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21 novembre 2025 5 21 /11 /novembre /2025 23:30
Swiss Trash, de Dunia Miralles

Le mot anglais trash peut être traduit en français par déchets, c'est-à-dire, par extension, par poubelle. Le titre de ce roman, initialement publié en l'an 2000, peut donc être littéralement traduit par poubelle suisse. Ce qui n'est guère engageant.

 

Toute société a son envers. La Suisse n'y échappe pas. Ici, comme partout, rien n'est jamais tout rose, même si la couleur de la couverture pourrait indûment le laisser présager. Car il s'agit d'un roman plutôt noir que rose, la couleur cliché du féminin.

 

Des femmes en sont les protagonistes. La couleur rose n'est sans doute pas fortuite. Ce serait en quelque sorte l'avers de la médaille d'une histoire qui se déroule de février 1989 à janvier 1993, petite révolution dans leur vie, deux siècles après l'Autre.

 

Parmi ces femmes, quatre, semble-t-il, sortent du lot: Cathy, Marie, Gloria et Constance, encore que cette dernière soit d'un genre particulier. En effet cette femme est une mutante. L'auteure emploie pour la désigner l'expression d'andro-femme.

 

Aucune de ces femmes n'appartient à la haute. Au début de l'histoire, Cathy travaille à La Chaux-de-fonds comme ouvrière dans l'industrie horlogère, Marie et Gloria à Genève comme infirmières dans un hôpital, et Constance touche des allocs...

 

Elles ont un point commun: la misère morale, qui ne va souvent pas sans l'autre, la misère tout court. Leurs relations qu'elles ont avec les hommes ne valorisent ni elles, ni eux. Deux mots pourraient les résumer: sexe pour toutes et drogue pour l'une...

 

Un ingrédient supplémentaire ajoute encore de la noirceur à cette histoire: la violence, qui n'est d'ailleurs pas exclusivité masculine, ne serait-ce que grâce à la présence hormonale de Constance qui, à l'occasion, ne se prive pas de faire le coup de poing.

 

Cette histoire est tragique. Ainsi, au fil du récit, sur fond musical de ces années-là, des morts se produisent-elles, par accident, par overdose, par suicide, par homicide, avec la culpabilité qui ronge parfois les survivantes et leur pourrissent l'existence.

 

Les hommes n'ont pas le beau rôle dans cette histoire. Aussi le lecteur n'est-il pas surpris qu'à la fin ce rôle se termine dans toutes les vies de ces femmes et que, même, le dernier d'entre eux se voit réserver un sort définitif par Constance, l'ange sauveur.    

 

Francis Richard

 

Swiss Trash, Dunia Miralles, 200 pages, BSN Press

 

Livres précédemment chroniqués:

 

À L'Âge d'Homme:

Inertie (2014)

Mich-el-le (2016)

Folmagories (2018)

 

Chez BSN Press:

Le gouffre du cafard (2024)

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5 novembre 2025 3 05 /11 /novembre /2025 21:40
2084 La fin du monde, de Boualem Sansal

L'Appareil peut le détruire, l'effacer, il pourrait le retourner, le reprogrammer et lui faire adorer la soumission jusqu'à la folie, il ne pourra lui enlever ce qu'il ne connaît pas, n'a jamais vu, n'a jamais eu, n'a jamais reçu ni donné, que pourtant il hait et traque sans fin: la liberté.

 

Quand il a cette révélation, aboutissement de questions qu'il s'est posées, Ati se trouve dans le sanatorium de Sîn, situé dans les montagnes du bout du monde et érigé il y a fort longtemps: 

Un cartouche gravé dans la pierre au-dessus du portail de la forteresse révélait une date, si c'était bien une date, 1984...

 

En Abistan, le pays des croyants, qui est censé, avec ses soixante provinces, couvrir toute la planète, et où il ne peut rien advenir hors la volonté expresse de l'Appareil, une phrase résume la vraie sainte religion du pays, l'Acceptation, le Gkabul:

Yölah est grand et Abi est son fidèle Délégué.

 

En Abistan, il n'y a plus d'Ennemi, mais des makoufs, des renégats invisibles et omniprésents. 2084 est une date fondatrice pour le pays même si nul ne [sait] à quoi elle [correspond].

 

Considéré comme guéri, mais à surveiller, Ati quitte le sanatorium et rentre chez lui, avec la volonté de vite connaître [son pays] dont il a découvert qu'il ne savait rien, pour se donner une chance de se sauver. Son voyage de retour dure une année.

 

Au sanatorium il a acquis la conviction qu'il existe un autre pays dans leur monde... Elle se meut, en chemin, en certitude, à la vue de colonnes de prisonniers de guerre:

Quelle guerre? Une nouvelle Grande Guerre sainte? Contre qui, sur terre, il n'y avait que l'Abistan?

 

Rentré chez lui, à Qodsabad, il n'aspire qu'à reprendre pleinement sa vie de bon croyant attentif à l'harmonie générale, ne se sentant pas la force et le courage d'être un incroyant engagé:

Ce que son esprit rejetait n'était pas tant la religion que l'écrasement de l'homme par la religion.

 

Lui et Koa, un collègue de bureau, vont s'interroger sur:

  • Le mystère de l'abilang, la langue sacrée, née avec le saint Livre d'Abi et devenue langue nationale exclusive omnipotente.
  • Le rapport entre langue et religion, car dans le ghetto de Qodsabad, les femmes ne portent ni masque ni burniqab et, surtout, ne parlent pas la langue sacrée.
  • La découverte d'un nouveau lieu saint qui n'est autre que le site archéologique sur lequel travaille Nas, un archéologue rencontré par Ati lors de son voyage de retour.

Etc.

