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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 23:20
Café des Chemins de fer, de Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer

Nous ne rapportons que des faits vrais et des paroles attestées par un document ou plusieurs témoins, mais nous refusons d'occulter leur dimension proprement légendaire, ce "surplus de vérité" qui de nos jours encore abolit le temps et rapproche les gens.

 

Cette intention exprimée dans les premières pages de ce récit est pleinement respectée par les auteurs. Ils font en effet revivre un établissement de la ville de Fribourg aujourd'hui disparu et nous rappellent qu'en de tels lieux des gens de toutes sortes peuvent se côtoyer.

 

Aujourd'hui où beaucoup d'établissements de sociabilisation comme le fut celui-là sont menacés de disparaître parce que dans nos pays la gestion publique de la santé est calamiteuse face à un virus couronné peu létal, un tel récit prend d'autant plus de sens.

 

Il ne s'agit pas de dire que c'était mieux avant, mais que c'est toujours bien de nos jours que de tels lieux existent, qu'il serait dommage que ce ne le soit plus demain. Il est vital que l'homme puisse échanger avec ses semblables en dehors de chez lui ou de son activité.

 

Le surplus de vérité permet au lecteur d'imaginer ce que fut l'ambiance de ce café, au cours d'une journée, d'une semaine, à de grandes occasions, et, même, de la revivre, grâce à ces multiples petites choses qui composent les grandes, comme disait Georges Haldas:

 

Le temps du bistrot est rythmé comme celui du couvent, avec des Heures marquées, matin, midi et soir, par des célébrations réglées: ouverture, z'Nüni 1, apéro, jass, fîrabe 2; avec des saisons liturgiques ponctuées de fêtes solennelles, le triduum du Carnaval, la Répartition de la cagnotte, la Soirée-choucroute en décembre.

 

Ces petites choses, ce sont les anecdotes qui émaillent le récit, les portraits du patron, Marcel Cotting, et de sa famille, des sommelières qui servent à leurs côtés et de tous ceux qui fréquentent le Café des Chemins de fer situé dans le quartier de Pérolles.

 

À l'époque, de 1950 à 1970, limité à l'ouest par le chemin de fer, bordé à l'est par des pentes boisées descendant vers la Sarine, le Pérolles est à la fois résidentiel et industriel. Les clients sont des ouvriers, des artisans, des étudiants, des amoureux, des fêtards:

 

Café des jeunes en soirée, les Chemins de fer reçoivent en journée des hommes d'âge mur. Hors des mamies qui jouent au jass l'après-midi, peu de femmes fréquentent le bistrot. Quelques-unes viennent tard dans la soirée rapatrier leur mari. Le dimanche arrivent les familles...

 

Aux Chemins de fer, il n'y a jamais eu de percolateur: Marcel ne sert que du Nescafé, dans de grands verres à pied, une pure lavasse, mais il fait observer avec bon sens que "si tu ajoutes trois sucres, de la crème et de la pomme, le goût du café n'a plus d'importance."

 

La spécialité de la maison, c'est la saucisse de chien. En réalité, c'est du pur porc, mais cela donne l'occasion à Marcel de plaisanter quand il n'y en a plus assez pour tous: La semaine dernière j'avais encore trouvé un saint-bernard, mais je n'ai rencontré qu'un basset...

 

Francis Richard

 

1- Le casse-croûte

2- La fermeture

 

Café des Chemins de Fer, Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, 128 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent de Jean Steinauer avec Pierre Friderici chez le même éditeur:

 

Le Grand Fred (2019)

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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 23:30
Une brève histoire de l'homme, de Hans-Hermann Hoppe

Une brève histoire de l'homme de Hans-Hermann Hoppe ne parle que de trois événements, mais ils sont parmi les plus marquants de l'histoire de l'humanité. Car le premier est à l'origine de la propriété privée, le deuxième de la révolution industrielle et le troisième de l'État.

 

Il ne s'agit donc pas d'une histoire événementielle au sens habituel. L'auteur parle d'ailleurs d'une reconstruction austro-libertarienne, c'est-à-dire effectuée à partir de deux sciences:

- la praxéologie (l'économie autrichienne) qui est logique de l'action humaine;

- l'éthique (le libertarianisme) qui permet de distinguer le progrès moral du déclin

 

 

LA SURPOPULATION

 

Les humains modernes apparaissent il y a quelque 100.000 ans. Ce sont des chasseurs-cueilleurs nomades. Ils sont en petit nombre et n'ont que de petites possessions en raison de leur mode de vie.

 

Ils ne produisent rien et ne font qu'épuiser l'offre de la nature. Ils mènent donc une vie parasitaire se contentant de chasser et de cueillir, ce qui ne les occupe qu'une faible partie de leur temps.

 

Dans ces conditions leur seul problème va être la croissance de la population initiale qui ne va leur donner le choix que de se battre entre eux ou sinon de migrer vers d'autres terres à parasiter.

 

 

LES MIGRATIONS

 

Les migrations des humains modernes ont commencé il y a 50.000 ans, par bateaux, qu'ils ont réussi à construire à ce moment-là et qui étaient un moyen de se déplacer plus rapide que la marche.

 

La séparation entre les différentes sociétés humaines s'est traduite au fil des siècles par des différenciations génétiques et linguistiques tandis que les conditions naturelles changeaient.

 

À un moment donné se battre ou migrer ne suffirent plus à résoudre le problème de l'offre fixe du facteur de production terre. Ne resta plus qu'une solution: inventer pour l'augmenter.

 

 

L'AUGMENTATION DU FACTEUR DE PRODUCTION TERRE

 

Ce fut la révolution néolithique: le passage de la production alimentaire par chasse et cueillette à la production alimentaire par agriculture et élevage, il y a environ 11.000 ans, au Moyen-Orient.


Hans-Hermann Hoppe à la suite de Carl Menger fait la distinction entre un bien économique et un bien gratuit (appellation trompeuse): le premier est sous contrôle humain, le deuxième ne l'est pas.

 

C'est le contrôle humain qui permit de changer le bien gratuit en bien économique. Au lieu de simplement cueillir, les humains cultivèrent. Au lieu de simplement chasser, ils élevèrent.

 

 

LA PROPRIÉTÉ ET LA FAMILLE

 

Cette réussite cognitive se traduisit par deux institutions durables:

- l'appropriation et l'utilisation de la terre comme propriété privée;

- l'établissement de la famille et du foyer familial.

 

Les humains contrôlèrent la production de plantes dont ils améliorèrent le rendement. Ils firent de même avec le bétail. Ils devinrent sédentaires et durent protéger leurs terres. La propriété foncière était née.

 

La propriété foncière ne résolvait qu'en partie le problème posé par la surpopulation. C'est l'institution de la famille qui permit d'en parachever la solution en privatisant la tutelle des enfants.

 

À partir du Moyen-Orient, cette révolution se répandit, semble-t-il, dans le reste du monde par des nomades qui imitèrent et adoptèrent ce nouveau mode de vie de leur propre initiative, si bien que le nomadisme devint marginal.

 

 

L'ENRICHISSEMENT

 

La théorie économique donne une réponse claire à la question de comment accroître la richesse et s'enrichir:

- par l'accumulation de capital: en fabriquant des biens de production ou des biens d'équipement;

- par la division du travail: en se spécialisant soit dans la production de biens où l'avantage est le plus grand, soit dans celle où le désavantage est le plus petit;

- par le contrôle de la population: en maintenant sa taille optimale.

 

Le problème de surpopulation ne fut cependant pas résolu de manière permanente par les inventions de l'agriculture et de l'élevage et par l'institution de la famille: c'est ce que Ludwig von Mises appelle le piège malthusien.

