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2 septembre 2022 5 02 /09 /septembre /2022 22:55
Un Noël avec Winston, de Corinne Desarzens

Et Winston, Winston Churchill, c'est Noël.

Noël à lui tout seul.

 

Délibérément Corinne Desarzens a choisi de dresser le portrait de Winston par séquences, sans trop se soucier de chronologie, même si celle-ci est toujours présente en filigrane, jalonnée de retours en arrière judicieux.

 

C'est une biographie personnelle à laquelle l'auteure se livre et où se mêlent des souvenirs qui le sont tout autant, sans l'éloigner de son sujet, qui, dès la Grande Guerre, se révèle un premier lord de l'Amirauté hors normes:

 

Son inextinguible bravoure et surtout sa soif d'apprendre, sautant à pieds joints dans toutes les disciplines, lui valant le respect, la complicité, l'affection générale et l'adoration très souvent.

 

Ce Britannique atypique est un homme de guerre. Il en administre la preuve lors des deux conflits mondiaux, même lorsque ses décisions ne sont pas couronnées de succès, capable de redresser des situations désespérées:

 

Winston continue à penser que la guerre est l'occupation naturelle de l'homme. Avec le jardinage.

 

Pour ce qui est du jardinage, un escadron s'en occupe à Chartwell, le manoir situé à 40 km au sud de Londres, dans le Kent, qu'il acquiert après la Grande Guerre pour lui et les siens et dont il s'éloigne le moins possible:

 

Un jour loin de Chartwell est un jour gaspillé.

 

Si, dans sa vie privée, il se révèle prodigue et piètre financier, il se force à travailler comme un tigre à ses fresques historiques bien plus rémunératrices que sa fonction officielle, si bien que l'austérité a ses limites.

 

Si, dans sa fonction officielle, il est considéré comme l'homme sauvage, ses prédictions s'avèrent exactes et ses discours se font brefs et percutants. Quand survient le pire, implacable, voire odieuse, est sa détermination.

 

L'homme est excessif: il fume, boit, est un gros mangeur matinal, un grand épistolier et un orateur qui prononce mille sept cents discours (qu'il retient grâce à son système anti-trous de mémoire), bref, il est vivant tout court:

 

Winston vous frictionne du désir même de vivre.

 

Remercié, il est rendu à lui-même et peut enfin consacrer du temps au spectacle du monde et rédiger ses mémoires. L'à-valoir de Life fond très vite, car son équipe compte six secrétaires, huit assistants et neuf à mi-temps.

 

Mais le résultat est là. Ses mémoires comprennent pas moins de trente-sept volumes comme le nombre de ses chevaux, montés par des jockeys casaque rose, manchettes et casquette chocolat, aux couleurs de l'écurie de son père.

 

En 1951, à nouveau Premier Ministre, Winston redevient l'équilibriste, au charme renouvelé. Un Montaigne bienveillant en carreaux écossais et chaussé d'antilope. Sa tête dévissée se rallume. Son visage du dessous remonte.

 

Après avoir démissionné en 1955, Winston vivra quelque dix ans, jusqu'à 91 ans, juste un mois après ce Noël où les Beatles, la frange sur les yeux, posent en quadrichromie autour d'un sapin, le temps encore de le célébrer.

 

À lire le livre de Corinne Desarzens, il est difficile de ne pas être au moins fasciné par Winston, en dépit de ses défauts, et de constater que, sous sa plume, il n'est pas mort. Ce qui est en soi un très beau cadeau de Noël.

 

Francis Richard

 

Un Noël avec Winston, Corinne Desarzens, 168 pages, La Baconnière (sortie en France le 8 septembre 2022)

 

Livres précédents:

 

Un roi, 304 pages, Grasset (2011)

Carnet d'Arménie, 88 pages, Éditions de l'Aire (2015)

Le soutien-gorge noir, 192 pages, Éditions de l'Aire (2017)

Couilles de velours, 96 pages, Éditions D'autre Part (2017)

L'Italie c'est toujours bien, 128 pages, La Baconnière (2018)

La lune bouge lentement mais elle traverse la ville, 344 pages, La Baconnière (2020)

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14 juillet 2022 4 14 /07 /juillet /2022 19:00
L'Obscurantisme vert, d'Yves Roucaute

"Sauver la planète"? Sauver l'humanité me convient mieux. Hélas! au nom de l'écologie, l'obscurantisme éteint peu à peu les lumières, falsifiant la mémoire des millénaires, diabolisant le présent, vendant de l'apocalypse à tout-va.

 

Ainsi commence l'avant-propos de L'Obscurantisme vert d'Yves Roucaute. En trois phrases, le ton est donné. Il déplaira à plus d'un, d'autant que l'auteur ne se contente pas d'ironiser, il argumente et s'appuie sur un impressionnant appareil de notes.

 

QUELQUES RAPPELS

 

L'environnement ne se réduit pas à la croûte terrestre et à l'atmosphère: il ne faut pas oublier les influences du Soleil, de la Lune, des météorites, du noyau et du manteau de la Terre etc.

 

Les changements climatiques jalonnent la formation de la Terre. Avant l'apparition de l'humanité, ce ne sont que glaciations et réchauffements, plus importants qu'aujourd'hui.

 

Le CO2 n'a jamais été le principal gaz à effet de serre, mais il a permis la vie: sa teneur a été plus élevée qu'aujourd'hui lors des réchauffements et même des glaciations précédant l'apparition de l'humanité. Les éruptions volcaniques, les séismes, les rayonnements solaires en étaient les causes.

 

(Aujourd'hui, il peut être transformé en éthanol par procédé catalytique avec une pincée de nanoparticules de cuivre et des nano-aiguilles de graphène...)

 

Sept exterminations massives d'espèces se sont produites avant l'apparition de l'humanité et depuis l'apparition des hominines, il y a sept millions d'années, la planète a continué d'exterminer les espèces animales comme auparavant, depuis 4,5 milliards d'années. Et, les bestioles ont aussi poursuivi leurs guerres de toutes contre toutes.

 

La terre n'a jamais été hospitalière pour l'humanité, comme le montrent l'archéologie, la paléontologie, l'anthropologie: au cours des 7 millions d'années, les holocaustes ont succédé aux holocaustes, si bien qu'il y a 12 000 ans, il ne restait plus que 500 000 survivants...

 

Comme pour les autres espèces, ces holocaustes étaient dus aux changements climatiques, eux-mêmes dus aux rayonnements solaires et éruptions solaires, orbite et rotation de la Terre, Lune, champs magnétiques et plaques tectoniques, effets sur les gaz et dynamique...

 

Les cyclones sont-ils plus puissants et plus nombreux aujourd'hui? Même pas. Au contraire. Mais ils sont une autre cause de destruction de l'humanité, de même que virus, bactéries, champignons, parasites, ou cancers, depuis 7 millions d'années... sans parler des autres animaux: si [l'humanité] fut chasseresse, elle fut plus encore chassée...

 

Alors comment l'humanité a-t-elle survécu? Grâce à sa créativité, ce don fabuleux.

