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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 22:30
Le Vaste Monde, de Charles-Henri Favrod

Le 19 août 1839, l'Académie des sciences de Paris rend public le procédé photographique acquis de ses inventeurs par l'État. C'est par cette phrase que commence le texte de Charles-Henri Favrod en introduction au recueil de photographies collectionnées et légendées par lui sur le thème du Vaste monde.

 

La plupart de ces photographies datent justement du XIXe siècle. A l'époque, comme le rappelle Edith Bianchi dans sa préface, le matériel était volumineux et fragile. Il n'est donc pas étonnant qu'elles aient toutes un air de famille, même si ce sont des images capturées par des photographes bien différents les uns des autres.

 

Cet air de famille se retrouve en effet dans la mise en scène, évidente dans plusieurs de ces images, la disposition frontale, les éléments de décor, le cadrage choisis. Comme Charles-Henri a inséré quelques-uns de ses instantanés, pris en Afrique ou en Asie au début des années 1950, le contraste est patent avec ceux de ses prédécesseurs.

 

Comme aujourd'hui l'on passe davantage de temps à voir des images qu'à lire des mots, on ne peut donc qu'apprécier la citation que Favrod fait d'un Théophile Gautier visionnaire, même s'il parle plus haut, de manière déjà datée, de daguerréotype: Notre siècle affairé n'a pas toujours le temps de lire, mais il a toujours le temps de voir.

 

Les photos de ce livre d'images permettent de voyager dans le temps et dans l'espace, surtout en Asie, en Océanie, aux Antilles et en Afrique. Elles représentent la condition humaine: des portraits d'hommes et de femmes faisant la pose, se livrant à un labeur ou prenant du loisir, mais aussi quelques scènes d'esclavage, de torture et, même, un supplicié.

 

Depuis son apparition, la photographie a changé le regard des hommes, qui demeurait jusque-là quelque peu approximatif. L'expression vaste monde conduit au terme exotisme, qui, tiré du grec tardif, évoque ce qui est extérieur, étranger. Aussi l'auteur, s'agissant de la photographie, singulièrement en la matière choisie, peut-il la définir en un mot à la fin de son texte:

 

La photographie est ce qui permet enfin de voir autrement.

 

Francis Richard

 

Le Vaste Monde, Charles-Henri Favrod, 128 pages Bernard Campiche Éditeur 

 

Un livre précédent chez le même éditeur:

 

Le Raid américain (2014)

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 22:40
Le petit peuple des chantepleures, de Dominique de Rivaz

Jean Paulhan avait toujours à portée de main un usuel édité en 1965 chez Seghers, le Dictionnaire des mots rares et précieux. Trente ans plus tard, dans la collection 10/18, Jean-Claude Zylberstein rééditait ce fabuleux dictionnaire, qui, depuis, se trouve toujours chez moi, à proximité.

 

chantepleure je lis: n.f. Entonnoir dont le tuyau percé de trous permet de faire couler du vin ou tout autre liquide dans un tonneau sans le troubler II Arrosoir à longue queue II Fente pratiquée dans un mur pour l'écoulement des eaux II Sorte de fouloir.

 

Ces définitions sont plus techniques que poétiques, mais elles ont le mérite d'être précises et de montrer que cet oxymore a trait aussi bien à la vigne qu'au jardin. C'est toutefois à la deuxième acception du terme que s'intéresse Dominique de Rivaz dans Le petit peuple des chantepleures, où elle a rassemblé par thèmes des photographies d'arrosoirs, prises sur le vif.

 

Même si le dictionnaire que consultait l'auteur des Fleurs de Tarbes est un outil de savoir, de recherche, de découverte et disons le, enfin, de plaisirs infinis, il lui manque la dimension poétique qu'il revient alors au lecteur de lui donner s'il le souhaite. C'est pourquoi, ce que dit de la chantepleure Dominique de Rivaz sied mieux aux artistes et à ceux qui se laissent guider :

 

Lorsqu'on me remplit, je chante, lorsqu'on me vide, je pleure: qui suis-je? Une chantepleure! clamait-on en choeur au Moyen-Âge où la chantepleure arrosait les semis et les jardins médiévaux.

 

La cinéaste a ordonné les instantanés de chantepleures, qu'elle ou d'autres ont cueillis, sous des titres de films:

Singles (Cameron Crowe, 1992),

In the mood for love (Wong Kar-Wai, 2000),

Family life (Ken Loach, 1971),

School days (Chu Yin-Ping, 1995 ?),

Playtime (Jacques Tati, 1967),

Stolen kisses (François Truffaut, 1968),

Rich can poor can (allusion à Rich man poor man ou à Rich man poor woman ?),

Modern times (Charlie Chaplin, 1936),

Intolerable cruelty (Joel et Ethan Coen, 2003),

From here to eternity (Fred Zinnemann, 1953).

 

A observer de plus près ses prises de vues et à les ordonner, elles prennent sens pour Dominique de Rivaz: J'y distingue - ou bien ai-je la berlue ? - un cycle de vie de la naissance au bel âge, puis à la mort. Certes le lecteur est influencé par cette belle ordonnance et par de possibles mises en scène mais il ne peut que convenir que, présentées ainsi, sous ces angles et dans cet ordre, ces chantepleures confirment qu'elle n'a pas la berlue...

 

Les chantepleures sont de toutes couleurs, de toutes tailles et de toutes matières: en acier galvanisé, en zinc ou en plastique injecté. Elles sont seules, font la paire (il y a des mariages mixtes), sont en famille (de jeunes pimpantes côtoient de vieilles décrépites et rouillées) ou en bandes organisées. Elles sont fières ou abandonnées, à l'extérieur ou à l'abri, mêlées à d'autres objets ou parmi leurs semblables. 

 

Dans sa postface à ce magnifique livre d'images, qui donnent matière à réflexion, Jean Prod'hom, croisé hier soir au Lausanne-Moudon, qui a fait quelques uns des clichés du livre, dit de ces drôles d'oiseaux que sont les arrosoirs qu'ils seraient sans grand intérêt s'ils n'étaient, comme nous, des êtres doubles: pleins à ras bord lorsqu'ils participent aux travaux du jardin; vides et inutiles lorsqu'on les écarte d'avoir assez servi.

 

Il imagine qu'ils seront toujours là quand l'homme ne sera plus, inutiles témoins de nos réalités et de nos rêves et qu'il n'y aura guère qu'eux pour mettre un peu de couleur sur l'écran noir et blanc de la vilaine saison... Moins pessimiste que lui, et peut-être moins poète, j'imagine de manière très voltairienne que l'homme continuera à cultiver son jardin et qu'une chantepleure sera à ses côtés, fidèle compagne dans l'accomplissement de ses plaisirs et de ses jours...

 

Francis Richard

 

Le petit peuple des chantepleures, Dominique de Rivaz, 152 pages, Éditions Noir sur Blanc

 

Livres précédents de l'auteur chez Zoé:

 

Jeux (2014)

Rose Envy (2012)

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19 mai 2016 4 19 /05 /mai /2016 22:55
CCXCHH à la Laurent Marthaler Contemporary Art, à Montreux

Ce soir a lieu le vernissage privé de CCXCHH, une exposition d'oeuvres picturales de deux artistes trentenaires, Crystel Ceresa (1977) et Charlotte Hopkins Hall (1979), qui toutes deux oeuvrent et vivent à Genève (Charlotte oeuvre et vit aussi à Londres).

 

Cette exposition a pour écrin la galerie d'art contemporain de Laurent Marthaler, à Montreux. L'idée du duo est excellente puisque les oeuvres de l'une et de l'autre sont en quelque sorte complémentaires: l'autoportrait anonyme et les fleurs, l'être humain et la nature végétale.

