1852 Genève, Suisse
- Pardonnez ma naïveté, cher ami, mais ces indigènes, n'exploitent-ils pas déjà les terres du pays?
- Non, les Français ont trouvé un pays à moitié vide et les techniques locales sont bien trop primitives pour permettre un quelconque développement, alors même que la région dont nous parlons était autrefois le grenier à blé des Romains! Ces peuplades autochtones ont besoin de nous, croyez-moi, ma chère.
Monsieur, banquier suisse, justifie en ces termes à Madame le projet d'établir une colonie genevoise en Algérie.
L'Algérie est une terre de colonisation. Après les Romains, ce furent les Arabes. Après les Arabes, les Turcs, puis les Français... qui, ce que ne dit pas l'auteure, ont, au début, voulu mettre un terme au trafic d'esclaves des pirates barbaresques...
L'histoire commence donc sous le règne de Napoléon III. Pour établir une colonie genevoise, il faut l'accord des autorités impériales. Une fois obtenu, il faut des colons. Ce seront de pauvres paysans vaudois à qui l'on fera miroiter fortune.
Le récit se déroule surtout entre 1852 et 1854. Pendant ces années, la colonie genevoise s'établit dans la région de Sétif. Mais les Suisses d'Algérie, qui se sont endettés auprès de la Compagnie, créée à cet effet, y sont confrontés aux maladies.
Sinon, le récit, qui promène le lecteur entre Sétif et Genève, est entrecoupé de citations, de l'époque et ultérieures, bien choisies pour ne montrer que les côtés négatifs de la colonisation française, car l'auteure, indirectement, prend parti contre.
Toutefois les bonnes relations entre femmes autochtones et suisses permettent de comprendre le titre du livre: Colon ne s'écrit pas au féminin. De fait le récit ne présente pas les hommes, quels qu'ils soient, sous le meilleur jour, sauf morts.
En effet le récit, lui, est écrit au féminin, par Madame, l'épouse du banquier genevois, par Anne-Laure, une paysanne vaudoise, par Safia, une adolescente algérienne. Les exactions des colons sont décriées, les colonisés légitimés d'être violents.
Comme dans tous les conflits, les torts sont, en réalité, partagés. À condition de ne pas se focaliser sur une période déterminée, en omettant pudiquement celles qui l'ont précédée ou suivie, il n'est pas possible de les examiner avec esprit critique.
À propos de citations sur la colonisation, il est regrettable que l'auteure n'ait pas cité Jules Ferry, Léon Blum ou La ligue des droits de l'homme, qui lui trouvaient des justifications, au contraire de ... Paul Déroulède ou de Maurice Barrès.
Puis-je enfin suggérer une citation de Frédéric Bastiat? Dans sa profession de foi électorale du 1er juillet 1846, à l'intention de ses électeurs de l’arrondissement de Saint-Séver, il faisait cette déclaration sans ambiguïté à propos de l'Algérie:
Je n’hésite pas à dire que, sauf pour acquérir des frontières indépendantes, on ne me trouvera jamais, dans cette circonstance ni dans aucune autre, du côté des conquêtes. Il m’est démontré, et j’ose dire scientifiquement démontré, que le système colonial est la plus funeste des illusions qui ait jamais égaré les peuples.
Francis Richard
Colon ne s'écrit pas au féminin, Lolvé Tillmanns, 376 pages, Éditions Cousu Mouche
PS
Ce roman vient de remporter le Prix du Livre de la ville de Carouge Yvette Z'Graggen 2026, qui lui sera remis le 11 novembre 2026.

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