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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 18:45
L'Analphabète, d'Agota Kristof

Cinq ans après être arrivée en Suisse, je parle le français, mais ne le lis pas. Je suis redevenue une analphabète. Moi, qui savais lire à l'âge de quatre ans.

 

À quatre ans, Agota Kristof (1935-2011) lit effectivement tout ce qui lui tombe sous la main, et, quand elle est punie, son père, instituteur, lui donne un livre d'images à lire au fond de la classe...

 

Avant d'écrire, elle invente et raconte des histoires avec beaucoup d'aplomb, surtout lorsqu'il s'agit d'âneries, auxquelles son petit frère Tila croit, tandis que son grand frère, et complice, Yano, non.

 

Elle commence à écrire quand, à quatorze ans, elle est séparée de ses parents et de ses frères et qu'elle entre dans un internat dans une ville inconnue. Pour tenir le coup, elle tient une sorte de journal:

 

J'invente une écriture [...] secrète pour que personne ne puisse le lire. J'y note mes malheurs, mon chagrin, ma tristesse, tout ce qui me fait pleurer en silence le soir dans mon lit.

 

Elle continue de lire, si elle a de quoi, en cachette, à la lumière du réverbère, après l'extinction des feux à dix heures du soir. Puis, pendant qu'elle s'endort en larmes, des phrases naissent dans la nuit:

 

Elles tournent autour de moi, chuchotent, prennent un rythme, des rimes, elles chantent, elles deviennent poèmes.

 

Son père en prison, sa mère travaillant où elle peut, elle n'a pas de quoi réparer ses chaussures. Alors elle écrit et joue des sketchs avec des amies, à l'école puis à l'internat, pour gagner quelque argent.

 

Pour Agota, il n'y avait qu'une langue, le hongrois. Mais, quand elle avait neuf ans, sa famille s'installa dans une ville frontière où au moins le quart de la population parlait la langue allemande.

 

À cette première langue ennemie, celle des militaires autrichiens d'occupation, s'en ajoute bientôt une autre, le russe, que d'autres militaires d'occupation imposent, se heurtant à une résistance passive.

 

Quand, à 21 ans, Agota Kristof choisit l'exil avec son premier mari et arrive en Suisse, elle affronte une autre langue inconnue, le français qu'elle écrit pendant des décennies sans la connaître toujours:

 

C'est pourquoi j'appelle la langue française une langue ennemie, elle aussi. Il y a encore une autre raison, et c'est la plus grave: cette langue est en train de tuer ma langue maternelle.

 

En Hongrie, elle laisse son journal à l'écriture secrète et ses premiers poèmes, ses frères et ses parents: Mais surtout [...], ce jour de novembre 1956, j'ai perdu définitivement mon appartenance à un peuple.

 

Si elle était restée au pays, que serait-elle devenue? Aurait-elle été plus heureuse? Sa vie aurait été différente, mais ce dont elle est sûre, c'est qu'elle aurait écrit, n'importe où, dans n'importe quelle langue.

 

Comment devient-on écrivain? Elle le sait très bien, pour avoir été atteinte par cette maladie de l'écriture, aussi inguérissable que celle de la lecture, et n'avoir jamais perdu la foi dans ce qu'elle écrivait:

 

Il faut tout d'abord écrire, naturellement. Ensuite, il faut continuer à écrire. Même quand cela n'intéresse personne. Même quand on a l'impression que cela n'intéressera jamais personne. Même quand les manuscrits s'accumulent dans les tiroirs et qu'on les oublie, tout en en écrivant d'autres.

 

Là où elle fait preuve d'une patience et d'une obstination plus méritoires que d'écrire dans sa langue maternelle, c'est en écrivant dans une langue qui lui a été imposée par le sort, le hasard, les circonstances:

 

Écrire en français, j'y suis obligée. C'est un défi.

Le défi d'une analphabète.

 

Francis Richard

 

L'Analphabète, Agota Kristof, 80 pages, Zoé (première édition en 2004)

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29 décembre 2020 2 29 /12 /décembre /2020 18:55
Jacques Laurent, vingt ans après

Jacques Laurent, par chagrin d'amour - la mort de sa femme Elisabeth était survenue quelques mois plus tôt -, s'est donné la mort le 29 décembre 2020, il y a tout juste vingt ans aujourd'hui.

 

Lors des obsèques de Bertrand Poirot-Delpech, le 17 novembre 2006, à l'occasion de son discours d’hommage, Hélène Carrère d’Encausse, fait cette allusion sans ambiguïté à cette mort volontaire:

 

Nous nous sommes trouvés tous deux, seuls, un jour d’hiver auprès de Jacques Laurent, qui avait décidé d’en finir avec la vie. Arrivés trop tard pour l’en empêcher, nous sommes restés plusieurs heures à son chevet, assurant une veillée funèbre fraternelle pour tenter de compenser la solitude et le désespoir qui avaient conduit notre confrère à la mort.

 

Quand j'ai parlé sur ce blog de La société des écrivains suicidés, j'ignorais encore cet ultime secret, pour reprendre l'expression de son ami Christophe Mercier, sinon je l'aurais ajouté à ma liste.

 

Pour rendre hommage à cet écrivain que j'aime et qui, après Georges Bernanos, m'aura donné définitivement le goût d'écrire, je reproduis ci-dessous le long article que j'ai consacré, en janvier 1972, dans une revue étudiante de Neuchâtel, à son roman Les Bêtises.

 

Je croyais alors que le monde était divisé en deux: les hommes de gauche et les hommes de droite. Je sais maintenant qu'il y a d'un côté les collectivistes, maîtres et esclaves, et de l'autre les hommes libres, dont Jacques Laurent faisait partie.

 

Quand j'ai écrit cet article, j'avais vingt ans et je pensais bêtement qu'un jour je serais écrivain à mon tour...

 

Francis Richard

 

 

LES BÊTISES de Jacques Laurent

 

En primant "Les Bêtises"1 de Jacques Laurent, les jurés du Goncourt ont montré qu'ils pouvaient aussi couronner le talent. Reconnaissons qu'ils avaient une sérieuse excuse. Ne fallait-il pas à tout prix sauver leur mauvaise réputation? C'est sans doute pourquoi ils ont consacré le livre, qui, pour la presse en général, constituait l'événement littéraire de la fin de l'année 71.

 

Mieux, malgré qu'ils en aient, ils ont récompensé un écrivain de droite. Par égard pour la littérature, paraît-il. Merci pour elle. Nous en prenons acte, mesurant à sa juste valeur le mérite qu'il y avait à primer l'oeuvre d'un homme de droite et de la pire espèce. N'avait-il pas traîné ses guêtres à Vichy, choisissant la Résistance qu'il ne fallait pas? N'avait-il pas écrit, en son temps, un pamphlet contre Jean-Paul Sartre, ce monstre sacré dont les yeux reflètent si bien sa balance entre l'être et le néant? Au moment des "événements" d'Algérie, n'avait-il pas partie liée avec les "factieux" de l'OAS et particulièrement avec le capitaine Sergent? Enfin, n'avait-il pas commis le sacrilège de porter la main, armée d'une plume acérée, sur l'évangile gaulliste selon saint Mauriac?

 

 

JACQUES LAURENT

 

On le voit, Jacques Laurent est un abominable monsieur. Mais ce n'est pas tout. Il n'est pas seulement cet homme d'action, ce pamphlétaire, que d'aucuns ne sauraient voir sans frémir. Car ce petit homme frêle est en plus un spécialiste de livres en tous genres, un dialoguiste et scénariste de films savoureux, qui se dissimule derrière de nombreux pseudonymes, dont Cecil Saint-Laurent et Albéric Varenne, pour ne citer que les plus connus.

 

Sous son vrai nom, il a très peu publié depuis "Les Corps tranquilles", c'est-à-dire depuis un quart de siècle. Certains le considéraient même comme perdu pour la littérature parce qu'il avait trempé dans trop d'oeuvres mineures et qu'il éparpillait son talent. En fait sa prodigieuse fécondité confinant au génie et ses records de vente le faisaient jalouser. Son intelligence, son insolence, son cynisme frisaient la provocation dans un monde abêti, mou, utopiste. Et puis il avait le grand tort d'être de droite et de ne pas s'en cacher, le comble de l'insolence.

 

 

UNE CHARADE ROMANESQUE

 

"Les Bêtises" s'articulent comme une charade démesurée, une charade romanesque, divisée en quatre parties et dont le tout est une personne bien humaine, celle qui écrit. Mon premier est un roman de jeunesse, inachevé, "Les Bêtises de Cambrai", comme les bonbons. Mon second est une gentille introspection, où le rêve et la réalité se mêlent confusément et qui donne l'"Examen" de la genèse de mon premier. Mon troisième est un journal, l'écriture - et l'alcool parfois - devenant le "Vin quotidien" de mon tout. Mon quatrième est une analyse serrée, philosophique, où mon tout est à la recherche de son "Fin Fond". Qui est mon tout? Une personne que l'on a connue on ne peut plus profondément après avoir longtemps habité ce gros volume.