 

Des meubles anciens, du XVIIIe, prêtés par la Maison Papon (Ch. de Champsavaux 10, 1807 Blonay), soulignent, s'il en était encore besoin, l'intemporalité de l'art. Car ces meubles de belle et fine facture sont en harmonie, et font bon ménage, avec ces oeuvres du XXIe, accrochées aux murs, qui les entourent ou les surplombent.

CCXCHH à la Laurent Marthaler Contemporary Art, à Montreux
CCXCHH à la Laurent Marthaler Contemporary Art, à Montreux

Les tableaux des deux artistes sont tous des acryliques sur toile. Sur la quinzaine de toiles exposées, la majorité d'entre elles est peinte dans le format 90X70cm, ce qui apporte de l'unité à leur complémentarité, à leur complicité (les deux artistes sont toutes deux émoulues de l'Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Genève).

 

Charlotte a peint les portraits, toujours les mêmes et toujours autres pourtant. Il y a de la persévérance dans cette répétition imparfaite (les angles changent), comme si, en peignant, l'artiste psalmodiait. Les cheveux de ces portraits sont les siens, peints avec un grand souci du détail, et avec beaucoup d'autodérision.

 

Se peindre ainsi de dos est en effet une preuve d'humour, qui se retrouve dans le titre générique que Charlotte a donné à tous ces portraits: A Serious Contemplation of the Nature of Existence. C'est aussi l'expression d'un retour sur soi, qui donne une impression de silence, d'apaisement et qui témoigne d'une tendresse et d'une patience toutes féminines.

Charlotte Hopkins Hall et Crystel Ceresa

Charlotte Hopkins Hall et Crystel Ceresa

Crystel a peint les fleurs. C'est-à-dire l'éphémère par excellence. Mais l'art, par ses vestiges, a la vertu de pérenniser le temps qui passe... Ces fleurs sont toutes des fleurs apaisantes, aux teintes douces. Ces fleurs invitent à la rêverie. Certaines d'entre elles, inspirées de la peinture florale japonaise, sont des sakura...

 

Ces fleurs n'apparaissent pas au regard de la même façon suivant la distance qui les sépare de celui qui les contemple. A petite distance leur dessin semble inexistant, à plus grande il est véritable contraste. Ces fleurs variées de Crystel contrebalancent l'apparente uniformité des portraits de Charlotte, auxquels elles donnent d'autres couleurs, par proximité, par... capillarité.

Laurent Marthaler et Doris Sergy (photo de Stéphane Ducret)

Laurent Marthaler et Doris Sergy (photo de Stéphane Ducret)

Laurent Marthaler (licencié es lettres de l'Université de Genève) a donc pris le parti de l'élégance et du raffinement avec cette exposition. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait demandé à la soprano Doris Sergy de participer à son vernissage. Elle s'est livrée de bonne grâce à un exercice auquel peu d'artistes osent se prêter, faire un récital a capella d'airs d'opéra en correspondance avec les oeuvres présentées.

 

La diva, qui s'est formée à Melbourne, Milan et Genève, a donc chanté des extraits de Gershwin, de Puccini (Madame Butterfly), de Purcell (Didon et Enée), de Puccini (Tosca), de Haendel et de Cilea (Adriana Lecouvreur). Au lieu qu'un orchestre lui permette de souffler à la fin de chaque extrait, elle utilise avec bonheur le silence impressionnant qui le remplace pour respirer.

 

Pendant qu'elle chante, bien sûr, celui qui l'écoute peut regarder, sans désagrément, ce prodige à la taille de guêpe, mais peut-être a-t-il intérêt, dans ce cas, en raison de la proximité que suppose le chant a capella, à fermer les yeux pour mieux recevoir les vibrations que cette voix émet et qui lui transmettront alors des émotions ineffables...

 

Francis Richard

 

CCXCHH

du 19 mai au 20 juin 2016

Laurent Marthaler Contemporary Art

Fairmont le Montreux Palace

Avenue Claude Nobs 2

CH - 1820 Montreux

tél.: +41 21 963 11 22

info@laurentmarthaler.com

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31 décembre 2015 4 31 /12 /décembre /2015 22:00
Journal d'un artiste, de Pierre Aubert

La Fondation Pierre Aubert vient de coéditer avec les éditions de L'Aire un magnifique livre, Le journal d'un artiste de Pierre Aubert (1910-1987). Le texte de l'ouvrage est composé de morceaux choisis (sur la période 1971-1974) du journal qu'il a tenu pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie.

 

Son fils, Raphaël Aubert, a établi cette édition et l'a annotée. Et le résultat est très réussi, parce que Raphaël a su trouver parmi les 1000 estampes de Pierre, déposées au Musée Jenisch, où avait lieu le vernissage du livre le 19 novembre dernier, celles qui sont le plus en correspondance avec le texte et en sont la meilleure illustration.

 

Dans la préface, Nicole Minder, présidente de la Fondation Pierre Aubert, rappelle ce qu'est la xylographie, c'est-à-dire, en termes moins savants, la reproduction d'un dessin sur papier à partir de sa gravure sur bois:

 

"La xylographie est un procédé ardu, qui implique de creuser le bois avec sa gouge ou son burin toutes les zones qui seront blanches en laissant apparaître le papier. Appelée taille d'épargne parce qu'elle détoure le dessin, cette technique de gravure laisse en relief, non entamées, épargnées, les surfaces qui formeront le motif en recevant l'encre à l'impression."

 

C'est à l'époque de sa rencontre (1928-1933) avec le peintre suisse Tell Rochat, élève d'André Lhote, qu'il s'initie à cette technique. A la date du 16 novembre 1974 de son journal, il dit de son maître, mort tout juste trente-cinq ans plus tôt, pour lequel il a une pensée de reconnaissance:

 

"Que de fois ne m'a-t-il pas répété: "Continuez, continuez, on ne sait pas ce que l'on peut devenir." Et tout ce qu'il m'a appris sur le plan technique et tous les à-côtés de bricolages... Sans cette rencontre que serait mon existence?"

 

La xylographie est un exercice difficile, rappelle Nicole Minder. Elle "implique d'avoir un concept clair dès le départ et de visualiser le but poursuivi". Le lecteur, qui devient voyeur malgré lui, mais qui le veut bien, ne peut que confirmer, en parcourant le journal tel qu'il est publié, que Nicole Minder a raison quand elle ajoute:

 

"Pierre est passé maître en la matière. Avec brio, il sait évoquer des traits avec des tailles parfois en positif, parfois en négatif. C'est ainsi qu'un même trait signifiant une forme peut être en partie blanc, en partie noir: jeu subtil qui témoigne d'une maîtrise hors du commun."

 

Redevenu lecteur, le voyeur est sensible aux mots qu'emploie Pierre Aubert pour parler de son art, le 26 avril 1972:

 

"Ce soir je grave. J'essaie de terminer une vue de Paris, au quai de Montebello, un poirier de fil. Je serais tenté de dire, comme Maurin, l'ami de Vallotton: "N'importe, pourvu qu'on creuse". La gravure sur bois, c'est d'abord cela, et c'est peut-être ce qui donne le plus de contentement au coeur et à l'esprit."

 

C'est juste à la suite de ce texte qu'il a cette formule, laquelle résume pleinement ce contentement:

L'accaparement de l'être par le geste et par l'outil...

Comment se met-il en forme pour être ainsi accaparé? Il en donne la clé le 23 mai 1972:

 

"L'art nécessite une sorte de demi-état de rêve éveillé..."