 

 

L'INTELLIGENCE HUMAINE

 

La population augmente toujours, même si de nouvelles terres sont exploitées, même si une meilleure technologie est incorporée dans les biens de production et que la division du travail est étendue et diversifiée.

 

Passer de la cueillette et de la chasse à l'agriculture et à l'élevage était déjà une réussite cognitive exceptionnelle. Les améliorations technologiques qui y furent apportées permirent certes l'augmentation de la population  mais sans pour autant que s'ensuive une hausse des revenus par habitant.

 

Le développement de l'intelligence humaine s'est fait lentement mais il le fut davantage là où l'environnement était le plus difficile (avec des variations saisonnières fluctuantes) parce que l'enjeu de l'intelligence y était le plus grand et était un préalable au succès économique, par conséquent reproductif

 

 

LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE

 

Si la révolution industrielle permit d'échapper au piège malthusien, elle n'eut lieu dans les pays froids et difficiles de la planète que lorsque l'intelligence humaine arriva à un niveau de développement suffisant.

 

La révolution industrielle remonte à 200 ans. À partir de ce moment-là, la courbe de la population devient exponentielle et celle des revenus également, encore qu'il y ait un point de rupture entre les pays qui progressèrent et ceux qui déclinèrent.

 

Dans les pays où la révolution industrielle a pu se produire en raison du développement de l'intelligence humaine, les augmentations de productivité ont continuellement dépassé la croissance de la population.

 

Mais, dans le même temps, l'État exploiteur a pu croître en continu sans faire baisser le revenu par tête ni réduire le nombre d'habitants. Il est alors devenu un frein permanent à l'économie et aux revenus de chaque habitant.

 

 

LA FÉODALITÉ ALLODIALE

 

Si quelqu'un disait à un autre: à chaque cas de conflit, y compris ceux dans lesquels je suis moi-même impliqué, j'aurai le tout dernier mot, son interlocuteur ne serait pas d'accord. C'est pourtant ce qu'une institution appelée l'État a mis en oeuvre au terme d'une longue évolution.

 

Dès que la société est devenue complexe, au Moyen-Âge, les conflits ont été réglées en se tournant vers les autorités naturelles, c'est-à-dire vers les membres de l'aristocratie naturelle, les nobles et les rois, qui étaient respectés parce qu'ils avaient fait leurs preuves.

 

Cet ordre était caractérisé par:

- la suprématie d'une loi et la subordination de tout le monde à celle-ci;

- l'absence de tout pouvoir législatif;

- l'absence de tout monopole légal de la magistrature et de l'arbitrage des conflits.

 

 

L'INSTITUTION DE L'ÉTAT

 

Cet ordre naturel quelque imparfait qu'il ait été (en de nombreux endroits il y avait l'institution du servage) a fonctionné du début du Moyen-Âge jusqu'à ce que les rois féodaux soient remplacés par des rois absolus, puis par des rois constitutionnels.

 

Dès lors un monopole territorial de la magistrature suprême fut établi, et avec lui le pouvoir de légiférer, et la séparation du droit de et sa subordination à la législation. L'État devenait l'ultime juge, financé par des tiers.

 

Cela se fit quand les rois pour devenir absolus excitèrent l'envie du peuple envers les aristocrates, quand ils corrompirent ces derniers et quand les intellectuels de cour justifièrent ce changement en le présentant comme la fin de la lutte de tous contre tous et le résultat d'un accord contractuel avec les sujets.

 

Mais la position d'un roi absolu était encore précaire. Être un roi constitutionnel allait permettre au roi, par l'introduction d'une constitution, de formaliser et de codifier son pouvoir de taxer et de légiférer: La constitution ne fut pas une chose qui protégeait le peuple du roi, mais qui protégeait le roi du peuple

 

 

LA DÉMOCRATIE

 

L'ironie est qu'en devenant constitutionnel le roi ouvrit la voie à la démocratie qui allait précipiter sa chute. En effet, aux yeux des critiques, le roi apparaissait comme le détenteur d'un privilège personnel, incompatible avec l'égalité devant la loi. Il fallait que tous puissent accéder à l'administration de l'État pour que ce principe soit satisfait.

 

Seulement, avec la démocratie, les privilèges sont désormais à la portée de tous. Par l'accès au parlement ou à l'administration, chacun est libre de promouvoir et d'essayer de mettre en oeuvre une législation à son avantage et de la financer par la fiscalité. Et, comme cet accès est temporaire, il faut l'exploiter au plus vite, sans souci de ce qui restera.

 

La résistance à l'État est affaiblie parce que la démocratie donne l'illusion que chacun se gouverne lui-même. D'ailleurs chacun est libre d'exprimer toute demande confiscatoire quelle qu'elle soit [...]. Sous un régime "un homme-un vote", une machine incessante de redistribution des richesses et des revenus est donc mise en place.

 

 

LE DÉCLIN

 

Les grands gagnants de ce régime ne sont pas ceux qu'on croit. Ce sont ceux que William Graham Summer appelle les ploutocrates: ces grands banquiers et hommes d'affaires super riches, qui ont réalisé l'énorme potentiel de l'État en tant qu'institution capable de taxer et de légiférer pour leur encore plus grand enrichissement futur...

 

Mais tout a une fin. Un tel régime ne peut que s'autodétruire. Il ne peut indéfiniment exploiter les personnes productives qui restent: un effondrement économique imminent stimulera les tendances à la décentralisation, les mouvements séparatistes et sécessionnistes...

 

Francis Richard

 

Une brève histoire de l'homme, Hans-Hermann Hoppe, 116 pages, Résurgence (traduit par Léa Sentenac, Daivy Merlijs et Stéphane Geyres)

 

Livres précédents:

La Grande Fiction - L'État, cet imposteur, Éditions Le Drapeau Blanc (2017)

Bien comprendre le libertarianisme, Résurgence (2020)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 19:30
Trois mois qui ont changé le monde - Journal février-mai 2020, de Drieu Godefridi

Drieu Godefridi a tenu son journal pendant les Trois mois qui ont changé le monde, du 24 février 2020 au 27 mai 2020.

 

Quelques citations de ce journal, qui est à verser au dossier historique du virus couronné, en disent plus long que n'importe quel commentaire.

 

 

LE CRIME CONTRE L'HUMANITÉ DU GOUVERNEMENT CHINOIS

 

23 mars 2020

Le mensonge du gouvernement chinois - négation de cette nouvelle version de virus couronné deux mois durant - n'est pas le résultat de l'ignorance [...] mais le résultat d'un choix. Par ses conséquences, cette négation de la réalité d'un mal qui au moment et du fait même se répandait à la surface du monde est un crime contre l'humanité au sens le plus littéral de cette expression.

 

15 avril 2020

Par ses mensonges et sa complicité avec le régime de Pékin, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a aggravé la pandémie, niant la transmission d'homme à homme alors que celle-ci était avérée

 

11 mai 2020

Le crime contre l'humanité dont on parle depuis le premier jour est avéré; les conséquences financières pour la Chine certaines. Elles prendront vraisemblablement la forme d'un non-remboursement des "trillions" de dette détenue par la Chine.

 

 

DIDIER RAOULT

 

23 mars 2020

Didier Raoult est l'archétype de la forte personnalité qu'exècrent les régimes totalitaires, autoritaires et corrompus: il pense par lui-même, est brillantissime dans sa partie et sans concession, respecte le champ du politique mais refuse de s'y soumettre.