 

Mais se poser de telles questions et bien d'autres, se rendre dans des lieux prohibés, comme le ghetto, c'est risquer la délation et l'accusation de mécréance, pour laquelle ils ne peuvent espérer aucune compréhension, notamment de la part de la mockba1, des juges de l'inspection morale ou des Croyants justiciers bénévoles... Ils risquent rien de moins que la torture et la mort...

 

Pour échapper, par ailleurs, à un mauvais rôle que le tribunal d'arrondissement veut faire jouer à Koa, ils partent tous deux à la recherche de Nas qui officie au ministère des Archives, des Livres sacrés et des Mémoires saintes, à l'Abigouv, au coeur de la Cité de Dieu. L'histoire prend alors un tournant inattendu. Car Nas a disparu...

 

Dès lors Ati traversera bien des tribulations, qui le convaincront in fine de vouloir, et d'espérer, vivre une autre vie de l'autre côté de la Frontière qui ... n'existe pas. Il apprendra que l'abilang, qui force au devoir et à la stricte obéissance a été conçue en s'inspirant de la novlangue de l'Angsoc 2 :

  • La mort c'est la vie.
  • Le mensonge c'est la vérité.
  • La logique c'est l'absurde.

 

Le temps s'est arrêté en 2084...

 

Francis Richard

 

1 - Lieu de culte de la religion, tenu par les mockbis.

2 - C'est-à-dire la langue inventée par George Orwell dans son roman 1984, où des mots, également, signifient leurs contraires: 

  • La guerre c'est la paix,
  • La liberté c'est l'esclavage,
  • L'ignorance c'est la force. 

 

PS

Quand j'ai écrit ma précédente chronique, le 3 novembre 2024, sur Le français, parlons en!, je ne me doutais pas que son auteur serait arrêté et mis en prison en Algérie, moins de deux semaines plus tard, le 16 novembre 2024.

2084 La fin du monde s'est vu décerné le Grand Prix du roman de l'Académie française le 29 octobre 2015, ce qui signifiait qu'il pouvait en parler, du français, et que je devais prendre un jour le temps de le lire.

Ces anniversaires, d'il y a quinze ans et d'il y a un an, ne laissent pas d'occuper mon esprit ... et de m'enjoindre de prier pour lui, dont le sort ne semble pas intéresser outre mesure les autorités de son pays, la France...

 

2084 La fin du monde, Boualem Sansal, 336 pages, Folio

 

Livre précédemment chroniqué:

Le français, parlons-en ! (2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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6 août 2025 3 06 /08 /août /2025 19:45
Les royaumes de Borée, de Jean Raspail

La frontière courait sur quelque quatre cent soixante-dix lieues face à l'est et au nord-est.

 

Au-delà de la frontière, ce sont des forêts, Les royaumes de Boréeune vaste contrée inhabitée. Le Grand-Duché de Valduzia se trouve situé à l'est de la Prusse orientale et au nord de la Russie.

 

Dès le début du roman, au XVIIe siècle, apparaît un téméraire cavalier, Oktavius Ulrich de Pikkendorff. Il est issu d'une famille régnant sur une principauté minuscule et crottée du haut Danube dont la devise est:

Je suis mes propres pas.

 

Comme il n'est de loin pas l'héritier, il propose ses services à un autre prince, Auguste III, qui règne sur Valduzia. À sa demande il est envoyé par celui-ci aussi loin que possible... et à l'est.

 

Oktavius devient commandant de la place de Ragen, située à cent vingt lieues de la capitale. De Ragen, avec une petite troupe, il part vers l'est pour y bâtir une redoute qui sera le poste avancé pour se protéger d'une menace... imaginaire:

À condition d'y croire, le simulacre est la réalité de la vie.

 

Un soir le cornette1 Mickiewicz, ayant patrouillé autour du fort, fait le rapport suivant: 

J'ai vu un petit homme couleur d'écorce. Il était grimpé sur un arbre et si parfaitement immobile qu'ils se confondaient.

 

C'est la première apparition du petit homme. C'est un des personnages les plus importants de l'univers onirique de Jean Raspail. Il est le fil conducteur de ce roman où le narrateur va faire rêver le lecteur tout du long.

 

Le petit homme tient un arc; un carquois est ficelé à son dos; il porte un bonnet de fourrure pointu; il décoche des flèches; il lance des javelots; il plante des bâtons à tête de loup: le visage de [son] dieupour marquer l'entrée de son territoire.

 

Le narrateur se dévoile peu à peu. Il a fait des recherches sur le petit homme et raconte ce qu'il a appris sur lui, sur ses apparitions au cours du temps. Car, pendant mille ans, le petit homme apparaît, disparaît, réapparaît...

 

Dans les documents qu'il étudie, quand apparaît un Pikkendorff de Ragen, à chaque fois le petit homme n'est pas loin... 

 

Dans sa préface, Étienne de Montety, écrit que la vie est un rêve brisé, que l'écrivain doit préserver dans un repli de son coeur et de son imagination.

 

Pour le préfacier, le [petit homme] tue pour se protéger et protéger son territoire, car l'homme venu de Valduzia ou de Ragen annonce le progrès, c'est-à-dire la perdition.

 

C'est toute l'ambiguïté du récit de la Genèse où Dieu dit à l'homme et à la femme:

Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la.

 

Et où ils sont chassés du paradis parce qu'ils ont mangé le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal... qui leur était interdit sous peine de mort.

 

Cette ambiguïté est levée par le Christ avec notamment sa parabole des talents 2.

 

Francis Richard

 

1 - Officier de cavalerie portant l'étendard à damier losangé bleu et blanc.

2 - Voir le livre de Charles GaveUn libéral nommé Jésus.

 

Les royaumes de Borée, Jean Raspail, 336 pages, Albin Michel

 

N.B.

