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25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 20:30
Il y a cinquante ans Yukio Mishima faisait seppuku

Le 25 novembre 1970, l'écrivain japonais Yukio Mishima faisait seppuku 1 à Tokyo. C'est sous un angle très particulier et très subjectif que je lui rends hommage aujourd'hui, cinquante ans après.

 

Ce n'est ni l'écrivain, ni le politique, que je veux saluer, mais l'homme, tel qu'il se révèle dans sa lecture du livre qu'il considérait comme le seul, l'unique, le Hagakuré de Jocho Yamamoto.

 

 

LE HAGAKURÉ

 

Avant de lire tous ses romans, j'ai fait connaissance avec Mishima, en 1995 (alors que je n'étais qu'un débutant dans la pratique du karaté do shotokan), en lisant Le Japon moderne et l'éthique samouraï.

 

Cinq ans plus tard, alors que je me préparais à passer ma ceinture noire, j'ai lu le Hagakuré de Jocho Yamamoto dans sa version réduite aux seuls paragraphes traitant explicitement du "devoir du Samouraï".

 

Ce sont ces deux livres que je viens de relire pour parler de lui. Le lecteur intéressé lira avec profit Mishima ou La vision du vide de Marguerite Yourcenar et Mort et vie de Mishima de Henry Scott-Stokes.

 

 

LA MORT ET LA VIE

 

Mishima oppose donc dans son livre le Japon moderne à l'éthique samouraï. Il dit: À notre époque, tout repose sur la prémisse qu'il vaut mieux vivre aussi longtemps que possible. À la nôtre, il en est de même.

 

Ce n'est pas le point de vue de Jocho: Le Hagakuré affirme que de méditer quotidiennement sur la mort, c'est se concentrer quotidiennement sur la vie. Jocho n'oublie pas que nous sommes tous destinés à mourir...

 

Nous sommes très loin du quoi qu'il en coûte...

 

Mishima, à raison, dit: L'important est de faire en sorte que chaque époque soit aussi bonne qu'elle peut l'être compte tenu de sa nature.

 

 

UN LIVRE DE PHILOSOPHIE

 

Mishima voit dans le Hagakuré un livre de philosophie qui présente trois caractéristiques: une philosophie de l'action, une philosophie de l'amour (Ma conviction est que la forme ultime de l'amour, c'est l'amour secret), une philosophie de la vie; et comporte quarante-huit principes.

 

Parmi ces principes, je n'en retiendrai que quelques-uns qui s'appliquent certes au Samouraï mais devraient être, à mon sens, des principes de vie pour tout homme digne de ce nom.

 

 

LE DESTIN DES ÊTRES HUMAINS EST DE CROÎTRE ET MÛRIR

 

C'est pourquoi il faut:

 

- Dépasser sa propre faculté de discernement en apprenant à écouter les autres et à lire des ouvrages;

 

- Ne pas se limiter à une spécialité mais avoir pour idéal la totalité humaine;

 

- Se parfaire en sollicitant l'opinion des autres et en recherchant leurs critiques;

 

- Connaître ses faiblesses et passer sa vie à les corriger.

 

 

ESTHÉTIQUE ET ÉTHIQUE

 

Ne pas oublier que ce qui est beau doit être fort, brillant et débordant d'énergie et que ce qui est moral doit être beau:

 

- Soigner son apparence et sa façon de s'exprimer;

 

- S'interdire de dire du mal des autres mais ne pas avoir non plus pour habitude de les couvrir de louanges;

 

- S'habituer à l'idée de la mort pour mourir en toute quiétude le moment venu;

 

- Avoir un teint de fleur de cerisier, même dans la mort;

 

- Prendre soin de sa santé, ce qui signifie maintenir en son coeur la résolution de mourir.

 

 

CONCLUSION

 

Ce que nous dit le Hagakuré, c'est que même une mort sans gloire, une mort futile, a une dignité en tant que mort d'un être humain. Si nous plaçons si haut la dignité de la vie, comment ne pas placer aussi haut la dignité de la mort? La mort ne peut jamais être qualifiée de futile.

 

Francis Richard

 

1 - Faire seppuku: se donner la mort par éventration en observant le rituel des samouraïs.

Il y a cinquante ans Yukio Mishima faisait seppuku
Il y a cinquante ans Yukio Mishima faisait seppuku

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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 18:00
Adam et Ève, de C.F. Ramuz

- Est-ce que vous ne l'auriez pas vue? Vous ne l'avez pas vue passer?

Elle a dit:

- Non.

 

Louis Bolomey, trente-six ans, est inquiet. Sa femme l'a quitté. Il sait que ce n'est pas pour aller faire une course. Lydie Chappaz, vingt-cinq ans, vient de lui servir un café nature. C'est elle qui lui a répondu sans avoir eu besoin de lui demander de qui il parle. Elle sait.

 

Une année plus tôt, Louis Bolomey a perdu sa mère avec qui il vivait depuis la mort du père. Il l'a découverte à la Noël en train de mourir à l'entrée de leur maison. Le médecin n'a rien pu faire. Il s'est trouvé seul dans la vie jusqu'au jour où il a rencontré Adrienne.

