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8 juin 2022 3 08 /06 /juin /2022 22:15
Un Académicien chez les Vaudois, Edmond Jaloux, de Jean-Philippe Chenaux

La poésie est esprit avant d'être forme, et c'est même à cause de cela qu'elle est immortelle.

Edmond Jaloux, Pour la poésie, Le Figaro, 25 avril 1933

 

Edmond Jaloux (1878-1949) n'est-il pas tombé dans l'oubli? C'est dommage. Académicien français, il a joué un rôle important dans la littérature romande et, plus précisément, pour sa poésie.

 

En 1918, écrivain du Midi de la France, il découvre Lausanne qui a pour lui un charme irrésistible. Ce charme provient de ses arbres et de ses jardins, de sa vue sur les Alpes et sur le lac Léman.

 

Il y revient dès lors chaque été et loue une villa avenue du Léman, dans le quartier des Mousquines, avant de s'installer à Lutry en 1937 où il réside avec sa femme Germaine, jusqu'à sa mort.

 

Le livre de Jean-Philippe Chenaux, préfacé par Doris Jakubec, redonne vie à cet homme qui était un véritable bourreau de travail et fut le fondateur de la Société de Poésie de Lausanne.

 

L'auteur rappelle que cette société éphémère - elle n'a duré que quatre ans - s'est inscrite dans la lignée des Soirées de Lausanne qui a organisé de 1928 à 1933 quarante-six manifestations.

 

Qui sont les principaux acteurs de la Société de Poésie

- Émile Heubi, peintre et musicien, fondateur, avec sa soeur, d'un pensionnat de jeunes filles,

- Henri Gonthier, financier et mécène, 

- Henri Jaccard, journaliste, poète et musicien,

- Daniel Simond, professeur de lettres,

- Myrian Weber-Perret, professeur d'histoire, de lettres et de littérature française,

- Edmond-Henri Crisinel, journaliste et poète,

- Gustave Roud, professeur, avant d'entrer en littérature,

- Edmond Jaloux, critique (en France et en Suisse), essayiste, romancier, conteur, feuilletoniste, poète et pionnier de Radio-Lausanne.

 

Jean-Philippe Chenaux dresse le portrait de chacun d'entre eux mais il développe surtout celui d'Edmond Jaloux qui apparaît comme le mentor de l'équipe de par son longue expérience.

 

Edmond Jaloux donnera un coup de pouce en France à Charles-Ferdinand Ramuz, sera l'ami de Rainer Maria Rilke, d'André Gide et de Marguerite Yourcenar, promouvra Gustave Roud.

 

En 1940 il rejoindra le jury du Prix de la Guilde, dont font partie Ramuz, Roud, Guy de Pourtalès (qui sera remplacé par Paul Budry en 1943), Albert Mermoud, Henry-Louis Mermod.

 

Mais faire partie d'un jury littéraire angoisse Edmond Jaloux en raison de la responsabilité qui incombe à ses membres de décider un peu de l'avenir d'êtres nombreux qui leur est confié:

 

En réalité, le temps seul fait les chefs-d'oeuvre.

 

L'auteur démonte les accusations de collaborationnisme portées contre Edmond Jaloux, qui, certes, comme beaucoup de Français fut pétainiste avant que la zone libre ne soit envahie en 1942...

 

À la Société de Poésie, on ne fait pas de politique et les invités sont: François Mauriac, Loys Masson, André Bonnard, Gonzague de Reynold, Jean-Paul Sartre ou Simone de Beauvoir...

   

Dans le premier cahier publié par la Société de Poésie - il n'y en aura que deux -, le nom d'un jeune poète, Philippe Jaccottet, apparaît, avec un poème prometteur, Pour les Ombres...

 

Doris Jakubec dit de ce livre qu'il est très riche et foisonnant en informations et en suggestions de tous ordres, [...] un puits de savoir pour toutes les recherches culturelles de cette première moitié du XXe siècle.

 

Il faut donc le lire, en faire même un usuel. En tout cas, il donne envie de lire Edmond Jaloux, surtout après avoir lu ce qu'en dit Jean-Pierre Meylan dans son livre sur La Revue de Genève:

 

C'était au fond une âme sensible qui se réfugiait dans ses rêves et dans un univers romanesque clos; c'était un homme tendre et régressif, un gourmet sensuel qui se délectait des sensations délicates que lui suggéraient les oeuvres des autres1.

 

Francis Richard

 

1 - Cité par Jean-Philippe Chenaux.

 

Un Académicien chez les Vaudois, Edmond Jaloux, 314 pages, Cahiers de la Renaissance vaudoise

 

Livre précédent:

 

Les cinq vies du "bon docteur Messerli", 192 pages, Favre (2019)

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30 avril 2022 6 30 /04 /avril /2022 19:30
Le Président Absolu, de Philippe Fabry

En matière sociale et politique, la France a vu se mettre en place un ordre qui, loin d'impressionner par sa modernité, est régulièrement comparé à l'Ancien Régime, entre déficit démocratique, reproduction des élites, pensée unique, panne de l'ascenseur social.

 

Si les institutions de la France sont comparées à celles de ses voisins, la France n'est pas une démocratie:

 

Sa constitution est celle d'un régime autoritaire, une monarchie républicaine qui tend à devenir de plus en plus absolue, et que guette une nouvelle Révolution.

 

 

LA DÉMOCRATIE FONCTIONNELLE

 

Ce qui caractérise les institutions des voisins de la France:

 

- La séparation nette entre le chef de l'État et le chef du gouvernement:

. le premier représente le temps long et est soit un héritier royal, soit élu par le Parlement;

. le second représente l'exécutif et est un chef partisan, il préside le Conseil des ministres.

 

- Deux chambres1:

. la chambre basse, élue au suffrage direct, est celle de la réactivité et du débat;

. la chambre haute, élue au suffrage indirect, est celle du temps long et de la réflexion.

 

 

LA Ve  RÉPUBLIQUE CONTRE LA DÉMOCRATIE

 

Avec l'élection du Président au suffrage universel direct, la Ve République n'est plus une démocratie fonctionnelle:

 

- le chef de l'État est le chef de l'exécutif - il préside le Conseil des ministres - mais n'est pas responsable devant le Parlement;

 

- le chef de l'État, aussi légitimé par le suffrage direct que l'Assemblée nationale, peut dissoudre celle-ci.

 

En pratique il n'y a pas de séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif:

 

Le Président est le chef véritable du gouvernement, le gouvernement n'est responsable que devant le Président, et le Parlement tient sa légitimité élective du Président.

 

C'est pourquoi, avec cette distribution des pouvoirs et des autorités, la pratique constitutionnelle en France est plus proche de celle qui a cours dans la Russie de Vladimir Poutine que de  n'importe quel de nos voisins européens.

 

(L'auteur montre que la comparaison avec les États-Unis n'est pas raison, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas de responsabilité du gouvernement devant le Parlement et que la chambre basse, renouvelée deux fois plus vite, et la chambre haute, renouvelée par tiers, ne peuvent être dissoutes par le président.)

 

 

LA CULTURE POLITIQUE

 

Comme l'histoire comparée de la IIIe République et de la Ve République le montre, la culture politique a son importance:

 

Si les institutions sont radicalement opposées aux valeurs de la culture ambiante, celle-ci leur imposera rapidement une inflexion dans son propre sens.

 

Ainsi la IIIe République, originellement monarchique, est-elle devenue un régime parlementaire, tandis qu'à l'inverse la Ve a connu une dérive non-démocratique validée démocratiquement...

 

Autrement dit plus d'apparence de démocratie peut en réalité signifier moins de démocratie.

 

 

L'ÉVOLUTION VERS UN RÉGIME AUTORITAIRE

 

Cette évolution vers un régime autoritaire2 s'est poursuivie sous la présidence d'Emmanuel Macron:

 

- un parti ad hoc a été créé pour porter ce dernier à la présidence;

 

- l'instauration d'un état d'urgence permanent s'est traduite par la constitution de conseils de défense écologique en 2019 et de défense sanitaire en 2020.

 

L'auteur peut en inférer que la France est de plus en plus dirigée comme un État policier, c'est-à-dire dans le cadre légal de l'état d'exception, et dans le cadre formel de réunions en comité restreint sur lesquelles le Parlement ne dispose d'aucune forme de contrôle.

