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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 18:45
Lettres à la Lune, de Fatoumata Kebe

Rien de ce qui est lunaire ne m'est étranger.

 

Telle pourrait être la devise de Fatoumata Kebe, 35 ans, astronome qui a consacré ses études et sa vie à la Lune. Car la Lune n'est pas seulement pour elle un satellite ou un astre familier: c'est une présence, un oeil qui nous regarde la nuit et s'invite à nos fenêtres.

 

Après avoir, dans La Lune est un roman, confronté les approches scientifiques, astronomiques et physiques aux mythes qui les avaient précédées, elle adopte dans Lettres à la Lune une autre approche en offrant au lecteur un voyage dans la littérature sur la Lune.

 

C'est un voyage dans le temps et dans l'espace, à travers différentes époques et régions du monde, à partir de romans, de poèmes, de chansons folkloriques et de légendes. A notre époque même, elle reste une source majeure de créativité, inspirante et porteuse de rêves.

 

Fatoumata Kebe commence par des récits mythiques qui disent la création du monde et qu'elle a compilés, sans prétendre à l'exhaustivité, tels qu'ils nous sont parvenus depuis la Côte d'Ivoire, le Zambèze, l'Afrique de l'Ouest, l'Inde, la Grèce, le Japon ou les Incas.

 

La raison le dispute à l'imagination chez les auteurs d'autres récits. Les spéculations [y] vont bon train et cela donne des textes plus ou moins fantaisistes, plus ou moins réalistes, et même des textes où les habitants de la Lune sont imaginés similaires à ceux de la Terre. 

 

D'autres récits, parmi lesquels l'auteure opère un nouveau choix de textes, personnifient la Lune: c'est une muse et confidente, une amoureuse, une directrice de conscience. D'autres présentent la face obscure qu'on lui prête ou la reconnaissent comme maîtresse du temps.

 

Fatoumata Kebe cite des textes de près d'une cinquantaine d'auteurs. Dans ses belles notes liminaires, elle fait montre de son amour des lettres et des langues, de sa curiosité, qui ne se limite donc pas à la science mais se prolonge dans l'inépuisable imaginaire lunaire.  

 

Francis Richard

 

Lettres à la Lune, Fatoumata Kebe, 240 pages, Slatkine & Cie (sortie le 2 juillet 2020)

 

Livre précédent:

La Lune est un roman (2019)

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 19:15
La Séparation des races, de Charles-Ferdinand Ramuz

Ils sont habiles, ils sont d'une autre espèce, ils sont nombreux, ils sont entreprenants; et il s'était passé que dans les temps anciens (mais il n'y avait pourtant pas si longtemps), ils s'étaient avancés un jour jusqu'en deçà du col, s'étant emparés, du côté de chez nous, d'un beau morceau de pâturage.

 

Au-delà du col, qui est le lieu de la séparation, ils parlent une autre langue, et pas seulement une autre langue, mais un patois d'une autre langue, qui s'en va changeant toujours plus lui-même, loin des montagnes, puis du plateau et des collines, vers la mer.

 

Alors, Firmin dit aux autres, la veille de la redescente des vaches, qu'il a un moyen de les chasser d'ici une fois ou l'autre qu'à cause qu'il ne serait pas juste qu'ils n'aient pas leur part de dérangements, et qu'on ne les vole pas, du moment qu'ils nous ont volés!

 

Le moyen de Firmin, sans que les autres soient d'accord, est de leur ravir Frieda, qui vient presque tous les jours sur le col, à cause de la belle vue. Ce n'est pas seulement pour se venger, mais c'est aussi qu'elle est belle, qu'elle est grande, plus grande que lui:

 

Elle est comme du lait, elle est rose comme la rose... Elle n'est ni brune, ni noire, ni jaune de teint, comme elles sont chez nous...

 

Que faire d'elle, une fois emportée avec lui? Il va la garder chez lui. Ce qui ne sera pas du goût de sa mère, laquelle ne voudra pas cohabiter avec cette païenne, car ceux d'au-delà du col croient à un autre Dieu. Quant à ces derniers, ils prépareront vengeance.

 

En attendant que le col puisse être franchi à nouveau, à la remontée des vaches, un colporteur, Mathias, qui parle les deux langues, se rendra en éclaireur au village où est retenue Frieda, en contournant la montagne pendant des jours et des jours.

 

Mathias rencontrera Frieda que Firmin semble avoir apprivoisée et qui s'est d'ailleurs mise à apprendre sa langue. Ensemble ils trameront quelque chose à l'insu de Firmin, qui espère pourtant que, s'il y a la montagne entre eux, ils ne resteront pas séparés.

 

Aujourd'hui l'époque sans subtilités a fait du mot race un tabou, comme bien d'autres mots exclus du vocabulaire. Dans sa préface, Benjamin Mercerat explique le titre que l'auteur a donné à cette considérable leçon de style et de maîtrise narrative:

 

Dans la pensée de Ramuz le mot race ne désigne en rien une entité politique ou une fatalité génétique, mais il signale l'élection d'un peuple, sa réussite, son charisme. Ramuz appelle  race ce qu'on appellerait plus volontiers culture.

 

Dans le titre, ce n'est d'ailleurs pas le mot race qui est le plus important mais le mot Séparation:

 

Selon une formule que Ramuz associe à un ensemble de projets littéraires dont aucun ne verra le jour éditorial, les hommes sont "posés les uns à côté des autres", donc séparés; l'Art ayant comme mission de signifier, voire d'instituer leur réunion. [...] La Séparation des races semble bien n'être qu'un aspect secondaire de cette Séparation fondamentale, existentielle, que Ramuz constate entre les hommes.

 

Francis Richard

 

La Séparation des races, Charles-Ferdinand Ramuz, 228 pages, L'Aire bleue

 

Du même auteur à l'Aire Bleue:

Vendanges (2020)

 

Chez Zoé:

Les signes parmi nous (2020)

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 19:55
Vendanges, de Charles-Ferdinand Ramuz

Le pays venait nous appeler jusque parmi nos livres, avec sa vie à lui, et aux vendanges de Virgile nous invitait à comparer les siennes. Trois ou quatre ans de suite et de dix à quatorze ans, je suis ainsi parti, docile à son appel...

