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28 décembre 2016 3 28 /12 /décembre /2016 23:55
Carabas, de Jacques Chessex

Quand j'avais 20 ans, je souhaitais rencontrer Jacques Chessex dont j'avais lu avec enthousiasme Portrait des Vaudois et surtout Carabas et m'entretenir avec lui pour le compte d'une revue d'étudiants de Neuchâtel. Malheureusement je devais faire chou blanc à mon premier appel téléphonique. Après avoir demandé à Pierre Favre, ami commun, alors Directeur de Publicitas, d'intervenir, je me suis fait jeter encore plus vivement lors d'un deuxième appel. Deux années plus tard je devais apercevoir l'ogre au Café romand, place Saint François, à Lausanne. D'une timidité maladive je n'ai pas osé aborder le récent lauréat du prix Goncourt. Mais je garde encore aujourd'hui l'image d'un homme massif à la moustache inoubliable.

 

Ce texte je l'ai écrit le soir du 12 octobre 2009, après m'être incliné sur la dépouille de Jacques Chessex pendant la pause de midi. Je n'aurai jamais été aussi proche de son corps que ce jour-là. Autrement que par ses livres, je ne l'aurai pas vraiment connu de son vivant, ne m'étant pas soûlé avec lui...

 

Dans le vin, écrit-il, dans le vin surtout, je n'ai jamais cherché qu'à m'enfoncer en moi-même, à m'habituer mieux, à coller de plus près à mes os. Il dit aussi: Boire comme exercice spirituel. L'ascèse par l'excès lent et serein. La méditation et la paix par la brûlure, la matière, le chahut.

 

1971. Paraît Carabas. J'ai vingt ans. Ce livre est pour moi une révélation et transmet le vertige de la transgression à mon âme de rebelle. Aussi appréhendé-je de le relire autant de temps après et ai-je quelque peu différé le moment de m'y replonger. Aujourd'hui je ne le regrette pas le moins du monde.

 

Dans Carabas, j'ai bien retrouvé l'écrivain hors du commun que j'avais envie, et tenté vainement, de rencontrer; qui au bon ton préférait le ton; dont le coeur était soulevé par l'hypocrisie et le snobisme; qui ne cherchait pas à complaire aux justes, les nouveaux comme les anciens; qui avait refusé de sauter dans le train en marche.

 

Dans Carabas, j'ai bien retrouvé l'écrivain qui parle de lui sans celer qu'il est un mélange de névé et de sanie, qu'il est violemment partagé entre le bas et le haut; qui se demande s'il saura jamais parler des autres; qui aime plus que tout chez les autres les récits de soi-même, les autoportraits inconfortables.

 

J'avais oublié qu'il avait la faveur des chats; qu'il avait dit: Avocat oui, juge non; qu'il lui avait toujours été difficile de faire à la fois des articles et un livre; qu'il était un drôle de paresseux: Rôdeur, traîneur, jean-foutre, oui, mais ponctuel dans la relation de mes flemmes, tenant l'horaire, rigoureusement, dans le récit de ma fainéantise.

 

J'avais oublié ces correspondances baudelairiennes qui me parlent tant aujourd'hui. Mais je me souvenais qu'il écrivait par peur de la mort; qu'il rêvait d'une littérature pleine de sang et farouche, d'une littérature puissamment nourrie et se foutant pas mal des modes et des conventions de l'intelligentsia; que l'excès d'horreur [l'avait] précipité dans l'absolu.

 

Comme aurais-je pu oublier d'où venait son goût du blason? De son langage, sans doute, vieilli, rigoureux, de sa syntaxe harmonieusement autoritaire, des beautés éclatantes de quelques mots qui ne subsistent qu'en héraldique, et leur vertu est de suggérer aussitôt la figure, la couleur, le motif et le pouvoir combatif ou persuasif de l'écu.

 

Jacques Chessex était très lucide sur l'accueil qui serait réservé à ce livre: Vous croyez vos petites cochonneries captivantes? Mais non, répondait-il. J'ouvre mes propriétés tout simplement. Carabas! A l'époque, Jacques Chessex préférait Rabelais à Rilke. Je ne sais pas de manière certaine s'il avait gardé cette préférence par la suite, mais j'en doute.

 

Toujours le 12 octobre 2009, j'écrivais à propos de Jacques Chessex: Je le considère, même si ma pudeur se trouble parfois devant certaines crudités, qu'il sait si bien décrire, comme un grand écrivain, touché par la grâce de Dieu, dont le style a évolué avec le temps et de rabelaisien s'est fait cristallin.

 

Dans sa préface, Raphaël Aubert explique pourquoi, selon lui, il n'y a pas eu de réédition de Carabas avant celle-ci: Si Jacques Chessex s'est détourné de ce qui reste pourtant un maître-livre, non seulement dans la littérature romande, mais aussi française, c'est peut-être que Carabas, loin d'inaugurer une nouvelle manière pour son auteur, vient au contraire clore un cycle, signifie la fin d'une époque.

 

Raphaël pense que ce livre, initialement publié par les Cahiers de la Renaissance vaudoise, ne cadrait pas avec la nouvelle posture adoptée par Chessex qui se voulait un auteur plus que jamais lumineux, allégé: Un auteur chargé d'honneurs et recru de gloire, soucieux avant tout de fixer pour l'éternité une tout autre image de lui-même. Sans plus les outrances passées.

 

Francis Richard

 

Carabas, Jacques Chessex, 272 pages L'Aire bleue

 

Livres précédents chez Grasset:

 

Hosanna (2013)

Fraternité secrète Correspondance avec Jérôme Garcin (2011)

L'interrogatoire (2011)

Le dernier crâne de M, de Sade (2009)

Un juif pour l'exemple (2009)

 

Carabas, de Jacques Chessex
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21 décembre 2016 3 21 /12 /décembre /2016 23:45
Testament du Haut-Rhône, suivi de Les Maquereaux des cimes blanches, de Maurice Chappaz

Les deux livres de Maurice Chappaz réunis dans ce volume de poche sont tous deux livres poétiques. L'un est lyrique, l'autre satirique. Le premier a paru en 1953, le second en 1976, et le temps écoulé entre les deux explique que le poète soit passé d'un genre l'autre, les circonstances ayant considérablement changé entre-temps.

 

Le Testament du Haut-Rhône, comme Les Maquereaux des cimes blanches, sont proses poétiques d'amour pour le Valais, région unique au monde pour Maurice Chappaz (et pour d'autres), et l'éditeur les a rassemblés à dessein en un seul volume pour le centenaire de la naissance du poète, commémorée jour pour jour aujourd'hui.

 

Dans le Testament, le poète n'est certes pas complètement serein, mais son amour est encore largement comblé par ce qu'il voit et par ce qu'il ressent. Il n'est pas complètement serein peut-être parce que se disputent en lui deux Grâces, la Grâce poétique et l'Autre, l'immanence d'homme de chair et la transcendance d'homme de foi.

 

Il n'est pas non plus complètement serein parce qu'il pressent que le véritable paradis sur Terre qu'est le Haut-Rhône valaisan, où il vit et où il est encore parcouru de pensées heureuses, n'est pas éternel, qu'il vit ses derniers moments et qu'il n'échappera pas davantage que d'autres lieux aux dégâts de l'étrange crise du temps présent:

 

La Parole venue de l'Orient se dissipe dans notre sommeil et en nous se dégradent les signes divins. L'humanité n'est plus, la nature n'est plus.

