Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 novembre 2018 2 06 /11 /novembre /2018 23:30
Léonard Burnand, Jean-Marie Roulin et Jacques Poget, qui préside le Cercle littéraire

Léonard Burnand, Jean-Marie Roulin et Jacques Poget, qui préside le Cercle littéraire

Hier soir le Cercle littéraire de Lausanne, présidé par Jacques Poget, accueillait l'Association Benjamin Constant dans ses locaux du 7 de la place Saint-François à Lausanne, c'est-à-dire dans la maison natale de l'auteur d'Adolphe.

 

Après l'assemblée générale de l'association qui s'est tenue à 17 heures, à 18 heures eut lieu la remise du Prix Benjamin Constant à Jean-Marie Roulin pour récompenser son édition des Journaux intimes de Benjamin Constant parue en 2017 dans la collection Folio des éditions Gallimard.

Jean-Marie Roulin et Léonard Burnand, qui préside l'association

Jean-Marie Roulin et Léonard Burnand, qui préside l'association

Le Prix Benjamin Constant est un prix rare, donc précieux. En effet il a été décerné hier pour la deuxième fois. La première fois, c'était en 2011 à Helena Rosenblatt, une américaine, qui enseigne à la City University of New-York, pour ses livres sur les idées de Benjamin Constant.

 

Le lauréat de ce soir, dont l'origine familiale est valaisanne, a vécu à Lausanne avant d'être assistant du professeur Roger Francillon à Zurich, d'enseigner à l'University of Pennsylvania, à Philadelphie, et d'être aujourd'hui professeur à l'Université Jean Monnet, à Saint-Étienne.

 

Chateaubriand a été son sujet d'études avant que Constant ne le soit. Il a écrit ainsi notamment Chateaubriand, l'exil et la gloire (Honoré Champion, 1994) et L'épopée de Voltaire à Chateaubriand (Voltaire Foundation Oxford, 2005).

 

Chez Garnier Flammarion, Jean-Marie Roulin a présenté Ma vie, Amélie et Germaine, Cécile en 2011 et Adolphe en 2013. Léonard Burnand remarque que le seul roman de Benjamin Constant est désormais accessible en France pour la modique somme de trois euros nonante...

Jean-Marie Roulin

Jean-Marie Roulin

Pour son édition des Journaux intimes, Jean-Marie Roulin a bénéficié d'un socle solide. Lui ont en effet servi les éditions précédentes de 1887 et de 1952, la correspondance, les écrits politiques.

 

Pourquoi s'est-il intéressé aux Journaux intimes ? Pourquoi s'est-il introduit dans une vie privée comme par effraction ? Par honteuse manie ? Est-ce la faute à Rousseau ? Non, c'est la faute à Adolphe... C'est-à-dire au langage analytique de son auteur couplé à son lyrisme romantique.

 

Ces deux caractéristiques sont un échantillon de la diversité des centres d'intérêts de Benjamin Constant, mû toutefois par une constante, la défense indéfectible du droit pour l'individu, qui peut se soustraire à la loi quand elle est illégitime, parce qu'à ce moment-là ce n'est pas une loi. Il emploie l'expression de préalable inconsenti...

 

Pourquoi cette volumineuse édition de 2017 (1152 pages) ? Depuis l'édition de 1952, d'Alfred Roulin (avec lequel il n'a pas de lien de parenté) et de Charles Roth, la recherche a progressé. Et Jean-Marie Roulin s'est en particulier nourri des Colloques de Coppet et de nombreuses conversations.

 

Alors que l'édition de 1952 est lissée et que celle des Oeuvres complètes reproduit les journaux tels qu'ils furent écrits, la sienne s'est attachée à maintenir la ponctuation originelle et à reproduire le texte dans la disposition originelle des pages.

 

Ce qui ressort de la lecture des Journaux intimes, c'est  un sentiment d'errance:

- rédactionnelle: le journal 1 comprend des signes typographiques inédits; le journal 2 comprend 17 codes personnels dévoilés dans le journal 1; le journal 3 est écrit en français mais en caractères grecs...

- ontologique: je ne suis pas tout à fait un être réel; il y a deux personnes en lui: l'une étant observatrice de l'autre...

- existentielle:  ces journaux sont un journal des morts

- affective: rester avec Germaine (de Staël) ou partir; ou vivre et se disputer avec Charlotte (de Hardenberg); ou souffrir par Juliette (Récamier)

- politique: c'est un véritable polar que sa vie après la chute de l'Empire, même si l'essentiel est pour lui que les libertés fondamentales soient préservées

- religieuse: le plan de son ouvrage sur la religion, remis plusieurs fois sur le métier en est l'illustration

 

Et puis Benjamin Constant fait de nombreux voyages, autres errances...

 

En somme, il a un plan de vie introuvable et c'est cet égarement du coeur et de l'esprit qui a séduit Jean-Marie Roulin...

 

Francis Richard

2011

2011

2013

2013

2017

2017

Partager cet article

Repost0
22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 23:30
L'actualité de Benjamin Constant: les contributions du colloque du 6 mai 2017

Le 6 mai 2017 avait lieu à l'Opéra de Lausanne un colloque pour commémorer le 250e anniversaire de la naissance de Benjamin Constant. Le thème en était : L'actualité de Benjamin Constant.

 

En rendre compte brièvement, en deux parties (ici et ), à partir de notes prises lors du colloque, ne peut évidemment pas remplacer la parution en volume des contributions thématiques des meilleurs experts de Constant et du libéralisme.

 

Par ordre d'apparition au colloque (comme au théâtre), les contributeurs insignes en étaient:

- Pierre Bessard et Olivier Meuwly

- Léonard Burnand

- Alain Laurent

- Damien Theillier

- Jean-Philippe Feldman

- Carlo Lotieri

- Vincent Valentin

- Karen Horn

- Guillaume Poisson

 

Leurs contributions ont été publiées à double, à la fin de l'an passé: par l'Institut Benjamin Constant, de l'Université de Lausanne, qui les a rassemblées dans le numéro 42 de ses Annales, d'une part, et de l'autre, conjointement, par l'Institut Libéral et le Cercle Démocratique de Lausanne, sous le titre évocateur: Libéral en tout.

 

Comme le disent Pierre Bessard et Olivier Meuwly dans leur introduction: Ces deux publications, destinées à des publics différents, permettront d'élargir la réflexion sur la pensée et l'oeuvre de Constant vers de nouveaux horizons, au plus grand profit du débat d'idées.

 

Ce qui fait, peut-être, l'actualité de Benjamin Constant, c'est justement qu'il est libéral en tout, et c'est ce qui fait de lui, pour un lecteur libéral, un authentique semblable. A contrario l'image que, d'habitude, l'on donne d'un libéral, par cécité ou malhonnêteté, n'est certainement pas celle-là...