 

Les Vendanges, que Charles-Ferdinand Ramuz raconte, ont lieu au cours des vacances d'automne, pendant vingt-cinq jours du mois d'octobre, dans un vignoble de la commune d'Yvorne, avant que le XIXe ne cède le temps au XXe et juste après:

 

Ce n'était pas du vin fait seulement avec la pulpe du raisin, mais avec la gousse, c'est-à-dire que c'était du vin "complet" et donc du vrai vin.

 

A deux pas du village se trouve la mystérieuse plaine du Rhône. Lui et toute une bande de gamins s'y rendent en cachette, comme attirés par un fruit défendu, dès qu'ils peuvent s'échapper, si bien que ce souvenir est associé à celui des vendanges.

 

Ce sont surtout les odeurs de poison qui les émeuvent. Ils se passionnent pour les fruits dangereux comme la belladone et autres baies des haies, parmi les champignons pour les champignons vénéneux, parmi les insectes pour ceux qui piquent...

 

Au-dessus de la plaine, sur les bords mêmes du ciel, une grande merveille l'illumine quand il y pense. Ce sont transfigurées, comme sept grandes femmes agenouillées, qui seraient vêtues de blanc, les sept Dents du Midi dans leurs neiges et leurs glaciers.

 

Les journées dans la vigne ne sont pas de tout repos. Aussi le matin, levés tôt, leur sommeil met-il du temps à céder... L'après-midi, quand ils ne s'échappent pas vers la plaine du Rhône, ils se rendent au pressoir, toujours attirés par le fruit défendu:

 

Ici déjà commençaient les régions de la fermentation, c'est-à-dire du vin, c'est-à-dire de la boisson qui convient aux hommes faits, c'est-à-dire qui nous convenait, à nous.

 

Au Collège, ils avaient deux heures d'histoire sainte par semaine. Ils savaient que Noé était vigneron, qu'un jour il s'enivra et se découvrit au milieu de sa tente. Il n'est donc pas étonnant que, tout frais dans la vie, d'instinct, Ramuz soit allé à l'essentiel:

 

J'ai connu tout petit garçon qu'il n'y avait pas de temps, que le temps était une maladie et qu'on ne guérissait que quand on s'était défait de lui. Tout se ressemblait, il n'y avait plus qu'une seule espèce d'hommes.

 

Francis Richard

 

PS

Cette réédition est préfacée par Ivan Salamanca qui invite le lecteur à lire le livre clandestinement, avec cette intuition que ce grand texte saura nous rendre notre âme d'enfant.

 

Vendanges, Charles-Ferdinand Ramuz, 72 pages, L'Aire bleue (à paraître)

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18 février 2020 2 18 /02 /février /2020 23:30
Le premier homme, d'Albert Camus

Il s'agit de l'oeuvre à laquelle travaillait Albert Camus au moment de sa mort. Le manuscrit a été trouvé dans sa sacoche, le 4 janvier 1960, jour de son accident, écrit Catherine Camus, dans la note qui précède la première édition de ce roman inachevé et paru bien des années plus tard, en 1994.

 

Le roman, tel qu'il a alors été publié, comprend une ponctuation qui n'existait pas dans le manuscrit d'Albert Camus, écrit d'un seul jet. L'éditeur l'a rétablie, de même qu'il a indiqué les mots à la lecture douteuse, mis entre crochets des blancs pour remplacer ceux qui s'avéraient illisibles.

 

Albert Camus n'avait non seulement pas achevé son texte mais ne l'avait pas non plus retravaillé. Il avait mis en superposition des variantes, en marge des ajouts, intercalé des feuillets, qui sont reproduits en annexes, consigné des notes dans des cahiers à spirale, qui figurent en fin d'ouvrage.

 

Tout cela pour dire que tel quel, en dépit du fait qu'il ne soit pas une oeuvre aboutie de l'auteur, ce roman n'en est pas moins une oeuvre romanesque majeure du Prix Nobel de littérature 1957, sans doute parce que justement elle le révèle tel qu'en lui-même, sans qu'elle ait subi les derniers apprêts.

 

Dans l'édition de 1994, ce roman, qui figure entre autres dans le quatrième volume de l'édition de La Pléiade paru en 2008, comprend deux parties: Recherche du père et Le fils ou le premier homme, dans lesquelles il est surtout question de l'enfance d'un héros qui lui ressemble tant.

 

Jacques Cormery a quarante ans quand il se rend à Saint-Brieuc sur la tombe de son père, mort pour la France le 11 octobre 1914. Il ne l'a pas connu, puisqu'il est né une nuit d'automne 1913 en Algérie, à vingt kilomètres de Bône, où son père vient d'être nommé gérant d'une ferme de Saint-Apôtre.

 

Jacques constate en regardant les dates, 1885-1914, que son père Henri avait vingt-neuf ans quand il est mort et qu'aujourd'hui l'homme enterré sous cette dalle, et qui aurait été son père, était plus jeune que lui... En dépit de toutes ses recherches il ne saura pratiquement rien de plus sur lui...

 

Il sera donc le premier homme parce qu'avant lui il n'aura personne pour lui montrer la voie, sinon un père de substitution en la personne de l'instituteur Monsieur Bernard, qui, plus tard, va le sortir de la misère dans laquelle se trouvent sa mère (demi-sourde) et sa grand-mère illettrées.

 

Mais, auparavant, il va éprouver ce que signifie dire d'où il vient quand il doit indiquer la profession de sa mère sur l'imprimé à remplir au lycée où, bénéficiaire d'une bourse, il va poursuivre des études. Après avoir d'abord mis ménagère - elle fait des ménages - il se résout à écrire domestique:

 

Jacques se mit à écrire le mot, s'arrêta et [...] connut d'un seul coup la honte et la honte d'avoir eu honte.

 

Ce roman est un roman d'amour, pour sa mère et pour tous ceux qui ne peuvent s'exprimer, pour cette terre d'oubli qui l'a vu naître et pour tous ceux qui y auront été, comme lui, des premiers hommes tels que les quarante-huitards, les Espagnols ou les Alsaciens, après la défaite de 1871.