 

Dans ce livre, il y a donc à la fois volonté de tester pour le monde défunt, au risque d'oublier de témoigner de l'Autre, et volonté de deviner ce qui adviendra inéluctablement, semble-t-il, en en détectant les signes annonciateurs. Ce qui donne, d'une part, des envolées lyriques telles que celles-ci, qui ne peuvent que remuer l'âme:

 

J'ai eu parfois l'impression d'être une rose, un village qui fume, une forêt d'hiver, une route où des arbres caparaçonnés de gel tremblent parmi les lueurs, des pruniers aux lichens jaunes. Nos sens et nos pensées se réfractent un instant dans les choses comme pour les féconder et il semble qu'une énigme en jaillit, fragile annonciation du monde qui se dégage de ses limbes.

 

Ce qui donne, d'autre part, des paroles prémonitoires, telle que celles-ci, qui ne peuvent que la remuer tout autant, autrement:

 

C'est à de grandes destructions que nous sommes conviés. Devant les figures écrites sur les os et les pierres ensevelies, je suppute le sens même du chant et ce but, ultime, épique, mystérieux des scribes quand ils doivent tracer les signes telles les mouchetures des oeufs, afin de permettre à un pays de passer.

 

Près d'un quart de siècle plus tard, le ton change parce que les pressentiments sont devenus réalités, parce que l'amour charnel pour une terre a été douloureusement meurtri. Et un amour blessé, surtout quand il l'est par des personnages sans vergogne et sans scrupules, ne peut susciter qu'une sainte colère, et les imprécations qui vont avec:

 

L'arche d'alliance a brûlé

mais elle était assurée.

Maffia in excelsis !

 

Vous n'avez pas rongé les mayens? assommé, bétonné la plaine? Enfumé le ciel? Ni tari les sources bien sûr.

 

- Comment cela va-t-il finir?

- Par la servitude-pourriture; ou par la catastrophe-renaissance.

Je sens le Valais comme un hareng sent la mer.

 

Ils ont sodomisé le pays jusqu'à ce que les cimes blanches leur tombent dessus comme des icebergs.

 

Ce livre suscita une campagne de presse violente de la part du Nouvelliste et des attaques personnelles contre le poète, qui, dix ans plus tard, se vit remettre le Prix de la consécration  de l'État du Valais...

 

Francis Richard

     

Testament du Haut-Rhône suivi de Les Maquereaux des cimes blanches, Maurice Chappaz, 160 pages, Zoé

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 10:50
Le monde d'hier, de Stefan Zweig

Le monde d'hier, qui va de 1881 à 1941, n'est pas meilleur que le monde d'aujourd'hui: ce n'était pas mieux avant. Même si par certains aspects, et à certains moments, ce monde était meilleur, il ne l'était pas par d'autres et, quand il était meilleur, il ne l'était pas longtemps. Les deux mondes sont tout simplement différents. Tous deux imparfaits et éphémères.

 

Dans ce livre-testament, qui recouvre les soixante ans de sa vie, Stefan Zweig, à l'aide de sa seule mémoire (il a tout perdu ou presque), en 1941, avant de se donner la mort en 1942, écrit ses Souvenirs d'un Européen, dont toute l'oeuvre est tendue vers un but, celui de l'union spirituelle de l'Europe, qui n'a, bien évidemment, rien à voir avec sa construction technocratique actuelle.

 

Stefan Zweig naît à une époque où règnent l'idéalisme libéral et la liberté individuelle. On se dit que le meilleur des mondes est possible. La sécurité et le progrès technique favorisent une prospérité croissante, qui profite à tous. Un heureux temps: L'Etat [...] ne songeait pas à soutirer en impôts plus de quelques pour cent, même sur les revenus les plus considérables...  

 

Comme ce monde n'est pas parfait, à l'école qu'il qualifie de stérile (il parle même d'atmosphère de geôle d'un lycée autrichien), Stefan Zweig souffre de l'absence totale de relations intellectuelles et spirituelles. Avec d'autres jeunes, cependant, il se désintéresse des vieux maîtres et s'intéresse aux tenants de l'art nouveau, sous toutes ses formes, considéré par leurs aînés comme décadent et anarchiste.

 

Comme ce monde n'est pas parfait, la sexualité ne peut certes pas être bannie, mais elle ne doit pas être visible et les sexes sont différenciés autant qu'il est possible. Or il est bien connu que seul ce qui est refusé occupe le désir, seul ce qui est interdit irrite la convoitise: et moins les yeux avaient à voir, les oreilles à entendre, plus la pensée se repaissait de rêves...

 

Mais, ajoute Stefan Zweig, nous avons joui de plus de libertés publiques que la génération d'aujourd'hui (celle de l'après Première Guerre mondiale) soumise au service militaire, au service du travail, dans beaucoup de pays à une idéologie de masse, et dans tous, en réalité, livrée sans défense à l'arbitraire d'une politique mondiale stupide:

 

Nous pouvions nous consacrer à notre art, à nos inclinations spirituelles, perfectionner notre vie intérieure, d'une manière plus personnelle et plus individuelle, en étant moins dérangés. Une existence cosmopolite nous était possible, le monde entier nous était ouvert. Nous pouvions voyager sans passeport ni visa partout où il nous plaisait, personne n'examinait nos opinions, notre origine, notre race ou notre religion.

 

Stefan Zweig conclut, avec Friedrich Hebbel qui disait: Tantôt nous manque le vin, tantôt la coupe: Rarement l'un et l'autre sont accordés à la même génération. Si les moeurs laissent à l'homme quelque liberté, c'est l'Etat qui le contraint. Si l'Etat ne l'opprime pas, ce sont les moeurs qui tentent de le modeler.

 

Même si la couche sociale du libéralisme était mince et que la lutte du même nom commençait, Stefan Zweig peut écrire: Jamais je n'ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d'avant la Première Guerre mondiale, jamais je n'ai espéré davantage l'unification de l'Europe, jamais je n'ai cru davantage en l'avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore.

 

Il insiste: Le monde n'était pas seulement plus beau, il était aussi devenu plus libre. C'était sans compter avec la puissance qui conduit d'aucuns, les prédateurs, à en vouloir toujours plus: L'essor avait peut-être été trop rapide. Les Etats, les villes avaient acquis trop vite leur puissance et le sentiment de leur force incite toujours les hommes, comme les Etats à en user et à en abuser...

 

Après la Première Guerre mondiale et ses effets de ruine, Stefan Zweig décrit l'inflation qui va rendre mûr le peuple allemand pour le régime de Hitler:

- Comme on manque de tout, des petits malins profitent de la pénurie pour s'enrichir en achetant à bas prix et en revendant au quadruple ou au quintuple.

- L'Etat intervient pour faire cesser ces trafics et ne fait que développer le chaos.

- La substance est considérée comme plus fiable que le simple papier imprimé: la monnaie métallique disparaît.

- L'Etat fait rendre au maximum la planche à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel: il s'agit de faire cesser le bon vieux troc remis à l'honneur.

- Le chaos revêt des formes de plus en plus fantastiques: en Autriche (où l'inflation sera moindre qu'en Allemagne) un loyer annuel d'un appartement moyen (l'Etat a interdit toute augmentation) coûte bientôt moins qu'un déjeuner.

