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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 23:30
Les sans-soleil, de Louise-Anne Bouchard

Dans chaque pays il y a un petit bled dont on se méfie et dont on a peur. En Suisse, c'est Lannaz. Simplement cet endroit j'y suis né et si ce n'est pas de l'amour que de manger de la terre ou de se sentir en sécurité en y remettant les pieds, qu'est-ce que c'est?

 

Ainsi parle le narrateur des Sans-soleil, un roman sombre de Louise Anne Bouchard, paru en 1999 à L'Âge d'Homme, et opportunément réédité aujourd'hui au Poche suisse. Lannaz, le village dont il est question, se situe sur le mauvais versant d'une vallée: A une heure de l'après-midi, il fait déjà sombre en hiver, tandis que le village d'en face est inondé de soleil.

 

En ce lieu inhospitalier vivent une vingtaine d'orphelins du soleil, presque tous de la même famille: On se reproduit entre nous. Notre sang ne se renouvelle plus: la famille Cattin, les jumeaux Hennin et leurs parents, les Billat, le Portugais, le narrateur et sa vieille mère que son mari a laissée dans ce trou, où le cimetière est encore l'endroit le plus joyeux.

 

Le narrateur détonne. Il est le seul du village à avoir fait des études supérieures: Maturité à Lausanne. ETH à Zurich. Il est mathématicien. Il travaille à la Rentenanstalt. Avant Nina, il n'a connu que trois femmes, dont une pute. Il faut dire que ce quadra n'a pas le physique de Brad Pitt ou de Johnny Depp. Alors il est allé chercher Nina à Toulon: question de sang neuf.

 

Il a fait la connaissance de Nina à la terrasse d'un café où elle venait prendre un petit noir en sortant de l'ANPE. La troisième fois, il lui a adressé la parole, lui a proposé une promenade et lui a demandé de l'épouser puisqu'elle ne trouvait pas de travail en France... Le lendemain ils ont déjeuné à la Corniche. Elle lui a présenté sa mère. Ils ont pris le train ensemble pour la Suisse.

 

Le narrateur est possessif: puisque Nina m'appartenait, je déployais à son égard la fierté et la jalousie d'un acquéreur. Et il fait tout pour qu'elle ne soit pas aimé à Lannaz. Il emploie la tactique des Cattin: Dénigrer quelqu'un ou quelque chose au point de décourager tout ravisseur. Ils se marient rapidement à Echallens, une commune peu fréquentée, un vingt-trois septembre.

 

Nina change complètement sa vie. Il aimerait maîtriser les choses, mais elles lui échappent: ce que je n'avais pas prévu, c'est qu'on allait aimer Nina. Comme il n'a pas beaucoup d'expérience avec les femmes, il demande conseil à son ami Sepp. Dont il suit les recommandations à la lettre, sans beaucoup d'esprit. Mais, c'est bien connu, les conseilleurs ne sont pas les payeurs...

 

Francis Richard

 

Les sans-soleil, Louise Anne Bouchard, 144 pages, Poche Suisse

 

Livre précédents:

 

Bleu Magritte, L'Aire (2010)

L'effet Popescu, BSN Press (2012)

Rumeurs, BSN Press (2014)

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18 novembre 2016 5 18 /11 /novembre /2016 23:55
Mich-el-le, de Dunia Miralles

Les éditions de L'Âge d'Homme viennent de publier dans leur collection de poche, le Poche suisse, une pièce de Dunia Miralles qui vient d'être jouée au Théâtre ABC, à La Chaux-de-Fonds, entre le 28 octobre 2016 et le 5 novembre 2016.

 

Cette pièce, au titre ambigu, Mich-el-le, est un monologue. Les didascalies indiquent ce que fait Michelle, tandis que Michel Borel, à l'état civil, exprime tout haut ce qu'il ressent d'être une femme emprisonnée dans le sarcophage d'un corps d'homme.

 

C'est un soir d'orage qu'enfant, Michel découvre dans un coffre des vêtements de femme, parmi lesquels des soutiens-gorge, une gaine, des porte-jarretelles: C'est un éblouissement. Dès lors elle n'a cesse de se retrouver seule pour enfiler de la lingerie.

 

Sa famille est affligée que la grêle ait détruit blé et arbres fruitiers, mais elle peut enfin devenir elle-même, enfin être Michelle avec deux ailes pour s'envoler loin de [sa] réalité de Michel, avec son unique L final, comme un coup de bâton dans le dos.

 

Le personnage de la pièce est singulier. Aux yeux des femmes, Michelle n'est pas une femme et, aux yeux des hommes, s'ils connaissaient son secret, Michel ne serait pas un homme. Pour le définir, le mot consacré est, semble-t-il, trans-identitaire.

 

En effet Michelle n'a pas subi de transformation. Michel est maçon pendant la journée et ne veut pas perdre son travail, parce que c'est le seul qu'elle sait faire et qu'elle aime faire. Mais, rentrée chez elle, elle redevient elle-même:

 

En sortant du travail, j'aime me rechanger et aller boire un petit café seule pour lire le soir le journal du matin, et sentir le plaisir de sortir avec mes vêtements de femme, même si personne ne remarque que je suis en femme.

 

Cette femme d'un autre genre existe, même si elle est très minoritaire dans la société. Sa différence est mal acceptée par les femmes elles-mêmes, qui savent son secret et qui ne la reconnaissent pas comme l'une des leurs: l'habit ne fait pas la femme.

 

Michelle aime que les hommes s'intéressent à elle, mais ne veut surtout pas qu'ils pensent qu'elle est un travesti ou un homosexuel, puisqu'elle est femme: les cigognes se sont seulement trompées en mettant son âme dans un corps d'homme.

 

Michelle aime les vraies femmes, les ovariennes, sans être lesbienne pour autant. Si elle ne peut leur offrir son corps pour qu'elles l'étreignent, son corps d'homme ne réagissant pas, elle leur reconnaît un droit à exercer sur lui:

 

Parce qu'en désirant leur féminité, j'insulte leur perfection.