 

Un Français d'Algérie dit à propos des Arabes: On est fait pour s'entendre. Aussi bêtes et brutes que nous, mais le même sang d'homme. On va encore un peu se tuer, se couper les couilles et se torturer un brin. Et puis on recommencera à vivre entre hommes. C'est le pays qui veut ça...

 

Dans une note, Albert Camus écrit: L'amour véritable n'est pas un choix ni une liberté. Le coeur, le coeur surtout n'est pas libre. Il est l'inévitable et la reconnaissance de l'inévitable. Et lui, vraiment, n'avait jamais aimé que l'inévitable. Maintenant il ne lui restait plus qu'à aimer sa propre mort. 

 

Francis Richard

 

Le premier homme, Albert Camus, 386 pages, Folio

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15 février 2020 6 15 /02 /février /2020 18:00
Vie à vendre, de Yukio Mishima

Yamada Hanio fait une tentative de suicide en avalant une quantité massive de somnifères. Sur son lit d'hôpital, cet employé honnête et zélé de l'agence Tôkyô Ad' se souvient pourquoi.

 

Un soir, rentré chez lui, alors qu'il lit son journal, il s'est avachi sur sa table et les pages du milieu sont tombées à terre. En se penchant pour en ramasser une, il voit que sur celle-ci se tient un cafard.

 

La ramassant, il voit que la bestiole se faufile entre les caractères imprimés. Les ramassant toutes, il s'aperçoit en les parcourant que tous les signes qu'il veut lire se transforment en cafards. 

 

Il se dit: Puisque tous les caractères du journal se sont changés en cafards, ça ne vaut plus la peine de vivre... C'est ainsi que l'idée de "mourir"  [s'est] tout naturellement installée dans sa tête.

 

Une fois sorti de l'hôpital, il donne sa démission à Tôkyô Ad', qui lui alloue une forte indemnité de départ, et il fait paraître l'annonce suivante dans la rubrique Offres d'emploi d'un canard:

 

Je propose une vie à vendre. A utiliser à votre guise. Homme, 27 ans. Confidentialité garantie. Aucune complication à craindre.

 

Il fait suivre cette annonce insolite de son adresse et accroche sur la porte de son logement une affichette sur laquelle est inscrit en lettres élégamment calligraphiées: Life for sale - Yamada Hanio.

 

Vie à vendre de Yukio Mishima, roman inédit en français (il a paru au Japon, en 1968, en 21 livraisons dans la revue Shûkan Purebôi), est le récit des ventes de la vie de Hanio à des clients successifs.

 

(Au début, pour souffler entre deux missions, il retourne l'affichette accrochée sur la porte de son logement où l'on peut lire: Rupture momentanée des stocks...)

 

Le héros de Mishima pense qu'au commencement tout est vide de sens et qu'il faut partir de là pour donner du sens et de la liberté à sa vie. Et jamais, au grand jamais, s'embarquer dans le processus inverse...

 

Ainsi, pendant les tribulations improbables que l'annonce de Hanio lui fait traverser, la peur de la mort qui le tenaille quand il fuit sans but, s'éloigne-t-elle de lui quand la mort semble inéluctable:

 

Dans le fond, le plus effrayant aux yeux de l'homme, c'est l'incertitude... Il suffit qu'il se dise Ce n'était que ça? pour que la peur s'estompe aussitôt.

 

Francis Richard

 

Vie à vendre, Yukio Mishima, 272 pages, Gallimard (traduit de japonais par Dominique Palmé)

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 17:25
Les Signes parmi nous, de C.F. Ramuz

Les Signes parmi nous est un roman apocalyptique. Il se déroule dans un village suisse au bord du lac Léman, où on ne voit que tranquillité, régularité, pendant la Grande Guerre.

 

Tous les Signes de la fin du monde seraient là: cette guerre alentour qui n'en finit pas, la maladie qui frappe les innocents comme les coupables, les petits comme les grands:

 

Il est mort, il vient de mourir, c'est son tour; neuf, alors vous entendez bien, neuf en huit jours!

 

De plus il fait bon chaud: trente-cinq à l'ombre! ça ne s'est jamais vu. Il y a bien quelque chose qui ne va plus. On pensait bien manquer un jour de tout, mais pas de manquer d'air.

 

La fin du monde, c'est écrit dans La Parole, la brochure que vend Caille, le colporteur biblique. Si c'est écrit, c'est donc vrai. Et le récit cite les Écritures, l'Apocalypse notamment:

 

Les temps de la parole proférée et les temps de la parole réalisée sont en ressemblance et voisinage...

 

Nous, ce sont les gens du village, la femme qui écosse des pois, le chemineau couché contre le talus, l'homme aiguisant sa faux, les clients qui causent à l'auberge de commune.

 

Nous, ce sont les métiers qui vous regardent venir, le tonnelier, le menuisier, le cordonnier. Nous, ce sont l'homme assis sur la machine rouge, l'ouvrier couché à plat ventre...

 

Parmi nous, il y a les incrédules tel que l'homme dans sa cour qui chasse le colporteur: Comme s'il n'y avait pas assez de malheurs déjà, mais non! ça en invente! ça s'enrichit d'en inventer.

 

Parmi nous, il y a les crédules qui suivent les gens qui portent malheur tel que le colporteur biblique... Mais il ne fallait pas écouter ce grand fou avec son livre et ses histoires...

 

Car la fin du monde n'a pas eu lieu. Les explications sont on ne peut plus prosaïques. Peut-être est-ce le commencement d'un autre monde, tout du moins pour Jules et Adèle:

 

- Adieu, Adèle... A samedi...

- Ça va être long.

- Il fut content. Trois jours, elle dit que c'est long...

 

Les Signes ne sont jamais avérés que pour ceux qui voudraient tellement être confortés dans leurs croyances...

 

Francis Richard

 

Les Signes parmi nous, C.F. Ramuz, 176 pages, Zoé

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19 janvier 2020 7 19 /01 /janvier /2020 15:15
La guerre à huit ans, de Nicolas Bouvier

Ce volume contient trois textes de Nicolas Bouvier:

- Souvenirs, souvenirs (1996)

- Thesaurus pauperum ou La guerre à huit ans (1988)

- Bibliothèques (1996)

Le premier est une introduction à la lecture du second, qui parle de son enfance, et le troisième une évocation de son père.