 

Avoir adopté quatre genres littéraires pour ne parler que d'une seule personne peut paraître compliqué. Cette construction a heurté certains critiques qui y ont vu une faiblesse et qui se sont étonnés: un grand livre ne doit-il pas être simple, subordonné à une idée, à une passion, à la cohésion d'une vie épique, fût-ce sous l'abondance comme l'écrit Pierre-Henri Simon? Ils sont tout surpris que ce compliqué ne recèle pas un fond misérable et mince. La complication n'est en fait qu'apparente. Paul Morand dit qu'"il y a de l'ordre en cette folie". Il a raison. En effet la vie d'un homme est folle. Vouloir en saisir les détours et ce de la manière la plus exhaustive possible - le dessein du livre - exigeait d'adopter cette folie, de l'épouser, d'en faire ressortir la complexité par des éclairages différents. Disons tout de suite que Jacques Laurent a réussi à tenir ce pari ambitieux.

 

 

LA BÉQUILLE DE L'ÉCRITURE

 

Il n'entre évidemment pas dans notre intention d'analyser à fond cette oeuvre passionnante. Il faudrait pour cela écrire un nouveau livre et avoir le talent de Jacques Laurent. Notre propos est de vous y faire goûter, de vous mettre en appétit, de vous faire sucer une bêtise avant que vous ne vous offriez la boîte.

 

Gustin-Gilles est la personne qui n'aura presque plus de secrets pour vous. Il se révélera à vous par l'écriture. Il ne sait pas s'il écrit pour exister ou s'il existe pour écrire; s'il écrit pour lui-même ou pour les autres. Mais il écrit. Sur lui-même. Il a besoin de la "béquille de l'écriture" pour marcher dans la vie quand elle ne se confond pas avec le bonheur ou l'action.

 

Son style change quand il a changé d'âge et quand il a changé de lecture. La vie est ainsi: changeante, mouvante, contradictoire, et Gustin-Gilles n'échappe pas au lot des contradictions.

 

Jeune de vingt ans, il écrit un roman qu'il n'achèvera pas. L'écriture est désinvolte, le ton, celui de "la litote sarcastique". Un bon jeune homme, nourri de littérature et pétri par ses lectures, en garnison sur la ligne de démarcation, essaye de faire coller son univers livresque avec la réalité, sa réalité. Sans succès. Inférieur aux événements, il les imagine et devient un aimable imposteur. Pour lui n'existe pas d'autre solution que celle de l'imposture pour atteindre à l'exceptionnel, pour arriver à se ressembler, pour faire du hasard sa chance et ne plus très bien savoir la part de complaisance qu'il met dans ce hasard.

 

 

LA DÉCADENCE

 

Sept ans se sont écoulés depuis que Gustin-Gilles s'est mis à écrire un roman. Il décide alors de se pencher sur ce roman inachevé, de retrouver les circonstances diverses qui lui ont fait écrire ce livre. Cette fois l'écriture devient attentive, encore que désordonnée. Notre héros sait très bien que son roman est une transposition de sa vie, de ce qu'il aurait voulu être. L'imposteur, c'est lui quand il traverse, en touriste, ses années vingt sous les étendards divers de l'Occupation: la Résistance, les Chantiers de Jeunesse, l'exil en Suisse, Vichy ou le Maquis. Son examen prend vite des allures d'autobiographie romancée.

 

À la suite de Drieu, de Céline et d'autres hommes du XXe siècle, il s'est trouvé en face d'un fait écrasant: la décadence. Pour ce jeune homme qui s'est juré que l'exceptionnel serait toujours son alcool, "l'imposture est la seule réponse à la décadence". Les valeurs traditionnelles s'écroulent, sa morale se réduit à une esthétique. Ce qui est dangereux. D'autre part aucune cause ne lui paraît suffisamment juste pour le mobiliser. Cette idée se renforcera du souvenir lancinant des sombres jours qui ont marqué la Libération, et qui ont achevé de discréditer le monde des adultes aux yeux de la jeunesse française.

 

D'ailleurs pour cet épris d'exceptionnel appartenir à un parti n'est pas intéressant si l'on ne peut en être le chef: "Militant, non! Mercenaire, oui, pour agir et le raconter ensuite". Il est bientôt mûr pour aller jouer les paras en Indochine. Il ne lui reste plus qu'à se rendre compte d'une chose essentielle, "il est intelligent et même juste d'être un imposteur mais cela ne conduit pas loin", à se débarrasser de son refus du monde des grandes personnes d'où est né son choix de l'imposture et qui était en réalité un refus de la mort, du vieillissement.

 

 

AU DEVANT DE LA MORT

 

Il court en Indochine au devant de la mort. La guerre seule peut le soulager de "la peur de disparaître stupidement". Si une balle le frappe, il sait qu'il est venu la risquer. Il préfère ce genre de trépas à la mort passive, que l'on reçoit honteusement, rongé par un cancer ou épinglé par un infarctus. Dans l'action il apprécie surtout "la limpidité magnifique" dont il a rêvé sous l'Occupation, sans jamais se résoudre à y plonger tout-à-fait.

 

Avant de se donner corps et âme au monde, de s'inscrire dans le club des grandes personnes, il vit un sursis. Il quitte l'Orient "parce qu'il est bête": "Les règles de Mao sont aussi niaises que celles d'un dépliant pour boy-scouts, et les façades d'Angkor ont éternisé une autre manière d'être sot". En bon occidental, il apprécie l'intelligence de l'art roman.

 

Sur le chemin qui le ramène à Paris, il écrit le journal de ses aventures qui le mènent au Ritz après avoir couché dans le désert. Il n'arrête ce journal qu'après sa dernière folie: Gabrièle, la femme qui occupe le plus de pages dans ce livre, alors qu'il n'a vraiment aimé que Françoise et que pour elle seule son amour se situait au-delà de la jalousie: mais il est "échec".

 

 

LE PESSIMISME

 

N'ayant jamais complètement quitté sa plume, Gustin-Gilles la reprend vers cinquante ans pour écrire à nouveau sur lui-même. Il étudie les trois premières parties de son oeuvre intime, il se penche sur son passé avec le recul que ne permettait pas le microscope du journal. Il fait abstraction de son caractère pour s'élever au niveau des idées générales. Il se fait philosophe, un philosophe qui refuse la psychanalyse et les généralisations stupides. Il tente d'isoler la part irréductible de son être, le Fin Fond, qui lui permet d'être lui et de ne pas être un autre. Se basant sur l'observation du bipède, il donne un commentaire original du séjour humain sur terre: une série de programmations.

 

Mais l'âge du philosophe est aussi celui de l'irrémédiable vieillissement et c'est bien fâcheux. Il comprend qu'il ne pourra plus que se répéter, retoucher ce qu'il a déjà vécu et tracé. Et le livre finit sur des pages d'un pessimisme solide, que laissait supposer la vision d'un homme programmé: "Un crime enténèbre notre époque; celui de l'abolition de l'espoir". L'incertitude est morte. Une triste certitude: tout homme est condamné à mort et peut se dire: "j'habite chez mon assassin". Le lecteur verra tout de même que l'incertitude rassurante finira par triompher à la fin du livre.

 

 

LE FOISONNEMENT

 

Pendant cet itinéraire jalonné d'épisodes sentimentaux et érotiques - Jacques Laurent est un fin connaisseur - on s'est nourri copieusement. Si on trouve navrantes les conclusions auxquelles aboutit l'auteur ou son héros désabusé, on peut se consoler en se régalant de ce vibrant éloge que l'intelligence s'adresse indirectement à elle-même. Je pense aux admirables pages sur l'écriture et à ce foisonnement d'où jaillit la vie. La réflexion de Gustin-Gilles, nous l'avons vue s'attarder sur la politique, sur la philosophie, sur une certaine manière de vivre et de contester la société qui n'appartient qu'à l'anarchisme de droite. Mais au passage nous avons savouré l'expression du dégoût prononcé de Gustin-Gilles pour les bananes, de son horreur de la description, contractée lors d'une dictée de classe, ou de ses insomnies. Car il y a beaucoup de choses dans ces "Bêtises", au titre bien paradoxal. Ce qui rend l'analyse si difficile.