 

Dans sa préface à Mélanges de littérature et de politique, publié un an avant sa mort, Benjamin Constant écrit: 

 

J'ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique: et par liberté, j'entends le triomphe de l'individualité, tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d'asservir la minorité à la majorité.

 

En une phrase tout est résumé d'une pensée, qui n'a pas pris une ride et qui ne laisse pas de susciter la réflexion...

 

Quelques citations glanées dans l'un ou l'autre volume (c'est l'avantage d'être membre de deux des trois associations...) en confirment la permanence et l'occurrence:

 

L'indépendance individuelle est le premier des besoins modernes. En conséquence, il ne faut jamais en demander le sacrifice pour établir la liberté politique. (De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, 1819)

 

Toutes les fois que les gouvernements prétendent faire nos affaires, ils les font plus mal et plus dispendieusement que nous. (Ibid.)

 

La tyrannie des hommes est en dernière analyse le résultat de la multiplicité des lois. (Principes de politique, 1806)

 

La liberté n'est autre chose que ce que les individus ont le droit de faire et que la société n'a pas le droit d'empêcher. (Ibid.)

 

Les fonctions du gouvernement sont purement négatives. Il doit réprimer les désordres, écarter les obstacles, empêcher en un mot que le mal n'ait lieu. On peut ensuite s'en fier aux individus pour trouver le bien. (Commentaire sur l'ouvrage de Filangieri, 1822)

 

Ces quatre révolutions, la destruction de l'esclavage théocratique, de l'esclavage civil, de la féodalité, de la noblesse privilégiée, sont autant de pas vers le rétablissement de l'égalité naturelle. La perfectibilité de l'espèce humaine n'est autre chose que la tendance vers l'égalité. (De la perfectibilité de l'espèce humaine, 1829)

 

Toutes les fois que l'homme réfléchit et qu'il parvient, par la réflexion, à cette forme de sacrifice qui forme sa perfectibilité, il prend l'égalité comme point de départ, car il acquiert la conviction qu'il ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fît, c'est-à-dire qu'il doit traiter les autres comme ses égaux, et qu'il a le droit de ne pas souffrir des autres ce qu'ils ne voudraient pas souffrir de lui; c'est-à-dire que les autres doivent le traiter comme leur égal. (Ibid.) [cette citation ne figure pas in extenso dans les actes, mais le texte y conduit à la fin...]

 

Si donc il y a dans le coeur de l'homme un sentiment qui soit étranger à tout le reste des êtres vivants, qui se reproduise toujours, quelle que soit la position où l'homme se trouve, n'est-il pas vraisemblable que ce sentiment est une loi fondamentale de sa nature? Tel est, à notre avis, le sentiment religieux. (De la religion, 1824)

 

Ces citations, et bien d'autres, ont été développées par les contributeurs. Ne donnent-elles pas déjà, telles quelles, matière à réflexion? Pour la poursuivre, en lisant leurs textes, il suffit de s'adresser à l'un ou l'autre institut qui a édité les actes de ce colloque mémorable.

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

Partager cet article

Repost0
19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 22:55
Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté, à la Fondation Bodmer

Aujourd'hui, à 18 heures 30, a lieu, à La Fondation Martin Bodmer, dirigée par Jacques Berchtold, le vernissage de l'exposition Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté.

 

Les deux commissaires de cette exposition sont Stéphanie Genand, présidente de la Société des études staëliennes ( Paris) et Léonard Burnand, directeur de L'Institut Benjamin Constant (Lausanne).

 

Cette exposition commémore le 200e anniversaire de la mort de Germaine de Staël et le 250e anniversaire de la naissance de Benjamin Constant.

Portrait de Benjamin Constant (vers 1815) par un anonyme et de Germaine de Staël en Corinne au Cap Misène (1808) par Elisabeth Vigée-Lebrun

Portrait de Benjamin Constant (vers 1815) par un anonyme et de Germaine de Staël en Corinne au Cap Misène (1808) par Elisabeth Vigée-Lebrun

Germaine de Staël et sa fille Albertine, par Elisabeth Vigée-Lebrun

Germaine de Staël et sa fille Albertine, par Elisabeth Vigée-Lebrun

Germaine de Staël et Benjamin Constant sont deux enfants des Lumières. Ils forment un couple en révolution, qui regrette la bonne, celle de 1789 et de la première Déclaration des droits de l'homme, et rejette la mauvaise, celle de 1793 et de la Terreur. Ils sont tous deux écrivains et ont laissé des écrits intimes.

Engagement réciproque

Engagement réciproque

L'exposition expose justement de tels documents, et notamment l'engagement réciproque entre ces deux figures majeures de l'histoire littéraire et politique (avril 1796):

 

Nous promettons de consacrer réciproquement notre vie, nous déclarons que nous nous regardons comme indissolublement liés, que notre destinée, sous tous les rapports, est pour jamais en commun, que nous ne consacrerons jamais aucun autre lien, et que nous resserreront ceux qui nous unissent, aussitôt que nous croirons le pouvoir.

 

Je déclare que c'est bien du fond de mon coeur que je contracte cet engagement, que je ne connais rien sur la terre d'aussi aimable et d'aussi bon que Mad. de Staël, que j'ai été le plus heureux des hommes pendant les quatre mois que j'ai passés avec elle, et que je regarde comme le plus grand bonheur de pouvoir rendre la sienne heureuse, vieillir doucement avec elle, et arriver au terme avec l'ame qui me comprend et sans laquelle il n'y aurait plus pour moi aucun interet aucune emotion [sur] cette terre.

 

Benjamin Constant

Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté, à la Fondation Bodmer

Benjamin tient son journal intime dans le plus grand secret et pour être sûr qu'il soit bien gardé, il le rédige en caractères grecs...

Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté, à la Fondation Bodmer

De nombreuses éditions rares et précieuses des écrits de l'une ou de l'autre sont exposées: ci-dessus deux exemplaires de l'édition de Londres, de De l'Allemagne, livre écrit par Germaine, les exemplaires de l'édition de Paris ayant été détruits sur ordre de l'empereur Napoléon 1er ...

 

Pour les participants au Colloque sur l'actualité de Benjamin Constant, dont j'ai rendu compte sur ce blog les 7 mai 2017 et 9 mai 2017, une vitrine est consacrée à La liberté en tout, ce qui rappelle le fameux texte de Benjamin Constant dans Mélanges de littérature et de politique.

Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté, à la Fondation Bodmer

Dans ce texte, Benjamin Constant disait:

 

J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique : et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. 

 

Un regret: dans cette vitrine sur La liberté en tout, il est question d'ouvrages sur la liberté de la presse, sur l'abolition de l'esclavage, sur la liberté politique etc. ce qui est très bien, mais la liberté économique, défendue également par Benjamin Constant, est pudiquement ignorée, sans doute parce que ce n'est pas très culturel, ni tendance...

