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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 22:45

Palimpseste ABECASSISDans le dernier livre d'Eliette Abécassis se pose la question des rapports de la science et de la foi. D'une manière tout à fait inédite.

 

En effet cette question se pose à la faveur d'une enquête sur des meurtres rituels commis dans des lieux symboliques de Paris, qui ont tous un lien avec l'Antiquité: la place de la Concorde où se dresse l'Obélisque de Louxor, les Champs-Elysées et le Champ-de-Mars.

 

Les victimes sont deux professeurs et un élève de l'Ecole Normale Sup de la rue d'Ulm, qui - c'est bien connu - forme l'élite intellectuelle française, aussi bien dans le domaine des lettres que des sciences.

 

Joachim Ravaisson est un élève brillant de cette vénérable institution. A la suite d'une déception sentimentale, il trouve, à l'Ecole, en son professeur de philosophie antique, Elsa Maarek, un esprit brillant à qui il peut vouer une véritable dévotion, d'autant que, de son côté, elle le choisit comme fils spirituel.

 

Joachim, le narrateur du livre, est un lecteur impénitent. Il déteste l'idée d'avoir des besoins physiques, bassement matériels. La lecture est son refuge, son château intérieur, son rempart contre le monde:

 

"Les livres m'ont tout apporté: la passion, l'amitié, la fantaisie, l'aventure. La joie de partager, le temps d'une journée, d'une semaine ou d'un mois, une destinée et la faire sienne."

 

Joachim n'est pourtant pas seul à Normale Sup. Il y est entouré de condisciples: Jérémie, Guillaume et, surtout, son voisin de thurne, Fabien Delorme ...

 

Quand professeurs et élèves apprennent la mort d'un des leurs, collègue pour les uns et professeur pour les autres, le mathématicien Robert Sorias, spécialiste du nombre Pi, c'est la stupeur et l'effroi. Sa mort a été violente. Il a été retrouvé drogué, égorgé, éviscéré, le foie sorti du ventre, au pied de l'Obélisque.

 

Depuis un compte Twitter, le compte Archimède, cette mort a été annoncée aux élèves mathématiciens par un message:

 

"Sorias 56295".

 

La police a besoin de l'aide de l'Ecole pour élucider ce meurtre d'un genre très particulier, qui ressemble aux sacrifices rituels des Mystères d'Eleusis. Son directeur, Eric Tibrac, propose donc à Elsa Maarek, qui a fait une thèse sur le sujet, et à son disciple Joachim, de lui prêter main intelligente pour résoudre cette énigme.

 

Très vite un codex que possédait la victime apparaît comme une des clés du meurtre. C'est un palimpseste. Sous l'écriture latine du texte transparaît un autre texte en lettres grecques. L'épouse de Robert Sorias, Louise, ne veut pas le garder et le fait vendre aux enchères à Drouot, où un anonyme en fait l'acquisition par un intermédiaire, à la barbe poivre et sel d'un prêtre orthodoxe qui ne peut pas surenchérir...

 

Ce codex est ensuite confié par le mystérieux acquéreur à un paléologue, Ambroise Flamant, qui officie à la Bibliothèque Nationale de France, BNF, assisté par une jeune femme, Maud Simon, qui est du même âge que Joachim. Il apparaît assez rapidement que le texte grec est d'Archimède, le célèbre auteur du principe éponyme, et, à son époque, grand inventeur de machines de guerre et grand mathématicien.

 

Bientôt, un deuxième meurtre a lieu sur la personne d'un autre professeur de l'Ecole, le mathématicien, Jean Andrieux. Il a été trouvé dans le sous-sol d'une galerie marchande des Champs-Elysées dans le même état que Robert Sorias. Ce meurtre a été annoncé par un message depuis le même compte Twitter:

 

"Andrieux 141".

 

Enfin un troisième meurtre du même type est perpétré sur Fabien Delorme, le condisciple de Joachim et le brillant élève de Jean Andrieux, sur qui des soupçons s'étaient un moment portés, parce que le compte Twitter Archimède, c'était le sien. Il est retrouvé par un joggeur "au milieu des bosquets d'une contre-allée du Champ-de-Mars". Cette fois le message est envoyé depuis le compte Twitter de Joachim ... et il est plus laconique:

 

"Delorme 3"...