 

 

CORRESPONDANCES

 

Chez Jacques Laurent, les écrivains, les pensées, les idées se répondent. Doué d'une sensibilité baudelairienne dès qu'il s'agit de littérature, il sait entrer en correspondance avec les plus grands écrivains. En écrivant la fin de "Lamiel", le roman inachevé de Stendhal, il nous avait déjà montré qu'il pouvait se mettre à écrire dans les styles qui lui plaisaient. Dans les "Bêtises", Stendhal, Giraudoux, Nerval, Maine de Biran, Amiel, Barrès et bien d'autres se sont mis d'accord pour écrire ensemble sous la dictée de Jacques Laurent.

 

"Les Bêtises de Cambrai" nous ont fait penser au "Hussard Bleu" de Nimier. Le dégoût pour la ville de Gustin-Gilles et la peur de l'Appartement se prononcent façon Céline. Lequel aurait renoncé à ses points de suspension. Les pages sur Venise sont évidemment à rapprocher de celles écrites par Morand. Etc. Nous pourrions multiplier les évocations plus ou moins furtives et retrouver le Drieu guerrier, Bachelard le philosophe et même - pourquoi pas? - le Jacques Laurent des "Corps tranquilles" en se souvenant du gouvernement intérieur de Toussaint Rose, dont s'est emparé Gilles-Gustin, comme de la crainte de la maladie que partage Anne Coquet. Mais nous tenons bien plutôt à souligner que notre prodigieux créateur, maître de sa plume, sait être à travers toutes ces correspondances un nouveau Laurent, héritier de la meilleure tradition littéraire française et fils spirituel de nos plus grands écrivains dont il est naturel qu'il ait gardé certains traits héréditaires. J.L. a enfin trouvé sa mesure, celle de l'écrivain le plus doué de sa génération.

 

 

LES HUSSARDS

 

Dans "Des Français", Roger Peyrefitte déplorait que ceux que l'on a appelé les "Hussards" s'occupassent d'autre chose que de se faire un nom dans les Lettres. Nous sommes heureux que la dernière année lui ait apporté un démenti, qu'il espérait sans doute. Car avec Jacques Laurent se poursuit le retour en force des "Hussards", amorcé fin 70 par Antoine Blondin, avec "Monsieur Jadis", et par Michel Déon, avec "Les Poneys sauvages". J'espère pour ma part qu'ils n'ont pas décidé déjà de "mourir en triomphe".

 

Francis RICHARD

 

1 Ed. Grasset, 1971.

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7 novembre 2020 6 07 /11 /novembre /2020 19:50
Comme l'eau et le feu - Lettres à ma mère (1970-1983), de Pierrette Micheloud

Nos caractères (signe d'eau, signe de feu) sont difficiles à s'entendre, ce n'est pas de notre faute. Et nous nous ressemblons tant sur d'autres choses, quoi qu'il en soit, je peux te dire, malgré les apparences, que je t'ai toujours aimée autant que ma vie, et plus.

 

Ce passage d'une lettre de Pierrette Micheloud à sa mère, datée du 19 avril 1980, est révélateur de cette correspondance où, par exemple, la fille demande à sa mère de mieux se défendre contre une voisine qui lui empoisonne l'existence parce qu'elle ne supporte aucun bruit.

 

Dans cette correspondance, la poète se révèle sans doute autant que dans son oeuvre. D'ailleurs, à ce sujet elle souffre que certains de ses livres ne soient pas publiés par des éditeurs, alors que, consciente de sa valeur, elle est, plus que d'autres, une poète qui vend des recueils.

 

Heureusement, elle peut compter sur le soutien de ses deux admiratrices chéries que sont sa mère Blanche et sa soeur Edmée auxquelles elle adresse parfois une lettre commune. Ce n'est pas de la rancoeur qu'elle éprouve mais un sentiment profond d'injustice, ce qu'elle ne supporte pas:

 

Tu dis que c'est injuste que je ne sois pas connue, bien sûr, mais n'est-ce pas encore plus injuste que j'aie reçu le don de poésie, alors que tant d'autres ne l'ont pas? La terre est un monde d'injustice puisque nous en sommes au b-a ba de la conscience.

(2 mai 1978)

 

Cette hors-la-loi comme elle se présente - elle est franc-maçonne, hostile à la procréation, homosexuelle - a pourtant des règles. Ainsi, à plusieurs reprises, se plaint-elle qu'on lui envoie des courriers insuffisamment affranchis. Ce n'est pas pour la surtaxe à payer mais pour le principe.

 

Le 17 janvier 1978, elle fait part à sa mère de sa lecture d'un livre d'Annie Lebrun, intitulé Lâchez tout!, qu'elle lui enverra pour la faire rire et qui lui a été donné à la Librairie des Femmes, inaugurée à Paris le 30 mai 1974 et où elle est venue revendre des exemplaires de ses livres:

 

Elle assomme les néo-féministes, Benoîte Groult, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, etc. Elles en prennent pour leur rhume! et je suis assez d'accord avec elle, ces femmes-là font beaucoup de tort aux femmes, et il y a une phrase qui m'emballe: "D'apparaître aujourd'hui sous une débauche de fanfreluches organiques, la féminité reste tout aussi bêtement mystérieuse, la maternité tout aussi bêtement triomphante, le désir féminin tout aussi dérisoirement maquillé..."

 

Pierrette Micheloud a ses têtes de Turc, tels Maurice Chappaz ou Henri Guillemin. À propos de celui-ci, elle écrit à sa mère le 23 avril 1981 avoir beaucoup aimé qu'un lecteur, Robert Junod, dans la Gazette de Lausanne du 13 avril, lui ait rivé son clou, au sujet de ce qu'il dit de Péguy:

 

Ce type m'est insupportable. Il ne cherche que l'anecdote, comme tous les gens bêtes et superficiels.

 

Le texte de Robert Junod figure parmi les dix-sept annexes aux lettres, compléments précieux qui les éclairent. Comme la poète, j'aime beaucoup - et Proust aurait aimé -, ce que dit Junod d'un Guillemin osant dire de Péguy qu'il a raté sa vie et accumuler des chefs-d'oeuvre:

 

Henri Guillemin commet l'erreur, dans ses biographies d'écrivains, de chercher à connaître l'homme sans se soucier d'abord de comprendre l'oeuvre et de l'apprécier en artiste. Erreur double, car c'est l'oeuvre avant tout qui importe; et parce que, de plus, la méconnaître empêche vraiment de connaître l'homme.


Alors pour au moins un peu connaître la femme, ou la reconnaître, pourquoi ne pas reproduire le début d'un poème de Pierrette Micheloud, tiré du recueil En Amont de l'Oubli, Paris, L'Harmattan, 1993, et qui figure en troisième de couverture de cette édition, fruit d'un travail remarquable:

 

D'un espace à l'autre du souffle

Il n'en faut pas davantage

Pour nous faire passer

Du côté de l'absence.

 

Francis Richard

 

Comme l'eau et le feu - Lettres à ma mère (1970-1983), Pierrette Micheloud, 200 pages, Éditions de l'Aire, édition établie, présentée et annotée par Catherine Dubuis (à paraître)

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4 novembre 2020 3 04 /11 /novembre /2020 22:20
Vert et florissant..., de Pavel Vilikovský

Dans ce livre Vert et florissant... 1, un vieux narrateur, anonyme (c'est indispensable), raconte à un interlocuteur son métier, qui est l'un des plus vieux métiers du monde.

 

Ce métier est celui d'espion auquel il a été initié par le grand K. u K. 2,  qui lui intime - c'est le cas de le dire - l'ordre de l'espionner sous l'apparence du colonel Alfredl.

 

Dans ce monologue, le narrateur relate à la fois ses relations sensuelles et ambiguës avec ce colonel, et tout ce qui caractérise ce qu'il appelle l'homme de notre métier.

 

Ainsi ce dernier doit avoir l'imagination comme évanouie [ni morte, ni vive]... pour pouvoir la ressusciter au moment opportun, mais sans qu'elle le gêne dans l'action.

 

S'il a un faible pour la bonne chère, cela n'est pas du tout rédhibitoire, au contraire: C'est assez répandu dans notre métier, où la bonne chère fait partie du déguisement.

 

Comme l'homme de notre métier vit dans une tension permanente, il a besoin d'être soulagé. Aussi, de temps en temps, une petite exacerbation des passions est-elle bienvenue.

 

L'homme de notre métier aime le danger. Mais quel est pour lui le danger véritable ? Il a le plus souvent - vous l'avez certainement remarqué - un petit cul avec une fente au milieu...

 

Parmi les moments importants du métier, il y a la communication humaine nommée interrogatoire où l'attitude à adopter par l'interrogé ou l'interrogateur n'est pas la même:

 

- En tant qu'interrogé, la règle fondamentale est la suivante: satisfaire les désirs de l'enquêteur.

 

- En tant qu'interrogateur, rien de tel que la bonne vieille question, pour laquelle il suffit d'avoir un poing solide et la botte bien ferrée...