 

Dans le premier texte, il précise que l'écrivain voyageur, en tout cas tel que lui, n'écrit pas ou peu pendant qu'il voyage: On va, on vient, on revient, on se souvient... et on raconte. C'est une occupation sédentaire.

 

C'est l'occasion pour lui de dire pourquoi les souvenirs d'enfance sont plus présents à la mémoire que ceux de la veille: L'enfance est un état de convoitise et de peur où tout ce qui arrive pour la première fois, cadeau ou blessure, laisse une marque indélébile.

 

C'est l'occasion pour lui de dire ce qu'il pense de l'enfance à laquelle il n'a consacré que peu de lignes. Dans son cas, elle l'a frappé une ou deux fois.

 

Au passage il dit ce qu'il fait quand sa mémoire s'esquive: Je la rappelle en apprenant par coeur des poèmes de Nerval, de Hölderin, de Toulet ou de Michaux. C'est de la musculation, des haltères et, dans une large mesure, ça marche.

 

Dans le deuxième texte donc, il raconte quand son enfance l'a frappé une ou deux fois. La première de ces occasions  n'est pas banale: il s'agit de son premier Thesaurus pauperum qui lui permit lors de la seconde de gagner sa guerre à huit ans contre Bertha, sa gouvernante prussienne: Un ouvrage édité par quatre fabricants de chocolat suisse, L'Album NPCK qui réunissait les initiales des firmes Nestlé, Peter, Cailler, Kohler.

 

Comment cela fonctionnait-il? On envoyait des coupons prélevés sur des emballages de chocolat et l'on recevait un in-folio Grandes figures de l'histoire mondiale avec des encadrés vides pour coller les vignettes coloriées qu'on recevait dans un deuxième temps, contre un deuxième envoi.

 

Dans le troisième texte, il rend grâce à son père, bibliothécaire, qui parlait quatre langues, de même que sa mère qui était la plus piètre cuisinière à l'ouest de Suez: C'est dire que, dans mon enfance, le coupe-papier l'emportait sur le couteau à pain et que cette constellation familiale a fait de moi un grand bouffeur de livres et un voyageur à l'épreuve de n'importe quelle tambouille.

 

Dans un traité du XVIIIe siècle d'un de ces abbés hydro-électro-mécaniciens, à la Bibliothèque universitaire de Genève, dont son père fut le directeur, il trouve un jour, par exemple, de quoi épater ses savants collègues du Musée d'histoire de la Réformation:

 

Petite échelle, fort officieuse, pouvant se rouler en la poche et propice aux entreprises galantes...

 

Francis Richard

 

La guerre à huit ans, Nicolas Bouvier, 80 pages, Zoé Poche (à paraître en février 2020)

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2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 23:30
Sur le Mont Mitaké, de Sîbourapâ

Je ne sais que trop que derrière ce tableau il y a une vie, et c'est une vie à jamais gravée dans mon coeur.

 

Prî, la femme de Nopporn, ne peut savoir qu'il y a une vie derrière l'aquarelle qui est accrochée dans le bureau de son mari et qui représente le Mitaké, lieu de promenade dominicale des Tokyoïtes. Pour elle, ce n'est qu'un tableau, des plus ordinaire.

 

Mais lui sait que, derrière ce tableau tranquille, qui n'a rien de remarquable en apparence, se cache une histoire d'amour inédite, dont le dernier acte s'est terminé tragiquement, récemment, ici, en Thaïlande.

 

Le premier acte a eu lieu six ans plus tôt. Nopporn, 22 ans, est alors étudiant à l'université de Rikkyo au Japon, depuis trois ans. Un ami de son père, Lord Atikânboddî, vient de se remarier après deux ans de deuil et le contacte:

 

Son Excellence m'écrivait qu'il allait se rendre au Japon avec sa nouvelle épouse, la princesse Kîrati, et il me demandait de l'aider à lui trouver un logement et à lui procurer toutes les facilités qu'escomptent les visiteurs étrangers. Il avait l'intention de séjourner à Tokyo deux mois.

 

Comme l'ami de son père a la cinquantaine, il imagine sans raison que sa nouvelle épouse doit avoir dans les quarante ans. Mais quand il voit la princesse Kîrati il est frappé par sa beauté et... par la différence d'âge avec son mari.

 

Nopporn est d'autant plus perplexe que Kîrati semble heureuse et ravie de sa condition de jeune mariée... Il ne lui donne que 28 ans, mais elle en a 35. Il faut dire qu'elle prend soin d'elle et qu'elle a su préserver sa fraîcheur de façon prodigieuse.

 

Comme son Excellence est très occupé et qu'il n'est pas du genre jaloux, Nopporn et Kîrati font beaucoup de promenades ensemble, au cours desquelles Nopporn n'est pas avare de compliments à l'égard de la belle, charmante et intelligente Kîrati, ce qui la contrarie.

 

En tout cas, ils deviennent des amis proches: Ce que je ressentais, c'était que la princesse n'était que de trois ou quatre ans plus vieille que moi. Savoir son âge réel n'était pas un obstacle m'obligeant à repousser l'intimité que je ressentais pour elle.

 

Pour Nopporn, le mariage de Kîrati avec Son Excellence reste un mystère. Ce mystère ne se dissipe pas quand il lui fait dire qu'elle ne pense pas que l'amour peut exister entre un homme âgé et une jeune femme. Il s'épaissit même quand elle ajoute: le bonheur sans amour existe bel et bien. 

 

Peu de temps avant la fin du séjour de Son Excellence et de la princesse Kîrati, celle-ci accompagne Nopporn Sur le Mont Mitaké. Ce qui se passe entre eux ce jour-là est le tournant de l'histoire. N'étant pas libre, elle lui demande de contrôler ses sentiments...