 

Ces états d'âme de fille, dans un corps d'homme qui lui est étranger, sont révélatrices d'une réalité qui gêne. Ils posent plus généralement la question du respect de la différence dont la réponse ne se trouve pas dans l'égalité-panacée:

 

Si j'étais l'égale d'une femme, je ne craindrais pas qu'une balle se perde sur mon stand de tir, si l'on venait à considérer que je suis efféminée, ou que l'un de mes amis chasseurs me prenne pour un chevreuil, s'il venait à apprendre qui je suis véritablement.

 

Francis Richard

 

Mich-el-le - Une femme d'un autre genre, Dunia Miralles, 76 pages L'Âge d'Homme

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

Inertie (2014)

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20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 22:55
Le harem en péril, de Rafik Ben Salah

Ce recueil d'une dizaine de nouvelles, intitulé Le harem en péril, d'après le titre de l'une d'entre elles, est une réédition en poche de sa première parution il y a quelque quinze ans. Peut-être faudrait-il d'ailleurs les qualifier de contes, en songeant à ce que ce genre littéraire comporte d'intemporel. Il y a en effet dans chacune de ces histoires quelque chose d'émouvant et d'oriental, qui donne souvent matière à réflexions, éternelles.

 

A travers ses dix histoires, Rafik Ben Salah montre que la vie de gens ordinaires peut se transformer en événements extraordinaires, à la suite d'un détour du destin. Les méprises des hommes les uns envers les autres lui donnent parfois les coups de pouce nécessaires, qui ne sont pas forcément heureux. Comme dans la vie, ces histoires ne livrent pas toujours tous leurs secrets. Et certaines confirment que le respect strict des traditions ne va pas toujours de pair avec l'accomplissement de son devoir...

 

Ainsi, malgré ses dénégations, Selma, la fille d'Aïcha, a-t-elle fauté comme son ventre rebondi le laisse penser? Nawas, qui a fait des études dentaires chez les Roumis, est-il un débauché, lui qui, de nuit, soigne les femmes du village? Suffit-il à Mouhammad Déglaoui de posséder une belle Bijô (Peugeot) et autres biens matériels, tels que frigô, pour être le meilleur parti qui soit? Néjib a-t-il raison de faire confiance à la frêle Ouarda pour aider sa femme Jalila à élever leur fils après son accouchement?

 

Ainsi, comment l'affrontement entre Midani et son chameau, qu'il a malmené dans le temps, et qui n'est pas sans mémoire, s'est-il vraiment terminé? Comment Khlifa, naguère mal considéré par tous, a-t-il bien pu s'enrichir? Qu'est devenu le jeune Boumous, à qui Hajjar, maçon de son état, a demandé de filer le fils Jilani pour savoir ce qu'il pouvait bien trafiquer, puisqu'il est maintenant à même de construire?

 

Ainsi, le chauffeur de taxi El Hadi, qui semble ne pas vouloir faire comme tout le monde, va-t-il céder aux pressions de toute sa petite famille, à commencer par sa femme Malika, acquérir un mouton et l'égorger pour l'Aïd? La vieille H'Lima la Courte va-t-elle recevoir de la part du sage Sid  El Cadi un conseil avisé, et le suivre comme il faut, après avoir ressenti comme une injustice une frustration gourmande?

 

Rafik Ben Salah est bien un conteur. Il en a le ton, le langage et le style. Ses histoires, comme on l'a compris, se passent en terre arabe et musulmane, pour la plupart au sein de villages. Il en restitue avec bonheur les coutumes et les moeurs des habitants. Et, comme de juste, que soit invoquée sa volonté ou que soit évoqué son nom, Allah y rythme la vie de tous les jours. Car il n'y a de Grand qu'Allah et Lui seul connaît la vérité...

 

Francis Richard

 

Le harem en péril, Rafik Ben Salah, 168 pages, L'Âge d'Homme

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12 novembre 2014 3 12 /11 /novembre /2014 23:45
"Notre Dame du Fort-Barreau" de Jean-Michel Olivier

Quand le livre de Jean-Michel Olivier, Notre Dame du Fort-Barreau, a paru en 2008, je n'avais pas encore renoué avec ma boulimie de lectures du temps où j'étais étudiant. Je ne l'ai donc pas lu et j'en ai encore moins rendu compte sur mon blog naissant.

 

Aujourd'hui, ce récit est publié dans le Poche Suisse. Et je l'ai lu, comme désormais je lis, plus vite que mon ombre...

 

Thédore Besançon est pasteur. Il fait construire à Genève plusieurs immeubles à vocation sociale dans le quartier des Grottes. A sa mort, sa fille Jeanne hérite de deux d'entre eux, aux 29 et 31 de la rue du Fort-Barreau, et poursuit l'oeuvre entamée par son père: "Elle [en] ouvre les portes aux gens sans feu ni lieu, étrangers de passage, mères célibataires, clochards en rupture de ban."

 

Avec ses locataires, tout repose sur la confiance: "Elle n'établit aucun contrat. Une poignée de main suffit. Et c'est du bout des lèvres, comme pour s'excuser, que Jeanne mentionne le montant du loyer, dérisoire."

 

Une amie de Jean-Michel, Théa, occupe, au troisième étage, un des appartements du 31. Mais la venue au monde, inattendue, d'un enfant l'oblige à emménager sur le même palier dans un appartement plus grand. Celui qu'elle laisse est pour Jean-Michel.

 

Jeanne Stöckli-Besançon - née en 1908, elle a épousé Amin Ernst Stöckli en 1952 - est attachée aux vertus protestantes de modestie et d'effacement: elle aide ceux qui sont dans le besoin et fait en sorte que cela ne se sache pas...

 

Qui pourrait d'ailleurs soupçonner en cette miséreuse, fagotée comme l'as de pique, la propriétaire d'une cinquantaine d'appartements? "C'est peu de dire que Jeanne ne prête aucun soin à la manière dont elle s'habille. Hiver comme été, elle se balade en espadrilles, jupe de grosse laine, chandail informe, bas mités."