 

Adrienne Parisod n'a pas vingt ans. Elle était perdue. Elle cherchait son chemin. Il était allongé dans l'herbe, s'était assoupi et, quand il s'est réveillé, elle était là. Ils se sont mariés. Maintenant, après seulement six mois de mariage, elle est partie sans qu'il sache pourquoi.

 

Gourdou, le rétameur, est monsieur-je-sais-tout. L'explication est dans la Bible. Il faut la lire en entier, en commençant bien sûr par la Genèse. Pour lui tous sont séparés et collés ensemble. Ils sont unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans:

 

C'est ça la condamnation, parce qu'un et un ça fait deux et qu'avant ça ne faisait qu'un, - et on cherche à comprendre et on ne peut pas comprendre.

 

Louis ne comprend pas, ou plutôt comprend qu'il est seul. Il ne va plus chez les Chappaz. Il reste enfermé, ne cherche même pas à retrouver Adrienne. Alors Lydie vient heurter à son huis. Elle le secoue un peu. Elle part, revient. Elle s'occupe de son chez lui qu'il délaisse.

 

Lydie ne se morfond pas comme Louis, prend les choses comme elles viennent: Puisqu'on n'est plus dans le Jardin, c'est le moins qu'on ait la liberté... Elle est une femme, il est un homme. Ils ne sont pas des anges, ne font du mal à personne. Elle part au petit matin.

 

Louis ne croit plus aux histoires de Gourdou. Il est persuadé maintenant qu'elle reviendra. Mais, auparavant, il considère son jardin: Et il voit que c'est un jardin, et que c'est le Jardin quand même. À condition de le remettre en ordre et de le fermer. Il se met à la tâche.

 

Lydie sera toujours là, quoi qu'il arrive, même si elle revient. Parce qu'on ne sait jamais. C'est une bonne fille: elle facilitera même son retour. Quand elle reviendra, alors Louis et Adrienne seront deux encore mais moins qu'avant; et deux encore mais toujours moins.

 

Seulement Gourdou avait peut-être raison après tout quand il disait à Louis: Le plus triste, c'est qu'on ait une idée du monde à quoi le monde contredit. On ne fait déjà pas qu'un soi-même: alors comment pourrait-on ne faire qu'un à deux? La fusion, en fait, est illusion...

 

Francis Richard

 

Adam et Ève, C.F: Ramuz, 240 pages, Zoé

 

Du même auteur chez Zoé:

Les Signes parmi nous (2020)

 

A l'Aire Bleue:

Vendanges (2020)

La Séparation des races (2020)

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23 octobre 2020 5 23 /10 /octobre /2020 18:15
Les Forces de liberté, d'Annemarie Schwarzenbach

J'ai pu vérifier que la vie humaine n'a rien de magique, qu'elle est amour et quête, qu'elle aspire à un but et tend vers une fin, et qu'elle recèle en elle des forces de liberté pour se maintenir avec courage.

 

C'est à cette conclusion intemporelle qu'aboutissent, me semble-t-il, les écrits africains d'Annemarie Schwarzenbach (1908-1942), qui comprennent des reportages dont la plupart sont publiés dans la presse suisse, des poèmes et un récit.

 

La journaliste, poète, écrivain, s'est rendue en Afrique à partir de Lisbonne en embarquant le 16 mai 1941 à bord du Colonial, destination Pointe Noire, et est revenue à ce point de départ le 30 mars 1942 à bord du Quanza, depuis Luanda.

 

Dans ses reportages elle fait son travail, c'est-à-dire que d'abord elle tient son journal en mer à l'aller, puis raconte l'escale à São Tomé, enfin découvre l'intérieur du Congo, qu'elle apprend à aimer pour mieux le décrire à ses lecteurs suisses.

 

Ce qui frappe en la lisant c'est qu'elle ne cache pas qu'elle éprouve, comme les autres passagers, à l'aller une douleur à laisser derrière elle les côtes de l'Europe, et au retour une joie de les retrouver quel que soit l'état dans lequel elle se trouve.

 

Au-delà de ce qu'elle voit et qu'elle rapporte avec beaucoup de poésie, pas seulement dans ses poèmes, ce sont les réflexions qui sont les siennes, dans son récit, à la fin de son périple, qui retiennent l'attention, parce qu'elles sont d'actualité.

 

Ces réflexions sont d'ordre personnel. Soupçonnée en Afrique d'être un agent nazi, elle distingue la réalité apparente, qui est changeante, pesante, et qui exerce tant de pouvoirs sur les hommes, de la réalité intérieure dont ils sont les maîtres:

 

Nous les hommes sommes plus libres et plus forts que toute la puissance du monde; car elle ne peut toucher que notre moi inférieur, celui qui dépend de la faim, de la soif, de la joie ou de la souffrance causées par l'ami ou l'ennemi. Elle n'a aucun pouvoir sur la part immortelle de nous-mêmes que nous avons reçue en héritage, sur notre âme pure.

 

Ces réflexions ont en fait une grande portée puisqu'elles la conduisent à remettre en cause les institutions des États, qui, en réalité, ne servent pas la justice et ne sont rien d'autre que les instruments d'une contrainte exercée sur les citoyens:

 

Je ne crois plus qu'aucun camp politique, qu'il soit d'un bord ou de l'autre, puisse apporter solution et réponse à la terrible détresse humaine, telle que nous la vivons nous-mêmes ou la voyons autour de nous.