 

Résultat: les épargnants sont réduits à la mendicité; les débiteurs sont déchargés de leurs dettes; ceux qui s'en tiennent à une correcte répartition des vivres meurent de faim; l'immoralité triomphe: Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires; qui spéculait profitait. Qui vendait en se réglant sur le prix d'achat était volé; qui calculait soigneusement se faisait quand même rouler:

 

Dans cet écoulement et cette évaporation de l'argent, il n'y avait point d'étalon, point de valeur fixe, il n'y avait qu'une seule vertu: être adroit, souple, sans scrupule, et sauter sur le dos du cheval lancé au grand galop, au lieu de se faire piétiner par lui.

 

Sans même imaginer de telles conséquences, une fois que la paix serait revenue, Stefan Zweig avait été pacifiste avant et pendant la guerre. Pendant une décennie, qui commence après la fin de l'inflation en Allemagne, de 1924 à 1933, il se réjouira, mais ce sera finalement de courte durée: La paix semblait assurée en Europe, et c'était déjà beaucoup. 

 

En dépit des tensions et des crises: On pouvait se remettre au travail, se recueillir, penser aux choses de l'esprit. On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie. Pendant ces dix années - un instant à l'échelle de l'histoire universelle - il sembla qu'une vie normale allait enfin être accordée à notre génération éprouvée.

 

Ce qui frappe en lisant ce livre (qui témoigne de biens d'autres façons d'un monde révolu), trois quarts de siècles après qu'il a été écrit, c'est l'incrédulité et la naïveté de Stefan Zweig - il l'avoue humblement - et de ses contemporains: ils ne croient jamais, à la veille de catastrophes, telles que la Première et la Seconde Guerre mondiale ou l'avènement de Hitler et la persécution des Juifs qui précède la Shoah, qu'elles puissent se produire.

 

Humainement, ce livre montre que les hommes sont pétris de contradictions, les artistes comme les autres: Un artiste porte toujours en lui une mystérieuse contradiction. Si la vie le secoue brutalement, il soupire après le repos, mais si le repos lui est donné, il aspire à de nouvelles obligations; ceux qui se veulent cosmopolites comme les autres: Quand on n'a pas sa propre terre sous ses pieds [...] on perd quelque chose de sa verticalité:

 

Le jour où mon passeport m'a été retiré, j'ai découvert, à cinquante-huit ans, qu'en perdant sa patrie, on perd plus qu'un coin de terre délimité par des frontières.

 

Francis Richard

 

Le monde d'hier, Stefan Zweig, 512 pages (traduit de l'allemand par Serge Niémetz) Le Livre de Poche

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 23:55
Comptez vos jours..., d'Alice Rivaz

Cinquante ans se sont écoulés depuis la première publication de Comptez vos jours.... C'est une façon comme une autre de compter les jours que de faire ce décompte-là, mais ce n'est certainement pas cela qu'Alice Rivaz enjoint le lecteur d'opérer à sa suite.

 

Quand elle écrit ces onze récits, elle a soixante ans et, dit-elle, largement dépassé le milieu de son âge. Elle ne sait pas qu'elle vivra encore quelque trente-six ans... Cette femme libre n'a ni fils ni fille, et point de mari non plus. Et n'en a pas souffert, écrit-elle.

 

Le père d'Alice est mort avant sa mère, qui a alors trouvé refuge chez elle. Un jour, tout soudain, il avait substitué des mots neufs aux mots anciens. Il avait déserté les églises huguenotes qu'il fréquentait pour embrasser une nouvelle religion. Il avait quitté l'école où il enseignait pour monter sur des estrades publiques.

 

Du haut de ces estrades, Paul Golay avait prononcé "des mots vengeurs contre les riches et le gouvernement de son pays": "Parfois sur les murs des petites villes de mon pays, le nom de mon père apparaissait sur de grandes affiches rouges qui parlaient de révolte et de justice."

 

Alice ne s'est pas mariée, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'a point connu d'hommes, elle en a toujours eu dans sa vie: "Aucun ne fut l'époux. Aucun même ne fut jamais à moi seule. Ils étaient toujours à d'autres femmes avant d'être à moi. A la leur, ou encore à d'autres."

 

Alice est une femme "séparée". Elle s'est toujours sentie ainsi: séparée des jeux des autres, parce qu'enfant unique elle est en mauvaise santé; séparée de la société établie, parce que son père professe des idées bien menaçantes; séparée aussi parce qu'elle n'a ni mari, ni enfants.

 

De plus, Alice appartient à un petit pays, la Suisse, en marge de l'Histoire; elle a gagné sa vie au milieu d'étrangers et non pas parmi ses compatriotes; elle a vécu à l'abri, bien nourrie et correctement vêtue, dans un monde où des millions d'êtres humains sont sans toit et ont faim:

 

"Et me voici , de plus, séparée des jeunes parce que, jeune, je ne le suis plus, et séparée de moi-même parce qu'arrachée à celle que j'étais, tout en n'étant pas encore celle que je deviendrai quand j'en aurai fini de faire peau neuve - mais il faudrait dire ici "peau vieille"."

 

Au moment où elle écrit, elle s'est justement libérée de ses problèmes personnels, dont elle donne un aperçu dans ce livre mince. Elle peut désormais se mettre à regarder la vie des autres et la beauté de l'univers, "à partir à la découverte des chemins obscurs qui s'en vont vers des vérités inconnues ou peut-être oubliées":

 

"N'est-il pas temps, dès lors, de rompre le silence, de faire appel aux mots? Y pourrai-je parvenir sans briser leur coque, les violenter comme une huître? Sous l'armature usée des consonnes gît une saveur qui, pour moi, s'est depuis longtemps durcie, pétrifiée, autant par ma faute que par celle des circonstances."

 

Quand elle écrit ce livre, Alice se trouve à un tournant de sa vie, celui où elle sait comment faire revenir les mots bien vivants sous sa plume: "Où, sinon dans l'eau claire du coeur libéré, immerger les mots muets; afin qu'ils ressuscitent, apprennent à vivre les uns à côté des autres, à respirer ensemble sur la page?"

 

Et, dès lors, Alice Rivaz donne toute sa mesure de musicienne des mots, laisse libre cours à sa veine d'écrivain, dont ce livre, par ces quelques extraits choisis arbitrairement, et affectueusement, en est l'insigne illustration et, dans le même temps, le signe précurseur et prometteur.

 

Francis Richard

 

Comptez vos jours..., Alice Rivaz, 100 pages, L'Aire bleue

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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 23:30
Adolphe, de Benjamin Constant

"Il souffrait par elle, faute de sentiment: avec un sentiment plus passionné, il eût souffert pour elle", écrit Benjamin Constant de son personnage, Adolphe, dans la préface de la seconde édition de son roman éponyme. Il ajoute: "Ce n'est pas commencer de telles liaisons qu'il faut pour le bonheur de la vie: quand on est entré dans cette route, on n'a plus que le choix des maux."

 

Adolphe a vingt-deux ans. Il vient de finir ses études à Göttingue. De là il se rend dans la petite ville de D***. Il y fait la connaissance du comte de P***, quarante-ans, dont la famille est alliée à la sienne. A son invitation, il vient le voir chez lui. Le comte vit avec sa maîtresse, Ellénore, une Polonaise, "célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse": elle a déjà trente-deux ans... 