Ce roman a paru en 2003 chez Albin Michel, puis en 2005 au Livre de poche.

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8 juillet 2025 2 08 /07 /juillet /2025 18:45
Bienvenue Honorables Visiteurs, de Jean Raspail

Ce roman est le premier que Jean Raspail ait écrit. Paru en 1958 sous le titre Le vent des pins, chez Julliard, avec pour sous-titre Matsukase, il avait été réédité en 1970 sous le titre de Bienvenue aux honorables visiteurs.

 

Dans sa préface à la présente réédition de fin 2024, Alain Lanavère écrit:

 

Jean Raspail a habillé de romanesque une fable un peu triste, sur l'impossible communication, même dans l'amitié et dans l'amour, entre hommes de cultures différentes; si son livre met autant l'accent sur l'étrangeté des coutumes japonaises d'hier, c'est pour laisser penser que le Japon d'aujourd'hui, en apparence - et en bonne partie sous la contrainte - occidentalisé, reste tout autant fermé à la curiosité, ou à l'indiscrétion, des Occidentaux.

 

Dans cette fable, Jean Raspail met en scène... des Japonais et des Occidentaux. 

 

Les Occidentaux sont Gilles Germain, directeur de l'agence française Pays inconnus et six voyageurs, par ordre d'apparition dans le texte:

  • Le Général de Lure, militaire et noble français,
  • L'Américaine Angelica Burke-Simpson, pilier du temple nouveau-baptiste de Burke-City, South Dakota,
  • Douglas Rockmiller Jr., Président des Fils de la révolution américaine,
  • La Française Liliane Laage,
  • La Française Nicole Marchand,
  • L'Anglais Cecil Brownley.

 

La suite montrera que les trois premiers seront traités avec une merveilleuse férocité par l'auteur, selon l'expression du préfacier.

 

Les Japonais sont, principalement, toujours par ordre d'apparition:

  • Miyamoto San, engagé par Gilles Germain pour accompagner les voyageurs et leur servir d'interprète,
  • Hakayama San, ex-lieutenant de l'Armée impériale, gravement mutilé, devenu mendiant,
  • Mademoiselle Petite-Sérénité, geisha de première classe,
  • Sato San, haut fonctionnaire de la police,
  • Keiko San, la jeune soeur de Miyamoto San.
  • Asaki Senseï, maître en karaté.

 

Au fil du récit l'auteur égrène quelques règles de savoir-vivre nippones, qui ne laisseront pas de surprendre les honorables visiteurs occidentaux ou heurteront leurs hôtes nippons quand elles ne seront pas respectées:

  • Ne jamais aborder l'objet de la conversation sans l'avoir fait précéder d'une longue et soigneuse préparation.
  • S'arranger pour toujours se présenter de la part de quelqu'un.
  • Pour dire la même chose, il faut quatre fois plus de temps en japonais qu'en français.
  • Les règles protocolaires réservées aux femmes en Occident le sont aux hommes au Japon.
  • Un Japonais bien élevé se doit de rire de tout ce qui prête à pleurs ou émotion1.
  • Le rôle des servantes, dans toute auberge2 de luxe, consiste à vous dévêtir, à vous habiller d'un kimono aux couleurs de l'hôtel, à vous frotter dans le bain, à s'agenouiller près de vous pendant tout le repas, à vous border dans les futon et à attendre que vous soyez endormi pour vous souhaiter bonne nuit et éteindre la lumière.
  • Ne pas perdre la face: Le souci des formes prime la véracité des faits. 

 

Comme dit plus haut, les trois premiers occidentaux, qui n'ont rien compris au Japon, voudront, pendant leur séjour, occidentaliser les Japonais:

  • Douglas Rockmiller, en libérant les geishas de leur esclavage...
  • Angelica Burke-Simon, en convertissant les bouddhistes à la vraie foi...
  • Le général de Lure, en sortant l'ex-lieutenant Hakayama San de sa misère...

 

Ces trois étrangers se mêleront de ce qui ne les regarde pas et menaceront l'isolement cher au Japonais

 

Mais vis-à-vis de l'étranger, le Japonais ne sait pas, n'aime pas se décrire ou expliquer son pays. Il ne lui reste plus qu'à se fermer comme une huître ou se défendre comme un hérisson.

 

Le lecteur découvrira comment le Japonais réagira vis-à-vis de ces honorables visiteurs et combien Jean Raspail ironise quand il fait dire à leur guide, devenu journaliste, qu'il peut témoigner de l'immense sympathie qu'ils ont su provoquer dans leur entourage par leur tact, leur respect de nos coutumes, leur extrême politesse. 

 

Francis Richard

 

PS

Pour ma part j'ai beaucoup appris sur le Japon en pratiquant le karate do shotokan pendant quinze ans avec des Japonais, en lisant Yukio Mishima3, le Hagakuré de Jocho Yamamoto, Mishima ou la vision du vide de Marguerite Yourcenar et Mort et vie de Henry Scott-Stokes, et bien d'autres livres. 

 

1 - Malicieusement l'auteur se demande si ce n'est pas ce qu'on appelle le rire jaune...

2 - Les voyageurs sont installés par l'agence à L'Auberge du Vent des Pins.

3 - Voir ma chronique sur Vie à vendre (2020).

 

Bienvenue Honorables Visiteurs, Jean Raspail, 288 pages, 7 cavaliers (Dessins d'Emma La Maôve)

 

Livres de Jean Raspail chroniqués sur ce blog (créé le 24 mai 2008):

 

Le Camp des Saints, Robert Laffont (2011)

Les veuves de Santiago, Via Romana (2011)

La miséricorde, Robert Laffont - Bouquins (2015), Équateurs (2019)

Terres saintes et profanes, Via Romana (2017)

 

Livre sur Jean Raspail:

 

Jean Raspail, Aventurier de l'ailleurs, Philippe Hemsen, 400 pages, Albin Michel 

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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8 mai 2023 1 08 /05 /mai /2023 18:30
La femme traversante, de Chuang Hua

Comme le dit Amy Ling dans sa postface, ce livre est un récit éclaté et le lecteur doit se laisser entraîner par le courant. Peu à peu, à grands traits, il se dessine.

