

 

Être exilé, ce n'est pas se retourner (sur son passé, son pays, son amour), c'est voir le monde se retourner et ne plus nous voir

 

Ces deux phrases n'ont pas de point final, et j'aime qu'elles demeurent ainsi, en quelque sorte ouvertes...

 

Francis Richard

 

FH, Laurent Cennamo, 80 pages, Samizdat

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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 23:15
A la croisée des brides, de Françoise Matthey

Il y a désormais une autre manière de dire que l'on est à un tournant de sa vie. On peut en effet dire, pour peu que l'on en vienne à vivre dans la familiarité des chevaux et dans un pays qui ne cesse d'adhérer depuis des siècles à [leur] loi, que l'on est A la croisée des brides.

 

A cette croisée singulière, et poétique, se trouvent une jument et un pays, l'une habitant l'autre, l'une se mêlant à l'autre, au point que, sous la plume de Françoise Matthey, le vocabulaire qui précise l'une enrichit celui de l'autre et lui donne à voir des perspectives cavalières. 

 

La poétesse parle ainsi, au détour de ses poèmes, d'une ruade de bourrasques qui étourdit ses pas, de chevaucher la lune, de longes feutrées de son histoire outrageusement malmenée, d'apprivoiser le hennissement des troubles, de congédier les étriers familiers de l'enfance...

 

Le recueil est bien le témoignage d'une rencontre, celle apaisante de la poétesse avec une jument et un pays: elle peut toucher l'une de sa main tremblante, sans l'émouvoir, et se laisser ensemencer lentement par l'autre, découvrir le second en se mettant en selle sur la première:

 

L'humble complicité du pas qui suggère

et de l'aube qui éclaire

a suffi

à délier l'allant

 

Mais la poétesse n'est pas seule à se retrouver à la croisée des brides. Une fillette arrivée depuis les frontières australes rencontre à son tour la jument vers laquelle elle a dirigé son pas osé, et nul ne devina son émoi ni même son sourire peut-être lorsqu'elle [la] vit:

 

Gardienne d'un secret chuchoté entre lèvres et naseaux

l'allégresse triompha

 

Oubliée la brûlure des pierres

la danse des exils

 

Il s'agit en quelque sorte de la transmission d'une joie immanente, qui étonne et dont la jument au regard noisette fait bénéficier la fillette, après en avoir abondé la poétesse. Rien ne les sépare désormais l'une et l'autre et le programme de leur relation est dès lors tout écrit:

 

A l'orée des lisières qui engagent

apprendre encore et encore

comprendre peut-être

offrir

aimer surtout

 

Nul amour n'amoindrit

 

Francis Richard

 

A la croisée des brides, Françoise Matthey, 52 pages L'Aire

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31 octobre 2016 1 31 /10 /octobre /2016 23:45
Remise du Prix de Poésie de la Fondation Pierrette Micheloud à Nimrod

Ce soir a lieu au Bourg la remise du Prix de Poésie décerné deux années sur trois par la Fondation Pierrette Micheloud. Ce prix récompense un recueil de poésie paru dans l'année précédant l'attribution. Cette année, le lauréat est Nimrod, pour Sur les berges du Chari. Nimrod est un poète tchadien qui, tout jeune, a découvert la poésie et adopté le français.

 

Jean-Pierre Vallotton, à la fois membre du conseil de la Fondation et président du Jury, reçoit Nimrod. Il commence par le présenter avec beaucoup de subtilité et de finesse, évoquant son oeuvre de poète, mais aussi de romancier, avant de lui demander de le rejoindre pour s'entretenir avec lui, afin de le faire connaître, ou de le mieux connaître.

 

Sur les berges du Chari comprend un sous-titre: District nord de la beauté. Bien qu'une des cinq parties de son recueil s'intitule L'enragement, dans laquelle il exprime sa colère (il rend hommage aux mineurs sud-africains fusillés en 2012 et aux étudiants tchadiens réprimés en 2005), Nimrod se veut poète de la célébration plutôt que de la dénonciation.

 

En effet il y a, pour lui, comme un hiatus avec la dénonciation. Il ne voit pas pourquoi les dominés peuvent avoir la prétention d'être des purs par le simple fait qu'ils sont dominés ou l'ont été. D'aucuns ont d'ailleurs compris, de par l'attitude de Nelson Mandela à l'égard des blancs, qu'il fallait savoir pardonner pour savoir vivre.