 

Comment passe-t-il à la réalisation? Il l'explique le 8 février 1974:

 

"C'est d'abord une idée, une certaine idée qui se manifeste sur un plan visuel, en quelque sorte une image intérieure, souvent bien fugitive, mais quelques traits peuvent l'accrocher et aider au transfert sur la matière..."

 

Cet accaparement ne l'empêche pas de regarder ce que font, ou ont fait les autres artistes, bien au contraire. Parfois les idées qui lui viennent en pensant à eux, comme il l'écrit le 1er mai 1972, l'incitent au travail:

 

"Calme, détente et quiétude. L'évocation du monde des arts, les maîtres et les musées, sont pour beaucoup dans cet état d'esprit."

 

Dans son journal, avec grande sensibilité,  il parle de lieux, d'images, de couleurs, d'oeuvres, de rencontres. Il écrit  le 27 août 2013:

 

"Nuages roses, brume et soleil rouge. Le temps commençant d'automne a toujours eu des résonances en mon âme, fait naître des harmonies à faire éclore sur la feuille blanche."

 

Nicole Minder dit que Pierre Aubert n'apprécie guère Picasso. Le 9 avril 1973, il écrit cependant ces lignes de connaisseur honnête au sujet de la toile célèbre, Guernica, du Malaguène:

 

"En la regardant, il me semblait entendre le bateau fantôme. Pourtant c'est très grotesque, massif, mais d'une composition parfaite. C'est un exemple schématique de composition, de division de surfaces, de répartitions de motifs. Les artistes devraient en avoir une reproduction dans leur atelier..."

 

Il en a une, dans le sien, à Romainmôtier...

 

Francis Richard

 

Journal d'un artiste, Pierre Aubert, 112 pages, L'Aire

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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 23:55
Duo-duel, Beyrouth mon amour, à Analix Forever, à Genève

"La guerre embrasa la ville, de la même manière que la mort séduit la jeune fille dans cette peinture sinistre de la renaissance allemande." (Wadi Abou Jmil, Le chantier, Gregory Buchakjian)

 

Gregory fait sans doute allusion à la Danse macabre de Berne de Niklaus Manuel Deutsch...

 

La ville, c'est Beyrouth.

 

Depuis hier soir, à Genève, à la galerie Analix Forever, où avait lieu le vernissage de Duo-duel, Beyrouth mon amour, deux visions de la ville se complètent et s'opposent, celle d'un Libanais, Said Baalbaki, qui vit maintenant à Berlin, et celle d'un Français, Emmanuel Régent, qui vit à Villefranche-sur-Mer.

 

De la ville qui n'aura plus jamais le visage qu'elle avait avant la guerre, Said a choisi de montrer avec chaleur orientale le chantier de la reconstruction, Emmanuel avec souffrance occidentale les stigmates de la destruction. L'oubli et la mémoire en quelque sorte. Et les tensions qui en découlent. Said a dessiné sur pierre et Emmanuel sur papier...

Duo-duel, Beyrouth mon amour, à Analix Forever, à Genève
Duo-duel, Beyrouth mon amour, à Analix Forever, à Genève

Duo? Ils aiment tous deux la ville meurtrie, mais résiliente.

 

Duel? L'un, Said, 41 ans, y a vécu jusqu'à ses 28 ans (ses lithographies sont de 2012 et 2014), l'autre, Emmanuel, 35 ans, embarqué à bord de la goélette Tara, y a fait escale en 2014 (ses dessins au feutre à encre pigmentaire ont été réalisés pendant et après son voyage).

 

Duel? Leurs dessins illustrent chacun un livre sur la ville, Said celui cité plus haut, dont les textes sont de Gregory, Emmanuel un ouvrage intitulé Pendant qu'il fait encore jour, dont les textes sont de lui.

 

Duo? La couverture du livre d'Emmanuel représente la maison où Said habitait. Un reverbère (ou sculpture?) a remplacé l'arbre (un palmier?) que ce dernier voyait de chez lui, m'a dit Chiara Bertini, la collaboratrice de la galeriste...

 

Si l'on trace sur une carte une ligne droite reliant Villefranche-sur-Mer à Beyrouth, elle passe par Naples. C'est justement de Naples qu'est originaire Gianluigi Maria Masucci. Lequel a réalisé une vidéo sur des draps qui sèchent aux balcons de sa ville. Il l'a appelée Déclaration d'amour. Le Vésuve et ses flammes contenues ne sont pas loin...

Duo-duel, Beyrouth mon amour, à Analix Forever, à Genève

Ces draps, filmés d'en bas, ont certainement connu l'amour, dont ils gardent le souvenir froissé, même si d'avoir été lavés en a effacé les traces... A un moment donné, le bruit d'une sirène se fait entendre. On se demande pourtant si le bruit ne vient pas de l'extérieur en ce jour où le niveau de vigilance a été relevé à Genève...

 

Cette vidéo, où des draps ont un ciel bleu, saupoudré de quelques nuages, pour toile de fond, est aussi projetée sur le grand mur d'en face de la galerie, en dessous duquel des gens jouent aux boules avec des queues ivoire sur de verts billards... Cette vidéo, tournée à Naples, aurait pu tout aussi bien l'être dans une autre ville méditerranéenne, par exemple à... Beyrouth.

 

La galeriste, Barbara Polla, invitée l'été dernier à Beyrouth par une femme merveilleuse, qui lui a "ouvert les portes de la ville et de quelques uns de ses secrets", en quelques jours, en est tombée amoureuse, comme du Liban. Elle a d'ailleurs invité ses hôtes à poursuivre et terminer la soirée dans un restaurant libanais tout proche, Roudayna, qu'elle avait réservé pour eux seuls.

 

Les salades et les entrées, qui y ont été servies dans des ramequins, n'étaient-elles pas au-delà des mots? Salade de concombre,youghourt et menthe; salade de lentilles vertes à la crème de sésame et ciboulette; salade de blé vert fumé, tomate, oignons rouges, cumin, citron, huile d'olive; hommos (purée de pois chiche) et tabboulé... De même que les kebbeh servis chauds?

 

"Tous nos mots ne sont que miettes qui tombent du festin de notre esprit." Khalil Gibran

 

Francis Richard

 

Duo-duel, Beyrouth mon amour

du 10 décembre 2015 au 20 janvier 2016

du mardi au vendredi de 14h à 19h

le samedi de 11h à 18h

Analix Forever 2, rue de Hesse, Genève

tél.: +41 22 329 17 09

analix@forever-beauty.com

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4 octobre 2015 7 04 /10 /octobre /2015 12:30
Tremblements / Eruptions, à l'Espace Didier Mouron, à Giez

Le 1er octobre dernier, à partir de 18 heures, a eu lieu le vernissage de l'exposition des nouvelles oeuvres de Didier Mouron, à l'espace qui porte son nom. Les oeuvres de ce peintre sont uniques en leur genre puisque, depuis 30 ans, elles sont toutes réalisées au crayon 2B, d'un seul trait d'un seul.

 

L'Espace Didier Mouron occupe une partie de la maison des Mouron. Cette partie qu'ils ouvrent volontiers au public est une manière de village aux murs bruts de pierres. Ce petit village est à la fois lieu de travail et lieu de vie, car il est composé de deux maisonnettes et d'une rue, où se trouvent la terrasse d'un bistrot et la galerie.

 

Le visiteur pénètre donc dans un microcosme inclus dans le monde qu'il vient de quitter. C'est en quelque sorte un premier pas qu'il fait dans un monde recréé de main d'homme, auquel l'art convie et par lequel il témoigne de sa dignité.

Tremblements / Eruptions, à l'Espace Didier Mouron, à Giez Tremblements / Eruptions, à l'Espace Didier Mouron, à Giez

La rue abrite la terrasse d'un bistrot avec ses tables rondes et ses chaises éponymes, mais elle est aussi galerie, dans les deux sens du terme, puisque la prolonge et la surplomble une mezzanine, qui coiffe les deux maisonnettes et à laquelle on accède par un escalier en bois.