 

Car il n'y a pas de chronologie dans cette histoire où se mêlent rêves et réalités, laideurs et beautés, présent et passé, souvenirs et fantasmes. De quoi se perdre...

 

La femme traversante, c'est Jane Quatre. Les membres de chaque fratrie de cette famille chinoise portent son numéro d'apparition: ils sont sept dans la sienne.

 

Le titre original, en anglais, est Crossings, c'est-à-dire traversées. Amy Ling, qui a étudié le récit sous toutes les coutures, en dénombre sept, transocéaniques.

 

Sa famille vit exilée en Amérique et elle, en France, où elle a une aventure avec un Français, un journaliste. Son histoire aurait pu s'intituler La femme ballottée.

 

Jane Quatre est à la fois une femme libre et une femme traditionnelle, américaine et chinoise: elle a compris un jour, en Amérique, qu'elle avait la Chine en elle.

 

Dyadya, son père, a réussi dans la finance et aimerait qu'elle fasse de même. Comme tous ses enfants, Jane lui appartient et devrait épouser ceux qu'il lui présente.   

 

Mais Jane Quatre est une indocile. Son petit frère James Cinq l'est tout autant qu'elle, qui, contre le gré paternel, a épousé une barbare, c'est-à-dire une Blanche.

 

Jane Quatre reste traditionnelle puisqu'au contraire de son père qui finit par accepter la barbare, elle persiste à l'ignorer et à ne pas lui trouver de place dans sa vie.

 

Au cours du récit elle convient qu'il lui est difficile, même s'il le faut, d'avoir deux pays dans son coeur. Mais, finalement, elle prouve que ce n'est pas impossible.

 

Le récit commence par la rencontre de Jane et de son futur amant français, qui écrit des critiques de films. Il se termine avec son retour au pays: la boucle est bouclée.

 

Francis Richard

 

La femme traversante, Chuang Hua, 240 pages, Zoé (traduit de l'anglais par Serge Chauvin)

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2 avril 2023 7 02 /04 /avril /2023 17:25
La guerre, aussi bien demain que dans cinq ans!, de Marianne Laufer

Dans ce volume sont réunis deux manuscrits de Marianne Laufer: son Tagebuch, qu'elle a tenu, gymnasienne vaudoise, à l'été 1936, en Allemagne, et ses Souvenirs familiaux qu'elle a rédigés en 1999 et qui couvrent la période qui va de sa naissance, le 25 juillet 1919, jusqu'au mois d'août 1939.

 

Le titre que l'éditeur a donné à l'ensemble de ces deux documents, révélateurs d'une époque, est extrait, et c'est prémonitoire, de ce qu'elle écrit dans son journal à la date du 26 août 1936: La guerre, j'ai l'impression, peut aussi bien venir demain que dans cinq ans, mais je suis sûr qu'elle viendra. 

 

Marianne Laufer est allée en Allemagne du 23 juillet 1936 jusqu'au 18 septembre 1936, à Francfort-sur-le-Main. Le but de ce voyage est de parfaire ses connaissances dans la langue allemande en séjournant dans la famille Holz et de visiter la ville et ses environs au sens très large avec leur fille Mariele.

 

C'est l'été de ses dix-sept ans et des Jeux olympiques de Berlin. Dans ce contexte, les visites faites à pied, à vélo ou en auto sont un témoignage historique où se juxtaposent occupations ordinaires de jeunes filles, tricotage ou jeux de carte, à des événements extraordinaires, lourds de conséquences.

 

Dans ses souvenirs, elle revient sur ce séjour marquant, qu'elle situe dans un contexte plus large: il y a eu un avant et un après son été 1936. Elle y reprend un passage de son journal, qui a revêtu une grande importance pour elle et qui ne l'est pas moins pour le lecteur d'aujourd'hui en quête de réponses.

 

Le 10 août elle a une conversation avec Mme Holz sur le régime allemand. Si celle-ci ne veut pas discréditer son pays, elle ne cache pas son désaccord avec ce mouvement antisémite et antichrétien. Les Allemands ayant, par le Traité de Versailles, été traités indignement, ils ont accueilli l'homme

 

qui offre de redonner à l'Allemagne sa place légitime parmi les nations en se servant de la jeunesse. 

 

Puis elle évoque trois souvenirs qui manquent dans son Tagebuch:

- Dans un tram, elle doit, sans explication, se lever de sa place assise: En fait je n'avais pas encore réalisé qu'avec mes cheveux noirs et mon nez arqué je n'avais pas l'air particulièrement aryen!

- Dans un bureau de poste, où Mariele l'accompagne, elle doit tout de suite sortir: La raison était la même. On ne m'a pas brutalisée, mais il fallait obtempérer.

- À la maison, une fine amie des Holz a fait en vain le tour des consulats pour obtenir un visa d'émigration: En partant, Mme Holz lui donne un panier de denrées alimentaires. Comme Juive1, elle est sans ressources. Et tout cela se passait en 1936 déjà!

 

Elle conclut:

Pourquoi n'en ai-je pas parlé dans mon Tagebuch ? Je ne sais plus. Sans doute avais-je déjà déjà appris la prudence.

 

Francis Richard

 

1 - Dans son manuscrit, Marianne Laufer n'a pas mis de majuscule.