 

 

DE LA CULTURE DÉMOCRATIQUE À LA CULTURE AUTORITAIRE

 

Dans un pays où l'État pèse 57% du PIB, l'influence du chef de l'État et du gouvernement est d'autant plus centrale.

 

Le pouvoir politique ne se trouve plus au Parlement mais à l'Élysée si bien que le débat public tourne autour de la personnalité et de la décision présidentielle:

 

La Cinquième République, en échouant ou en renonçant à séparer les pouvoirs, a provoqué cette régression consternante de la pensée politique en France.

 

Pour contourner le Parlement, le Président crée une convention citoyenne, dont les membres sont tirés au sort. Faute de réel débat, le peuple en revient aux jacqueries, comme avec la crise des Gilets Jaunes.

 

Il ne faut pas compter sur la presse pour introduire le débat: elle est la plus aidée d'Europe et au service de la pensée dominante, taxant ceux qui la contestent de complotisme.

 

De plus, depuis cinquante ans, la multiplication des lois liberticides en matière d'expression permet de censurer les propos simplement politiques sur certains sujets fondamentaux.

 

Et quand le peuple se prononce, comme en 2005 sur la constitution européenne, il n'est pas tenu compte de sa décision. Ce déni démocratique, suivi d'autres, a eu pour conséquence l'émergence d'une opposition de régime autoritaire, c'est-à-dire une opposition qui descend dans la rue, réprimée brutalement.

 

 

EN CONCLUSION

 

Il faudrait instaurer une démocratie fonctionnelle à l'instar de celle qui existe chez les voisins de la France:

 

Pour cela, il faut et suffit d'imiter ce qui est commun à tous ces pays [...]: deux chambres haute et basse, élues l'une au suffrage direct, l'autre au suffrage indirect; un chef de l'État élu au suffrage indirect, distinct du chef du gouvernement, sans pouvoir exécutif, un gouvernement issu du parlement et responsable devant lui. Tel est l'équilibre démocratique fonctionnel empiriquement éprouvé.

 

Comment y parvenir? Telle est la question. La réponse est entre les mains du parlement, à condition qu'il soit majoritairement opposé au président et fasse en quelque sorte un coup d'État contre lui, d'une manière ou d'une autre.

 

Sinon? On sait ce qu'il advient des régimes autoritaires quand ils ne savent pas se réformer...

 

Francis Richard

 

1 - Certains pays n'ont qu'une chambre: il s'agit de pays où la population est réduite et la diversité culturelle et géographique faible.

 

2 - Philippe Fabry n'emploie pas le terme de dictature, sans doute parce que c'est un gros mot, inaudible. Jacques Bainville, dans son livre Les Dictateurs, publié en 1935, écrivait dans son introduction:

Il y a [...] des dictatures diverses. Il y en a pour tout le monde et un peu pour tous les goûts. Ceux qui en rejettent l'idée avec horreur s'en accommoderaient très bien et, souvent, s'y acheminent sans s'en douter...

 

Le Président Absolu, Philippe Fabry, 118 pages, Léo Portal

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Rome, du libéralisme au socialisme, 160 pages, Jean-Cyrille Godefroy (2014)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 21:00
1622-2022-Quoi de neuf? Molière! , Figaro Hors-Série

Avant de voir représenter ses pièces au Théâtre de Paris, 15, rue Blanche, où la Comédie-Française donnait des matinées classiques pour adolescents, et de l'étudier en classe, j'ai fait connaissance avec Molière, au début des années 1960, grâce à une émission de télévision, encore en noir et blanc.

 

Il s'agissait d'un jeu culturel, L'Homme du XXe siècle, présenté par Pierre Sabbagh. Un des candidats, qui devait emporter la finale en 1963, était un comédien français, sociétaire depuis 1936, que j'ai tout de suite aimé et admiré, Robert Manuel, dont je tentais d'imiter les poses, caractéristiques.

 

Ce qui singularisait ce candidat, c'était son amour pour Molière. Lors de l'émission, il avait sous la main, comme les autres candidats, un talisman. Dans son cas, c'était un buste de Jean-Baptiste Poquelin, qui faisait partie de sa collection et qui me faisait rêver au point que j'aurais aimé en avoir un.

 

En classe, quand nous étudiâmes les classiques, très naturellement c'est Molière qui eut ma préférence, tandis que mon plus ancien condisciple, JLK, connu en septembre 1958 et dont j'ai appris récemment la disparition le 1er janvier 2020, ne jurait que par Pierre Corneille et ses fameux dilemmes.

 

Tout cela pour dire que je n'ai pu résister et ai fait l'acquisition du dernier numéro hors-série du Figaro, consacré à l'illustre dramaturge. Et je n'ai pas été déçu. Comment aurais-pu l'être puisque le titre de ce numéro est une citation profonde de cet autre géant du théâtre qu'est Sacha Guitry...

 

Dans ce numéro, il y a beaucoup de choses à lire. Aussi me contenterai-je, comme je l'ai fait avec l'Album Molière de François Rey d'en relever quelques-unes qui m'ont marqué et qui m'ont paru dignes d'être signalées à mes lecteurs, qui auront peut-être alors envie de le lire à leur tour in extenso.

 

Dans son Éditorial, Michel De Jaeghere montre avec talent et avec verve que le génie de Molière tient à ce qu'il suffit [...] d'ouvrir les yeux pour constater que les types qu'il a créés ont survécu à leurs modèles, apprécier à quel point ils sont éternels:

- Les dévots ont désormais la fibre humanitaire.

- Les précieuses habitent une surface atypique du côté du canal Saint-Martin et achètent des légumes oubliés rue des Martyrs.

- Les médecins se succèdent sur les plateaux de télévision pour annoncer des malheurs apocalyptiques, menacer d'excommunication ceux qui sont rétifs à l'administration de leurs potions.

- Les valets sont devenus consultants...

 

Dans Le rire souverain, Marc Fumaroli écrit avec justesse:

Le théâtre comique a été élevé par Molière au rang de philosophie du plaisir et de thérapeutique des maladies de l'âme.

 

Dans Si ce n'est lui, c'est donc Corneille, Martin Peltier met en pièces la thèse de Pierre Louÿs et emploie in fine, après avoir montré les failles des arguments techniques, celui, massue, de la prosodie:

Dans le vers de Corneille le "ier" de "bouclier", "meurtrier", "sanglier" compte toujours pour deux syllabes. Le même "ier" ne compte que pour une syllabe (comme dans "crassier") chez Molière, qui garde la prononciation archaïque. Or la façon d'entendre reçue de sa mère marque l'identité: l'homme qui a écrit les vers signés Molière n'a pu écrire ceux qu'a signés Corneille.

 

Dans Le paradoxe du comédien, Fabrice Luchini, mon contemporain, qui en réalité se prénomme Robert, comme mon père, interrogé sur la façon de jouer Molière, répond:

Cela peut prendre des années, mais il faut se contenter de dire les mots de Molière. [...] Quand tu joues Molière, il faut que tu te dégages de tout apport personnel. [...] Le vers de Molière, c'est le contraire de la modernité: c'est la contrainte de l'alexandrin qui produit la vie, et non pas la vie qui ne s'épanouirait que quand elle est débarrassée de la contrainte.

 

Dans La cause des femmes, Simone Bertière conclut:

Molière féministe, au sens militant du terme? Sûrement pas. Il était trop sensible à l'infinie diversité des êtres. Très ferme sur l'égalité ontologique entre l'homme et la femme, il s'est borné à dénoncer courageusement les servitudes pesant sur celle-ci. C'était encore trop pour l'époque, si l'on en juge par la violence des attaques subies. Mais il a du moins le mérite d'avoir déblayé le terrain des préjugés qui l'encombraient grâce au rire, par essence libérateur.

 

Dans Le miroir du monde, Marie Zawisza passe en revue les principales pièces de Molière. À propos du Médecin malgré lui, elle cite ces paroles de Sganarelle qui conseille à une patiente qui se dit bien portante:

Cette grande santé est à craindre: et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable.

(ce conseil me touche, qui vais dans quelques jours en subir une troisième non moins amiable pour guérir d'un mal génétique auquel on n'a pas au XXIe siècle trouver d'autre remède...)