 

Déjà Léopold Sédar Senghor était raillé parce qu'il était lui aussi, avant tout, un poète célébrant la beauté, tandis qu'Aimé Césaire était plutôt celui de la dénonciation. C'est pourtant le même Césaire - Nimrod lui a rendu visite en Martinique - qui disait: il n'y a de négritude que de dominés; elle n'existe plus quand ils deviennent dominateurs...

 

Dans la première partie du recueil, les poèmes de Nimrod sont courts, presque aphoristiques, dit volontiers Jean-Pierre Vallotton. Nimrod confesse avoir été influencé par un poète japonais, du début du XXe siècle, mort à seulement vingt-six ans, Takuboku. Cela donne, par exemple, ce poème concis qui n'en ouvre pas moins des perspectives:

 

Dans le chambranle de la lumière, je ravauderai la porte.

 

La peinture, à l'instar de Charles Baudelaire, a eu une grande influence sur Nimrod. A défaut d'être peintre des couleurs, il s'est fait peintre des mots. Quoi qu'il en soit, contempler une peinture fait jaillir spontanément les mots en lui. Dans son dernier recueil il est cependant parvenu à se départir de cette inspiration picturale, parce qu'il ne voulait pas en être prisonnier.

Nimrod et Jean-Pierre Vallotton

Nimrod et Jean-Pierre Vallotton

Une autre source d'inspiration pour Nimrod, c'est... l'eau. Il est né dedans, si l'on peut dire, puisqu'il est issu d'une tribu de marins-pêcheurs. Ce soir, il dit que l'eau est son élément, singulièrement celle du Chari; il ne dit pas, tout professeur de philosophie qu'il est, que, pour lui, l'eau n'est que l'un des quatre éléments du monde ici-bas:

 

Le ciel en octobre raconte le grand fleuve.

Il fait encore chaud pour la rentrée des classes.

Ruissellent les jours les heures.

On y pêche un ciel en attente. L'ange

Les nuages les pensées, l'abandon.

L'eau raconte le grand fleuve

Sous la paille sous les mimosas.

 

Aujourd'hui professeur en France, à Amiens, il a enseigné naguère, pendant deux semestres à l'université du Michigan, à Ann Arbor, comme professeur visiteur. Il a pu faire des comparaisons entre l'étudiant américain et l'étudiant français. Le premier est ouvert et ne cache pas son ignorance; le second est fermé et la dissimule. Il va de soi qu'avec le premier on peut aller plus loin...

Olivier Engler, Nimrod et Jean-Pierre Vallotton

Olivier Engler, Nimrod et Jean-Pierre Vallotton

Olivier Engler est président du conseil de la Fondation. C'est à lui que revient l'honneur de remettre le Prix de Poésie. Il se fait un devoir de lire les oeuvres qui sont récompensées par la Fondation, même s'il reconnaît ne pas toujours comprendre ce qu'il lit. Pour illustrer son propos de ce soir, il lit un poème très clair au contraire, tiré du recueil, intitulé Le suffisant, et qui commence ainsi:

 

Son oeil disait qu'il était directeur

Sa parole fusillait ou assommait

C'est selon.

La tendresse il en avait fait

Le deuil tant il s'était habitué

A sabrer dicter rabrouer

Sa jouissance, quelle misère!

Il voulait qu'on l'aime,

Il s'y prenait très mal.

Le métier d'intelligence

Étouffait en lui l'émotion,

Cette émotion

Sans aplomb

Sans armure.

(...)

 

Francis Richard

 

Sur les berges du Chari, district nord de la beauté, Nimrod, Éditions Bruno Doucey

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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 15:55
Le corps inhabitable suivi de Ici-haut et de Précédemment, de Jean-Pierre Vallotton

Le présent livre de poésie rassemble deux livres parus chez Amay, l'Arbre à paroles : Précédemment, suite sérielle (1998), et Ici-haut suivi de Le corps inhabitable (2006). Ils sont donc mis dans l'ordre inverse...

 

Mais, en poésie, l'ordre a-t-il de l'importance? Oui, si la vision du monde change fondamentalement avec le temps, parce qu'alors Chronos la marque de son empreinte. Non, si, dans les grandes lignes, elle demeure.