 

LA CRÉATIVITÉ PAR RAPPORT À L'ENVIRONNEMENT

 

Pour que la créativité humaine puisse s'exercer, encore faut-il qu'il y ait des potentialités dans son environnement et que l'homme les saisisse.

 

Quand il est devenu sédentaire, la [maison] est son moyen de survie et le chemin de son mieux-vivre, le moyen d'ancrage variable pour toujours plus de domination de la nature, pour toujours plus de croissance, pour toujours plus de bien-être.

 

L'économie est l'ensemble des richesses produites par la "maison", par les activités liées à ces lieux de vie artificiels.

 

L'écologie est la science de la maison: son but est de sauver l'humanité, pas la planète.

 

[Les déforestations] furent le point de départ de [la] sédentarisation [de l'humanité], le début de la domination de la nature, l'annonce de sa course à la croissance et de la libération de sa créativité contre l'esprit magico-religieux animiste qui la tenait dans les fers. Et c'est encore ainsi qu'elle survit.

 

C'est sa créativité qui lui permet de faire face aux menaces de l'environnement tel que défini plus haut: en cherchant les causes de phénomènes naturels pour les combattre et en bâtissant des maisons toujours plus sophistiquées pour les contrer.

 

L'énergie est infinie et inépuisable. Car elle est partout: Oui, la nature est la grande chimiste avec ses 12 particules élémentaires qui composent le monde. Et puisque les atomes sont partout, qu'ils sont de l'énergie, alors l'énergie est infinie.

 

Cette énergie peut en effet être produite aujourd'hui grâce à la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies et de l'intelligence artificielle.

 

Mais cela ne veut pas dire qu'il faille renoncer aux énergies fossiles ni les remplacer par les énergies dites alternatives, éoliennes, qui n'ont aucun avenir, ou panneaux photovoltaïques, dont l'avenir se trouve justement dans les nanoparticules; cela ne veut pas dire non plus que l'hydrogène soit la panacée, parce qu'il n'est pas si vert que cela... Alors, il faut revenir au nucléaire, dont l'avenir se trouve par exemple dans la fusion...

 

LA CRÉATIVITÉ PAR RAPPORT AU CORPS

 

Face aux menaces naturelles pour exterminer la vie humaine, la domination de la nature et la course à la croissance furent les seules réponses possibles pour protéger les corps humains.

 

C'est ainsi que du Paléolithique à la révolution industrielle en passant par le Néolithique l'espérance de vie à la naissance n'a cessé d'augmenter. Aujourd'hui elle est plus élevée dans les pays qui se sont lancés dans la course à la croissance que dans les autres et la mortalité infantile y est également la plus faible.

 

Oui, mais le risque n'est-il pas qu'il y ait surpopulation sur Terre comme le prédisait et le prêchait Thomas Robert Malthus? Les faits lui ont donné tort. À son époque il y avait un milliard d'habitants, aujourd'hui il y en a près de huit milliards et la catastrophe imminente qu'il annonçait ne s'est pas produite.

 

Et demain? Entre création d'aliments à partir de molécules par les biotechnologies, les productions hors sol, l'intensification, l'humanité, même plus nombreuse, ne souffrira pas de manques alimentaires.

 

La croissance de la démographie va de pair avec la croissance qui supprime famine et malnutrition. Et c'est pourquoi l'industrie alimentaire est une chance pour l'humanité: L'humanité a d'ailleurs toujours pratiqué ces biotechnologies vertes.

 

Ce qui change? Par ces biotechnologies, il devient possible de réduire la nécessité de pesticides et de produits phytosanitaires dans l'industrie alimentaire "conventionnelle", de limiter les besoins en eau ou en engrais azotés de la filière bio...

 

Le résultat? Encore mieux maîtriser par la chimie humaine la chimie naturelle.

 

Oui, mais les OGM, c'est mal? Sauf que les modifications génétiques sont naturelles et que l'humanité elle-même leur doit sa survie et son développement, par sa digestion, mais aussi artificiellement, en reproduisant la nature ou en la dépassant. Le vin et le pain, par exemple, sont artificiels, chimiques, génétiquement modifiés... 

 

Si l'homme est ce qu'il mange, il peut tomber malade ou être accidenté. Alors sa créativité lui a permis, lui permet et lui permettra de répondre aux agressions subies par le soin et l'amélioration du corps : La solution est dans l'innovation, pas dans l'obscurantisme.

 

C'est l'innovation qui vient peu à peu à bout des maladies génétiques, bactériologiques, virales et parasitaires, des cancers; c'est encore elle qui répare, améliore, augmente le corps humain accidenté.

 

LA CRÉATIVITÉ PAR RAPPORT AUX AUTRES

 

Contre la croyance aux esprits de la planète qui furent la source des nationalismes et des guerres, en distillant l'illusion que les nations étaient le réceptacle de divinités telluriques, l'humanité s'est débarrassée de la pensée magico-religieuse pour s'engager sur le chemin de la liberté qui est celui de la croissance et de la paix.

 

Même si ce chemin est semé d'embûches, le fait est que de plus en plus nombreux sont les pays qui vivent sous un régime de liberté et que les guerres, qui n'ont certes pas disparu, sont de moins en moins nombreuses et, surtout, font de moins en moins de victimes.

 

Au cours de l'histoire toutes les civilisations ont été esclavagistes, colonialistes, impérialistes, mais seul l'Occident a aboli l'esclavagisme. Il l'a fait parce que, fécondé par le judaïsme et le christianisme, il a remis en cause l'animisme, c'est-à-dire la solidarité verticale imaginaire des dieux, du sol et de la nation.

 

En plaçant l'humanité au centre de l'univers, c'est-à-dire en reconnaissant qu'elle est une espèce exceptionnelle, l'Occident a exprimé une morale fondée sur la vérité: l'humanité n'est pas un sous-système de la Terre, elle peut la dominer et même la quitter et elle est la seule de toutes les espèces dont la nature, prouvée par l'histoire, est d'être créatrice et de compatir avec son prochain, fût-il lointain.

 

C'est la croissance et le productivisme qui ont permis, permettent et permettront d'échapper à l'aliénation au travail, c'est-à-dire de réaliser la nature humaine, créatrice et libre, de vivre pour soi-même et, ce faisant, de contribuer au bien-être général.

 

Contrairement à ce que d'aucuns pensent, la société de consommation est une société de sous-consommation: L'humanité n'est pas arrivée à l'état de complétude au niveau de ses besoins. Et elle n'y arrivera jamais car son désir est infini, donc ses besoins potentiels aussi et ils appellent la recherche de moyens infinis pour les combler.

 

L'HUMANISME CONTRE LE SPIRITISME ET L'ANIMISME

 

Pour les obscurantistes verts, le spiritisme et l'animisme sont au centre du droit: Planète, mers, fleuves, forêts, nappes phréatiques, montagnes [sont] transformés en être vivants. D'où le concept d'écocide.

 

Pour les obscurantistes verts, l'humanité n'est qu'un sous-système de la planète. S'autoproclamant le réceptacle de ses forces naturelles, ils s'arrogent le droit de s'ingérer dans la totalité de la vie des individus: Leur totalitarisme est ainsi consubstantiel à leur vision animiste du monde.

