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22 février 2017 3 22 /02 /février /2017 23:45
En présence de Schopenhauer, de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq a 25, 26 ou 27 ans - l'âge importe peu - quand il emprunte, dans une bibliothèque, Aphorismes sur la sagesse dans la vie d'Arthur Schopenhauer: en quelques minutes tout a basculé... Il cherche alors, et trouve, un exemplaire du Monde comme volonté et comme représentation.

 

Depuis, Houellebecq a évolué - il est devenu positiviste après avoir découvert dix ans plus tard un autre philosophe, Auguste Comte. Cependant l'attitude intellectuelle de Schopenhauer reste pour lui un modèle pour tout philosophe à venir. C'est pourquoi il éprouve à son égard un profond sentiment de gratitude.

 

Pour exprimer cette gratitude Houellebecq a achevé cet essai entrepris en 2005, où il commente ses passages favoris de Schopenhauer, qu'il a traduits lui-même. Sa préfacière, Agathe Novak Lechevallier, a raison de dire que, ce faisant, il fait apparaître l'oeuvre du philosophe comme une formidable machine à penser.

 

Il est vrai qu'il n'est pas besoin d'être d'accord avec quelqu'un pour que ce qu'il dit donne à penser. Ainsi Houellebecq n'a-t-il pas de mots assez durs contre le libéralisme. Ce n'est pas une raison pour ne pas s'intéresser à ce qu'il a pensé à un moment de sa vie et à ce qu'il pense aujourd'hui, d'autant que cela éclaire son oeuvre.

 

Houellebecq relit peu Comte et ne connaît pas de lecture de philosophe aussi immédiatement agréable et réconfortante que celle de Schopenhauer. Ce n'est certainement pas le fait de son art d'écrire: Nietzsche parle à raison de son espèce de bonhommie bourrue qui vous donne le dégoût des élégants et des stylistes.

 

Quand Schopenhauer commence un livre par: Le monde est ma représentation, Houellebecq commente: L'origine première de toute philosophie est la conscience d'un écart, d'une incertitude dans notre connaissance du monde. Pour devenir le philosophe de la volonté, Schopenhauer utilise l'approche, inhabituelle chez un philosophe, de la contemplation esthétique:

 

Le point originel, le point générateur de toute création consiste dans une disposition innée - et, par là même, non enseignable - à la contemplation passive et comme abrutie du monde. L'artiste est toujours quelqu'un qui pourrait tout aussi bien ne rien faire, se satisfaire de l'immersion dans le monde, et d'une rêverie associée.

 

Ainsi le poète se singularise-t-il: L'accessoire est que le poète est semblable aux autres hommes (et, s'il était vraiment original, sa création aurait peu de prix); l'essentiel, c'est que, seul parmi les hommes faits, il conserve une faculté de perception pure qu'on ne rencontre habituellement que dans l'enfance, la folie, ou dans la matière des rêves.

 

Ainsi la beauté n'est-elle pas une propriété appartenant à certains objets du monde, à l'exclusion des autres; ce n'est donc pas une compétence technique qui peut produire son apparition; elle suit par contre toute contemplation désintéressée. Ce qu'il [Schopenhauer] exprime, encore plus brutalement par la phrase:

 

"Dire qu'une chose est belle, c'est exprimer qu'elle est l'objet de notre contemplation esthétique."

 

L'absurdité de l'existence? Ce n'est pas seulement, ce n'est même pas surtout l'activité de l'homme qui porte le signe du néant: la nature entière est un effort illimité, sans trêve ni but; "tout n'est que vanité et poursuite du vent". Et il cite un passage de Schopenhauer qui l'illustre, qu'il dédie aux écologistes, et qui se termine ainsi:

 

"Pourquoi ces scènes d'épouvante? À cela il n'y a qu'une seule réponse: ainsi s'objective le vouloir-vivre."

 

Selon Schopenhauer, qui emploie souvent des métaphores théâtrales pour faire comprendre ses propos, il est trois méthodes employées par un poète pour décrire la survenance d'un grand malheur, le seul élément indispensable à la tragédie:

 

- l'exceptionnelle méchanceté d'un personnage artisan de ce malheur

 

- le destin aveugle qui frappe les personnages

 

- la simple situation des personnages l'un à l'égard de l'autre.

 

C'est cette dernière méthode qui a sa préférence: Elle ne nous montre pas le malheur le plus extrême comme une exception, ni comme quelque chose qui est amené par des circonstances exceptionnelles ou des caractères monstrueux, mais comme une chose qui provient aisément, comme de soi-même, presque nécessairement, de la conduite et du caractère des hommes, et par là nous le rend effroyablement proche.

 

Comment conduire son existence dans un tel monde, absurde, où le malheur n'épargne personne et où toutefois existent des petits moments de bonheur imprévu, des petits miracles?

 

Dans Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Schopenhauer trouvait l'énergie nécessaire pour énoncer des banalités et des évidences, lorsqu'il les croyait justes; il a systématiquement placé la vérité au-dessus de l'originalité; pour un individu de son niveau, c'était loin d'être facile.

 

Schopenhauer fait ainsi ce constat fataliste: Les jouissances les plus élevées, les plus variées et les plus durables sont celles de l'esprit, bien que nous nous y trompions tellement pendant notre jeunesse; celles-ci dépendent surtout de la puissance innée de notre esprit; il est donc facile de voir à quel point notre bonheur dépend de ce que nous sommes, alors qu'on ne tient compte le plus souvent que de notre destin, de ce que nous avons ou de ce que nous représentons.

 

Il précise: Le destin peut s'améliorer; et, lorsqu'on possède la richesse intérieure, on n'attendra pas grand-chose de lui; mais jusqu'à sa fin un benêt reste un benêt, un abruti reste un abruti, fût-il au paradis et entouré de houris.

 

Est-ce bien certain?

 

Francis Richard

 

En présence de Schopenhauer, Michel Houellebecq, 96 pages L'Herne

 

Livres précédents chez Flammarion:

Soumission (2015)

Configuration du dernier rivage (2013)

La carte et le territoire (2010)

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20 février 2017 1 20 /02 /février /2017 23:55
Traité du vide - Propos sur Blaise Pascal, de Roland de Muralt

Il n'est pas rare que le lecteur de Pascal soit entraîné dans ses propres contradictions comme le pêcheur dans les eaux profondes lorsque la barque chavire. Plus souvent encore, il le lit selon sa nature ou selon la vérité qu'il lui plaît de trouver.

 

Roland de Muralt ajoute: Ainsi n'y a-t-il pas un seul Pascal, mais en lui toutes sortes de personnages: le sceptique, le janséniste dogmatique, le misanthrope, l'apologiste, le joueur, le couturier, le convulsé, le raisonnable ou encore le génie effrayant comme le définissait Chateaubriand.

 

Dans Traité du vide, titre qu'il tire du Traité du vide incomplet de Blaise Pascal, qui fait partie de ses oeuvres physiques et qui est audacieux pour l'époque, l'auteur dit d'emblée que ce dernier n'est pas, et n'a jamais été, pour lui un maître de sagesse, mais plutôt un générateur de haute tension ainsi qu'un compagnon bien incommode.

 

Le fait est que Pascal ne peut laisser le lecteur indifférent, et Roland de Muralt, qui a pendant des décennies fréquenté son oeuvre et connaît bien son existence, au point de se risquer à la supposer par moments, dit que ses écrits, dont [il s'est] beaucoup occupé, [lui] ont permis de puiser en eux autant de raisons d'espérer que de trouver des motifs de désespérer.

 

Il n'est pas toujours facile de démêler les raisons d'espérer que l'auteur y puise et les motifs de désespérer qu'il y trouve. Ce qui ressort toutefois de ses propos, c'est qu'il le considère comme suprêmement intelligent, et qu'il regrette qu'il ne l'ait pas été dans des domaines qu'il aurait aimé voir aborder par lui, et où son ironie aurait certainement fait merveille.

 

Du célèbre pari, il est évidemment question: Son pari, dans lequel un bien curieux raisonnement fondé sur le calcul des probabilités se substituera aux preuves métaphysiques de l'existence de Dieu, devra précisément infuser chez le libertin cette inquiétude qui lui manque...

 

(Ce raisonnement est en effet curieux. Il a été analysé et démonté par le mathématicien Emile Borel, dans le cadre de la théorie moderne des probabilités: la probabilité de l'éventualité de l'existence de Dieu est en fait nulle et, si elle se produit, comme le gain est infini, le produit de la probabilité par un gain infini est de ... zéro.)

 

Comme le dit justement, Roland de Muralt, contrairement à Descartes qui pensait que la raison permet de démontrer l'existence de Dieu, chez Pascal Dieu échappe à la raison qui ne sert alors qu'à éclairer le choix pour l'existence avec Dieu. Tant il est vrai que, pour Pascal, il existe trois ordres (l'auteur aurait peut-être dû les rappeler) qui éclairent ses Pensées fragmentées:

 

- l'ordre de la chair: les yeux sont les juges légitimes de la vérité des faits;

 

- l'ordre de l'esprit: la raison est le juge légitime des choses naturelles et intelligibles;

 

- l'ordre de la foi: l'Écriture et les décisions de l'Église sont les juges légitimes des choses surnaturelles et révélées.

 

Roland de Muralt a-t-il donc raison de dire qu'avec ces fragments, il produisait des éclats plus lourds que des chutes de tissus et qu'il écrivait à l'image du monde physique? Ou encore que dans les Pensées, quelque chose a résisté à l'achèvement, évitant ainsi que les interrogations devinssent des affirmations

 

Si le lecteur a présent à l'esprit de quel ordre relèvent les interrogations qui s'y trouvent, alors il lui est possible d'y découvrir quelques pistes de réponses, sans aucune certitude, cependant, bien entendu...

 

Francis Richard

 

Traité du vide - Propos sur Pascal, Roland de Muralt, 176 pages  Éditions de l'Aire

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 23:55
De l'âme, de François Cheng

Celui qui ose se réclamer de l'âme prend le risque d'être traité de ringard, de spiritualiste, voire de suppôt des religions. On ne jure que par l'esprit au sens le plus restreint du terme, en se campant dans une idéologie réductionniste et figée, déplore François Cheng.

 

C'est pour répondre à cette vision desséchante de l'être humain qu'il s'est décidé à écrire un livre. Sa réponse se décline en sept lettres à une amie qui lui demande de lui parler De l'âme. Trente ans auparavant, il a rencontrée cette amie dans le métro parisien.

 

Plus jeune que lui, cette femme l'avait attiré alors par sa beauté. A sa surprise, elle était venue s'asseoir à ses côtés. Bien qu'il fût un auteur peu connu, elle l'avait reconnu au milieu de la foule anonyme et il lui avait demandé comment elle assumait sa beauté...