 

La vision du monde de Jean-Pierre Vallotton reste assez sombre, quelle que soit l'époque où il compose. Il suffit pour s'en rendre compte d'extraire de ces trois recueils l'occurrence qui donne le titre de chacun d'eux et de se pencher sur leur contenu.

 

Dans le premier recueil, le poète parle d'elle qui était double et qui fut double:

 

Sous le voile enfin arraché du sourire, un loup encore portait l'ombre insidieuse au point d'ébullition du corps inhabitable.

(Le corps inhabitable)

 

Il écrit plus loin:

 

Le corps inhabitable, impuissant, s'écoute lentement sombrer.

(Le corps inhabitable)

 

Le corps inhabitable tremble, se fissure, s'éparpille sur le plancher en tessons dépolis sous les reflets noirs d'une lune vénéneuse.

Cri inaudible où la bouche se blesse, couloirs ténébreux.

(Le corps inhabitable)

 

Dans le deuxième recueil, le poète parle des biens de ce monde en en disant tout le mal qu'il ressent. Les mots ou expressions qu'il emploie sont significatifs: inanition, mélodie en rade, vieux élans meurtris, aimants déroutés, coeur fade vomissant, amantes délaissées etc. et il termine par ces deux vers:

 

Notre âme funéraire décimée

ici-haut insigne volupté

(Ici-haut)

 

L'expression ici-haut est révélatrice: pour le poète ici-bas est déjà le haut. Il ne faut pas se bercer d'illusion avec l'espoir d'un au-delà qui se trouverait au-dessus d'ici:

 

L'espoir inoculé

au rythme du poignet

est un piètre vaccin

(Le corps inhabitable)

 

Ce que l'on nomme espoir:

poème vert-de-grisé

où notre coeur chancit.

(Ici-haut)

 

Dans le troisième recueil du volume, que précède une page de la partition du Quatuor à cordes op. 28, d'Anton Webern, le poète évoque celle dont il garde la nostalgie, malgré qu'il en ait:

 

Avec les lieux étrangers de ton âme

précédemment

le nombre inscrit de tes dérobades

incarnadine la fuite exemplaire des mots suspensifs

de ta main à tes lèvres

(Précédemment)

 

Et ce qui suit c'est (plus loin):

 

la poignée sans la main

le rire hors les lèvres

ce qui fonde l'autorité

l'esprit sans la lettre

la poussée sans la chute

l'inspiration moins le chant

(Précédemment)

 

L'approche du sombre, l'ombre qui étend ses ailes sur le domaine rangé, l'ombre plus sombre que l'ombrel'étrange douleur de vivre, la vie qui nous ment n'a pas d'importance, l'amour banquise inabordable, les mots d'amour détritus / où la mort fouine etc. sont autant d'expressions qui viennent sous la plume du poète d'un recueil l'autre et assurent la permanence de son ressenti.

 

Ce qui lui permet de vivre, c'est de traduire poétiquement ce ressenti:

 

Ainsi s'accordent la lèvre qui frémit au poème de vivre et le baiser perdu qui retrouve le livre (Le corps inhabitable)

 

Aux portes du sommeil, l'incendie du poème se déclare aux murs craquants de l'insomnie.(Ici-haut)

 

N'est-ce pas l'ultime échappatoire?

Poème soit son plus beau visage

celui secret qui sombre avec le jour

et renaît dans les cendres d'amour

voltigeant au puits profond de nos âges

(Ici-haut)

 

Pour apprécier semblable poésie, il est évidemment préférable de la savourer par beau temps. Ce n'est qu'alors que de tels poèmes, où se trouvent des trésors d'expression, peuvent agir comme des baumes, leur spleen étant confronté à la lumière, qui, bien présente, n'est pas celle, secrète, d'où l'on ne revient pas...

 

Francis Richard

 

Le corps inhabitable suivi de Ici-haut et de Précédemment, de Jean-Pierre Vallotton, 232 pages Editions Empreintes 

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 22:55
En noir et blanc, d'Eliane Vernay

Une liseuse, c'est bien. Un livre, c'est mieux.