 

Pendant dix-huit ans, jusqu'à la mort de Jeanne en mars 1996, Jean-Michel va entretenir des relations d'amitié avec celle qu'il appelle Notre Dame du Fort-Barreau, qui aurait pu avoir pour devise cette phrase de Georges Haldas, épigraphe du livre: "Il faut donner beaucoup de soi pour n'être rien.", et qui, toute sa vie, a fait sien ce vieux proverbe indien: "Tout ce qui n'est pas donné est perdu.".

 

Jean-Michel a raison d'employer l'expression de Notre Dame, en parlant de Jeanne, à bien des égards. Mais, s'il fallait une justification à cet emploi, il suffirait de rapporter cette anedocte (étymologiquement ce qui n'est pas connu mais devrait l'être) de Jeanne, venue un jour sonner à sa porte, "les yeux brillants d'excitation", et lui posant la question: "Savez-vous ce que c'est que la pitié?"

 

Avant que Jean-Michel ait le temps de répondre, elle poursuit, dans un souffle, rendant hommage à Notre Dame des chrétiens: "La souffrance de Marie diffère de celle de son Fils, comme le corps diffère du coeur. Il y a le martyre du sang, quand on donne sa vie alors qu'on voudrait la garder. Il y a le martyre du coeur, lorsqu'on garde sa vie alors qu'on voudrait la perdre."

 

Pendant toutes ces années, dont il rappelle les dates qui les balisent et les rencontres qui l'ont marqué, Jean-Michel Olivier écrit beaucoup. Dans la chambre noire qu'il occupe au troisième du 31 rue du Fort-Barreau, sont ainsi nés la plupart de ses livres, mais aussi beaucoup de textes dont il n'est pas satisfait et qui finissent aux vieux papiers.

 

Après la mort de Jeanne, dont la chanson éponyme de Georges Brassens semble avoir été composée pour elle, Jean-Michel, autorisé à pénétrer chez elle, au 29 rue du Fort-Barreau, y fait une découverte, qui lui permettra un jour de satisfaire son envie, longtemps différée pourtant, d'écrire sur elle, grâce à elle...

 

Francis Richard

 

Notre Dame du Fort-Barreau, Jean-Michel Olivier, 112 pages, Poche Suisse

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29 juillet 2014 2 29 /07 /juillet /2014 22:30
"Pas du tout Venise" de Virgile Elias Gehrig

Qui n'est jamais allé à Venise ne sait pas que c'est le paradis sur Terre:

 

"Une telle lumière , la mer, une telle odeur qui monte du ventre de la terre, la vue toute dégagée qui s'ouvre sur de tels paysages, stoppée par rien du tout, sur les trois cent soixante degrés tout alentour, et la pureté de l'air, la transparence royale du ciel, vraiment génial, enfin un lieu, un vrai chez-soi, une authentique patrie, un territoire où le bonheur paraît encore possible, comme à portée de main, extraordinaire vraiment!"

 

Le roman de Virgile Elias Gehrig, pseudo de Virgile Pitteloud, en hommage à sa mère née Gehrig, ne se passe pas du tout dans ce paradis.

 

A peine rentré de là-bas, un jour de novembre, Tristan a reçu un appel téléphonique et a dû se rendre aussitôt à la Clinique Hospitalière des derniers jours, où sa mère, Vive de son prénom, Hoffmann de son patronyme, est agonisante et où l'attendent son père, sa soeur, son frère aîné et son frère cadet:

 

"C'est pas du tout Venise, ni le coeur de l'été. Il fait nuit, il fait froid, il pleut, le vent rugit. On est ici tout seul et c'est bientôt l'hiver."

 

Tristan a séjourné une semaine à Venise avec Laetitia qu'il a rencontrée en hiver:

 

"La figue charnue et juteuse de sa bouche, la lavande de ses yeux, le blé flottant de ses cheveux, son corps, tout son corps chaud a dispersé en un instant l'hiver, le mauvais vent."

 

Laetitia, à qui il ne s'est pas adressé quand elle est partie...

 

Pour se rendre sur place, il a pris un taxi et emporté une "sacoche, remplie de livres, de mots ", comme est rempli de mots ce livre au souffle lyrique.

 

Quels livres?

 

"Les Mots, Les Mouches, Voyage au bout de la nuit  et La Promesse de l'aube."

 

En outre sa sacoche est remplie de feuilles et de stylos...

 

Car, s'il aime lire, s'il aime les mots, Tristan écrit à son tour, de tout son être, corps et âme, pour être lu sans doute un jour par d'autres:

 

La phrase qu'on tresse précède de loin la main, elle monte du ventre, du coeur, de la mémoire, franchit l'épaule, dépasse le coude, descend jusqu'au poignet, passe par les doigts qui la recousent, l'apprêtent, avant d'être confiée à d'autres coeurs, d'autres yeux et poignets, d'autres mains."

 

Une fois arrivé à l'entrée de l'hôpital un voyage initiatique commence pour Tristan à travers les couloirs sans fin de l'établissement, au cours duquel les anciens mythes ressuscitent, Sisyphe, Oedipe, Thésée:

 

"On accoste la terre, royaume et palais de Minos, on visite le parc et les jardins du labyrinthe, on fait la connaissance d'Ariane, on joue Thésée qui s'amourache, on marche dans le dédale à la rencontre du monstre."

 

Quand sa mère meurt, elle est Eurydice et lui Orphée, qui renaît après son dernier chant:

 

"On naît une première fois en sortant de sa mère. Une seconde fois lorsque c'est elle qui sort du monde. On ne devient peut-être un homme, un vrai, achevé et vivant, qu'à cette seconde précise."

 

Tout au long de ce voyage, conscient de l'impossibilité des retours et empreint de leur nostalgie, il se souvient:

 

"Se souvenir, se souvenir, ce n'est certainement pas le meilleur de nos biens, mais c'est tout de même un bien. Une béquille pour boiteux, un palliatif pour incurables."

 

Et il s'en veut de préférer à la tendresse d'une mère "le tapage de la féminité, le clinquant éphémère des dentelles, du mascara, du rouge à lèvres, le tape-à-l'oeil de la passion qui se répand, s'étale, se précipite, gonflée comme une baudruche de silicone, un parasite dévastateur, une tumeur qui grossit, les flashs, les feux follets, les étincelles qui s'éteignent aussi vite qu'elles s'allument"... N'est-ce pas la trahir?