 

Didier Mouron, le peintre, oeuvre dans une de ces deux maisonnettes; son fils, Quentin Mouron, le romancier, dans l'autre. Ils peuvent s'y isoler du monde et de leur rue. Mais, quand ils font une pause, ils se retrouvent très naturellement à la terrasse du bistrot. Et cette proximité du père et du fils ne peut pas être sans influences réciproques sur leurs oeuvres.

 

Un coup d'oeil jeté par la fenêtre à l'atelier de Didier Mouron confirme le voyeur qu'il opère sur une planche à dessin et que son atelier est propre en ordre, condition nécessaire pour que les toiles restent immaculées avant que l'artiste ne les peuple de son monde irréaliste et fascinant.

 

Tremblements / Eruptions, à l'Espace Didier Mouron, à Giez Tremblements / Eruptions, à l'Espace Didier Mouron, à Giez

La rue Mouron est un espace d'exposition haut de plafond. Jeudi dernier, comme il faisait cru, des torchères au gaz y étaient allumées et donnaient à ce lieu de vie cette ambiance chaleureuse que connaissent bien les fumeurs en automne et en hiver, sur les terrasses des bistrots où ils sont relégués.

 

Les oeuvres de 2015 sont quelque peu différentes des précédentes. Le titre donné à l'exposition est significatif à cet égard. Si Didier Mouron ne tremble pas quand il dessine, ses dernières oeuvres sont bien des éruptions et des tremblements.

 

Eruptions, elles sont jaillissements de ses rêves et de ses fantasmes, qui offrent, les uns comme les autres, plusieurs niveaux de visions à ceux qui les regardent. Tremblements, elles sont d'un flou artistique et onirique, qui parlent tout autant à l'imagination, comme ce doit être le cas pour l'artiste lui-même.

Tremblements / Eruptions, à l'Espace Didier Mouron, à Giez Tremblements / Eruptions, à l'Espace Didier Mouron, à Giez

Toutes les oeuvres exposées sont protégées par une fine pellicule acrylique. Ainsi les tableaux échappent-ils à la poussière et à tout autre élément extérieur qui pourrait les altérer. Même si ce n'est pas recommandé (cela désacralise), il est toujours possible d'en caressser du doigt la surface.

 

L'encadrement des originaux de Didier Mouron sont désormais lumineux. C'est une nouvelle dimension qui leur est apportée. Cet encadrement en fait ressortir les lignes du dessin et contribue à leur mystère en noir et blanc. Comme, lorsqu'il s'agit de livres, l'objet dans lequel une oeuvre est présentée a son importance.

 

N'est pas non plus gratuit le titre que l'artiste donne à une oeuvre. Il est une indication sur sa signification s'il est toujours loisible de ne pas la suivre. Quoi qu'il en soit, les titres des tableaux de Didier Mouron sont évocateurs et laissent une large place à l'interprétation:

 

Tremblements/Eruptions: Contrariété, Patrimoine, Le Piège, Sens interdit, Héritage ou Rappel de mouvements.

 

Originaux: Eruption (l'affiche en est la reproduction), Energie, Ligne de vie ou Duel.

 

Francis Richard

 

Exposition:

 

Du 2 au 18 octobre 2015, de 16 heures à 20 heures, ou sur rendez-vous.

 

Adresse:

 

Espace Didier Mouron

Chemin des Bruannes, 3

1429 Giez

 

Contact:

 

http://www.totm.ch/

 

Trailer de Dreams of Mouron:

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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 22:55
Exposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/MontreuxExposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/Montreux

Dans le cadre somptueux de la Villa Murillo, où s'est installée la Plexus Art Gallery, à Clarens/Montreux, a lieu ce soir, dès 18 heures 30, le vernissage de l'exposition de Sergej Aparin, ce peintre russe, né en 1961, aujourd'hui en pleine maturité.

 

Comme le rappelle Slobodan Despot dans son magnifique texte du catalogue de l'exposition:

Il était, voici une vingtaine d'années, l'un des astres les plus brillants de la constellation réunie par le regretté Etienne Chatton dans son Musée d'art fantastique du château de Gruyères.

 

Etienne Chatton avait du mérite. Car Sergej Aparin avait le tort de s'être trouvé au mauvais moment au mauvais endroit: il avait immigré en 1991 en Yougoslavie, à Zemun, un faubourg de Belgrade...

 

A Gruyères, passant outre les barrières culturelles, aggravées par la crise politique, Chatton avait maintenu l'un des rares vrais points d'échange et de dialogue entre l'est et l'ouest du continent.

Exposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/MontreuxExposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/Montreux

Vingt ans après, Sergej Aparin écrit une autre partie de son traité, sans que pour autant il soit moins exigeant (il aura toujours le regard levé plus haut, vers les grands maîtres et vers le ciel):

Les oeuvres exposées à Montreux sont très éloignées de celles qui l'ont fait connaître. N'était la patte, on pourrait croire à un reniement.

 

Dans la brève présentation que Slobodan Despot fait ce soir, aux côtés de l'artiste, il souligne de plus que la plupart des oeuvres exposées (il y en a plus d'une trentaine) ont été exécutées au cours de l'année écoulée... et dans des registres si différents qu'il semble incroyable qu'il ait pu passer de l'un à l'autre avec une telle facilité.

 

Il y a même un exemple de sculptures minutieuses auxquelles Aparin s'est livré: les trois têtes de cheval de l'exposition ont été sculptées dans trois matières différentes, métal, résine et plexiglas, et aucune d'entre elles n'a été obtenue à partir du moulage d'une autre...

Exposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/MontreuxExposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/Montreux

Dans la série Lavaux, on ne retrouve pas le symbolisme ou le surréalisme dalinien de la série Gruyères.

 

Ainsi les chemins à travers les vignes des deux toiles intitulées Labyrinthe ont quelque chose de cubiste, de géométrique, d'agnostique, même si, sur l'une d'elles, la couleur bleue d'un des chemins, qui se fond dans le ciel, finit par se confondre avec la couleur de celui-ci.

 

Ainsi toutes les scènes de genre dans les vignes, qu'il s'agisse de leurs vendanges, ou de leurs traitements, sont peintes en noir et blanc, pour signifier qu'elles se déroulent dans un autre temps (pas très éloigné pourtant), mais dans des lieux encore aujourd'hui reconnaissables.

 

Dans le tableau baptisé, Nous sommes au même endroit, Aparin juxtapose une partie gauche en couleur à une partie droite en noir et blanc, pour mieux nous faire ressentir le vertige de ce gouffre qui s'est creusé, en seulement deux générations, entre la civilisation d'alors et celle d'aujourd'hui. 

 

Comme le dit Slobodan Despot, la beauté de Lavaux résulte, comme nulle part ailleurs, d'une interaction entre Mère Nature - immuable - et l'Homme - l'architecte du Temps. Ce que rend très bien la peinture d'Aparin, par les voies pourtant dissemblables qu'il emprunte pour rendre compte de l'une et de l'autre.

Exposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/MontreuxExposition Sergej Aparin à la Plexus Art Gallery de Clarens/Montreux

Sur certaines toiles, Aparin a fait des collages métalliques, comme signes, peut-être d'une invasion de la technique dans son monde onirique... Une de ces oeuvres est baptisée Horizon de fer.

 

Sinon, Aparin a osé ajouter son grain de sel à la très riche iconographie du Léman et du Lavaux: Les motifs aériens et aquatiques du peintre trouvent dans l'espace lémanique un théâtre à leur mesure. C'est particulièrement vrai avec Le vent et Journée bleue, le lac.