 

Combattante à la plume étincelante, Annemarie avait déjà du mal à soutenir une cause quelconque parce qu'elle ne le faisait qu'avec la moitié de [son] coeur. Aussi donne-t-elle un autre objectif, supérieur, aux désillusionnés comme elle:

 

Cultiver de qu'il y a de meilleur en nous et parvenir à l'exprimer.

 

Francis Richard

 

Les Forces de liberté - Écrits africains 1941-1942, Anne-Marie Schwarzenbach, 224 pages, Zoé (traduits de l'allemand par Dominique Laure Miermont-Grente et Nicole Le Bris)

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 21:30
À la recherche de Marie, de Madeleine Bourdouxhe

Ses cheveux sont noirs, un peu flous, ses épaules sont maigres, mais semblent fermes et nerveuses. Maintenant, il marche sur les pierres, tête baissée, saute, remonte un peu sur le sable dans la direction de Marie.

 

Marie est mariée à Jean, depuis six ans. Ils passent leur mois de vacances au bord de la mer. Lui se baigne, elle voit l'eau. Marie aime son mari, tendrement, mais cela ne l'empêche pas de tourner son regard vers cet homme, plus jeune, dont le regard croise le sien:

 

Le monde du possible; l'attrait, le vertige d'un monde neuf.

 

Aussi, dès qu'elle a un moment de libre, pendant que Jean lézarde au soleil, elle s'échappe et finit par rencontrer l'inconnu. Ils se désirent, mais elle lui dit non. Ils se lèvent, marchent avec entre eux ce désir bafoué. Avant de la quitter, il lui laisse son téléphone à Paris.

 

Jean et Marie habitent Paris. Mais Jean s'absente une fois par mois pour aller à Maubeuge dont il est originaire et où se trouve la firme qui l'emploie. Ce mois-ci elle téléphone à l'inconnu. Ils se retrouvent. Il y a de la joie dans la nuit et ils cèdent à leur désir impérieux.

 

L'amour entre Marie et Jean est inébranlable, même si parfois ce dernier rentre tard, ayant bavardé avec Alice. Toutefois, Marie s'interroge: Car se vouer à plusieurs amours c'est se vouer à plusieurs déchirements. Et peut-être à une constante succession de solitudes.

 

Cependant Marie arrive à concilier ces deux amours. Elle ne cessera jamais d'aimer Jean et le suivrait jusqu'au bout du monde s'il le lui demandait. Son amour pour le jeune homme est tout autre, une chose vivante. Cet amour est d'autant plus beau qu'il peut mourir.

 

Francis Richard

 

À la recherche de Marie, Madeleine Bourdouxhe, 192 pages, Zoé

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 18:45
Lettres à la Lune, de Fatoumata Kebe

Rien de ce qui est lunaire ne m'est étranger.

 

Telle pourrait être la devise de Fatoumata Kebe, 35 ans, astronome qui a consacré ses études et sa vie à la Lune. Car la Lune n'est pas seulement pour elle un satellite ou un astre familier: c'est une présence, un oeil qui nous regarde la nuit et s'invite à nos fenêtres.

 

Après avoir, dans La Lune est un roman, confronté les approches scientifiques, astronomiques et physiques aux mythes qui les avaient précédées, elle adopte dans Lettres à la Lune une autre approche en offrant au lecteur un voyage dans la littérature sur la Lune.

 

C'est un voyage dans le temps et dans l'espace, à travers différentes époques et régions du monde, à partir de romans, de poèmes, de chansons folkloriques et de légendes. A notre époque même, elle reste une source majeure de créativité, inspirante et porteuse de rêves.

 

Fatoumata Kebe commence par des récits mythiques qui disent la création du monde et qu'elle a compilés, sans prétendre à l'exhaustivité, tels qu'ils nous sont parvenus depuis la Côte d'Ivoire, le Zambèze, l'Afrique de l'Ouest, l'Inde, la Grèce, le Japon ou les Incas.

 

La raison le dispute à l'imagination chez les auteurs d'autres récits. Les spéculations [y] vont bon train et cela donne des textes plus ou moins fantaisistes, plus ou moins réalistes, et même des textes où les habitants de la Lune sont imaginés similaires à ceux de la Terre. 

 

D'autres récits, parmi lesquels l'auteure opère un nouveau choix de textes, personnifient la Lune: c'est une muse et confidente, une amoureuse, une directrice de conscience. D'autres présentent la face obscure qu'on lui prête ou la reconnaissent comme maîtresse du temps.

 

Fatoumata Kebe cite des textes de près d'une cinquantaine d'auteurs. Dans ses belles notes liminaires, elle fait montre de son amour des lettres et des langues, de sa curiosité, qui ne se limite donc pas à la science mais se prolonge dans l'inépuisable imaginaire lunaire.  

 

Francis Richard

 

Lettres à la Lune, Fatoumata Kebe, 240 pages, Slatkine & Cie (sortie le 2 juillet 2020)

 

Livre précédent:

La Lune est un roman (2019)

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 19:15
La Séparation des races, de Charles-Ferdinand Ramuz

Ils sont habiles, ils sont d'une autre espèce, ils sont nombreux, ils sont entreprenants; et il s'était passé que dans les temps anciens (mais il n'y avait pourtant pas si longtemps), ils s'étaient avancés un jour jusqu'en deçà du col, s'étant emparés, du côté de chez nous, d'un beau morceau de pâturage.