 

Tartuffe ou l'Hypocrite, version originelle de la pièce, devenue Tartuffe ou l'Imposteur, ne figure pas dans l'édition 2010 des Oeuvres Complètes de La Pléiade, réimprimées au début de cette année. Mais il est possible de l'acquérir à la Boutique de la Comédie-Française: cette version est au répertoire jusqu'au 24 avril 2022 dans une mise en scène d'Ivo van Hove.

 

Enfin, à Versailles, Yvelines, à l'Espace Richaud, 78 boulevard de la Reine, se tient une exposition jusqu'au 17 avril 2022, sur le thème:

MOLIÈRE, LA FABRIQUE D'UNE GLOIRE NATIONALE (1622-2022)

 

Quand on parle de l'anglais, on dit langue de Shakespeare et, quand parle du français, on dit langue de Molière. Aussi n'est-ce pas extraordinaire qu'amoureux de ces deux langues, je le sois aussi des deux auteurs qui en sont les emblèmes...

 

Francis Richard

 

1622-2022 - Quoi de neuf? Molière!, Figaro Hors- Série, 116 pages

 

Articles précédents sur Molière:

Album Molière, François Rey

Le Malade imaginaire, à la Comédie-Française

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27 février 2022 7 27 /02 /février /2022 23:45
Louis XIV à la mandoline

Louis XIV à la mandoline

Jean-Baptiste Poquelin, Molière, est né au seuil de l'année 1622, Louis XIII régnant. C'est un fils de la bourgeoisie commerçante du temps. Son père lui a obtenu la survivance de sa charge de "tapissier valet de chambre du roi".

 

On ne sait si Molière acheva ses études ou s'il les interrompit. Quoi qu'il en soit, autour de sa vingtième année, il se lança dans le théâtre, la comédie prenant, pour lui, très tôt, le visage de Madeleine Béjart, de quatre ans son aînée.

 

Avec cinq hommes et quatre femmes, le 30 juin 1643, il crée l'Illustre Théâtre, une expérience éphémère puisqu'elle ne durera qu'un peu plus de deux ans. Déjà, au mois d'août 1644, il connaîtra par deux fois la prison pour dettes...

 

Car la troupe s'est endettée pour s'aménager un local, à Paris, d'abord rive gauche, puis rive droite. Cette année-là il prend son nom d'acteur et d'auteur, sans que l'on sache vraiment pourquoi. François Rey émet une hypothèse plausible.

 

Un roman a été réédité cette année-là, La Polyxène. Son auteur est un certain François de Molière d'Essertines, mort assassiné vingt ans plus tôt, et dont le nom est encore familier: Son style est donné en modèle dans les recueils de lettres...

 

L'auteur raconte alors les treize années d'errance de Molière qui a rejoint une troupe de campagne dont il prend la tête, qui se trouve de grands protecteurs, tel que le prince de Conti, qui va lui permettre de se faire connaître en province.

 

Les treize années suivantes, jusqu'à sa mort, seront parisiennes, avec des hauts et des bas, des batailles, comme celle des Précieuses ridicules, dont le succès consterne les frères Corneille, ou encore celle du Festin de pierre (Dom Juan).

 

Longtemps Tartuffe ou l'Imposteur (en trois actes) est jouée en public restreint. Quand la permission est donnée à Tartuffe ou l'Hypocrite (en cinq actes), d'être représentée en public, avec l'appui royal de Louis XIV, le succès est bien là.

 

Ces grandes traits de la vie de Molière sont connus. Aussi est-il plus intéressant de s'attarder par ex. sur ce qui a fait l'objet à la télévision française1 d'un affrontement récent entre le comédien Francis Huster et l'historien Franck Ferrand.

 

Selon l'historien, faisant sienne l'hypothèse de Pierre Louÿs, Pierre Corneille serait l'auteur des meilleures oeuvres de Molière. S'il est vrai que Corneille, réconcilié avec Molière, l'a aidé à versifier Psyché, cette affirmation demeure infondée.

 

De même l'enterrement non religieux de Molière, mort le 17 février 1673, non pas sur scène alors qu'il jouait Le Malade imaginaire, mais deux heures après avoir été transporté chez lui, juste avant la fin de la pièce, est-il une légende tenace:

 

Le 21, sur les neuf heures du soir, ils seront quatre prêtres et non deux à assurer le service, assistés de "six enfants bleus portant six cierges dans six chandeliers d'argent" et de "plusieurs laquais portant des flambeaux de cire blanche"...

 

La Gazette d'Amsterdam précise que cet enterrement fut suivi, malgré le froid, par sept à huit cents personnes, jusqu'au cimetière Saint-Joseph. Molière n'ayant pu signer son acte de renonciation2, l'enterrement devait être sans aucune pompe...

 

Francis Richard

 

1 - Dans l'émission On est en direct sur France 2, le 15 janvier 2022, date du quatre-centième anniversaire du baptême de Jean-Baptiste Poquelin.

 

2 - Acte par lequel, pour être enterré religieusement, un comédien renonçait à sa profession.

 

Album Molière, François Rey, 320 pages, Gallimard (2010)

 

Albums de La Pléiade précédemment chroniqués:

 

Album Flaubert, Yvan Leclerc, 256 pages, Gallimard (2021)

Album Kessel, Gilles Heuré, 256 pages, Gallimard (2020)

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard (2019)

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare, Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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23 juin 2021 3 23 /06 /juin /2021 05:30
Sept personnalités en Valais, de Brigitte Glutz-Ruedin

Le Valais a toujours connu des personnalités qui ont fortement marqué son histoire et il en tire une grande fierté. Ainsi commence la préface que consacre Christophe Darbellay, Conseiller d'État valaisan à ce livre très documenté et illustré de nombreuses photographies de jadis, naguère et aujourd'hui.

 

À propos des sept personnalités dans les pas desquelles Brigitte Glutz-Ruedin, née à Sierre, a décidé de mettre les siens, il parle d'équipe magique, de bande fameuse formée d'un stratège militaire et d'un saint, d'un peintre et d'un faux-monnayeur, d'une philosophe, d'un homme politique, d'un acteur.

 

Pourquoi s'est-elle intéressée aux sept? Son grand-père maternel lisait les mémoires de Winston Churchill; Charlie Chaplin était pendant les vacances un voisin du chalet familial; son père lui avait parlé en fin connaisseur du Valais d'Hannibal, de Farinet, de Courbet; le hasard lui avait fait connaître la présence de saint Mayeul et de Simone Weil en Valais.

 

La méthode de l'auteure en quête de ces sept personnages s'apparente à celle d'un détective. Pour chacun d'entre eux l'appareil de notes et la bibliographie sont impressionnants et ne sont que les signes extérieurs de la richesse des connaissances qu'elle a accumulées minutieusement sur eux.

 

Le livre comporte sept chapitres, qui sont rangés dans l'ordre alphabétique des patronymes: après avoir offert en première partie leurs biographies complètes et synthétiques, dans une deuxième, elle propose au lecteur des itinéraires de promenades et de randonnées pour lui permettre à sa suite de mettre ses pas dans les leurs.

 

Charlie Chaplin est donc la première des personnalités qui apparaît dans le livre. Lui et sa famille passèrent de nombreuses vacances à Crans-Montana, qui s'appelait à l'époque Crans-sur-Sierre. André Bonvin se souvient du premier cours de ski qu'il avait donné à cet homme très sérieux dans la vie courante:

 

En Anglais, il m'a demandé de skier derrière lui dans la descente pour l'aider au cas où il tomberait...

 

À la fin de son existence, Winston Churchill, grand fumeur de havanes et grand buveur de whisky, lorsqu'un journaliste lui demandait quel était le secret de sa bonne santé, répondait: C'est le sport... je n'en fais jamais. Il omettait de dire que, durant sa jeunesse, il avait été bon nageur, bon joueur de polo et alpiniste endurant: 

 

Churchill avait dix-neuf ans quand il parvint, au prix d'intenses efforts, à atteindre le sommet de la plus haute montagne suisse, le Mont-Rose qui culmine à 4634 m.

 

Natif de Franche-Comté, à la suite de la Commune, Courbet se réfugie en Suisse, où il peint beaucoup. Après s'être installé à demeure à la Tour-de-Peilz, il fait des incursions en Valais (il joue au casino de Saxon, qui est alors l'unique casino de Suisse...). Que peint-il? Des paysages. Il écrit à son ami Castagnary:

 

Nous avons fait beaucoup de paysages, on ne peut rien faire autre chose en Suisse.