 

Dans Pas du tout Venise, il est donc question de l'amour et de la mort, qui ne diffèrent que par une seule lettre, de commencement et de fin, qui se rejoignent, d'émerveillement et de désespoir, qui sont l'un comme l'autre déchirure.

 

Aussi ce roman, édité en 2008, réécrit pour la présente édition de 2014, ne raconte-t-il pas vraiment une histoire. L'auteur en prévient le lecteur dès les premières pages:

 

"C'est l'histoire d'une histoire qui n'a pu commencer, d'une histoire qui s'achève."

 

C'est plutôt, à sa façon, à la fois antique et moderne, un hymne à la mort, à la vie, dont il faudrait, pour bien faire, cueillir dès aujourd'hui les roses, comme le conseillait Pierre Ronsard à son Hélène:

 

"S'il existe un seul péché contre la vie, c'est bien moins d'en désespérer que d'espérer une autre vie et le vice capital, l'unique blasphème serait alors peut-être de se dérober à sa précieuse fragilité, à sa grandeur."

 

Francis Richard

 

Pas du tout Venise, Virgile Elias Gehrig, 248 pages, Poche Suisse - L'Age d'Homme

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 20:00

L'ombre et la proie OTTINOEn principe je n'aime pas évoquer l'âge d'un écrivain. Raymond Radiguet ou Henri-Pierre Roché sont tous deux des écrivains qui comptent sans qu'il ne soit besoin de souligner la précocité de l'un ou la verdeur de l'autre.

 

Mais dans le cas de Georges Ottino, il est difficile de passer sous silence, que son premier livre publié l'a été en 1955 et son dernier livre, La Fugue, il y a tout juste un an.

 

Ce premier roman, L'ombre et la proie, originellement édité chez Gallimard, est aujourd'hui réédité au Poche Suisse, la collection de poche de L'Âge d'Homme, qui s'enrichit années après années, de titres d'écrivains suisses de toute première valeur, souvent méconnus dans les autres pays francophones.

 

Tout le monde connaît, ou devrait connaître, de La Fontaine, Le chien qui lâche la proie pour l'ombre. Le titre du présent livre est indubitablement tiré de cette courte fable inspirée d'Esope.

 

Robert Malledieu est juriste parce que Papa en a décidé ainsi et qu'il est un bon fils, docile et tout. Pour oublier son amourette déçue avec Catherine et parfaire son anglais, il se rend en Ecosse, à Glasgow, où il sera l'employé pendant un an d'un cabinet d'avocats de la ville, Smitson, Smitson and Smith.

 

Robert prend d'abord le train à Lausanne à destination de Paris. Dans le compartiment il fait la connaissance d'une belle jeune femme, d'origine hongroise vraisemblablement, aux jambes "un peu courtes, un peu fortes", mais qui le fascinent:

 

"Une ligne pure conduisait le regard du genou rond et poli à la cheville."

 

Finalement il n'échangera avec elle que quelques mots en la quittant, sur un aurevoir hypothétique, mais, pendant ce peu de temps passé ensemble, elle l'aura ébloui littéralement, dans la pénombre d'une nuit ferroviaire:

 

"L'étrangère s'était renfoncée dans l'angle, les jambes étendues sur la banquette, la tête penchée sur l'épaule gauche. A la naissance du cou, dans l'échancrure du col de toile blanche, la peau formait trois petits plis parallèles, à peine perceptibles."

 

Robert s'est promis de ne plus tomber dans le sentimentalisme. Aussi, quand il aperçoit le joli minois de Maud qui travaille dans le magasin, Woolworth and Co, où il prend ses repas, ne s'agit-il pour lui que de la séduire, que de la conquérir, sans tomber amoureux d'elle, quitte à la faire souffrir.

 

Quant à la peu farouche Alice, avec qui Robert se livre à des galipettes, il n'est pas question d'autre chose avec elle, parce qu'elle est vulgaire et parce qu'il faut bien que le corps exulte. Elle a pour principale qualités d'être toujours disponible pour la bagatelle et de ne pas être susceptible.

 

Robert Malledieu, le Lausannois, et Pierre Jardinier, le Genevois, habitent chez la même logeuse. Les confidences mutuelles entre Robert, artiste dans l'âme - il dessine et peint - et Pierre, fou de littérature - il n'arrive pourtant pas à écrire une seule ligne de son cru -, les encouragent à se comporter cyniquement avec les femmes et à s'affranchir de tout sentimentalisme avec elles.

 

Pierre va plus loin. Il veut tout expérimenter. Un troisième larron, Vanesse, la quarantaine, homo et hétéro à la fois, qui écrit indéfiniment son premier roman, l'initie aux plaisirs de Sodome. Comme ce Vanesse tente de faire de même avec Robert, qui le repousse, il n'aura de cesse de se venger de lui, de cette rebuffade.

 

Par hasard - ou providentiellement? -, Robert, après avoir rompu avec Maud et négligé Alice, rencontre à Edimbourg, dans un musée, devant un tableau de Vermeer, la belle inconnue du Paris-Lausanne. Elle s'appelle Elisabeth de Székesthely et elle est bien hongroise. Il l'invite à dîner. Ils se plaisent.

 

Très vite, ils sortent ensemble. Il la fait même embaucher comme secrétaire chez Smitson, Smitson and Smith. Il peut ainsi la voir tous les jours, même s'ils font logis à part. Ils partent ensemble en voyage dans le pays des lacs. Elle attend un enfant de lui. Il aimerait l'épouser. Elle ne veut pas. Elle prétexte qu'elle est plus âgée que lui. En fait Vanesse est passé par là.

 

En exergue Georges Ottino a mis cette phrase de Stendhal, tirée de La chartreuse de Parme, qui s'applique on ne peut mieux au héros de son roman, Robert:

 

"Sans doute, il ne manquait point de maîtresses, mais elles n'étaient pour lui d'aucune conséquence, et, malgré son âge, on pouvait dire qu'il ne connaissait point l'amour."