 

5 avril 2020

Drieu Godefridi cite longuement l'entretien que Didier Raoult a accordé au Figaro Magazine et publié le 3 avril 2020, dont ce passage:

 

Je crois qu'il faut bien comprendre qu'en matière de maladies infectieuses, il y a en France un groupe de gens qui ont l'habitude de travailler d'une certaine manière et qui sont connus dans la lutte contre le sida [...]. Ils ont élevé en règle d'or les études "randomisées", autrement dit des études aléatoires sur de très grandes cohortes de malades cobayes. Ce sont des études qui peuvent rassurer à la marge pour améliorer certains médicaments dans la recherche sur le sida ou sur l'hépatite C. Mais ces méthodologies spécifiques ne peuvent pas être transformées en condition sine qua non de la médecine. [...] Or, je dirais que 90% des traitements qu'on a inventés en maladies infectieuses n'ont jamais donné lieu à de telles études. Jamais. Si le médicament tuait le microbe, c'est que ça marchait.

 

28 avril 2020

M'impressionne, chez Raoult, et le situe immédiatement dans une autre dimension que la plupart de ses détracteurs: son humilité épistémologique; ce qu'il ne sait pas, il le dit, sans barguigner ni tergiverser.

 

 

LES MASQUES: UNE HISTOIRE BELGE (?)

 

5 avril 2020

La Belgique avait constitué un stock stratégique de 63 millions de masques - 1200 palettes soigneusement entreposées et gardées par l'armée dans la caserne de Belgrade (Namur).

[...]

Las! En 2015, le gouvernement de Charles Michel décidait d'incinérer ces masques. Pourquoi? [...] Pour "faire de la place" (sic) et loger des réfugiés.

 

24 avril 2020

Comme il n'y avait pas de masques, le gouvernement décrétait qu'aucun masque n'était nécessaire. Cette suprême culmination de l'ineptitude du gouvernement belge est toujours en ligne sur le site personnel de la ministre de la santé Maggie De Block: "Le port d'un masque pour se protéger du virus couronné n'a guère de sens".

 

 

LE MODÈLE DE L'IMPERIAL COLLEGE OF LONDON

 

10 mai 2020

Dès mi-mars, l'Imperial College of London publiait un modèle - plus exactement: le résultat d'une modélisation informatique - qui pronostiquait jusqu'à 2,2 millions d'Américains et un demi-million de Britanniques condamnés à mourir du virus de Wuhan si rien n'était fait.

[...]

Tout d'abord, le modèle de l'Imperial College of London suppose un taux d'infection de la population de 80%. Par comparaison, le taux d'infection de la grippe espagnole en 1917-1918 était de 28%.

[...]

Deux, le modèle de l'Imperial College of London supposait que nos populations ne prendraient aucune précaution: pas de distanciation sociale, pas d'hygiène, pas de confinement des malades, rien, absolument rien.

 

Drieu Godefridi expose qu'aucune des prédictions précédentes des modèles de l'impériale institution britannique, conçus notamment par le Pr. Neil Ferguson (qui reconnaît avoir écrit le code informatique non documenté, qui a servi pour le modèle de la Covid-19, il y a treize ans, pour les pandémies de grippe...), n'a été vérifiée dans les faits, qu'il s'agisse de la maladie de la vache folle, de la grippe aviaire ou de la grippe porcine:

 

Le vrai sujet, chacun l'aura compris, n'est pas la sinistre carrière d'escroc intellectuel du Pr. Ferguson. Il est le rôle déterminant que jouent des modèles informatiques sans la moindre valeur scientifique dans la décision publique.

 

Francis Richard

 

Trois mois qui ont changé le monde - Journal février-mai 2020, Drieu Godefridi, 128 pages, Texquis

 

Livres précédents:

La loi du genre, 92 pages, Les Belles Lettres (2015)

La passion de l'égalité, 150 pages, Texquis (2018)

L'écologisme, nouveau totalitarisme ?, 180 pages, Texquis (2019)

Reload ! - Comment l'Amérique invente le siècle, 152 pages, Texquis (2020)

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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 17:15
Album Kessel, de Gilles Heuré

Kessel n'est pas mort. Il s'est peut-être déguisé en mort pour un nouveau reportage. Le prochain. Vous le lirez bientôt. (Marc Kravetz, Libération, 25 juillet 1979)

 

Deux jours plus tôt, Joseph Kessel a tiré sa révérence après une vie bien remplie, une vie d'homme d'action, de journaliste et de romancier, autrement dit d'écrivain.

 

Né le 31 janvier 1898, dans une famille juive russe, il n'a que seize ans quand éclate la Grande Guerre. Journaliste à dix-sept, il écrit dans le Journal des Débats et, écrivain, y publie deux nouvelles à dix-huit.

 

Homme d'action, il s'engage en décembre 1916: Aspirant d'artillerie, en avril 1917, puis promu l'année suivante sous-lieutenant observateur au sein de l'escadrille S39... Et, en février 1943, il s'engagera dans les Forces françaises libres...

 

En 1923, il publie son premier roman, L'Équipage. Il n'y a pas pour lui de solution de continuité entre le journaliste et le romancier:

 

Quand le talent parle il n'y a ni journalistes ni romanciers. Il y a des écrivains. Mais ce qu'il faut dire - et qui m'est particulièrement agréable à reconnaître, car je le sens comme un devoir de gratitude - c'est que le métier de journaliste donne rapidement, fortement, richement, une matière première qui fait le capital du romancier. (Le Journal, 1927)

 

Joseph Kessel a du talent. Et ce talent ne lui vient pas de nulle part: S'il a du talent, c'est [...] qu'il a beaucoup lu, réfléchi et appris de quelques modèles, chez Tolstoï plutôt que chez Dostoïevski: Chez Tolstoï l'homme n'est jamais absolument bon ni absolument mauvais; et n'est-ce pas la vérité? (Les Nouvelles littéraires, 1925)

 

Dans le même entretien accordé aux Nouvelles littéraires, il précise ce qu'il entend par style: C'est un organisme à crémaillère: chaque phrase doit posséder comme une sorte d'hameçon qui l'accroche à la suivante... Le style du romancier-conteur qu'il est...

 

Comme le dit à son propos Henri de Régnier, en 1931, dans une critique de son ouvrage Le Coup de grâce: Il n'a rien d'un moraliste; il est un dramaturge puissant qui se plaît à placer ses personnages dans des situations violentes ou tragiques.

 

Gilles Heuré observe que l'appréciation est juste et vaut autant pour le journaliste que pour le romancier. Aussi à la question: Joseph Kessel est-il politisé? Gilles Heuré peut-il répondre: Plus qu'à leur appartenance politique, Kessel s'intéresse aux hommes, à leur densité, à leur caractère, à leur violence, légitime ou gratuite, à leur parcours franc ou sinueux.

 

Joseph Kessel a écrit pour tous et non pas pour une élite: Dans l'histoire littéraire, il y a toujours eu un camp dogmatique, exclusif. On y proscrit tout ce qui n'est pas d'un ordre introspectif rigoureux. Ou d'une facture quintessenciée ou relevant de la recherche formelle hermétique. (Combat, juin 1969)

 

Le 6 février 1964, dans son discours de réception à l'Académie française, où il succède au duc de La Force, il s'adresse en ces termes à l'honorable assemblée:

 

Vous qui formez la plus ancienne et l'une des plus hautes institutions françaises, vous avez marqué, sans même y penser et d'un geste d'autant plus précieux, vous avez marqué, par le contraste singulier de cette succession, que les origines d'un être humain n'ont rien à faire avec le jugement que l'on doit porter sur lui.

 

Francis Richard

 

Album Kessel, Gilles Heuré, 256 pages, Gallimard

 

Albums précédents:

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard (2019)

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 19:15
Les grands assassinats judiciaires - De Fouquet à Fillon, de Didier Gallot

Il est fascinant de constater qu'avec la création du PNF [Parquet national financier], le système qui nous dirige s'est enfin doté de l'arme absolue. Près de trois décennies ont été nécessaires pour aboutir à ce chef-d'oeuvre. Le pouvoir a changé de dimension. Désormais, il tient tout et contrôle tout.

