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17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 18:00
Deux anniversaires avec Jean Starobinski

Jean Starobinski , qui a écrit entre autres des livres sur Rousseau, Montaigne et Montesquieu, est né le 17 novembre 1920 à Genève, il y a 100 ans aujourd'hui. Le 2 mai 2003, il a fait une conférence à l'EPFL, dans le cadre des 150 ans de l'École, qui, à ses débuts, était une école privée, s'appelait l'École spéciale de Lausanne et n'avait que onze élèves...

 

C'est la seule et unique fois dans ma vie que j'ai eu l'occasion d'approcher ce Professeur honoraire à la Faculté des Lettres modernes de l'Université de Génève, mais ce fut mémorable parce qu'il nous a donné ce jour-là une leçon insigne d'intelligence et de jeunesse.

 

Le thème de sa conférence était: Le langage scientifique et le langage poétique, c'est-à-dire deux langages auxquels, ingénieur et blogueur, je suis sensible. Pour illustrer son propos, Jean Starobinski a utilisé deux pages d'un ouvrage de Sir Arthur Eddington, intitulé La nature du monde physique.

 

Sir Eddington, astronome et physicien, qui a vérifié la relativité d'Einstein en astronomie, parle dans ces deux pages d'une part de l'équation qui permet de déterminer la dimension des vagues en fonction de la vitesse du vent et d'autre part de six vers sur les vagues de Ruppert Brooke.

 

L'équation qui rend compte de la dimension des vagues n'est pas une petite équation. Elle occupe deux pages pleines. Sir Eddington se contente d'en citer les deux premiers termes.

 

Ruppert Brooke est un poète anglais mort d'une infection généralisée, le 23 avril 1915, pendant la Grande Guerre, sur un navire-hôpital, au cours de l'expédition désastreuse des Dardanelles.

 

Dans son poème de six vers, Brooke évoque les vagues soumises aux vents et éclairées par de riches cieux pendant la journée, figées par le gel qui leur donne gloire et paix brillante pendant la nuit.

 

Or, selon Sir Eddington, il s'agit de la même réalité.

 

Marcel Raymond, le maître de Jean Starobinski à l'Université de Genève, a étudié ces deux pages. Il ne croit pas pour sa part qu'il s'agisse de la même réalité. Dans son livre, Être et dire, il dit de l'équation qu'il s'agit d'une représentation figurée alors que les vers de Brooke sont un composé psychique. Il y a de l'incommensurable entre les deux langages. Le physicien opère en retrait de la réalité. Le poète, au contraire, est mêlé au plein des choses. Le premier observe et calcule, tandis que le second chante et aime.

 

Gaston Bachelard ne disait pas autre chose quand il disait que le scientifique travaillait sur des systèmes isolés alors que le poète rêvait et imaginait.

 

Marcel Raymond ajoutait que l'équation ne pouvait pas rendre compte, comme le poème, du déroulement de la journée.

 

Jean Starobinski a voulu aller plus loin. C'est ainsi qu'il a découvert que les six vers cités par Sir Eddington étaient en fait les deux tercets d'un sonnet intitulé Le mort.

 

Or, de quoi parlent les huit premiers vers du sonnet? De tout ce qui remplit la vie des hommes avant qu'elle ne soit fauchée par la guerre. Et le huitième vers se termine par tout cela est fini. Les six vers apparaissent alors tout autres qu'ils n'étaient apparus, sortis de leur contexte. Il s'agit d'une allégorie, d'une métaphore, comme d'une pierre tombale, qui répond aux deux quatrains. Brooke y témoigne encore d'un romantisme patriotique, qui tendra à s'atténuer après quelques temps de guerre.

 

Dans le premier quatrain il est question d'aube et de crépuscule et dans les deux tercets de jour et de nuit. Il existe comme un parallélisme entre eux. Le gel apparaît alors comme ce qui réunit tous les morts. Jean Starobinski ne manque pas de faire le rapprochement avec Ombre, le poème de Guillaume Appolinaire, où, cette fois, c'est l'ombre qui réunit les morts.

 

Tandis que Appolinaire décrit vraiment la guerre, avec le fracas des armes, avec ses obus et ses réelles blessures, Starobinski voit chez Brooke une euphémisation des morts au combat, qui sera d'ailleurs critiquée, après la guerre, par un certain nombre de survivants.

 

Si Starobinski est d'accord avec Marcel Raymond pour dire qu'il y a un écart entre les deux réalités, celle de l'équation et celle du poème, ce n'est pas pour les mêmes raisons. L'incommensurabilité entre les deux provient du fait qu'une équation ne peut donner un sens à la vie et au sacrifice de la vie:

 

Ce n'est pas en savant que l'on choisit de vouer sa vie à la science.

 

En effet, si la science a pour but de maîtriser la nature, elle n'a rien à dire sur le sens à lui donner, parce qu'elle est désintéressée et parce qu'elle est abstraction. Alors qu'au contraire le poème permet d'aller plus loin et de trouver ce que Yves Bonnefoy appelle le monde indéfait.

 

Jean Starobinski a choisi dans son exposé de montrer ce qui écarte le langage poétique du langage scientifique, de souligner le conflit radical entre eux dans la saisie du vrai du monde. L'expérience sensible ne se dit pas dans le langage scientifique mais dans le langage poétique. En revanche, comme le dit fort bien Éric Weil dans son texte intitulé De la nature, la poésie permet de comprendre et de contempler le monde, mais pas de le connaître.

 

Et de conclure que, s'il y a deux mondes, l'un n'efface pas l'autre, et de faire l'éloge du bilinguisme.

 

Francis Richard

 

 

Annexe I :

 

The Dead

 

These hearts were woven of human joys and cares,

Washed marvelously with sorrow, swift to mirth.

The years had given them kindness. Dawn was theirs,

And sunset, and the colors of the earth.

 

These had seen movement, and heard music; known

Slumber and waking; loved; gone proudly friended;

Felt the quick stir of wonder; sat alone;

Touched flowers and furs and cheeks. All this is ended.

 

There are waters blown by changing winds to laughter

And lit by the rich skies, all day. And after,

Frost, with a gesture, stays the waves that dance

 

And wandering loveliness. He leaves a white

Unbroken glory, a gathered radiance,

A width, a shining peace, under the night.

 

Ruppert Brooke

 

 

Annexe II :

 

Ombre

Vous voilà de nouveau près de moi

Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre

L'olive du temps

Souvenirs qui n'en faites plus qu'un

Comme cent fourrures ne font qu'un manteau

Comme ces milliers de blessures ne font qu'un article de journal

Apparence impalpable et sombre qui avez pris

La forme changeante de mon ombre

Un Indien à l'affût pendant l'éternité

Ombre vous rampez près de moi

Mais vous ne m'entendez plus

Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante

Tandis que moi je vous entends je vous vois encore

Destinées

Ombre multiple que le soleil vous garde

Vous qui m'aimez assez pour ne jamais me quitter

Et qui dansez au soleil sans faire de poussière

Ombre encre du soleil

Écriture de ma lumière

Caisson de regrets

Un dieu qui s'humilie

 

Guillaume Appolinaire

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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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