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté:

Dates:

Du 20 mai au 1er octobre 2017

Horaires:

Du mardi au dimanche, de 14h à 18h

Fermé le lundi

Nocturnes culturelles jusqu'à 21h chaque premier mercredi du mois

Lieu:

Fondation Martin Bodmer

Route Martin-Bodmer 19

1223 Cologny (Genève)

Tél.: +41 (0) 22 707 44 33

Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté, à la Fondation Bodmer

Partager cet article

Repost0
9 mai 2017 2 09 /05 /mai /2017 22:55
L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 2/2

Dans moins de deux semaines, à la Fondation Martin Bodmer, une exposition consacrée à Germaine de Staël et Benjamin Constant - L'esprit de liberté célèbrera ces deux figures majeures de l'histoire littéraire et politique, du 20 mai au 1eroctobre 2017.

 

L'année 2017 est en effet le double anniversaire du bicentenaire de la mort de Germaine de Staël (14 juillet 1817) et des 250 ans de la naissance de Benjamin Constant (25 octobre 1767).

 

Cette exposition exceptionnelle permettra de voir entre autres:

- des manuscrits autographes

- des documents intimes

- des éditions rares

- des tableaux

- des gravures

 

En attendant, à Lausanne, le Cercle Démocratique de Lausanne et l'Institut Libéral organisaient ce samedi 6 mai 2017 à Lausanne un colloque sur le thème: L'actualité de Benjamin Constant, où il était surtout question du philosophe politique et dont j'ai commencé à rendre compte le lendemain.

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 2/2

Alain Laurent cite un article de Benjamin Constant, où, à sa connaissance, se trouve la seule occurrence dans son oeuvre du mot individualisme, alors qu'il emploie à de nombreuses reprises l'expression d'indépendance individuelle, qui est une innovation lexicale datant de 1805.

 

Dans cet article, paru dans le numéro du 1er février 1826 de la Revue encyclopédique, Benjamin Constant fait une critique de l'ouvrage de Charles Dunoyer intitulé  L’industrie et la morale considérées dans leur rapport avec la liberté. Il écrit notamment:

 

Le système de M. Dunoyer est ce que ses critiques appellent l'individualisme; c'est-à-dire, qu'il établit pour premier principe que les individus sont appelés à développer leurs facultés dans toute l'étendue dont elles sont susceptibles; que ces facultés ne doivent être limitées qu'autant que le nécessite le maintien de la tranquillité, de la sûreté publique, et que nul n'est obligé, dans ce qui concerne ses opinions, ses croyances, ses doctrines, à se soumettre à une autorité intellectuelle en dehors de lui. Ce système que nous croyons le seul juste, le seul favorable au perfectionnement de l'espèce humaine, est en horreur à la nouvelle secte, qui veut fonder un papisme industriel.

 

Ce passage est si important aux yeux de son auteur qu'il l'insérera trois fois par la suite au sein d'autres textes...

 

Déjà, dans sa conférence à l'Athénée royal, en 1819, intitulée De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, il avait montré à quel point l'indépendance individuelle était précieuse aux modernes: 

 

L'indépendance individuelle est le premier besoin des modernes : en conséquence, il ne faut jamais leur en demander le sacrifice pour établir la liberté politique. Il s'ensuit qu'aucune des institutions nombreuses et trop vantées qui, dans les républiques anciennes, gênaient la liberté individuelle, n'est point admissible dans les temps modernes.

 

Cette indépendance individuelle, c'est le refus du paternalisme et du conformisme, le refus de demander l'autorisation à quelque autorité que ce soit: alors que les anciens étaient des collectivistes, les modernes sont des individualistes en ce sens qu'ils ont besoin avant tout d'indépendance privée, intellectuelle et morale.

 

A la fin de sa vie, en 1829, dans Mélanges de littérature et de politique, il écrit le passage cité dans l'article précédent sur le Colloque, qui figure sur une plaque apposée promenade Derrière-Bourg, à Lausanne, et qui est précédée d'une phrase qui n'y figure pas mais qui montre qu'il s'agit là pour lui d'un parachèvement:

 

J’ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique : et par liberté, j’entends le triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité. 

 

S'il faut s'engager en politique, ce n'est donc pas pour autre chose que pour le service de l'indépendance individuelle: si la liberté politique est un moyen, l'indépendance individuelle est une fin en soi. Alexis de Tocqueville dira, dans De la démocratie en Amérique, qu'elle peut connaître sa perte avec l'égalitarisme...

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 2/2

Guillaume Poisson, bibliothécaire-documentaliste scientifique à l'Institut Benjamin Constant, parle de l'actualité de la recherche constantienne.

 

Cette recherche s'intéresse depuis des décennies à l'élaboration de la pensée politique et constitutionnelle de Benjamin Constant non seulement à travers ses textes, mais à travers son action politique et, particulièrement, son oralité.

 

Guillaume Poisson, lui, s'est intéressé à un aspect qui n'a pas encore été abordé par les autres chercheurs: les représentations iconographiques de Benjamin Constant et les caricatures qui l'ont visé.

 

Benjamin Constant a été notamment attaqué par les caricaturistes au moment des Cent-Jours pour son... inconstance.

 

Guillaume Poisson présente des gravures d'époque:

- sur l'une on voit un jeune homme, le libéral, tout fringuant, et, à côté de lui, un vieil homme, l'ultra, tout tremblant

- sur une autre, le libéral respire la santé et la jeunesse, le bourgeois du centre a la bedaine bien remplie, l'aristocrate ultra est tout maigre et fait pitié

 

Il montre aussi des gravures qui, quel que soit l'âge de Benjamin Constant, le représentent en jeune homme, qu'il ait 50 ou 60 ans...

 

Benjamin Constant sera aussi vivement attaqué parce qu'il est étranger, de surcroît libéral. Déjà...

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 2/2

Dans Mélanges de littérature et de politique, Benjamin Constant parle entre autres De la perfectibilité de l'espèce humaine.

 

Olivier Meuwly explique quelle est la conception de Constant en la matière: l'homme est une éponge. Il a des sensations de deux sortes:

- les sensations proprement dites, dont il n'est pas maître

- les idées qui se forment du souvenir d'une sensation ou de la combinaison de plusieurs et qui sont une propriété véritable

 

Le perfectionnement n'est pas linéaire. Il connaît des ruptures, des ratés, des virages. Il n'y a pas de déterminisme. L'homme éprouve seulement une nécessité de perfectionnement.

 

Constant est dans la tradition de Condorcet, mathématicien anticlérical et libéral (c'était un lecteur de John Locke), lequel pensait que le perfectionnement était illimité et que son moteur était l'égalité.