 

Au-delà du col, qui est le lieu de la séparation, ils parlent une autre langue, et pas seulement une autre langue, mais un patois d'une autre langue, qui s'en va changeant toujours plus lui-même, loin des montagnes, puis du plateau et des collines, vers la mer.

 

Alors, Firmin dit aux autres, la veille de la redescente des vaches, qu'il a un moyen de les chasser d'ici une fois ou l'autre qu'à cause qu'il ne serait pas juste qu'ils n'aient pas leur part de dérangements, et qu'on ne les vole pas, du moment qu'ils nous ont volés!

 

Le moyen de Firmin, sans que les autres soient d'accord, est de leur ravir Frieda, qui vient presque tous les jours sur le col, à cause de la belle vue. Ce n'est pas seulement pour se venger, mais c'est aussi qu'elle est belle, qu'elle est grande, plus grande que lui:

 

Elle est comme du lait, elle est rose comme la rose... Elle n'est ni brune, ni noire, ni jaune de teint, comme elles sont chez nous...

 

Que faire d'elle, une fois emportée avec lui? Il va la garder chez lui. Ce qui ne sera pas du goût de sa mère, laquelle ne voudra pas cohabiter avec cette païenne, car ceux d'au-delà du col croient à un autre Dieu. Quant à ces derniers, ils prépareront vengeance.

 

En attendant que le col puisse être franchi à nouveau, à la remontée des vaches, un colporteur, Mathias, qui parle les deux langues, se rendra en éclaireur au village où est retenue Frieda, en contournant la montagne pendant des jours et des jours.

 

Mathias rencontrera Frieda que Firmin semble avoir apprivoisée et qui s'est d'ailleurs mise à apprendre sa langue. Ensemble ils trameront quelque chose à l'insu de Firmin, qui espère pourtant que, s'il y a la montagne entre eux, ils ne resteront pas séparés.

 

Aujourd'hui l'époque sans subtilités a fait du mot race un tabou, comme bien d'autres mots exclus du vocabulaire. Dans sa préface, Benjamin Mercerat explique le titre que l'auteur a donné à cette considérable leçon de style et de maîtrise narrative:

 

Dans la pensée de Ramuz le mot race ne désigne en rien une entité politique ou une fatalité génétique, mais il signale l'élection d'un peuple, sa réussite, son charisme. Ramuz appelle  race ce qu'on appellerait plus volontiers culture.

 

Dans le titre, ce n'est d'ailleurs pas le mot race qui est le plus important mais le mot Séparation:

 

Selon une formule que Ramuz associe à un ensemble de projets littéraires dont aucun ne verra le jour éditorial, les hommes sont "posés les uns à côté des autres", donc séparés; l'Art ayant comme mission de signifier, voire d'instituer leur réunion. [...] La Séparation des races semble bien n'être qu'un aspect secondaire de cette Séparation fondamentale, existentielle, que Ramuz constate entre les hommes.

 

Francis Richard

 

La Séparation des races, Charles-Ferdinand Ramuz, 228 pages, L'Aire bleue

 

Du même auteur à l'Aire Bleue:

Vendanges (2020)

 

Chez Zoé:

Les signes parmi nous (2020)

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 19:55
Vendanges, de Charles-Ferdinand Ramuz

Le pays venait nous appeler jusque parmi nos livres, avec sa vie à lui, et aux vendanges de Virgile nous invitait à comparer les siennes. Trois ou quatre ans de suite et de dix à quatorze ans, je suis ainsi parti, docile à son appel...

 

Les Vendanges, que Charles-Ferdinand Ramuz raconte, ont lieu au cours des vacances d'automne, pendant vingt-cinq jours du mois d'octobre, dans un vignoble de la commune d'Yvorne, avant que le XIXe ne cède le temps au XXe et juste après:

 

Ce n'était pas du vin fait seulement avec la pulpe du raisin, mais avec la gousse, c'est-à-dire que c'était du vin "complet" et donc du vrai vin.

 

A deux pas du village se trouve la mystérieuse plaine du Rhône. Lui et toute une bande de gamins s'y rendent en cachette, comme attirés par un fruit défendu, dès qu'ils peuvent s'échapper, si bien que ce souvenir est associé à celui des vendanges.

 

Ce sont surtout les odeurs de poison qui les émeuvent. Ils se passionnent pour les fruits dangereux comme la belladone et autres baies des haies, parmi les champignons pour les champignons vénéneux, parmi les insectes pour ceux qui piquent...

 

Au-dessus de la plaine, sur les bords mêmes du ciel, une grande merveille l'illumine quand il y pense. Ce sont transfigurées, comme sept grandes femmes agenouillées, qui seraient vêtues de blanc, les sept Dents du Midi dans leurs neiges et leurs glaciers.

 

Les journées dans la vigne ne sont pas de tout repos. Aussi le matin, levés tôt, leur sommeil met-il du temps à céder... L'après-midi, quand ils ne s'échappent pas vers la plaine du Rhône, ils se rendent au pressoir, toujours attirés par le fruit défendu:

 

Ici déjà commençaient les régions de la fermentation, c'est-à-dire du vin, c'est-à-dire de la boisson qui convient aux hommes faits, c'est-à-dire qui nous convenait, à nous.