 

Ellénore a donné au comte deux enfants, qu'il a reconnus. Elle a fait preuve à l'égard de son amant de beaucoup de dévouement et, bien que d'un esprit ordinaire, lui a certainement permis, grâce à son appui moral et à sa noblesse d'esprit et de sentiments, de recouvrer une partie de ses biens perdus. Il est d'ailleurs à D*** pour un procès qui pourrait lui rendre toute son ancienne opulence.

 

Le père d'Adolphe, "bien qu'il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d'amour: il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux". Ces propos réduisant des règles morales à de banales formules avaient fait sur le jeune Adolphe une impression profonde.

 

Ellénore, offerte à ses regards, semble à Adolphe "une conquête digne d'intérêt". D'une invincible timidité, il n'a pas le courage de lui parler. Il choisit de lui écrire: "Echauffé [...] par mon propre style, je ressentais, en finissant d'écrire, un peu de la passion que j'avais cherché à exprimer avec toute la force possible." Ellénore y voit "un transport passager" et répond avec bonté qu'elle ne le recevra plus désormais qu'en présence du comte.

 

Ellénore partie justement à la campagne quelques jours pour n'avoir pas à le recevoir en l'absence du comte, Adolphe trouve le moyen de lui parler, seul à seule, le lendemain de son retour. Il comprend qu'elle puisse repousser son amour, qu'il qualifie d'indestructible, et ne lui demande pas autre chose que d'au moins lui conserver son amitié: "Je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous voir: mais je dois vous voir s'il faut que je vive."

 

Ellénore accepte dès lors de le recevoir sous conditions. Avec le temps, les conditions se relâchent. Ellénore, qui n'avait jamais été aimée comme ça, finit par s'éprendre d'Adolphe et par se donner à lui. Ils se voient de plus en plus, surtout pendant les six semaines d'une nouvelle absence du comte de P***. Tandis que l'amour d'Ellénore pour Adolphe grandit, Adolphe entrevoit "l'idée confuse" que leur liaison ne pourra pas durer:

 

"C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime; mais c'en est un bien plus grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus."

 

Des maux finissent par naître de cette union. Il n'y a que l'embarras du choix: Ellénore rompt avec le comte de P***; elle abandonne ses enfants; elle perd en un jour le fruit de dix ans de dévouement et de constance; la conduite d'Adolphe est vue comme "celle d'un séducteur, d'un ingrat qui avait violé l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû respecter l'une et ménager l'autre"...

 

Toute cette histoire ne peut que mal finir et elle finit mal, après bien des souffrances, après de bien terribles querelles. Ellénore ne sera bientôt plus un obstacle pour les succès d'Adolphe en société. Il pourra se dire amèrement : "J'avais brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé ce coeur compagnon du mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans sa tendresse infatigable; déjà l'isolement m'atteignait."

 

De quoi parle ce roman, dans le fond? Benjamin Constant, toujours dans la préface ci-dessus mentionnée, l'explique avec on ne peut plus de limpidité:"Je parle de ces souffrances du coeur, de cet étonnement douloureux d'une âme trompée, de cette surprise avec laquelle elle apprend que l'abandon devient un tort, et les sacrifices des crimes aux yeux même de celui qui les reçut."

 

Il précise: "Je parle de cet effroi qui la saisit, quand elle se voit délaissée par celui qui jurait de la protéger; de cette défiance qui succède à une confiance si entière, et qui, forcée à se diriger contre l'être qu'on élevait au-dessus de tout s'étend par là même au reste du monde. Je parle de cette estime refoulée sur elle-même, et qui ne sait où se placer."

 

Ce qu'il faut retenir de ce livre, c'est qu'il n'est pas seulement écrit dans un style superbe, mais qu'il est un chef-d'oeuvre de psychologie masculine. Aussi faut-il se garder de tomber dans les Saintes-Beuveries, c'est-à-dire de reconnaître dans cet ouvrage d'imagination "des individus qu'on rencontre dans le monde":

 

"Chercher des allusions dans un roman, c'est préférer la tracasserie à la nature, et substituer le commérage à l'observation du coeur humain."

 

Francis Richard

 

PS

 

A l'occasion du bicentenaire de la publication d'Adolphe, du 18 février au 16 avril 2016, se tient une exposition sur Adolphe - Postérité d'un roman, à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, site Riponne:

 

Adolphe, de Benjamin Constant

Un livre collectif sous la direction de Léonard Burnand et de Guillaume Poisson vient de paraître chez Slatkine sur la postérité d'Adolphe:

Adolphe, de Benjamin Constant

Autre texte de Benjamin Constant :

 

De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 23:55
Roland Barthes par Roland Barthes

Roland Barthes est né le 12 novembre 1915 à Cherbourg. Il y a tout juste un siècle. Cela tombe bien. Je préfère de loin célébrer les naissances aux décès. Et, puisque je parle de décès, il est mort à un âge qui est le mien aujourd'hui... C'est dire qu'il existe des correspondances en ce 12 novembre 2015. Il en existe une autre de correspondance: orphelin de père alors qu'il n'a même pas un an, il passe son enfance, jusqu'en 1924, à Bayonne, cette ville que j'aime et où est né Frédéric Bastiat, avec lequel j'entretiens certainement des correspondances encore plus étroites.

 

Longtemps, j'ai volontairement ignoré Roland Barthes. Mais je le découvre peu à peu, par fragments, au fil du temps, quand l'opportunité se présente. Fragments est d'ailleurs ce mot au pluriel par lequel, à la troisième personne, il décrit sa façon d'écrire:

 

"Aimant à trouver, à écrire des débuts, il tend à multiplier ce plaisir: voilà pourquoi il écrit des fragments: autant de fragments, autant de débuts, autant de plaisirs (mais il n'aime pas les fins: le risque de clausule rhétorique est trop grand: crainte de ne pas savoir résister au dernier mot, à la dernière réplique)."

 

Roland Barthes par Roland Barthes, R.B. par lui-même, est donc, comme ses autres livres, composé de fragments, où tantôt il dit "je" (selon lui le "je" mobilise l'imaginaire), tantôt il dit "il" ((selon lui le "il" mobilise la paranoïa):

 

- "L'effort vital de ce livre est de mettre en scène un imaginaire": "Le rêve serait donc: ni un texte de vanité, ni un texte de lucidité, mais un texte aux guillemets incertains, aux parenthèses flottantes (ne jamais fermer la parenthèse, c'est très exactement: dériver)."

 

- "Discret, très discret moteur de la paranoïa: quand il écrit (peut-être écrivent-ils tous ainsi), il s'en prend avec distance à quelque chose, à quelqu'un d'innommé (que lui seul pourrait nommer)."

 

Ci-dessus, Barthes emploie à dessein le verbe dériver. Il oppose en effet l'atopie au fichage dont il est l'objet - "Je suis fiché, assigné à un lieu (intellectuel), à une résidence de caste (sinon de classe)". L'atopie, selon lui supérieure à l'utopie, est la doctrine intérieure de "l'habitacle en dérive"... En fait, son vrai lieu d'assignation est le langage. Du langage, il se sent "visionnaire et voyeur":

 

"Selon une première vision, l'imaginaire est simple: c'est le discours de l'autre en tant que je le vois (je l'entoure de guillemets). Puis je retourne la scopie sur moi: je vois mon langage en tant qu'il est vu: je le vois tout nu (sans guillemets): c'est le temps honteux, douloureux, de l'imaginaire. Une troisième vision se profile alors: celle des langages infiniment échelonnés, des parenthèses, jamais fermées: vision utopique en ce qu'elle suppose un lecteur mobile, pluriel, qui met et enlève les guillemets d'une façon preste: qui se met à écrire avec moi."