 

Certes, mais il n'est pas nouveau que la justice soit dépendante du pouvoir politique. Avant que d'aborder l'affaire Fillon, qui fut assassiné judiciairement et médiatiquement, l'auteur donne de nombreux exemples historiques qui le confirment.

 

Le Grand Siècle est à cet égard emblématique, qu'il s'agisse de l'affaire Fouquet ou de l'affaire des poisons. Louis XIV en tira la conclusion que le secret était pour le pouvoir le meilleur moyen d'empêcher la justice de faire des vagues.

 

Au XVIIIe l'affaire du collier de la Reine Marie-Antoinette montre qu'il aurait fallu justement mettre une chape de plomb sur le dossier. Comme ce ne fut pas le cas, Goethe put dire que cette affaire fut la préface de la Révolution française.

 

La leçon ne fut pas mieux comprise par le jeune Bonaparte pour qui l'alerte fut chaude à la suite du procès du général Moreau: Les épurations judiciaires de 1807 et 1810 [assurèrent] provisoirement la fidélité de l'institution au nouveau régime.

 

Après avoir évoqué la Cour de Riom, pendant la Deuxième Guerre mondiale, autre exemple de procès public où les accusés surent se défendre, l'auteur donne le contre-exemple du procès Laval qui est l'exception qui confirme la règle:

 

Un pouvoir doit impérativement éviter la publicité des débats quand il veut expédier judiciairement un de ses adversaires.

 

Sous de Gaulle, l'affaire Ben Barka va donner l'occasion au pouvoir politique d'opérer la fusion des services actifs de la sûreté nationale et de ceux de la préfecture de police, donc de parachever l'organisation centralisée de toute la police française.

 

Après l'élection de Georges Pompidou en 1969, l'épuration des services secrets ou officiels qui, lors de l'affaire Markovic, avaient trempé dans le complot contre le couple Pompidou, allait être menée tambour battant et ne doit pas être minimisée.

 

L'affaire du Carrefour du Développement et l'affaire Urba, qui révèlent le financement occulte du parti socialiste par des procédés criminels, ne sont pas enterrées grâce notamment à des juges intègres et efficaces qui ne se laissent pas intimider.

 

L'affaire Cahuzac est la goutte d'eau qui détermine le pouvoir politique à reprendre la main. Ses hommes, ceux qui tirent les ficelles et que Didier Gallot appelle la Firme, vont enfumer l'opinion publique en créant un comité Théodule et le PNF.

 

Le PNF obtient les pleins pouvoirs en matière de justice financière, y compris dans le domaine fiscal et décide seul des procédures financières sensibles, paré du label JUSTICE fort utile quand il s'agit de mener une campagne de déstabilisation.

 

Cette machine de guerre va être lancée contre le soldat Fillon pour l'assassiner, avec le succès que l'on sait, alors qu'en cherchant bien, on découvrirait que la quasi totalité de nos élus nationaux pouvait se voir reprocher ce dont Fillon était accusé...

 

Ceux qui ne présentent plus d'intérêt, pour Hollande ou pour  Macron, seront lâchés, tels Bruno Le Roux, François Bayrou, Sylvie Goulard ou Marielle de Sarnez, exception faite de Richard Ferrand qui fait partie des espèces protégées...

 

Quoi qu'il en soit François Fillon n'a pas su se défendre: il a joué la bonne foi et le fonctionnement normal des institutions. Selon l'auteur, il aurait fallu désigner un avocat un peu voyou et grande gueule qui n'aurait pas hésité à attaquer la haute magistrature...

 

Compte tenu des troubles dans lesquels le pays s'enfonce, des troubles tels qu'il n'en a pas connu depuis longtemps, des gaffes à répétition commises par ces amateurs que sont les hommes et femmes du monde nouveau, Didier Gallot pose la question:

 

L'élimination médiatico-judiciaire de François Fillon n'a-t-elle pas été un très mauvais coup porté à notre pays?

 

Francis Richard

 

Les grands assassinats judiciaires - De Fouquet à Fillon, Didier Gallot, 156 pages Les impliqués Éditeur

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 18:15
Un patron pour toutes les saisons, de Pierre Combernous

Pendant quarante-deux mois, du 4 janvier 1988 à fin juin 1991, Pierre Combernous aura été secrétaire diplomatique de René Felber, Conseiller fédéral chargé du Département fédéral des affaires étrangères, DFAE, jusqu'au 31 mars 1993.

 

Au cours de cette période, qui représente en fait la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle, des événements majeurs se produisent et bouleversent le monde, notamment:

- l'annonce du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan le 15 mai 1988, effectif un an plus tard,

- les manifestations de la place Tienanmen à Pékin du 15 avril 1989 au 4 juin 1989, qui se terminent par le massacre que l'on sait,

- la chute du Mur de Berlin le 11 novembre 1989,

- la libération de Nelson Mandela le 11 février 1990,

- l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990,

- la réunification de l'Allemagne le 3 octobre 1990,

- la guerre du Golfe proprement dite du 16 janvier au 27 février 1991.

 

Aux côtés de René Felber, que Pierre Combernous présente comme un anarchiste jurassien devenu ministre, l'auteur aura participé à une cinquantaine de déplacements à l'étranger et à autant de rencontres à Berne et à Genève.

 

Ce sont toutes ces rencontres, à l'étranger et en Suisse, que Pierre Combernous relate dans ce livre où alternent solennités protocolaires et situations cocasses: la valeur universelle et intemporelle de l'anecdote n'a rien perdu de son importance thérapeutique ni de sa valeur illustrative.

 

Il y a d'ailleurs deux récits dans le récit: 

- le récit de l'action du ministre, telle que vue par le narrateur, interprète à plus d'un titre de son patron, jamais acteur en son nom propre,

- le récit en italiques constitué d'apartés et autres commentaires personnels de l'auteur.

 

Pourquoi ce livre? Pour rendre perspective et justice à la conviction, la ténacité, l'honnêteté de l'engagement ministériel échevelé de René Felber aux Affaires étrangères.

 

René Felber est un Européen convaincu du bien-fondé de l'intégration politique, un défenseur de la petite entreprise, mais il ne serait pas membre du parti socialiste s'il n'était pas social-démocrate dans l'âme, hostile au capitalisme sauvage...

 

Il est d'autant plus délectable qu'il se comporte à la tête de son département comme un patron, un vrai. C'est pourquoi Pierre Combernous l'a appelé ainsi, avec son accord malicieux, dès le premier jour de travail avec lui:

 

De fait, par une heureuse anticipation, il s'avéra que patron il l'était dans ce département regorgeant d'egos de toutes dimensions [...]. Sa vision des choses, la clarté de l'expression et la justesse de ton ne nécessitèrent que peu de temps pour qu'il se fasse respecter, même par les plus réticents des sauriens de notre cher marigot.

 

Si l'auteur emploie l'expression pour toutes les saisons, c'est pour signifier que, pendant les quarante-deux mois de collaboration avec René Felber il a pu voir défiler tous les cas de figure imaginables de la pratique politique et diplomatique.

 

Et puis c'est un clin d'oeil à la magistrale oeuvre de Robert Bolt, A man for all seasons, qui fait l'éloge de Sir Thomas More et, donc, un humble hommage, par-delà les siècles et les cultures, à l'intégrité et à la droiture de René Felber, en évitant autant que possible les pièges de l'hagiographie.