 

La guerre, aussi bien demain que dans cinq ans!,  Marianne Laufer, 112 pages, Éditions d'en bas

 

NB

 

Ce document, qui fait partie de la collection Ethno-Doc des Éditions d'en bas, comprend des illustrations: aquarelles, reproduction du Tagebuch, photographies des Holz, cartes postales et photographies des Laufer.

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13 mars 2023 1 13 /03 /mars /2023 19:55
Un amour anglais, de Jean-François Duval

Chris, dix-huit ans, est venu en Angletterre pour parfaire son anglais. Lui, Simon et Tim, après une virée en Écosse en avril 1968, reviennent pour leurs cours à Cambridge:

 

La radio jouait "Lady Madonna" des Beatles et "Guitar Man" d'Elvis.

 

Simon est au volant. La Mini Cooper quitte la route. Chris est hospitalisé. Mais il n'est pas mort. Ou alors, s'il l'est, il a désormais une nouvelle vie qui s'ouvre devant lui.

 

Comme étudiant, Chris occupe une chambre chez les Smith, où il écoute sur sa radio portative l'émission Top of the pops, tout en lisant Justine en traduction anglaise.

 

Mike, un des amis qu'il s'est fait, joue de la guitare et pense que la musique peut être une grande arme. Depuis le début des sixties, pour Chris et toute une jeunesse:

 

La vraie force révolutionnaire, bouleversante, celle qui, à l'âge de quatorze, quinze ans bousculait tout, c'était le rock.

 

Harry, un colossal suisse-alémanique, occupe une autre chambre des Smith. Un soir, il propose à Chris un rendez-vous devant le Kenko, avec une amie et une copine à elle.

 

Chris fait la connaissance de Barbara, l'amie de Harry, de sa copine, Maybelene, jolie fille, bien habillée, qu'il avait repérée sans savoir que c'était lui qu'elle attendait.

 

Chris a le plaisir de quitter les Smith qui n'ont pas apprécié qu'ils aient reçu Barbara et Maybelene pendant une demi-heure après minuit dans leur chambre respective:

 

Je n'avais pas seulement changé de landlord et de landlady. Dès le surlendemain, lundi, neuf heures du mat, je suivais les mêmes cours que Maybelene, assise tout au fond de la salle.

 

Commence pour Chris l'histoire d'Un amour anglais avec Maybelene, qui aurait été autre sans l'usage de l'anglais, qui créait entre eux une relation tout à fait spéciale :

 

Cette langue nous inventait en même temps qu'elle inventait notre relation.

 

Dans ce roman d'une époque révolue, Jean-François Duval fait un usage idiomatique et savoureux de l'anglais dans les conversations animées entre Chris et Maybelene.

 

Cet anglais parvient aux oreilles du lecteur, qui croit entendre, en fond sonore, pour rythmer le récit de cet amour éphémère, des groupes chanter le rock, en 45 ou 33 tours...  

 

Francis Richard

 

Un amour anglais, Jean-François Duval, 256 pages, Zoé

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24 janvier 2023 2 24 /01 /janvier /2023 23:55
Bambine, d'Alice Ceresa

Connaissez-vous Alice Ceresa (1923-2001)? Cette auteure suisse-italienne a publié une trilogie sur la vie féminine. Bambine en est un des volumes, paru en Italie en 1990 et traduit pour la première fois en français chez Zoé, il y a trente ans, sous le titre Scènes d'intérieur avec fillettes.

 

Est-ce un roman? Oui puisqu'il s'agit d'une oeuvre de fiction. Non parce qu'il n'y a pas à proprement parler d'histoire. Deux soeurs en sont les protagonistes, mais on ne sait pas leurs prénoms, non plus que ceux de leurs parents, et elles n'apparaissent que dans des scènes significatives.

 

Ces scènes, prises dans l'enfance jusqu'à la puberté, constituent, plutôt qu'un roman, une sorte de documentaire 1 sur la vie féminine à une époque indéterminée du XXe siècle, mais qui doit correspondre vraisemblablement à celle vécue par l'auteure, d'où son intérêt anthropologique. 

 

Ce qui frappe en effet le lecteur, c'est la distanciation avec laquelle l'auteure parle de ces deux fillettes, qui ont un an d'écart et qui sont deux facettes de l'enfance féminine de ce temps-là. Elle se garde de juger, de revendiquer; elle expose des faits qui se suffisent à eux-mêmes.

 

Un de ces faits, observés dans le petit noyau familial, c'est la position du père qui dit être le seigneur et maître de la maison, ce qui n'en fait pas un monstre, alors que la mère ne dit rien mais s'exprime peut-être totalement dans ses gestes, ce qui n'en fait pas pour autant une sainte.

 

Cohabitent deux groupes séparés au sein de ce noyau: les parents d'un côté, les enfants de l'autre, ce qui se concrétise par deux chambres distinctes, la chambre matrimoniale étant un lieu interdit aux fillettes (ce qui le rend attractif) et transgressé différemment par l'une et par l'autre 

 

Pendant ces années de l'enfance, l'aînée, tout comme la cadette, prétend ne pas avoir nourri d'intérêts ou de pensées potentiellement liés ne serait-ce que lointainement à la question du sexe: À cela nous pouvons sans autre nous tenir, étant donné surtout l'impossibilité de faire autrement.

 

À la puberté, elles restent telles quelles, à tout le moins en ce qui concerne leur intelligence des choses en particulier et en général, si elles accueillent et suivent avec beaucoup plus d'intérêt les transformations inaugurales de leur apparence: on peut ici difficilement leur donner tort.

 

Les deux soeurs n'y réagissent pas de même et se querellent à propos d'habillement ou de coiffure. Le changement d'attitude du père à l'intérieur et celle de la gent féminine à l'extérieur les angoissent. La figure du père leur dictera une attitude différente à l'égard de la gent masculine...