 

Né côté italien, Farinet fait de la contrebande en Valais, mais surtout il y fait de la fausse-monnaie. Ce qui lui vaudra d'être plusieurs fois condamné. À chaque fois qu'il est mis en prison, il parvient à s'évader. C'est un éternel fugitif jusqu'au jour où il meurt soit en tombant sur des rochers, soit tué par une balle tirée par les gendarmes:

 

Voilà un personnage auquel les Valaisans sont très attachés: provocateur, généreux, irrespectueux de l'ordre et de ses gardiens, homme libre... mais qui a son côté sombre, comme le révèle l'auteure...

 

Hannibal est-il passé par les Alpes? Rien n'est moins sûr, même si quelques éléments troublants pourraient l'accréditer comme ce mur d'Hannibal dont le père de l'auteure lui apprit l'existence en lui racontant ses souvenirs militaires. Toujours est-il que ses recherches l'ont conduite à trouver d'autres traces de passage, plus anciennes puisqu'elles remontent à la préhistoire:

 

Au XIXe siècle, on pensait que les mégalithes avaient été dressés par les Celtes. Aujourd'hui, on sait avec certitude qu'ils sont plus anciens. Ce sont les hommes du Néolithique [...] qui érigèrent menhirs [...], dolmens [...] et cromlechs.

 

Au retour de Rome, où il a assisté au mariage de l'empereur Otton II, l'abbé Mayeul, qui dirige l'abbaye de Cluny et qui est considéré comme le deuxième personnage le plus puissant de l'Eglise, se fait attaquer par un groupe d'hommes, des Sarrasins, alors qu'il s'apprête à franchir un pont sur la Dranse. Lui et ses compagnons sont faits prisonniers et une énorme rançon de mille livres d'argent est exigée pour leur libération, qui sera réunie, entre autres, par les seigneurs de Provence:

 

Cluny mettra cent ans pour se remettre de cette dette.

 

La philosophe Simone Weil, de santé fragile, avait séjourné avec sa famille à Saas Fee quand elle avait vingt ans. Elle est retournée deux fois en Valais, à Montana, en février 1935 et au printemps 1937, pour être soignée. C'est lors de ce deuxième séjour qu'elle fit la connaissance d'un patient de la clinique de La Moubra, Jean Posternak, étudiant en médecine, qui décide, pendant cet arrêt forcé de ses études, de lire un traité de philosophie en plusieurs volumes:

 

Les voyant à mon chevet et sur une table de ma chambre, Simone Weil [...] me déclara que ce n'était pas des traités qu'il fallait lire pour se former en philosophie mais les philosophes eux-mêmes et me proposa de venir régulièrement m'initier aux dialogues de Platon.

 

Il va sans dire que ce magnifique livre est à lire par ceux qui aiment le Valais ou par ceux qui ne le connaissent pas. Il est de toute façon destiné à un large public: habitant ou amoureux du canton, touriste de passage, promeneur ou randonneur, amateur d'histoire locale ou spécialiste de la grande histoire du monde, simple curieux...

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Sept personnalités en Valais, Brigitte Glutz-Ruedin, 352 pages, Slatkine

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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 17:45
Album Gustave Flaubert, d'Yvan Leclerc

À l'occasion de la parution cette année des volumes IV et V des Oeuvres Complètes1 de Gustave Flaubert (le volume I date de 2001, les volumes II et III de 2013), Gallimard publie un Album Gustave Flaubert pour la deuxième fois: c'est une première...

 

(le premier album Pléiade consacré à Flaubert date de 1972 et est signé Jean Bruneau et Jean Ducourneau)

 

Quelques traits symptomatiques (et sympathiques) de Gustave Flaubert apparaissent au fil du livre signé Yvan Leclerc:

 

- L'écolier: Ses résistances à la discipline ne l'empêchent pas d'être bon élève.

 

- Le jeune homme et Shakespeare: Flaubert est un lecteur assidu du dramaturge anglais.

 

- Le malade chronique: Gustave devient Flaubert par le jeu du "qui perd gagne": grâce à la maladie, il peut arrêter ses études et rester dans sa chambre pour écrire. "Je suis vraiment assez bien depuis que j'ai consenti à être toujours mal", dit-il.

 

- À propos de Louise Colet et de Gustave Flaubert: Elle met l'amour et la vie au-dessus de la littérature; lui ne vit que pour écrire.

 

- Sa conception de l'écrivain: Ces trois refus, du portrait, de l'illustration et de l'empreinte biographique, découlent d'un même principe: l'oeuvre seule, la Littérature comme absolu.

 

- Le jeune écrivain: Ses manuscrits de jeunesse sont quasiment sans ratures, venus d'un seul jet.

 

- L'écrivain mûr se documente beaucoup pour écrire sur rien (nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l'auteur absente, écrit-il à Louise Colet), met plusieurs fois l'ouvrage sur le métier (plus de ratures que de mots en clair) pour atteindre à la perfection du style, et fait corps avec ce que son esprit féconde: il somatise la littérature...

 

Ces quelques traits - il y en a bien d'autres - dressent le portrait de ce géant de la littérature, qui jouit par les mots, par la communion avec la nature, physiquement, et qui écrit, déclare-t-il à George Sand, non pour le lecteur d'aujourd'hui mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra.

 

Yvan Leclerc conclut:

 

La langue française vivant encore, deux cents ans après la naissance de Flaubert, la "famille éternelle" de ses lecteurs disposent désormais de ses oeuvres complètes, cinq volumes d'oeuvres et cinq volumes de lettres2, dans un équilibre qu'il n'aurait pu imaginer entre les écrits publics et les écrits intimes.

 

Francis Richard

 

Album Gustave Flaubert, Yvan Leclerc, 256 pages, Gallimard

 

1 - L'édition des Oeuvres en deux volumes date de 1936.

2 - La correspondance en cinq volumes a été publiée dans la Pléiade de 1973 à 2007.

 

Albums précédents:

 

Album Kessel, Gilles Heuré, 256 pages, Gallimard (2020)

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard (2019)

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 23:50
Gabrielle Chanel, les années d'exil, de Marie Fert

Gabrielle Chanel est enterrée à Lausanne, au cimetière du Bois-de-Vaux, dans une tombe sobre et élégante, à l'image de ses créations de haute couture:

 

- Une stèle sur laquelle sont sculptés cinq lions - cinq est son chiffre fétiche - et sont gravés une croix, son prénom et son nom et, juste en-dessous, séparées par un tiret, ses années de naissance et de mort: 1883-1971.

 

- Pas de dalle: À la place, un immense parterre de fleurs blanches et, sur le côté, un petit banc en pierre. Au cas où quelqu'un veuille s'asseoir pour partager, le temps d'une visite, sa solitude éternelle.

 

Car la célèbre couturière qui a donné son nom à un parfum avant-gardiste pour l'époque est morte solitaire au Ritz à Paris, en la seule présence d'une femme de chambre, le 10 janvier 1971. Le 14, elle était inhumée à Lausanne.

 

Dans ce livre, qui est loin d'être une hagiographie, Marie Fert parle des années d'exil de Gabrielle Chasnel, qui est née à Saumur le 19 août 1883 dans une famille modeste et qui aura été une des femmes libres de son temps.

 

Avant la guerre 1939-1945, Gabrielle Chanel s'est rendue à Saint-Moritz dès 1929 et a séjourné au Beau-Rivage de Lausanne dès 1938. Mais c'est après guerre qu'elle s'est exilée en Suisse avec pour port d'attache Lausanne.

 

Pourquoi? Elle a eu un comportement condamnable pendant la guerre et a fréquenté un baron allemand, ce qui lui a valu d'être arrêtée puis relâchée quelques heures plus tard grâce, semble-t-il, à ses hautes relations britanniques.

 

Elle a fermé sa maison de couture en 1939 - ce qui, pour des raisons sociales, lui est bien sûr reproché - et sa boutique de la rue Cambon ne vend plus que des parfums et des accessoires qui lui assurent de confortables revenus.

 

Pendant des années, Gabrielle Chanel vit dans des palaces lausannois. Après une vaine tentative pendant la guerre de racheter leurs actions dans Les Parfums Chanel aux frères Wertheimer, elle finit par s'entendre avec l'un d'eux.