 

Benjamin Constant est plus nuancé. Il réfute l'absolu de l'égalité: il y a égalité devant la loi, sinon l'inégalité est naturelle. C'est la perfectibilité humaine qui conduit inéluctablement à l'égalité, eschatologique.

 

Les abus rencontrés sont utiles (les ratés seront évacués par eux-mêmes): Lorsqu'un abus tombe, c'est que son utilité n'existe plus.

 

Olivier Meuwly termine en posant la question qui fâche, celle du transhumanisme: est-ce un débouché naturel de la perfectibilité de l'espèce humaine et de sa tendance à l'égalité?

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 2/2

Carlo Lottieri traite des limites de la souveraineté majoritaire.

 

Pour Constant la liberté est la valeur politique suprême. Il faut toujours la défendre contre le pouvoir. S'il critique Rousseau, il opte cependant pour la démocratie.

 

La société doit être ordonnée. C'est pourquoi il faut remplacer la volonté du roi par la volonté générale. Mais Rousseau et Constant ne lui donnent pas le même sens.

 

Pour Rousseau la volonté générale résulte de la transcendance. Pour Constant elle résulte de l'acceptation de la règle majoritaire, sans qu'elle soit infaillible, à condition toutefois que jamais le tout ne détruise le droit des individus.

 

(Dans Principes de politique, Constant écrit: Les citoyens possèdent des droits individuels indépendants de toute autorité sociale ou politique, et toute autorité qui viole ces droits devient illégitime. Les droits des citoyens sont la liberté individuelle, la liberté religieuse, la liberté d’opinion, dans laquelle est comprise sa publicité, la jouissance de la propriété, la garantie contre tout arbitraire. Aucune autorité ne peut porter atteinte à ces droits, sans déchirer son propre titre.)

 

Le système démocratique n'est pas le but, mais doit être l'instrument de la garantie contre l'arbitraire, alors que, chez Rousseau, la démocratie est le but.

 

Les règles majoritaires s'appliquent uniquement à ce qui est mis en commun. C'est une souveraineté limitée qu'aujourd'hui d'aucuns ont du mal à imaginer, formatés qu'ils sont...

 

(Toujours dans Principes de politique, Constant écrit: La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au point où commencent l’indépendance et l’existence individuelle, s’arrête la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupable que le despote qui n’a pour titre que le glaive exterminateur ; la société ne peut excéder sa compétence sans être usurpatrice, la majorité, sans être factieuse.)

 

Existe-t-il un compromis entre le libéralisme et la démocratie? La concurrence...

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 2/2

Benjamin Constant a mis 40 ans à écrire De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements.

 

Karen Horn, qui est économiste et auteur, l'a lu il y a une dizaine d'années. Et s'est rendu compte que Benjamin Constant s'était inspiré d'Adam Smith.

 

A l'origine Constant voulait écrire un livre contre la religion. Mais il a constaté qu'en l'homme existe un sentiment religieux et que c'est un besoin qui lui est propre. Son engagement pour la liberté s'est alors poursuivi par un engagement contre le dogmatisme étroit.

 

Pour Adam Smith, l'homme est à la fois doté d'amour-propre et tourné vers les autres: il a envie d'échanger; la morale s'autogénère par les échanges.

 

Pour Constant, le sentiment religieux provient d'un besoin de consolation. C'est une force positive. Il est tolérant par définition. Le processus d'évolution des formes est mû par lui. Il a pour qualité de conduire individuellement à la pureté spirituelle grâce à l'interaction avec Dieu et avec les autres.

 

Benjamin Constant est optimiste. Selon lui, l'abus religieux n'empêche pas l'évolution et la perfectibilité des formes religieuses. Aussi est-il pour la liberté religieuse: la concurrence entre elles est bénéfique et l'innovation religieuse les fait évoluer vers toujours plus de pureté.

 

On peut tout de même se poser les questions suivantes, au regard de l'actualité:

- la multiplication des sectes, est-ce apaisant?

- même quand il s'agit de sectes ultra-conservatrices?

- n'est-ce pas l'échec de l'évolution spontanée?

 

Alors, que peut-on retenir de ce que dit Benjamin Constant en matière de religion?

- que la foi est affaire privée

- que la multiplication des religions donne le choix

- que son approche est dynamique

- que le droit est là pour empêcher les abus.

 

Francis Richard

Guillaume Poisson, Karen Horn, Olivier Meuwly, Carlo Lottieri et Pierre Bessard

Guillaume Poisson, Karen Horn, Olivier Meuwly, Carlo Lottieri et Pierre Bessard

Partager cet article

Repost0
7 mai 2017 7 07 /05 /mai /2017 21:50
Olivier Meuwly, Cercle Démocratique de Lausanne, et  Pierre Bessard, Institut Libéral

Olivier Meuwly, Cercle Démocratique de Lausanne, et Pierre Bessard, Institut Libéral

Le Cercle Démocratique de Lausanne et l'Institut Libéral organisaient ce samedi 6 mai 2017 à Lausanne un colloque sur le thème: L'actualité de Benjamin Constant. Les actes de ce colloque paraîtront prochainement, d'ici la fin de l'année.

 

En attendant cette parution (le texte fera l'objet d'un volume des annales de l'Association Benjamin Constant), un aperçu de ce qui s'est dit permettra déjà de se rendre compte pourquoi le grand philosophe politique est plus que jamais d'actualité.

 

Si ce colloque a eu lieu à Lausanne, ce n'était pas fortuit. Comme l'a rappelé Pierre Bessard, le directeur de l'Institut libéral, dans son propos introductif, Benjamin Constant y est né, au n°7 de la place Saint-François, où se trouve aujourd'hui le Cercle Littéraire.

 

Mais c'est aussi à Lausanne, plus précisément à Montchoisi, que Benjamin Constant a rencontré, le 18 septembre 1794, Germaine de Staël, dont on sait quelle place elle a occupée dans sa vie personnelle...

Plaque apposée promenade Derrière-Bourg, à Lausanne

Plaque apposée promenade Derrière-Bourg, à Lausanne

Dans la capitale vaudoise, une avenue et une place portent le nom de Benjamin Constant, qui, à Paris, n'a eu droit qu'à une petite rue dans le nord du 19e arrondissement: il s'en est fallu de peu qu'il ne se retrouve en banlieue, dans le neuf trois...

 

A Lausanne, Promenade Derrière-Bourg, une plaque fut apposée par Me Agénor Krafft, fondateur des Amis de Benjamin Constant. Le texte reproduit sur cette plaque devrait donner à réfléchir à tous ceux qui parlent de liberté:

 

Par liberté, j'entends le triomphe de l'individualité tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d'asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n'a aucun droit.   