 

Dans ce métier de l'ombre, il faut assumer toutes sortes d'apparences et de déguisements. C'est ainsi que déguisé en touriste tchèque il s'est rendu pour une mission en Slovaquie:

 

Dans leur majorité les touristes tchèques étaient des idéalistes convaincus qu'ils allaient propager la culture et la civilisation auprès du peuple attardé de Slovaquie.

 

Cette remarque prend tout son sel sous la plume de Pavel Vilikovský (1941-2020) qui est un écrivain slovaque et dont le héros termine son long périple dans son pays.

 

Il y passe neuf mois en compagnie d'une vachère slovaque dans les ruines d'un vieux château. Ce n'est pourtant pas le type de femme que l'on emporte sur une île déserte:

 

Un homme de notre métier doit être à tout moment disposé à sacrifier, au nom d'une idée supérieure, le simple bonheur humain; et même le sien s'il le faut...

 

L'homme de notre métier peut être vert, voire cru, et florissant. Son récit est souvent ironique, parfois cynique, comporte des scènes burlesques. C'est sa vie et elle n'est pas grise:

 

Un homme, un vrai, ne cherche pas la vérité. Il la crée simplement... il  la fait prévaloir, il l'impose à la réalité.

 

Francis Richard

 

1- Toute théorie est grise, mais vert et florissant l'arbre de la vie - Johann Wolfgang Goethe

2- K. u K. : kaiserlich und königlich, impérial et royal

 

N.B.

 

Ce livre a paru en slovaque en 1989, sous le titre Večne je zelený… ; en première édition française, en 2005, chez L'Engouletemps.

 

Vert et florissant..., Pavel Vilikovský, 208 pages, La Baconnière (sortie le 5 novembre 2020), traduit du slovaque par Peter Brabenec

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 18:45
Lettres à la Lune, de Fatoumata Kebe

Rien de ce qui est lunaire ne m'est étranger.

 

Telle pourrait être la devise de Fatoumata Kebe, 35 ans, astronome qui a consacré ses études et sa vie à la Lune. Car la Lune n'est pas seulement pour elle un satellite ou un astre familier: c'est une présence, un oeil qui nous regarde la nuit et s'invite à nos fenêtres.

 

Après avoir, dans La Lune est un roman, confronté les approches scientifiques, astronomiques et physiques aux mythes qui les avaient précédées, elle adopte dans Lettres à la Lune une autre approche en offrant au lecteur un voyage dans la littérature sur la Lune.

 

C'est un voyage dans le temps et dans l'espace, à travers différentes époques et régions du monde, à partir de romans, de poèmes, de chansons folkloriques et de légendes. A notre époque même, elle reste une source majeure de créativité, inspirante et porteuse de rêves.

 

Fatoumata Kebe commence par des récits mythiques qui disent la création du monde et qu'elle a compilés, sans prétendre à l'exhaustivité, tels qu'ils nous sont parvenus depuis la Côte d'Ivoire, le Zambèze, l'Afrique de l'Ouest, l'Inde, la Grèce, le Japon ou les Incas.

 

La raison le dispute à l'imagination chez les auteurs d'autres récits. Les spéculations [y] vont bon train et cela donne des textes plus ou moins fantaisistes, plus ou moins réalistes, et même des textes où les habitants de la Lune sont imaginés similaires à ceux de la Terre. 

 

D'autres récits, parmi lesquels l'auteure opère un nouveau choix de textes, personnifient la Lune: c'est une muse et confidente, une amoureuse, une directrice de conscience. D'autres présentent la face obscure qu'on lui prête ou la reconnaissent comme maîtresse du temps.

 

Fatoumata Kebe cite des textes de près d'une cinquantaine d'auteurs. Dans ses belles notes liminaires, elle fait montre de son amour des lettres et des langues, de sa curiosité, qui ne se limite donc pas à la science mais se prolonge dans l'inépuisable imaginaire lunaire.  

 

Francis Richard

 

Lettres à la Lune, Fatoumata Kebe, 240 pages, Slatkine & Cie (sortie le 2 juillet 2020)

 

Livre précédent:

La Lune est un roman (2019)

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2 mai 2020 6 02 /05 /mai /2020 17:40
Schizogorsk, de Walter Vogt

On préférait que toute l'histoire passe pour une Affaire russe au lieu de ce en quoi elle consistait effectivement.

 

Le roman de Walter Vogt se conclut par l'Opération S comme Schizogorsk. Mais, pour en arriver là, il se passe dans la vie du narrateur bien des événements tout aussi contradictoires que le titre.

 

Ce dernier, radiologue devenu psychiatre, a un cabinet de consultation au rez-de-chaussée de sa maison, qu'il décrit par le menu, car, pour lui, chaque détail compte, psychologiquement parlant.

 

Tout commence par une séance avec un de ses patients, l'homme du mardi à cinq heures. Si le narrateur fume, il ne boit pas, sauf avec ce patient qui fournit le liquide, une bouteille de Black and White.

 

Peu après, le patient meurt. Suicide, accident ou meurtre? C'est ce que le commissaire Zwicky tente d'éclaircir en rendant visite au narrateur. Qui se souvient d'un détail, insignifiant à ce moment-là.

 

Le narrateur a disposé les verres sur un plateau. Il s'est absenté pour répondre à un appel téléphonique sans suite. Quand il revient, au lieu de prendre le verre à sa droite, il prend celui à sa gauche.

 

Or le narrateur est droitier et le patient, chimiste de la Confédération, gaucher. Il est probable qu'il y ait eu inversion des verres et que ce soit le patient qui ait voulu se débarrasser de son praticien.

 

Quand Zwicky le revisite, le psychiatre boit du lait avec lui. Mais cet ulcéreux ne s'en remet pas et trépasse à son tour. N'est-ce pas ce qu'il lui a dit: il a reconnu la voix qui lui a téléphoné le jour fatal?

 

Les faits tragiques s'enchaînent, ce qui n'est pas pour déplaire au narrateur. En effet il les collectionne en prévision d'un livre qu'il n'écrira peut-être pas mais qui serait consacré à la théologie du mal:

 

Nous vivons tous dans un zoo, nous avons tous des troubles du comportement. [...] Il s'agit d'un zoo plein de perfectionnements techniques, avec toutes sortes de chicanes sophistiquées, de miracles de communication, de drogues sataniques, etc. Personne ne s'en tire plus sans un petit pacte avec le diable.

 

Francis Richard

 

Schizogorsk, Walter Vogt, 240 pages, Bernard Campiche Editeur (traduit de l'allemand par François Conod)

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14 mars 2020 6 14 /03 /mars /2020 17:00
Coupe sombre, d'Oscar Peer

Quand il revient au bout de trois ans, il ne possède plus rien. Ils lui ont tout pris, ses soi-disant prochains - la maison, l'étable, les quelques prés qu'il cultivait.

 

Simon a passé trois ans en prison. Lors de la chasse, par accident, il a tué Luzi avec lequel il venait de se disputer puis réconcilier. Il a été condamné pour homicide par imprudence.

 

D'aucuns, dans le village, irréductiblement, le voient en meurtrier. Mais il revient tout de même là. Où pourrait-il aller d'ailleurs? Il y a toujours vécu et il a soixante-cinq ans.

 

Heureusement, tout le monde n'éprouve pas de l'inimitié pour lui. Il y a ses anciens amis, qui le sont restés et qui ne l'abandonnent pas, et des nouveaux, qu'il se fait, naturellement.

 

Il est évident que Simon n'est pas un meurtrier et qu'il n'en a ni le profil ni le comportement. Et, aujourd'hui, à soixante-cinq ans il pourrait se colleter encore avec les montagnes.

 

L'occasion, involontaire, lui est donnée de montrer quel homme il est. Le sort veut que, lorsqu'à l'automne sont concédés les forfaits de coupe en forêt, le plus moche lui échoit.

 

Au lieu de refuser, ce que le forestier comprendrait, Simon relève le défi de cette Coupe sombre, très loin du village, en haut, presque à la lisière de la forêt, sous les rochers.

 

En l'occurrence, chez lui, il ne s'agit pas d'orgueil, mais plutôt de volonté d'aller toujours de l'avant, jusqu'au bout et peut-être, inconsciemment, d'y trouver une rédemption.

 

Francis Richard

 

Coupe sombre, Oscar Peer, 128 pages, Zoé (traduit du romanche par Marie-Christine Gateau-Brachard)

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16 décembre 2017 6 16 /12 /décembre /2017 11:15
Tablée, suivi de Fraternité, de Pierre Michon

Les éditions de L'Herne publient dans leur collection des Carnets deux courts textes de Pierre Michon, Tablée et Fraternité.

 

Ces deux textes sont tous deux précédés d'un avant-propos d'Agnès Castiglione. Ces deux avant-propos ne sont pas superflus, surtout le second, parce qu'ils les resituent dans leur contexte.