 

Jamais cette affirmation, aux allures de slogan publicitaire, n'apparaît plus exacte que lorsque l'on tient dans ses mains un sensuel et bel objet tel qu'En noir et blanc, le recueil de poésie, en prose et en vers, d'Eliane Vernay, publié chez Samizdat. Il pèse son poids de papier 120g, mais sans excès. Et il est doux au toucher et à la vue. 

 

Annie Fayolle Dietl a, pour sa part, ajouté sa touche poétique aux mots surgis de la plume d'Eliane Vernay. De sa plume à elle naissent des images, colorées, à l'encre de Chine, celle de la couverture et celles des sept illustrations qui correspondent au texte, à l'intérieur du volume, et font appel à l'imaginaire du lecteur.

 

Eliane Vernay commence d'ailleurs par des images, qui lui parlent. Et, quant à elle, c'est avec des mots qu'elle fait tout de suite appel à l'imaginaire du lecteur, en mélangeant les genres, paroles et musique, ou en esquissant de véritables petits tableaux, en couleur, et en noir et blanc...

 

Images I est ainsi une partie dédiée à Debussy. Quand Eliane Vernay évoque d'emblée masques et bergamasques, comment ne pas rêver un instant à Verlaine et à Fauré, mais en fait il s'agit bien d'Eliane Vernay, et de nulle autre - et on est déçu en bien -, et des mots qui lui viennent à l'esprit comme des airs de musique à l'oreille:

 

les notes accrochent aux branches

un train de voyelles

comme autant de guirlandes du ciel à la terre

 

Images II est dédiée à des peintres - à des phares, aurait dit Baudelaire:

 

Le Caravage et une scène biblique,

 

Vermeer et une de ses scènes de genre:

l'ombre veille

la mère coud

             ses petits en rond autour d'elle -

comme une louve

 

Goya et ses visions fortes:

et les ombres

noircies

au feu des jours

 

Rembrandt et ses firmaments tourmentés:

niée alors,

ou dépassée et comme absoute,

l'image d'un ciel trop bas

 

Tàpies, Hopper, Chagall ou Chavaz...

 

A un sculpteur, Chillida, en pleine action:

cet éclair furtif qui scalpe, incise, sectionne

puis ouvre, tranche, fouille

écarte mortaise, caresse

puis casse

brise fracasse

pierre et le souffle de la pierre, souffle du néant

 

A l'écrivaine Corinna Bille:

Pendant longtemps tes rires cachèrent tes peurs. Tu alignais les pardons au fond de ton sommeil pour épargner tes prières: "Tu approches, tu brûles", disait-on

mais seules te préoccupaient les épines qui déchiraient tes mots, les fourrés où s'égaraient tes images,

fouillis d'encre et de boue obstruant le sentier.

 

La mer inspire Eliane Vernay comme tous les vrais poètes et elle a, elle aussi, son cimetière marin:

 

La lente patience du cyprès au-dessus des tombes

quand au crépuscule la terre se retire

 

                      comme la mer

 

                                                            pour prier

 

En noir et blanc, qui donne son titre au recueil, est principalement un requiem, dont est extrait ce passage d'amour que la mort défait:

 

Englouti, le néant de ta nuit

qui ne tenait qu'à un fil.

Le tien.

Sectionné.

 

Et moi, accrochée à ce fil m'agrippant

toute la nuit

mordant

garrotant

étranglant

le fil -

 

Etranglée

la nuit.

 

La tienne.

 

Tout contribue dans ce recueil à la poésie - ce regard singulier d'un auteur qui se pose sur les êtres et les choses, qui les compose et les transpose: les mots et leur sonorité, les phrases qu'ils forment et leur disposition sur les pages de par la volonté d'une âme, les illustrations qui ne sont pas toutes en noir et blanc - certaines comportent en effet de l'ambre et du feu, c'est-à-dire de l'ardeur...

 

Francis Richard

 

En noir et blanc, Eliane Vernay, 120 pages, Samizdat

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28 juin 2016 2 28 /06 /juin /2016 22:55
Vente silencieuse, de Marius Daniel Popescu

La vente silencieuse est une expression qui est employée pour désigner une vente aux enchères qui se déroule sans commissaire-priseur. En lieu et place, les offres d'achat sont faites sur des feuilles de papier par les enchérisseurs...Sur ses feuilles de papier Marius Daniel Popescu offre sa vision poétique des êtres et des choses, en prose et en vers, libres, très libres, qui n'ont pas de prix...