 

Pour donner une idée de qui est René Felber, il y a l'embarras du choix. Très subjectivement, il paraît judicieux de citer ce passage où, à Genève, le chef du DFAE décrit, le 23 mai 1990, à son homologue soviétique Edouard Chevardnadze, les mécanismes impulsant l'économie suisse, les finesses de cette foison de PME qui lui donne sa force:

 

Comme il comparait le système à la structure d'une montre, le message passait quasi physiquement entre ce processus où tout commence depuis le bas, en contraste avec la machine collectiviste qui voulait tout depuis le haut et n'en pouvait plus. L'instant d'une discussion, on voyait défiler la tradition socialiste libertaire, parlant la langue du vécu et du réel, donnant passionnément l'exemple à la doxa marxiste, épuisée par ses vaines tentatives d'imposer l'utopie.

 

Francis Richard

 

Un patron pour toutes les saisons, Pierre Combernous, 344 pages, L'Aire

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7 juin 2020 7 07 /06 /juin /2020 22:15
Le Romand - Un café de légende, de Michel Rime

Depuis 1951, le Café Romand brasse les couches sociales comme le lac ses eaux en hiver. C'est une cathédrale de la bouche, une institution lausannoise aujourd'hui protégée. Mais qui n'a pas pignon sur rue: sa porte est pour ainsi dire dérobée.

 

La première phrase du livre de Michel Rime situe d'emblée tout ce qui fait la singularité de cette pinte vaudoise à laquelle tout Lausannois s'est rendu au moins une fois, ou aurait certainement dû se rendre.

 

Ce magnifique livre, illustré de photos en noir et blanc et en couleurs, prises au fil des décennies, retrace toute l'histoire de ce lieu mythique, de sa naissance jusqu'à aujourd'hui, puisqu'il est toujours là.

 

Le Café Romand, 2 place Saint-François, ne donne pas sur la place, mais il est le café de la place, dixit Jacques Roman. Son patron est Louis Péclat, jusqu'en 1972, où il le vend à sa fille aînée Christiane.

 

Au début, des ouvriers ou des notables y vont pour boire un coup, trois décis pour deux, puis, la concurrence aidant, pour s'y restaurer dans la salle où on peut servir quelque 130 convives en un seul service:

 

Le mobilier est resté d'époque dans cette vaste salle rectangulaire. Il a cette ampleur, cette solidité des années 50. Ce chic qui fait courir sur le chêne des motifs vinicoles.

 

Les habitués sont de petites gens, des politiques, des journalistes, des avocats, des directeurs de banque, des comédiens, des peintres, des écrivains, des poètes, des étudiants, des photographes, des cinéastes...

 

Dans la salle aux trois piliers, qui la divisent en trois classes comme les chemins de fer autrefois, et où est accroché un tableau de Henri-Vincent Gillard, ont lieu de la musique, du théâtre, des rendez-vous littéraires...

 

Michel Rime consacre tout un chapitre aux serveuses. Ce sont de réelles figures. Elles ont du caractère, sont efficaces, énergiques, autoritaires avec les clients, créent une ambiance maternelle, franche et amicale.

 

Depuis 2011, Christian Suter et sa femme Jennifer ont pris la lourde suite de Christiane Péclat. Si les serveuses bon enfant... l'esprit familial n'ont pas survécu à l'ère Péclat, la pinte a encore de beaux jours.

 

Pierre Landolt dit, dans un mot placé tout à la fin du livre, que l'esprit vaudois y a été conservé. C'est l'essentiel et pourquoi il ne faut pas hésiter à emprunter le petit passage qui mène à [sa] porte tambour.

 

Francis Richard

 

Le Romand - Un café de légende, Michel Rime, 170 pages, Favre et 24 heures

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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 22:55
Les mondes de Michel Déon, de Christian Authier

Nous sommes beaucoup à avoir appris à vivre, à aimer, à voyager à ses côtés ou auprès de ses personnages. Il a été un maître sans magistère ni mots d'ordre, nous convainquant que la liberté était une idée ancienne ne demandant qu'à revivre sur des chemins vagabonds à l'écart des modes.

 

Christian Authier fait cet aveu, que je fais mien.

 

En disciple assumé de Proust, je ne suis guère enclin à lire de biographie des auteurs que j'aime. Mais, pour Déon, je fais d'instinct une exception et comprends mieux pourquoi quand je lis le but que l'auteur s'est donné avec Les mondes de Michel Déon:

 

Ni biographie, ni stricte étude, ce livre fera des va-et-vient entre la vie et l'oeuvre parce que celles-ci sont particulièrement liées chez lui.

 

Comme Authier, et avant lui, j'ai été revigoré par la lecture d'écrivains tels que Déon et par l'expression de leurs mondes:

 

L'insolence, le culte de l'amitié, le panache, le refus des conformismes, l'élégance de masquer ses déceptions et ses chagrins: voilà qui nous consolait puissamment des temps où nous étions.

 

L'un des conformismes de l'époque, c'était la littérature engagée, celle de Jean-Paul Sartre ou d'Albert Camus, que je n'ai appréciés, avec discernement, que dans mon âge mûr.

 

Pour Déon, être désengagé ne signifiait pas ne jamais parler d'engagement:

 

Je répète que je ne plaide pas pour une littérature engagée, mais une littérature qui ne parlerait jamais de l'engagement, par principe et par entêtement, se priverait d'un spectacle exaltant et désolant de notre société si tristement autodestructrice, dit-il dans Parlons-en... (1993).

 

Cela ne signifiait pas non plus ne pas s'engager du tout, puisqu'il l'a fait au moment de l'Algérie, mais ce n'était pas par le biais de romans à thèse.

 

Aux yeux de Christian Authier, le qualifier d'homme de droite paraît trop [réducteur] et commode tant la politique ne fut au final qu'une mince pellicule dans une existence et une oeuvre autrement plus riches, plus complexes, plus subtiles.

 

Plutôt que le désengagement il faudrait d'ailleurs plutôt parler de détachement. Un des personnages des Poneys sauvages en donne cette leçon:

 

On reconnaît les hommes malhonnêtes à ce qu'ils sont tantôt constamment à gauche ou constamment à droite. Inscrit dans un parti, fidèle à ce parti ou à ses chefs, vous acceptez implicitement de truquer ou de mentir par omission.

 

Michel Déon s'est beaucoup établi, notamment en Grèce et en Irlande, et beaucoup promené dans le monde. Dans Partir ... (2012), il écrit: 

 

Pour bien aimer un pays, il faut le manger, le boire et l'entendre chanter.

 

De s'exiler, de se promener, ne veut pas dire ingratitude:

 

Ce cosmopolite, cet exilé ne cessa d'être français même dans les époques où il n'aimait guère son pays ni les hommes qui le menaient. Car l'histoire, la littérature et la langue étaient des dons qu'on ne pouvait récuser.

 

En fait, Déon est curieux, jusqu'au bout, ce qui est loin d'être un défaut, surtout en matière littéraire:

 

La curiosité de Michel Déon ne s'est pas émoussé avec le grand âge. Couronné par des prix prestigieux, académicien, membre influent de prix littéraires, il n'attendait rien en retour de son soutien à des écrivains débutants.

 

Déon a mis plusieurs fois sur le métier Je ne veux jamais l'oublier (je l'ai lu à dix-sept ans quand je suis allé pour la première fois en Suisse et à Venise, mais je ne sais dans quelle version puisque je l'ai racheté après l'avoir perdu lors d'un déménagement...): 

 

Je ne veux jamais l'oublier est le roman d'un éblouissement et d'un désastre ... C'est un roman léger et grave, fait de cruauté et d'innocence, de soleil et de pluie, de nuits bleutées et de petits matins blêmes.

 

Christian Authier ajoute:

 

Patrice n'oubliera pas Olivia: "Elle lui avait fait cadeau d'un sentiment immense: l'amertume. Il ne s'en débarrasserait jamais. Olivia ne saurait pas à quel point elle avait modifié sa vie, influé sur ses sentiments, décidé de sa solitude."