 

Tablée

 

Tablée, est en quelque sorte une analyse de deux tableaux d'Edouard Manet: Au café (1878) et Coin de café-concert (1878).

 

Pourquoi rapprocher ces deux tableaux? Parce qu'ils sont issus de la même toile coupée en deux par le peintre:

 

Il l'a coupé [le tableau] pour des motifs que nous ignorons, scrupule esthétique ou commodité de vente, hasard de commandes, décision idéologique, il ignorait peut-être lui-même pourquoi.

 

Ces deux tableaux ne sont pas de même hauteur: ils ont donc dû être redimensionnés...

 

Pourquoi Pierre Michon s'intéresse-t-il à eux? Parce qu'ils ont été réunis, le temps d'une exposition au Musée de Winterthur, en 2005: Manet retrouve Manet.

Au café (1878) - Museum Oskar Reinhart (Winterthur)

Au café (1878) - Museum Oskar Reinhart (Winterthur)

Coin de café-concert (1878) - The National Gallery (Londres)

Coin de café-concert (1878) - The National Gallery (Londres)

L'analyse de Pierre Michon est fine, volontiers arbitraire, et le rapprochement qu'il fait des deux toiles est comme un exercice de couture d'une tunique déchirée.

 

Avec ce texte court, il réécrit l'histoire des personnages coexistant autour de la table et il restitue l'aura qui surgit au milieu d'eux et les symboles dont ils sont porteurs.

 

Car, enfin de compte, ce tableau représente une table et une aura.

 

Quel rôle joue une table? La table sépare et rapproche à la fois sans qu'il soit besoin de le lui dire.

 

D'où provient l'aura? Du chapeau, voilà le génie: Regardons le tableau. Le gibus seul règne. La grande chose noire, les deux choses noires ici.

 

Et que font ces deux gibus? Ils volent très haut au-dessus de Marcel Mauss et des "techniques du corps", au-dessus des convives atomisés, de la pâte humaine qui s'effrite.

 

Mais, surtout, ils se souviennent de la Tablée de Judée, comme une pierre tombale se souvient et porte inscrit le nom de celui qu'elle escamote.

 

Fraternité

 

Il s'agit là de l'ébauche d'un texte sur le peintre Jacques-Louis David, d'un projet inachevé en 1992, pour le bicentenaire du sanglant 1793 et, plus précisément, du 9 Thermidor, où tomba Robespierre.

 

Pour faire renaître cette journée, une femme se fait la porte-parole d'un choeur de femmes issues des Lumières, jeunes épouses de notables révolutionnaires passés au service du roi sous la restauration (Agnès Castiglione).

 

Aujourd'hui elle est perplexe au souvenir de tous ces frères morts, aimés à mort, qu'elles voyaient et écoutaient depuis le poulailler de l'assemblée:

 

Nous les avons tant aimés que parfois je me demande [...] s'ils ont véritablement existé; s'ils ont porté le chapeau à la Nation; s'ils ont vraiment fait marcher le grand couteau...

 

Deux jours plus tôt David a donné rendez-vous à Maximilien devant la ciguë, lui a promis en pleine Convention que s'il fallait boire la ciguë, il la boirait avec lui...

 

Mais David n'est pas venu: le 9 il a laissé Maximilien boire la tasse tout seul, enfin avec Saint-Just, Couthon, Dumas, Bonbon, Lebas...

 

Pendant ce temps-là, David priait les dieux de lui enlever tout talent pourvu qu'il lui restât la vie...

 

Francis Richard

 

Tablée suivi de Fraternité, Pierre Michon, 80 pages, L'Herne

 

Dans la même collection:

 

Journal 1947-1983, Michel Déon

En présence de Schopenhauer, Michel Houellebecq

Bal chez le gouverneur, Roger Nimier

Le despotisme démocratique, Alexis de Tocqueville

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3 juin 2017 6 03 /06 /juin /2017 22:55
Je couche toute nue, Camille/Auguste

Dans sa note liminaire, l'éditeur définit l'objet du livre:

 

L'histoire est connue pour avoir été cent fois racontée, filmée. La voici, telle quelle, brutale, naturelle et poétique. Les sources seules, sans commentaires ni notes. Correspondance inédite, journaux intimes, carnets...Une passion sans détours, racontée comme un roman par ses archives.

 

Le lecteur ne peut être que ravi: il n'est pas porté de jugement sur Camille et Auguste, de vingt-trois ans son aîné. Les pièces du dossier sont entre ses mains. En les parcourant, il ne peut que se dire, avec Paul Claudel, le frère de Camille:

 

Il est bien rare que la vocation artistique soit une bénédiction. (Mémoires improvisés, 1951)

 

Celle de ces deux génies que furent Camille Claudel et Auguste Rodin, en tout cas, ne le fut finalement pas, ni pour l'un ni pour l'autre. Et le lecteur découvre, peu à peu, ce qu'ils furent l'un pour l'autre, ce qu'ils furent l'un et l'autre.

 

Il y a peu de textes qui disent clairement, sauf à la fin, mais ce n'est pas eux qui parlent, ce qu'ils furent l'un pour l'autre.

 

Dans une lettre d'août 1886, Camille écrit à Auguste, alors qu'elle se trouve loin de lui, à Nottingham: 

 

Vous pensez bien que je ne suis pas très gaie ici. Il me semble que je suis si loin de vous! Et que je vous suis complètement étrangère.

 

Dans une lettre de la même année, adressée à sa féroce amie, Auguste est nettement plus explicite:

 

Aie pitié, méchante. Je n'en puis plus, je n'en puis plus passer un jour sans te voir. Sinon l'atroce folie. C'est fini, je ne travaille plus, divinité malfaisante, et pourtant je t'aime avec fureur.

 

Cette passion ne l'empêche pas d'entretenir correspondance - plusieurs lettres qu'il lui adresse en témoignent - et relations avec sa chère Rose Beuret, la compagne de ses années difficiles...

 

Dans une lettre plus explicite, de fin juillet 1891, Camille écrit notamment à Auguste cette fin, d'où le titre du livre est tiré:

 

Je me couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille, ce n'est plus la même chose.

Je vous embrasse,

Camille

Surtout ne me trompez plus.

 

Les premières années ont été difficiles pour Auguste et, comme sa sculpture n'est pas des plus académiques, éloges et dénigrements de son oeuvre nourrissent des controverses continues dans la presse spécialisée, comme l'attestent des articles parus à l'époque. Il lui faudra beaucoup de temps pour être vraiment reconnu.

 

De son côté, Camille connaît les mêmes affres, avec une différence de taille toutefois: elle ne sera reconnue vraiment à son tour que lorsque sa rupture avec Auguste aura raison de son esprit, en proie à la manie de la persécution dont elle serait victime de la part de son ancien amant...

 

En attendant cette reconnaissance, elle aura grand besoin d'argent et n'en verra jamais la couleur quand elle surviendra. Tandis que Camille pense qu'Auguste fait tout pour que les vivres lui soient coupés, celui-ci, de manière anonyme, lui fait verser des mensualités par le Crédit algérien...

 

Le 4 décembre 1905, dans Le Gil Blas, le critique d'art Louis Vauxcelles écrira:

 

Dans l'histoire de l'art contemporain, je ne vois guère que deux grands noms de femmes: Berthe Morisot et Camille Claudel. Berthe Morisot fut élève de Manet, mais la fraîcheur lumineuse de sa palette lui confère une personnalité exquisément rare et raffinée; quant à Camille Claudel, les leçons qu'au début elle reçut de Rodin lui ont certes appris la grammaire, voire la syntaxe de la statuaire, mais elle est elle-même, profondément, autant que Rodin.

 

Dans l'oeuvre de Camille, ce qu'elle est elle-même transparaît: s'y retrouvent son génie et... son caractère violent, ombrageux... Quoi qu'il en soit, les horreurs tombent sur elle, les maladies, le manque d'argent, les mauvais traitements, comme elle l'écrit dans une lettre envoyée à sa cousine Henriette Henry fin 1912...

 

La suite est connue: Camille sera internée pendant trente ans, de 1913 à 1943, à la demande de sa famille, et ne fera que dépérir; Auguste mourra en 1917, avec tous les honneurs. Camille et Auguste se seront manqués...

 

Eugène Blot, son éditeur d'art, écrira à Camille, le 3 septembre 1932, à propos d'Auguste:

 

En réalité, il n'aura jamais aimé que vous, Camille, je puis vous le dire aujourd'hui. Tout le reste - ces aventures pitoyables, cette ridicule vie mondaine, lui qui restait un homme du peuple -, c'était l'exutoire d'une nature excessive.