 

Sans y penser, en écrivant "aveuglément", Barthes tombe dans "le piège de l'infatuation: donner à croire qu'il accepte de considérer ce qu'il a écrit comme une "oeuvre", passer d'une contingence d'écrits à la transcendance d'un produit unitaire, sacré":

 

"L'écriture est ce jeu par lequel je me retourne tant bien que mal dans un espace étroit: je suis coincé, je me démène entre l'hystérie nécessaire pour écrire et l'imaginaire qui surveille, guinde, purifie, banalise, codifie, corrige, impose la visée (et la vision) d'une communication sociale. D'un côté je veux qu'on me désire et de l'autre qu'on ne me désire pas: hystérique et obsessionnel tout à la fois."

 

Dans son "oeuvre" - c'est Gide qui lui a donné envie d'écrire - Barthes distingue un peu artificiellement (il y a "des chevauchements, des retours, des survies") plusieurs phases, classées par genres et par intertexte, entendu comme "une musique de figures, de métaphores, de pensées-mots":

- la mythologie sociale et l'intertexte de Sartre, de Marx, de Brecht

- la sémiologie et l'intertexte de Saussure

- la textualité et l'intertexte de Sollers, de Julia Kristeva, de Derrida, de Lacan

- la moralité (entendue comme "la pensée du corps en état de langage") et l'intertexte de Nietzsche, mis entre parenthèses.

 

Ce sont ces deux derniers genres qui peuvent trouver, me semble-t-il, l'adhésion du lecteur. L'empire des signes relève de la textualité, Le plaisir du texte et R.B. par lui-même de la moralité. Les deux premiers genres restent à mes yeux illisibles... A un moment, dans R.B. par lui-même, Barthes définit un texte lisible comme celui qu'il ne pourrait réécrire, un texte scriptible comme celui qu'il lit avec peine et un texte recevable comme celui qu'il ne peut ni lire ni écrire mais qu'il peut recevoir "comme un feu, une drogue, une désorganisation énigmatique"...

 

Hormis son Emploi du temps pendant les vacances, qui est un vrai régal, il est, dans ce livre, deux textes de lui qui ont, la nuit dernière, retenu mon attention quand je les ai lus. Je ne sais pas à quelle catégorie Barthes les aurait fait appartenir, mais je ne résiste pas à la tentation d'en citer un extrait de chacun:

 

- "Rêver (bien ou mal) est insipide (quel ennui que les récits de rêve!). En revanche, le fantasme aide à passer n'importe quel temps de veille ou d'insomnie; c'est un petit roman de poche que l'on transporte toujours avec soi et que l'on peut ouvrir partout sans que personne y voie rien, dans le train, au café, en attendant un rendez-vous."

 

- "Selon une hypothèse de Leroi-Gourhan, c'est lorsqu'il aurait pu libérer ses membres antérieurs de la marche , et, partant, sa bouche de la prédation, que l'homme aurait pu parler. J'ajoute: et embrasser. Car l'appareil phonatoire est aussi l'appareil osculaire. Passant à la station debout, l'homme s'est trouvé libre d'inventer le langage et l'amour: c'est peut-être la naissance anthropologique d'une double perversion concomitante: la parole et le baiser."

 

Francis Richard

 

Roland Barthes par Roland Barthes, 254 pages, Points

 

Autres livres de l'auteur

Journal de deuil, 280, Seuil (2009)

Le plaisir du texte, 112 pages, Points (1973)

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 23:55
"Le plaisir du texte" de Roland Barthes

Le plaisir du texte fait partie des oeuvres lisibles de Roland Barthes. Certes, dans ce livre, il parle du plaisir du texte en érudit, en spécialiste, mais il le fait en véritable écrivain, qu'il est possible de lire avec plaisir, même s'il subsiste quelques scories caractéristiques de sa première façon. 

 

Il donne lui-même l'explication du plaisir que l'on peut ressentir à la lecture d'un texte: "Si je lis avec plaisir cette phrase, cette histoire ou ce mot, c'est qu'ils ont été écrits dans le plaisir." Mais le contraire n'est pas sûr: "Ecrire dans le plaisir m'assure-t-il - moi, écrivain - du plaisir de mon lecteur? Nullement."

 

Sous l'apparente forme de digressions sans ordre, Barthes a en fait construit une manière d'abécédaire, qui ne dit pas son nom sur le thème du plaisir du texte. A la fin de cet essai, apparaît une table de mots-clés qui renvoie aux pages où ils sont développés sans figurer dans des têtes de chapitres ou de paragraphes.

 

Ce faisant, Barthes fait part de nombre de considérations qu'il serait bien difficile de retenir toutes. Mais certaines parlent plus que d'autres au lecteur. Et notamment celle sur le moyen d'évaluer les oeuvres de la modernité, dont la valeur viendrait de leur duplicité: "Il faut entendre par là qu'elles ont toujours deux bords." Une autre considération à retenir est celle de la distinction entre texte de plaisir et texte de jouissance.

 

Les bords des oeuvres de la modernité? L'un des bords est sage, l'autre subversif, et le plaisir du texte provient de la faille qui les séparent. Car ce que veut le plaisir, c'est "le lieu d'une perte", "la coupure, la déflation, le fading qui saisit le sujet au coeur de la jouissance". Barthes utilise cette métaphore pour le bien faire comprendre: "L'endroit le plus érotique d'un corps n'est-il pas là où le vêtement baille?".

 

Le texte de plaisir? "Celui qui contente, emplit, donne de l'euphorie; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture." Le texte de jouissance? "Celui qui met en état de perte, celui qui déconforte [...], fait vaciller les assises [...], met en crise son rapport au langage." Les deux s'opposent donc, peut-être aussi parce que "le plaisir est dicible" et que "la jouissance ne l'est pas".

 

Barthes souligne l'ambiguïté des expressions plaisir du texte et texte de plaisir: "Ces expressions sont ambiguës parce qu'il n'y a pas de mot français pour couvrir à la fois le plaisir (le contentement) et la jouissance (l'évanouissement). Le "plaisir" est donc ici (et sans pouvoir prévenir) tantôt extensif à la jouissance, tantôt il lui est opposé."

 

A longueur de soirées Barthes lit du Zola, du Proust, du Verne, Monte-Christo, Les Mémoires d'un touriste, et même parfois du Julien Green: "Ceci est mon plaisir, mais non ma jouissance: celle-ci n'a de chance de venir qu'avec le nouveau absolu, car seul le nouveau ébranle (infirme) la conscience (facile? nullement: neuf fois sur dix, le nouveau n'est que le stéréotype de la nouveauté)."

 

La répétition peut, comme le nouveau absolu, engendrer la jouissance: "Le mot peut être érotique à deux conditions opposées, toutes deux excessives: s'il est répété à outrance, ou au contraire s'il est inattendu, succulent par sa nouveauté (dans certains textes, des mots brillent, ce sont des apparitions distractives, incongrues - il importe peu qu'elles soient pédantes [...])."

 

Si le plaisir du texte est précaire: "rien ne dit que ce même texte nous plaira une seconde fois", la jouissance du texte ne l'est pas: "elle est pire: précoce; elle ne vient pas en son temps, elle ne dépend d'aucun mûrissement. Tout s'emporte en une fois." N'est-ce pas le propre du nouveau absolu que de ne surprendre qu'une fois?