Léonard Burnand, Vincent Valentin, Damien Theillier, Alain Laurent, Jean-Philippe Feldman et Pierre Bessard

Léonard Burnand, Vincent Valentin, Damien Theillier, Alain Laurent, Jean-Philippe Feldman et Pierre Bessard

En début de matinée, Léonard Burnand, président de l'Institut Benjamin Constant, retrace, en 20 minutes, un peu moins de 200 ans de postérité de l'auteur d'Adolphe. Il commence par ses funérailles à Paris, le 12 décembre 1830, auxquelles 150 000 personnes assistent...

 

Cette apothéose est éphémère... Car, au libéralisme individualiste de Constant, s'oppose très vite le libéralisme étatiste de Guizot et des Doctrinaires. Sainte-Beuve ne ménage pas non plus ses attaques ad hominem contre Constant... 

 

Deux associations Benjamin Constant naissent et disparaissent: une première en 1924, avec Guy de Pourtalès, une deuxième en 1954, avec Me Agénor Krafft. La troisième, en 1979, sera la bonne: elle compte aujourd'hui 200 membres.

 

Depuis la mort de Constant des personnes aussi différentes qu'Edouard Laboulaye, Paul Bourget, Maurice Martin du Gard (Actualité de Benjamin Constant, 1928), Isaiah Berlin, Friedrich Hayek ou Ralph Raico ont dit ce qu'ils lui doivent.

 

Mais ceux qui se sont réclamés de son héritage idéel l'ont souvent malheureusement réduit à ce qui pouvait servir leurs propres causes de circonstance... en omettant de parler de ce qui pouvait éventuellement les contredire.

 

L'édition, par l'Institut Benjamin Constant, de ses oeuvres complètes et de sa correspondance, en une cinquantaine de volumes, dont une trentaine a déjà paru, devrait rendre justice de ce qu'il a réellement apporté à la philosophie politique.

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 1/2

Damien Theillier, fondateur de l'Institut Coppet, rappelle que Benjamin Constant a été confronté à des paradoxes qui n'ont pas laissé de le troubler et qu'il a essayé d'élucider tout au long de sa vie.

 

Comment la Révolution française, qui avait été un espoir de liberté, a-t-elle pu échouer? Comment la loi, qui devait en principe lutter contre les privilèges, a-t-elle pu, par son hypertrophie, devenir un instrument de répression?

 

Rousseau était, à cet égard, le paradoxe personnifié: il était à la fois l'apologiste de la liberté et de l'assujettissement à la volonté générale, faisant les lois.

 

Montesquieu avait eu le mérite de dire que la justice préexistait à la loi, mais Constant regrettait qu'il se soit fait le chantre de la multiplication des pouvoirs plutôt que de leur limitation.

 

En fait, en prônant l'obéissance à la volonté générale, Rousseau n'a fait que déplacer le pouvoir du roi au peuple, avec pour défauts:

- de ne pas voir que le droit est antérieur à la loi

- d'affirmer que la volonté générale ne peut pas se tromper, ce qui suppose que le corps social:

          . veuille sans intermédiaire

          . soit uni quand il s'exprime

          . exerce le pouvoir et le subisse.

 

En réalité la volonté générale n'existe pas. C'est un mythe. Sans limites, elle devient l'expression d'intérêts particuliers opposés à d'autres intérêts particuliers.

 

La volonté générale doit donc être circonscrite dans les bornes que lui tracent la justice et les droits des individus. C'est le principe de garantie.

 

Les droits individuels, c'est le principe de liberté:

 

La liberté n'est autre chose que ce que les individus ont le droit de faire, et ce que la société n'a pas le droit d'empêcher.

 

Les libertés qui doivent être garanties à chacun sont:

- le droit de dire son opinion: les erreurs ne doivent se détruire que d'elles-mêmes

- le droit de professer le culte qu'il préfère

- le droit de ne pouvoir être ni jugé ni détenu arbitrairement

- le droit de propriété illimité: d'en abuser même

- le droit de choisir son industrie et de l'exercer.

 

A ce sujet Damien Theillier observe que l'enrichissement personnel ne nuit pas à autrui, alors que l'État nuit toujours.

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 1/2

Vincent Valentin, professeur de droit public à Sciences Po Rennes, se demande comment lutter contre une évolution i-libérale.

 

Il y a deux libertés:

- le droit à la vie privée

- le droit à la participation politique.

 

Pour défendre la vie bonne, une manière d'être (libre), il faut maintenir ces deux libertés, celle des modernes et celle des anciens.

 

Selon Vincent Valentin, ce qui est important, c'est la liberté intellectuelle et la liberté spirituelle. Et plus que l'État, c'est l'opinion qui peut être dangereuse pour la liberté.

 

La vraie garantie des droits est donc de se préoccuper de l'opinion: la liberté doit être entretenue. Car il y a d'importants mouvements anti-libéraux au sein de la société:

- le fondamentalisme religieux

- le droit à la reconnaissance

- le principe de dignité.

 

La méthode consiste:

- à défendre les deux libertés, à peser sur l'une comme sur l'autre

- et à plaider pour la supériorité de l'individualisme.

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 1/2

Benjamin Constant écrit dans le Commentaire de l'ouvrage sur Filangieri:

 

Tout impôt inutile est un vol que la force qui l’accompagne ne rend pas plus légitime que tout autre attentat de cette nature ; c’est un vol d’autant plus odieux, qu’il s’exécute avec toutes les solennités de la loi ; c’est un vol d’autant plus coupable, que c’est le riche qui l’exerce contre l’indigent ; c’est un vol d’autant plus lâche, qu’il est commis par l’autorité en armes contre l’individu désarmé.

 

Pierre Bessard en tire les conclusions qui s'imposent à propos de la spoliation qu'est toujours l'impôt:

- en économie, l'État ne doit pas entraver les marchés (les prix sont des signaux qui guident l'offre pour qu'elle puisse répondre à la demande) et ne doit pas accorder de subventions

- les droits sociaux sont contraires aux droits individuels

- l'État doit se limiter aux tâches régaliennes.

 

En effet, même dans ce dernier cas, même lorsque les dépenses sont nécessaires, elles sont un mal et sont improductives. Comme aurait dit Frédéric Bastiat:

- il y a ce qu'on voit: les dépenses publiques

- il y a ce qu'on ne voit pas: les investissements privés qui auraient pu être faits (la solution la meilleure est de toujours laisser les ressources dans le secteur privé).

 

La motivation d'une grande partie des agents de l'État est leur intérêt, qu'il soit électoral, financier ou autre. 150 ans avant l'école du Public Choice de James Buchanan et Gordon Tullock, Benjamin Constant disait déjà que les intérêts des gouvernants n'étaient pas ceux des gouvernés et qu'il ne fallait pas présumer de leur altruisme...