 

Dans un article du Figaro du 13 décembre 1951, à l'occasion de l'exposition Camille Claudel au Musée Rodin, AW écrira:

 

Rodin fut tout pour Camille C. Sans lui, elle ne fut plus rien. Un groupe, L'Âge mûr, l'homme qui s'en va en laissant derrière lui une jeune femme nue et désemparée, est l'image de son propre malheur.

 

Les archives qui constituent ce roman d'une histoire vraie et qui font pénétrer dans les coulisses de la statuaire (art qui n'échappe pas aux contingences matérielles et pécuniaires), sont plus révélatrices que n'importe quel récit pourrait l'être...

 

Francis Richard

 

Je couche toute nue, Camille/Auguste, textes réunis par Isabelle Mons et Didier Le Fur, 400 pages, Slatkine & Cie

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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 23:55
"Un homme tragique" de Silvia Ricci Lempen

Dans Un homme tragique, publié fin 1991 aux éditions de L'Aire, Silvia Ricci-Lempen raconte la vie de son Italien de père, qui a pesé lourdement sur la sienne et qui est mort le 19 octobre 1984, à 76 ans. Il lui a fallu un peu plus de cinq ans, de décembre 1985 à janvier 1991, pour écrire ce livre et pour faire le deuil non pas de sa mort, mais de sa vie.

 

 

 

Le père de l'auteur, G.R., est né en 1908. Il n'a donc que 14 ans quand Mussolini accomplit sa marche sur Rome et il se précipite, pour le lire, sur Il Mondo le dernier bastion de la presse libérale...En 1931, cet homme, foncièrement hostile au fascisme, qui se dit kantien, achève sa licence par "un mémoire prônant l'abolition des taxes douanières sur le blé", en opposition complète avec l'autarcie agricole défendue par le Duce.

 

Deux mois après avoir obtenu son diplôme, G.R. ouvre dans le centre de la Sicile une agence de l'Automobile Club d'Italie dont il deviendra ultérieurement le secrétaire général jusqu'en 1946. Entre-temps il aura été mobilisé dans l'armée italienne, aura fait la guerre des Balkans et aura rejoint la Résistance, en 1943, dont il deviendra le Commandant militaire à Rome.

 

G.R. se marie en 1950 avec une femme qui a vingt ans de moins que lui et avec laquelle il a deux enfants, l'auteur et son frère Antoine. Devenu agent d'assurances il réussit très bien matériellement, mais il est amer parce qu'il a tout perdu de "ce pourquoi [il s'était] battu depuis [qu'il avait l'âge] de lire les journaux et d'interpréter le monde".

 

C'est cet homme dont l'auteur raconte la vie au quotidien, dans le cadre familial. Pour ce faire, elle évoque des séquences de cette vie à différentes époques. Dans la première partie de ce récit ces séquences sont datées, mais n'apparaissent pas dans l'ordre chronologique. Dans la deuxième partie elles sont regroupées par thèmes.

 

G.R. est-il fou? est-il neurasthénique? En tout cas il semble violent, sans s'en prendre jamais physiquement aux autres. Mais il sème l'angoisse chez ses proches parce qu'ils doivent être les meilleurs dans la vie et parce qu'il est intransigeant avec eux comme il l'est avec lui-même. Et  ses collaborateurs ne sont pas logés à meilleure enseigne.

 

Ce père, qui se dit respectueux des lois de la logique, dont la religion est "une religion laïque, une religion de l'esprit, en somme, une religion de la conscience" ne donne qu'un sens à la raison, celui d'avoir toujours raison:

 

"Il la faisait ainsi basculer dans son contraire."

 

Aussi Silvia Ricci-Lempen a-t-elle écrit ce livre parce qu'elle n'a pas fini de porter "le poids de sa raison déraisonnante". Peut-être porte-t-elle même maintenant "le vide créé par sa dissolution".

 

A quoi son père est-il conduit par cette "raison déraisonnante"? Comment s'explique-t-elle?

 

"Papa supporte aussi mal le triomphe facile que la contradiction: il lui faut en tout temps l'outrage de la résistance pour justifier et alimenter le noir désespoir, la solitude interne qui forment la trame de son être au monde."

 

Il est donc difficile de résister à un tel père quand il a décidé quelque chose. Toutefois, face à la nécessité, il est capable d'en inverser le signe. Il en va ainsi quand sa fille se marie:

 

"En mai, mon père accepta l'idée de mon mariage.

En août, il prétendit ne s'y être jamais opposé.

En septembre, il affirma l'avoir toujours désiré.

En octobre, il entreprit de convaincre les sceptiques qu'il me l'avait presque proposé.

En novembre, il se chargea de l'organiser."

 

A propos de son angoissé de père, sa fille parle, à un moment donné de son "amour cyanure", qui découle de l'omniscience, dont il est convaincu, et qui l'a poussé à vouloir lui enseigner à être femme puis à être mère, avant qu'elle ne puisse le découvrir par elle-même.

 

La mort de son père est en quelque sorte libératrice. Au contact du monde qui existe, elle apprend qu'elle existe elle-même et que "le dehors est relié au dedans". Elle découvre "la magnifique finitude du réel", "la magnifique imperfection des choses":

 

"J'absorbe ce qui existe sans le détruire, j'absorbe ce qui existe et m'en nourris. L'écorce, le chagrin, l'orgasme de l'amour, la graine, l'écureuil, la tendresse, la barque solitaire, le rouge de mes gants, la déception, le savoir, l'horizon, la vie.

La vie m'alimente et me fait grandir.

C'est donc cela que tu ne savais pas, papa."

 

Ce récit montre donc que l'amour extrême - car G.R. aimait certainement les siens, à sa façon -, conjugué à une raison devenue folle, peut être mortifère pour ceux qui en sont l'objet et c'est en cela qu'il est d'une portée universelle.

 

Francis Richard

 

Un homme tragique, Silvia Ricci-Lempen, 288 pages, Editions de l'Aire

 

Son dernier livre:

 

Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver? (2013)

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26 novembre 2012 1 26 /11 /novembre /2012 23:00

Infiniment-plus.jpgSur le site lesobservateurs.ch, il y a un peu moins de trois semaines, Alice Mignemi écrivait un très bel article consacré à Anne-Lise Grobéty où elle montrait que celle-ci était une véritable pianiste des mots. Mais elle était infiniment plus que cela. La forme, qui servait d’écrin à ce qu’elle écrivait, n’en occultait pas pour autant le fond, mais, au contraire, de par sa séduction, lui permettait de le mettre en valeur et d’emporter la conviction du lecteur.

Alice Mignemi terminait son article par une citation tirée d’Infiniment plus, justement, un roman écrit en 1989. Comme je ne connaissais pas ce livre, l’article d’Alice Mignemi m’a donné envie de le lire, de me plonger une nouvelle fois dans l’univers singulier de l’écrivain neuchâtelois, qui a accordé tant d’importance à la forme, comme un respect dû au lecteur, sans pour autant négliger le fond, très féminin comme elle.

Son héroïne, Iona, est une jeune enseignante. Elle a accepté de remplacer une collègue pendant une année scolaire, dans une ville située au nord de celle où elle habite, ville qui ressemble comme deux gouttes d’eau à La Chaux-de-fonds, et qui se  trouve, comme par hasard, à mille mètres d’altitude, ce qui en fait la plus haute ville d’Europe…

Pourquoi a-t-elle accepté cette mission alors qu’elle est fiancée à un ami d’enfance, Maurizio, qui est ingénieur? Elle ne le sait pas elle-même au début de cet exil volontaire. Elle a seulement la certitude d’un manque. Mais elle est si bien élevée qu’elle n’a guère l’idée d’écouter au fond d’elle-même: cela ne se fait pas.

En regardant la photo de son ami, posée à la droite de sa table de travail, elle sait seulement que son visage est fait de deux moitiés en désaccord l’une avec l’autre, et qu’au fond, elle n’aime ni l’une ni l’autre:

«Le côté droit, bien en place, sûr de lui, celui d’un jeune homme engagé dans le cursus de la vie avec l’air de savoir où il va, fait de traits assurés quant à son avenir, et le côté gauche, celui d’un grand timide un peu benêt, hésitant en tout, avec cette toute petite portion de sourire arrachée in extremis à la commissure

Dans son enfance Iona s’est révoltée par trois fois: en refusant de manger du foie d’un petit veau qu’elle s’était prise à aimer, de mettre des gants et de jouer du violon. Mais ce n’était que ronds à la surface d’une eau qui s’était refermée bien vite pour redonner toute sa place à son mutisme d’enfant résignée et docile.

Quelque chose lui manque donc, mais ce n’est pas Maurizio. Iona va peu à peu le comprendre et retrouver la parole, en étant regardée sans désagrément, aux premiers jours du printemps, par d’autres hommes que lui, et en regardant deux jeunes gens de son école, Lise et Clément, qui marchent enlacés, qui sont – et vont – si bien ensemble, dont les gestes d’amour sont naturels, et dont elle cherche  à «voler du regard un peu de leur amour».