 

Quand Elisabeth entre de plain pied dans sa vie, Robert connaît enfin l'amour. C'est à ce moment-là qu'il comprend qu'il ne faut jamais laisser passer une occasion. D'abord abattu, il met tout en oeuvre pour surmonter les obstacles qui se dressent sur leur chemin. Il comprend enfin la prière que lui a faite sa première logeuse à Glasgow, feue Mrs Warden:

 

"Il ne faut pas jouer avec l'affection des autres."

 

Ce roman, au fond très stendhalien, est celui de l'apprentissage de l'amour. Il est tellement difficile en la matière de ne pas lâcher la proie pour l'ombre...

 

Ce livre, qui a plus d'un demi-siècle, n'a pas pris une ride, même si les moyens de transport et de communication ont bien changé entre-temps, et il a le charme des années 1950... L'amour, d'ailleurs, n'est-il pas éternel?

 

En tout cas, Georges Ottino semble écrire en connaissance de cause et il le fait dans une langue sans fioritures inutiles. Ce qui ravira les amateurs de Stendhal, dont il est un fervent disciple du demi-siècle précédent, indéniablement, jusqu'à aujourd'hui.

 

Francis Richard

 

L'ombre et la proie, Georges Ottino, 246 pages, Poche Suisse

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:35

L'amour fantôme JM OlivierIl est toujours amusant de lire ce qu'écrit un quasi contemporain. Cela permet de mieux habiter le livre que l'on lit de lui, parce que l'on sait que c'est en quelque sorte un de vos semblables qui tient la plume et qu'une certaine connivence ne peut que s'établir. Jean-Michel Olivier est en effet du millésime qui suit immédiatement le mien... 

 

Même s'il n'a pas réellement vécu tout ce qu'il nous raconte dans son livre - il s'est de toute façon bien documenté et il ne le cache pas -, il a peu ou prou pris connaissance au même moment que moi des temps forts qui servent de toile de fond à son roman et qui jalonnent notre époque. Cela crée des liens.

 

Comme nous avons pu le constater quand nous nous sommes rencontrés le premier mai dernier [voir mon article Quand des éditeurs du Salon du Livre délocalisent à Genève... ] il est une autre correspondance entre nous. Notre nom n'est composé que de prénoms, ce qui prête à des confusions... qui peuvent aller jusqu'à créer un embarras chez nos interlocuteurs, réjouissant, pour nous.

 

Il fait bon chaud en ce moment à Lausanne. Cette température estivale incite à la lecture romanesque. C'est somme toute dans d'excellentes dispositions que je me suis donc mis à lire L'Amour fantôme, publié récemment dans la collection Poche suisse des Editions de l'Age d'Homme ici.

 

Ce roman nous restitue trois tranches de vie des protagonistes, situées autour de 1969, 1978 et 1995. Ce qui ne rajeunit ni l'auteur ni le lecteur, mais peut nourrir une certaine nostalgie bienfaisante chez le quasi contemporain. 

 

A chacune de ces années correspond une partie du livre, très construit. Chacune de ces parties est l'occasion de peindre une des formes que l'amour insaisissable, comme un fantôme, peut revêtir, selon la classification des règnes du monde imaginée par Linné : végétal, animal, minéral. Chaque séquence met en scène un trio de personnages : Reine, son fils Colin -son enfant du demi-siècle -, et une femme en marge, à chaque fois fatale pour le Colinet à sa maman.

 

Nous sommes dans l'immédiat après soixante-huit. La femme marginale d'alors s'appelle Rose, une belle plante, longiligne, qui chante Dylan, Japlin, Cohen ou les Doors, qui vit en communauté à la campagne avec une vingtaine de fous comme elle : ils fabriquent du batik, ils se nourrissent de végétaux et de fromages de chèvre, ils font l'amour ensemble, ils fument des herbes, ils partagent tout, y compris une haine viscérale pour la société occidentale, qui le leur rend bien. Peace and love...

 

Colin rencontre Rose alors qu'elle chante sur le quai des Bergues à Genève. Il est d'autant plus enclin à la suivre que sa mère possessive l'étouffe et qu'il a déjà, peu à peu, commencé à lui échapper en séchant les cours, en fumant, en découchant. Avec elle ce sera sa première fois. Elle l'initiera au bonheur de tous et de chacun et à la méditation transcendantale. Elle lui donnera une conscience politique... Cette première aventure se termine piteusement, comme l'état de Colin, au commissariat des Acacias (sic), après une manif anti-fasciste devant le Consulat d'Espagne.

 

Reine reprend en main son petit Colin - il restera toujours son petit. La transformation est stupéfiante. Au fond Colin est une bonne pâte, surtout bonne à être pétrie par les mains d'une femme. Après les jeans et les T-shirts délavés il porte maintenant des costumes trois-pièces. Ses cheveux longs sont devenus courts. Il fait son droit. Il est devenu un bon fils, qui partage sagement le lit de sa maman. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où, au retour d'une garden-party, il découvre, dans ce même lit, sa maman endormie dans les bras d'un de ses camarades qu'il lui a présenté au début de la soirée. Il ne reviendra plus, juré, craché. 

 

Colin rencontre Mona lors d'un vernissage dans la Vieille-ville. Pour Mona l'art est à la portée de tous et c'est une libération. On sait que toutes les libérations se font dans le feu et le sang. Celle-là n'échappe pas à la règle. Toutes les limites doivent être dépassées selon Mona, qui exerce sur tous les objets une fureur propre à leur faire révèler leur "intime blessure" et qui fascine Colin quand il lui rend visite dans son loft, pour assister à "son désir de créer et sa rage de détruire".

 

Leurs étreintes ressemblent à des luttes bestiales. Ils gardent tous deux sur leurs corps les traces de leurs coups et de leurs morsures : "Avec Mona, l'amour est convulsif, nocturne, plein de tempêtes et de silences, furtif, impérieux." Finis les végétaux, vivent, si je puis dire, les viandes rouges, les légumes crus, les lectures de Bataille, "la musique de Nico, le body-art et le cinéma expérimental." Cette deuxième aventure ne pouvait se terminer que par la destruction conjointe de l'artiste elle-même et de son amant. Comme les choses ne se passent pas tout à fait comme prévu, Colin seul des deux furieux en réchappe.