 

L'une des leçons de cette histoire racontée par Sîbourapâ est peut-être qu'il ne faut pas toujours contrôler ses sentiments, ni ses émotions, même si c'est aristocratique de le faire. Une autre est qu'il y a beaucoup de bonheur à aimer même si l'on ne vous aime pas en retour.

 

Francis Richard

 

PS

 

Ce livre est traduit en français pour la première fois, magnifiquement - la  langue est vraiment superbe. Il est considéré comme l'un des plus grands romans de la littérature thaïe et a été porté deux fois à l'écran, en 1985 par Piak Poster et en 2001 par Cherd Songsri.

 

Sur le Mont Mitaké, Sîbourapâ, 176 pages, Zoé, traduit du thaï par Marcel Barang (sortie le 8 novembre 2018)

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10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 15:15
Le compagnon de voyage, de Gyula Krúdy

(Mon compagnon de voyage m'indiqua le vrai nom de la ville de X... Que le lecteur me permette de ne pas le lui révéler au cours de ce récit. Il existe en Haute-Hongrie plusieurs villes de ce genre.)

 

Le compagnon de voyage de Gyula Krúdy a quelque quarante-quatre ans quand il arrive dans cette ville. Il a le pressentiment, et la peur, d'une catastrophe. Il n'a plus le goût des femmes et de la bonne chère...

 

Arrivé à X..., les choses changent pour cet étranger nommé Pál Pálfi. Coureur de jupons et amateur de bonne vie, là il s'apaise et se calme: tenté un temps par le suicide, il finit par se dire qu'il est inutile d'accélérer la marche de la mort.

 

Certes, comme auparavant - on ne se refait pas - il cherche les aventures à l'instar d'un commis voyageur que l'ennui accable, mais il va faire des rencontres féminines qui vont émouvoir le franc vaurien qu'il est, toujours prêt à séduire une jeune personne.

 

Ce séducteur est homme d'expérience: c'est un fidèle de toutes les religions ayant les pieds et les jambes pour objets de culte. Mais il n'a jamais vu de jambes pareilles à celles de la femme chez qui il se présente pour louer une chambre, comme un étudiant:

 

Mme Hartvig était comme une nonne qui serait née avec des jambes de putain.

 

Car Mme Hartvig, née Szidónia Gábriel, assise auprès de lui sur le canapé, lui cède après avoir fermé les yeux, fait un signe de croix et joint les mains: Après l'avoir quittée, j'eus beaucoup plus envie d'elle qu'au moment où j'étais à ses côtés...

 

C'est la sainte femme qu'il a toujours désirée depuis sa première fille de joie. Il éprouve une profonde pitié pour elle comme pour toutes les femmes qu'il a abandonnées... Mais il n'a pas pour autant de regret:

 

En général je n'ai jamais regretté ce que j'ai fait, en bien comme en mal. Il y a des hommes qui donnent des difficultés aux prêtres, n'ayant rien à confesser sur leur lit de mort.

 

En tout cas, Mme Hartvig reprend ses esprits: Ce malheur ne se reproduira plus. Elle ne lui fait pas de reproches. Il peut s'installer comme prévu. Il ne se passera plus rien entre eux. Elle lui présentera même sa petite soeur plus belle et plus jeune qu'elle...

 

C'est également Mme Hartvig qui lui permet, en cette période de fêtes religieuses de fin d'année de faire connaissance avec d'autres femmes: Vous verrez à la messe du dimanche toutes les beautés de la ville. Suivez-moi et, si possible, placez-vous derrière moi.

 

C'est ainsi que, dans l'église, les yeux du séducteur croisent ceux d'une jeune fille de quinze ans aux cheveux noirs, frangés, comme en sont coiffées les poupées,  avec entre des lèvres gonflées faites pour sucer des sucreries, un espace où il manquait une dent... 

 

Quand il rencontrera plus tard Eszténa - c'est son prénom -, il se souviendra qu'elle lui avait paru, dès ce prime abord, pleine d'élan, curieuse, avide de tout connaître.  Et il ne s'imaginera pas qu'homme réfléchi et calme il puisse en tomber amoureux...

 

En tout cas, Pál Pálvi ne sera plus le même quand il quittera la ville de X... La gent féminine de là-bas, d'il y a un siècle, en sera la cause, d'une manière que cet imaginatif n'aurait jamais cru possible. Le lecteur comprend pourquoi il n'y retourna jamais...

 

Francis Richard

 

Le compagnon de voyage, Gyula Krúdy, 152 pages, traduit du hongrois par François Gachot, La Baconnière (sortie en Suisse le 10 mai 2018, en France le 17 mai 2018)

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 23:45
Honorée Mademoiselle, présentée par Corinne Desarzens

Honorée Mademoiselle Les Slaves ont les Russes pour les aider, nous on n'a personne.

 

C'est ce que disent les Albanais à M. Edith Durham (1863-1944) en 1905... et que rappelle Corinne Desarzens dans sa postface à ce livre, datée du 28 novembre 2016, le jour anniversaire de l'indépendance albanaise (28 novembre 1912)...

 

Ce recueil de textes publiés par Miss Durham entre 1904 et 1931 (un seul fait exception et remonte à 1941), a été édité en 2014, avec une introduction d'Elizabeth Gowing (née un 28 novembre...).

 

Ces textes, traduits et présentés par Corinne Desarzens, sont très intéressants par ce qu'ils révèlent d'un peuple méconnu (qui, de plus, de 1944 à 1991, a subi un régime communiste stalinien qui l'a emprisonné dans ses frontières...).

 

Quelques extraits de ces textes donneront peut-être envie d'apprendre quelque chose de vécu sur ces frères et soeurs humains largement ignorés.

 

Miss Durham, britannique alors âgée de 40 ans, s'est rendue en Albanie à la suite de son engagement dans le British Relief Fund et y a découvert des femmes pauvres et incultes, qui l'ont appelée leur soeur dorée:

 

Si ce n'était leur dénuement et leur extrême pauvreté, mes soeurs dorées seraient insupportables. Mais elles sont les misérables et innocentes victimes de jalousies internationales et de haines politiques, qu'on ne peut que prendre en pitié. La population masculine, au niveau intellectuel à peine plus élevé, rejoint désormais des bandes...