 

Slobodan Despot défend la thèse que, si dissemblables que paraissent être les oeuvres de la période Gruyères en comparaison avec celles de la période Lavaux, il n'y a pas rupture entre elles mais évolution:

Du moment que la figuration de la réalité passe par le regard et la main d'un artiste, elle relève du fantastique quel qu'en soit par ailleurs le genre.

 

A l'en croire, la phase lémanique de Sergej Aparin, dès lors, apparaît mûrissement plutôt que virage. Qui ne peut être opéré avec virtuosité que lorsque l'on a un talent prodigieux et un idéal rare...

 

Francis Richard

 

Adresse:

"Villa Murillo"

Rue du Lac 61

1815 Clarens/Montreux

 

Visites:

Jusqu'au 31 octobre 2015, du jeudi au dimanche, de 14 heures à 18 heures, ou sur rendez-vous.

 

Contact:

Tél.: 00 41 (0) 79 241 89 13

E-mail: info@galleryplexus.com

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2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 16:15
L'art de voir un film, de Jean Collet (Entretiens avec Hervé de Bonduwe)

Dans ces entretiens avec Hervé de BonduweJean Collet ne cache pas que son propos n'est pas d'apprendre au spectateur l'art et la manière de voir un film. Il s'agit plutôt de lui léguer les enseignements qu'il a reçus au long d'une vie consacrée au cinéma.

 

Le lecteur est d'ailleurs complètement rassuré sur les intentions de l'auteur en lisant le livre et, plus particulièrement, en lisant le thème, qui lui est consacré à la fin, en tant que spectateur. Car l'auteur précise qu'il est d'accord avec Molière (1) quand il donnait aux artistes le conseil de plaire:

 

"Il faut qu'un film, un roman nous donnent du plaisir."

 

Cela dit, le plaisir n'empêche pas d'aller plus loin, c'est-à-dire d'étudier. Aussi Jean Collet dit-il: "Oui à l'initiation, oui à l'étude de la littérature et du cinéma. Mais l'étude n'est qu'un moyen, une épreuve à traverser pour accéder à la joie de la découverte, à l'émotion de la rencontre, à la beauté."

 

Jean Collet aborde avec Hervé de Bonduwe neuf autres thèmes pour permettre au "spectateur de bonne volonté" d'en connaître un peu plus sur le cinéma, que ce professeur honoraire des universités a enseigné et sur lequel il a beaucoup écrit en qualité de critique.  

 

Le 7e art aura bientôt 120 ans. Cet art, qui naît alors d'"une trouvaille technique", se distingue des autres arts par la "troublante beauté du jamais vu": "Par le ralenti ou l'accéléré la caméra révèle la limite de nos sens, elle donne accès à ce qui était jusque là invisible."

 

Il se distingue aussi par l'abolition de la frontière entre champ et hors-champ: "A la différence de la peinture, de la photographie et des premiers films de Louis Lumière où le cadre est fixe, l'objectif de la caméra peut se déplacer. Autrement dit, la frontière avec le hors-champ peut être franchie, les coulisses de l'image sont toujours accessibles, on peut changer le contenu du cadre."

 

Les deux sources du cinéma sont le documentaire avec Louis Lumière et la fiction avec Georges Méliès. Même dans le documentaire, il s'agit d'une recomposition de la réalité, qui ne peut être obtenue sans recours à l'artifice: "Il n'y a que des effets de réel."

 

Le résultat de cette recomposition est que "le cinéma, ce n'est pas la vie", le génie d'un cinéaste étant de "donner aux personnages une existence cinématographique", et que l'"on ne peut voir vraiment un film que si l'on a envie d'y croire".

 

Peut-on parler de sujet d'un film? Pas vraiment. Il faudrait parler plutôt d'"idée de film" qui dans l'esprit du cinéaste correspond à un désir et qui doit s'effacer pour que l'oeuvre naisse. Comme tout art, le film n'est jamais une information pure: "De cette impureté, il tire sa richesse."

 

Un film atteint à la beauté quand le cinéaste sait maîtriser l'espace - l'image chargée, voilà l'ennemi - et la durée (tout se joue au montage), quand son regard humain sait donner vie à l'objet filmé et quand la musique, s'il y a musique, répond à une nécessité. Revoir un film est le "critère le plus sûr et le plus simple" pour l'estimer.

 

Pourquoi allons-nous voir un film? "Pour nous évader du temps quotidien, non pour nous en distraire au sens pascalien, mais pour expérimenter un autre rythme et voir notre vie sous d'autres angles." Encore faut-il que le regard porté par le cinéaste soit juste, c'est-à-dire qu'il laisse seul le spectateur être juge, qu'il laisse parler les faits.

 

La création cinématographique est une aventure. Elle n'est jamais un long fleuve tranquille et elle n'atteint jamais la perfection: "D'où l'angoisse et l'humilité des vrais créateurs, c'est d'ailleurs à cela qu'on les reconnaît." Et, en même temps qu'elle est risque, elle est fondée sur la confiance. Fellini disait: "Je ne sais pas... mais je dois faire confiance."

 

C'est une lapalissade que de dire que le cinéma, ce n'est pas le théâtre. Et pourtant: "Il a fallu des décennies pour que les cinéastes comprennent que devant la caméra il faut "sous-jouer" au lieu de "sur-jouer"." Ce ne sont pas toujours eux d'ailleurs qui reçoivent la reconnaissance du public pour, par leur art, lui avoir permis de transcender ses besoins:

 

"Le public est souvent injuste ou ingrat. Il se souvient de ce qu'il a vu: les acteurs."

 

Jean Collet critique fait cet aveu qui l'honore: "J'ai mis longtemps à comprendre qu'il fallait parler de ce qu'on aime et renoncer à démolir ce qui mériterait pourtant de l'être. Il faut s'approcher tant que l'on peut de ce qui est beau et grand et qui nous dépasse. Et puis laisser s'écrouler ce qui ne résistera pas au temps."

 

Il ne faut pas pour autant tomber dans le relativisme et dire que "le tout est intéressant, tout se vaut, tout est égal"...

 

Francis Richard

 

(1) Molière fait dire à Dorante dans la scène VI de La Critique de l'École des femmes: "Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire."

 

L'art de voir un film - Entretiens avec Hervé de Bonduwe, Jean Collet, 174 pages, Hermann

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17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 22:55
Logovarda, de Slobodan Despot

Il y a plus de trente ans, Franz Landry s'est rendu à Paros. C'est là qu'il "a revêtu son nom de guerre et l'armure de son destin". Car, depuis son retour, il signe ses oeuvres, encres et sculptures, du nom du monastère érigé sur cette île des Cyclades, Logovarda.

 

Slobodan Despot l'a visité dans son "couvent" de La Ferrière, dans le Jura, où il vit retiré, seul ou presque, avec sa femme, Danielle, et quelques animaux, au milieu de nulle part, dans un antre spacieux et silencieux, propice à la création de son monde rêvé.

 

Le monde de Logovarda est en lutte contre le monde extérieur, où prédomine le Mal, pour lequel il n'éprouve que répulsion et qui le révolte: "La normalité du monde, c'est ce qui nous fait admettre, au jour le jour, que des humains poussent d'autres humains menottés, qu'ils les fouettent, les jugent, les supplicient."

 

A Logovarda, sur l'île de Paros, les moines orthodoxes mènent "une existence archaïque, c'est-à-dire supérieure et première". Dans son cloître jurassien, Franz est l'officiant d'une "liturgie souterraine qui sourd de ses toiles" et qui est comme l'écho de ce mode de vie monastique grecque.