 

Christian Authier cite à la fin ce passage des Lettres de château:

 

Ces quelques évocations des auteurs de chevet et des oeuvres qui ont nourri ma vie disent ma gratitude. Nous sommes leurs enfants rebelles ou insoumis. J'ai vécu leurs oeuvres.

 

Et lui renvoie l'hommage, auquel je me joins, en le remerciant pour cette plongée dans ses mondes, qui me ragaillardit sans prétendre, grâce à elle, redevenir pour autant un jeune homme vert...

 

Francis Richard

 

Les mondes de Michel Déon, Christian Authier, 192 pages, Séguier

 

Articles sur les derniers livres de Michel Déon (qui a eu, paraît-il, connaissance de l'un d'entre eux):

 

A la légère, Finitude (2013)

De Marceau à Déon - De Michel à Félicien - Lettres 1955-2005, Gallimard (2011)

Journal 1947-1983, L'Herne (2009)

Lettres de château, Gallimard (2009)

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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 17:45
Ils ont changé le monde sur le Léman, de Béatrice Peyrani et Ann Bandle

Ils sont dix écrivains, Ils ont changé le monde sur le Léman, en venant sur ses rives entre 1754 et 1914.

 

Qui sont-ils ? Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Germaine de Staël, George Gordon Byron, François-René de Chateaubriand, Stendhal, Alexandre Dumas, Gustave Flaubert, Victor Hugo et Romain Rolland.

 

Pourquoi? Pour échapper à la censure, à la prison, aux créanciers ou à la mort...

 

Béatrice Peyrani et Ann Bandle racontent la vie de chacun d'entre eux, résument les repères entre lui et la Suisse: les séjours qu'il y a faits, et, souvent, les oeuvres majeures qu'il y a écrites ou les citations sur la Suisse qu'il convient de retenir.

 

Il s'agit donc d'une histoire littéraire relative à des auteurs qui ont chacun à leur mesure changé le monde, pas toujours pour le meilleur, mais, même si ce n'est pas le cas, du moins l'ont-ils fait en illustrant la langue dans laquelle ils s'expriment.

 

Connaître la vie des auteurs est intéressant pour le lecteur parce que cela lui permet d'approfondir sa connaissance des autres, mais il ne doit pas oublier, avec Proust, qu'un livre est le produit d'un autre moi et qu'il doit le découvrir par lui-même.

 

C'est pourquoi, si ce livre donne envie de mettre ses pas dans les leurs pour faire le tour du lac en commençant par Genève, en passant par Coppet, Lausanne, Vevey, le château de Chillon et Villeneuve, il incite également à lire ou relire ces auteurs.

 

Les auteures rapportent que Chateaubriand et le jeune Dumas déjeunent ensemble à Lucerne et que Hugo est aperçu par le jeune Rolland à Villeneuve: quoi de plus naturel également que de rencontrer ou d'approcher un aîné qu'on admire!

 

Francis Richard

 

Ils ont changé le monde sur le Léman, Béatrice Peyrani et Ann Bandle, 296 pages, Slatkine

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10 janvier 2020 5 10 /01 /janvier /2020 19:00
Montalembert, d'Aimé Richardt

Charles de Montalembert est né le 15 avril 1810 à Londres. Il est le fils d'un émigré français de noblesse ancienne, pauvre mais catholique, et d'une anglaise, Elise Forbes, riche mais protestante.

 

D'abord élevé par son grand-père maternel, il rejoint ses parents à Paris, où il entre au lycée Bourbon à la fin de 1819. En 1826, il est admis en classe de rhétorique au collège Sainte-Barbe.

 

Quoique choqué par l'ambiance irréligieuse, il s'y révèle excellent élève et obtient le second prix de français au Concours général en 1827. En 1828, il devient bachelier et commence des études de droit.

 

L'Avenir

 

Au retour de vacances passées en Irlande, pendant lesquelles Charles X a abdiqué, en 1830, il propose ses services à un nouveau journal, L'Avenir, dont la devise lui correspond: Dieu et la liberté.

 

Ce journal catholique, fondé par l'abbé Gerbet et Lamennais, a pour but de défendre des idées qui lui sont chères, telles que la liberté religieuse, la liberté d'éducation, la liberté de la presse.

 

Dans l'équipe de jeunes gens du journal, il fait la connaissance de Lacordaire qui sera dès lors pour lui comme un frère et avec lequel il partagera les idées politiques de ce journal catholique de combat.

 

Les idées politiques des rédacteurs

 

Dans le numéro du 29 novembre 1830, ces idées sont exposées:

 

Voici ce que nous demandons:

- La séparation absolue de l'Église et de l'État, telle qu'elle existe aux États-Unis.

- Que le clergé ne soit plus payé par l'État.

- Que nos églises soient inviolables comme la maison des citoyens.

- La liberté de nous associer pour la défense de nos droits.

- Le droit de nommer nos évêques et de ne pas les recevoir de la main d'un ministre qui peut être ennemi de nos croyances, parce que cela est absurde.

- La liberté d'enseignement... parce que le monopole de l'instruction [par l'État] est contraire à la liberté des cultes, à la liberté d'opinions.

Nous demandons ces choses... nous les demanderons tous les jours.

 

Montalembert fait ce qu'il dit

 

La vie de Montalembert est conforme à ces idées politiques, qui lui vaudront hostilité d'évêques, condamnations de papes et poursuites judiciaires des pouvoirs politiques de son temps.

 

A l'appui de nombreux documents, Aimé Richardt le montre dans cette biographie, où Montalembert apparaît comme une âme d'élite, qui connaît sans fléchir aussi bien succès que revers.

 

Quoi qu'il en soit, il essaie d'accomplir son devoir individuel jusqu'au bout, d'agir plutôt que d'avoir des paroles de discorde, d'émeute, de guerre civile, de révolution... c'est-à-dire de misère...

 

Les dangers de la démocratie

 

Si Montalembert défend la démocratie, il n'en en dénonce pas moins les dangers que sont:

 

- la confusion avec l'esprit révolutionnaire

- la soif désordonnée de l'égalité qui fomente une défiance haineuse contre tout ce qui s'élève ou se redresse...

- la centralisation insensée

- la passion universelle et furibonde des places qui fait de la société une proie dont vivent des générations entières de parasites...

- l'assimilation graduelle entre les législations et les institutions de tous les pays...

 

Les périls dans la vie morale

 

A ces dangers s'ajoutent les périls, plus graves, dans la vie morale:

 

- la passion exclusive et universelle du bien-être

- la disparition du frein de l'honneur

- le culte dépravé du succès immoral

- l'humilité chrétienne remplacée par la servilité...

- l'éducation de nos enfants, celle même de nos filles, convoitée, disputée par la main insatiable d'incrédules...

- la religion victime de l'indifférence des masses, de l'acharnement des lettres, de la défiance et de l'hostilité du pouvoir

 

Les remèdes?

 

Les remèdes se trouvent dans les libertés publiques telles que le suffrage universel, l'égalité devant la loi, l'égale répartition des charges civiles et sociales, la liberté d'enseignement, la liberté d'association ou... la liberté de la presse.

 

Cependant ce catholique libéral sait se soumettre, même par anticipation. Par exemple, il se soumet d'avance à l'infaillibilité du Pape si elle est votée par le Concile du Vatican: elle le sera le 18 juillet 1870 (après sa mort survenue le 13 mars 1870).

 

Il a en effet répondu à un membre de sa famille que, dans ce cas-là, il n'arrangera rien du tout, c'est-à-dire avec ses idées et avec ses convictions, et qu'il y soumettra sa volonté comme on la soumet à d'autres questions de foi.