 

Benjamin Constant:

- souhaite idéalement un système fiscal stable et prévisible

- opte pour un impôt proportionnel, parce que la progressivité de l'impôt est discriminatoire

- est sceptique à l'égard des impôts sur la consommation

- dit non à l'impôt sur les capitaux et la fortune, parce qu'il est contraire à la garantie de la propriété.

 

Pierre Bessard imagine aisément que Benjamin Constant serait pour:

- des taux maximaux

- le frein à l'endettement, tel qu'on le connaît en Suisse

- le combat d'idées

- la culture politique.

 

Il n'est pas sûr qu'il serait pour le droit du refus de payer l'impôt, mais il est sûr qu'il prônerait la primauté de la propriété individuelle pour parvenir à ces fins.

L'actualité de Benjamin Constant, Colloque à Lausanne, pour le 250e anniversaire 1/2

Jean-Philippe Feldman, avocat à Paris, a publié un article sur Le constitutionnalisme selon Benjamin Constant sur le site de l'Institut Libéral. Il n'en reprend pas tous les termes et laisse aux auditeurs intéressés le soin de le lire.

 

Il va plutôt ce jour répondre à trois questions:

- qu'est-ce qu'une constitution?

- est-ce une garantie pour la liberté?

- une constitution est-elle utile?

 

La conception classique, celle de Hans Kelsen, est de dire qu'une constitution est la loi fondamentale et que son contenu est libre.

 

C'est incompréhensible pour Benjamin Constant parce que cela présuppose une confiance dans les élus. Or, d'une part il a une défiance à leur égard, parce que ce sont des hommes comme les autres et qu'ils sont malhonnêtes; d'autre part, à ses yeux, une constitution doit permettre au contraire à l'individu de se protéger du pouvoir. 

 

Pour Constant la théorie dite de séparation des pouvoirs de Montesquieu est insuffisante. Il lui reproche d'attribuer tout le pouvoir pour le morceler après.

 

Quoi qu'il en soit, dans cette conception classique, les normes les plus basses doivent être conformes à la norme fondamentale.

 

Pour contrôler l'application de la constitution, des institutions ont été créées: la Cour Suprême aux États-Unis, le Conseil Constitutionnel en France. Ce qui est essentiel, c'est de savoir:

- comment en nommer les membres

- comment la saisir

- quelles sont les normes de contrôle.

 

Une bonne constitution ne doit pas être changée et protéger du pouvoir: aux États-Unis, c'est le cas, la Constitution et les 8 premiers amendements sont restés les mêmes (sans doute, justement, parce qu'ils ne comportent pas de principes socialistes...); en France, les spécialistes se disputent encore sur le nombre des constitutions (15?)...

 

Comme Jean-Philippe Feldman est avocat constitutionnaliste, il ne va pas dire qu'une constitution n'est pas nécessaire, mais il constate que le constitutionnalisme classique est un échec:

- les hommes politiques ont été mus en distributeurs de richesse

- les représentants qui votent l'impôt ne le subissent pas.

 

Pour lui, il convient donc de dépolitiser nos sociétés actuelles. C'est certes insuffisant, mais c'est indispensable.

 

Francis Richard

Partager cet article

Repost0
15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 23:30
Adolphe, de Benjamin Constant

"Il souffrait par elle, faute de sentiment: avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle", écrit Benjamin Constant de son personnage, Adolphe, dans la préface de la seconde édition de son roman éponyme. Il ajoute: "Ce n'est pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le choix des maux."

 

Adolphe a vingt-deux ans. Il vient de finir ses études à Göttingue. De là il se rend dans la petite ville de D***. Il y fait la connaissance du comte de P***, quarante-ans, dont la famille est alliée à la sienne. A son invitation, il vient le voir chez lui. Le comte vit avec sa maîtresse, Ellénore, une Polonaise, "célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse": elle a déjà trente-deux ans... 

 

Ellénore a donné au comte deux enfants, qu'il a reconnus. Elle a fait preuve à l'égard de son amant de beaucoup de dévouement et, bien que d'un esprit ordinaire, lui a certainement permis, grâce à son appui moral et à sa noblesse d'esprit et de sentiments, de recouvrer une partie de ses biens perdus. Il est d'ailleurs à D*** pour un procès qui pourrait lui rendre toute son ancienne opulence.

 

Le père d'Adolphe, "bien qu'il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux". Ces propos réduisant des règles morales à de banales formules avaient fait sur le jeune Adolphe une impression profonde.

 

Ellénore, offerte à ses regards, semble à Adolphe "une conquête digne d'intérêt". D'une invincible timidité, il n'a pas le courage de lui parler. Il choisit de lui écrire: "Echauffé [...] par mon propre style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible." Ellénore y voit "un transport passager" et répond avec bonté qu'elle ne le recevra plus désormais qu'en présence du comte.

 

Ellénore partie justement à la campagne quelques jours pour n'avoir pas à le recevoir en l'absence du comte, Adolphe trouve le moyen de lui parler, seul à seule, le lendemain de son retour. Il comprend qu'elle puisse repousser son amour, qu'il qualifie d'indestructible, et ne lui demande pas autre chose que d'au moins lui conserver son amitié: "Je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive."

 

Ellénore accepte dès lors de le recevoir sous conditions. Avec le temps, les conditions se relâchent. Ellénore, qui n'avait jamais été aimée comme ça, finit par s'éprendre d'Adolphe et par se donner à lui. Ils se voient de plus en plus, surtout pendant les six semaines d'une nouvelle absence du comte de P***. Tandis que l'amour d'Ellénore pour Adolphe grandit, Adolphe entrevoit "l'idée confuse" que leur liaison ne pourra pas durer:

 

"C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien plus grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus."

 

Des maux finissent par naître de cette union. Il n'y a que l'embarras du choix: Ellénore rompt avec le comte de P***; elle abandonne ses enfants; elle perd en un jour le fruit de dix ans de dévouement et de constance; la conduite d'Adolphe est vue comme "celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû respecter l'une et ménager l'autre"...

 

Toute cette histoire ne peut que mal finir et elle finit mal, après bien des souffrances, après de bien terribles querelles. Ellénore ne sera bientôt plus un obstacle pour les succès d'Adolphe en société. Il pourra se dire amèrement : "J'avais brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur compagnon du mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse infatigable; déjà l'isolement m'atteignait."

 

De quoi parle ce roman, dans le fond? Benjamin Constant, toujours dans la préface ci-dessus mentionnée, l'explique avec on ne peut plus de limpidité:"Je parle de ces souffrances du coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort, et les sacrifices des crimes aux yeux même de celui qui les reçut."

 

Il précise: "Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout s'étend par là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur elle-même, et qui ne sait où se placer."

 

Ce qu'il faut retenir de ce livre, c'est qu'il n'est pas seulement écrit dans un style superbe, mais qu'il est un chef-d'oeuvre de psychologie masculine. Aussi faut-il se garder de tomber dans les Saintes-Beuveries, c'est-à-dire de reconnaître dans cet ouvrage d'imagination "des individus qu'on rencontre dans le monde":

 

"Chercher des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur humain."