 

François Cheng se garde bien de définir l'âme: elle est indéfinissable, mais l'idée de l'âme est incontournable pour rendre compte de l'être humain dans son entier: la triade corps-âme-esprit est l'intuition la plus géniale des premiers siècles du christianisme.

 

Pour montrer l'existence de l'âme, François Cheng cite des poètes tels que Pierre-Jean Jouve ou Rimbaud, fait un bref tour d'horizon des grandes traditions spirituelles, convoque Pascal ou cette figure de l'absolu qu'est la philosophe Simone Weil.

 

Dans sa septième lettre il peut dire: A la fin, il reste l'âme. En chaque être, le corps peut connaître la déchéance et l'esprit la déficience. Demeure cette entité irréductible, palpitant là depuis toujours, qui est la marque de son unicité.

 

L'unicité de l'être, corps-âme-esprit, la grande mystique Hildegarde de Bingen la formule de manière lumineuse:

Le corps est le chantier de l'âme où l'esprit vient jouer ses gammes.

 

Francis Richard

 

De l'âme, François Cheng, 162 pages Albin Michel

 

Un livre précédent:

 

Assise (2013)

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10 novembre 2016 4 10 /11 /novembre /2016 23:50
Un air de guerre, d'Eric Werner

La guerre actuelle en Europe s'est imposée à nous sans nous demander notre avis. Elle remonte au début de 2015 avec les attentats contre Charlie Hebdo et contre l'Hyper Casher. Elle s'est poursuivie en France, en Belgique, en Allemagne. C'est une guerre qui n'est pas une guerre classique.

 

La guerre actuelle nous cherche. Si elle nous cherche, il faut nous interroger sur notre participation possible à cette guerre, participation possible, mais pas sûre. Nous pouvons en effet: 

- soit ne pas vouloir la faire, choisir la résilience, c'est-à-dire accepter de vivre avec le terrorisme, comme on nous y invite

- soit ne pas faire que la subir, choisir la révolte, c'est-à-dire refuser de vivre avec lui.

 

Dans son essai, Un air de guerre, Eric Werner se propose de nous demander ce qui pourrait nous amener à un tel refus.

 

Pour ce faire, Eric Werner constate d'abord que:

- La société est atomisée: il n'y a plus de lien entre les générations, ni entre les individus

- L'État protège de moins en moins les biens et les personnes: l'insécurité augmente

- L'écart est croissant entre ce que versent les individus à l'État et ce qu'ils reçoivent en contrepartie au titre de la protection sociale

- L'État contrôle de plus en plus les individus grâce aux nouvelles technologies.

 

En l'absence de sécurité étatique, on peut donc dire qu'il y a état de nature; en présence de contrôle étatique, on peut donc dire qu'il y a état civil, pour reprendre les termes de Hobbes.

 

Dans ces conditions, selon Eric Werner , la guerre ne peut être que moléculaire, parce que cela découle de l'effondrement de la citoyenneté:

- Il n'y a plus de peuple

- Il n'y a plus que des ensembles désarticulés.

Et la conséquence en est que les individus sont [...] amenés à se prendre eux-mêmes en charge, en particulier à assurer eux-mêmes leur sécurité.

 

Eric Werner distingue trois sortes de guerres moléculaires:

- La résistance à un éventuel envahisseur

- La résistance à l'État total

- Le recours individuel à l'autodéfense.

 

Qu'est-ce qui va motiver l'individu (ou le petit nombre) à résister? La peur, si l'ennemi nous convainc de ses volontés exterminatrices (sinon, à quoi bon résister?). La guerre, toute moléculaire qu'elle soit devenue, a alors pour résultat de transformer les individus en un ensemble soudé et solidaire: la guerre éduque à la guerre.

 

La vraie question quand on fait la guerre n'est pas comment mais pourquoi: La guerre ne vaut d'être engagée que si la cause que l'on défend est bonne et juste. Et la victoire ne s'obtient que si l'on est motivé par autre chose que simplement la victoire: une juste cause, en fait.

 

(Eric Werner prend même le risque d'écrire que quand on dit: un seul but, la victoire, la défaite est à peu près assurée.)

 

Qu'est-ce que la juste cause d'une guerre? La défense de la terre natale et de l'héritage culturel, qui recèle toutes sortes de choses et qu'un mot résume: liberté, un mot qui remonte aux Grecs et qui se retrouve dans le christianisme.

 

Dans la guerre moléculaire, le sujet de la guerre c'est l'individu et c'est lui qui peut être amené par la guerre elle-même à donner du prix à la liberté: la liberté éduque à la liberté. A ce moment-là l'individu en vient à ne pas se battre seulement par instinct de survie, mais pour défendre une cause.

 

Le mot liberté recouvre en fait deux acceptions, qui, au contraire de s'opposer, forment un tout: les libertés individuelles, mais aussi la liberté du pays. Si toute guerre, y compris la guerre moléculaire, est un mal, un très grand mal, est-il possible pour autant de se résigner à l'anéantissement de la liberté, droit inaliénable, et de ne pas résister à l'oppression?

 

Dans la situation de guerre actuelle, il y a donc deux attitudes individuelles possibles:

- être dans le déni de la réalité, mais c'est coûteux à terme

- faire face, mais cela signifie bien interpréter les signes, tels que les attentats perpétrés en Europe depuis 2015.

 

Pour bien interpréter les signes, il faut veiller à ce que rien ne vienne faire écran entre eux et nous, pour être complètement soi-même: C'est ainsi qu'on accède à la force du regard, qui est souveraine.

 

Francis Richard

 

Un air de guerre, Eric Werner, 96 pages Xenia

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Portrait d'Eric (2011)

De l'extermination (2013)

Une heure avec Proust (2013)

L'avant-guerre civile (2015)

Le temps d'Antigone (2015)

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8 novembre 2016 2 08 /11 /novembre /2016 23:55
Enseigner la Shoah, de Didier Durmarque

La Shoah est le massacre organisé d'environ six millions de juifs d'Europe durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Le chiffre de six millions est approximatif. Les archives nazies ont été détruites, mais les archives soviétiques ont été ouvertes: le nombre approximatif de victimes est connu par pays et la synthèse correspond à ce chiffre, qui correspond à la moitié de la population juive d'Europe en 1939.

 

Didier Durmarque, dans Enseigner la Shoah, livre très dense, avant d'aborder la Shoah sous les angles sociologique, anthropologique et métaphysique, rappelle la distinction entre camp de concentration et camp d'extermination (Auschwitz et Maïdanek sont les deux à la fois), et les trois dimensions que recouvre le terme de Shoah:

- les ghettos, tels que celui de Varsovie

- les exécutions par balles

- les camps de concentration et d'extermination.

 

L'auteur raconte la généalogie historique de la chambre à gaz comme massacre industriel, qu'il qualifie de précise dans sa phase décisionnelle et celle de ses ressources humaines, et confuse et tâtonnante dans sa phase mécanique et instrumentale.

 

Alors que même des nazis, au procès de Nüremberg, dans des écrits ou des discours, n'ont pas nié l'existence des chambres à gaz, les révisionnistes (qui ne révisent pas l'histoire) les nient et ne le font pas à partir de critères scientifiques, mais à partir d'a priori.

 

Pourquoi retenir le terme de Shoah plutôt que ceux d'Auschwitz, de génocide ou d'Holocauste? Parce qu'il est le plus asymptotiquement proche de la réalité des faits. Pour appréhender ce terme, trois obstacles épistémologiques se dressent:

- le poncif moral

- le vocabulaire humaniste

- et, surtout, le fait qu'il s'agit tout autant d'un événement que d'un problème.

 

Pourquoi un problème? Par ce qu'il donne à voir de l'État et de la société moderne:

- les structures administratives poussées à leur extrême rationalité (mise au service de la destruction d'un groupe d'individus): la rationalité contre le raisonnable, c'est-à-dire renversement de la raison

- le langage codé pour cacher la réalité des faits, tout en justifiant la réalité des meurtres

- l'optimisation économique qui transforme progressivement les individus en matière première, y compris lorsqu'ils deviennent des cadavres

- la technique instrumentalisée pour industrialiser le massacre: la chambre à gaz est la solution technique à la question juive

- la technique comme renversement du rapport de l'homme à la technique, où la technique met l'homme à son service (pensée du côté des victimes)

- la technique comme autonomie: la chambre à gaz paraît être davantage qu'un objet technique (du point de vue des victimes)

- le droit positif qui fait force de loi, opposé au droit naturel, le droit inaliénable de l'individu de disposer de sa propre vie.

 

C'est aussi un problème par ce qu'il donne à voir de l'homme:

- la modernité fait de la question de l'existence un problème technique

- la nature humaine déteste l'infini alors que le désir est par nature infini

- l'homme perd ses caractéristiques qui constituaient en propre son humanité: la liberté, la responsabilité, la capacité d'agir, la capacité à se faire être.

 

Pourquoi l'homme devient-il inhumain? Parce que:

- les objets ont plus de valeur que les hommes

- la technique comme technique de destruction s'impose comme un fond (l'homme n'est plus qu'un instrument) et la décision est dissociée de l'action: nul besoin d'être méchant pour devenir bourreau, il suffit d'obéir aux ordres

- la modernité s'impose à l'homme comme système qu'il ne peut plus changer

- le management continue le renversement de la raison opéré par la Shoah: la relation de travail est passée de l'institution (la stabilité) à l'organisation (la rationalité).

 

Didier Durmarque termine par ce que la Shoah donne à penser de l'idée de Dieu. Il montre, témoignages de survivants à l'appui, que la Shoah peut être considérée comme expérience de l'Être:

Cette expérience de l'Être, inhérente à la chambre à gaz, sortie de l'Être, à la fois provenance et abandon, touche donc toute la structure de l'étant et, au premier chef, celui pour qui la question de l'Être se pose, lequel parce que cette expérience de l'Être est alogique, perd cet être qui a à se faire, autrement dit se perd lui-même.

 

Dans sa préface, l'auteur écrit: La meilleure façon d'enseigner la Shoah est de savoir ce que la Shoah enseigne. Didier Durmarque expose donc ce que, selon lui, la Shoah enseigne. Soit. Mais cet enseignement me semble bien pessimiste (la modernité telle que décrite met dangereusement en cause la survie de l'humanité), même si, dans sa conclusion, il termine par cette phrase, qui résonne comme un appel à la résistance individuelle:

 

Après la Shoah, qui peut nier que l'homme a la charge de l'homme? Je suis le gardien de mon prochain.