 

Après un temps de coma et un temps de convalescence, tout rentre dans l'ordre pour Colin, sous la férule de Reine mère. Il reprend le chemin de la fac de droit. Maman l'inscrit au Club des Anges, un club de tennis sélect où il pourra fréquenter du beau monde, bien comme il faut, où il pourra nouer des idylles conformes aux souhaits de maman. C'est là, dans ce lieu, bien pour tous rapports, qu'il rencontre Neige, une joueuse de tennis professionnelle qu'il a le tort de présenter à sa maman. Car la candidate n'a pas l'heur de plaire à celle-ci, qui la considère comme une gourgandine. Après une dispute homérique avec sa génitrice, Colin s'enfuit une nouvelle fois.

 

Neige apprend à Colin à lire le jeu tennistique de son adversaire. Elle lui enseigne l'esprit de ce jeu. Je ne sais pas si l'amour lui donne des ailes, mais Colin fait des progrès considérables dans cet art sportif. Il a cependant du mal à donner des preuves physiques de ses sentiments à sa nouvelle dulciné. Car celle-ci n'est, semble-t-il, pas portée sur la chose, se dérobe toujours et ne permet à son soupirant que de lui voler quelques baisers, bien froids. Pour elle l'activité sexuelle est devenue secondaire. Devenue un sujet adulte elle s'investit désormais dans le "tennis psychique".

 

Très vite son investissement ne se limite pas à ce domaine artistique, après tout restreint. Neige entraîne Colin à des conférences organisées par une secte qui leur ouvrent les yeux sur le Nouvel Age qui débute à ce moment-là. Ils travaillent dur ensemble "sur la conscience de soi, sur l'émotion et sur le souffle, sur le divin qui est en eux". Les séances se terminent par des mises à nu au sens propre et au figuré. Compte tenu de ses qualités exceptionnelles, ainsi révélées, Neige est souvent choisie pour suivre des leçons particulières avec les Maîtres, à huis clos... Pour rester avec elle, ou plutôt dans son sillage, Colin gravit les échelons initiatiques de la secte MORS, en faisant l'abandon de toutes ses richesses matérielles au profit de cette dernière...

 

Cette troisième aventure ne pouvait que mal finir, comme les deux premières. Tous les membres de la secte périssent dans un incendie qui devait les propulser dans les étoiles. Colin, qui avec les années est devenu une manière de gros bouddha de 45 ans, est le seul rescapé. Il est réduit à une véritable loque humaine. Il a survécu, mais  il est, cette fois définitivement, à la merci de sa maman, qui peut désormais le consoler des affres de la vie, la tête appuyée contre son sein.

 

Jean-Marie Olivier raconte. Tout simplement. Il ne se lance pas dans des digressions psychologiques sur les personnages, qui sont des archétypes éternels, dont les traits sont grossis à l'extrême. Le récit en prend des allures de conte voltairien, qui se passe de commentaire et vaut toutes les démonstrations. Les âges de l'amour sont en fait les âges de la vie, qui commence par une graine, qui se continue par du sang qui coule dans les veines et qui se termine par la pierre d'un tombeau.

 

Francis Richard

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5 juillet 2010 1 05 /07 /juillet /2010 09:10

Modèle suisse WindischUli Windisch ne s’intéresse qu’à deux aspects du modèle suisse : la diversité linguistique et culturelle de la Suisse et la démocratie directe. De plus il n’aborde ces deux aspects que du point de vue du sociologue. Il ne faut donc pas comparer ce Modèle suisse – publié aux Editions de l’Age d’Homme ici – au Modèle suisse ici de François Garçon, qui a fait l’objet d’un article sur ce blog et dont l’ambition était plus vaste.

De prime abord la Suisse est un pays inintelligible. Comment se fait-il que ce pays de 7 millions et demi d’habitants puisse exister tout simplement ? Il est en effet très divers : quatre langues y sont parlées, l’allemand, le français, l’italien, le romanche, soit autant de cultures différentes ; plusieurs religions y cohabitent ; 22% d’étrangers vivent sur son sol.

Quel est donc le secret de cette unité dans la diversité helvétique ?

« Sans en remplir toujours toutes les conditions, la Suisse montre qu’une cohabitation entre communautés culturelles et linguistiques différentes au sein d’un même Etat suppose la présence simultanée et conjointe de trois composantes :

-          L’identité culturelle

-          La communication interculturelle

-          Une culture politique commune à toutes les communautés linguistiques et culturelles »

Quelle est cette culture politique commune, ciment de l’unité helvétique ?

Les maîtres-mots de cette culture sont démocratie directe et fédéralisme. La démocratie directe permet à la population de participer et de dépasser les clivages. Le fédéralisme permet de refléter les différences locales et de les unifier au sommet en partant de la base :

« La subsidiarité va de pair avec le fédéralisme et peut se résumer en une formule […] fameuse : « Ce que les communes peuvent faire, le canton ne doit pas le faire, ce que les cantons peuvent faire, la Confédération ne doit pas le faire » ».

Le respect fondamental des différences politiques et culturelles des communes et cantons est la condition d’un consensus minimum et ce consensus est indissociable du fédéralisme. Il y a interaction entre eux.

Ce consensus n’est atteint qu’après consultations et discussions généralisées qui se traduisent par des solutions de compromis et le pragmatisme :

« L’attitude pragmatique vise toujours des solutions concrètes. On part toujours du principe qu’il y a toujours une solution à un problème, même difficile et délicat, et l’on mettra le temps nécessaire pour la trouver, même si ce temps est long, trop long pour certains »

La démocratie directe suppose une participation active du citoyen :

« C’est la possibilité qu’a chaque citoyen de participer très largement au système politique qui nous semble importante, plus que la participation elle-même […]. Si certains citoyens s’abstiennent, d’autres en font davantage que la normale. C’est alors l’esprit de milice […]. Il s’agit de la participation bénévole de nombre de citoyens qui s’engagent dans un esprit d’ouverture et de dialogue à participer à nombre d’activités collectives de réflexion, de discussion et d’élaboration de propositions en vue de trouver des solutions aux grands défis de la société et d’aider ainsi les autorités dans leur tâche. »

Le citoyen peut désavouer les autorités publiques par référendum, proposer par initiative populaire :

« [Cette démocratie semi-directe] a permis le développement progressif d’une volonté populaire réfléchie et […] a contribué au développement de valeurs telles que la tolérance (par opposition à l’intransigeance idéologique), le respect des autres (des autres langues, cultures, religions, partis etc.) et le bon sens. »

Uli Windisch illustre ces propos d’exemples pragmatiques de résolution de problèmes linguistiques dans les communes « frontalières » où cohabitent Suisses alémaniques et Suisses romands, d’exemples  de débats engagés à la faveur des initiatives populaires ayant pour objet  le nucléaire et la suppression de l’armée.