 

Gabrielle Chanel rouvre sa maison de couture en 1953 et présente sa première collection le 5 février 1954: c'est un fiasco. Il lui faudra attendre sa troisième collection en 1955 pour renaître avec son fameux tailleur en tweed...

 

Mais elle aura vendu aux Parfums Chanel sa maison de couture, sa société immobilière et toutes les sociétés portant son nom. Elle gardera ses 2% de royalties sur les parfums, recevra un salaire de directrice, tous frais payés...

 

Chanel était locataire de la grande maison qu'elle occupait depuis 1966 au 20 de la route du Signal à Lausanne, alors que tout le monde pensait qu'elle en était propriétaire, tandis qu'elle reprenait ses habitudes dans les palaces...

 

Dans Bagages pour Vancouver, Michel Déon écrit que Gabrielle Chanel aimait vraiment la Suisse et pas seulement pour des raisons fiscales. Elle adorait particulièrement Lausanne et ses années d'exil ne devaient pas lui peser:

 

C'est la solitude qui m'a trempé le caractère, que j'ai mauvais, bronzé l'âme, que j'ai fière, et le corps, que j'ai solide, confiait-elle à Paul Morand dans un palace de Saint-Moritz au cours de l'hiver 1946.

 

Francis Richard

 

Gabrielle Chanel, les années d'exil, Marie Fert, 136 pages, Slatkine

Tombe de Gabrielle Chanel au cimetière du Bois-de-Vaux - 17 janvier 2021

Tombe de Gabrielle Chanel au cimetière du Bois-de-Vaux - 17 janvier 2021

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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 23:20
Café des Chemins de fer, de Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer

Nous ne rapportons que des faits vrais et des paroles attestées par un document ou plusieurs témoins, mais nous refusons d'occulter leur dimension proprement légendaire, ce "surplus de vérité" qui de nos jours encore abolit le temps et rapproche les gens.

 

Cette intention exprimée dans les premières pages de ce récit est pleinement respectée par les auteurs. Ils font en effet revivre un établissement de la ville de Fribourg aujourd'hui disparu et nous rappellent qu'en de tels lieux des gens de toutes sortes peuvent se côtoyer.

 

Aujourd'hui où beaucoup d'établissements de sociabilisation comme le fut celui-là sont menacés de disparaître parce que dans nos pays la gestion publique de la santé est calamiteuse face à un virus couronné peu létal, un tel récit prend d'autant plus de sens.

 

Il ne s'agit pas de dire que c'était mieux avant, mais que c'est toujours bien de nos jours que de tels lieux existent, qu'il serait dommage que ce ne le soit plus demain. Il est vital que l'homme puisse échanger avec ses semblables en dehors de chez lui ou de son activité.

 

Le surplus de vérité permet au lecteur d'imaginer ce que fut l'ambiance de ce café, au cours d'une journée, d'une semaine, à de grandes occasions, et, même, de la revivre, grâce à ces multiples petites choses qui composent les grandes, comme disait Georges Haldas:

 

Le temps du bistrot est rythmé comme celui du couvent, avec des Heures marquées, matin, midi et soir, par des célébrations réglées: ouverture, z'Nüni 1, apéro, jass, fîrabe 2; avec des saisons liturgiques ponctuées de fêtes solennelles, le triduum du Carnaval, la Répartition de la cagnotte, la Soirée-choucroute en décembre.

 

Ces petites choses, ce sont les anecdotes qui émaillent le récit, les portraits du patron, Marcel Cotting, et de sa famille, des sommelières qui servent à leurs côtés et de tous ceux qui fréquentent le Café des Chemins de fer situé dans le quartier de Pérolles.

 

À l'époque, de 1950 à 1970, limité à l'ouest par le chemin de fer, bordé à l'est par des pentes boisées descendant vers la Sarine, le Pérolles est à la fois résidentiel et industriel. Les clients sont des ouvriers, des artisans, des étudiants, des amoureux, des fêtards:

 

Café des jeunes en soirée, les Chemins de fer reçoivent en journée des hommes d'âge mur. Hors des mamies qui jouent au jass l'après-midi, peu de femmes fréquentent le bistrot. Quelques-unes viennent tard dans la soirée rapatrier leur mari. Le dimanche arrivent les familles...

 

Aux Chemins de fer, il n'y a jamais eu de percolateur: Marcel ne sert que du Nescafé, dans de grands verres à pied, une pure lavasse, mais il fait observer avec bon sens que "si tu ajoutes trois sucres, de la crème et de la pomme, le goût du café n'a plus d'importance."

 

La spécialité de la maison, c'est la saucisse de chien. En réalité, c'est du pur porc, mais cela donne l'occasion à Marcel de plaisanter quand il n'y en a plus assez pour tous: La semaine dernière j'avais encore trouvé un saint-bernard, mais je n'ai rencontré qu'un basset...

 

Francis Richard

 

1- Le casse-croûte

2- La fermeture

 

Café des Chemins de Fer, Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, 128 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent de Jean Steinauer avec Pierre Friderici chez le même éditeur:

 

Le Grand Fred (2019)

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1 novembre 2020 7 01 /11 /novembre /2020 23:30
Une brève histoire de l'homme, de Hans-Hermann Hoppe

Une brève histoire de l'homme de Hans-Hermann Hoppe ne parle que de trois événements, mais ils sont parmi les plus marquants de l'histoire de l'humanité. Car le premier est à l'origine de la propriété privée, le deuxième de la révolution industrielle et le troisième de l'État.

 

Il ne s'agit donc pas d'une histoire événementielle au sens habituel. L'auteur parle d'ailleurs d'une reconstruction austro-libertarienne, c'est-à-dire effectuée à partir de deux sciences:

- la praxéologie (l'économie autrichienne) qui est logique de l'action humaine;

- l'éthique (le libertarianisme) qui permet de distinguer le progrès moral du déclin

 

 

LA SURPOPULATION

 

Les humains modernes apparaissent il y a quelque 100.000 ans. Ce sont des chasseurs-cueilleurs nomades. Ils sont en petit nombre et n'ont que de petites possessions en raison de leur mode de vie.

 

Ils ne produisent rien et ne font qu'épuiser l'offre de la nature. Ils mènent donc une vie parasitaire se contentant de chasser et de cueillir, ce qui ne les occupe qu'une faible partie de leur temps.

 

Dans ces conditions leur seul problème va être la croissance de la population initiale qui ne va leur donner le choix que de se battre entre eux ou sinon de migrer vers d'autres terres à parasiter.

 

 

LES MIGRATIONS

 

Les migrations des humains modernes ont commencé il y a 50.000 ans, par bateaux, qu'ils ont réussi à construire à ce moment-là et qui étaient un moyen de se déplacer plus rapide que la marche.

 

La séparation entre les différentes sociétés humaines s'est traduite au fil des siècles par des différenciations génétiques et linguistiques tandis que les conditions naturelles changeaient.

 

À un moment donné se battre ou migrer ne suffirent plus à résoudre le problème de l'offre fixe du facteur de production terre. Ne resta plus qu'une solution: inventer pour l'augmenter.

 

 

L'AUGMENTATION DU FACTEUR DE PRODUCTION TERRE

 

Ce fut la révolution néolithique: le passage de la production alimentaire par chasse et cueillette à la production alimentaire par agriculture et élevage, il y a environ 11.000 ans, au Moyen-Orient.


Hans-Hermann Hoppe à la suite de Carl Menger fait la distinction entre un bien économique et un bien gratuit (appellation trompeuse): le premier est sous contrôle humain, le deuxième ne l'est pas.

 

C'est le contrôle humain qui permit de changer le bien gratuit en bien économique. Au lieu de simplement cueillir, les humains cultivèrent. Au lieu de simplement chasser, ils élevèrent.

 

 

LA PROPRIÉTÉ ET LA FAMILLE

 

Cette réussite cognitive se traduisit par deux institutions durables:

- l'appropriation et l'utilisation de la terre comme propriété privée;

- l'établissement de la famille et du foyer familial.

 

Les humains contrôlèrent la production de plantes dont ils améliorèrent le rendement. Ils firent de même avec le bétail. Ils devinrent sédentaires et durent protéger leurs terres. La propriété foncière était née.

 

La propriété foncière ne résolvait qu'en partie le problème posé par la surpopulation. C'est l'institution de la famille qui permit d'en parachever la solution en privatisant la tutelle des enfants.