 

Pour ma part, en réponse à cet enseignement, je ne peux que renvoyer le lecteur à ma recension de Philosophie de la Shoah, du même auteur, paru à L'Âge d'Homme, en 2014, où je disais en substance que le processus de la Shoah ne pourrait être enrayé que par la remise à l'honneur de la dignité humaine, inaliénable et intrinsèque, qui, comme le dit Chantal Delsol dans Les pierres d'angle, repose sur une croyance dogmatique, issue du judéo-christianisme.

 

Et j'ajoute aujourd'hui que ce processus de renversement de la raison pourrait surtout être enrayé par la primauté reconnue au droit naturel, c'est-à-dire au droit rationnel, sur la Loi, quelle qu'elle soit.

 

Francis Richard

 

Enseigner la Shoah, Didier Durmarque, 40 pages UPPR

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 07:00
Ne t'aide pas et l'État t'aidera, d'Eric Verhaeghe

Éric Verhaeghe, dans Ne t'aide pas et l'État t'aidera, montre que la Sécurité Sociale, surnommée affectueusement Sécu, n'est pas ce que croit (de moins en moins) le Français moyen, dindon sans le savoir de la farce de la protection sociale en France.

 

La Sécu n'est pas née de la Résistance

 

L'auteur rappelle opportunément que le concept de la Sécurité Sociale n'est pas né de la dernière pluie de la Résistance, même si son caractère obligatoire et universel n'a été mis en œuvre que par les ordonnances de 1945, qui ont consacré cette construction de l'esprit de la technostructure, dont les insignes représentants originels sont les conseillers d'État Alexandre Parodi et Pierre Laroque.

 

Avant la guerre, une loi du 30 avril 1930, à l'instigation d'un certain Pierre Laval, a déjà rendu obligatoire les régimes d'assurance maladie et vieillesse pour tous les salariés dont la rémunération annuelle est inférieure à un certain montant, les autres salariés pouvant s'organiser librement dans le cadre de leur profession. L'âge de l'ouverture des droits à la retraite est alors fixé à 60 ans.

 

Pendant la guerre, la loi du 14 mars 1941, instaure l'allocation du vieux travailleur salarié, qui lui est accordée à 65 ans s'il n'a pas de ressources suffisantes. Cette allocation est financée en piochant dans les réserves financières de la capitalisation... La même loi, en son article 9, acte la naissance de la retraite par répartition... qui est donc une création de l'État français, ce que beaucoup de Français ignorent.

 

Les apports des ordonnances de 1945

 

Ce que les ordonnances de 1945 apportent (ce dont Vichy n'a pas voulu...), ce sont la nationalisation de la protection sociale, la mise en place du régime général et le tarif opposable en matière de santé. Autant d'apports auxquels s'opposeront les syndicats, CGT en tête, qui empêcheront notamment que le régime devienne général et qui, avec la retraite complémentaire, refuseront que les cadres y soient intégrés...

 

Sur quel principe repose la Sécurité Sociale inventée dans les année 1940 ? Le principe du transfert de risque vers un assureur collectif. Éric Verhaeghe explique : Je paie une cotisation chaque mois et, en échange, l'assureur prend tout en charge. Il finance les hôpitaux, il rembourse les soins, il organise ma retraite, il paie même des allocations familiales. Autrement dit, c’est Ne t'aide pas et l'État t'aidera, qui est juste le contraire ici-bas d’Aide-toi et le Ciel t'aidera des chrétiens

 

Ce principe a pour conséquences : déresponsabilisation et inflation des soins, et individualisme : Je n'ai plus besoin de m'occuper de mon vieux voisin impotent, puisque je paie chaque mois une cotisation qui finance l'intervention quotidienne chez lui d'une aide-ménagère ou d'une infirmière. S'il meurt de faim ou de soif pendant la canicule, s'il agonise après avoir chuté dans sa salle de bains, ce n'est plus mon problème, puisque je finance un système qui prend (ou devrait prendre) en charge tout cela.

 

Un régime général sauf pour la noblesse d'État

 

Ne relève de toute façon pas du régime général et universel le régime de protection sociale des fonctionnaires. C'est cette exception qui a permis, progressivement, à la technostructure de se transformer en classe sociale disposant de privilèges financés par l'ensemble de la communauté. Car les retraites du secteur public se caractérisent par le fait qu'elles sont nettement plus avantageuses que dans le secteur privé et plus... déficitaires.

 

La technostructure, que l'auteur baptise noblesse d'Etat en raison de ses privilèges, a fait très fort : elle est parvenue à régenter un système qui la finance en dernier ressort. Pour que ses privilèges soient acceptables, et acceptés, elle organise, sous couvert de la Sécu, un transfert de richesses des classes moyennes vers les catégories les plus modestes, ce qui lui permet d'étendre sa sphère d'influence et de pouvoir, et de créer un sentiment de sécurité chez les exclus.

 

Mais, pour cela, la clé de voûte du système doit rester le salariat, inventé par la Révolution, et préféré au contrat de louage par les révolutionnaires : Historiquement, l'attachement éternel à la terre a donc été remplacé par le contrat de travail à durée indéterminée, qui constitue une forme évoluée d'aliénation. Le salarié offre sa vie à son patron et celui-ci s'engage à lui fournir un revenu d'existence déconnecté de sa production en échange de ce sacerdoce.

 

La mort programmée de la Sécu

 

Seulement le salariat a pris un sérieux coup de vieux, avec - révolution numérique oblige - l'ubérisation progressive (ou économie collaborative) de la société. Et, comme la France a choisi de financer les prestations de la Sécurité Sociale par les seules cotisations sur le salaire, il y a maintenant péril en la demeure pour la noblesse d'État et ses relais que sont les syndicats. Qui, du moins en apparence (c'est l'État qui prend les véritables décisions), gouvernent la Sécurité Sociale. Ce qu'on appelle la gestion paritaire, un juteux fromage...

 

Pour s'en sortir, le Léviathan rassurant de la Sécurité Sociale a donc multiplié, avec la crise, les réglementations favorables aux salariés et défavorables aux employeurs. D'année en année, le Code du travail a inventé de nouveaux droits pour les premiers et de nouvelles contraintes pour les seconds. D'un côté, les victimes de la lutte des classes qu'il faut toujours mieux servir, de l'autre les horribles bourreaux qu'on ne finit jamais de punir. Les résultats sont là - c'est ce qu'on voit : Depuis 1970, la France compte 7 millions de salariés de plus - de 17 à 24 millions -, et 2 millions d'indépendants en moins - de 4,5 à 2,5 millions.

 

Ce qu'on ne voit pas, c'est que l'ubérisation devrait étouffer le salariat lentement, mais sûrement. Un exemple est celui du covoiturage autorisé dès lors que son prix n'est pas suffisamment élevé pour assurer un revenu régulier à son bénéficiaire (voir la décision du Conseil constitutionnel du 22 septembre 2015). Cette autorisation limitée au low cost pour ce qui concerne les systèmes payants de covoiturage conduira la SNCF à une perte de compétitivité mortelle... Et l'ubérisation s'étendra tôt ou tard à tous les secteurs de l'économie, sapant le modèle français de Sécurité Sociale.

 

Concilier protection et responsabilité     

 

L'auteur veut sauver la protection sociale, mais pas n'importe comment. Pour lui, il faut concilier de façon simple et lisible le besoin fort et légitime de protection dans la société française d'une part, et le besoin de liberté et de responsabilité conforme à notre tradition d'autre part, et, pour ce faire, il énonce les choix qu'il faudrait prendre selon lui :

- fiscalisation complète de l'Assurance maladie,

- développement du big data en santé,

- création d'une épargne retraite collective obligatoire d'entreprise avec des incitations fiscales fortes,

- mise en place d'un compte notionnel pour le régime général, permettant à chacun de partir à la retraite à l'âge de son choix moyennant un arbitrage personnel entre le montant de la retraite et durée de son versement.

 

Il voit ainsi dans le revenu universel l'alternative respectueuse de la liberté et de la responsabilité individuelle à la Sécurité Sociale.

 

Partant des chiffres de la comptabilité nationale, il plafonne à 30% du PIB l'enveloppe annuelle acceptable de la protection sociale, soit 600 milliards d'euros en 2015 (contre 34% avec la Sécurité Sociale actuelle): En admettant que nous excluions de ce dispositif les 100 milliards que coûtent annuellement les affections de longue durée (les cancers, les accidents cardio-vasculaires, etc.), l'État disposerait donc d'une somme de 500 milliards à distribuer annuellement à chaque Français, tout en gardant un dispositif gratuit capable de soigner les maladies inévitables. (Page 56)

 

Il n'est pas question ici, pas plus que ne le fait d'ailleurs l'auteur, de décrire minutieusement ce que serait la transformation du système actuel en ce qu'il appelle un système responsable grâce au revenu universel. Le lecteur intéressé lira avec profit les grandes orientations qu'il donne. Aussi faut-il se contenter de faire quelques observations :

- d'abord l'auteur n'emploie pas les mêmes chiffres page 56 de son livre et page 233, où, par commodité, il fixe le poids de la Sécurité sociale à 25% du P.I.B. : ce qui montre bien que le niveau de la protection sociale souhaitable est tout simplement arbitraire ;

- ensuite il ne remet pas complètement en cause le rôle de l'État dans la protection sociale, puisqu'il lui laisse le soin de prélever l'impôt qui la finance, alors qu'il serait certainement plus simple de laisser son argent au contribuable, c'est-à-dire, dans le cas du salarié, de lui verser son salaire complet

- enfin il est bien naïf de croire que le revenu universel ne sera pas "un prétexte pour "donner de l'argent" sans travail"...

 

Le grand intérêt du revenu universel repose sur son extrême simplicité et sur l'infinité de combinaisons libres qu'il permet pour chaque citoyen. Certes le revenu universel peut diminuer fortement la peur de la précarité, mais il est douteux qu'il renforce l'encouragement au travail. C'est là où le bât blesse... Car la baisse du niveau de vie du fait du travail pour les plus bas salaires provient essentiellement de l'absence de liberté économique en France qui seule est à même d'apporter à tous la prospérité.

 

Francis Richard

 

Ne t'aide pas et l'État t'aidera, Éric Verhaeghe, 256 pages, Éditions du Rocher

 

Première publication sur Contrepoints

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17 mai 2016 2 17 /05 /mai /2016 22:55
L'homme nu, de Marc Dugain et Christophe Labbé

Nous ne nous attarderons pas sur les effets positifs de la révolution numérique, mais plutôt sur la menace sournoise qu'elle fait peser sur notre liberté individuelle, la vie privée, notre droit à l'intimité, et plus généralement sur le danger qu'elle représente pour la démocratie.