Ce livre est donc une pierre de plus apportée à la compréhension du fonctionnement de la Suisse et de sa réussite singulière. A lire par tous ceux qui constatent que dans leur pays les divisions se creusent davantage entre citoyens et que leurs institutions ne tiennent tout simplement aucun compte de leur avis, sinon tous les cinq ans et en bloc. Suivez mon regard...

Francis Richard

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 09:15

DimitrijevicCe livre a été publié une première fois il y a près de vingt-cinq ans. Il n'a pas pris une ride. Il a été écrit sous une forme singulière. En effet, en principe, il s'agit d'un livre d'entretiens. En réalité seul Vladimir Dimitrijevic semble parler et seul Jean-Louis Kuffer semble tenir la plume. 

Jean-Louis ne se contente pas de transcrire ce que Vladimir lui  dit au cours de longs entretiens. Il fait oeuvre d'écrivain en réécrivant ces dialogues sous la forme de monologues qui rendent vie aux paroles de Vladimir sous une forme achevée. Il est donc justifié que le livre soit signé par les deux.

Vladimir Dimitrijevic est une figure dans le monde de l'édition. Comme l'avait traité un de ses professeurs, parce qu'il en savait plus que les autres élèves, cette petite tête serbe nous raconte comment il quitte la mère Serbie, en 1954. C'est un nouveau et plus grand déplacement que celui qui l'a conduit de sa Macédoine natale à Belgrade quand il était enfant. Cette fois le déplacement se fait clandestinement, en prenant des risques. Car un rideau de fer est désormais baissé tout autour de la Yougoslavie communiste du camarade Tito.

Pour Vladimir il s'agit de se consacrer entièrement à  la première de ses deux passions, que sont la littérature et le football. Cet amoureux des livres ne va pas se contenter de les lire. Dans un premier temps, après avoir accompli divers boulots en Suisse où il s'est exilé, il va les vendre en devenant libraire. Dans un second il va se lancer dans leur édition, sous le vocable devenu mythique de L'Age d'Homme ici, avec des idées et des objectifs dont il a très tôt les grandes lignes en tête, mais qu'il saura affiner au fil du temps et des circonstances.

Comme le rappelle Jean-Michel Olivier, actuel directeur de la collection Poche Suisse, en quatrième de couverture du livre :

Les Editions L'Age d'Homme "auront publié près de 4000 titres dans les domaines les plus divers: le monde slave, classique et contemporain, représente environ le quart du catalogue. La Suisse, bien évidemment, constitue le fonds même du travail de la maison, avec quelque 1500 titres traitant de tous les aspects de la culture helvétique: littérature, histoire, sociologie, philosophie, théâtre, cinéma."

Ce qui est une aventure éditoriale hors du commun.

Que de chemin parcouru par celui qui se disait barbare parce qu'il croyait ne jamais pouvoir combler son retard sur les soi-disants civilisés du monde libre, dont il avait gagné les rives pour s'échapper de son pays sous le joug !

Ce lecteur impénitent et intelligent, pour qui le livre est salvateur, est devenu un passeur dans tous les sens du terme. Il nous fait passer les frontières, comme il l'a fait une première fois, physiquement, à vingt ans, en nous ouvrant le monde entier, qu'il soit anglo-saxon, européen de l'est, français, germanique, italien, slave ou suisse, sans que la liste ne soit exhaustive. Il nous fait passer le nom des véritables écrivains. Il nous les révèle au milieu de l'immense production de livres utilitaires ou de simple divertissement - il en arriverait même à me culpabiliser en raison de mon penchant pour les thrillers et autres livres bien fabriqués par des professionnels ...

Quand on a lu ce livre, on se dit qu'il faudrait vivre plusieurs vies pour avoir le temps de lire tous les livres que Vladimir a lus, pour lire au moins ceux qu'il nous recommande si nous voulons comprendre quelque chose à l'homme. Car Vladimir est un lecteur qui est à la fois exigeant et plein de mansuétude. D'un auteur il ne retient pas que le meilleur. Il prend le tout, comme on ne peut apprécier un ami qu'en aimant ses défauts autant que ses qualités.

Cet amoureux du mot juste est féroce pour ceux qui abusent de la langue française et lui font perdre sa beauté,  par des expressions détournées de leur sens ou qui en sont tout simplement dépourvues. Il nous fait passer des messages tels que celui-ci qui reste d'actualité :

"Sous le couvert d'un simulacre de rigueur et d'exigence, l'empire de l'à-peu-près s'est répandu, qui culmine dans l'expression quelque part"

Enfin ce croyant nous transmet ce mot de passe qui devrait illuminer notre vie :

"La somme des instants où l'on sent les choses devenir sans poids et de la vie émaner un parfum constitue pour moi la preuve de la communion avec Dieu".

Francis Richard

Ne manquez pas le portrait-interview de Vladimir Dimitrijevic, fondateur et directeur des Editions L’Âge d’Homme, sur France 2, dans l’émission Orthodoxie dirigée par le père Ozoline :

Dimanche 14 Mars 2010 de 9h30 à 10h (1ère partie), le dimanche
4 Avril 2010 9h30 à 10h (2ème partie) et le dimanche 9 Mai 2010 de 9h30 à 10h (3ème partie).