 

Francis Richard

 

Montalembert, Aimé Richardt, 276 pages, Artège (sortie le 12 février 2020)

 

Livres précédents:

 

Chez François-Xavier de Guibert:

La vérité sur l'affaire Galilée (2007)

Calvin (2009)

Saint François de Sales et la Contre-Réforme (2013)

Jean Huss, précurseur de Luther (2013)

Bossuet, conscience de l'Eglise de France (2014)

Lacordaire - Le prédicateur, le religieux (2015)

 

Chez Artège:

Lamennais le révolté 1782-1854 (2017)

Zwingli le réformateur suisse 1484-1531 (2018)

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20 décembre 2019 5 20 /12 /décembre /2019 22:25
Les cinq vies du "bon docteur Messerli", de Jean-Philippe Chenaux

Qui connaît Francis Messerli (1888-1975)? Il n'a droit à aucune statue, ni à aucun nom de rue à Lausanne: seule une plaque apposée sur la façade de la Mairie de la Commune libre et indépendante d'Ouchy mentionne son nom.

 

Pourtant, dans L'Or du Rhône, de juin 1958, on le qualifie d'"homme-Protée", ce qui n'est peut-être pas le terme le plus adéquat quand on sait qu'il désigne une "personne qui change facilement d'aspect, d'humeur, d'opinion, qui joue toutes sortes de personnages" (Larousse)

 

Cinq vies

 

Si le terme n'est pas adéquat, on comprend ce que les auteurs ont voulu dire en employant cette expression, puisque Jean-Philippe Chenaux identifie dans son livre réparateur pas moins de Cinq vies du "bon docteur Messerli".

 

Pour plaisanter on a envie de dire que c'est tout de même moins bien que les chats, à qui l'on prête sept vies, voire neuf, selon les croyances. Mais, en l'occurrence, il ne s'agit pas de croyances, mais de vies avérées que l'auteur raconte.

 

Le médecin

 

Le docteur Messerli, comme son titre l'indique, est médecin, un médecin-hygiéniste de renom à qui l'on doit notamment, dans l'entre-deux guerres, d'importants travaux concernant la prolifération du goitre et des maladies infectieuses.

 

Il est ensuite le créateur en 1915 de L'Oeuvre de la Cure préventive de Soleil et de Gymnastique spéciale de Vidy-Plage, qui accueille de 600 à 800 élèves chaque année, en dehors des heures d'école et pendant les vacances.

 

Enfin il est de 1917 à 1953, le médecin-chef du Service d'Hygiène de la Ville de Lausanne et de 1918 à 1958 le médecin-délégué de l'État de Vaud, fonctions qui lui permettent de mener à bien l'assainissement de l'habitat de Lausanne.

 

Le sportif

 

Sa vie de médecin est bien remplie, mais elle ne lui suffit pas. C'est aussi un grand sportif qui pratique la gymnastique (comme son père et comme son grand-père), l'athlétisme, le football, la natation, l'aviron, le yachting et l'alpinisme.

 

En 1908, il rencontre le baron Pierre de Coubertin. Une amitié de trente années naît ce jour-là. Et, en 1912, avec celui qui est devenu son maître et avec Godefroy de Blonay, il crée le Comité Olympique Suisse à l'hôtel Meurice, à Ouchy.

 

Dès lors il deviendra une figure du Mouvement Olympique et refusera toujours catégoriquement de mêler sport et politique, même quand les Jeux, auxquels une cinquantaine de nations participeront, se dérouleront à Berlin en 1936.

 

Le pirate

 

Amoureux du Léman et de tout ce qui est aquatique, Francis Messerli est membre fondateur et président du Cercle de la voile (1919), du Cercle des nageurs de Lausanne (1920) et de l'Union nautique d'Ouchy-Lausanne.

 

En 1934, la Société vaudoise de navigation et la Société de sauvetage s'unissent avec deux de ces associations pour constituer la Noble et Vénérable Confrérie des Pirates d'Ouchy, dont il sera le Grand Patron jusqu'en 1965.

 

En 1948, ladite Confrérie des Pirates d'Ouchy, sur l'initiative de leur pirate en chef, rachète La Vaudoise, barque à voiles latines qui sera classée monument historique (le seul flottant) en 1979 par le Conseil d'État du Canton de Vaud.

 

Le Rhodanien

 

De 1926 à 1961, Francis Messerli est membre très actif du Conseil de l'Union générale des Rhodaniens en qualité, dès 1932, de fondateur et président de la section vaudoise et, dès 1934, de vice-président central et secrétaire général.

 

L'UGR est une association régionaliste qui regroupe la quasi-totalité des villes du Rhône, de sa source à son embouchure. Il en organisera la Fête du Rhône, à Lausanne-Ouchy en 1934 et en 1946 (avec un cortège de trois mille participants). 

 

L'ami suisse de la Grèce

 

L'auteur termine avec la cinquième vie de Michel Messerli, à laquelle il consacre le plus grand nombre de pages: pendant trente années cruciales pour la Grèce, de 1929 à 1959, il préside l'Association des Amitiés gréco-suisses...

 

En fin de volume l'auteur publie le palmarès impressionnant des distinctions et des décorations reçues par Francis Messerli au cours de son existence et la bibliographie non moins impressionnante de ses écrits (357 références).

 

L'oubli

 

Francis Messerli meurt le 16 mars 1975. Le silence est assourdissant dans la presse lausannoise, à l'exception d'un article d'André Pache, syndic de la commune libre d'Ouchy, publié dans le Journal d'Ouchy, que le bon docteur a fondé en 1931.

 

Jean-Philippe Chenaux résume cet article en disant qu'André Pache y rappelle combien l'esprit de générosité et de désintéressement fut le fondement de toutes les actions du défunt. Ses cinq vies en administrent la preuve.

 

Francis Richard

 

Les cinq vies du "bon docteur Messerli", Jean-Philippe Chenaux, 192 pages, Favre

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20 novembre 2019 3 20 /11 /novembre /2019 11:45
Madame S, de Sylvie Lausberg

- Le Président a-t-il toujours sa connaissance?

- Non, elle est partie par l'escalier de service.

 

Le Président, c'est Félix Faure, et la connaissance, Marguerite Japy-Steinheil, autrement dit Madame S, à laquelle Sylvie Lausberg s'est intéressée incidemment. Elle explique, dans son avant-propos, que, journaliste entre deux affectations, elle s'est installée dans la maison de Séverine, qu'elle a louée, à Pierrefonds, à cent kilomètres de Paris.

 

Séverine (1855-1929) est l'une des premières femmes de presse à renverser les rôles, grande journaliste, pamphlétaire, publiciste, appréciée et respectée de tous ses confrères, une femme divorcée, qui prend la défense des pauvres, des opprimés [...] et qui dérange fortement en signant des éditoriaux sur la violence sexuelle, l'avortement et la domination qui s'exerce sur les femmes.

 

Or, dans sa maison, l'auteure découvre, dans un coffret de fer-blanc, un papier jauni, un entrefilet relatif à une certaine Lady Abinger, autrefois Mme Steinheil. A partir de cette découverte, elle se lance dans une enquête sur la maîtresse de Félix Faure, dont la réputation sulfureuse a nourri les imaginaires et les allusions lubriques de plusieurs générations.

 

L'auteure écrit une biographie nuancée de cette femme issue de la haute société protestante qui, après le décès de son père, a épousé un peintre, Adolphe Steinheil, plus âgé qu'elle, qui ne lui plaisait pas du tout, mais qu'elle épouse tout de même le 9 juillet 1890, parce qu'il est somme toute préférable aux autres prétendants qui lui sont présentés.