 

Tel est le but poursuivi par Marc Dugain et Christophe Labbé avec L'homme nu. Pour eux, la révolution numérique a enclenché un processus de mise à nu de l'individu au profit d'une poignée de multinationales, américaines pour la plupart, les fameux big data.

 

Les Gafa

 

Les big data? Ce sont les Gafa, Google, Apple, Microsoft et Amazon. Que font-elles de répréhensible? Elles collectent des données à visée commerciale. Quel est le danger? Que les services de renseignement y puisent pour surveiller de plus près un de leurs connectés devenu suspect.

 

Les auteurs reconnaissent pourtant, par exemple, que cela ne permet pas vraiment de détecter les terroristes (il est préférable d'investir dans le renseignement humain), comme l'histoire récente le montre, et ils déplorent, à raison, que cela leur permet de diffuser à l'échelle planétaire leur idéologie mortifère en servant de caisse de résonance à leurs crimes (les médias ne sont pas de reste...).

 

En fait, ce sont les Etats-Unis - c'est-à-dire un Etat - qui contrôlent les Gafa et qui leur délèguent l'exploitation, le stockage et le raffinement des gisements numériques. En dépit de cette connivence obligée, les auteurs affirment que l'ennemi des big data, c'est la puissance étatique...

 

La perte du sens

 

Les auteurs s'inquiètent: En encodant le monde, les big data tendent une Toile entre nous et le réel qui filtre nos émotions, ces sécrétions purement humaines, non modélisables, qui, pour le pire ou le meilleur, font de l'homme un être imprévisible, à la différence de l'ordinateur.

 

Il est vrai qu'en convertissant le réel en 0 et 1, on nous a fabriqué un monde binaire amputé d'une dimension fondamentale, le sensible. Une simplification qui nous prive d'un élément essentiel à la compréhension des choses.

 

Ils ajoutent: En prétendant rendre le monde intelligible grâce aux seules corrélations des algorithmes, on ne répond plus à la question du "pourquoi", seul compte le "comment". On ignore les causes pour ne s'intéresser qu'aux conséquences.

 

Les données

 

Comment sont collectées les données? Par tous les échanges que nous effectuons avec notre téléphone portable (textos, mails, photos, vidéos), par nos paiements en ligne, par les réseaux sociaux auxquels nous participons (listes d'amis, situation amoureuse, date anniversaire, centres d'intérêts), par nos GPS etc., bref par nos connexions.

 

Un exemple peu connu? Les liseuses enregistrent habitudes et préférences, les lieux et moments favoris de lecture, quelles pages ont été annotées, quels chapitres éventuellement délaissés, quels livres refermés avant d'avoir été terminés. Toutes ces informations, jusqu'alors inaccessibles, sont maintenant revendues aux éditeurs pour qu'ils optimisent leur offre.

 

Pourquoi collecter toutes ces données? L'objectif ultime est de collecter toujours plus d'informations, même les plus insignifiantes, sur un individu, dans l'idée qu'il y aura toujours un algorithme pour en extraire un renseignement utile, soit monétisable, soit politiquement ou socialement intéressant.

 

Comment collecter davantage de données? Grâce à la prolifération des capteurs ou des puces sans contact, similaires à des cartes bancaires ou des passes de transport. Tout cela pour, prétendument, nous faciliter la vie; en réalité, selon les auteurs, pour nous réduire à des consommateurs compulsifs, auxquels les objets non seulement obéissent au doigt et à l'oeil, mais devinent [les] envies (rien ne nous oblige à y céder...).

 

Le libertarianisme des big data

 

L'ennemi des big data serait l'Etat-providence. Les big data seraient en effet adeptes de l'idéologie libertarienne, celle du chacun pour soi (et celle - mais il ne faut pas le dire - des solidarités naturelles), et feraient tout pour que la santé soit une affaire purement individuelle, alors que la santé publique est l'incarnation par essence des politiques de solidarité et, sous cette couverture honorable, d'un racket étatique...

 

Comme si on n'avait pas compris, les auteurs insistent: Leur idéologie sous-jacente, c'est le libertarisme [traduction invalide de libertarianism], la loi du marché poussée à l'extrême, la possibilité de tout acheter et de tout vendre sans limite réglementaire.[...] Nourrie par une hyper-avidité, l'accumulation devient une fin en soi. Sauf que les libertariens, dignes de ce nom, refusent d'être liés à toute élite gouvernementale et ne sont pas plus que d'autres mus par l'avidité...

 

Les auteurs persistent à désinformer et à fantasmer: L'arrivée des robots humanoïdes va précipiter le "chômage technologique", jusqu'à l'ultime étape du chômage total! Ne subsisteront que les tâches à haute valeur ajoutée requérant de la créativité et du contact humain. [...]Une mutation que les big data ont déjà anticipée en imaginant un "revenu universel" pour les 80% restants, les sans-emploi.

 

Ils précisent en effet: L'idée, en apparence généreuse et humaniste est ardemment défendue par les libertariens, ce courant ultra-libéral largement sponsorisé par les big data. Cette utopie du revenu universel est pourtant soutenue en Suisse par les seuls Verts, qui n'ont rien de libéraux ni de libertariens, sous l'appellation contrôlée de revenu inconditionnel de base, un objet soumis à votation le 5 juin 2016.

 

L'humain

 

Les sollicitations numériques incessantes habituent le cerveau à papillonner: Notre attention, captée par une foule de choses souvent insignifiantes, ne parvient plus à se fixer, elle s'éparpille comme les pièces d'un puzzle. Nous perdons notre capacité à nous concentrer, à réfléchir.

 

Comment, dans ces conditions, ne pas souscrire à l'éloge du livre papier que fait Cédric Biagini, cité par les auteurs? Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos.

 

Comment ne pas d'être d'accord avec les auteurs quand ils disent que les données et les automatismes n'ont jamais fait un être humain? Ce qui constitue notre humanité, c'est indubitablement la conscience, les idées, la créativité, les rêves. L'information, certes, mais en extraire la connaissance, et, mieux, la sagesse, ce qu'aucun algorithme ne peut extraire.

 

L'hybris

 

Les big data seraient saisis par l'hybris, la démesure. Ainsi voudraient-elles repousser les limites de la mort, et parvenir, pourquoi pas, à l'immortalité. Ainsi voudraient-elles fabriquer un homme nouveau en l'hybridant avec la machine, ce que d'aucuns appellent le transhumanisme...

 

Selon les auteurs, les big data iraient encore plus loin: Emportés par leur hybris, les transhumanistes caressent carrément l'idée d'implanter le cerveau dans l'ordinateur, tandis que l'intelligence artificielle permettrait de remplacer l'homme dans des fonctions complexes où le cerveau humain était jusqu'alors considéré comme indispensable. 

 

Comme de juste, toute cette démesure proviendrait de cette épouvantable idéologie libertarienne des big data et de son individualisme total: Le progrès technologique à tout prix avec pour seule règle de conduite le chacun pour soi.

 

Le gros mot

 

Selon les auteurs, le gros mot de circonstance n'est donc plus ultra-libéral, mais libertarien: Le projet des big data est libertarien, sans frontières, sans Etat, il rend obsolètes toutes les idéologies souverainistes. L'acte de résistance sera de remettre l'humain au centre du jeu. De protéger la sensibilité, l'intuition, l'intelligence chaotique, gage de survie.

 

Remettre l'humain au centre du jeu, n'est-ce pas justement ce que font les libéraux et les libertariens quand ils mettent la liberté individuelle au centre de l'action humaine?

 

Francis Richard

 

L'homme nu, Marc Dugain et Christophe Labbé, 208 pages,  Robert Laffont - Plon

 

(acheté sur Amazon...)

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 22:55
La sagesse de l'argent, de Pascal Bruckner

Dans l'introduction à son essai, La sagesse de l'argent, Pascal Bruckner résume en deux phrases son propos:

 

Il est sage d'avoir de l'argent, il est sage de s'interroger sur lui.

 

Et il s'interroge de manière tellement foisonnante et documentée, que l'on a quelque scrupule à donner les grandes lignes de l'ouvrage, au risque de le simplifier alors qu'il est tout en nuances.

 

Adorateurs et contempteurs

 

Pascal Bruckner opère une petite revue d'histoire:

- Si Platon est un puritain de l'argent, pour Aristote l'argent fait partie des nécessités de la vie et doit être couplé avec la vertu et l'amitié

- pour les stoïciens, mieux vaut être sain et fortuné que malade et démuni

- pour les chrétiens, il faut choisir entre Dieu et Mammon et le prêt à intérêt est proscrit

- pour les catholiques, la parure des églises et l'ascèse personnelle ne sont pas contradictoires; l'être humain est faillible et mérite mansuétude; la fortune doit être méprisée et il faut être altruiste pour échapper à l'enfer; Bossuet parle de l'éminente dignité des pauvres

- pour les protestants, travailler c'est prier; la réussite terrestre est le moyen de se justifier à condition de ne pas s'étaler impudemment; Calvin parle de la sagesse du contentement

- pour Zola, l'argent est drainé sur tout le travail et la sueur de la France

- pour Marx, l'argent est la confusion des choses

- pour Mounier, l'argent expulse l'homme de lui-même

 

Pour l'auteur, en considération des positions extrêmes qui peuvent être prises sur l'argent, toute la sagesse, s'il y en a une, implique de refuser à l'égard du vil métal l'adoration et la détestation, pour leur préférer une jouissance apaisée.

 

L'argent aux Etats-Unis et en France

 

Il fait un parallèle entre les Etats-Unis et la France: le credo américain: Greed is good (la cupidité est bonne) s'oppose au culte français des plaisirs. Les Etats-Unis sont obsédés par la déloyauté conjugale quand la France, horrifiée par le triomphe du matérialisme, manifeste envers les égarements de la chair une tolérance devenue un art de vivre.

 

En France, l'argent est donc tabou: ce que les Français récusent, c'est d'abord l'inégale répartition des revenus. Mais ils se méfient également du succès, toujours suspect et résultat, selon eux, d'une connivence. Mais, aujourd'hui, au moment où l'on fustige l'argent-roi, c'est plutôt l'argent rare qui prédomine... Et il y a [...] chez nous condamnation formelle de la richesse à condition que nous puissions jouir de ses avantages...

 

En Amérique, la monnaie est spirituelle: le dollar puise à une double source: dans le passé avec l'effigie des Pères fondateurs, au ciel avec l'invocation au Seigneur. C'est pourquoi les Américains remplacent leur suspicion de l'érotisme par un appétit pour le gain, lequel traduit la sympathie que le Créateur leur manifeste. Toutefois, ce qui bride outre-Atlantique l'appétit égoïste de bien-être, c'est le patrotisme messianique et la religiosité, qui rassemblent la nation aux heures du danger.