 

À partir du Moyen-Orient, cette révolution se répandit, semble-t-il, dans le reste du monde par des nomades qui imitèrent et adoptèrent ce nouveau mode de vie de leur propre initiative, si bien que le nomadisme devint marginal.

 

 

L'ENRICHISSEMENT

 

La théorie économique donne une réponse claire à la question de comment accroître la richesse et s'enrichir:

- par l'accumulation de capital: en fabriquant des biens de production ou des biens d'équipement;

- par la division du travail: en se spécialisant soit dans la production de biens où l'avantage est le plus grand, soit dans celle où le désavantage est le plus petit;

- par le contrôle de la population: en maintenant sa taille optimale.

 

Le problème de surpopulation ne fut cependant pas résolu de manière permanente par les inventions de l'agriculture et de l'élevage et par l'institution de la famille: c'est ce que Ludwig von Mises appelle le piège malthusien.

 

 

L'INTELLIGENCE HUMAINE

 

La population augmente toujours, même si de nouvelles terres sont exploitées, même si une meilleure technologie est incorporée dans les biens de production et que la division du travail est étendue et diversifiée.

 

Passer de la cueillette et de la chasse à l'agriculture et à l'élevage était déjà une réussite cognitive exceptionnelle. Les améliorations technologiques qui y furent apportées permirent certes l'augmentation de la population  mais sans pour autant que s'ensuive une hausse des revenus par habitant.

 

Le développement de l'intelligence humaine s'est fait lentement mais il le fut davantage là où l'environnement était le plus difficile (avec des variations saisonnières fluctuantes) parce que l'enjeu de l'intelligence y était le plus grand et était un préalable au succès économique, par conséquent reproductif

 

 

LA RÉVOLUTION INDUSTRIELLE

 

Si la révolution industrielle permit d'échapper au piège malthusien, elle n'eut lieu dans les pays froids et difficiles de la planète que lorsque l'intelligence humaine arriva à un niveau de développement suffisant.

 

La révolution industrielle remonte à 200 ans. À partir de ce moment-là, la courbe de la population devient exponentielle et celle des revenus également, encore qu'il y ait un point de rupture entre les pays qui progressèrent et ceux qui déclinèrent.

 

Dans les pays où la révolution industrielle a pu se produire en raison du développement de l'intelligence humaine, les augmentations de productivité ont continuellement dépassé la croissance de la population.

 

Mais, dans le même temps, l'État exploiteur a pu croître en continu sans faire baisser le revenu par tête ni réduire le nombre d'habitants. Il est alors devenu un frein permanent à l'économie et aux revenus de chaque habitant.

 

 

LA FÉODALITÉ ALLODIALE

 

Si quelqu'un disait à un autre: à chaque cas de conflit, y compris ceux dans lesquels je suis moi-même impliqué, j'aurai le tout dernier mot, son interlocuteur ne serait pas d'accord. C'est pourtant ce qu'une institution appelée l'État a mis en oeuvre au terme d'une longue évolution.

 

Dès que la société est devenue complexe, au Moyen-Âge, les conflits ont été réglées en se tournant vers les autorités naturelles, c'est-à-dire vers les membres de l'aristocratie naturelle, les nobles et les rois, qui étaient respectés parce qu'ils avaient fait leurs preuves.

 

Cet ordre était caractérisé par:

- la suprématie d'une loi et la subordination de tout le monde à celle-ci;

- l'absence de tout pouvoir législatif;

- l'absence de tout monopole légal de la magistrature et de l'arbitrage des conflits.

 

 

L'INSTITUTION DE L'ÉTAT

 

Cet ordre naturel quelque imparfait qu'il ait été (en de nombreux endroits il y avait l'institution du servage) a fonctionné du début du Moyen-Âge jusqu'à ce que les rois féodaux soient remplacés par des rois absolus, puis par des rois constitutionnels.

 

Dès lors un monopole territorial de la magistrature suprême fut établi, et avec lui le pouvoir de légiférer, et la séparation du droit de et sa subordination à la législation. L'État devenait l'ultime juge, financé par des tiers.

 

Cela se fit quand les rois pour devenir absolus excitèrent l'envie du peuple envers les aristocrates, quand ils corrompirent ces derniers et quand les intellectuels de cour justifièrent ce changement en le présentant comme la fin de la lutte de tous contre tous et le résultat d'un accord contractuel avec les sujets.

 

Mais la position d'un roi absolu était encore précaire. Être un roi constitutionnel allait permettre au roi, par l'introduction d'une constitution, de formaliser et de codifier son pouvoir de taxer et de légiférer: La constitution ne fut pas une chose qui protégeait le peuple du roi, mais qui protégeait le roi du peuple

 

 

LA DÉMOCRATIE

 

L'ironie est qu'en devenant constitutionnel le roi ouvrit la voie à la démocratie qui allait précipiter sa chute. En effet, aux yeux des critiques, le roi apparaissait comme le détenteur d'un privilège personnel, incompatible avec l'égalité devant la loi. Il fallait que tous puissent accéder à l'administration de l'État pour que ce principe soit satisfait.

 

Seulement, avec la démocratie, les privilèges sont désormais à la portée de tous. Par l'accès au parlement ou à l'administration, chacun est libre de promouvoir et d'essayer de mettre en oeuvre une législation à son avantage et de la financer par la fiscalité. Et, comme cet accès est temporaire, il faut l'exploiter au plus vite, sans souci de ce qui restera.

 

La résistance à l'État est affaiblie parce que la démocratie donne l'illusion que chacun se gouverne lui-même. D'ailleurs chacun est libre d'exprimer toute demande confiscatoire quelle qu'elle soit [...]. Sous un régime "un homme-un vote", une machine incessante de redistribution des richesses et des revenus est donc mise en place.

 

 

LE DÉCLIN

 

Les grands gagnants de ce régime ne sont pas ceux qu'on croit. Ce sont ceux que William Graham Summer appelle les ploutocrates: ces grands banquiers et hommes d'affaires super riches, qui ont réalisé l'énorme potentiel de l'État en tant qu'institution capable de taxer et de légiférer pour leur encore plus grand enrichissement futur...

 

Mais tout a une fin. Un tel régime ne peut que s'autodétruire. Il ne peut indéfiniment exploiter les personnes productives qui restent: un effondrement économique imminent stimulera les tendances à la décentralisation, les mouvements séparatistes et sécessionnistes...

 

Francis Richard

 

Une brève histoire de l'homme, Hans-Hermann Hoppe, 116 pages, Résurgence (traduit par Léa Sentenac, Daivy Merlijs et Stéphane Geyres)

 

Livres précédents:

La Grande Fiction - L'État, cet imposteur, Éditions Le Drapeau Blanc (2017)

Bien comprendre le libertarianisme, Résurgence (2020)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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31 juillet 2020 5 31 /07 /juillet /2020 19:30
Trois mois qui ont changé le monde - Journal février-mai 2020, de Drieu Godefridi

Drieu Godefridi a tenu son journal pendant les Trois mois qui ont changé le monde, du 24 février 2020 au 27 mai 2020.

 

Quelques citations de ce journal, qui est à verser au dossier historique du virus couronné, en disent plus long que n'importe quel commentaire.

 

 

LE CRIME CONTRE L'HUMANITÉ DU GOUVERNEMENT CHINOIS

 

23 mars 2020

Le mensonge du gouvernement chinois - négation de cette nouvelle version de virus couronné deux mois durant - n'est pas le résultat de l'ignorance [...] mais le résultat d'un choix. Par ses conséquences, cette négation de la réalité d'un mal qui au moment et du fait même se répandait à la surface du monde est un crime contre l'humanité au sens le plus littéral de cette expression.

 

15 avril 2020

Par ses mensonges et sa complicité avec le régime de Pékin, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a aggravé la pandémie, niant la transmission d'homme à homme alors que celle-ci était avérée

 

11 mai 2020

Le crime contre l'humanité dont on parle depuis le premier jour est avéré; les conséquences financières pour la Chine certaines. Elles prendront vraisemblablement la forme d'un non-remboursement des "trillions" de dette détenue par la Chine.

 

 

DIDIER RAOULT

 

23 mars 2020

Didier Raoult est l'archétype de la forte personnalité qu'exècrent les régimes totalitaires, autoritaires et corrompus: il pense par lui-même, est brillantissime dans sa partie et sans concession, respecte le champ du politique mais refuse de s'y soumettre.