 

A La Ferrière, Logovarda a emporté avec lui le paradis perdu que furent pour lui les Cyclades, avant que les villas et leur béton ne les envahissent. On peut dire qu'au fond il n'a pas quitté cet archipel ou que celui-ci l'a suivi jusque chez lui, lui permettant de conserver une lumière intérieure intacte, primale.

 

S'il fallait le qualifier, on pourrait dire de lui qu'il est un peintre rupestre, rétif aux représentations académiques; qu'il s'est fait lui-même, par inadéquation justement avec tout ce qui est académique; qu'il peint avec ses tripes; qu'il puise son inspiration dans un monde à part où le Mal est certes décrié, mais tout de même représenté; qu'il est médium.

 

Comme certains écrivains écrivent le même livre tout au long de leur vie, sous couvertures de titres qui, indirectement, se répondent, Logovarda peint indéfiniment le même tableau, expression de l'univers singulier qui le hante, composé des mêmes figures (des à-plats de couleur "rouge d'enfer" ou "noir de pétrole" surtout), inlassablement.

 

Ce beau livre éponyme, illustré, en couleur contient de nombreux exemples de ces figures: "Elles sont élémentaires, fondamentales, sexuelles et chastes, géométriques et issues de la terre, preuves que cet univers n'est qu'une formule esquissée dans un rêve divin."

 

Cet univers, plutôt que pâle esquisse conçue dans un rêve divin, apparaît en fait comme une représentation forte, cauchemardesque, inquiétante et, en même temps, fascinante. Les formes de ces figures toujours les mêmes sont "récurrentes et typées, comme sortant d'un cartouche qui, d'une itération à l'autre, s'use et se déforme imperceptiblement".

 

Slobodan Despot dit que la simplicité de ces formes, telles que bâtons, mains, cercles vivants, tiennent de la signalétique. Il dit même qu'au prix d'un effort d'épuration et de systématisation supplémentaire, on pourrait créer à partir d'elles un alphabet. J'aurais presque envie de dire que, de la juxtaposition de ces lettres élémentaires, pourraient bien naître des ébauches de mots, mystérieux.

 

Des mots proprement dits, Logovarda en écrit parfois à même ses toiles: "Souvent les surfaces se recouvrent d'inscriptions à moitiés déchiffrables, faisant penser à des fragments d'écriture automatique. Plus d'une fois, un début de phrase ou de slogan s'enchaîne sur des syllabes décousues, de purs rythmes graphiques."...

 

Sans les commentaires, d'une grande acuité, de Slobodan Despot, ne regarderait-on pas sommairement les oeuvres de Logovarda quand elles sont exposées? Ne se contenterait-on pas de les considérer superficiellement comme de l'art brut, sans chercher plus que ça à approfondir tout ce qui émane d'elles? Y verrait-on l'omniprésence, essentielle, du meurtre originel?

 

"Nul n'a jamais peint le crime à traits plus épurés. Un bras qui s'abat, un outil sommaire et, ça et là, un choeur antique de bouches ouvertes qui se lamentent - à moins qu'elles ne louent le supplice. Lorsque le sang va couler, Logovarda et les sages le savent, l'horreur clamée n'est jamais éloignée du délice obscur."

 

Francis Richard

 

Logovarda, commenté par Slobodan Despot, 122 pages, Editions de La Matze et Xenia

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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3 août 2014 7 03 /08 /août /2014 15:30
Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)

Après une saison 2013/2014 bien remplie, en fin de matinée d'hier, les membres du Comité Tulalu!? ont éprouvé le besoin de se retrouver ensemble, au vert, en l'occurrence dans le cadre arboré du Parc de Szilassy, à Bex, où est présentée, jusqu'au 5 octobre 2014, la 12e édition de l'exposition Bex & Arts d'art contemporain en plein air.

 

Le temps d'une photo (de gauche à droite: Sylvie Blondel, Francis Richard, Carole Dubuis, Céline Chappuis et Cindy Beytrison), prise par Romain Miceli (réviseur des comptes de l'association), ils se sont mis à l'abri d'une manière de cube, oeuvre de Katia Ritz et de Florian Hauswirth, intitulée Dia.

 

Les parois de ce cube ajouré sont formées de deux triangles rectangles reposant sur un côté et de deux triangles rectangles reposant sur une pointe .

 

A y regarder de plus près, ces parois sont des blocs de ciment de récupération, à la surface desquels apparaît quelque végétation et qui sont censés avoir reposé dans l'herbe, où ils ont laissé une trace, avant d'être érigés verticalement et d'être chapeautés d'une plaque quadrangulaire.

Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)

La thématique des 43 oeuvres réalisées in situ est Emergences:

 

"Utopie d'une compréhension globale du monde contemporain, rapport de l'oeuvre avec le "tout" dont elle procède, chaque oeuvre cristallise l'émergence d'une "île" poétique et artistique."

 

Pour les béotiens, dont je suis, ces oeuvres émergent bien dans un cadre de verdure, mais elles sont sujettes à des interprétations que n'auraient peut-être pas imaginées les artistes qui les ont créées. Car le visiteur qui n'a pas fait appel à un guide est d'autant plus livré à lui-même que si les oeuvres sont signées elles ne comportent pas de titres, ni dans le flyer donné à l'entrée, ni sur les panneaux...

Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)

Comme je suis un peu sourd, ce qui n'est pas le cas des autres membres du Comité Tulalu!?, je n'ai pas souffert des détonations émises par les trois canons effaroucheurs de l'oeuvre intitulée Règne, de Florian Bach, alimentés par des bombonnes de gaz...

 

L'artiste et son complice, Marcello Silvio Busato, étaient en train de répéter la performance "musicale" qu'ils devaient donner l'après-midi même à 16 heures. Aussi les ai-je peut-être induits en erreur, puisque je les ai entendu dire qu'ils allaient augmenter le son...

 

Comme à l'heure prévue, le tonnerre a grondé et que la pluie est tombée, je me demande si finalement ils n'avaient pas raison...

 

Les menhirs rencontrés en chemin, oeuvres de Beat Lippert avaient au moins l'avantage d'être silencieux et fantomatiques... L'artiste les a intitulées: Ma première et dernière pièce.

Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)

Les cornes qui émergent de têtes d'animaux ne sont pas chose inconnue, encore que celle de gauche sur la photo, par je ne sais quel accident, s'est retrouvée fichée dans l'herbe juste de l'autre côté (invisible sur ma photo) de cette oeuvre de Lutz & Guggisberg. Et tout contre elle accolée...

 

Une de mes charmantes camarades de Tulalu!?, que je ne dénoncerai pas, mais qui se reconnaîtra, m'a confié au passage que c'était pour elle l'évocation de quelque chose de sexuel... Elle n'avait pas tort, puisque le titre de cette oeuvre est... Le Producteur.

 

Avant de connaître le nom de l'oeuvre de Thomas Stricker (ci-dessus à droite), je l'avais baptisée Zig-Zag... Je ne suis pas tombé très loin, puisque l'artiste l'a intitulée Eclair de Bex, une oeuvre de circonstance par cette après-midi orageuse...

 

Comme les amateurs d'arts et lettres ne sont pas de purs esprits, le Comité Tulalu!? a achevé sa sortie par un dîner tardif, dans l'acception suisse du terme, dans un restaurant de cuisine indienne et du monde, le Goa Masala... à proximité d'un manège de chevaux.

 

Francis Richard

Sortie du Comité Tulalu!? à Bex & Arts (Parc de Szilassy)
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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 16:30
Renoir à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny

Dans les rues de Lausanne, nul n'est censé ignorer l'exposition Renoir à la Fondation Pierre Gianadda. Une affiche représentant une Femme s'essuyant la jambe droite est en effet reproduite à de nombreux exemplaires à travers la ville...