 

Trois mythes sur l'argent

 

Il y a trois mythes sur l'argent:

- Il serait le maître du monde: s'il peut beaucoup, il ne peut pas tout: il est toujours aux ordres de nos caprices, jamais à leur source. Ce n'est pas lui qui crée le narcissisme, la volonté de puissance, le prosélytisme religieux ou politique, les inégalités de classe, les mobiles de l'amour-propre.

- Il rendrait malheureux: d'une part les riches ne sont pas malheureux, et encore moins repentants. [...] D'autre part l'ennui, ignorant les barrières de classe, s'est largement étendu de nos jours à l'univers du travail et le fait d'être actif ou chômeur ne prémunit pas du bâillement et de l'effroyable monotonie.

- Il tuerait l'amour sublime: dans un mariage heureux, passions et intérêts convergent. L'argent ne suspend ni les solidarités, ni la charité, ni l'amour: cupidité et concupiscence peuvent faire bon ménage [...]. La vie conjugale moderne ressemble aux navettes diplomatiques d'une ambassade: sous l'allure d'une improvisation constante, tout est négocié tout le temps, depuis le sommeil jusqu'à la répartition des courses, les tâches domestiques, la garde des enfants, les entractes érotiques.

 

S'enrichir, s'appauvrir

 

La bourgeoisie est devenue la classe dominante après la Révolution. Pour le bourgeois, d'abord collet monté, après les années 1960, le but n'est plus seulement de travailler, il est de consommer en vue du bien-être. Il y a des bobos de gauche et de droite, qui se ressemblent: les uns comme les autres veulent la justice pour tous et le maintien des privilèges pour eux seuls...

 

Le vrai bourgeois d'aujourd'hui méprise sa propre classe, joue au rebelle et tire gloire de s'autodéprécier en permanence. Aussi ce que l'on peut reprocher aux riches, ce n'est pas de vouloir régir le monde, c'est de manquer d'ambition, c'est d'avoir troqué une vaste mission pour des jouissances à courte vue.

 

Il n'est pas criminel de s'enrichir, ni vertueux de s'appauvrir:

- pour toute une gauche morale, condamner les puissants la dispense de réfléchir aux moyens d'arracher des millions d'hommes à la maladie, la famine, l'insécurité;

- une chose est de choisir la frugalité pour des raisons d'ordre privé ou spirituel, une autre d'imposer à tous des ambitions racornies.

 

La main qui prend, la main qui rend

 

Enfin Pascal Bruckner s'interroge sur la main qui prend et sur celle qui rend, autrement dit sur la quête et l'aumône, sur le pourboire et l'offrande: le don est domination quand il consacre une réciprocité impossible: comment rendre à celui ou à celle qui vous couvre d'or parce que votre mine lui a plu? C'est pourquoi il pense que donner devrait s'enseigner comme les arts de la table et la politesse.

 

C'est sans doute ce qui l'amène à penser que les trois acteurs actuels de la charité, les nouveaux philanthropes, l'humanitaire classique et les pouvoirs publics, sont concurrents et complémentaires: il est essentiel d'articuler ces trois instances qui se corrigent, se défient, en distinguant l'urgence du court et du moyen terme.

 

Pour ce qui concerne les pouvoirs publics, il donne un argument qui, justement, n'emporte pas la conviction, parce qu'il conduit inéluctablement à la servitude. Il trouve en effet un intérêt au don anonyme de l'Etat-providence: moins dégradant que la donation directe d'un particulier, puisqu'on n'y est l'obligé de personne. C'est ce qu'on voit, aurait dit Bastiat, ce qu'on ne voit pas c'est qu'on est l'obligé de tous, consentants ou pas...

 

Conclusion

 

La fortune n'est que la métaphore de la vie, si belle, si fragile. Accepter que tout ce qui nous fut accordé puisse nous être repris; en retirer malgré tout un immense sentiment de gratitude. Telle est l'ultime sagesse.

 

Oui, mais cela ne veut pas dire qu'il faille attendre qu'elle nous tombe toute cuite dans les mains, ni qu'il faille accepter qu'elle nous soit reprise par des prédateurs...

 

Francis Richard

 

La sagesse de l'argent, Pascal Bruckner, 320 pages Grasset

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le fanatisme de l'apocalypse (2010)

Le mariage d'amour a-t-il échoué? (2011)

La maison des anges  (2013)

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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 23:00
L'esprit du judaïsme, de Bernard-Henri Lévy

"Et si, derrière les feux de joie de la religion réputée asservissante, derrière la fête de la fédération universelle où l'arbre de la vie était censé avoir triomphé des corbeaux de l'ordre moral, il fallait voir inquiétante, la silhouette d'autres dieux, plus anciens, que l'on pensait morts mais qui revenaient au monde?"

 

Comment ne pas rapprocher cette interrogation de Bernard-Henri Lévy, qui figure dans le prologue de son Esprit du judaïsme, de cette citation tirée des Pierres d'angle de Chantal Delsol:

 

"On fait croire à nos contemporains que récuser le Dieu du monothéisme aboutira à n'avoir plus de dieu. C'est le contraire. Ceux qui récusent Dieu se donnent aussitôt une multitude de dieux." ?

 

Comment ne pas rapprocher cette interrogation de ce constat, fait par Philippe Nemo dans La belle mort de l'athéisme moderne, que ledit athéisme "n'a pas établi que l'homme est moins misérable sans Dieu qu'avec Dieu"?

 

Les rencontres de Bernard-Henri Lévy avec Emmanuel Levinas, René Girard et Franz Rosenzweig  ont été déterminantes dans le bouleversement intellectuel que le soupçon conduisant à cette interrogation avait opéré en lui, et dans sa recherche de ce qu'est l'esprit du judaïsme.

 

Pourquoi tant de haine?

 

Le judaïsme et son esprit existent et dérangent, puisque l'antisémitisme d'hier voulait, et celui d'aujourd'hui veut toujours, qu'ils disparaissent de la surface de la Terre. Ce qui ne peut manquer d'inciter un esprit libre à s'y intéresser de plus près et à chercher à comprendre pourquoi tant de haine à leur égard.

 

L'antisémitisme de papa a vécu. Sans avoir totalement disparu, il est bien discrédité et ses cohortes sont désormais bien maigres, qu'il s'agisse de chrétiens voulant venger la mort du Christ, d'athées voulant sauver les hommes de l'emprise du monothéisme ou d'idéologues voulant débarrasser les races supérieures de la mauvaise.

 

Ces derniers ont perpétré un massacre sans précédent, unique dans l'histoire de l'humanité. C'est pourquoi il y a un avant et un après ce massacre. Car ce massacre s'est voulu sans reste, sans recours - il n'y avait alors pas de refuge possible, comme Israël aujourd'hui -, sans mort propre, puisque les cadavres devaient être effacés et qu'il ne fallait même pas que leur souvenir en soit conservé.

 

L'antisémitisme d'aujourd'hui a revêtu d'autres oripeaux - "L'antisémitisme ne pouvait renaître qu'en se donnant des habits neufs" -, ceux de la compétition victimaire, du négationnisme et de l'antisionisme:

 

"La vérité est que l'on ne peut être antisémite qu'en étant antisioniste et que l'antisionisme est un véhicule obligé pour un antisémitisme soucieux de recruter plus largement que chez les nostalgiques des confréries discréditées."

 

Les raisons d'un optimisme

 

Cela finira bien par se savoir qu'Israël a des vertus que bien d'autres pays ne connaissent pas. Car c'est une véritable démocratie, une république plurielle, où Juifs et non-Juifs ont les mêmes droits et devoirs et sont de manière égale traités par les tribunaux ou soignés dans les hôpitaux, un pays en guerre où les libertés de presse et de réunion demeurent et où les opérations de l'armée sont soumises à l'analyse et à l'approbation de juristes dûment mandatés pour cela.

 

En France, il n'est plus, comme jadis, d'hommes politiques pour se réclamer ouvertement de l'antisémitisme. Pas un homme politique d'ailleurs ne s'est levé pour s'opposer aux décisions prises par le premier ministre lors de l'affaire Dieudonné (quand Bernard-Henri Lévy dit que Manuel Valls a appliqué la loi, il se trompe, c.f. ma recension du livre de ses avocats, Interdit de rire), ce qui est rassurant dans un sens, mais ne l'est pas pour ce qui concerne la libre expression.

 

Chrétiens et Juifs sont désormais alliés. Le pas décisif a été franchi quand le pape Jean-Paul II a parlé de "frères aînés" à propos des Juifs au lieu de "pères dans la foi". A partir de ce moment-là il ne s'est plus agi de filiation mais de fraternité, et d'une alliance décisive, dont il importe peu de connaître les motivations, mais dont il faut simplement se réjouir parce qu'elle est et que le pape François la pérennise quand il dit qu'"à l'intérieur de chaque chrétien se trouve un juif".

 

Il y a enfin des raisons d'être optimiste parce qu'à "la France dans les Juifs, incorporée dans leur coeur et leur âme" ont succédé "les Juifs dans la France, mêlés au plus intime de sa vie et de son intrigue nationale". Bernard-Henri Lévy évoque les figures de Rachi qui, au XIIesiècle, écrit ses commentaires du Talmud dans un hébreu hérissé de mots français de la vie quotidienne, "transcrits et phonétiquement reproduits en caractères hébreux", et de Marcel Proust, qui relève la langue française, qu'il estime "en train de se mourir".

 

L'esprit du judaïsme

 

Il n'est jamais question de peuple élu dans la bible mais de peuple-trésor, ce que les autres ne savent pas, qu'il ne comprend pas lui-même et qu'il ne sait donc pas vraiment non plus. Ce secret sera révélé à la fin des temps. En attendant il doit respecter des règles et examiner, étudier, transmettre la Torah écrite et orale: "La Torah est un livre infini. La Torah est un livre-homme. La Torah est un livre fait, ultimement de la pluralité des hommes qui s'y découvrent."

 

Ce livre, le Livre, fait l'objet par les Juifs d'études d'une grande liberté:

 

"Cette façon qu'ont les disputes talmudiques de suspendre les évidences et de casser, pour chaque verset, la gangue du déjà vu, du déjà entendu, du déjà approprié et expectoré par d'autres. Leur guerre au mécanique. Le levier qu'elles sont pour qui veut déstabiliser la pensée pétrifiée, le dogmatisme ou, tout simplement, l'assoupissement de l'intelligence. La lutte contre les mots tout faits. Le crépuscule de toutes les idoles, y compris, bien entendu, profanes."