 

Son mariage lui permet de quitter sa province, le pays de Montbéliard, pour habiter avec son mari au 6bis de l'impasse Ronsin, à Paris, dans le quartier de Vaugirard. Adolphe et Marguerite ont très vite une fille, Marthe. Mais, comme ils ne s'entendent pas, plutôt que de divorcer, ils conviennent de vivre leur vie, librement, chacun de son côté.

 

Impasse Ronsin, grâce à un mentor identifié par l'auteure, Marguerite tient salon le jeudi et reçoit le tout Paris des peintres, des magistrats, des musiciens, des officiels etc. Tout en se voulant mère et épouse, elle est aussi amante d'un certain nombre de ses admirateurs. Là l'auteure s'insurge contre le fléau misogyne qui la fait qualifier de putain de luxe...

 

Madame S. va se trouver impliquée dans deux événements qui seront des occasions de la lyncher médiatiquement: la mort de Félix Faure dans la nuit du 16 au 17 février 1899, sur fond d'affaire Dreyfus, et le double assassinat de sa mère et de son mari dans la nuit du 30 au 31 mai 1908, sur fond de collier et de papiers remis à Marguerite par Félix Faure.

 

Bien que retrouvée ligotée et à demi-vêtue au matin du 31 mai 1908, Marguerite en fait trop pour connaître la vérité, que d'aucuns ne voudraient pas voir surgir de son puits, et se retrouve inculpée dans le double meurtre commis impasse Ronsin: elle est accusée de complicité d'homicide, de parricide et d'assassinat sur la personne de son mari. 

 

Marguerite Steinheil est incarcérée. A l'issue de son procès et d'une très longue délibération du jury, elle est acquittée, ce qui ne convainc pas ceux qui se sont acharnés contre elle: acquittée, elle n'en reste pas moins coupable. Peut-être pas des crimes, mais d'être ce qu'elle est: une femme qui aime la vie, l'amour et le sexe. Et cela, ça ne pardonne pas.

 

La vie romanesque de Madame S ne s'arrête pourtant pas là. Sylvie Lausberg, quel que soit son engagement personnel, curieuse de savoir, mène l'enquête jusqu'au bout, avec beaucoup d'honnêteté, si bien qu'immergée profondément dans son sujet, elle finit sinon par élucider les deux affaires, du moins par lever une grande part du voile jeté sur elles.

 

In fine, elle voudrait avoir écrit le dernier chapitre de Madame S, que celle-ci, héroïne malmenée, qui a choisi le mouvement, la liberté des sentiments et le goût des plaisirs, ne pouvait écrire. Car Madame S. se sera éclipsée après avoir obtenu discrètement gain de cause, n'en déplaise à ceux qui continuent, aujourd'hui encore, de la tirer vers le bas.

 

Francis Richard

 

Madame S, Sylvie Lausberg, 304 pages, Slatkine & Cie

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 23:55
Lautrec / Valadon - Montmartre Belle Époque, de Yonnick Flot

La liaison amoureuse entre Henri de Toulouse-Lautrec et Suzanne Valadon aura été éphémère, probablement de 1886 à fin 1888:

 

Les dieux ont décidé que ces deux humains trop humains ne seraient pas heureux ensemble. Et que leur croisière amoureuse serait agitée, sans calme plat mais avec de belles tempêtes et quelques ivresses mémorables.

 

De prime abord tout les oppose.

 

Suzanne Valadon est la fille d'une pauvre lingère. Elle se prénomme Marie-Clémentine et est née le 23 septembre 1865 à Bessines-sur-Gartempe (Haute-Vienne), de père inconnu. Elle vit ses premières années à Nantes chez une tante avant de rejoindre sa mère, Madeleine, à Paris, dans le bas Montmartre. Elle y sera à l'école de la rue...

 

Adolescente, elle a vite compris, et déjà expérimenté que la vie est dure. Surtout pour les filles. Et encore davantage quand elles sont pauvres. Elle a décidé en conséquence d'être encore plus dure que la vie et, puisque l'on est dans un monde masculin et en un temps d'affirmation d'une virilité toute-puissante, de se comporter comme un homme. En utilisant aussi ses armes de femme.

 

Belle, sportive, au corps bien proportionné, fascinée par les écuyères et les trapézistes du Cirque Fernando, elle parvient à pratiquer l'équitation acrobatique et le trapèze au Cirque Mollier. Mais elle fait une mauvaise chute et, pendant sa convalescence, se met à dessiner. Pour gagner sa vie, elle devient modèle dans des ateliers privés:

 

Son endurance aux séances de pose est admirée par les apprentis peintres des ateliers tandis que les enseignants apprécient, outre son professionnalisme, sa parfaite indifférence à poser nue. Et ses cheveux châtain roux aux reflets cuivrés prennent si bien la lumière...

 

Henri de Toulouse-Lautrec, né le 24 novembre 1864 dans la cité médiévale d'Albi, est le descendant d'une très ancienne lignée qui s'est illustrée aux croisades... Il passe sa petite enfance au château du Bosc, près d'Albi. Deux mauvaises chutes au début de la puberté [...] le laisseront infirme à vie:

 

Ses deux jambes souffriront de décalcification et ne grandiront plus alors qu'il est en pleine croissance. 

 

Sa mère, la comtesse Adèle, s'installe avec lui à Paris. Après le bac, il décide de ne plus faire qu'une chose: peindre. Il apprend en regardant dans les ateliers de Léon Bonnat, puis de Fernand Cormon: peut-être y a-t-il croisé ou fait un dessin du modèle alors chéri des peintres, Maria Valadon:

 

Il est communément admis que c'est Lautrec qui baptisa Suzanne la jeune fille dont le prénom était Marie-Clémentine pour l'état-civil, devenu Maria comme modèle et enfin Suzanne comme peintre... Suzanne se réfère à l'épisode [biblique] de la jeune fille épiée par deux vieillards pendant qu'elle prend son bain...

 

Quoi qu'il en soit, Henri et Suzanne, tous deux très sensuels et d'un robuste appétit sexuel, deviennent amants bien que leur relation apparaisse comme l'unité des contraires, le mariage des oppositions, la guerre des sexes et des classes. Mais tous deux (en dehors d'avoir chuté physiquement) ont en commun la peinture:

 

L'une grâce à cet art a cassé la fatalité sociale; l'autre a oublié - un peu - ses déboires de santé. Tous deux ont trouvé ainsi leur salut et leur voie et partagent la même vision de leur art, donner à l'humanité - y compris la plus humble, la plus exclue ou souffrante - un visage vrai, non embelli ou sublimé. 

 

Yonnick Flot replace savamment, et longuement, les deux artistes dans le contexte du Montmartre qui est leur pays et, plus largement, de leur Belle Époque (puis de leur postérité), avant, pendant et après qu'ils aient formé un curieux couple, puisque chacun vit alors de son côté, dans le même immeuble...

 

Leur rupture se traduira par la chute d'Henri et l'ascension de Suzanne. L'un meurt d'ailleurs à 37 ans et l'autre à 73: 37. 73! Les deux mêmes chiffres ironiquement, tragiquement inversés!, remarque l'auteur dans son avant-propos. Peut-être cela viendra-t-il du fait qu'il l'aura aimée plus qu'elle ne l'aura aimé:

 

C'est bien connu, celui qui aime le plus est celui qui souffre le plus...

 

Francis Richard

 

PS

 

Pour compléter le tableau, l'auteur a joint cinq annexes à son récit pourtant déjà très dense...

 

Jusqu'au 27 janvier 2020 se tient une exposition Toulouse-Lautrec, résolument moderne, au Grand-Palais, à Paris.

 

Lautrec / Valadon - Montmartre Belle Époque, de Yonnick Flot, 432 pages, Éditions de la Bisquine

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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