 

Au Collège, ils avaient deux heures d'histoire sainte par semaine. Ils savaient que Noé était vigneron, qu'un jour il s'enivra et se découvrit au milieu de sa tente. Il n'est donc pas étonnant que, tout frais dans la vie, d'instinct, Ramuz soit allé à l'essentiel:

 

J'ai connu tout petit garçon qu'il n'y avait pas de temps, que le temps était une maladie et qu'on ne guérissait que quand on s'était défait de lui. Tout se ressemblait, il n'y avait plus qu'une seule espèce d'hommes.

 

Francis Richard

 

PS

Cette réédition est préfacée par Ivan Salamanca qui invite le lecteur à lire le livre clandestinement, avec cette intuition que ce grand texte saura nous rendre notre âme d'enfant.

 

Vendanges, Charles-Ferdinand Ramuz, 72 pages, L'Aire bleue (à paraître)

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18 février 2020 2 18 /02 /février /2020 23:30
Le premier homme, d'Albert Camus

Il s'agit de l'oeuvre à laquelle travaillait Albert Camus au moment de sa mort. Le manuscrit a été trouvé dans sa sacoche, le 4 janvier 1960, jour de son accident, écrit Catherine Camus, dans la note qui précède la première édition de ce roman inachevé et paru bien des années plus tard, en 1994.

 

Le roman, tel qu'il a alors été publié, comprend une ponctuation qui n'existait pas dans le manuscrit d'Albert Camus, écrit d'un seul jet. L'éditeur l'a rétablie, de même qu'il a indiqué les mots à la lecture douteuse, mis entre crochets des blancs pour remplacer ceux qui s'avéraient illisibles.

 

Albert Camus n'avait non seulement pas achevé son texte mais ne l'avait pas non plus retravaillé. Il avait mis en superposition des variantes, en marge des ajouts, intercalé des feuillets, qui sont reproduits en annexes, consigné des notes dans des cahiers à spirale, qui figurent en fin d'ouvrage.

 

Tout cela pour dire que tel quel, en dépit du fait qu'il ne soit pas une oeuvre aboutie de l'auteur, ce roman n'en est pas moins une oeuvre romanesque majeure du Prix Nobel de littérature 1957, sans doute parce que justement elle le révèle tel qu'en lui-même, sans qu'elle ait subi les derniers apprêts.

 

Dans l'édition de 1994, ce roman, qui figure entre autres dans le quatrième volume de l'édition de La Pléiade paru en 2008, comprend deux parties: Recherche du père et Le fils ou le premier homme, dans lesquelles il est surtout question de l'enfance d'un héros qui lui ressemble tant.

 

Jacques Cormery a quarante ans quand il se rend à Saint-Brieuc sur la tombe de son père, mort pour la France le 11 octobre 1914. Il ne l'a pas connu, puisqu'il est né une nuit d'automne 1913 en Algérie, à vingt kilomètres de Bône, où son père vient d'être nommé gérant d'une ferme de Saint-Apôtre.

 

Jacques constate en regardant les dates, 1885-1914, que son père Henri avait vingt-neuf ans quand il est mort et qu'aujourd'hui l'homme enterré sous cette dalle, et qui aurait été son père, était plus jeune que lui... En dépit de toutes ses recherches il ne saura pratiquement rien de plus sur lui...

 

Il sera donc le premier homme parce qu'avant lui il n'aura personne pour lui montrer la voie, sinon un père de substitution en la personne de l'instituteur Monsieur Bernard, qui, plus tard, va le sortir de la misère dans laquelle se trouvent sa mère (demi-sourde) et sa grand-mère illettrées.

 

Mais, auparavant, il va éprouver ce que signifie dire d'où il vient quand il doit indiquer la profession de sa mère sur l'imprimé à remplir au lycée où, bénéficiaire d'une bourse, il va poursuivre des études. Après avoir d'abord mis ménagère - elle fait des ménages - il se résout à écrire domestique:

 

Jacques se mit à écrire le mot, s'arrêta et [...] connut d'un seul coup la honte et la honte d'avoir eu honte.

 

Ce roman est un roman d'amour, pour sa mère et pour tous ceux qui ne peuvent s'exprimer, pour cette terre d'oubli qui l'a vu naître et pour tous ceux qui y auront été, comme lui, des premiers hommes tels que les quarante-huitards, les Espagnols ou les Alsaciens, après la défaite de 1871.

 

Un Français d'Algérie dit à propos des Arabes: On est fait pour s'entendre. Aussi bêtes et brutes que nous, mais le même sang d'homme. On va encore un peu se tuer, se couper les couilles et se torturer un brin. Et puis on recommencera à vivre entre hommes. C'est le pays qui veut ça...

 

Dans une note, Albert Camus écrit: L'amour véritable n'est pas un choix ni une liberté. Le coeur, le coeur surtout n'est pas libre. Il est l'inévitable et la reconnaissance de l'inévitable. Et lui, vraiment, n'avait jamais aimé que l'inévitable. Maintenant il ne lui restait plus qu'à aimer sa propre mort. 

 

Francis Richard

 

Le premier homme, Albert Camus, 386 pages, Folio

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15 février 2020 6 15 /02 /février /2020 18:00
Vie à vendre, de Yukio Mishima

Yamada Hanio fait une tentative de suicide en avalant une quantité massive de somnifères. Sur son lit d'hôpital, cet employé honnête et zélé de l'agence Tôkyô Ad' se souvient pourquoi.