(The Monthly Review, Londres, mai 1904)

 

Alors qu'ici la vie d'un homme ne vaut pas cher et qu'elle s'en étonne, Miss Durham comprend que tout dépend du point de vue où l'on se place:

 

- Vous pensez être civilisés, vous les Anglais, et que vous pouvez nous apprendre, dit un Albanais avec passion. Moi je vous dis qu'il n'y a pas un Albanais qui commette des crimes tels qu'il s'en passe à Londres. Là-bas il y a des types qui vivent en vendant l'honneur d'une femme...

(Pall Mall Gazette, Londres, 12 septembre 1904)

 

En conclusion d'un échange qu'elle rapporte avec un Albanais désireux d'être considéré comme très chic tandis que ses ancêtres voulaient être reconnus comme de valeureux guerriers et mourir au combat pour la patrie, elle écrit:

 

Le passé ne reviendra pas. Le nouveau monde n'est pas encore éclos. Reste un peuple d'enfants - mal organisé, leur santé mentale ruinée par un trop copieux menu d'idées neuves qu'ils sont totalement incapables de digérer.

Le Proche-Orient est un pays de chagrin et de grande souffrance. Ses pires ennemis sont aujourd'hui ceux qui veulent trop vite les bousculer vers ce qu'on appelle la civilisation.

(La Gazette de Westminster, 14 septembre 1908)

 

L'Illyrie, devenue l'Albanie, au cours de l'histoire n'a pas été épargnée: 

 

L'Albanie moderne ne s'étend que sur une très petite partie des terres autrefois albanaises. Ses voisins plus puissants, surtout dans les guerres des Balkans de 1912-13 et la guerre de 1914-18, ont annexé d'importants territoires, alors complètement albanais, et bien que l'Albanie, en 1912, ait été enfin reconnue par les puissances comme état indépendant et neutre, elle a été tondue de ce qui aurait été ses meilleures terres, dont se sont emparés les Grecs et les Serbes.

(Geography, Manchester, mars 1941)

 

Miss Durham constate pourtant que:

 

Si cruel qu'ait été son destin, l'individualisme à toute épreuve des Albanais donne l'espoir qu'avec du temps, ils puissent cependant jouer un rôle dans le développement du Proche Orient. Leur intelligence, comme ceux qui ont voyagé chez eux l'ont constaté, est incomparable à celle de n'importe quel autre peuple des Balkans. Extraordinaire. 

(Discovery: A Monthly Popular Journal of Knowledge, Londres, février 1925)

 

Cet individualisme se retrouve chez les Albanais des trois religions (catholique romaine, orthodoxe et musulmane) et Miss Durham le confirme après avoir passé seize jours dans une bande de résistants à l'occupation ottomane:

 

Un musulman faisait partie de la bande, au même titre que les autres. Car lui aussi était un ennemi des Turcs. Pas de pitié sinon. Repousser l'occupation étrangère et de tous ses comparses est leur seul objectif.

(The Nation, 16 novembre 1912)

 

A propos de religion Miss Durham n'a pas sa langue dans sa poche lors d'un échange avec un fondamentaliste albanais d'une secte chrétienne:

 

L'inconvénient d'un Dieu-de-nos-pères est le suivant. Sa sphère est beaucoup trop limitée. Il n'a presque rien à faire. Il ne peut pas avoir de larges vues sur le monde. Il s'imagine que rien n'a d'importance sinon son propre coin, et par conséquent, il passe le plus clair de son temps à se quereller avec le Dieu-de-leurs-pères de la porte d'à côté...

(Londres, novembre 1920)

 

A lire donc si le lecteur souhaite connaître un autre éclairage historique sur les Balkans, fourni par une Anglaise sans complexe, qui parle d'expérience...

 

Francis Richard

 

Honorée Mademoiselle - Miss Durham dans les Balkans, présentée par Corinne Desarzens, 176 pages, Editions de l'Aire

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27 décembre 2017 3 27 /12 /décembre /2017 16:00
Terres saintes et profanes, de Jean Raspail

Terres saintes et profanes est la réédition d'un livre de Jean Raspail paru en 1960. Autant dire que peu de lecteurs le connaissent et que, introuvable depuis longtemps, ce modeste guide, à nouveau disponible, apparaît, des décennies plus tard, avec l'écoulement du temps, comme un véritable document historique.

 

Quand l'auteur entreprend ce voyage en 1959, il n'a que trente-quatre ans, mais sa plume est prometteuse et il fait preuve d'une grande indépendance d'esprit. Les photos qui illustrent son livre sont d'Aliette Raspail (sa femme) et de Didier Tarot: elles témoignent, en noir et blanc, d'un temps dont nous connaissons la suite.

 

Le livre comporte quatre chapitres:

- Terre sainte

- Liban

- Jordanie

- Israël

 

Terre sainte

 

La Terre sainte, au singulier, est celle des chrétiens. L'auteur confesse que c'est la sienne mais que sa religion est tiède. S'il commence par cette Terre, c'est parce qu'elle n'a pas de frontières et qu'elle n'appartient à aucun des trois pays - de religion non chrétienne - qui se partagent son nom et les bénéfices qu'il rapporte...

 

Son propos est simplement de se servir du paysage, des lieux et des gens, pour essayer de raconter "l'Évangile selon ce qu'il en reste". N'est-ce pas cet évangile-là que cherche en définitive le visiteur de Terre sainte?  Et le conseil qu'il lui donne est de jouer le jeu du drame qui s'y est joué ou de ne pas y aller...

 

Liban

 

Au Liban, les Libanais sont volontiers oublieux de leur passé, il ne les encombre pas, il les concerne si peu: C'est pourquoi le Liban se visite avec intérêt, mais sans que le coeur s'en mêle, et c'est pourquoi sans doute tant d'écrivains ont brodé sur un cèdre, une source ou une stèle, faute de trouver ailleurs motif à émotion...

 

Il n'en est toutefois pas de même à Byblos. Où les siècles se bousculent, se superposent. Où l'on devine l'amour du passé chez ceux qui en ont la garde. Où se trouve "la terre des dieux". Si bien qu'il donne cet autre conseil au visiteur: Dès votre arrivée au Liban, ne perdez pas une seconde, courez à Byblos et restez plus d'un jour...