 

En réalité l'altérité du peuple-trésor peut "se résumer au fait qu'il est semblable à un sable": "Il y a cette métaphore du sable qui veut dire la multitude mais aussi, on s'en souvient, le silence, la mobilité tacite et légère, la ductilité, la souplesse. Cela ne fait rien qu'on déplace du sable. Cela ne change rien. Cela ne s'entend pas. Cela se voit à peine. Les Juifs ont fait cela si souvent!"

 

Le secret du peuple-trésor se trouve dans Le livre de Jonas qui a inspiré les actions de Bernard-Henri Lévy en Lybie et en Ukraine, qui sont en quelque sorte ses Ninive à lui. Il y voit l'esprit du judaïsme accompli. Jonas y parle en effet de la responsabilité juive pour le monde, ce qui en fait "sa rareté, son extrême singularité". S'il n'est pas le premier Juif il est le premier prophète "à parler de l'autre d'Israël":

 

"Et c'est même là [...], qu'est le secret du peuple-trésor: ce rapport, non à soi, mais à l'autre; non au Juif, mais au gentil; ce refus d'un judaïsme autosuffisant, clos sur lui-même, sur une étude désincarnée et sèche."

 

Croire ou ne pas croire n'est pas la question

 

Un des enfants de Bernard-Henri Lévy lui a demandé s'il croyait en Dieu. Pour lui, la question ne se pose pas en ces termes. Il adopte l'attitude juive, "qui s'obstine à dire":

 

"Ce que l'on sait, on le sait; ce que l'on sait et connaît, point n'est besoin de le croire; et si on le croit c'est qu'on a renoncé à le connaître, qu'on a voulu gagner du temps, tenter un coup de dés abolissant, non le hasard mais la nécessité de s'entêter dans la pensée - et ce coup, ce saut auquel Pascal a donné la charge émotionnelle, intellectuelle la plus grande qu'on puisse imaginer, ce saut qui fit son génie prodigieux et malheureux, il est demandé au Juif de ne surtout pas l'accomplir."

 

Faisons respectueusement, et humblement, remarquer à Bernard-Henri Lévy qu'il se méprend. Quand Pascal propose son fameux pari, il n'a pas besoin de le faire lui-même, car il ne croit pas mais a l'intuition de Dieu (ce qui est mon cas): c'est ce qu'il appelle le coeur, qu'il distingue de la raison. En fait il propose à ceux qui n'ont pas le coeur de faire ce pari qui relève de la raison, en leur montrant que le faisant ils n'ont de toute façon rien à perdre...

 

Francis Richard

 

L'esprit du judaïsme, Bernard-Henri Lévy, 448 pages Grasset

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 02:15
L'injustice fiscale ou l'abus de bien commun, de Jean-Philippe Delsol

"Il n'y aura jamais d'impôt parfait, sauf diraient certains l'absence d'impôt!"

 

Dans cette petite phrase, isolée volontairement de son contexte, est résumé le propos du livre de Jean-Philippe Delsol. Et dans le titre, L'injustice fiscale ou l'abus de bien commun, est contenu ce à quoi aboutit sa réflexion sur l'impôt.

 

Dans un texte philosophique, tel que celui-là, la définition des notions qui permettent d'étayer le propos de l'auteur est essentielle. L'auteur s'en charge souvent lui-même pour s'assurer qu'il est bien compris par celui qui le lit. Et c'est bien le cas ici.

 

Le droit et la loi

 

Retraçant leur histoire, depuis l'Antiquité, Jean-Philippe Delsol montre d'abord combien les notions de droit et de loi peuvent différer dans le temps et s'opposer en fonction de la place que le pouvoir laisse aux hommes:

 

"Ecrite, la loi dit ce qui est défendu, pour que le reste soit permis, ce qui est l'essence même du droit de toute cité libre, à l'inverse du droit des cités tyranniques, et aujourd'hui totalitaires, où le droit dit ce qui est permis tandis que tout le reste est interdit."

 

S'il fallait prendre un raccourci, la première acception serait celle de la République romaine - et du common Law anglo-saxon -, la seconde celle de la Rome impériale - et du continent latin...  Dans la première acception le droit est en recherche et pluriel, dans la seconde la loi se veut une et universelle.

 

Le droit naturel et la justice

 

Le droit naturel relève de la première acception. Il est "muable" et il est premier par rapport à la loi. Il s'inspire de la pâte humaine. La tentation holistique, au contraire, est de penser que la société prime sur les individus et que le droit doit être l'outil du pouvoir.

 

La justice est une vertu cardinale, distincte des autres vertus en ce qu'elle est une vertu par rapport aux autres et non par rapport à soi. Elle revêt deux formes: commutative, elle est spécifique à l'échange; distributive, elle restitue à chacun ce qui lui revient.

 

La volonté contre la raison

 

Si la source du droit est la volonté humaine ou divine, au lieu de l'être de la raison humaine ou divine, on aboutit à l'arbitraire, au droit subjectif. C'est "la tentation hégémonique du pouvoir libéré de toute référence à une raison qui lui soit antérieure ou d'une nature transcendante".

 

Le droit est ainsi abandonné aux mots de la loi. Ce qui complaît aussi bien aux contempteurs du droit qu'aux passionnés du nivellement et de l'uniformité, c'est-à-dire à ceux qui ont une obsession maladive pour l'égalité. De distributive la justice devient alors distributrice pour rendre la cité parfaite.

 

Le juste, le bien et le bien commun

 

Comment s'articulent ces trois ordres?

 

"La justice doit s'imposer à tous car elle réunit les règles de vie qui donnent cohésion et pérennité à la société. Mais elle ne peut pas dire le bien qui est éminemment personnel. Tout au plus elle peut concourir au bien commun par l'ordre qu'elle fait respecter et qui est à la base de toute vie commune durable et paisible."

 

Le juste n'est pas le bien et le bien n'est pas le juste. Le juste relève de la loi humaine, une loi d'airain, tandis que le bien peut relever de la loi divine, la Loi, qui parfait la loi humaine. Mais cette dernière n'est pas "du ressort de l'autorité temporelle, mais seulement du domaine spirituel":

 

"Toute confusion entre la règle de Dieu et la règle d'airain est dangereuse et risque d'ouvrir le passage d'un monde libre à un monde soumis."

 

Qu'est-ce que le bien commun? A l'origine il recouvre la sûreté, la sécurité et la justice, autrement dit les devoirs régaliens du souverain. Or, progressivement, dans l'histoire, le bien commun va recouvrir bien autre chose.

 

L'Etat-providence

 

Le champ du bien commun s'étend progressivement d'abord quand l'objet de l'attention publique devient plus large, ensuite quand cela se traduit par des politiques d'assistance et de reconnaissance des droits des pauvres, enfin quand l'Etat-providence prétend se substituer à la providence divine.

 

Jean-Philippe Delsol rappelle que "le bien commun est sans doute essentiellement l'ensemble des conditions qui permettent de vivre ensemble et il s'agit d'un dosage qui n'est pas défini a priori; il est différent selon les pays, les époques, les circonstances..."; et rappelle que ce n'est pas sans risque que l'Etat s'en arroge le monopole "au lieu de laisser les hommes le construire à leur mesure":

 

"La réalité est que bien souvent, l'Etat érige en bien public ce qu'il veut contrôler et il a un appétit toujours grandissant à tout contrôler."

 

La cité et les hommes

 

Le contrat social d'un Rousseau est "une fiction philosophique": "Ce contrat ne saurait être que celui que les hommes nouent progressivement tout au long de leur histoire, dans les heurs et malheurs de leur vie commune, dans les arcanes de leur vie sociale. Il ne s'agit pas vraiment d'un contrat, mais de l'acceptation plus ou moins libre, plus ou moins forcée d'une vie commune imposée par les nécessités."

 

C'est pourquoi il ne faut pas se tromper: "L'homme n'est pas fait pour la cité, mais la cité est faite pour l'homme. Cette règle doit prévaloir lorsque la cité prélève l'impôt pour assurer ses fonctions. Sans ressources, elle n'existerait pas et les citoyens seraient sans défense, sans justice, sans police, sauf à les organiser eux-mêmes et à y contribuer, c'est-à-dire à reconstituer les institutions de la cité!"

 

La liberté responsable

 

La cité est faite pour l'homme et non l'inverse: "L'homme ne peut pas faire fi de la société, mais celle-ci ne peut pas oublier que l'homme reste l'agent libre et agissant au profit duquel doit être organisée la société." La société doit donc laisser l'homme libre de rechercher son bien: c'est la condition pour qu'elle trouve le sien propre et son harmonie; et c'est efficace parce que le bien de l'un profite au bien des autres à partir du moment où il les respecte. 

 

Si la liberté n'est pas une fin en soi, elle est un préalable pour que le bien poursuivi par l'homme ait un sens; elle est "le ressort de son sursaut lorsqu'il lui est refusé tout droit ou qu'au contraire il est assisté jusqu'à l'infantilisation, cette forme moderne du despotisme archaïque que représente l'Etat-providence"; elle lui est nécessaire pour rechercher la vérité, sans prétendre jamais la posséder, tout en l'espérant; elle le rend responsable de ses actes, sans quoi la justice ne peut s'exercer.

 

Irresponsables

 

Seulement, en France, "la justice souffre de plus en plus de ne plus être faite pour des hommes en particulier mais pour des catégories sociales".

 

Cela résulte:

- de la confusion du droit avec le nivellement des conditions

- de la confusion de l'équité avec l'égalité

- de la construction d'une grande machine à modeler les comportements

- de la main-mise de l'Etat sur la société

- de la croissance incessante de l'Etat prévoyance (les dépenses publiques représentent 57,1% du PIB en 2013 et les dépenses sociales 60% de ces dépenses...).

 

"En déresponsabilisant les citoyens, l'Etat les anémie, détruit leur humanité qui se façonne tous les jours dans l'exercice de sa liberté responsable":

 

"Au-delà d'un certain niveau de prise en charge, il ne sert à rien de dépenser sans compter. Au contraire l'alimentation de la machine sociale entretient la pauvreté matérielle et crée de la pauvreté morale en rendant ceux qui en profitent moins responsables et parfois plus du tout responsables."

 

Un totalitarisme doux

 

Le bien commun est invoqué sans cesse par ceux qui construisent l'Etat-providence à coups de lois toujours plus prégnantes. Mais il a bon dos, celui d'une fausse solidarité, parce que contrainte et accomplie au prix d'une injustice fiscale, qui est un véritable tour de passe-passe: "Lorsque l'impôt vient prendre en charge l'assistance, il transforme la bonté en obligation à l'égard de celui qui donne et le secours en droit pour celui qui reçoit."