 

Un soir, rentré chez lui, alors qu'il lit son journal, il s'est avachi sur sa table et les pages du milieu sont tombées à terre. En se penchant pour en ramasser une, il voit que sur celle-ci se tient un cafard.

 

La ramassant, il voit que la bestiole se faufile entre les caractères imprimés. Les ramassant toutes, il s'aperçoit en les parcourant que tous les signes qu'il veut lire se transforment en cafards. 

 

Il se dit: Puisque tous les caractères du journal se sont changés en cafards, ça ne vaut plus la peine de vivre... C'est ainsi que l'idée de "mourir"  [s'est] tout naturellement installée dans sa tête.

 

Une fois sorti de l'hôpital, il donne sa démission à Tôkyô Ad', qui lui alloue une forte indemnité de départ, et il fait paraître l'annonce suivante dans la rubrique Offres d'emploi d'un canard:

 

Je propose une vie à vendre. A utiliser à votre guise. Homme, 27 ans. Confidentialité garantie. Aucune complication à craindre.

 

Il fait suivre cette annonce insolite de son adresse et accroche sur la porte de son logement une affichette sur laquelle est inscrit en lettres élégamment calligraphiées: Life for sale - Yamada Hanio.

 

Vie à vendre de Yukio Mishima, roman inédit en français (il a paru au Japon, en 1968, en 21 livraisons dans la revue Shûkan Purebôi), est le récit des ventes de la vie de Hanio à des clients successifs.

 

(Au début, pour souffler entre deux missions, il retourne l'affichette accrochée sur la porte de son logement où l'on peut lire: Rupture momentanée des stocks...)

 

Le héros de Mishima pense qu'au commencement tout est vide de sens et qu'il faut partir de là pour donner du sens et de la liberté à sa vie. Et jamais, au grand jamais, s'embarquer dans le processus inverse...

 

Ainsi, pendant les tribulations improbables que l'annonce de Hanio lui fait traverser, la peur de la mort qui le tenaille quand il fuit sans but, s'éloigne-t-elle de lui quand la mort semble inéluctable:

 

Dans le fond, le plus effrayant aux yeux de l'homme, c'est l'incertitude... Il suffit qu'il se dise Ce n'était que ça? pour que la peur s'estompe aussitôt.

 

Francis Richard

 

Vie à vendre, Yukio Mishima, 272 pages, Gallimard (traduit de japonais par Dominique Palmé)

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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 17:25
Les Signes parmi nous, de C.F. Ramuz

Les Signes parmi nous est un roman apocalyptique. Il se déroule dans un village suisse au bord du lac Léman, où on ne voit que tranquillité, régularité, pendant la Grande Guerre.

 

Tous les Signes de la fin du monde seraient là: cette guerre alentour qui n'en finit pas, la maladie qui frappe les innocents comme les coupables, les petits comme les grands:

 

Il est mort, il vient de mourir, c'est son tour; neuf, alors vous entendez bien, neuf en huit jours!

 

De plus il fait bon chaud: trente-cinq à l'ombre! ça ne s'est jamais vu. Il y a bien quelque chose qui ne va plus. On pensait bien manquer un jour de tout, mais pas de manquer d'air.

 

La fin du monde, c'est écrit dans La Parole, la brochure que vend Caille, le colporteur biblique. Si c'est écrit, c'est donc vrai. Et le récit cite les Écritures, l'Apocalypse notamment:

 

Les temps de la parole proférée et les temps de la parole réalisée sont en ressemblance et voisinage...

 

Nous, ce sont les gens du village, la femme qui écosse des pois, le chemineau couché contre le talus, l'homme aiguisant sa faux, les clients qui causent à l'auberge de commune.

 

Nous, ce sont les métiers qui vous regardent venir, le tonnelier, le menuisier, le cordonnier. Nous, ce sont l'homme assis sur la machine rouge, l'ouvrier couché à plat ventre...

 

Parmi nous, il y a les incrédules tel que l'homme dans sa cour qui chasse le colporteur: Comme s'il n'y avait pas assez de malheurs déjà, mais non! ça en invente! ça s'enrichit d'en inventer.

 

Parmi nous, il y a les crédules qui suivent les gens qui portent malheur tel que le colporteur biblique... Mais il ne fallait pas écouter ce grand fou avec son livre et ses histoires...

 

Car la fin du monde n'a pas eu lieu. Les explications sont on ne peut plus prosaïques. Peut-être est-ce le commencement d'un autre monde, tout du moins pour Jules et Adèle:

 

- Adieu, Adèle... A samedi...

- Ça va être long.

- Il fut content. Trois jours, elle dit que c'est long...

 

Les Signes ne sont jamais avérés que pour ceux qui voudraient tellement être confortés dans leurs croyances...

 

Francis Richard

 

Les Signes parmi nous, C.F. Ramuz, 176 pages, Zoé

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19 janvier 2020 7 19 /01 /janvier /2020 15:15
La guerre à huit ans, de Nicolas Bouvier

Ce volume contient trois textes de Nicolas Bouvier:

- Souvenirs, souvenirs (1996)

- Thesaurus pauperum ou La guerre à huit ans (1988)

- Bibliothèques (1996)

Le premier est une introduction à la lecture du second, qui parle de son enfance, et le troisième une évocation de son père.