 

Francis Richard

 

1 - L'auteure emploie le terme de conversation.

 

Bambine, Alice Ceresa, 160 pages, Éditions La Baconnière (traduit de l'italien par Adrien Pasquali, traduction révisée par Renato Weber)

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14 janvier 2023 6 14 /01 /janvier /2023 10:25
Le Retour du Major Davel, de Michel Bühler

Il y a trente-cinq ans, Michel Bühler, seul sur scène, rendait hommage au Major Davel. Le texte de cette performance de deux heures a été réédité en novembre 2022, au moment même où son auteur nous quittait 1.

 

Le Retour du Major Davel est composé de proses, de poèmes et de chansons, où le défunt revient parmi les vivants pour raconter pourquoi et comment il a fini par perdre la tête sur l'échafaud de Vidy le 24 avril 1723.

 

Ce récit parle aussi du Major Davel à la troisième personne et des hommes de son temps dans le Pays de Vaud, sous l'occupation bernoise, où les mots de Liberté et d'Indépendance ne font plus partie du vocabulaire.

 

Il ne s'agit pas pour le Major Davel de donner des leçons, mais il rappelle que les Bernois étaient secondés

 

Par des gens de chez nous, des nobles et des notables,

Qui ramassaient les miettes qui tombaient de leur table,

Qui trahissaient les leurs et sans aucune honte,

Mettez-vous à leur place, ils y trouvaient leur compte!

 

Quant au menu peuple, il était soumis:

 

De révolte, pas de trace

Chez ceux qui sont tondus,

Chez ceux qui forment la masse

Des vaincus, des fourbus.

Ceux qui travaillent sans trêve,

Soumis, silencieux,

Ils n'ont même plus de rêves,

Tout est donc pour le mieux.

 

Jean Daniel Abraham Davel a été mercenaire au service des Bernois, des Français. Il a souvent pensé à la Belle Inconnue qui lui avait prédit un destin extraordinaire: Vous ferez de grandes choses dans votre vie.

 

Privilégié - il est devenu Notaire, Major de quatre paroisses de Lavaux -, il aurait pu couler une vie tranquille et s'enrichir, mais 

 

C'est bien là le drame, ou la noblesse de certains hommes: ils ne peuvent pas se contenter de leur seul confort, de leur seul bonheur.

 

Faut-il obéir aux lois quand elles s'opposent aux lois immuables écrites dans son coeur? Il faut, selon un juriste lausannois, quoi qu'il en coûte, désobéir aux premières pour ne donner aucune atteinte aux dernières.

 

C'est ce qui décide le Major Davel à aller à Lausanne à la tête de ses six cents hommes, de première classe. Il ne s'agit pas pour lui de verser une seule goutte de sang mais d'expliquer son projet à ses compatriotes.

 

Il s'agit de profiter de l'apathie des occupants et de se baisser pour prendre le pouvoir:

 

Jamais une occasion de rentrer dans l'Histoire

N'aura été plus belle, jamais la Liberté

N'a été plus facile à cueillir.

 

Ses pareils ne l'entendent pas ainsi, endorment sa méfiance et profitent qu'il soit seul pour le faire arrêter par deux cents hommes et, après, se vanter auprès des Excellences de Berne d'avoir étouffé dans l'oeuf une révolte.

 

Cet hommage rendu à Davel, dont la commémoration de l'exécution, il y a trois cents ans, approche, est révélateur de l'homme Michel Bühler, qui aimait son pays et savait trouver les mots pour le dire, par la voix d'un héros.

 

Francis Richard

 

1 - Michel Bühler est décédé le 8 novembre 2022.

 

Le Retour du Major Davel, Michel Bühler, 96 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents:

La chanson est une clé à molette (2011)

Retour à Cormont (2018)

 

Une des chansons du Retour du Major Davel:

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4 janvier 2023 3 04 /01 /janvier /2023 12:30
La Vieille Maison, d'Oscar Peer

Pour moi il ne s'agit pas d'avoir un logis, je pourrais même vivre dans un arbre ou dans une grotte; mais tu sais, c'est que je ne voudrais pas perdre cette maison. Le reste n'est pas important. C'est curieux, jusqu'à maintenant, c'était une maison comme toutes les autres, mais maintenant que je dois m'en aller, elle devient de plus en plus belle. J'ai grandi ici, c'est comme une partie de moi-même. Et si mon frère revenait un jour, j'aimerais qu'il puisse y entrer.

 

Chasper Fluri vient de perdre son père, Gisep. Il apprend le jour même de son enterrement que celui-ci avait des dettes envers la commune et... envers son président, Lemm, le bistrotier du village.

 

Sans respect pour le deuil de Chasper, dernier occupant de la maison, Lemm se présente chez lui ce jour-là, avec deux acolytes pour l'enjoindre de vendre sa maison afin d'acquitter ces dettes.

 

Chasper ne veut pas vendre. Il sait que Lemm est intéressé par l'argent et que ce n'est pas pure générosité qu'il veut effacer l'ardoise de Gisep, mais bien parce qu'il est sans vergogne.

 

La maison, du milieu du XVIIe, est, moitié en pierre, moitié en bois: La pierre et le bois ont résisté au temps, bien que le temps soit toujours là, fouillant tout autour, des ses mains silencieuses.

 

Il n'est donc pas étonnant que La Vieille Maison suscite la convoitise de Lemm. Chasper veut la garder, car elle est plus que matérielle; elle représente pour lui quelque chose d'essentiel:

 

L'être de chacun est plus ou moins lié à son avoir. (Philippe Nemo, La philosophie de l'impôt)

 

L'héritage, ce sont aussi des souvenirs bons ou mauvais, liés à la maison, ou des personnes, connues pendant tout le temps qu'il l'a habitée, qui émergent du passé et lui rappellent qui il est.  