 

Les êtres? Il s'agit surtout d'elle, son italienne, sa calinette (il est son calinou), son Irina, qu'il retrouve chez elle pour l'aimer ou dont il décrit les gestes quotidiens, depuis sa sortie du lit jusqu'au moment de le quitter pour aller au travail, ou encore qu'il revoit attablée au Poco Loco Mexican restaurant & bar, reconnaissant en elle [son] fusible entre [ses] sens et les mots.

 

Les êtres, ce sont aussi des inconnus, hommes ou femmes, qu'il rencontre dans des lieux lausannois, tels que La bossette ou Le Buffet de la Gare (un mois et une semaine avant sa fermeture), ou qui peuplent ses rêves, telle cette femme du guichet Nestlé à Saint-François, ou encore dont il lit l'annonce, comme cette maman de jour qui habite la capitale vaudoise et qui est une personne sérieuse, responsable et de confiance.

 

Les choses? Ce sont des choses très banales tels que des billets de loterie Neon, à gratter, ou une Girolle originale, cet instrument à racler le fromage. Mais, même quand ils les évoquent, les mots le ramènent immanquablement à elle: ainsi s'imagine-t-il être le numéro gagnant qu'elle encadre et l'objet de ménage lui rappelle-t-il ses exercices matinaux de yoga quand elle tourne autour de l'axe de l'une de ses jambes...

 

Dès qu'il l'observe l'enchantement commence pour lui qui se tutoie: Elle lit et elle se tient droite, son dos collé au dossier du siège, ses mains tiennent le livre ouvert et posé sur son sac à main noir et en cuir, tu vois comment les lettres qui composent les mots commencent à bouger et se mettent en marche, tu les vois avancer sur ses doigts, sur ses bras, elles vont sur sa blouse noire puis elles montent sur sa poitrine, elles vont sur ces trois grains de beauté, disposés en triangle...

 

Ce recueil est suivi de la réédition d'un autre, publié initialement en 1995 et intitulé 4 X 4 Poèmes tout-terrains. Le titre était bien trouvé puisque, pour le poète, tout était prétexte à poésie: des scènes de genre, des tickets de caisse de restaurants, de bistros ou de magasins etc. Et déjà, parmi ces poèmes en français (il en a écrit d'autres en roumain, sa langue maternelle), certains étaient consacrés à des femmes qui l'émouvaient, telle que celle-ci:

 

ses cheveux, comme une olive noire qui prend un bain mousseux,
glissaient entre mes doigts baladeurs, une de ses mains a touché ma nuque
et j'ai voulu couvrir ses lèvres d'un drap transparent aux indiscrétions,
quand j'ai senti ses fesses à travers les poches de son pantalon,
je me suis comparé à un pilote de voiture qui tourne éternellement
dans un giratoire sans sortie,
les seins petits comme des amandes, elle savait
que j'étais prêt à sauter en parachute depuis la hauteur de son cou crémeux
pour arriver et me casser la tête dans la chaleur de son ventre,

 

Comme il l'avait dit à son éditeur Giuseppe Merrone, dans un entretien qu'il lui avait accordé chez lui le 22 octobre 2010, Marius Daniel Popescu se conçoit d'abord comme un témoin, notamment témoin de la vie ici et maintenant dans ce qu'elle a de plus banal, donc de sacré. Et c'est bien ainsi que le lecteur perçoit sa vision poétique des êtres et des choses: certes il dit la banalité, mais il la dit si bien qu'elle en est comme transcendée... 

 

Francis Richard

 

Vente silencieuse, Marius Daniel Popescu, 156 pages, BSN Press

 

Livre précédent:

 

Les couleurs de l'hirondelle, José Corti (2012)

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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 22:50
La beauté comme une trêve, de Laurence Verrey

Tout ce qui n'est point prose est vers; et tout ce qui n'est point vers est prose, dit le Maître de Philosophie à Monsieur Jourdain. Certes. Mais la poésie peut être prose ou vers. De quoi faire perdre son latin, que, d'ailleurs, il ne possède pas, au bourgeois gentilhomme.