 

Ce n'est pas la première fois que sont accrochées aux cimaises de la fondation martigneraine des peintures de Pierre-Auguste Renoir. Le fonds est inépuisable. Car il a peint des centaines de toiles qui se trouvent maintenant à travers le vaste monde, à Paris, Moscou, Sao Paulo ou New-York.

 

L'intérêt de l'actuelle exposition est "de réunir un panorama, aussi intimiste  sinon le plus inédit possible de ses oeuvres":

 

"Nombre d'entre elles ont rarement, sinon jamais, été exposées. Cet accrochage propose un retour à l'émotion que suscite le souvenir des toiles que notre mémoire conserve du plus charnel des impressionnistes, amoureux du féminin, de la grâce et de la volupté.", écrit Léonard Gianadda dans le supplément au Nouvelliste du 17 juin 2014.

Renoir à la Fondation Pierre Gianadda à MartignyRenoir à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny

Pierre-Auguste Renoir a peint la chair de sa chair, c'est-à-dire ses fils, Pierre, Jean et Claude, mais aussi les enfants des autres, tels que les enfants de Martial Caillebotte.

 

D'une manière générale, il était d'une grande patience avec les enfants et ne leur demandait d'être immobiles que quelques instants, leur permettant de bouger le reste du temps. Ces instants lui suffisaient pour en saisir toute la grâce enfantine.

 

Ce qui frappe en regardant ces tableaux d'enfants, c'est qu'ils sont vêtus de belles étoffes. Renoir était, certes, d'une grande simplicité, mais, s'agissant d'enfants, rien n'était trop beau, semble-t-il, pour les magnifier.

Renoir à la Fondation Pierre Gianadda à MartignyRenoir à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny

Même les paysages qu'il a peints et qui ne sont pas du Sud (aux environs d'Essoyes ou ailleurs) sont paisibles et lumineux. Il émane d'eux une grande sérénité et la lumière y fait sur les êtres et les choses de doux dégradés de couleurs.

 

Pour sa part, il aimait les tableaux de paysages dans lesquels on a envie de se balader et il en avait fait un précepte qu'il appliquait scrupuleusement aux siens.

 

Dans ces paysages, la plupart du temps, un être humain figure, ne serait-ce que de manière discrète, comme pour souligner que la nature n'est rien sans la présence de l'homme.

 

Son fils Jean raconte dans le livre qu'il lui a consacré, Pierre-Auguste Renoir, mon père, qu'il aimait à répéter cette sentence de Pascal:

 

"Il n'y a qu'une chose qui intéresse l'homme, c'est l'homme."

Renoir à la Fondation Pierre Gianadda à MartignyRenoir à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny

Cet intérêt pour l'homme, dans l'acception d'homo, et non pas de vir, inclut bien évidemment la femme, pour laquelle il avait une dévotion qui jamais ne s'est démentie, jusqu'à la fin de ses jours.

 

Habillée ou nue, la femme est sensuelle sous son pinceau. Lequel lui donne vie en lui prodiguant de voluptueuses caresses, comme s'il lui passait la main sur le téton ou dans le dos...

 

Les plus menues d'entre les femmes qu'il représente ont des formes avantageuses, des courbes pulpeuses. On connaît ce qu'il dit de leurs seins:

 

"S'il n'y avait pas eu de tétons, je crois que je n'aurais jamais fait de figures."

 

Et de la peau des jeunes filles (il ne parle délibérément pas de leur chair):

 

"Ce que j'aime, c'est la peau, une peau de jeune fille, rosée, et laissant deviner une heureuse circulation."

 

Et toutes les femmes de Renoir se ressemblent, comme des soeurs...

Renoir à la Fondation Pierre Gianadda à Martigny

Les doutes n'ont pas épargné Renoir. Et, à la fin de sa vie, la maladie non plus. Et pourtant, cela ne se ressent pas dans son oeuvre, où il a fini par être complètement lui-même. Sans doute parce qu'il savait se créer un monde intérieur dans les vicissitudes.

 

En fait, Renoir était foncièrement aimable comme devait l'être pour lui un tableau, qui, de surcroît, devait être une chose "joyeuse et jolie, oui jolie!":

 

"Il y a assez de choses embêtantes dans la vie pour que nous n'en fabriquions pas encore d'autres."

 

Aussi le meilleur remède à la morosité n'est-il pas de voir ses oeuvres quand elles sont exposées quelque part ou de lire, ou relire, le livre que son fils Jean lui a consacré, à lui qui se disait "ouvrier de la peinture", qui ne voulait surtout pas délivrer de message et qui ne se prenait pas pour un génie:

 

"Moi, du génie? Quelle blague. Je ne prends pas de drogues, n'ai jamais eu la syphilis et ne suis pas pédéraste! Alors?"

 

Il ne pourrait plus dire ça aujourd'hui... A tous points de vue...

 

Francis Richard

 

Renoir, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, Suisse, jusqu'au 23 novembre 2014, tous les jours de 9 h à 19h.

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31 mai 2014 6 31 /05 /mai /2014 11:45
Van Gogh / Artaud - Le suicidé de la société, au Musée d'Orsay à Paris

Hier matin, à la première heure, je suis allé visiter l'exposition consacrée à Vincent Van Gogh, dont la fluidité du parcours a été guidée par le texte d'Antonin Artaud, Van Gogh - Le suicidé de la société.

 

J'avais été prévenu. Il fallait, même muni d'un billet, arriver tôt. Trois quarts d'heure avant l'heure j'ai donc émergé de la station de métro Solférino, boulevard Saint-Germain. Il était tout de même suffisamment tôt pour que j'aille prendre un café. J'ai donc avisé le Solférino, qui se trouve à l'angle de la rue de Solférino, à deux pas du siège du PS...

 

- Bonjour Madame. J'aimerais un express.

- Bonjour Monsieur. Désolée, nous ne servons plus d'express, seulement du champagne.

- ...

- Que voulez-vous, Monsieur, c'est la crise.

 

Sur ce, très pince-sans-rire, la patronne m'a préparé un express, en souriant.

 

Je suis bien à Paris, me dis-je, et je me sens de plus en plus Fransuisse, comme on me surnomme ici...

Van Gogh / Artaud - Le suicidé de la société, au Musée d'Orsay à Paris

Quand je vois la foule qui se presse pour voir l'exposition Van Gogh/Artaud, je ne peux m'empêcher de penser à cette phrase d'Antonin Artaud qui se trouve à la dernière page de son Van Gogh - Le suicidé de la société et par laquelle il s'adresse à ceux qui visitent à l'époque, en 1946, l'exposition consacrée au peintre à L'Orangerie:

 

Les mêmes, qui à tant de reprises montrèrent à nu et à la face de tous leurs âmes de bas pourceaux, défilent maintenant devant Van Gogh à qui, de son vivant, eux ou leurs pères et mères ont si bien tordu le cou.

 

Alors, au moment de franchir le seuil de l'expo temporaire de cette année, je m'efforce de défiler devant les oeuvres du peintre hollandais, en faisant abstraction de ce que je sais de l'homme, pour ne plus voir qu'elles.

 

C'est bien difficile, parce que dans la première salle sont suspendus trois autoportraits dans l'ordre chronologique, et parce qu'il est impossible de ne pas voir la transformation physique du peintre en quelques mois, son visage se creusant de plus en plus et ses yeux devenant de plus en plus inquiétants.

 

C'est bien difficile parce que sont exposées des toiles qu'il a peintes à l'hôpital Saint Paul à Saint-Rémy-de-Provence, où il avait demandé lui-même à être interné après s'être coupé l'oreille pour se punir d'avoir menacé son hôte, Paul Gauguin, avec un rasoir.