 

Jordanie

 

Le royaume de Jordanie compte un million cinq cent mille habitants: quatre cent mille bédouins (qui en sont les seuls garants), sept cent mille réfugiés venus du territoire d'Israël et vivant misérablement dans les camps de la maigre pitance de l'ONU, quatre cent mille ex-Palestiniens annexés de Samarie et de Judée:

 

Et, pourtant, la Jordanie existe, malgré ses formidables contradictions internes, elle existe grâce à son roi dont l'unique présence parvient à matérialiser le mirage qu'est le royaume des sables. Alors qu'il pourrait rejoindre ses comptes en banque en Suisse ou en Angleterre, il fait front si courageusement qu'il est parvenu à gagner l'estime sinon l'amour de ses sujets.

 

Israël

 

Pour parler d'Israël, Raspail invoque la liberté de penser. Il l'appelle à son secours. Sans oublier la Forêt des martyrs, entre Tel-Aviv et Jérusalem, où six millions de jeunes arbres, plantés dans la rocaille et le sol nu, perpétueront le souvenir des six millions de victimes israélites exterminées par les nazis:

 

Mais si le souvenir des martyrs devait rendre les vivants muets, dans ce monde de souffrances, mon Dieu, plus personne n'ouvrirait la bouche.

 

Alors il l'ouvre, pour dire, notamment, que les deux causes, l'Arabe et la Juive, obéissant chacune à une loi du retour, sont mauvaises: Deux peuples pour la même terre avec autant de droits: qui peut oser condamner l'un ou l'autre.

 

Il est libre de penser ainsi, mais l'on peut penser autrement. Car la proclamation d'indépendance d'Israël le 15 mai 1948 fut la réponse justifiée à la destruction programmée du peuple juif par les nations arabes... même s'il était fin prêt à se défendre et à ne pas les laisser faire...

 

A qui appartient la terre?

 

Il l'ouvre pour dire: Enlever aux immigrants [juifs] ce qui leur fut attribué souvent de bonne foi à l'occasion des désordres de 1948-1949 est impossible. On n'arrache pas le pain à celui qui avait tant de motifs et d'excuses pour le voler... On pourrait toutefois lui demander de le rembourser.

 

Ce disant, qui est juste en principe, il oublie de dire, ou ignore, que les immigrants juifs précédents avaient acheté leurs terres... et qu'il en aurait été de même sans la guerre civile nourrie des appels aux meurtres des Juifs par le Grand Mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini, l'allié indéfectible de l'Allemagne nazie pendant tout le conflit mondial...

 

En 1959, dix ans après la guerre d'indépendance d'Israël, Raspail ne peut pas savoir que, trois années plus tard, ceux que l'on va appeler les rapatriés d'Algérie, qui avaient cette terre africaine pour patrie et à qui on n'a donné le choix qu'entre la valise et le cercueil, ne seront pas davantage indemnisés, ni par ceux qui les ont chassés, ni par ceux qui les ont accueillis de mauvais gré...

 

Pour faire bonne mesure, toutefois, il dit déjà que le problème israélien serait résolu s'il n'y avait le refus, de la part à la fois des gouvernements arabes et de la masse des réfugiés, de mettre en valeur de larges régions sous-habitées de Jordanie, de Syrie, Sinaï, Irak et Égypte

 

Pourvus de nouvelles terres, les réfugiés se seraient abstenus de réclamer les leurs.

 

Le pire n'est jamais sûr

 

Aussi Raspail n'a-t-il aucune illusion: une guerre israélo-arabe ne peut qu'advenir, tôt ou tard, dans ces conditions.

 

Raspail, enfin, ne cache pas son admiration: Chaque Israélien est conscient de vivre une épopée. Bâtir un pays, les armes à la main, là où il n'y avait rien! Chacun se sent pénétré de la certitude de travailler au bonheur futur du peuple juif tout entier, et spécialement de ceux qui se trouvent encore dispersés dans le monde et qu'on se déclare prêt à accueillir dès qu'il faudra.

 

Raspail ne serait pas Raspail s'il ne devait pas terminer sur une note pessimiste: il pense qu'Israël ne pourra pas accueillir indéfiniment de Juifs dispersés, que son niveau de vie y restera médiocre et que le mouvement d'émigration, déjà commencé à l'époque, les fera se répandre de nouveau dans le monde:

 

De réfugiés qu'ils étaient, ils deviendront des intrus. Jadis persécutés, ils seront des envahisseurs qu'on ne saura plus plaindre...

... Jusqu'au jour où tout recommencera.

Mais il n'y a déjà plus de place en ce monde pour une deuxième Terre promise.

 

Heureusement que le pire n'est jamais sûr...

 

Francis Richard 

 

Terres saintes et profanes, Jean Raspail, 142 pages Via Romana

 

Rééditions précédentes:

Le Camp des Saints (2011) Robert Laffont

Les veuves de Santiago (2011) Via Romana

 

Dernier livre paru:

La miséricorde (2015) Bouquins

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21 novembre 2017 2 21 /11 /novembre /2017 23:30
Lettres d'Angleterre, de Karel Čapek

En 1924, Karel Čapek se rend sur les îles britanniques, invité par le PEN Club (il présidera le centre tchécoslovaque de 1925 à 1933). Les lettres d'Angleterre sont le récit de ce voyage illustré par des dessins de son cru, très épurés et très évocateurs. Le jeune écrivain tchèque - il a alors 34 ans - découvre avec surprise que l'Angleterre [est] réellement anglaise...

 

Tout ce qu'il a lu au préalable sur l'Angleterre se révèle en effet exact: le Parlement, la Tamise, les policemen - les fameux Bobs de deux mètres - et les gentlemen en haut de forme gris... Une chose l'étonne cependant: on marche sur les prairies au lieu de chemins. Faisant de même à Hampton Park, il n'a jamais eu le sentiment d'une liberté aussi illimitée qu'à ce moment-là...