 

Dans le premier texte, il précise que l'écrivain voyageur, en tout cas tel que lui, n'écrit pas ou peu pendant qu'il voyage: On va, on vient, on revient, on se souvient... et on raconte. C'est une occupation sédentaire.

 

C'est l'occasion pour lui de dire pourquoi les souvenirs d'enfance sont plus présents à la mémoire que ceux de la veille: L'enfance est un état de convoitise et de peur où tout ce qui arrive pour la première fois, cadeau ou blessure, laisse une marque indélébile.

 

C'est l'occasion pour lui de dire ce qu'il pense de l'enfance à laquelle il n'a consacré que peu de lignes. Dans son cas, elle l'a frappé une ou deux fois.

 

Au passage il dit ce qu'il fait quand sa mémoire s'esquive: Je la rappelle en apprenant par coeur des poèmes de Nerval, de Hölderin, de Toulet ou de Michaux. C'est de la musculation, des haltères et, dans une large mesure, ça marche.

 

Dans le deuxième texte donc, il raconte quand son enfance l'a frappé une ou deux fois. La première de ces occasions  n'est pas banale: il s'agit de son premier Thesaurus pauperum qui lui permit lors de la seconde de gagner sa guerre à huit ans contre Bertha, sa gouvernante prussienne: Un ouvrage édité par quatre fabricants de chocolat suisse, L'Album NPCK qui réunissait les initiales des firmes Nestlé, Peter, Cailler, Kohler.

 

Comment cela fonctionnait-il? On envoyait des coupons prélevés sur des emballages de chocolat et l'on recevait un in-folio Grandes figures de l'histoire mondiale avec des encadrés vides pour coller les vignettes coloriées qu'on recevait dans un deuxième temps, contre un deuxième envoi.

 

Dans le troisième texte, il rend grâce à son père, bibliothécaire, qui parlait quatre langues, de même que sa mère qui était la plus piètre cuisinière à l'ouest de Suez: C'est dire que, dans mon enfance, le coupe-papier l'emportait sur le couteau à pain et que cette constellation familiale a fait de moi un grand bouffeur de livres et un voyageur à l'épreuve de n'importe quelle tambouille.

 

Dans un traité du XVIIIe siècle d'un de ces abbés hydro-électro-mécaniciens, à la Bibliothèque universitaire de Genève, dont son père fut le directeur, il trouve un jour, par exemple, de quoi épater ses savants collègues du Musée d'histoire de la Réformation:

 

Petite échelle, fort officieuse, pouvant se rouler en la poche et propice aux entreprises galantes...

 

Francis Richard

 

La guerre à huit ans, Nicolas Bouvier, 80 pages, Zoé Poche (à paraître en février 2020)

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2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 23:30
Sur le Mont Mitaké, de Sîbourapâ

Je ne sais que trop que derrière ce tableau il y a une vie, et c'est une vie à jamais gravée dans mon coeur.

 

Prî, la femme de Nopporn, ne peut savoir qu'il y a une vie derrière l'aquarelle qui est accrochée dans le bureau de son mari et qui représente le Mitaké, lieu de promenade dominicale des Tokyoïtes. Pour elle, ce n'est qu'un tableau, des plus ordinaire.

 

Mais lui sait que, derrière ce tableau tranquille, qui n'a rien de remarquable en apparence, se cache une histoire d'amour inédite, dont le dernier acte s'est terminé tragiquement, récemment, ici, en Thaïlande.

 

Le premier acte a eu lieu six ans plus tôt. Nopporn, 22 ans, est alors étudiant à l'université de Rikkyo au Japon, depuis trois ans. Un ami de son père, Lord Atikânboddî, vient de se remarier après deux ans de deuil et le contacte:

 

Son Excellence m'écrivait qu'il allait se rendre au Japon avec sa nouvelle épouse, la princesse Kîrati, et il me demandait de l'aider à lui trouver un logement et à lui procurer toutes les facilités qu'escomptent les visiteurs étrangers. Il avait l'intention de séjourner à Tokyo deux mois.

 

Comme l'ami de son père a la cinquantaine, il imagine sans raison que sa nouvelle épouse doit avoir dans les quarante ans. Mais quand il voit la princesse Kîrati il est frappé par sa beauté et... par la différence d'âge avec son mari.

 

Nopporn est d'autant plus perplexe que Kîrati semble heureuse et ravie de sa condition de jeune mariée... Il ne lui donne que 28 ans, mais elle en a 35. Il faut dire qu'elle prend soin d'elle et qu'elle a su préserver sa fraîcheur de façon prodigieuse.

 

Comme son Excellence est très occupé et qu'il n'est pas du genre jaloux, Nopporn et Kîrati font beaucoup de promenades ensemble, au cours desquelles Nopporn n'est pas avare de compliments à l'égard de la belle, charmante et intelligente Kîrati, ce qui la contrarie.

 

En tout cas, ils deviennent des amis proches: Ce que je ressentais, c'était que la princesse n'était que de trois ou quatre ans plus vieille que moi. Savoir son âge réel n'était pas un obstacle m'obligeant à repousser l'intimité que je ressentais pour elle.