 

A défaut d'avoir pu faire venir Le champ de blé aux corbeaux, une projection en est faite à mi-parcours, en très grand format. Le texte inouï d'Artaud sur cette oeuvre, vraisemblablement la dernière du peintre, est dit par Alain Cuny, qui l'a enregistré en 1995. J'en frémis encore, tellement il est suggestif.

 

C'est avec émotion que j'ai vu, de mes yeux vu, La nuit étoilée, dont je ne me souvenais pas qu'elle se trouve de manière permanente au Musée d'Orsay.

 

Sur Les lauriers-roses, peints à Arles en 1888, l'obsédé textuel que je suis a repéré le titre du livre posé sur la table. C'est La joie de vivre d'Emile Zola...

 

Antonin Artaud a raison. Il est impossible de décrire les toiles de Vincent Van Gogh aussi bien qu'il l'a fait lui-même dans ses lettres à son frère Théo. Il faut donc se contenter de dire avec Artaud que:

 

Van Gogh est peintre parce qu'il a recollecté la nature, qu'il l'a comme retranspirée et fait suer, qu'il a fait gicler en faisceaux sur ses toiles, en gerbes comme monumentales de couleurs le séculaire concassement d'éléments, l'épouvantable pression élémentaire d'apostrophes, de stries, de virgules, de barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient faits.

 

Ce que dit Artaud est d'autant plus vrai que ces apostrophes, ces stries, ces virgules, ces barres, visibles quand on a le nez sur ses toiles, ne sont plus perceptibles à bonne distance pour les contempler.

 

De très courts extraits de films dans lesquels Artaud a joué défilent sur un écran, des films muets comme des parlants. Il crève l'écran par sa présence, souvent celle d'un halluciné qui ne peut laisser personne indifférent.

 

Artaud était comédien, acteur, metteur en scène, écrivain et... dessinateur.  De son autoportrait  du 17 décembre 1946 se dégage une solitude mélancolique qui ne peut qu'émouvoir.

 

Artaud, cet hypersensible était à même de comprendre cet autre hypersensible qu'était Vincent Van Gogh et son livre, pourtant très bref, en dit plus sur le peintre, et d'une autre manière, que bien des livres écrits précédemment et depuis.

 

Cela dit, même si je n'avais pas lu Artaud, les oeuvres de Van Gogh exposées à Paris ce printemps m'auraient confirmé un trait de caractère que je ressens en les voyant et qui n'est peut-être pas assez souligné, obnubilés que nous sommes par sa fin tragique, Vincent Van Gogh avait une grande compassion pour ses semblables.

 

Au sortir du Musée d'Orsay, mes pas me conduisirent en bord de Seine, où une jeune femme solitaire pianotait sur son smartphone...

 

Francis Richard

Van Gogh / Artaud - Le suicidé de la société, au Musée d'Orsay à Paris
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5 mars 2014 3 05 /03 /mars /2014 22:00
"Roger Monney" de Félicien Morel

Il est des livres qui sont de véritables cadeaux. Celui que Félicien Morel a consacré à son ami Roger Monney en est un. Il est arrivé hier dans mon logis, par la poste, à point nommé. Il a illuminé de ses feux ma nuit dernière. Il a ravi mes yeux qui ne voulaient pas se fermer pour me procurer un sommeil réparateur. Il m'a fait oublier mes insuffisances et m'a fait rêver de dépassements réussis à force de caractère bien trempé.

 

C'est un livre-cadeau à plusieurs titres. D'abord, parce que c'est un très beau livre, illustré de magnifiques photos. Parce que, dans un texte chaleureux, Félicien Morel révèle aux ignorants tels que moi l'existence d'un ferronnier et sculpteur méconnu, pardon d'un plasticien, terme qu'il admet à la rigueur, lui qui, en fait, se revendique modeste artisan. Parce que cet homme libre est hors du commun.

 

Roger Monney est né le 24 mars 1933 à Grolley. Il est l'aîné d'une famille de dix-sept enfants, huit garçons et neuf filles... une famille pauvre, qui essayait autant que faire se pouvait de "rester pauvre" pour ne pas tomber dans la misère, surtout quand le père, "mécanicien sur vélos, accordéoniste à ses heures" a été mobilisé en 39-45 pendant de longues périodes et que le peu d'argent qu'il gagnait ne rentrait plus.

 

Comme ses frères et soeurs, Roger a été placé tout jeune dans une ferme de Villarepos. Il n'y a pas été à proprement parler maltraité, mais il a certainement été exploité sans trop de scrupules par son patron.

 

S'il a gardé un bon souvenir de l'instituteur de Villarepos, il ne peut pas en dire autant de l'école primaire de Grolley, où les châtiments corporels sévissaient, ou du curé du même Grolley, qui employait la manière forte pour faire rentrer le catéchisme dans la tête de ses jeunes ouailles.

 

Après son apprentissage de serrurier à Fribourg, à l'atelier Hertling, il a travaillé d'abord comme ouvrier serrurier chez Comte à Payerne, puis comme soudeur chez Dousse à Fribourg, avant de s'installer à son compte dès qu'il a pu, ce qui n'a pas été une sinécure.

 

Un tel homme, épris de liberté et prêt à en payer le prix, ne pouvait qu'être indépendant. S'il a le coeur tendre, il ne s'est jamais marié. Il travaille donc seul et vit de même, cet ermite qui garde les yeux bien ouverts sur le monde, cet homme qui, dit-on, ne serait pas facile d'abord.

 

Le livre de Félicien Morel, préfacé par Nicolas de Diesbach, nous montre d'abord le lieu où Roger s'est installé il y a plus de cinquante ans, à Bellerive, dans le Vully vaudois.

 

C'est une toute petite ferme qui surplombe le lac de Morat. L'atelier et le "salon" du lieu sont des capharnaüms, l'un encombré de pièces métalliques et d'outils de toutes sortes, l'autre d'oeuvres d'art, de livres et de vieux ustensiles de cuisine.

 

Ce beau livre nous montre l'oeuvre de Roger, qui, sans avoir fait le Tour de France, a l'esprit compagnon. Et ce qu'il nous montre est inédit puisque cet "artisan" a très peu exposé, vivant de toute façon en marge du milieu artistique, et du reste.

 

Cette oeuvre se compose de pièces en fer forgé - chandeliers, bougeoirs, grilles, figurines, enseignes d'établissements publics etc. -, de sculptures en fer, en fer et cuivre, en fer et pierre, en fer et bois, en acier inox et fer etc. qui représentent des symboles de la vie, des silhouettes, des éléments du cosmos, des bêtes, des crucifix et autres oeuvres d'inspiration religieuse... Il a même réalisé quatre oeuvres monumentales...

 

Parmi toutes ces oeuvres très originales, il en est qui me parlent plus que d'autres, telles que les grilles en fer forgé qui me rappellent la rampe de l'escalier de la maison familiale ou telles que "Adam et Eve", silhouettés en fer, le "Coup de lune" en fer ou encore la "Silhouette Oiseau" en fer métallisé vieux bronze. Parce que j'aime les formes sobres et élancées...

 

Au fil des conversations à bâtons rompus qu'il a eues avec Roger, Félicien Morel a noté quelques perles sorties de la bouche de cet homme truculent et généreux. Il en est une destinée à ceux qui aiment sans réciprocité, qui me plaît bien:

 

"J'ai aimé passablement, mais je n'ai pas été aimé. C'est une chance."

 

Francis Richard

 

Roger Monney - Ferronnier et sculpteur, Félicien Morel, 176 pages, L'Aire

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Published by Francis Richard - dans Arts
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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