 

Cet animisme est incompatible avec le Dieu de la Bible. Car le Dieu de la Bible est distinct de la Nature et a créé l'homme à son image, pour dominer la nature. Ce qui distingue l'homme des autres vivants, ce n'est donc pas son intelligence mais que sa condition est d'être créatrice, de manière analogue à son modèle, sans sa puissance infinie.

 

Yves Roucaute va plus loin. Tôt ou tard se produiront une nouvelle glaciation et la destruction inéluctable de la planète. Quand? Nul ne le sait, mais il est certain que cela se produira. Il ne s'agira certainement pas pour l'humanité de sauver la planète mais de se sauver:

 

Sans course à l'arrachement de la planète et à la conquête spatiale, l'humanité disparaîtra.

 

CONCLUSION

 

Puisqu'il est dans la nature de créer, il faut encore ajouter, contre l'obscurantisme vert, que l'anthropocentrisme et la défense de la libre créativité humaine ne sont pas seulement un droit mais un devoir puisqu'il est naturel de réaliser sa nature.

 

Dans le même esprit Yves Roucaute ajoute:

 

Mettre l'humanité au centre de l'univers: voilà la seule moralité. Pourchasser ce qui nuit à la joie de vivre, à la liberté et à la puissance humaine, voilà le chemin de la véritable écologie.

[...]

L'univers est notre jardin et la conquête spatiale notre destin. La preuve ultime que si science sans conscience est ruine de l'âme, une conscience sans science peut être perdue. Et que si un peu de science nous éloigne de la spiritualité, beaucoup de science nous y ramène.

 

Francis Richard

 

L'Obscurantisme vert, Yves Roucaute, 392 pages, Les éditions du Cerf

 

Livre précédent:

 

Le bel avenir de l'humanité, 504 pages, Calmann-Lévy (2019)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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7 juillet 2022 4 07 /07 /juillet /2022 22:55
Albert Camus et la guerre d'Algérie, d'Alain Vircondelet

Soixante ans après l'indépendance de l'Algérie, force est de constater qu'au pays natal d'Albert Camus les promesses de la révolution n'ont pas été tenues. Si l'auteur du Malentendu avait été écouté, l'Algérie n'en serait pas là. Mais, à défaut de pouvoir réécrire l'histoire, il n'est pas inutile de la revivre.

 

Alain Vircondelet, dans Albert Camus et la guerre d'Algérie, qui n'est pas une hagiographie, raconte quelle fut l'attitude constante de l'écrivain. Contrairement à bien d'autres hommes de gauche, il est resté fidèle à ses convictions humanistes et n'est pas resté indifférent au sort des autres habitants de là-bas:

 

Il a bien observé que la situation des Arabes au printemps 1939 est tragique. Il a déjà découvert les conditions pénibles d'existence dans les quartiers déshérités d'Alger, et lui-même, enfant de pauvres, connaît la détresse dans laquelle ils peuvent vivre, à quoi s'ajoute sinon un apartheid officiel, du moins une discrimination évidente et choquante...

 

Il ne se contente pas de l'observer. Il en fait un grand reportage 1 étalé sur plusieurs numéros d'Alger républicain, un document qui sera considéré par les autorités françaises comme une véritable bombe. Mais il ne cautionnera pas pour autant la guerre engagée par les rebelles en 1954 et qu'il a pressentie.

 

Albert Camus est très attaché à sa terre natale. Au début des années 1930, à Tipasa, qui fut cité romaine prospère et qui est l'offrande apaisée des ruines, il découvre un domaine divin où se célèbrent les noces de la mer et du ciel. Ce lieu magique lui apparaît comme la métaphore de la civilisation méditerranéenne:

 

Lieu d'exigence et de dons, de communion et de partage. Lieu de la mesure.

 

L'Algérie a pour lui une mission civilisatrice et il ne la conçoit pas autrement que fraternelle et solidaire. Il sait qu'avant les Français, elle n'a jamais été une nation. S'il dénonce les effets coupables d'une colonisation brutale, il n'oublie pas, comme certains, que les colons ont relevé le défi d'organiser le territoire.

 

Dans les articles qu'il livre en 1955 à L'Express, il démystifie l'image de ces colons, qui, hormis quelques grands propriétaires, mènent une vie modeste, beaucoup moins aisée, à travail égal, que celle de leurs homologues de métropole. Quoi qu'il en soit, pour lui, le terrorisme est surtout criminel et inadmissible:

 

Aucune cause ne justifie la mort d'un innocent.

 

Pendant toutes les années de guerre, de 1954 jusqu'à sa mort en 1960, il défendra tout haut le vivre ensemble des Français, des Arabes et des Berbères, puis voudra y croire en silence. Il condamnera les violences et le fanatisme des uns comme des autres, et interviendra discrètement pour des prisonniers de la rébellion.

 

Il se conforme à la leçon de mesure que, jeune homme, il a reçue de Tipasa, celle de l'équilibre et de la justice: respecter la dignité du peuple algérien, mais aussi protéger ceux de sa "race", comme il le dit, le petit peuple pied-noir qui n'a rien à voir avec le colon repu que les Français de métropole veulent voir en lui.

 

Le livre d'Alain Vircondelet retrace avec nuances ces années de guerre, où le sort de l'Algérie fut hélas scellé, et égratigne quelque peu les doxas française et algérienne. Albert Camus, qui aurait été épouvanté par ce qui advint des harkis et des Français condamnés à la valise ou au cercueil, nous laisse un message:

 

Camus est resté intègre et c'est sa leçon. Plus que le culte de Camus que beaucoup peuvent célébrer aujourd'hui, c'est "l'idée Camus", "l'énergie Camus", "le signe Camus" qui compte. 

 

Francis Richard

 

1 - Misère de la Kabylie

 

Albert Camus et la guerre d'Algérie, Alain Vircondelet, 304 pages, Éditions du Rocher

 

Chroniques précédentes sur Albert Camus (1913-1960):

 

Camus-Dire Noces avec Michel Voïta à l'Oriental Vevey (02.11.2017)

Le premier homme (18.02.2020)

Relire La Peste d'Albert Camus en temps de tyrannie (03.02.2021)

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27 juin 2022 1 27 /06 /juin /2022 21:45
Saint François Xavier - Le missionnaire, d'Aimé Richardt

Le futur saint naquit le 7 avril 1506, mardi de la Semaine sainte, au château de Xavier, au coeur de la Navarre espagnole.

 

Saint François Xavier le missionnaire a été canonisé le 12 mars 1622 par le pape Grégoire XV, c'est-à-dire il y a quatre siècles et quelque septante ans après sa mort, survenue au seuil de la Chine qu'il espérait convertir et qui lui aura été à jamais interdite.

 

Aimé Richardt raconte dans ce livre qui vient de paraître comment François Xavier est devenu le saint patron de toutes les missions catholiques. À l'appui du portrait qu'il dresse de cet aventurier de Dieu, il cite beaucoup deux jésuites à qui il rend hommage:

- le père Georg Schurhammer qui a réalisé une édition critique de la correspondance du saint, publiée en 1912;

- le père James Brodick, qui a écrit un livre sur le saint, publié en français en 1954, dans une traduction des pères Boulangé et Lambotte.