 

Laurence Verrey vient de publier six proses. Selon la définition molièresque elles ne peuvent donc se confondre avec des vers. Ce sont pourtant des oeuvres poétiques et non pas des nouvelles. Car, bien que ces textes soient courts, ils ne font pas d'histoires.

 

Ce recueil de textes porte le nom de l'un d'eux: La beauté comme une trêve. Il a été placé à la fin. Alors il convient de respecter cet ordre, qui permet de finir sur une manière de point d'orgue, et de commencer par le commencement, qui s'intitule Saisies du brut.

 

Ces saisies sont les gestes qui permettent de garder le feu qui est en celui qui écrit, avant qu'il ne s'éteigne: Par la main qui sait, trace, affine, recueille: pourfends les noeuds du silence, réveille et dresse le souffle. Et crée. Relève-toi de la mort. Considère que tu es coeur pulsant. Et non, point névralgique de toute douleur.

 

Mais il y a Sur le chemin, les lettres. Elles frissonnent sous la lune: Ecoute leur bruit incessant, leur essoufflement, leur prodigalité. Mesure ta proximité avec le langage. Entame un cheminement avec les lettres. Descends par l'escalier circulaire, sonde l'alphabet de ton bâton, jusqu'à ce que tu touches l'une d'elles.

 

Laurence Verrey en touche plusieurs d'entre elles avec son bâton poétique: le f qui frappe par son flamboiement, par son élégance de femme, alors que le w qui ne laisse place à aucune fantaisie [...] est là perdu à la queue du train, avant les crissements du x et l'arrêt du z; alors que le v est signe de vent, mais d'un vent éveilleur plutôt que narcotique...

 

La poétesse, après avoir loué le o, la plus ouverte des voyelles, rappelle que les lettres originelles, la rondeur du m, le p proéminent du père retracent le chemin de la vie. Mamelles et pénis. Matrice et pulsation. Mort et paradis.

 

Quand l'inspiration manque et que rien ne vient, le souffle, lui, ne fait pas défaut et, pour le réveiller et le dresser, il faut bien, le temps passant, et sans exclure les grandes effusions, passer avec les choses elles-mêmes une sorte d'alliance. Même les plus inertes en apparence, et les plus communes. Cette alliance prendra soudain un petit air familier, un air d'allumette frottée contre l'esprit et précédera le Passage de la grâce...

 

Jusqu'où le blanc? Jusqu'à ce que la plume, devant le livre blanc, jusqu'au prodige, vienne s'abreuver à ce blanc charnel, dépose avec délices quelque frisson sur ce lit offert, lieu des enfantements. Pages comme des draps, vaste couche où déployer les éclats d'une averse de pensée.

 

Les Nocturnes ne sont pas seulement cette musique, fluide sous le toucher maternel, qui déferlait du grand piano aujourd'hui vendu: Laisse venir à toi ta vie de nuit. L'existence parallèle du songe, qui palpite dans ton cahier. A l'intérieur, les images comme de grands rideaux. [...] Les étreintes d'amants sans visage, surgis du désir, l'inaltéré. Toutes ces nuits. Les dons sans fin de la nuit, jaillis de la matrice qui te fait naître plus vaste.

 

La beauté est fugace, éphémère. Mais quand la tentation du désespoir est là, parce les atteintes portées contre la vie, contre l'homme n'ont pas de cesse, elle est comme une trêve: D'elle souffle comme un vent de fronde, de liberté qui interdit de plier l'échine. S'il ne faut pas fermer les yeux sur le mal, il faut s'étonner toujours de la splendeur de la création...

 

Le Qoéleth (ou l'Ecclésiaste) dit: Tous les mots sont usés, on ne peut plus les lire. Laurence Verrey répond: Moi je ne me lasse pas de retrouver la jeunesse du verbe, de briser l'oracle, tel un pavot rebelle. Les mots usés ne se figent que sur la langue des résignés. Garde la langue leste, le vin qui la délie, le sacré. Ne perds jamais la petite folie du commencement.

 

C'est sur ces mots éternellement jeunes et neufs que se termine le recueil de Laurence Verrey, cet hymne à la création littéraire et à la beauté du texte. Dont il est l'insigne illustration...

 

Francis Richard

 

La beauté comme une trêve, Laurence Verrey, 88 pages, L'Aire

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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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