 

5 avril 2020

Drieu Godefridi cite longuement l'entretien que Didier Raoult a accordé au Figaro Magazine et publié le 3 avril 2020, dont ce passage:

 

Je crois qu'il faut bien comprendre qu'en matière de maladies infectieuses, il y a en France un groupe de gens qui ont l'habitude de travailler d'une certaine manière et qui sont connus dans la lutte contre le sida [...]. Ils ont élevé en règle d'or les études "randomisées", autrement dit des études aléatoires sur de très grandes cohortes de malades cobayes. Ce sont des études qui peuvent rassurer à la marge pour améliorer certains médicaments dans la recherche sur le sida ou sur l'hépatite C. Mais ces méthodologies spécifiques ne peuvent pas être transformées en condition sine qua non de la médecine. [...] Or, je dirais que 90% des traitements qu'on a inventés en maladies infectieuses n'ont jamais donné lieu à de telles études. Jamais. Si le médicament tuait le microbe, c'est que ça marchait.

 

28 avril 2020

M'impressionne, chez Raoult, et le situe immédiatement dans une autre dimension que la plupart de ses détracteurs: son humilité épistémologique; ce qu'il ne sait pas, il le dit, sans barguigner ni tergiverser.

 

 

LES MASQUES: UNE HISTOIRE BELGE (?)

 

5 avril 2020

La Belgique avait constitué un stock stratégique de 63 millions de masques - 1200 palettes soigneusement entreposées et gardées par l'armée dans la caserne de Belgrade (Namur).

[...]

Las! En 2015, le gouvernement de Charles Michel décidait d'incinérer ces masques. Pourquoi? [...] Pour "faire de la place" (sic) et loger des réfugiés.

 

24 avril 2020

Comme il n'y avait pas de masques, le gouvernement décrétait qu'aucun masque n'était nécessaire. Cette suprême culmination de l'ineptitude du gouvernement belge est toujours en ligne sur le site personnel de la ministre de la santé Maggie De Block: "Le port d'un masque pour se protéger du virus couronné n'a guère de sens".

 

 

LE MODÈLE DE L'IMPERIAL COLLEGE OF LONDON

 

10 mai 2020

Dès mi-mars, l'Imperial College of London publiait un modèle - plus exactement: le résultat d'une modélisation informatique - qui pronostiquait jusqu'à 2,2 millions d'Américains et un demi-million de Britanniques condamnés à mourir du virus de Wuhan si rien n'était fait.

[...]

Tout d'abord, le modèle de l'Imperial College of London suppose un taux d'infection de la population de 80%. Par comparaison, le taux d'infection de la grippe espagnole en 1917-1918 était de 28%.

[...]

Deux, le modèle de l'Imperial College of London supposait que nos populations ne prendraient aucune précaution: pas de distanciation sociale, pas d'hygiène, pas de confinement des malades, rien, absolument rien.

 

Drieu Godefridi expose qu'aucune des prédictions précédentes des modèles de l'impériale institution britannique, conçus notamment par le Pr. Neil Ferguson (qui reconnaît avoir écrit le code informatique non documenté, qui a servi pour le modèle de la Covid-19, il y a treize ans, pour les pandémies de grippe...), n'a été vérifiée dans les faits, qu'il s'agisse de la maladie de la vache folle, de la grippe aviaire ou de la grippe porcine:

 

Le vrai sujet, chacun l'aura compris, n'est pas la sinistre carrière d'escroc intellectuel du Pr. Ferguson. Il est le rôle déterminant que jouent des modèles informatiques sans la moindre valeur scientifique dans la décision publique.

 

Francis Richard

 

Trois mois qui ont changé le monde - Journal février-mai 2020, Drieu Godefridi, 128 pages, Texquis

 

Livres précédents:

La loi du genre, 92 pages, Les Belles Lettres (2015)

La passion de l'égalité, 150 pages, Texquis (2018)

L'écologisme, nouveau totalitarisme ?, 180 pages, Texquis (2019)

Reload ! - Comment l'Amérique invente le siècle, 152 pages, Texquis (2020)

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25 juillet 2020 6 25 /07 /juillet /2020 17:15
Album Kessel, de Gilles Heuré

Kessel n'est pas mort. Il s'est peut-être déguisé en mort pour un nouveau reportage. Le prochain. Vous le lirez bientôt. (Marc Kravetz, Libération, 25 juillet 1979)

 

Deux jours plus tôt, Joseph Kessel a tiré sa révérence après une vie bien remplie, une vie d'homme d'action, de journaliste et de romancier, autrement dit d'écrivain.

 

Né le 31 janvier 1898, dans une famille juive russe, il n'a que seize ans quand éclate la Grande Guerre. Journaliste à dix-sept, il écrit dans le Journal des Débats et, écrivain, y publie deux nouvelles à dix-huit.

 

Homme d'action, il s'engage en décembre 1916: Aspirant d'artillerie, en avril 1917, puis promu l'année suivante sous-lieutenant observateur au sein de l'escadrille S39... Et, en février 1943, il s'engagera dans les Forces françaises libres...

 

En 1923, il publie son premier roman, L'Équipage. Il n'y a pas pour lui de solution de continuité entre le journaliste et le romancier:

 

Quand le talent parle il n'y a ni journalistes ni romanciers. Il y a des écrivains. Mais ce qu'il faut dire - et qui m'est particulièrement agréable à reconnaître, car je le sens comme un devoir de gratitude - c'est que le métier de journaliste donne rapidement, fortement, richement, une matière première qui fait le capital du romancier. (Le Journal, 1927)

 

Joseph Kessel a du talent. Et ce talent ne lui vient pas de nulle part: S'il a du talent, c'est [...] qu'il a beaucoup lu, réfléchi et appris de quelques modèles, chez Tolstoï plutôt que chez Dostoïevski: Chez Tolstoï l'homme n'est jamais absolument bon ni absolument mauvais; et n'est-ce pas la vérité? (Les Nouvelles littéraires, 1925)

 

Dans le même entretien accordé aux Nouvelles littéraires, il précise ce qu'il entend par style: C'est un organisme à crémaillère: chaque phrase doit posséder comme une sorte d'hameçon qui l'accroche à la suivante... Le style du romancier-conteur qu'il est...

 

Comme le dit à son propos Henri de Régnier, en 1931, dans une critique de son ouvrage Le Coup de grâce: Il n'a rien d'un moraliste; il est un dramaturge puissant qui se plaît à placer ses personnages dans des situations violentes ou tragiques.

 

Gilles Heuré observe que l'appréciation est juste et vaut autant pour le journaliste que pour le romancier. Aussi à la question: Joseph Kessel est-il politisé? Gilles Heuré peut-il répondre: Plus qu'à leur appartenance politique, Kessel s'intéresse aux hommes, à leur densité, à leur caractère, à leur violence, légitime ou gratuite, à leur parcours franc ou sinueux.

 

Joseph Kessel a écrit pour tous et non pas pour une élite: Dans l'histoire littéraire, il y a toujours eu un camp dogmatique, exclusif. On y proscrit tout ce qui n'est pas d'un ordre introspectif rigoureux. Ou d'une facture quintessenciée ou relevant de la recherche formelle hermétique. (Combat, juin 1969)

 

Le 6 février 1964, dans son discours de réception à l'Académie française, où il succède au duc de La Force, il s'adresse en ces termes à l'honorable assemblée:

 

Vous qui formez la plus ancienne et l'une des plus hautes institutions françaises, vous avez marqué, sans même y penser et d'un geste d'autant plus précieux, vous avez marqué, par le contraste singulier de cette succession, que les origines d'un être humain n'ont rien à faire avec le jugement que l'on doit porter sur lui.

 

Francis Richard

 

Album Kessel, Gilles Heuré, 256 pages, Gallimard

 

Albums précédents:

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard (2019)

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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27 juin 2020 6 27 /06 /juin /2020 19:15
Les grands assassinats judiciaires - De Fouquet à Fillon, de Didier Gallot

Il est fascinant de constater qu'avec la création du PNF [Parquet national financier], le système qui nous dirige s'est enfin doté de l'arme absolue. Près de trois décennies ont été nécessaires pour aboutir à ce chef-d'oeuvre. Le pouvoir a changé de dimension. Désormais, il tient tout et contrôle tout.