 

En lisant ce récit, quelques traits saillants de sa vie apparaissent:

- la conversion de François Xavier s'est opérée après sa rencontre avec Ignace de Loyola au Collège Sainte-Barbe à Paris et en pratiquant les Exercices spirituels de celui-ci;

- François Xavier et le petit groupe de compagnons réunis par Ignace effectuent nombre de voyages en Europe, avant que la Compagnie de Jésus ne soit constituée et n'agisse;

- L'obéissance de François Xavier au pape et au roi du Portugal est sans faille: il fait montre surtout d'une grande foi en Dieu pour le service duquel il se voue entièrement et dédaigne tout avantage personnel;

- L'apostolat de François Xavier est à la fois d'une grande simplicité et d'une grande efficacité: il parcourt des milliers de kilomètres, instruit et baptise des multitudes, obtient la guérison des malades par la prière et celle de ceux à qui il a transmis la foi;

- François Xavier ne craint pas d'affronter périls et difficultés, dus aux hommes comme aux éléments: tout devient facile à condition de chercher Dieu par la victoire sur ses propres inclinations [goûts, habitudes], écrit-il du Japon.

- François Xavier a une piètre opinion des Brahmanes qui ont peu d'instruction, mais surabondent de malice et de méchanceté et une excellente des Japonais, du moins des gens ordinaires, alors qu'il arrive à se mettre à dos leurs bonzes, dont les moeurs sont pour lui dissolues;

- François Xavier est de son temps et ne plaisante pas avec l'hérésie et les idoles, qu'il incite à combattre et à détruire respectivement: comme le dit le cardinal Paul Poupard dans sa préface, Nous sommes à des années-lumière du dialogue interreligieux... 

 

Aimé Richardt cite à la fin une prière qui est attribuée au saint et qui, même s'il n'existe pas de preuve de sa paternité, lui correspond très bien. Dans cette prière, ce passage est à lui seul la justification de pourquoi bien agir dans la vie, comme la sienne en est l'illustration:

 

Vous avez enduré les clous, le coup de lance, le comble de la honte,

Des douleurs sans nombre, la sueur et l'angoisse, la mort...

Tout cela pour moi, à ma place, pour mes péchés.

Alors, ô Jésus très aimant,

Pourquoi donc ne pas vous aimer d'un amour désintéressé,

Oubliant le Ciel et l'Enfer,

Non pour être récompensé,

Mais simplement comme vous m'avez aimé?

 

Francis Richard

 

PS

La Société de Saint-François-Xavier dont les premiers statuts connus datent de 1846 assume le caractère d'une Société de secours mutuels et d'éducation populaire...

 

Saint François Xavier - Le missionnaire, Aimé Richardt, 200 pages, Artège

 

Livres précédents:

 

Chez François-Xavier de Guibert:

La vérité sur l'affaire Galilée (2007)

Calvin (2009)

Saint François de Sales et la Contre-Réforme (2013)

Jean Huss, précurseur de Luther (2013)

Bossuet, conscience de l'Eglise de France (2014)

Lacordaire - Le prédicateur, le religieux (2015)

 

Chez Artège:

Lamennais le révolté 1782-1854 (2017)

Zwingli le réformateur suisse 1484-1531 (2018)

Montalembert (2020)

Le Catholicisme social en France (1830-1870) (2020)

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8 juin 2022 3 08 /06 /juin /2022 22:15
Un Académicien chez les Vaudois, Edmond Jaloux, de Jean-Philippe Chenaux

La poésie est esprit avant d'être forme, et c'est même à cause de cela qu'elle est immortelle.

Edmond Jaloux, Pour la poésie, Le Figaro, 25 avril 1933

 

Edmond Jaloux (1878-1949) n'est-il pas tombé dans l'oubli? C'est dommage. Académicien français, il a joué un rôle important dans la littérature romande et, plus précisément, pour sa poésie.

 

En 1918, écrivain du Midi de la France, il découvre Lausanne qui a pour lui un charme irrésistible. Ce charme provient de ses arbres et de ses jardins, de sa vue sur les Alpes et sur le lac Léman.

 

Il y revient dès lors chaque été et loue une villa avenue du Léman, dans le quartier des Mousquines, avant de s'installer à Lutry en 1937 où il réside avec sa femme Germaine, jusqu'à sa mort.

 

Le livre de Jean-Philippe Chenaux, préfacé par Doris Jakubec, redonne vie à cet homme qui était un véritable bourreau de travail et fut le fondateur de la Société de Poésie de Lausanne.

 

L'auteur rappelle que cette société éphémère - elle n'a duré que quatre ans - s'est inscrite dans la lignée des Soirées de Lausanne qui a organisé de 1928 à 1933 quarante-six manifestations.

 

Qui sont les principaux acteurs de la Société de Poésie

- Émile Heubi, peintre et musicien, fondateur, avec sa soeur, d'un pensionnat de jeunes filles,

- Henri Gonthier, financier et mécène, 

- Henri Jaccard, journaliste, poète et musicien,

- Daniel Simond, professeur de lettres,

- Myrian Weber-Perret, professeur d'histoire, de lettres et de littérature française,

- Edmond-Henri Crisinel, journaliste et poète,

- Gustave Roud, professeur, avant d'entrer en littérature,

- Edmond Jaloux, critique (en France et en Suisse), essayiste, romancier, conteur, feuilletoniste, poète et pionnier de Radio-Lausanne.

 

Jean-Philippe Chenaux dresse le portrait de chacun d'entre eux mais il développe surtout celui d'Edmond Jaloux qui apparaît comme le mentor de l'équipe de par son longue expérience.

 

Edmond Jaloux donnera un coup de pouce en France à Charles-Ferdinand Ramuz, sera l'ami de Rainer Maria Rilke, d'André Gide et de Marguerite Yourcenar, promouvra Gustave Roud.

 

En 1940 il rejoindra le jury du Prix de la Guilde, dont font partie Ramuz, Roud, Guy de Pourtalès (qui sera remplacé par Paul Budry en 1943), Albert Mermoud, Henry-Louis Mermod.

 

Mais faire partie d'un jury littéraire angoisse Edmond Jaloux en raison de la responsabilité qui incombe à ses membres de décider un peu de l'avenir d'êtres nombreux qui leur est confié:

 

En réalité, le temps seul fait les chefs-d'oeuvre.

 

L'auteur démonte les accusations de collaborationnisme portées contre Edmond Jaloux, qui, certes, comme beaucoup de Français fut pétainiste avant que la zone libre ne soit envahie en 1942...

 

À la Société de Poésie, on ne fait pas de politique et les invités sont: François Mauriac, Loys Masson, André Bonnard, Gonzague de Reynold, Jean-Paul Sartre ou Simone de Beauvoir...

   

Dans le premier cahier publié par la Société de Poésie - il n'y en aura que deux -, le nom d'un jeune poète, Philippe Jaccottet, apparaît, avec un poème prometteur, Pour les Ombres...