 

Barthes le reconnaît: "Chaque fois que j'essaye d'"analyser" un texte qui m'a donné du plaisir, ce n'est pas ma "subjectivité" que je retrouve, c'est mon "individu", la donnée qui fait mon corps séparé des autres corps et lui approprie sa souffrance et son plaisir: c'est mon corps de jouissance que je retrouve. Et ce corps de jouissance est aussi mon sujet historique."

 

Barthes explique comment il faut lire l'analyse des autres, la critique: "Un seul moyen: puisque je suis ici un lecteur au second degré, il me faut déplacer ma position: ce plaisir critique, au lieu d'accepter d'en être le confident - moyen sûr pour le manquer -, je puis m'en faire le voyeur: j'observe clandestinement le plaisir de l'autre, j'entre dans la perversion; le commentaire devient alors à mes yeux un texte, une fiction, une enveloppe fissurée."...

 

Enfin, ce que Barthes dit de l'écriture à haute voix ne peut que parler au lecteur-auditeur: "Son objectif n'est pas la clarté des messages, le théâtre des émotions; ce qu'elle cherche (dans une perspective de jouissance), ce sont les incidents pulsionnels, c'est le langage tapissé de peau, un texte où l'on puisse entendre le grain du gosier, la patine des consonnes, la volupté des voyelles, toute une stéréophonie de la chair profonde: l'articulation du corps, de la langue, non celle du sens, du langage."

 

Francis Richard

 

Le plaisir du texte, Roland Barthes, 98 pages Points

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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 12:15
"Benjamin Constant" d'Alfred Fabre-Luce

C'est en chinant rue Centrale à Lausanne, à la Librairie de l'Univers, que j'ai déniché, il y a quelques années, un exemplaire du Benjamin Constant d'Alfred Fabre-Luce. A l'occasion de fouilles archéologiques dans mon capharnaüm, j'ai remis la main dessus l'autre jour. Et, comme je ne crois pas au hasard, cette découverte ne doit pas être dépourvue de signification personnelle.

 

Certes, mon exemplaire n'est pas celui édité par Arthème Fayard en 1939, mais celui édité près de quarante ans plus tard par la Librairie Académique Perrin en 1978. C'est tant mieux, parce que l'auteur a revu sa copie. Il a souhaité la reprendre et l'approfondir:

 

Il y avait à cela plusieurs raisons. Les dernières décennies ont apporté des publications inédites et des interprétations intéressantes. J'ai moi-même vécu, évolué, élargi ma curiosité. Enfin, les événements de notre époque ont aidé à comprendre ceux dont Benjamin Constant a été le contemporain.

 

(Les deux versions sont disponibles à la Bibliothèque Universitaire de Lausanne)

"Benjamin Constant" d'Alfred Fabre-Luce

Cette biographie parle davantage de l'homme que de l'oeuvre, sans doute parce que l'homme surtout fascine l'auteur:

 

Ecrire une biographie de Benjamin Constant est un exercice difficile, car il échappe dès qu'on croit le cerner.

 

Benjamin Constant y apparaît en effet contradictoire.

 

Ainsi, les uns le considèrent-ils comme un coeur froid, d'autres comme une âme tendre et passionnée.

 

Il faut dire que sa vie sentimentale a été mouvementée. Et c'est peut-être dans son roman Adolphe qu'il a le mieux parlé des femmes qu'il a aimées en faisant d'Elléonore un personnage composite, non sans contradictions, de toutes ses maîtresses et en traçant son propre portrait à travers elle:

 

Les querelles des amants rappellent celles de Germaine  [de Staël] et de Benjamin, la situation sociale d'Elléonore est celle d'Anna Lindsay, son humble obstination est celle de Charlotte [de Hardenberg, sa deuxième femme], et elle meurt comme Julie Talma. Mme Trevor elle-même a fourni quelques éléments. Mais, c'est justement parce qu'Elléonore unit ces vivantes qu'elle prend une autre dimension.

 

Si ces clés permettent au biographe de tenter de reconstituer une part de qui était l'écrivain, elles ne satisferont pas le lecteur qui cherche à apprécier l'oeuvre en elle-même. Car Proust a toujours raison contre Sainte-Beuve...

 

Il est préférable que le biographe s'intéresse à ce que Benjamin Constant dit de lui-même - par exemple dans son Journal intime ou dans son extrait d'autobiographie déguisée qu'est Cécile publié en 1951 -, ou qu'il écoute ce qu'il dit dans sa prétendue Réponse à sa Lettre à l'Editeur, mises en postfaces à Adolphe:

 

Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle.

 

Alfred Fabre-Luce (qui place à tort ce passage dans la Lettre à l'Editeur) commente fort justement:

 

C'est par faiblesse, en effet, que Benjamin a fait son malheur et celui de ses amies.

 

Et il approuve cette conclusion:

 

Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait brisé avec soi-même.

 

Benjamin Constant apparaît ballotté par les flots, passant d'un régime à l'autre. Aussi Alfred Fabre-Luce a-t-il raison de dire qu'il faut considérer, plutôt que l'infidélité de Benjamin, envers tel ou tel régime, sa fidélité à la cause de la liberté. Et c'est cette continuité qui le réhabilite.

 

Alfred Fabre-Luce ne cèle pas que Benjamin Constant ait été occupé à d'âpres querelles d'intérêts, mais il l'explique par sa passion pour le jeu dont il ne se départira, hélas, jamais complètement:

 

Si sa comptabilité nous était parvenue, nous y trouverions un étrange fatras: prêts non remboursés de Necker et de Madame de Staël (mais tout ce qu'il a fait pour la gloire de sa famille ne méritait-il pas salaire?), cadeaux du pouvoir (mais il ne lui a rien accordé en échange), souscriptions populaires (mais il les a perdues au jeu).

 

Benjamin Constant a été pour Juliette Récamier dévoré par une passion malheureuse qui était peut-être une fausse passion, histoire personnelle dont Alfred Fabre-Luce tire cette conclusion:

 

L'amoureux éconduit souffre aussi d'en souffrir: il se trouve stupide, c'est un second malheur ajouté au premier.

 

Les difficultés de sa vie sentimentale ont valu à ce voltairien une dépression et le chemin de la religion l'en a tiré. Là encore ses rapports avec la religion sont ambigus. Commentant un texte extrait de la grande oeuvre de sa vie, son Histoire des religions, Alfred Fabre-Luce écrit:

 

On [y] trouve, à la fois, un fond d'agnosticisme, un sens tragique de la vie et une profonde chaleur humaine (englobant aussi les sceptiques) qu'il faut peut-être appeler authentiquement "religieuse".

 

Il ajoute, commentant cette fois un texte extrait du prospectus qui accompagne la parution du premier volume:

 

La recherche religieuse, même si, pour un esprit scientifique, elle n'est qu'une question sans réponse certaine, constitue une expérience qui trouve sa signification en elle-même. Un grand libéral a trouvé et vécu en elle, au-delà de la politique, la libération suprême.

 

Dans les dernières années de sa vie Benjamin Constant va n'être plus guère qu'un homme public, qui aime à citer ce mot de Bacon:

 

Le temps est le grand réformateur...

 

Que je ne peux m'empêcher de rapprocher de celui de Mazarin:

 

Le temps défait toujours ce qui se fait sans lui...