 

Certes, mais il n'est pas nouveau que la justice soit dépendante du pouvoir politique. Avant que d'aborder l'affaire Fillon, qui fut assassiné judiciairement et médiatiquement, l'auteur donne de nombreux exemples historiques qui le confirment.

 

Le Grand Siècle est à cet égard emblématique, qu'il s'agisse de l'affaire Fouquet ou de l'affaire des poisons. Louis XIV en tira la conclusion que le secret était pour le pouvoir le meilleur moyen d'empêcher la justice de faire des vagues.

 

Au XVIIIe l'affaire du collier de la Reine Marie-Antoinette montre qu'il aurait fallu justement mettre une chape de plomb sur le dossier. Comme ce ne fut pas le cas, Goethe put dire que cette affaire fut la préface de la Révolution française.

 

La leçon ne fut pas mieux comprise par le jeune Bonaparte pour qui l'alerte fut chaude à la suite du procès du général Moreau: Les épurations judiciaires de 1807 et 1810 [assurèrent] provisoirement la fidélité de l'institution au nouveau régime.

 

Après avoir évoqué la Cour de Riom, pendant la Deuxième Guerre mondiale, autre exemple de procès public où les accusés surent se défendre, l'auteur donne le contre-exemple du procès Laval qui est l'exception qui confirme la règle:

 

Un pouvoir doit impérativement éviter la publicité des débats quand il veut expédier judiciairement un de ses adversaires.

 

Sous de Gaulle, l'affaire Ben Barka va donner l'occasion au pouvoir politique d'opérer la fusion des services actifs de la sûreté nationale et de ceux de la préfecture de police, donc de parachever l'organisation centralisée de toute la police française.

 

Après l'élection de Georges Pompidou en 1969, l'épuration des services secrets ou officiels qui, lors de l'affaire Markovic, avaient trempé dans le complot contre le couple Pompidou, allait être menée tambour battant et ne doit pas être minimisée.

 

L'affaire du Carrefour du Développement et l'affaire Urba, qui révèlent le financement occulte du parti socialiste par des procédés criminels, ne sont pas enterrées grâce notamment à des juges intègres et efficaces qui ne se laissent pas intimider.

 

L'affaire Cahuzac est la goutte d'eau qui détermine le pouvoir politique à reprendre la main. Ses hommes, ceux qui tirent les ficelles et que Didier Gallot appelle la Firme, vont enfumer l'opinion publique en créant un comité Théodule et le PNF.

 

Le PNF obtient les pleins pouvoirs en matière de justice financière, y compris dans le domaine fiscal et décide seul des procédures financières sensibles, paré du label JUSTICE fort utile quand il s'agit de mener une campagne de déstabilisation.

 

Cette machine de guerre va être lancée contre le soldat Fillon pour l'assassiner, avec le succès que l'on sait, alors qu'en cherchant bien, on découvrirait que la quasi totalité de nos élus nationaux pouvait se voir reprocher ce dont Fillon était accusé...

 

Ceux qui ne présentent plus d'intérêt, pour Hollande ou pour  Macron, seront lâchés, tels Bruno Le Roux, François Bayrou, Sylvie Goulard ou Marielle de Sarnez, exception faite de Richard Ferrand qui fait partie des espèces protégées...

 

Quoi qu'il en soit François Fillon n'a pas su se défendre: il a joué la bonne foi et le fonctionnement normal des institutions. Selon l'auteur, il aurait fallu désigner un avocat un peu voyou et grande gueule qui n'aurait pas hésité à attaquer la haute magistrature...

 

Compte tenu des troubles dans lesquels le pays s'enfonce, des troubles tels qu'il n'en a pas connu depuis longtemps, des gaffes à répétition commises par ces amateurs que sont les hommes et femmes du monde nouveau, Didier Gallot pose la question:

 

L'élimination médiatico-judiciaire de François Fillon n'a-t-elle pas été un très mauvais coup porté à notre pays?

 

Francis Richard

 

Les grands assassinats judiciaires - De Fouquet à Fillon, Didier Gallot, 156 pages Les impliqués Éditeur

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 18:15
Un patron pour toutes les saisons, de Pierre Combernous

Pendant quarante-deux mois, du 4 janvier 1988 à fin juin 1991, Pierre Combernous aura été secrétaire diplomatique de René Felber, Conseiller fédéral chargé du Département fédéral des affaires étrangères, DFAE, jusqu'au 31 mars 1993.

 

Au cours de cette période, qui représente en fait la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle, des événements majeurs se produisent et bouleversent le monde, notamment:

- l'annonce du retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan le 15 mai 1988, effectif un an plus tard,

- les manifestations de la place Tienanmen à Pékin du 15 avril 1989 au 4 juin 1989, qui se terminent par le massacre que l'on sait,

- la chute du Mur de Berlin le 11 novembre 1989,

- la libération de Nelson Mandela le 11 février 1990,

- l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990,

- la réunification de l'Allemagne le 3 octobre 1990,

- la guerre du Golfe proprement dite du 16 janvier au 27 février 1991.

 

Aux côtés de René Felber, que Pierre Combernous présente comme un anarchiste jurassien devenu ministre, l'auteur aura participé à une cinquantaine de déplacements à l'étranger et à autant de rencontres à Berne et à Genève.

 

Ce sont toutes ces rencontres, à l'étranger et en Suisse, que Pierre Combernous relate dans ce livre où alternent solennités protocolaires et situations cocasses: la valeur universelle et intemporelle de l'anecdote n'a rien perdu de son importance thérapeutique ni de sa valeur illustrative.

 

Il y a d'ailleurs deux récits dans le récit: 

- le récit de l'action du ministre, telle que vue par le narrateur, interprète à plus d'un titre de son patron, jamais acteur en son nom propre,

- le récit en italiques constitué d'apartés et autres commentaires personnels de l'auteur.

 

Pourquoi ce livre? Pour rendre perspective et justice à la conviction, la ténacité, l'honnêteté de l'engagement ministériel échevelé de René Felber aux Affaires étrangères.

 

René Felber est un Européen convaincu du bien-fondé de l'intégration politique, un défenseur de la petite entreprise, mais il ne serait pas membre du parti socialiste s'il n'était pas social-démocrate dans l'âme, hostile au capitalisme sauvage...

 

Il est d'autant plus délectable qu'il se comporte à la tête de son département comme un patron, un vrai. C'est pourquoi Pierre Combernous l'a appelé ainsi, avec son accord malicieux, dès le premier jour de travail avec lui:

 

De fait, par une heureuse anticipation, il s'avéra que patron il l'était dans ce département regorgeant d'egos de toutes dimensions [...]. Sa vision des choses, la clarté de l'expression et la justesse de ton ne nécessitèrent que peu de temps pour qu'il se fasse respecter, même par les plus réticents des sauriens de notre cher marigot.

 

Si l'auteur emploie l'expression pour toutes les saisons, c'est pour signifier que, pendant les quarante-deux mois de collaboration avec René Felber il a pu voir défiler tous les cas de figure imaginables de la pratique politique et diplomatique.

 

Et puis c'est un clin d'oeil à la magistrale oeuvre de Robert Bolt, A man for all seasons, qui fait l'éloge de Sir Thomas More et, donc, un humble hommage, par-delà les siècles et les cultures, à l'intégrité et à la droiture de René Felber, en évitant autant que possible les pièges de l'hagiographie.

 

Pour donner une idée de qui est René Felber, il y a l'embarras du choix. Très subjectivement, il paraît judicieux de citer ce passage où, à Genève, le chef du DFAE décrit, le 23 mai 1990, à son homologue soviétique Edouard Chevardnadze, les mécanismes impulsant l'économie suisse, les finesses de cette foison de PME qui lui donne sa force:

 

Comme il comparait le système à la structure d'une montre, le message passait quasi physiquement entre ce processus où tout commence depuis le bas, en contraste avec la machine collectiviste qui voulait tout depuis le haut et n'en pouvait plus. L'instant d'une discussion, on voyait défiler la tradition socialiste libertaire, parlant la langue du vécu et du réel, donnant passionnément l'exemple à la doxa marxiste, épuisée par ses vaines tentatives d'imposer l'utopie.

 

Francis Richard

 

Un patron pour toutes les saisons, Pierre Combernous, 344 pages, L'Aire

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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