 

Doris Jakubec dit de ce livre qu'il est très riche et foisonnant en informations et en suggestions de tous ordres, [...] un puits de savoir pour toutes les recherches culturelles de cette première moitié du XXe siècle.

 

Il faut donc le lire, en faire même un usuel. En tout cas, il donne envie de lire Edmond Jaloux, surtout après avoir lu ce qu'en dit Jean-Pierre Meylan dans son livre sur La Revue de Genève:

 

C'était au fond une âme sensible qui se réfugiait dans ses rêves et dans un univers romanesque clos; c'était un homme tendre et régressif, un gourmet sensuel qui se délectait des sensations délicates que lui suggéraient les oeuvres des autres1.

 

Francis Richard

 

1 - Cité par Jean-Philippe Chenaux.

 

Un Académicien chez les Vaudois, Edmond Jaloux, 314 pages, Cahiers de la Renaissance vaudoise

 

Livre précédent:

 

Les cinq vies du "bon docteur Messerli", 192 pages, Favre (2019)

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30 avril 2022 6 30 /04 /avril /2022 19:30
Le Président Absolu, de Philippe Fabry

En matière sociale et politique, la France a vu se mettre en place un ordre qui, loin d'impressionner par sa modernité, est régulièrement comparé à l'Ancien Régime, entre déficit démocratique, reproduction des élites, pensée unique, panne de l'ascenseur social.

 

Si les institutions de la France sont comparées à celles de ses voisins, la France n'est pas une démocratie:

 

Sa constitution est celle d'un régime autoritaire, une monarchie républicaine qui tend à devenir de plus en plus absolue, et que guette une nouvelle Révolution.

 

 

LA DÉMOCRATIE FONCTIONNELLE

 

Ce qui caractérise les institutions des voisins de la France:

 

- La séparation nette entre le chef de l'État et le chef du gouvernement:

. le premier représente le temps long et est soit un héritier royal, soit élu par le Parlement;

. le second représente l'exécutif et est un chef partisan, il préside le Conseil des ministres.

 

- Deux chambres1:

. la chambre basse, élue au suffrage direct, est celle de la réactivité et du débat;

. la chambre haute, élue au suffrage indirect, est celle du temps long et de la réflexion.

 

 

LA Ve  RÉPUBLIQUE CONTRE LA DÉMOCRATIE

 

Avec l'élection du Président au suffrage universel direct, la Ve République n'est plus une démocratie fonctionnelle:

 

- le chef de l'État est le chef de l'exécutif - il préside le Conseil des ministres - mais n'est pas responsable devant le Parlement;

 

- le chef de l'État, aussi légitimé par le suffrage direct que l'Assemblée nationale, peut dissoudre celle-ci.

 

En pratique il n'y a pas de séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif:

 

Le Président est le chef véritable du gouvernement, le gouvernement n'est responsable que devant le Président, et le Parlement tient sa légitimité élective du Président.

 

C'est pourquoi, avec cette distribution des pouvoirs et des autorités, la pratique constitutionnelle en France est plus proche de celle qui a cours dans la Russie de Vladimir Poutine que de  n'importe quel de nos voisins européens.

 

(L'auteur montre que la comparaison avec les États-Unis n'est pas raison, ne serait-ce que parce qu'il n'y a pas de responsabilité du gouvernement devant le Parlement et que la chambre basse, renouvelée deux fois plus vite, et la chambre haute, renouvelée par tiers, ne peuvent être dissoutes par le président.)

 

 

LA CULTURE POLITIQUE

 

Comme l'histoire comparée de la IIIe République et de la Ve République le montre, la culture politique a son importance:

 

Si les institutions sont radicalement opposées aux valeurs de la culture ambiante, celle-ci leur imposera rapidement une inflexion dans son propre sens.

 

Ainsi la IIIe République, originellement monarchique, est-elle devenue un régime parlementaire, tandis qu'à l'inverse la Ve a connu une dérive non-démocratique validée démocratiquement...

 

Autrement dit plus d'apparence de démocratie peut en réalité signifier moins de démocratie.

 

 

L'ÉVOLUTION VERS UN RÉGIME AUTORITAIRE

 

Cette évolution vers un régime autoritaire2 s'est poursuivie sous la présidence d'Emmanuel Macron:

 

- un parti ad hoc a été créé pour porter ce dernier à la présidence;

 

- l'instauration d'un état d'urgence permanent s'est traduite par la constitution de conseils de défense écologique en 2019 et de défense sanitaire en 2020.

 

L'auteur peut en inférer que la France est de plus en plus dirigée comme un État policier, c'est-à-dire dans le cadre légal de l'état d'exception, et dans le cadre formel de réunions en comité restreint sur lesquelles le Parlement ne dispose d'aucune forme de contrôle.

 

 

DE LA CULTURE DÉMOCRATIQUE À LA CULTURE AUTORITAIRE

 

Dans un pays où l'État pèse 57% du PIB, l'influence du chef de l'État et du gouvernement est d'autant plus centrale.

 

Le pouvoir politique ne se trouve plus au Parlement mais à l'Élysée si bien que le débat public tourne autour de la personnalité et de la décision présidentielle:

 

La Cinquième République, en échouant ou en renonçant à séparer les pouvoirs, a provoqué cette régression consternante de la pensée politique en France.

 

Pour contourner le Parlement, le Président crée une convention citoyenne, dont les membres sont tirés au sort. Faute de réel débat, le peuple en revient aux jacqueries, comme avec la crise des Gilets Jaunes.

 

Il ne faut pas compter sur la presse pour introduire le débat: elle est la plus aidée d'Europe et au service de la pensée dominante, taxant ceux qui la contestent de complotisme.

 

De plus, depuis cinquante ans, la multiplication des lois liberticides en matière d'expression permet de censurer les propos simplement politiques sur certains sujets fondamentaux.

 

Et quand le peuple se prononce, comme en 2005 sur la constitution européenne, il n'est pas tenu compte de sa décision. Ce déni démocratique, suivi d'autres, a eu pour conséquence l'émergence d'une opposition de régime autoritaire, c'est-à-dire une opposition qui descend dans la rue, réprimée brutalement.

 

 

EN CONCLUSION

 

Il faudrait instaurer une démocratie fonctionnelle à l'instar de celle qui existe chez les voisins de la France:

 

Pour cela, il faut et suffit d'imiter ce qui est commun à tous ces pays [...]: deux chambres haute et basse, élues l'une au suffrage direct, l'autre au suffrage indirect; un chef de l'État élu au suffrage indirect, distinct du chef du gouvernement, sans pouvoir exécutif, un gouvernement issu du parlement et responsable devant lui. Tel est l'équilibre démocratique fonctionnel empiriquement éprouvé.

 

Comment y parvenir? Telle est la question. La réponse est entre les mains du parlement, à condition qu'il soit majoritairement opposé au président et fasse en quelque sorte un coup d'État contre lui, d'une manière ou d'une autre.

 

Sinon? On sait ce qu'il advient des régimes autoritaires quand ils ne savent pas se réformer...

 

Francis Richard

 

1 - Certains pays n'ont qu'une chambre: il s'agit de pays où la population est réduite et la diversité culturelle et géographique faible.