 

Pour Benjamin Constant, la Liberté est "chose présente":

 

Constant veut dire par là qu'il faut travailler chaque jour à la faire entrer dans les moeurs, au lieu de préparer une révolution qui tenterait de l'établir brusquement. Il pense que l'opinion, si on la laisse s'exprimer, est capable de modifier par sa seule force les lois qui la contrarient, et c'est pourquoi ses interventions les plus importantes visent à défendre ou à élargir la liberté de la presse.

 

Benjamin Constant meurt à 63 ans, mais il n'a pas attendu cet âge-là pour méditer sur la mort. En pleine maturité, il dira:

 

J'ai ce malheur particulier que l'idée de la mort ne me quitte pas. Elle pèse sur ma vie, elle foudroie tous mes projets... Ce n'est pas la crainte de la mort, mais un détachement de la vie contre lequel la raison ne peut rien, parce qu'au bout du compte la raison corrobore ce sentiment au lieu de le combattre.

 

Au terme de cet exercice difficile qu'a représenté cette biographie de Benjamin Constant, Alfred Fabre-Luce fait référence à celle de Paul Bastid, publiée en 1966, et où ce dernier dit préférer Benjamin Constant à Alexis de Tocqueville parce qu'il le trouve moins compassé:

 

Assurément, on n'imagine pas l'auteur de la Démocratie en Amérique cumulant en une journée, comme le faisait Benjamin, une conversation sérieuse avec le souverain, un duel, la supplication d'une belle indifférente et la lecture publique d'un roman d'amour. Ce qui, en dernier ressort, assure l'immortalité de Benjamin, c'est qu'on ne s'ennuie jamais avec lui.

 

Benjamin, l'inconstant, ne m'ennuie jamais et je me félicite de nos correspondances...

 

Francis Richard

"Benjamin Constant" d'Alfred Fabre-Luce

PS

 

Grâce à Alfred Fabre-Luce, auquel je pense en ce centenaire de l'attentat de Sarajevo commis le 28 juin 1914, contre l'archiduc François-Ferdinand, j'ai obtenu un 18 sur 20 à l'épreuve orale d'histoire-géographie de mon baccalauréat scientifique passé en 1968...

 

J'avais tiré comme sujet d'histoire les origines de la seconde guerre mondiale et j'avais traité les origines de la première guerre mondiale... Car je ne savais pas encore lire à cette époque... je n'avais après tout que dix-sept ans...

 

Mon examinateur avait toutefois accepté que je parle de ce que j'avais préparé et m'avait gratifié au bout de trois quarts d'heure d'exposé de cette note mirifique. Je m'étais inspiré du livre L'histoire démaquillée d'Alfred Fabre-Luce, paru un an plus tôt, et d'un article sur le sujet, paru sous sa plume, la veille, dans Le Monde...

 

Ce non-conformiste d'Alfred Fabre-Luce, que j'aimais lire et que j'aime lire et relire, apporte la preuve dans ce livre que les meurtriers de l'archiduc héritier d'Autriche ont été payés par l'attaché militaire russe... 

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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 22:25
Il y a 60 ans : "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan

Bonjour tristesse de Françoise Sagan est sorti en librairie le 15 avril 1954, il y a quelque 60 ans. L'auteur n'a encore que dix-huit ans. Elle a pris un pseudo proustien - le prince de Sagan est un personnage de La recherche -, ce qui est un de ces mots de passe que j'aime.

 

Comme l'atteste ci-dessus la couverture d'une réédition du livre par René Julliard en 1956, le succès a été immédiat et on en est alors déjà au 650e mille...

 

Le titre est tiré d'un poème de Paul Eluard, mis en exergue, extrait du recueil La vie immédiate (1932):

 

Adieu tristesse

Bonjour tristesse

Tu es inscrite dans les lignes du plafond

Tu es inscrite dans les yeux que j'aime

Tu n'es pas tout à fait la misère

Car les lèvres les plus pauvres te dénoncent

Par un sourire

Bonjour tristesse

Amour des corps aimables

Puissance de l'amour

Dont l'immobilité surgit

Comme un monstre sans corps

Tête désappointée

Tristesse beau visage.

 

Un an plus tôt, une collection de livres bon marché a fait son apparition, Le livre de poche. C'est dans cette collection, 15 ans plus tard, en 1969, que je lis ce roman qui porte le n°772 (voir la couverture de mon exemplaire ci-dessous) et qui enchante mes dix-huit ans tout neufs, les surprend par son ton désinvolte, insolent et faussement insouciant, et son style sans détours, élégant.

 

Cécile a dix-sept ans, comme l'auteur au moment où elle écrit ce texte. Depuis sa sortie de pension - j'ai failli écrire prison -, deux ans plus tôt, elle vit avec son publicitaire de père, Raymond, quarante ans, veuf depuis quinze, impénitent chasseur de jeunes femmes. Avec lui elle se découvre très rapidement une grande complicité: ils aiment tous deux les amusements et les futilités...

 

La dernière des conquêtes du père de Cécile s'appelle Elsa Mackenbourg, vingt-cinq ans:

 

C'était une grande fille rousse, mi-créature, mi-mondaine, qui faisait de la figuration dans les studios et les bars des Champs-Elysées.

 

Tous les trois sont partis passer l'été dans une grande villa blanche, juchée sur un promontoire, dominant la Méditerranée, louée pour deux mois.

 

Le sixième jour, Cécile fait la rencontre de Cyril, vingt-cinq ans, dont le voilier a échoué dans leur crique et qui lui propose de lui apprendre à naviguer... Le soir même, son père lui annonce la venue prochaine, dans une semaine, d'Anne Larsen, une amie de sa mère qui s'était occupée d'elle à sa sortie de pension et qui avait accepté de venir, fatiguée qu'elle était par ses collections de couture:

 

A quarante-deux ans, c'était une femme très séduisante, très recherchée, avec un beau visage orgueilleux et las, indifférent.

 

Autant dire que les vacances tranquilles seront terminées:

 

Nous avions tous les éléments d'un drame: un séducteur, une demi-mondaine et une femme de tête.

 

Et le drame se produit. Anne parvient à ses fins, c'est-à-dire à séduire Raymond, et Elsa fait ses valises.

 

Quelque temps plus tard Anne et Raymond annoncent qu'ils vont se marier à l'automne:

 

Anne était très bien, je ne lui connaissais nulle mesquinerie. Elle me guiderait, me déchargerait de ma vie, m'indiquerait en toutes circonstances la route à suivre. Je deviendrais accomplie, mon père le deviendrait avec moi.

 

Cependant Cécile va mal prendre qu'Anne veuille l'empêcher de revoir Cyril parce qu'elle les a surpris allongés l'un contre l'autre dans le bois de pins, où ils ne faisaient pourtant que s'embrasser.

 

Anne va changer la vie non seulement de Raymond, mais aussi celle de Cécile:

 

Elle avait voulu mon père, elle l'avait, elle allait peu à peu faire de nous le mari et la fille d'Anne Larsen. C'est-à-dire des êtres policés, bien élevés et heureux.

 

Il faut absolument empêcher cela. Et, naïf que je suis alors, et que je suis resté, malgré les ans, dans ma vie personnelle, j'admire, en lisant à l'époque ce roman, la manipulation à laquelle se livre Cécile pour retourner la situation.

 

En effet par ses manoeuvres elle va redonner à son père du désir pour Elsa en demandant à cette dernière et à Cyril de simuler qu'ils filent ensemble le parfait amour. Et elle y parvient, au-delà de toutes espérances.