 

Pour Nopporn, le mariage de Kîrati avec Son Excellence reste un mystère. Ce mystère ne se dissipe pas quand il lui fait dire qu'elle ne pense pas que l'amour peut exister entre un homme âgé et une jeune femme. Il s'épaissit même quand elle ajoute: le bonheur sans amour existe bel et bien. 

 

Peu de temps avant la fin du séjour de Son Excellence et de la princesse Kîrati, celle-ci accompagne Nopporn Sur le Mont Mitaké. Ce qui se passe entre eux ce jour-là est le tournant de l'histoire. N'étant pas libre, elle lui demande de contrôler ses sentiments...

 

L'une des leçons de cette histoire racontée par Sîbourapâ est peut-être qu'il ne faut pas toujours contrôler ses sentiments, ni ses émotions, même si c'est aristocratique de le faire. Une autre est qu'il y a beaucoup de bonheur à aimer même si l'on ne vous aime pas en retour.

 

Francis Richard

 

PS

 

Ce livre est traduit en français pour la première fois, magnifiquement - la  langue est vraiment superbe. Il est considéré comme l'un des plus grands romans de la littérature thaïe et a été porté deux fois à l'écran, en 1985 par Piak Poster et en 2001 par Cherd Songsri.

 

Sur le Mont Mitaké, Sîbourapâ, 176 pages, Zoé, traduit du thaï par Marcel Barang (sortie le 8 novembre 2018)

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10 mai 2018 4 10 /05 /mai /2018 15:15
Le compagnon de voyage, de Gyula Krúdy

(Mon compagnon de voyage m'indiqua le vrai nom de la ville de X... Que le lecteur me permette de ne pas le lui révéler au cours de ce récit. Il existe en Haute-Hongrie plusieurs villes de ce genre.)

 

Le compagnon de voyage de Gyula Krúdy a quelque quarante-quatre ans quand il arrive dans cette ville. Il a le pressentiment, et la peur, d'une catastrophe. Il n'a plus le goût des femmes et de la bonne chère...

 

Arrivé à X..., les choses changent pour cet étranger nommé Pál Pálfi. Coureur de jupons et amateur de bonne vie, là il s'apaise et se calme: tenté un temps par le suicide, il finit par se dire qu'il est inutile d'accélérer la marche de la mort.

 

Certes, comme auparavant - on ne se refait pas - il cherche les aventures à l'instar d'un commis voyageur que l'ennui accable, mais il va faire des rencontres féminines qui vont émouvoir le franc vaurien qu'il est, toujours prêt à séduire une jeune personne.

 

Ce séducteur est homme d'expérience: c'est un fidèle de toutes les religions ayant les pieds et les jambes pour objets de culte. Mais il n'a jamais vu de jambes pareilles à celles de la femme chez qui il se présente pour louer une chambre, comme un étudiant:

 

Mme Hartvig était comme une nonne qui serait née avec des jambes de putain.

 

Car Mme Hartvig, née Szidónia Gábriel, assise auprès de lui sur le canapé, lui cède après avoir fermé les yeux, fait un signe de croix et joint les mains: Après l'avoir quittée, j'eus beaucoup plus envie d'elle qu'au moment où j'étais à ses côtés...

 

C'est la sainte femme qu'il a toujours désirée depuis sa première fille de joie. Il éprouve une profonde pitié pour elle comme pour toutes les femmes qu'il a abandonnées... Mais il n'a pas pour autant de regret:

 

En général je n'ai jamais regretté ce que j'ai fait, en bien comme en mal. Il y a des hommes qui donnent des difficultés aux prêtres, n'ayant rien à confesser sur leur lit de mort.

 

En tout cas, Mme Hartvig reprend ses esprits: Ce malheur ne se reproduira plus. Elle ne lui fait pas de reproches. Il peut s'installer comme prévu. Il ne se passera plus rien entre eux. Elle lui présentera même sa petite soeur plus belle et plus jeune qu'elle...

 

C'est également Mme Hartvig qui lui permet, en cette période de fêtes religieuses de fin d'année de faire connaissance avec d'autres femmes: Vous verrez à la messe du dimanche toutes les beautés de la ville. Suivez-moi et, si possible, placez-vous derrière moi.

 

C'est ainsi que, dans l'église, les yeux du séducteur croisent ceux d'une jeune fille de quinze ans aux cheveux noirs, frangés, comme en sont coiffées les poupées,  avec entre des lèvres gonflées faites pour sucer des sucreries, un espace où il manquait une dent... 

 

Quand il rencontrera plus tard Eszténa - c'est son prénom -, il se souviendra qu'elle lui avait paru, dès ce prime abord, pleine d'élan, curieuse, avide de tout connaître.  Et il ne s'imaginera pas qu'homme réfléchi et calme il puisse en tomber amoureux...

 

En tout cas, Pál Pálvi ne sera plus le même quand il quittera la ville de X... La gent féminine de là-bas, d'il y a un siècle, en sera la cause, d'une manière que cet imaginatif n'aurait jamais cru possible. Le lecteur comprend pourquoi il n'y retourna jamais...

 

Francis Richard

 

Le compagnon de voyage, Gyula Krúdy, 152 pages, traduit du hongrois par François Gachot, La Baconnière (sortie en Suisse le 10 mai 2018, en France le 17 mai 2018)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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