 

2 - Philippe Fabry n'emploie pas le terme de dictature, sans doute parce que c'est un gros mot, inaudible. Jacques Bainville, dans son livre Les Dictateurs, publié en 1935, écrivait dans son introduction:

Il y a [...] des dictatures diverses. Il y en a pour tout le monde et un peu pour tous les goûts. Ceux qui en rejettent l'idée avec horreur s'en accommoderaient très bien et, souvent, s'y acheminent sans s'en douter...

 

Le Président Absolu, Philippe Fabry, 118 pages, Léo Portal

 

Livre précédemment chroniqué:

 

Rome, du libéralisme au socialisme, 160 pages, Jean-Cyrille Godefroy (2014)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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20 mars 2022 7 20 /03 /mars /2022 21:00
1622-2022-Quoi de neuf? Molière! , Figaro Hors-Série

Avant de voir représenter ses pièces au Théâtre de Paris, 15, rue Blanche, où la Comédie-Française donnait des matinées classiques pour adolescents, et de l'étudier en classe, j'ai fait connaissance avec Molière, au début des années 1960, grâce à une émission de télévision, encore en noir et blanc.

 

Il s'agissait d'un jeu culturel, L'Homme du XXe siècle, présenté par Pierre Sabbagh. Un des candidats, qui devait emporter la finale en 1963, était un comédien français, sociétaire depuis 1936, que j'ai tout de suite aimé et admiré, Robert Manuel, dont je tentais d'imiter les poses, caractéristiques.

 

Ce qui singularisait ce candidat, c'était son amour pour Molière. Lors de l'émission, il avait sous la main, comme les autres candidats, un talisman. Dans son cas, c'était un buste de Jean-Baptiste Poquelin, qui faisait partie de sa collection et qui me faisait rêver au point que j'aurais aimé en avoir un.

 

En classe, quand nous étudiâmes les classiques, très naturellement c'est Molière qui eut ma préférence, tandis que mon plus ancien condisciple, JLK, connu en septembre 1958 et dont j'ai appris récemment la disparition le 1er janvier 2020, ne jurait que par Pierre Corneille et ses fameux dilemmes.

 

Tout cela pour dire que je n'ai pu résister et ai fait l'acquisition du dernier numéro hors-série du Figaro, consacré à l'illustre dramaturge. Et je n'ai pas été déçu. Comment aurais-pu l'être puisque le titre de ce numéro est une citation profonde de cet autre géant du théâtre qu'est Sacha Guitry...

 

Dans ce numéro, il y a beaucoup de choses à lire. Aussi me contenterai-je, comme je l'ai fait avec l'Album Molière de François Rey d'en relever quelques-unes qui m'ont marqué et qui m'ont paru dignes d'être signalées à mes lecteurs, qui auront peut-être alors envie de le lire à leur tour in extenso.

 

Dans son Éditorial, Michel De Jaeghere montre avec talent et avec verve que le génie de Molière tient à ce qu'il suffit [...] d'ouvrir les yeux pour constater que les types qu'il a créés ont survécu à leurs modèles, apprécier à quel point ils sont éternels:

- Les dévots ont désormais la fibre humanitaire.

- Les précieuses habitent une surface atypique du côté du canal Saint-Martin et achètent des légumes oubliés rue des Martyrs.

- Les médecins se succèdent sur les plateaux de télévision pour annoncer des malheurs apocalyptiques, menacer d'excommunication ceux qui sont rétifs à l'administration de leurs potions.

- Les valets sont devenus consultants...

 

Dans Le rire souverain, Marc Fumaroli écrit avec justesse:

Le théâtre comique a été élevé par Molière au rang de philosophie du plaisir et de thérapeutique des maladies de l'âme.

 

Dans Si ce n'est lui, c'est donc Corneille, Martin Peltier met en pièces la thèse de Pierre Louÿs et emploie in fine, après avoir montré les failles des arguments techniques, celui, massue, de la prosodie:

Dans le vers de Corneille le "ier" de "bouclier", "meurtrier", "sanglier" compte toujours pour deux syllabes. Le même "ier" ne compte que pour une syllabe (comme dans "crassier") chez Molière, qui garde la prononciation archaïque. Or la façon d'entendre reçue de sa mère marque l'identité: l'homme qui a écrit les vers signés Molière n'a pu écrire ceux qu'a signés Corneille.

 

Dans Le paradoxe du comédien, Fabrice Luchini, mon contemporain, qui en réalité se prénomme Robert, comme mon père, interrogé sur la façon de jouer Molière, répond:

Cela peut prendre des années, mais il faut se contenter de dire les mots de Molière. [...] Quand tu joues Molière, il faut que tu te dégages de tout apport personnel. [...] Le vers de Molière, c'est le contraire de la modernité: c'est la contrainte de l'alexandrin qui produit la vie, et non pas la vie qui ne s'épanouirait que quand elle est débarrassée de la contrainte.

 

Dans La cause des femmes, Simone Bertière conclut:

Molière féministe, au sens militant du terme? Sûrement pas. Il était trop sensible à l'infinie diversité des êtres. Très ferme sur l'égalité ontologique entre l'homme et la femme, il s'est borné à dénoncer courageusement les servitudes pesant sur celle-ci. C'était encore trop pour l'époque, si l'on en juge par la violence des attaques subies. Mais il a du moins le mérite d'avoir déblayé le terrain des préjugés qui l'encombraient grâce au rire, par essence libérateur.

 

Dans Le miroir du monde, Marie Zawisza passe en revue les principales pièces de Molière. À propos du Médecin malgré lui, elle cite ces paroles de Sganarelle qui conseille à une patiente qui se dit bien portante:

Cette grande santé est à craindre: et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable.

(ce conseil me touche, qui vais dans quelques jours en subir une troisième non moins amiable pour guérir d'un mal génétique auquel on n'a pas au XXIe siècle trouver d'autre remède...)

 

Tartuffe ou l'Hypocrite, version originelle de la pièce, devenue Tartuffe ou l'Imposteur, ne figure pas dans l'édition 2010 des Oeuvres Complètes de La Pléiade, réimprimées au début de cette année. Mais il est possible de l'acquérir à la Boutique de la Comédie-Française: cette version est au répertoire jusqu'au 24 avril 2022 dans une mise en scène d'Ivo van Hove.

 

Enfin, à Versailles, Yvelines, à l'Espace Richaud, 78 boulevard de la Reine, se tient une exposition jusqu'au 17 avril 2022, sur le thème:

MOLIÈRE, LA FABRIQUE D'UNE GLOIRE NATIONALE (1622-2022)

 

Quand on parle de l'anglais, on dit langue de Shakespeare et, quand parle du français, on dit langue de Molière. Aussi n'est-ce pas extraordinaire qu'amoureux de ces deux langues, je le sois aussi des deux auteurs qui en sont les emblèmes...