 

Le drame se mue en tragédie, qui n'était pas prévue au programme. Anne a surpris Elsa et Raymond échangeant un baiser. Elle est partie au volant de sa voiture et meurt dans un accident, tandis que, au même moment, Raymond et Cécile écrivent ensemble une lettre pour lui demander pardon:

 

Par sa mort - une fois de plus - Anne se distinguait de nous. Si nous nous étions suicidés - en admettant que nous en ayons eu le courage - mon père et moi, c'eût été d'une balle dans la tête, en laissant une notice explicative destinée à troubler à jamais le sang et le sommeil des responsables. Mais Anne nous avait fait ce cadeau somptueux de nous laisser une énorme chance de croire à un accident: un endroit dangereux, l'instabilité de la voiture.

 

Un sentiment inconnu gagne alors Cécile, un sentiment si complet , si égoïste [qu'elle en a] presque honte. Ce sentiment dont l'ennui, la douceur [l']obsèdent porte le beau nom grave de tristesse, qui la sépare d'Elsa et de Raymond et à laquelle elle finit par dire bonjour, comme Eluard dans son poème.

 

Ce roman, lu à l'âge qu'avait l'auteur quand il a paru, a eu de l'importance dans ma formation littéraire et dans ma formation d'homme tout court. Et c'est pourquoi j'ai eu à coeur de le relire après tant d'années, pour retrouver mes sensations d'antan...

 

Si la société des écrivains suicidés, chez qui j'ai fréquenté, a pu me fasciner, et me fascine encore, à la suite de la lecture de ce livre je peux dire que je lui ai toujours préféré le somptueux cadeau que m'ont fait, ainsi qu'à d'autres, ces écrivains, restés du coup éternellement jeunes, que sont Albert Camus et Roger Nimier, en tirant leur révérence dans un accident de la route...

 

Francis Richard

Il y a 60 ans : "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan
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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 19:00

Le neveu de Rameau DIDEROTL'occasion fait le larron. En l'occurrence, au petit matin de ce jour, ayant appris incidemment qu'il y a huit jours, le 5 octobre 2013, était le jour du tricentenaire de la naissance de Denis Diderot, je me suis mis à relire Le neveu de Rameau

 

Le 4 février 1963, il y a donc cinquante ans cette année, au Théâtre de la Michodière, ce texte, adapté pour le théâtre par Pierre Fresnay, était joué par ce dernier dans le rôle de Lui (Jean-François, le neveu de Jean-Philippe Rameau) et par Julien Bertheau dans le rôle de Moi (Denis Diderot).

 

Cinq ans plus tard, René Lucot en faisait une réalisation pour la télévision, introuvable sur le site de l'INA, comme l'est le CD, dont la couverture se trouve sur la Toile...

 

De la performance de Fresnay et Bertheau, je n'ai malheureusement que de vagues souvenirs, mais ce sont des souvenirs suffisamment marquants pour m'avoir incité à lire le texte originel de Diderot quelques années après et à le relire aujourd'hui.

 

Cette relecture ne m'a pas déçu.

 

La scène se passe dans un café du Palais-Royal à Paris.

 

Moi parle peu. Il est philosophe. Il est sage. Il dit, par exemple, à propos des lois quelque chose de bien senti, dont devraient s'inspirer les législateurs, qui accablent les justiciables sous les réglementations et qui violentent le droit naturel:

 

"Il y a deux sortes de lois, les unes d'une équité, d'une généralité absolues, d'autres bizarres qui ne doivent leur sanction qu'à l'aveuglement ou la nécessité des circonstances."

 

Il donne de temps en temps la réplique à son interlocuteur, Lui, mais, surtout, il le décrit. Car le neveu de Rameau est un personnage fascinant, double, voire multiple, qui peut tout aussi bien faire rire qu'agacer:

 

"J'étais confondu de tant de sagacité et de tant de bassesse, d'idées si justes et alternativement si fausses; d'une perversité si générale de sentiments, d'une turpitude si complète, et d'une franchise si peu commune."

 

Lui a un don pour la pantomine, par laquelle il contrefait les autres de manière désopilante:

 

"Ici c'est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie; là, il est prêtre, il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s'emporte, il est esclave, il obéit. Il s'apaise, il se désole, il se plaint, il rit; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caractère de l'air."

 

Lui a une conception bien à lui de la morale, mais en même temps il fait preuve d'une grande liberté:

 

"Je veux bien être abject, mais je veux que ce soit sans contrainte."

 

Il ne pratique pas la langue de bois:

 

"Je dis les choses comme elles viennent; sensées, tant mieux; impertinentes, on n'y prend garde."

 

le-neveu-de-rameau-de-diderot-pierre-fresnay-et-julien-bertC'est pourquoi il n'aime pas les simagrées et dit les choses crûment, fussent-elles horribles:

 

"Je suis l'apôtre de la familiarité et de l'aisance."

 

Ce qui indispose Moi:

 

"Je commençais à supporter avec peine la présence d'un homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en poésie examine les beautés d'un ouvrage de goût, ou comme un moraliste ou un historien relève et fait éclater les circonstances d'une action héroïque."

 

Lui a sa dignité:

 

"Je serais humilié si ceux qui disent du mal de tant d'habiles et honnêtes gens s'avisaient de dire du bien de moi."

 

Mais cette dignité ne va pas jusqu'à refuser de vivre aux dépens des autres:

 

"Il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement chaud en hiver, un vêtement frais en été, du repos, de l'argent et beaucoup d'autres choses, que je préfère de devoir à la bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail."

 

Il aurait été tout à fait dans son élément à notre époque d'Etat-providence...

 

Cette espèce, comme Diderot appelait l'homme cynique et taré, n'est ni blanche ni noire. Elle refuse un univers sage et philosophe qui serait tout de même bien triste:

 

"Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets; excepté cela, le reste n'est que vanité."

 

En fait il pense qu'"il n'y a point de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou", ce qui n'enlève rien à sa lucidité:

 

"Celui qui serait sage n'aurait point de fou. Celui donc qui a un fou n'est pas sage; s'il n'est pas sage, il est fou; et peut-être, fût-il roi, le fou de son fou."

 

C'est, en quelque sorte, un syllogisme tel que Raymond Devos les aimera ...

 

Il n'empêche que la folie du neveu de Rameau permet à Diderot de dire des vérités, telles que celles-ci que n'aurait pas désavouées Molière:

 

"Pourquoi voyons-nous si fréquemment les dévots si durs, si fâcheux, si insociables? C'est qu'ils se sont imposé une tâche qui ne leur est pas naturelle; ils souffrent, et quand on souffre on fait souffrir les autres."

 

Inutile de dire que je ne suivrai pas cet histrion quand il dit:

 

"On s'enrichit à chaque instant: un jour de moins à vivre ou un écu de plus, c'est tout un."

 

Pour les survivants comme moi, un écu de plus peut certes m'enrichir, mais un jour de plus à vivre m'enrichit bien davantage, même si je ne suis pas de ceux qui s'accrochent à la vie...

 

Francis Richard

 

Il y a près de trente ans, Michel Bouquet (un autre acteur, avec Pierre Fresnay, qui m'aurait donné envie de monter sur les planches si j'avais eu quelque talent), reprenait le rôle du neveu de Rameau:

 

 

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.

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