 

Alors il essaie, tout au long du récit, d'emprunter l'argent qui lui permettrait de rembourser les dettes à la commune plutôt que d'empocher le vil prix que Lemm lui propose pour la maison.

 

C'est dans de telles circonstances que se révèlent les vrais amis. Il y a ceux qui pourraient mais ne veulent pas, ceux qui ne peuvent mais voudraient bien. Il y a ceux qui rient de le voir s'agiter...

 

L'épilogue est l'aboutissement de cette quête: il ne faut pas être surpris quand on a abusé d'un moment de faiblesse de quelqu'un, si celui-ci, quand il retrouve ses esprits, en tire la conclusion...

 

Francis Richard

 

La Vieille Maison, d'Oscar Peer, 208 pages, Zoé (traduit du romanche par Walter Rosseli)

 

Livre précédent:

Coupe sombre (réédition de 2020)

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17 septembre 2022 6 17 /09 /septembre /2022 19:00
Les Larmes de ma mère, de Michel Layaz

Le narrateur égrène des souvenirs d'enfance à partir d'objets qui ressemblent à une loterie, une loterie étrange, la loterie de la vie. Mais l'inventaire à la Prévert de ces objets, qui sont autant de petits chapitres du récit, n'est guère exhaustif.

 

C'est égal. Il y a déjà de quoi restituer des pans entier de son enfance singulière. Car le narrateur est le petit dernier d'une fratrie de trois garçons. Bien qu'il soit l'objet de toutes les attentions de sa mère, il n'est pas sûr que ce soit un avantage.

 

Parmi ces objets il en est un qui se détache des autres. Il s'agit d'une photographie, laquelle donne son titre au recueil, Les Larmes de ma mère 1,  qualifiées de flux effrayant, et qui en est en quelque sorte le refrain, entonné cinq fois en sous-titre:

 

Sur la photographie où on la voit elle et moi, quelques minutes après la naissance, on distingue clairement - malgré le rouge déjà repassé sur les lèvres, malgré le fond de teint déjà re-plaqué sur les joues - on distingue clairement ses yeux mouillés.

 

La plupart des anecdotes montrent qu'il n'est pas traité comme ses deux aînés, aussi bien par son père, qui l'emmène seul avec lui, que par sa mère, qui semble n'avoir jamais admis qu'elle ait eu encore un fils au lieu de la petite princesse attendue.

 

Le narrateur termine chaque séquence consacrée à un objet par une adresse à son amante où il tire la leçon du souvenir remonté à la surface de son esprit. Celle-ci ne sera jamais mère, laissera cela aux femmes malheureuses, et lui dira in fine:

 

Avec moi, les larmes du fils n'existeront pas.

 

Francis Richard

 

1 - Paru en 2003, ce roman a obtenu le prix Michel-Dentan et celui des auditeurs de la RTS.

 

Les larmes de ma mère, Michel Layaz, 176 pages, Zoé

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Louis Soutter, probablement (2016)

Sans Silke (2019)

Les vies de Chevrolet (2021)

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27 octobre 2021 3 27 /10 /octobre /2021 18:00
Contre-pouvoir, d'Yves Velan

Dans sa préface, Daniel de Roulet met dans son contexte ce texte du trublion Yves Velan (1925-2017), publié initialement en 1978 aux éditions Bertil Galland.

 

Cette mise en contexte est nécessaire, car l'écrivain adressait Contre-pouvoir au Groupe d'Olten, une association dissidente de la Société suisse des écrivains (SSE).

 

En 1971, le Groupe d'Olten avait rompu avec la SSE, fondée en 1912. Ces dissidents, engagés à gauche, avaient pour objectif, une société socialiste et démocratique...

 

Les deux associations concurrentes, jusqu'à un certain point, finiront par se réconcilier en 2002 et c'est ainsi que naîtra l'association des Autrices et auteurs de Suisse.

 

Yves Velan égrène ses idées après des détours, qui sont sa manière de raisonner avant que d'énoncer, et celle d'un spécialiste de rien mais curieux de tout, incitant au débat. 

 

Cette lettre au groupe est motivée par la publication, en 1975, du Rapport Clottu, par lequel l'État donnerait de l'argent à la culture, sans vraiment définir ce qu'elle est:

 

On constate dès l'abord qu'elle [la définition de la culture dans le rapport] est la plus large possible; si large même qu'on ne voit plus la différence nette entre culture et société. 

 

Au passage, remarquons qu'Yves Velan, sans refuser l'aubaine, relève la contradiction qui existe dans le fait de recevoir de l'argent du Pouvoir et d'en être un contre-pouvoir.

 

Velan s'interroge sur la position du Groupe d'Olten au sujet de la culture, qui semble, refusant l'élitisme, vouloir faire une différence minimale [...] entre le texte et l'existence...

 

À ne plus vouloir faire de différences, à vouloir les abolir toutes, il n'y a plus de littérature, il n'y a que la communication. Il n'y a plus de culture, il n'y a que la société...

 

Si le raisonnement est poussé jusqu'au bout, à quoi bon apprendre à écrire? Sans compter qu'écrire n'est qu'une condition nécessaire mais pas suffisante pour être littéraire...

 

À quoi cela aboutit-il? À la société de consommation qui, selon l'ancien popiste, serait le stade suprême du capitalisme (ce qui est une vision fausse et convenue d'icelui):

 

Le langage modélisé. Le règne de la série. Le manque et le présent perpétuels. La non-subjectivité. L'empire du Même. Goulag mou.