 

Francis Richard

 

1622-2022 - Quoi de neuf? Molière!, Figaro Hors- Série, 116 pages

 

Articles précédents sur Molière:

Album Molière, François Rey

Le Malade imaginaire, à la Comédie-Française

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27 février 2022 7 27 /02 /février /2022 23:45
Louis XIV à la mandoline

Louis XIV à la mandoline

Jean-Baptiste Poquelin, Molière, est né au seuil de l'année 1622, Louis XIII régnant. C'est un fils de la bourgeoisie commerçante du temps. Son père lui a obtenu la survivance de sa charge de "tapissier valet de chambre du roi".

 

On ne sait si Molière acheva ses études ou s'il les interrompit. Quoi qu'il en soit, autour de sa vingtième année, il se lança dans le théâtre, la comédie prenant, pour lui, très tôt, le visage de Madeleine Béjart, de quatre ans son aînée.

 

Avec cinq hommes et quatre femmes, le 30 juin 1643, il crée l'Illustre Théâtre, une expérience éphémère puisqu'elle ne durera qu'un peu plus de deux ans. Déjà, au mois d'août 1644, il connaîtra par deux fois la prison pour dettes...

 

Car la troupe s'est endettée pour s'aménager un local, à Paris, d'abord rive gauche, puis rive droite. Cette année-là il prend son nom d'acteur et d'auteur, sans que l'on sache vraiment pourquoi. François Rey émet une hypothèse plausible.

 

Un roman a été réédité cette année-là, La Polyxène. Son auteur est un certain François de Molière d'Essertines, mort assassiné vingt ans plus tôt, et dont le nom est encore familier: Son style est donné en modèle dans les recueils de lettres...

 

L'auteur raconte alors les treize années d'errance de Molière qui a rejoint une troupe de campagne dont il prend la tête, qui se trouve de grands protecteurs, tel que le prince de Conti, qui va lui permettre de se faire connaître en province.

 

Les treize années suivantes, jusqu'à sa mort, seront parisiennes, avec des hauts et des bas, des batailles, comme celle des Précieuses ridicules, dont le succès consterne les frères Corneille, ou encore celle du Festin de pierre (Dom Juan).

 

Longtemps Tartuffe ou l'Imposteur (en trois actes) est jouée en public restreint. Quand la permission est donnée à Tartuffe ou l'Hypocrite (en cinq actes), d'être représentée en public, avec l'appui royal de Louis XIV, le succès est bien là.

 

Ces grandes traits de la vie de Molière sont connus. Aussi est-il plus intéressant de s'attarder par ex. sur ce qui a fait l'objet à la télévision française1 d'un affrontement récent entre le comédien Francis Huster et l'historien Franck Ferrand.

 

Selon l'historien, faisant sienne l'hypothèse de Pierre Louÿs, Pierre Corneille serait l'auteur des meilleures oeuvres de Molière. S'il est vrai que Corneille, réconcilié avec Molière, l'a aidé à versifier Psyché, cette affirmation demeure infondée.

 

De même l'enterrement non religieux de Molière, mort le 17 février 1673, non pas sur scène alors qu'il jouait Le Malade imaginaire, mais deux heures après avoir été transporté chez lui, juste avant la fin de la pièce, est-il une légende tenace:

 

Le 21, sur les neuf heures du soir, ils seront quatre prêtres et non deux à assurer le service, assistés de "six enfants bleus portant six cierges dans six chandeliers d'argent" et de "plusieurs laquais portant des flambeaux de cire blanche"...

 

La Gazette d'Amsterdam précise que cet enterrement fut suivi, malgré le froid, par sept à huit cents personnes, jusqu'au cimetière Saint-Joseph. Molière n'ayant pu signer son acte de renonciation2, l'enterrement devait être sans aucune pompe...

 

Francis Richard

 

1 - Dans l'émission On est en direct sur France 2, le 15 janvier 2022, date du quatre-centième anniversaire du baptême de Jean-Baptiste Poquelin.

 

2 - Acte par lequel, pour être enterré religieusement, un comédien renonçait à sa profession.

 

Album Molière, François Rey, 320 pages, Gallimard (2010)

 

Albums de La Pléiade précédemment chroniqués:

 

Album Flaubert, Yvan Leclerc, 256 pages, Gallimard (2021)

Album Kessel, Gilles Heuré, 256 pages, Gallimard (2020)

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard (2019)

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare, Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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23 juin 2021 3 23 /06 /juin /2021 05:30
Sept personnalités en Valais, de Brigitte Glutz-Ruedin

Le Valais a toujours connu des personnalités qui ont fortement marqué son histoire et il en tire une grande fierté. Ainsi commence la préface que consacre Christophe Darbellay, Conseiller d'État valaisan à ce livre très documenté et illustré de nombreuses photographies de jadis, naguère et aujourd'hui.

 

À propos des sept personnalités dans les pas desquelles Brigitte Glutz-Ruedin, née à Sierre, a décidé de mettre les siens, il parle d'équipe magique, de bande fameuse formée d'un stratège militaire et d'un saint, d'un peintre et d'un faux-monnayeur, d'une philosophe, d'un homme politique, d'un acteur.

 

Pourquoi s'est-elle intéressée aux sept? Son grand-père maternel lisait les mémoires de Winston Churchill; Charlie Chaplin était pendant les vacances un voisin du chalet familial; son père lui avait parlé en fin connaisseur du Valais d'Hannibal, de Farinet, de Courbet; le hasard lui avait fait connaître la présence de saint Mayeul et de Simone Weil en Valais.

 

La méthode de l'auteure en quête de ces sept personnages s'apparente à celle d'un détective. Pour chacun d'entre eux l'appareil de notes et la bibliographie sont impressionnants et ne sont que les signes extérieurs de la richesse des connaissances qu'elle a accumulées minutieusement sur eux.

 

Le livre comporte sept chapitres, qui sont rangés dans l'ordre alphabétique des patronymes: après avoir offert en première partie leurs biographies complètes et synthétiques, dans une deuxième, elle propose au lecteur des itinéraires de promenades et de randonnées pour lui permettre à sa suite de mettre ses pas dans les leurs.

 

Charlie Chaplin est donc la première des personnalités qui apparaît dans le livre. Lui et sa famille passèrent de nombreuses vacances à Crans-Montana, qui s'appelait à l'époque Crans-sur-Sierre. André Bonvin se souvient du premier cours de ski qu'il avait donné à cet homme très sérieux dans la vie courante:

 

En Anglais, il m'a demandé de skier derrière lui dans la descente pour l'aider au cas où il tomberait...

 

À la fin de son existence, Winston Churchill, grand fumeur de havanes et grand buveur de whisky, lorsqu'un journaliste lui demandait quel était le secret de sa bonne santé, répondait: C'est le sport... je n'en fais jamais. Il omettait de dire que, durant sa jeunesse, il avait été bon nageur, bon joueur de polo et alpiniste endurant: 

 

Churchill avait dix-neuf ans quand il parvint, au prix d'intenses efforts, à atteindre le sommet de la plus haute montagne suisse, le Mont-Rose qui culmine à 4634 m.