 

Francis Richard

 

PS

 

A l'occasion du bicentenaire de la publication d'Adolphe, du 18 février au 16 avril 2016, se tient une exposition sur Adolphe - Postérité d'un roman, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, site Riponne:

 

Adolphe, de Benjamin Constant

Un livre collectif sous la direction de Léonard Burnand et de Guillaume Poisson vient de paraître chez Slatkine sur la postérité d'Adolphe:

Adolphe, de Benjamin Constant

Autre texte de Benjamin Constant :

 

De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

Partager cet article

Repost0
29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 12:15
"Benjamin Constant" d'Alfred Fabre-Luce

C'est en chinant rue Centrale à Lausanne, à la Librairie de l'Univers, que j'ai déniché, il y a quelques années, un exemplaire du Benjamin Constant d'Alfred Fabre-Luce. A l'occasion de fouilles archéologiques dans mon capharnaüm, j'ai remis la main dessus l'autre jour. Et, comme je ne crois pas au hasard, cette découverte ne doit pas être dépourvue de signification personnelle.

 

Certes, mon exemplaire n'est pas celui édité par Arthème Fayard en 1939, mais celui édité près de quarante ans plus tard par la Librairie Académique Perrin en 1978. C'est tant mieux, parce que l'auteur a revu sa copie. Il a souhaité la reprendre et l'approfondir:

 

Il y avait à cela plusieurs raisons. Les dernières décennies ont apporté des publications inédites et des interprétations intéressantes. J'ai moi-même vécu, évolué, élargi ma curiosité. Enfin, les événements de notre époque ont aidé à comprendre ceux dont Benjamin Constant a été le contemporain.

 

(Les deux versions sont disponibles à la Bibliothèque Universitaire de Lausanne)

"Benjamin Constant" d'Alfred Fabre-Luce

Cette biographie parle davantage de l'homme que de l'oeuvre, sans doute parce que l'homme surtout fascine l'auteur:

 

Ecrire une biographie de Benjamin Constant est un exercice difficile, car il échappe dès qu'on croit le cerner.

 

Benjamin Constant y apparaît en effet contradictoire.

 

Ainsi, les uns le considèrent-ils comme un coeur froid, d'autres comme une âme tendre et passionnée.

 

Il faut dire que sa vie sentimentale a été mouvementée. Et c'est peut-être dans son roman Adolphe qu'il a le mieux parlé des femmes qu'il a aimées en faisant d'Elléonore un personnage composite, non sans contradictions, de toutes ses maîtresses et en traçant son propre portrait à travers elle:

 

Les querelles des amants rappellent celles de Germaine  [de Staël] et de Benjamin, la situation sociale d'Elléonore est celle d'Anna Lindsay, son humble obstination est celle de Charlotte [de Hardenberg, sa deuxième femme], et elle meurt comme Julie Talma. Mme Trevor elle-même a fourni quelques éléments. Mais, c'est justement parce qu'Elléonore unit ces vivantes qu'elle prend une autre dimension.

 

Si ces clés permettent au biographe de tenter de reconstituer une part de qui était l'écrivain, elles ne satisferont pas le lecteur qui cherche à apprécier l'oeuvre en elle-même. Car Proust a toujours raison contre Sainte-Beuve...

 

Il est préférable que le biographe s'intéresse à ce que Benjamin Constant dit de lui-même - par exemple dans son Journal intime ou dans son extrait d'autobiographie déguisée qu'est Cécile publié en 1951 -, ou qu'il écoute ce qu'il dit dans sa prétendue Réponse à sa Lettre à l'Editeur, mises en postfaces à Adolphe:

 

Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle.

 

Alfred Fabre-Luce (qui place à tort ce passage dans la Lettre à l'Editeur) commente fort justement:

 

C'est par faiblesse, en effet, que Benjamin a fait son malheur et celui de ses amies.

 

Et il approuve cette conclusion:

 

Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait brisé avec soi-même.

 

Benjamin Constant apparaît ballotté par les flots, passant d'un régime à l'autre. Aussi Alfred Fabre-Luce a-t-il raison de dire qu'il faut considérer, plutôt que l'infidélité de Benjamin, envers tel ou tel régime, sa fidélité à la cause de la liberté. Et c'est cette continuité qui le réhabilite.

 

Alfred Fabre-Luce ne cèle pas que Benjamin Constant ait été occupé à d'âpres querelles d'intérêts, mais il l'explique par sa passion pour le jeu dont il ne se départira, hélas, jamais complètement:

 

Si sa comptabilité nous était parvenue, nous y trouverions un étrange fatras: prêts non remboursés de Necker et de Madame de Staël (mais tout ce qu'il a fait pour la gloire de sa famille ne méritait-il pas salaire?), cadeaux du pouvoir (mais il ne lui a rien accordé en échange), souscriptions populaires (mais il les a perdues au jeu).

 

Benjamin Constant a été pour Juliette Récamier dévoré par une passion malheureuse qui était peut-être une fausse passion, histoire personnelle dont Alfred Fabre-Luce tire cette conclusion:

 

L'amoureux éconduit souffre aussi d'en souffrir: il se trouve stupide, c'est un second malheur ajouté au premier.

 

Les difficultés de sa vie sentimentale ont valu à ce voltairien une dépression et le chemin de la religion l'en a tiré. Là encore ses rapports avec la religion sont ambigus. Commentant un texte extrait de la grande oeuvre de sa vie, son Histoire des religions, Alfred Fabre-Luce écrit:

 

On [y] trouve, à la fois, un fond d'agnosticisme, un sens tragique de la vie et une profonde chaleur humaine (englobant aussi les sceptiques) qu'il faut peut-être appeler authentiquement "religieuse".

 

Il ajoute, commentant cette fois un texte extrait du prospectus qui accompagne la parution du premier volume:

 

La recherche religieuse, même si, pour un esprit scientifique, elle n'est qu'une question sans réponse certaine, constitue une expérience qui trouve sa signification en elle-même. Un grand libéral a trouvé et vécu en elle, au-delà de la politique, la libération suprême.

 

Dans les dernières années de sa vie Benjamin Constant va n'être plus guère qu'un homme public, qui aime à citer ce mot de Bacon:

 

Le temps est le grand réformateur...

 

Que je ne peux m'empêcher de rapprocher de celui de Mazarin:

 

Le temps défait toujours ce qui se fait sans lui...

 

Pour Benjamin Constant, la Liberté est "chose présente":

 

Constant veut dire par là qu'il faut travailler chaque jour à la faire entrer dans les moeurs, au lieu de préparer une révolution qui tenterait de l'établir brusquement. Il pense que l'opinion, si on la laisse s'exprimer, est capable de modifier par sa seule force les lois qui la contrarient, et c'est pourquoi ses interventions les plus importantes visent à défendre ou à élargir la liberté de la presse.