 

Que ces politiciens le construisent par intérêt propre ou par idéologie (dans ce cas, "ils croient à la perfection humaine sur cette terre"...), "l'Etat-providence est un totalitarisme doux et d'autant plus acceptable par la masse de ceux auxquels il est inoculé qu'il lui offre les facilités d'une vie assistée, débarrassée du souci d'y penser pour ne pas dire de penser. Le citoyen se rend lui-même et progressivement l'esclave de la collectivité. Il y perd son humanité quand il est persuadé de la gagner. Mais il est censé ne pas s'en rendre compte par la lente habitude à la facilité que le système suppose."

 

Francis Richard

 

L'injustice fiscale ou l'abus de bien commun, Jean-Phlippe Delsol, 332 pages, Desclée de Brouwer

 

Livres précédents de l'auteur:

 

Pourquoi je vais quitter la France (2013) Tatamis

A quoi servent les riches? (2012) JC Lattès

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 23:30
Lettre ouverte au monde musulman, d'Abdennour Bidar

Cette lettre ouverte est écrite par un musulman au monde musulman. Elle l'a été en janvier 2015, après les attentats que l'on sait. Cette lettre n'est pas pour autant une lettre de pure circonstance. Elle va beaucoup plus loin. Sans doute parce que son auteur est philosophe.

 

C'est une lettre courageuse parce que son auteur dit au monde musulman ce qu'il pense de lui sans complaisance. Il le fait parce qu'il lui veut réellement du bien et qu'il s'afflige sincèrement des voies sans issue dans lesquelles il est engagé.

 

Cette lettre montre que l'islam pourrait très bien s'accomplir, comme je l'ai dit en rendant compte du livre de Antoine-Joseph Assaf sur L'islam radical. Ce qui n'a pas été compris par les péremptoires qui pensent de manière définitive, ou par les hostiles a priori qui l'ont interprété comme une possibilité de victoire.

 

Dans cette Lettre ouverte au monde musulman, Abdennour Bidar pose la seule question qui vaille à propos de ce "monstre qui prétend se nommer Etat islamique": "Pourquoi a-t-il pris le masque de l'islam et pas un autre?"

 

Derrière ce monstre se cache en fait le problème des racines du mal, de "la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière". Les docteurs du monde musulman, eux, ne veulent pas voir, ou cachent, ce que dit le Coran: 

 

"L'homme est appelé à grandir jusqu'à ce qu'il devienne créateur."

 

Toutes les conditions sont réunies aujourd'hui pour qu'il le devienne, mais, hélas, "c'est pour l'instant sans aucun but spirituel!" Et ceux qui le poursuivent, musulmans ou non, ne sont pas encore assez nombreux; et leur parole n'est pas assez puissante.

 

En admettant qu'il en soit fini du terrorisme islamiste, l'islam n'en aura pas résolu ses problèmes pour autant. Ces problèmes, qui le minent, demeureront tant qu'il restera "une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive":

 

"[Le] refus du droit à la liberté vis-à-vis de la religion est l'une des racines du mal dont tu souffres, ô mon cher monde musulman, l'un des antres obscurs où grandissent les monstres que tu fais bondir depuis quelques années au visage effrayé du monde entier."

 

Le monde musulman, pour guérir de son mal, doit réformer toute l'éducation qu'il donne à ses enfants et les diriger vers les principes universels que sont:

 

"La liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l'égalité des sexes et l'émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias".

 

Car s'il n'éradique pas les métastases du cancer qui le ronge - fondamentalisme, intégrisme, radicalisme, antisémitisme, machisme, littéralisme etc. -, le monde musulman continuera d'enfanter des monstres qui finiront bien par le dévaster à son tour par leur puissance de destruction.

 

La modernité de l'Occident n'est pas que négative. Certes "il est épuisé, il s'est beaucoup contredit, il a causé de terrifiantes destructions, mais sa complexité prodigieuse est d'avoir aussi fait avancer l'humanité tout entière à pas de géant depuis plusieurs siècles avec ses droits de l'homme et son progrès scientifique."

 

Abdennour Bidar ajoute: "Et plus encore avec la "sortie de la religion" qu'il a initiée", et à laquelle le monde musulman "persiste à ne rien comprendre", parce qu'il ne voit pas que la religion ne peut plus occuper la position centrale qui était la sienne dans la civilisation humaine. La confusion est toutefois née du fait que l'Occident a, dans le même temps, fait l'abandon de la vie spirituelle.

 

Abdennour Bidar peut alors s'adresser au monde musulman en ces termes: "Tu possèdes un sacré, et tu vois qu'en face de toi l'Occident, lui, n'arrive plus à sacraliser grand-chose - pas même cette dignité humaine, qui est au centre de ses droits de l'homme!" Et lui dire que lui, tout comme l'Occident, est au fond au bord d'un gouffre.

 

Le "choc des civilisations" entre le monde musulman et l'Occident est celui d'un extrême qui se heurte à son inverse: "Tandis que [l'Occident] a tranché le lien sacré entre l'homme et l'infini, toi tu étrangles l'homme avec ce même lien de l'infini! [...] L'Occident a coupé le lien de la transcendance, toi tu t'en sers pour ligoter tes consciences et tes corps."

 

Alors il faut que l'Occident et le monde musulman réparent le lien sacré à l'infini: "Que l'on croit en l'existence d'un dieu ou pas, son nom désigne une puissance créatrice infinie et un lien infini, la convergence de tous les liens, le coeur infini où arrivent tous les liens et d'où tous s'élancent comme autant de traits d'une lumière qui donne la vie!"

 

Abdennour Bidar est convaincu que "l'être humain peut devenir lui-même ce coeur infini": "C'est la vocation de la vie bien reliée - du triple lien à soi, aux autres, à l'univers. Plus nous nous connectons à la vie universelle par ce triple lien, plus ce coeur infini se développe en nous-mêmes. Et plus il se développe, moins la mort peut quelque chose contre nous.

 

Aussi exhorte-t-il l'Islam et l'Occident à se réconcilier: "Et faites-le en vous ressaisissant ensemble de votre secret partagé - mais oublié des deux côtés - que la vie créatrice est le but et la fraternité le principe de notre vie spirituelle."

 

Francis Richard

 

Lettre ouverte au monde musulman, Abdennour Bidar, 64 pages, Les liens qui libèrent

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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 22:30
La seule exactitude, d'Alain Finkielkraut

Il y a quarante-huit heures Alain Finkielkraut était reçu à l'Académie française par Pierre Nora. A cette occasion il a prononcé un discours, comme c'est l'usage, où il a fait l'éloge de Félicien Marceau, dont il va occuper le fauteuil quai Conti. Dans ce discours trois passages sont, me semble-t-il, à retenir, car ils reprennent en partie les préoccupations actuelles du récipiendaire:

 

"J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son "après" n’avait rien d’attrayant."

 

"Arrivé au terme de ce périple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient."

 

"Depuis la conférence de Durban, organisée par les Nations unies en septembre 2001, l’antisémitisme parle la langue immaculée de l’antiracisme. Et, dès lors que les Juifs ne sont plus en butte au fascisme ou à la réaction, mais doivent répondre du comportement d’Israël, ils minimisent leurs tourments ou les abandonnent carrément à leur sort en tant que complices d’une politique criminelle."

 

Ces trois passages abordent en effet des thèmes que l'on retouve dans La seule exactitude, livre, qui, paru l'automne dernier, reprend les interventions d'Alain Finkielkraut, hebdomadaires sur les antennes de RCJ (Radio de la communauté juive) et mensuelles dans les colonnes du magazine Causeur, pendant les années 2013 et 2014 et la première moitié de l'année 2015.

 

Le titre de ce recueil de textes d'Alain Finkielkraut provient de l'épigraphe qu'il a mis en exergue de son livre: "Se mettre en avance, se mettre en retard, quelles inexactitudes. Être à l'heure, la seule exactitude." (Charles Péguy, Note conjointe sur Monsieur Descartes et la philosophie cartésienne)

 

La France aussi est mortelle

 

Alain Finkielkraut évoque un livre d'Éric Dupin, Voyages en France (2011). L'ancien journaliste à Libération s'est rendu à Tourcoing et a rencontré Claude Levasseur, un retraité actif qui s'occupe d'Emmaüs. Celui-ci est allé plusieurs fois au Maroc et a ressenti une chaleur au contact de ses habitants, qui y sont chez eux. A Tourcoing il n'en va pas de même:

 

"Claude Levasseur n'a pas peur de l'Autre, mais il accepte mal de devenir l'autre à Tourcoing. Il souffre de ne plus se sentir chez lui chez lui. Il n'est pas hostile aux étrangers, il se retrouve avec stupeur "en étrange pays dans son pays lui-même" ".

 

"Cette situation et ce sentiment sont inédits": Mais les médias ne sont pas à l'heure, ils sont en retard, ils sont dans l'inexactitude. Ils plaquent le passé sur le présent. Ils pensent que la France fait une rechute de nationalisme, de xénophobie, de protectionnisme...

 

Pour eux, il ne faut pas faire de distinction entre les résidents. Pourtant, remarque Finkielkraut, "si les nations ne distinguaient pas leurs citoyens et ne leur réservaient pas certaines prérogatives, ce ne seraient plus des nations, ce seraient des galeries marchandes, des salles des pas perdus ou des aéroports".

 

Certes ce n'est pas une raison pour refuser tout droit aux étrangers, ni d'ailleurs non plus pour succomber à la détestation nationale: "Nous voici enfermés dans une alternative inacceptable: ou bien la xénophobie ou bien, en guise d'appartenance et d'hospitalité, le rejet dédaigneux de notre héritage."

 

Le rejet dédaigneux de l'héritage

 

Notre héritage? Parlons-en: "Le vocabulaire des étudiants s'appauvrit, leur orthographe est erratique, leur syntaxe s'effondre. Roland Barthes rappelait, en 1979, cette confidence de Flaubert à George Sand: "J'écris non pour le lecteur d'aujourd'hui, mais pour les lecteurs qui pourront se présenter tant que la langue vivra." La langue au sens non technique du terme. Il incombe à l'Université française de retarder sa mort."

 

Notre héritage? Il n'est plus question de parler des morts, des livres qu'ils ont écrits. Pourtant le philosophe Alain, dans Propos, ne disait-il pas: "Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou Socrate; et de là vient que l'homme se tire un peu au-dessus de lui-même."? Tout cela est révolu: "Chacun désormais est censé penser par lui-même, s'exprimer et se faire, dès son plus jeune âge, une opinion. L'heure est venue des petits cogito à tablette et des créateurs en barboteuse."