Nous en sommes au

602e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

Max Göldi

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7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 19:50
Il y a un peu plus de quatre ans maintenant que Jean-Louis Kuffer, journaliste et écrivain suisse, publie sur la Toile Les Carnets de JLK (ici) - traduisez Le Blog de Jean-Louis Kuffer. 

Ce sont des textes d'une longueur inégale, que l'auteur qualifie de notes pour souligner sans doute leur caractère inachevé et, peut-être, solliciter l'indulgence de l'internaute, dont l'auteur n'a pas besoin... L'éditeur n'a pas résisté à la tentation de sous-titrer son livre en jouant sur les mots... de blog et de notes.

JLK écrit aussi bien des notes sur ses lectures, sur le cinéma - il y a une note magnifique sur La vie des autres - ou la peinture, que des notes personnelles sur la vie, tout bonnement ; aussi bien des notes sur le paysage changeant sous ses yeux à La Désirade - où il a installé ses pénates, et qui est située sur les hauteurs de la Rivera vaudoise, d'où il peut deviner Saint-Gingolph - que des ébauches d'ouvrages qui paraîtront ultérieurement en volume.

Riches Heures est le genre de livres qui peuvent se lire d'au moins deux façons : à la hussarde comme je l'ai fait, c'est-à-dire avec gourmandise et sans respirer, presque haletant, ou à la manière d'un gourmet des lettres, comme mon fils aîné sait le faire, en se l'administrant par doses homéopathiques et appliquées et en dégustant.

La première façon a l'avantage de déboucher sur une vue synthétique de l'ouvrage, mais se traduit seulement par quelques impressions et par la mémorisation de quelques passages, qui, par la vertu de cette sélection intuitive, deviennent essentiels pour celui qui procède ainsi. La seconde façon permet sans doute de goûter davantage à la substantifique moelle de l'ouvrage et d'en savourer l'excellence dans ses moindres détails. Elle conduit à des relectures immédiates pour mieux s'imprégner du sens et de la sonorité des mots, tandis que la première façon induit l'obligation de relectures ultérieures, qui ne se feront peut-être jamais.

Les Riches Heures sont un recueil non exhaustif de textes mis en ligne depuis le 5 juin 2005, début de l'expérience réussie par JLK, jusqu'au 1er janvier 2008, ce qui veut - j'espère - dire qu'il y aura un jour une suite, puisque l'aventure continue et que j'ai, comme à regret, refermer le livre après avoir lu la dernière page et les derniers mots. A la demande de Jean-Michel Olivier, directeur du Poche Suisse (ici), édité par L'Age d'Homme (ici), JLK a, pour ce premier tome, sélectionné quelques 2000 textes, pas moinsse...

Lecteur régulier des Carnets, je suis ravi que des notes choisies de JLK aient été rassemblées en recueil. Rien de tel que de se heurter à l'objet qu'est le livre, de le tenir dans ses mains, d'en tourner les pages. Ce n'est pas la même chose que de lire en ligne, la souris à la main...

Que cette réflexion n'empêche pas le lecteur de se muer en internaute pour en lire des morceaux plus récents. Il verra d'ailleurs que JLK régulièrement remet en ligne sur son blog des textes qui y ont déjà fait une ou plusieurs apparitions, comme autant de flash-backs, ou de refrains de sa musique personnelle. Il faut croire qu'il accorde à ces textes une plus grande importance qu'à d'autres. Ce n'est pas insignifiant.

Cette forme de livre est propice aux humeurs et pensées vagabondes du lecteur puisqu'il n'est pas retenu très longtemps par un sujet, ou que ce sujet lui ouvre des horizons insoupçonnés. Comme je suis déjà enclin à m'échapper sur des chemins de traverse quand j'habite un livre...

Ainsi Oblomov, lu et relu sous toutes les lumières, m'a-t-il fait songer involontairement à cet épisode où, lisant le livre éponyme, assis sur un banc de la gare de Lausanne, j'étais tellement englué dans l'indolence paresseuse du héros de Gontcharov que j'ai laissé passer deux trains, que j'aurais dû prendre pour me rendre à Genève, où j'étais attendu...

L'entretien de JLK avec Lucien Rebatet en mars 1972 m'a évoqué bien évidemment l'antre de la rue Le Marois où je l'avais précédé d'une quizaine de mois, jeune homme vert tendre de moins de vingt ans. Le nombre d'années qui m'en sépare me laisse penser que je suis bien devenu, comme JLK, un vieil iguane, ce qui est paradoxal puisque, comme lui, j'étais alors plus vieux, me semble-t-il, que je ne suis aujourd'hui.

JLK a beaucoup lu, beaucoup plus certainement que je ne pourrai lire jamais. Comme j'apprécie sa façon de parler d'un certain nombre d'auteurs que je connais un peu, tels qu'Aymé, Simenon, Chappaz, Chessex, Dostoïevski, Gripari, Mishima, Proust, Soljénitsyne ou Thibon, je suis prêt à le considérer comme un éclaireur dans ma quête d'autres lectures. JLK a d'ailleurs eu la riche idée de dresser en fin de volume une liste de livres... pour lire dans la foulée.

Sans doute est-ce parce que ses jugements littéraires ne sont pas fonction de ses propres adhésions, ni de celles des auteurs qu'il aime, que JLK est crédible :

J'ai et continue d'avoir autant de plaisir à lire et relire Le Traité du style d'Aragon, Les Mots de Sartre ou Matinales de Jacques Chardonne, Nord de Céline.

Comment ne pas suivre l'éclaireur JLK quand il dit en quelque sorte qu'il faut : 

[Ramener] finalement le lecteur à l'essentiel : le sens d'un texte, sa beauté, sa polysémie, sa musique, ses échos à n'en plus finir ?

Pour en revenir aux carnets de JLK, je suis touché quand il écrit :

Ces carnets m'aident à me retrouver, chaque jour après l'autre, c'est le bout de bois flotté à quoi je m'accroche pour ne pas sombrer.

Jacques Laurent, qui m'a beaucoup marqué, parlait, lui, de béquille de l'écriture...

Francis Richard

PS

JLK qui aime lire Cingria, l'auteur des Impressions d'un passant à Lausanne, a intitulé un de ses livres Impressions d'un lecteur à Lausanne...
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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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