Car son manque, qui la tourmente, est en fait un manque d’amour, de désir, deux mots qu’elle n’a jamais entendus chez elle:

«L’échec, la rupture, la mort, les conflits n’existaient pas. Mais l’amour non plus. Le désir ? N’en parlons pas.»

Iona est atrocement seule et ses plaisirs sont désespérément solitaires. Elle se sent vide. Alors elle comble ce vide en fantasmant sur Lise et Clément. Elle s’imagine partager leurs jeux amoureux, d’être trois ensemble à s’aimer. Mais ce ne sont que rêveries. En réalité ils l’ignorent superbement. Elle est mortellement jalouse de les savoir ensemble et de se savoir à jamais écartée de leur amour. Elle demeure «à la consigne de l’amour».

Il lui faudra du temps pour comprendre pourquoi Maurizio, ce «garçon si bien, d’une toute bonne famille» ne lui convient pas, pourquoi elle n’est avec lui «ni à l’aise ensemble, ni au milieu des autres». Elle ne le saura, et le lecteur avec elle, qu’à la toute fin du livre, après errances de son corps et de ses sens.

Maurizio est en fait d’une rigidité mortelle comme les personnages des fresques de Charles Humbert qui ornent le bureau du directeur de l’école où enseigne Iona pour un an, et qui l’ont tant frappée. Il n’est donc pas étonnant que leurs tentatives charnelles de s’unir aboutissent à des fiascos. Maurizio appartient bien au monde de ses parents à elle, «où tout était absent»:

 

« Le laid, donc la beauté du même coup, la souffrance et la peur, donc le bien-être et la confiance, la privation, donc la plénitude, la haine donc l’amour, le désir, donc la volupté et le plaisir.»

 

Ce monde est ainsi parce que les parents d’Iona sont attachés aux apparences – qui les protègent –, et qu’ils ne s’aiment pas:

 

«Pendant tout le temps qu’ils employaient à ne pas s’aimer, ils n’avaient pas une minute pour m’aimer moi!»

 

Face à un père, porté sur la gent féminine, parce qu’il ne trouve pas satisfaction chez lui, qui ne s’intéresse qu’à ses grâces naturelles, et non pas à son esprit, Iona, inconsciemment, prend le parti de sa mère, en devenant la meilleure élève du monde et en ne gardant qu’une petite part en elle de révolte contre ce choix, pour le lui faire payer, un peu.

Iona cherche en définitive à vivre pleinement, tout simplement, en dehors de ce carcan familial, qui la rend malheureuse et lui ôte la parole.

Le lecteur ne sera pas surpris qu’Iona appartienne, comme l’auteur, à cette génération de femmes adolescentes dans les années 1960…Toute une époque… La mienne.

Une fois le livre lu, le lecteur comprend enfin son épigraphe:

 

«Ainsi,

en un instant,

j’ai noué à ma mère;

ainsi,

sur la pointe d’épingle du temps,

j’ai noué à la vie et au printemps.

 

Mais,

nouer à soi-même et nouer au monde

– nouer à l’amour! –

prend beaucoup plus de temps.

 

Infiniment plus de temps…»

 

Francis Richard

 

Infiniment plus, Anne-Lise Grobéty, 368 pages, Campoche

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24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 23:55

Dans le piège irakienDans le piège irakien, paru aux Presses de la Renaissance ici, a été écrit il y a quatre ans par Mgr Jean Benjamin Sleiman, archevêque de Bagdad des Latins depuis mars 2001. Il s'agissait alors d'un véritable cri du coeur de la part de cet évêque libanais, âgé aujourd'hui de 64 ans, cri destiné à attirer l'attention sur ses malheureuses ouailles et à prêcher la réconciliation nationale. Ce cri n'a, hélas, rien perdu de son actualité.

 

En effet, après l'assassinat de chrétiens à Mossoul en février de cette année ici, les projecteurs des médias ont à nouveau éclairé le terrible sort des chrétiens d'Irak à la suite du massacre à Bagdad de fidèles dans la cathédrale catholique syriaque Sayidat-al-Najat - Notre Dame du Perpétuel Secours - le 31 octobre dernier.

 

Les fidèles assistaient à la messe du dimanche soir quand des terroristes qui venaient d'affronter les forces de sécurité irakiennes se sont réfugiés dans l'église. 

 

Après avoir insulté les fidèles en les traitant de "chiens de chrétiens", les terroristes ont commencé par abattre ceux du premier rang et le prêtre qui cherchait à s'interposer. Puis ils ont enfermé les femmes dans la sacristie et y ont jeté des grenades. Pour faire taire les hurlements de la foule ils ont alors tiré dans le tas. En rupture de munitions, ils se sont enfin fait exploser. Bilan : près de 60 morts et davantage encore de blessés, sans compter les terroristes.

 

Ce tragique épisode fait partie d'une longue litanie d'épisodes tout aussi tragiques qui se sont déroulés dans l'après-guerre de 2003. A l'époque les chrétiens d'Irak représentaient 3% de la population totale, soit près d'un million. Ils sont aujourd'hui moins de 1%.

 

Dans le piège irakien explique ce qui pousse ces malheureux chrétiens à fuir un pays dont ils ont été parmi les premiers occupants, depuis des millénaires, mais où leur vie et survie sont désormais en grand péril.

 

Mgr Sleiman n'a aucune mansuétude pour le régime de Sadam Hussein :

 

"La liberté politique était définitivement bannie, l'initiative économique menacée. La liberté religieuse confinée dans le culte et dans les lieux de culte. Toute ouverture à d'autres cultures jugée suspecte. La parole surveillée et l'autocontrôle étaient une règle générale."

 

Mais ce régime, selon lui, n'était pas à l'origine de la mélancolie des chrétiens d'Irak qu'il a constatée dès son arrivée là-bas. Il n'en était qu'un facteur aggravant.

 

Tout au long du XXe siècle le pays a connu des violences qui ont engendré une contre-violence, auxquelles il n'était pas possible aux chrétiens de répondre "autant par vertu et charité chrétiennes qu'en raison du profond déséquilibre des forces", d'où leur frustration.

 

Mgr Sleiman rappelle ce qu'est la dhimmitude à laquelle sont réduits les juifs et les chrétiens d'Irak encore de nos jours. Pour les musulmans les dhimmi, les gens du Livre pour faire court, sont à la fois considérés comme inférieurs et comme différents. De ce fait ils doivent acquitter des taxes et observer des règles qui ne sont imposées qu'à eux :

 

"J'insiste, en partant de mon expérience et de mes observations des comportements et des discours, sur la permanence de la dhimmitude dans les lois et dans la pratique, dans la perception majoritaire comme dans le narcissisme minoritaire." 

 

Pour sortir de cette dhimmitude nombre de chrétiens d'Irak, alors qu'ils sont d'origines diverses, ont cherché en quelque sorte à se racheter en se faisant les chantres du nationalisme arabe. Ils croyaient pouvoir ainsi dépasser les clivages musulmans-dhimmis. Peine perdue...

 

Mgr Sleiman s'élève contre la légende selon laquelle Sadam Hussein aurait protégé les chrétiens. En réalité, sous le régime du raïs, ils n'avaient le choix qu'entre l'allégeance et l'exil pour continuer seulement d'exister. Ceux qui n'ont pas pris le chemin de l'exode ont échappé aux persécutions en faisant preuve de loyauté et de soumission au régime. Ce qui ne leur a pas évité totalement ni vexations, ni provocations.

 

Depuis la chute du régime l'insécurité touche tous les habitants du pays.

 

Cependant :

 

"En tant que minorité, les chrétiens ressentent tout attentat comme une destruction de leur existence. Toute disparition d'un membre est une diminution de l'ensemble perçue comme une mise en marche d'un processus d'élimination du groupe."

 

De plus :

 

"Les chrétiens ne bénéficient d'aucun traitement de faveur de la part des forces alliées. Ils sont dans cette situation historique dramatique déjà connue : les guerres occidentales sur leur territoire aliènent les sympathies musulmanes en leur faveur, mais ne leur assurent en compensation aucun nouvel appui."

 

Pour s'en sortir il leur faut donc demander protection à des clans. Ce qui renforce leur dhimmitude :

 

"On n'est pas en paix parce que l'on est citoyen, mais parce que l'on est le protégé des uns et des autres. Les relations persistent dans leur inégalité."

 

Quand ils se rendent compte qu'il est plus facile à un musulman qu'à eux d'émigrer en Europe ou aux Etats-Unis, ils ne comprennent pas, ils s'inquiètent, ils en éprouvent de la frustration. De même que lorsque les aides occidentales chrétiennes sont indifféremment distribuées aux musulmans et à eux, à qui tous les subsides irakiens sont refusés, systématiquement.