 

Le rejet de l'héritage est aussi le rejet de sa finitude: "Voici le temps où chacun est à même de devenir ce qu'il veut: l'homme, une femme; une femme, un homme, et pourquoi pas les deux? Ce n'est pas une victoire de la différence. C'est une victoire sur la différence." En conformité avec le credo de l'interchangeabilité.

 

La mémoire moutonnière

 

Les médias ne sont pas à l'heure. Ils vivent dans le passé, plus précisément dans les années trente du siècle précédent: "L'analogie entre les années trente et notre époque, tout entière dressée pour ne pas voir le choc culturel dont l'Europe est aujourd'hui le théâtre, occulte sans vergogne le travail critique que mènent, avec un courage et une ténacité admirables certains intellectuels musulmans." Il cite Abdennour Bidar, Mohamed Kacimi...

 

L'analogie entre les années trente et notre époque? Les nouveaux Juifs, ce sont les immigrés. Le fléau des années trente? L'antisémitisme. Celui de notre époque? L'islamophobie. Les Juifs qui portent encore ce nom? Ce sont des usurpateurs: "Ils ne sont plus juifs: en se mobilisant en faveur d'Israël, ils ont sacrifié l'éthique à l'ethnique et, sans état d'âme, ils ont abandonné la défense des persécutés pour le soutien aux oppresseurs."

 

Et Dieudonné, qui dit n'être pas antisémite, voit pourtant Israël partout. Israël vu par Dieudonné? "Ce n'est pas un pays, c'est une pieuvre, un être insaisissable et omniprésent, qui étend ses tentacules sur toute la surface du globe. Quand l'antisionisme s'affranchit de la géographie, il renoue avec l'antisémitisme."

 

La langue immaculée de l'antiracisme

 

L'islamophobie? Bien sûr il ne faut pas faire d'amalgame. Finkielkraut en convient: "Je partage cette inquiétude, je me garde de confondre l'islam et l'islamisme, mais je constate que, pour empêcher le glissement de l'un vers l'autre, la politique des pays européens tend de plus en plus, et au prix de l'autocensure, à ménager la susceptibilité des musulmans et à satisfaire leurs demandes."

 

Ce onzième commandement, "Tu ne feras pas d'amalgame", est sélectif. C'est l'antiracisme qui veut ça. Et c'est au nom de ce commandement que "ceux qui s'interrogent à haute voix sur les problèmes posés à l'Europe par l'islam et l'immigration" sont "traînés dans la boue et poursuivis devant les tribunaux":

 

"Appliquée à l'Autre, toute généralisation devient raciste: aucun concept n'a le droit d'englober les individus.

Appliqué au Même, en revanche, l'amalgame devient licite et même bienvenu: tous racistes, tous oppresseurs."

 

Francis Richard

 

Post-scriptum:

 

Dans son discours de réception, Alain Finkielkraut cite en six répliques la morale d'Un oiseau dans le ciel, roman de Félicien Marceau, dont le héros Nicolas de Saint-Damien a quitté sans prévenir l'hôtel familial:

 

– D’abord comment va-t-il ?

– Il va très bien.

– Il est heureux ?

– Il est libre.

– C’est différent ?

– C’est l’étage au-dessus.

 

La seule exactitude, Alain Finkielkraut, 306 pages, Stock

 

Livre précédent chez le même éditeur:

 

L'identité malheureuse (2013)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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17 août 2015 1 17 /08 /août /2015 21:45
Le temps d'Antigone, d'Eric Werner

"Certaines grandes oeuvres de la littérature occidentale ont pénétré l'inconscient collectif au point de s'y imprimer durablement, au point d'y prendre racine, contribuant par là même à faire de nous ce que nous sommes." écrit Eric Werner dans son essai, Le temps d'Antigone.

 

Au nombre de ces oeuvres, il y a justement l'Antigone de Sophocle: "Tout le monde, naturellement, n'est pas amené à devenir Antigone. Mais cette possibilité-là (devenir Antigone) est inscrite en nous, nous n'avons donc pas à l'inventer, tout au plus, peut-être, à la (re)découvrir, à l'exhumer."

 

Alors Eric Werner (re)découvre, exhume cette oeuvre mythique. Et il faut reconnaître que sa (re)découverte, son exhumation, la fait apparaître sous un jour on ne peut plus moderne. Quoi de neuf? Sophocle, vingt-cinq siècles plus tard...

 

On sait (ou on ne sait pas) que, dans cette pièce, pour la seule raison que c'est un ennemi, Créon s'oppose à ce que soit donnée une sépulture à Polynice qui s'est mis du côté des envahisseurs de Thèbes: celui qui contreviendra à cette loi sera puni de mort.

 

Antigone brave l'interdit de Créon, parce que cette loi personnelle s'oppose aux lois non écrites et inébranlables des dieux, lois qui "ne datent ni d'aujourd'hui, ni d'hier", qui sont "éternelles". Ce qui fait penser inévitablement à ces innombrables lois humaines fabriquées au gré des circonstances, et qui s'opposent aux droits naturels...

 

Selon Eric Werner la phrase peut-être la plus importante de la pièce est celle que dit le choeur au tout début: "Les combats d'hier sont finis; il faut les oublier." Ce que, justement, Créon ne veut pas. Il veut aller jusqu'au bout de sa vengeance, quitte à offenser les dieux, quitte à en assumer les conséquences funestes.

 

Antigone est une pièce sur la guerre et sur les limites à lui donner: Créon ne veut pas admettre qu'il y ait des limites à la guerre et il refuse cette première limite à la guerre qu'est le respect dû aux morts, que les dieux commandent, fussent-ils des ennemis. Cette absence de limites est caractéristique de sa démesure, de l'hybris, qui est le propre de l'homme au sein du monde.

 

De prime abord Créon et Antigone semblent, l'un comme l'autre, n'écouter qu'eux-mêmes, mais, en réalité, Antigone se distingue de Créon, parce qu'elle écoute en elle quelqu'un d'autre que les autres. Ce quelqu'un d'autre, Eric Werner l'appelle Dieu, et ce "n'est pas une instance externe, mais bien interne", contrairement à la représentation usuelle.

 

Pour Eric Werner, Sophocle appartient au camp humaniste - "il croit en l'homme, il a confiance en l'homme" -, mais "il est nécessaire, dans l'intérêt même de l'humain, que l'humain s'articule au divin, car, à défaut, l'humain a toute chance de virer à l'inhumain". Antigone personnifie ce dépassement de l'opposition entre raison et religion.

 

Pour Sophocle, qui doit beaucoup à Héraclite, l'homme est un être en mouvement, ce qui est bien. Ce qui le met en mouvement, ce sont ses affects, "l'amour, l'espoir, le plaisir pris à l'audace", mais pour que cette autonomie conduise à choisir le bon chemin, comme Antigone, il faut qu'elle adhère aux lois non écrites, sinon elle conduit à errer, comme Créon.

 

Dans Antigone, trois personnages sont des archétypes: Créon, ou l'autonomie sans Dieu, Tirésias, ou Dieu sans l'autonomie, et Antigone, ou l'autonomie avec Dieu. Ce sont des archétypes qui se retrouveront plus tard dans la parabole évangélique du fils prodigue, où les deux fils représentent deux extrêmes, Dieu sans l'autonomie pour l'aîné et l'autonomie sans Dieu pour le prodigue.

 

Une autre façon de décrire ces trois possibilités d'autonomie est de dire que le progressiste est l'impie qui recherche le mouvement pour le mouvement, le traditionaliste le pieux qui s'oppose à tout mouvement, et le défenseur du mouvement respectueux des lois non écrites celui qui, de fait, défend la civilisation, où se réconcilie deinotès et justice des dieux.

 

Ces grandes lignes de l'essai d'Eric Werner sont bien sûr réductrices des raisonnements qui le sous-tendent, dont certains lui sont propres et dont d'autres s'appuient, de manière critique, par exemple sur Oedipe Roi, l'autre pièce de Sophocle, où ne subsistent plus que les deux premiers archétypes; ou sur les réflexions de Georges Steiner dans son livre Les Antigones; ou sur les points de vue opposés d'Ernst Jünger et de Martin Heidegger.

 

Selon Eric Werner, au XXe siècle, nous serions entrés dans la post-civilisation, dans une ère de démesure. Les hommes auraient fini par succomber à leur tentation innée de la démesure, qui serait devenue idéologique et avancerait masquée. Et les Antigones - "il y a bien des manières d'être Antigone" - seraient "le petit nombre"...

 

Eric Werner fait sienne la vision de Naomi Klein qui, "dans le contexte de l'après-guerre froide et du redéploiement néolibéral consécutif à la chute du mur de Berlin" parle de "capitalisme du désastre" - "qu'on pourrait aussi qualifier de jusqu'au-boutiste", qui se caractériserait par l'élimination "de tout ce qui ferait obstacle aux lois du marché", et où le mouvement pour le mouvement prendrait "la forme de la croissance pour la croissance".

 

Il est dommage qu'Eric Werner fasse sienne une telle vision caricaturale, idéologique. Car peut-on encore parler de libéralisme dans ce qu'il décrit, et même de capitalisme? Quand il reproche à Heidegger d'avoir "un problème de noms" - pour Heidegger, "la dikè [la Justice] n'est que l'autre nom de l'hybris [la démesure]" - ne peut-on pas lui faire un reproche analogue?

 

Le libéralisme authentique ne repose-t-il pas sur les postulats fondateurs que sont:

- la liberté des échanges, de la concurrence et du travail (ce qui suppose le respect des contrats);

- la non-intervention de l'État limité dans l'activité économique (tout le contraire de ce qui se passe aujourd'hui où l'État démesuré ne connaît plus de limites);

- la primauté de la propriété privée (y compris la propriété de soi, ce qui suppose la non-agression physique et matérielle) et de la responsabilité individuelle (ce qui suppose de réparer les dommages commis à autrui);

c'est-à-dire sur autant de limites, de règles de bonne conduite pour reprendre l'expression de Friedrich Hayek?

 

Mario Vargas Llosa ne dit-il pas que le terme de néolibéralisme a été "conçu pour dévaluer sémantiquement la doctrine du libéralisme"?

 

Francis Richard

 

Le temps d'Antigone, Eric Werner, 160 pages, Xenia (à paraître)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Livres précédents chez le même éditeur:

Portrait d'Eric (2011)

De l'extermination (2013)

Une heure avec Proust (2013)

L'avant-guerre civile (2015)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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