 

Il pense que cela a une considérable influence sur le caractère de l'homme et sur sa conception du monde: Cela lui ouvre la possibilité miraculeuse d'aller ailleurs que par le chemin, et en outre de ne pas se considérer lui-même comme un être nuisible, un voyou ou un anarchiste. Il constate: Seuls les gazons et les gentlemen anglais se rasent tous les jours...

 

S'il est effrayé par le traffic en ville de Londres, il est émerveillé dès qu'il en sort: La campagne anglaise n'est pas faite pour le travail: elle est faite pour les yeux. Mais il est submergé d'un indicible ennui par le dimanche anglais et se demande, faussement naïf pour quelles inexpiables fautes le Seigneur a condamné l'Angleterre au châtiment hebdomadaire du dimanche :

 

Le dimanche d'Exeter est si radicalement saint que même les églises sont fermées...

 

En Angleterre, la sainteté va de pair avec le dénuement: Les cathédrales anglaises sont nues et étranges, comme si elles attendaient que quelqu'un y emménage...

 

Il remarque que les Anglais ne sont guère loquaces: L'homme du continent se donne de l'importance en parlant: l'Anglais en se taisant. Il fait alors un rapprochement: Si les Anglais ont inventé tous les jeux, c'est sans doute parce qu'en jouant on ne parle pas...

 

Lui parle de bien d'autres choses vues au cours de ce voyage: de Hyde Park, des musées où sont réunis les trésors du monde entier,  des animaux au zoo et dans les prairies, de Madame Tussaud's, des clubs où règne une odeur de gloire et de vieux fauteuils de cuir, de Cambridge et d'Oxford où le but n'est pas de former de savants mais des seigneurs...

 

S'il est très critique après avoir vu la British Empire Exhibition à Wembley, ou l'East End de Londres, il abandonne son ton volontiers ironique et son humour au fond très britannique, quand il parle de l'Écosse où ma foi tout [lui] a plu, surtout, semble-t-il les montagnes sombres du nord:

 

Montagnes bleues et noires des flots glauques; vallées aux vaches rousses, claire et sombre verdure, petits lacs étincelants et beauté nordique des saules; ondulation sans fin, harmonieuse et nue, des collines, des ravins et des vallons, glens tapissés de végétation et pentes rousses de bruyère; beauté septentrionale des prairies, bosquets de bouleaux, et au nord, au nord là-bas, l'éclat poli de la mer comme une lame d'acier...

 

Francis Richard

 

Lettres d'Angleterre, Karel Čapek, 184 pages, La Baconnière (traduit du tchèque par Gustave Aucouturier)

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2 août 2017 3 02 /08 /août /2017 22:30
Nouvelles d'antan, d'Emma Vieusseux

Cette année 2017 correspond au bicentenaire de la naissance d'Emma Vieusseux (1817- 1901). Quelle meilleure façon de le célébrer que cette réédition de ses Nouvelles d'antan, parues en 1897 sous le pseudonyme d'Anne Gravier, le nom de sa grand-mère?

 

Ce sont bien des nouvelles d'antan, oxymore qui fait immanquablement penser à François Villon, qui se demandait où étaient passées les neiges du même nom, c'est-à-dire les dames du temps jadis... Ce monde ancien qu'elles décrivent n'est plus, tout simplement. 

 

Ce monde, c'est celui de la haute aristocratie du XIXe siècle, pour laquelle le bonheur personnel doit toujours s'effacer devant les devoirs qu'imposent les convenances, la position ou la fortune: ils ne peuvent que primer sur le mérite personnel, quel qu'insigne qu'il puisse être.

 

Ainsi, dans La famille de Muret, il n'est pas question, pour Marguerite, à peine quinze ans, de discuter: elle doit épouser le mari que son grand-père a accepté pour elle, quitte à ce qu'elle soit aussi malheureuse, sa vie durant, que sa mère, résignée à ne pas s'y opposer:

 

Victime du préjugé auquel ses parents avaient sacrifié son bonheur, elle ne croyait pas possible d'y résister. Plus elle avait souffert de son mariage, plus il lui semblait que se marier était une loi inexorable des femmes et que sa fille la devait subir comme les autres.

 

Alors qu'il a tout juste dix-huit ans, le jeune Adhémar de Chanteloube, élevé par sa mère, puis par son grand-père, fait enfin la connaissance de son père, qui s'avère peu disert. Celui-ci est ministre des finances. Contre vents et marées, il ne fait qu'une chose, servir son pays:

 

J'ai habituellement l'esprit trop préoccupé d'affaires, et d'affaires trop envahissantes, pour être capable de penser aux autres; souvent même je n'ai pas le temps de suivre mes propres pensées, je vis quelquefois des jours en dehors de moi...

 

Un roman à Genève est l'amour impossible entre une jeune fille de la haute société genevoise, Louise de Bernonville, vaniteuse et sérieuse à la fois, et un jeune homme d'un milieu modeste, Ferdinand Fabri, intelligent et digne. La mère de Louise résume ainsi la situation:

 

Un mariage mal assorti moralement est un immense malheur, mais un mariage trop inégal de position est rarement heureux. On se souvient toujours de part et d'autre de son ancienne position. L'amour-propre s'en mêle...

 

Avec beaucoup de finesse d'observation et d'élégance de style, Emma Vieusseux témoigne dans ces nouvelles de l'état d'esprit dans lequel ce monde, aujourd'hui disparu, même s'il en reste quelques traces, évoluait hors ligne, recherchant l'excellence, à tout prix personnel.

 

Mélanie Chappuis, qui s'est intéressée à la vie d'Emma Vieusseux, ne serait-ce que parce qu'elle vit dans le manoir de Châtelaine, où celle-ci a vécu, dit dans sa préface que ses personnages lui ressemblent: Ils ont son exigence, sa clairvoyance, son honnêteté.

 

Elle précise: Ils sont une leçon de vie qui n'a rien de désuet ou d'antique. Après avoir lu ces seules trois nouvelles, le lecteur ne peut qu'en convenir et la fin de chacune d'elles ne peut que le conforter dans le constat que leur amour du devoir élève leur esprit.

 

Francis Richard

 

Nouvelles d'antan, Emma Vieusseux, 304 pages, Éditions Encre Fraîche

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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