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14 janvier 2014 2 14 /01 /janvier /2014 22:30

Manifeste-incertain1-Frederic-Pajak.jpgMon père m'a appris à aimer les livres illustrés - dont il faisait collection et dont j'ai hérité d'une partie. Rien à voir avec les bédés, que je ne méprise pas et qui m'ont beaucoup apporté, mais tout à voir avec des livres où les mots et les images se mélangent et se répondent, ne peuvent exister les uns sans les autres.

 

Avant de lire Manifeste incertain 2, qui est justement un livre illustré et qui est paru récemment, à l'automne, je viens d'éprouver le besoin de lire d'abord le tome 1, publié un an auparavant, soucieux, bien que désordonné de nature, de respecter un ordre chronologique qui permet de restituer toute évolution, fût-elle spontanée, et de la mettre en perspective.

 

Dans son avant-propos, Frédéric Pajak explique que la genèse de son livre remonte à son enfance et qu'il l'a porté en lui pendant des décennies, accumulant notes et dessins à l'encre de Chine destinés à lui donner corps un jour incertain.

 

Deux thèmes sont présents en filigrane: l'Histoire sacrifiée sur l'autel de la reconstruction du monde, qui a occupé les esprits après-guerre, et la guerre du temps, que le présent a gagné sur le passé en le vidant de sa substance:

 

"Evocation de l'Histoire effacée et de la guerre du temps, tel est, exprimé de façon désarticulée, le propos du Manifeste, qui s'ouvre par ce premier volume. D'autres suivront, au gré de l'incertitude."

 

Dans le Manifeste, le passé "subsiste à l'état de souvenir", souvenir personnel et souvenir de figures tutélaires comme celle, fascinante, de Walter Benjamin, ou celle, déconnante de Samuel Beckett.

 

Le souvenir personnel, c'est l'amour que sa grand-mère paternelle lui vouait et qui lui a fait connaître "la guerre mot après mot", ce sont les travaux humiliants accomplis par le paresseux dans l'âme qu'il était, c'est l'amour qu'il a vécu "avec une fille qui était un lutin".

 

Walter Benjamin est un personnage contradictoire:

 

"Il est autant inspiré par la poésie romantique que par la psychanalyse, l'Histoire, les utopies sociales, la philosophie - et rêve d'associer Platon, Spinoza et Nietzsche. Il cherche surtout à concilier l'inconciliable: la tradition juive, le communisme - dont il définit les buts comme "un non-sens" - avec les idéaux anarchistes, qu'il trouve néanmoins dénués de valeur."

 

Frédéric Pajak raconte Walter Benjamin en voyageur à Capri et à Ibiza, en lecteur de Maurras, de Bloy, de Breton, d'Aragon, de Zola ou de Céline, en traducteur de Baudelaire et de Proust, en amateur du récit et de la narration auxquels vont sa prédilection et sa préférence au roman.

 

Frédéric Pajak se raconte à Paris, où il est témoin d'une scène insolite dans le métro, ou en Sicile, écrivant et dessinant quand ça lui chante, les yeux remplis d'images de villes sous le soleil ou sous la pluie:

 

"Lire, et vivre. Dire un peu ce que je lis, ce que je vis, pourquoi, comment."

 

Dire quelles réflexions lui viennent à l'esprit telles que celle-ci:

 

"Grandir et vieillir, ce n'est pas pareil. On peut toujours grandir ou rapetisser, c'est à choix. On ne peut pas vieillir ou rajeunir."

 

Ou cette autre, que j'aime:

 

"On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l'hésitation, la maladresse, l'erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir."

 

Frédéric Pajak parle aussi de l'année 1933, de l'avant et de l'après 30 janvier de cette année-là, et reparle inévitablement de Walter Benjamin et de ses rapports à l'Histoire:

 

"L'Histoire ne peut exister en tant que telle qu'à la condition que le présent répare le traumatisme du passé [...]. Le marxisme voit dans le prolétariat la classe détentrice de la puissance révolutionnaire. Il incarne le "sujet de l'Histoire", sa force ascendante. Benjamin, lui, plaide pour la faiblesse, pour les laissés-pour-compte, les victimes. Il n'est pas loin d'approuver le message chrétien: "Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort." Ainsi, contre le marxisme, il se prononce pour une utopie totale."

 

Dans les dernières pages du livre, l'auteur évoque les Esprits qui "portent chacun le nom d'un sentiment puissant", tels que le Bonheur, le Désespoir, l'Appétit, la Fatigue, la Douleur, la Joie, la Peur, le Chagrin, la Bêtise, l'Impatience, la Bonté, la Pitié etc.

 

Il voit à l'intérieur d'une maison une autre maison, comme il voit à l'intérieur du ventre d'une femme un autre ventre, dans les arbres d'autres arbres, dans les mains d'autres mains, dans la femme une femme cachée...

 

Comment être insensible, pour finir, à cette évocation du terme qui est notre lot à tous, dont l'enveloppe corporelle est au fond bien peu de chose:

 

"La Mort est toujours en chasse. Elle passe sur nous sans un bruit, nous embrasse du bout des lèvres avant de nous avaler. Elle ne laisse de nous que des os sous la terre, des corps gonflés d'eau, échoués sur le rivage et grignotés par les oiseaux, ou parfois rien, un peu de cendre dans le vent."

 

Aussi ai-je hâte de trouver le temps de lire le tome 2, de me remplir les yeux de mots et d'images en noir sur blanc, qui se mélangent et se répondent, pour leur plus grand bonheur...

 

Francis Richard

 

Manifeste incertain 1, Frédéric Pajak, 192 pages, Les Editions Noir sur Blanc

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Published by Francis Richard - dans Lectures d'aujourd'hui
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), je travaille dans les ressources humaines et m'intéresse aux arts et lettres.
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