 

Après avoir vécu les derniers mois, c'est plutôt l'étatisme qui semble avoir atteint son stade suprême avec de telles caractéristiques; il était déjà plus qu'en germe en 1978:

 

Puisque pour le Pouvoir le littéraire est soumission, séduction, instrumentalité, série, il est pour nous rupture de la série, arrêt, obstacle.

 

Que faire? Là Yves Velan revient au fond: La littérature populaire ne consiste pas à écrire pour tout le monde [...] mais à hausser tout le monde à l'écriture lue ou pratiquée.

 

À l'école tout se joue. Velan explicite l'action à y mener: Par culture, j'entends la plus traditionnelle: littérature, latin, grec, histoire, histoire de l'art, tout ce qui est vertical.

 

Cela commence dès les premières années: Ignoti nulla cupido, disait Ovide dans L'Art d'aimer: On ne désire pas ce qu'on ne connaît pas. Velan commente: une sûre sagesse.

 

Faute d'insuffler ce désir, le Rapport Clottu appliqué ne fera de la culture qu'un îlot: Au mieux nourrira-t-on plus d'artistes ou, ici et là, abaissera-t-on le prix des places.

 

Et le Groupe d'Olten, puisque cette lettre lui est destiné? Que peut-il faire? Puisqu'il s'agit d'un groupe, il devrait avoir une production collective, faire une publication régulière:

 

Dans le cas où la princesse paierait; voire même où elle ne paierait pas...

 

Francis Richard

 

PS

Le volume comprend en outre:

- Discours à l'occasion de la remise du Grand Prix C.F. Ramuz, le 24 novembre 1990

- Discours à l'occasion de la remise du Prix de l'État de Neuchâtel, le 19 mars 1993

- Postface de Jean Kaempfer

 

Contre-pouvoir, Yves Velan, 96 pages, éditions d'en bas

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27 juin 2021 7 27 /06 /juin /2021 18:45
L'Analphabète, d'Agota Kristof

Cinq ans après être arrivée en Suisse, je parle le français, mais ne le lis pas. Je suis redevenue une analphabète. Moi, qui savais lire à l'âge de quatre ans.

 

À quatre ans, Agota Kristof (1935-2011) lit effectivement tout ce qui lui tombe sous la main, et, quand elle est punie, son père, instituteur, lui donne un livre d'images à lire au fond de la classe...

 

Avant d'écrire, elle invente et raconte des histoires avec beaucoup d'aplomb, surtout lorsqu'il s'agit d'âneries, auxquelles son petit frère Tila croit, tandis que son grand frère, et complice, Yano, non.

 

Elle commence à écrire quand, à quatorze ans, elle est séparée de ses parents et de ses frères et qu'elle entre dans un internat dans une ville inconnue. Pour tenir le coup, elle tient une sorte de journal:

 

J'invente une écriture [...] secrète pour que personne ne puisse le lire. J'y note mes malheurs, mon chagrin, ma tristesse, tout ce qui me fait pleurer en silence le soir dans mon lit.

 

Elle continue de lire, si elle a de quoi, en cachette, à la lumière du réverbère, après l'extinction des feux à dix heures du soir. Puis, pendant qu'elle s'endort en larmes, des phrases naissent dans la nuit:

 

Elles tournent autour de moi, chuchotent, prennent un rythme, des rimes, elles chantent, elles deviennent poèmes.

 

Son père en prison, sa mère travaillant où elle peut, elle n'a pas de quoi réparer ses chaussures. Alors elle écrit et joue des sketchs avec des amies, à l'école puis à l'internat, pour gagner quelque argent.

 

Pour Agota, il n'y avait qu'une langue, le hongrois. Mais, quand elle avait neuf ans, sa famille s'installa dans une ville frontière où au moins le quart de la population parlait la langue allemande.

 

À cette première langue ennemie, celle des militaires autrichiens d'occupation, s'en ajoute bientôt une autre, le russe, que d'autres militaires d'occupation imposent, se heurtant à une résistance passive.

 

Quand, à 21 ans, Agota Kristof choisit l'exil avec son premier mari et arrive en Suisse, elle affronte une autre langue inconnue, le français qu'elle écrit pendant des décennies sans la connaître toujours:

 

C'est pourquoi j'appelle la langue française une langue ennemie, elle aussi. Il y a encore une autre raison, et c'est la plus grave: cette langue est en train de tuer ma langue maternelle.

 

En Hongrie, elle laisse son journal à l'écriture secrète et ses premiers poèmes, ses frères et ses parents: Mais surtout [...], ce jour de novembre 1956, j'ai perdu définitivement mon appartenance à un peuple.

 

Si elle était restée au pays, que serait-elle devenue? Aurait-elle été plus heureuse? Sa vie aurait été différente, mais ce dont elle est sûre, c'est qu'elle aurait écrit, n'importe où, dans n'importe quelle langue.

 

Comment devient-on écrivain? Elle le sait très bien, pour avoir été atteinte par cette maladie de l'écriture, aussi inguérissable que celle de la lecture, et n'avoir jamais perdu la foi dans ce qu'elle écrivait:

 

Il faut tout d'abord écrire, naturellement. Ensuite, il faut continuer à écrire. Même quand cela n'intéresse personne. Même quand on a l'impression que cela n'intéressera jamais personne. Même quand les manuscrits s'accumulent dans les tiroirs et qu'on les oublie, tout en en écrivant d'autres.

 

Là où elle fait preuve d'une patience et d'une obstination plus méritoires que d'écrire dans sa langue maternelle, c'est en écrivant dans une langue qui lui a été imposée par le sort, le hasard, les circonstances:

 

Écrire en français, j'y suis obligée. C'est un défi.

Le défi d'une analphabète.

 

Francis Richard

 

L'Analphabète, Agota Kristof, 80 pages, Zoé (première édition en 2004)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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