 

Tous les messages, annonçant les meurtres, comportent des chiffres qui composent le nombre Pi qui commence par 3.14159265 (dans le premier message deux décimales, le 6 et le 9, ont été inversées...).

 

Or, dans le codex examiné à la BNF, le texte d'Archimède contient le nombre 3.14... comme Maud, qui ne laisse pas Joachim sensuellement indifférent, en informe ce dernier en dialoguant avec lui sur Facebook. Le nombre Pi, le palimpseste d'Archimède et les Mystères d'Eleusis sont bien des clés des 3 meurtres.

 

Eliette Abécassis a mis en exergue du livre une citation de Jean Askénazi:

 

"Tout le problème du monde, c'est la relation entre la droite et le cercle."

 

Autrement dit la relation entre l'homme et la nature:

 

"Le cercle, c'est le pôle féminin. La droite représente le masculin. La droite, c'est l'homme, qui naît, grandit, vieillit, meurt. Avec la droite et le cercle, nous construisons un monde."

 

D'où l'importance du nombre Pi, ce nombre qui donne le vertige de l'Infini et qui relie la droite et le cercle.

 

Qu'avait donc découvert Archimède?

 

"Qu'est-ce qui, dans ce mystérieux texte, lui avait apporté la preuve irréfutable que le monde n'était pas organisé selon la Trinité?"

 

On peut se poser toutefois la question, en lisant ce livre, si le nombre Pi est incompatible avec le nombre 3 dans l'organisation du monde, si la science l'est avec la foi. Car, après tout, l'organisation du monde selon un nombre n'exclut pas qu'il y ait un organisateur d'un autre nombre.

 

En tout cas, plus prosaïquement, l'équation à résoudre est bien, elle, à 3 inconnues: le meurtrier, l'acheteur du codex et le maître de cérémonie des rites d'Eleusis. Ces 3 inconnues sont-elles une seule et même personne, ou plusieurs?

 

Les suspects défilent tout au long du livre: Fabien Delorme, Louise Sorias, deux archicubes ecclésiastiques (le père Luc Delbos et le père orthodoxe Ephraïm, car ils ont tous deux intérêt à faire disparaître le texte hérétique d'Archimède et ceux qui en ont pris connaissance), le professeur Maarek, le narrateur lui-même...

 

Jusqu'au dénouement, le lecteur reste dans l'incertitude et se laisse volontiers surprendre par la fin, qui voit, pour les départager, l'émotion se montrer supérieure à la dialectique des deux derniers suspects qui s'affrontent.

 

Le livre est également une réflexion sur le Mal dont la perversité va jusqu'à professer le Bien:

 

"Que d'abominations, que de perversion lorsque le genre humain s'empare d'une idée pour la transformer en acte. La vérité: voilà l'ennemie. Lorsque croire que l'on détient la vérité donne le droit de tuer."

 

Au moins la philosophie ne mène-t-elle pas à de telles extrêmités:

 

"Personne n'est dans l'erreur, et personne n'est dans le vrai. C'est peut-être la seule chose que nous enseigne la philosophie. Sans verser dans le scepticisme, bien sûr. Mais la philosophie est avant tout questionnement et doute." dit, un jour, Elsa Maarek à Joachim...

 

Quoi qu'il en soit, "la meilleure façon de cacher, c'est de revéler". Il en est ainsi du palimpseste, qui protège le texte d'Archimède, et du comportement du meurtrier, qui ne se cache pas, jusqu'à ce qu'Isis soulève enfin son voile.

 

Le livre d'Eliette Abécassis est la preuve qu'il est possible de soutenir l'intérêt du lecteur jusqu'à la fin tout en lui donnant, en cours de route, matière à instruction et à réflexion.

 

Francis Richard

 

Le palimpseste d'Archimède, Eliette Abécassis, 400 pages, Albin Michel

 

Sur YouTube, Eliette Abécassis s'exprime sur son livre:

 

 

 

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Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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