 

A l'égard des Américains qu'ils admiraient :

 

"L'illusion aura été grande. La désillusion pénible. L'obscurcissement de l'image du libérateur davantage encore." 

 

Ils n'ont pas compris l'expression malheureuse de "croisade contre la terreur" dont ils subissent les conséquences. Car, dans l'imaginaire musulman, croisé égale chrétien et rappelle les croisades du Moyen Âge, avec cette différence près qu'alors les chrétiens étaient empêchés par les musulmans d'accéder aux Lieux Saints, ce qui n'est pas le cas de nos jours...

 

A propos de l'exode des chrétiens Mgr Sleiman ne s'inquiète pas :

 

"Je suis sûr que les chrétiens voueront une loyauté totale aux pays d'accueil, mais au prix de la perte de leur identité, de blessures intérieures, de rupture de liens familiaux jusque-là protecteurs."  

 

Ce livre, jalonné d'histoires tragiques vécues, s'achève sur une note d'espoir, sur le rôle "de rassembleurs, de médiateurs et d'interlocuteurs agréés de tous les partenaires" que les chrétiens d'Irak pourraient jouer dans leur pays au profit de tous ses habitants.

 

Mais cette note d'espoir est contrebalancée par ce passage qui termine l'annexe du livre, consacrée à la Petite histoire d'Irak, terre chrétienne :

 

"Aujourd'hui, la civilisation chrétienne en Irak est devenue tragiquement minoritaire. Pourra-t-elle préserver son identité et sa mémoire ? Il ne semble pas que l'époque qui s'ouvre inaugure pour les chrétiens une ère d'intégration nouvelle dans la société irakienne."

 

Après deux années de répit, jusqu'au début de cette année, il ne semble pas, en effet... 

 

Francis Richard

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8 juin 2010 2 08 /06 /juin /2010 22:20

Le modèle suisseIl y a deux ans paraissait le Modèle suisse de François Garçon, chez Perrin ici. Faute de temps je ne l'avais pas encore lu. Crise des subprimes, crise de l'endettement public, se sont succédées depuis. L'auteur pensait que la diabolisation dont la Suisse était alors l'objet ferait long feu. Il n'en a rien été. Au contraire. La faim fait sortir les loups des bois.

 

Quand je vais en France, je me rends compte que les Français ne connaissent pas grand chose à la Suisse, qu'ils la dénigrent à partir de poncifs qui, depuis le temps qu'ils sont employés à tort contre elle, devraient être éculés. Force est de constater qu'il n'en est rien.

 

Même si beaucoup de choses - en deux ans - ont changé depuis la parution de ce livre, les fondamentaux qui en constituent la matière essentielle demeurent. Sans doute parce que l'auteur, de façon prémonitoire, ne parle pas spécifiquement des sujets qui, ces derniers temps, ont fâché les incompétents gouvernants français contre la Suisse, tels que le secret bancaire ou l'évasion fiscale.

 

L'auteur consacre pas moins de trois chapitres sur neuf à la démocratie helvétique, qui est, à son avis, un des facteurs clés d'explication de la réussite du pays. Il rappelle fort justement que celui-ci aurait toutes les raisons de se disloquer : quatre langues nationales, dont l'allemande, largement majoritaire, vingt-six Etats, deux mille sept cents communes, 21% d'étrangers, plusieurs religions etc.

 

En Suisse il y a autant de parlements et autant de gouvernements que d'entités politiques, Confédération, cantons, communes. Ils sont les uns comme les autres jaloux de leurs prérogatives. Leurs domaines d'action sont relativement bien délimités. Même si la Confédération a tendance à empiéter sur les cantons, les cantons sur les communes, le fédéralisme reste bien vivace. François Garçon ne prononce pas le mot de subsidiarité, mais c'est bien le mot qui convient pour définir cette répartition des tâches, qui part du bas vers le haut.

 

Les deux assemblées fédérales, le Conseil national, dont chaque député représente peu ou prou le même nombre d'électeurs, et le Conseil des Etats, où chaque canton est représenté par deux députés et chaque demi-canton par un député, doivent se mettre d'accord :

 

"Une loi ne franchit l'étape parlementaire que si les deux chambres sont tombées d'accord, à la virgule près".

 

Il est à remarquer que les élus ne reçoivent que des indemnités modiques - ils exercent par ailleurs une activité principale - et que les ministres sont en nombre réduit : sept pour la Confédération... De plus :

 

"L'Administration suisse déjà frugale, subit actuellement une cure d'amaigrissement".

 

Et :

 

"Pour l'heure les cantons réduisent leur endettement [...] et orientent leurs politiques budgétaires vers des spirales vertueuses"

 

L'endettement public, cela ne vous rappelle rien ?

 

Dans les autres pays démocratiques la démocratie de concurrence règne. En Suisse, la démocratie de concordance est la recette politique - au niveau fédéral on parle de "formule magique". Les principaux partis politiques sont représentés dans les gouvernements en proportion de leur poids électoral. Comme l'écrit Jean-Daniel Delley, professeur de droit constitutionnel à l'Université de Genève, cité par l'auteur :

 

"Contrairement à la démocratie de concurrence qui permet à la majorité d'imposer sa loi à l'opposition, la démocratie de concordance exige de chaque partenaire qu'il sache tout à la fois modérer ses exigences et admettre en partie celle de ses adversaires".

 

La démocratie directe s'exerce en Suisse sous trois formes inédites dans les autres pays démocratiques, aux niveaux communal, cantonal et fédéral. Par l'initiative populaire le peuple peut proposer, par le référendum facultatif il peut sanctionner une décision prise par le parlement, par la pétition il peut interroger. Résultat :

 

"La machinerie du scrutin périodique est la condition de la paix civile. Elle apparaît comme le signe de maturité d'un Etat démocratique."

 

François Garçon décrit le système hors normes de formation en Suisse, dont j'ai eu la chance de bénéficier dans mon jeune temps et qui est à la base du dynamisme économique du pays. La paix du travail - la grève, peu utilisée, est vraiment l'ultime recours - est aussi pour quelque chose dans ce dynamisme, qui se traduit par un faible taux de chômage, faible taux que favorise encore la facilité de nouer et de dénouer les rapports de travail.

 

La Suisse ne dispose pas de richesses naturelles en dehors de l'eau de ses glaciers. 65% de son territoire est composé de montagnes. Cela ne l'empêche pas d'être un véritable dragon économique, dont le tissu industriel, qui profite de la mondialisation, est dominé par les PME, à côté desquelles prospèrent quelques multinationales - cinq d'entre elles figurent parmi les 100 premières. Dans quels secteurs la Suisse excelle-t-elle ? La pharmacie, l'industrie du médicament, la biotechnologie, l'industrie des machines, l'industrie alimentaire, l'horlogerie. La Suisse est donc loin d'être seulement le pays des banques et des compagnies d'assurances...

 

Le modèle suisse  est un livre qui expose "pourquoi ils [les Suisses] s'en sortent beaucoup mieux que les autres" :

  

"Dans cet écosystème de la superficie de l'Aquitaine ou de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, les choix collectifs passent autrement qu'en les imposant, les populations immigrées ont été accueillies sans être concassées, une industrie du savoir s'est renforcée pour atteindre l'excellence et une formidable prospérité au bénéfice du plus grand nombre a été rendue possible, le tout supervisé par un Etat minimal. Quel pays peut se vanter d'un pareil bilan ? ".

 

Il s'adresse principalement à la France et aux Français :

 

"La France n'aurait-elle pas intérêt à enfin tenter d'importer certaines recettes helvétiques autres que la fondue, quitte à les adapter sans les dénaturer ? Qu'on songe à la souveraineté du Parlement, à l'initiative populaire et au droit de référendum, notamment lorsqu'on rapporte la modicité de leurs coûts à leur efficacité comme instruments de pouvoir. Réforme de l'Etat et régionalisation n'auraient-elles pas beaucoup gagné en efficacité et profondeur si, régulièrement, les électeurs français avaient été informés et appelés à s'exprimer ?".

 

François Garçon conclut :

 

"Allons, tant de temps a déjà été perdu, mais, comme le dit le Bon Pasteur, il n'est jamais trop tard pour bien faire ! ".

 

Pour le moment il est loin d'avoir été entendu, mais peut-être faut-il, au préalable, qu'il soit lu...

 

Francis Richard

 

L'internaute peut écouter  ici sur le site de Radio Silence mon émission sur le même thème.
 

Nous en sommes au

689e jour de privation de liberté pour Max Göldi, le dernier otage suisse en Libye

Max Göldi

 

 

  

 

  

 

 

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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