 

Benjamin Constant meurt à 63 ans, mais il n'a pas attendu cet âge-là pour méditer sur la mort. En pleine maturité, il dira:

 

J'ai ce malheur particulier que l'idée de la mort ne me quitte pas. Elle pèse sur ma vie, elle foudroie tous mes projets... Ce n'est pas la crainte de la mort, mais un détachement de la vie contre lequel la raison ne peut rien, parce qu'au bout du compte la raison corrobore ce sentiment au lieu de le combattre.

 

Au terme de cet exercice difficile qu'a représenté cette biographie de Benjamin Constant, Alfred Fabre-Luce fait référence à celle de Paul Bastid, publiée en 1966, et où ce dernier dit préférer Benjamin Constant à Alexis de Tocqueville parce qu'il le trouve moins compassé:

 

Assurément, on n'imagine pas l'auteur de la Démocratie en Amérique cumulant en une journée, comme le faisait Benjamin, une conversation sérieuse avec le souverain, un duel, la supplication d'une belle indifférente et la lecture publique d'un roman d'amour. Ce qui, en dernier ressort, assure l'immortalité de Benjamin, c'est qu'on ne s'ennuie jamais avec lui.

 

Benjamin, l'inconstant, ne m'ennuie jamais et je me félicite de nos correspondances...

 

Francis Richard

"Benjamin Constant" d'Alfred Fabre-Luce

PS

 

Grâce à Alfred Fabre-Luce, auquel je pense en ce centenaire de l'attentat de Sarajevo commis le 28 juin 1914, contre l'archiduc François-Ferdinand, j'ai obtenu un 18 sur 20 à l'épreuve orale d'histoire-géographie de mon baccalauréat scientifique passé en 1968...

 

J'avais tiré comme sujet d'histoire les origines de la seconde guerre mondiale et j'avais traité les origines de la première guerre mondiale... Car je ne savais pas encore lire à cette époque... je n'avais après tout que dix-sept ans...

 

Mon examinateur avait toutefois accepté que je parle de ce que j'avais préparé et m'avait gratifié au bout de trois quarts d'heure d'exposé de cette note mirifique. Je m'étais inspiré du livre L'histoire démaquillée d'Alfred Fabre-Luce, paru un an plus tôt, et d'un article sur le sujet, paru sous sa plume, la veille, dans Le Monde...

 

Ce non-conformiste d'Alfred Fabre-Luce, que j'aimais lire et que j'aime lire et relire, apporte la preuve dans ce livre que les meurtriers de l'archiduc héritier d'Autriche ont été payés par l'attaché militaire russe... 

Partager cet article

Repost0
24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 00:25
"De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes" de Benjamin Constant

En 1819, Benjamin Constant prononce un discours devant l'Athénée Royal de Paris. Dans ce discours resté célèbre, il compare la liberté telle que la concevaient les Anciens à celle des Modernes. Par Anciens il faut comprendre les Antiques, par Modernes, les héritiers libéraux de la Révolution.

 

Quelle conception les Anciens avaient-ils de la liberté?

 

"Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d'alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout le peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou à les absoudre; mais en même temps que c'était là ce que les Anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible avec cette liberté l'assujettissement complet de l'individu à l'autorité."

 

En résumé:

 

"Chez les Anciens, l'individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous les rapports privés."

 

Or ce qui caractérise la conception de la liberté chez les Modernes, ce sont a contrario les droits individuels.

 

Comment est-on passé d'une conception à l'autre?

 

On est passé d'une conception à l'autre quand on est passé des limites étroites des républiques anciennes à la plus vaste étendue des Etats modernes.

 

Les républiques anciennes étaient belliqueuses: "chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie née des autres familles".

 

A la guerre a succédé peu à peu le commerce qui permet d'atteindre le même but que la guerre, "celui de posséder ce que l'on désire".

 

Du fait de cette dimension des Etats modernes, les individus ne pèsent plus le même poids:

 

"L'étendue d'un pays diminue d'autant l'importance politique qui échoit en partage à chaque individu."

 

Du fait de l'abolition de l'esclavage, qui "a enlevé à la population libre tout le loisir qui résultait pour elle de ce que les esclaves étaient chargés de la plupart des travaux", celle-ci ne peut "plus délibérer chaque jour sur la place publique". Le commerce ne lui en laisse d'ailleurs pas le temps et l'incline à aimer vivement l'indépendance individuelle.

 

On voit donc que:

 

"Le but des Anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d'une même patrie. C'était là ce qu'ils nommaient liberté. Le but des Modernes est la sécurité dans les jouissances privées; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances."

 

Autrement dit:

 

"L'indépendance individuelle est le premier besoin des Modernes. En conséquence, il ne faut jamais leur en demander le sacrifice pour établir la liberté politique."

 

Aussi Benjamin Constant demande-t-il de se méfier d'usages républicains antiques "qui permettent de bannir, d'exiler, de dépouiller", tels que l'ostracisme d'Athènes, la censure romaine, de même que, en matière d'éducation, prônée par d'aucuns, "la nécessité de permettre que le gouvernement s'empare des générations naissantes pour les façonner à son gré"...

 

S'il ne faut pas sacrifier la liberté individuelle à la liberté politique, selon Benjamin Constant, la liberté politique est indispensable pour garantir la liberté individuelle. Il ne faut donc pas y renoncer, mais qu'elle prenne d'autres formes. Ces nouvelles formes constituent le système représentatif:

 

"Le système représentatif est une procuration donnée à un certain nombre d'hommes par la masse du peuple, qui veut que ses intérêts soient défendus, et qui néanmoins n'a pas toujours le temps de les défendre lui-même.

 

Alors que le danger de la liberté antique était que les droits individuels ne fussent pas défendus, celui de la liberté moderne est qu'il soit renoncé au droit de partage dans le pouvoir politique. L'autorité ne doit cependant pas s'occuper de faire le bonheur des individus. Elle doit rester dans ses limites:

 

"Qu'elle se borne à être juste; nous nous chargerons d'être heureux."

 

Recherchons-nous uniquement le bonheur?

 

"Ce n'est pas au bonheur seul, c'est au perfectionnement que le destin nous appelle; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné."

 

Il faut croire qu'avec l'avènement des Etats-providence il a été renoncé volontairement à la liberté politique telle que l'entendait Benjamin Constant et qu'en conséquence non seulement le bonheur, mais le perfectionnement espérés ne sont pas au rendez-vous et les droits individuels menacés.

 

Francis Richard

 

De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Benjamin Constant, 64 pages, Mille et une nuits

Partager cet article

Repost0

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages

Liens