 

Natif de Franche-Comté, à la suite de la Commune, Courbet se réfugie en Suisse, où il peint beaucoup. Après s'être installé à demeure à la Tour-de-Peilz, il fait des incursions en Valais (il joue au casino de Saxon, qui est alors l'unique casino de Suisse...). Que peint-il? Des paysages. Il écrit à son ami Castagnary:

 

Nous avons fait beaucoup de paysages, on ne peut rien faire autre chose en Suisse.

 

Né côté italien, Farinet fait de la contrebande en Valais, mais surtout il y fait de la fausse-monnaie. Ce qui lui vaudra d'être plusieurs fois condamné. À chaque fois qu'il est mis en prison, il parvient à s'évader. C'est un éternel fugitif jusqu'au jour où il meurt soit en tombant sur des rochers, soit tué par une balle tirée par les gendarmes:

 

Voilà un personnage auquel les Valaisans sont très attachés: provocateur, généreux, irrespectueux de l'ordre et de ses gardiens, homme libre... mais qui a son côté sombre, comme le révèle l'auteure...

 

Hannibal est-il passé par les Alpes? Rien n'est moins sûr, même si quelques éléments troublants pourraient l'accréditer comme ce mur d'Hannibal dont le père de l'auteure lui apprit l'existence en lui racontant ses souvenirs militaires. Toujours est-il que ses recherches l'ont conduite à trouver d'autres traces de passage, plus anciennes puisqu'elles remontent à la préhistoire:

 

Au XIXe siècle, on pensait que les mégalithes avaient été dressés par les Celtes. Aujourd'hui, on sait avec certitude qu'ils sont plus anciens. Ce sont les hommes du Néolithique [...] qui érigèrent menhirs [...], dolmens [...] et cromlechs.

 

Au retour de Rome, où il a assisté au mariage de l'empereur Otton II, l'abbé Mayeul, qui dirige l'abbaye de Cluny et qui est considéré comme le deuxième personnage le plus puissant de l'Eglise, se fait attaquer par un groupe d'hommes, des Sarrasins, alors qu'il s'apprête à franchir un pont sur la Dranse. Lui et ses compagnons sont faits prisonniers et une énorme rançon de mille livres d'argent est exigée pour leur libération, qui sera réunie, entre autres, par les seigneurs de Provence:

 

Cluny mettra cent ans pour se remettre de cette dette.

 

La philosophe Simone Weil, de santé fragile, avait séjourné avec sa famille à Saas Fee quand elle avait vingt ans. Elle est retournée deux fois en Valais, à Montana, en février 1935 et au printemps 1937, pour être soignée. C'est lors de ce deuxième séjour qu'elle fit la connaissance d'un patient de la clinique de La Moubra, Jean Posternak, étudiant en médecine, qui décide, pendant cet arrêt forcé de ses études, de lire un traité de philosophie en plusieurs volumes:

 

Les voyant à mon chevet et sur une table de ma chambre, Simone Weil [...] me déclara que ce n'était pas des traités qu'il fallait lire pour se former en philosophie mais les philosophes eux-mêmes et me proposa de venir régulièrement m'initier aux dialogues de Platon.

 

Il va sans dire que ce magnifique livre est à lire par ceux qui aiment le Valais ou par ceux qui ne le connaissent pas. Il est de toute façon destiné à un large public: habitant ou amoureux du canton, touriste de passage, promeneur ou randonneur, amateur d'histoire locale ou spécialiste de la grande histoire du monde, simple curieux...

 

Francis Richard

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

 

Sept personnalités en Valais, Brigitte Glutz-Ruedin, 352 pages, Slatkine

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20 mai 2021 4 20 /05 /mai /2021 17:45
Album Gustave Flaubert, d'Yvan Leclerc

À l'occasion de la parution cette année des volumes IV et V des Oeuvres Complètes1 de Gustave Flaubert (le volume I date de 2001, les volumes II et III de 2013), Gallimard publie un Album Gustave Flaubert pour la deuxième fois: c'est une première...

 

(le premier album Pléiade consacré à Flaubert date de 1972 et est signé Jean Bruneau et Jean Ducourneau)

 

Quelques traits symptomatiques (et sympathiques) de Gustave Flaubert apparaissent au fil du livre signé Yvan Leclerc:

 

- L'écolier: Ses résistances à la discipline ne l'empêchent pas d'être bon élève.

 

- Le jeune homme et Shakespeare: Flaubert est un lecteur assidu du dramaturge anglais.

 

- Le malade chronique: Gustave devient Flaubert par le jeu du "qui perd gagne": grâce à la maladie, il peut arrêter ses études et rester dans sa chambre pour écrire. "Je suis vraiment assez bien depuis que j'ai consenti à être toujours mal", dit-il.

 

- À propos de Louise Colet et de Gustave Flaubert: Elle met l'amour et la vie au-dessus de la littérature; lui ne vit que pour écrire.

 

- Sa conception de l'écrivain: Ces trois refus, du portrait, de l'illustration et de l'empreinte biographique, découlent d'un même principe: l'oeuvre seule, la Littérature comme absolu.

 

- Le jeune écrivain: Ses manuscrits de jeunesse sont quasiment sans ratures, venus d'un seul jet.

 

- L'écrivain mûr se documente beaucoup pour écrire sur rien (nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l'auteur absente, écrit-il à Louise Colet), met plusieurs fois l'ouvrage sur le métier (plus de ratures que de mots en clair) pour atteindre à la perfection du style, et fait corps avec ce que son esprit féconde: il somatise la littérature...

 

Ces quelques traits - il y en a bien d'autres - dressent le portrait de ce géant de la littérature, qui jouit par les mots, par la communion avec la nature, physiquement, et qui écrit, déclare-t-il à George Sand, non pour le lecteur d'aujourd'hui mais pour tous les lecteurs qui pourront se présenter, tant que la langue vivra.

 

Yvan Leclerc conclut:

 

La langue française vivant encore, deux cents ans après la naissance de Flaubert, la "famille éternelle" de ses lecteurs disposent désormais de ses oeuvres complètes, cinq volumes d'oeuvres et cinq volumes de lettres2, dans un équilibre qu'il n'aurait pu imaginer entre les écrits publics et les écrits intimes.

 

Francis Richard

 

Album Gustave Flaubert, Yvan Leclerc, 256 pages, Gallimard

 

1 - L'édition des Oeuvres en deux volumes date de 1936.

2 - La correspondance en cinq volumes a été publiée dans la Pléiade de 1973 à 2007.

 

Albums précédents:

 

Album Kessel, Gilles Heuré, 256 pages, Gallimard (2020)

Album Gary, Maxime Decout, 248 pages, Gallimard (2019)

Album Beauvoir, Sylvie Le Bon de Beauvoir, 248 pages, Gallimard (2018)

Album Perec, Claude Burgelin, 256 pages, Gallimard (2017)

Album Shakespeare,Denis Podalydès, 256 pages, Gallimard (2016)

Album Casanova, Michel Delon, 224 pages, Gallimard (2015)

Album Duras, Christiane Blot-Labarrère, 256 pages, Gallimard (2014)

Album Cendrars, Laurence Campa, 248 pages, Gallimard (2013)

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16 janvier 2021 6 16 /01 /janvier /2021 23:50
Gabrielle Chanel, les années d'exil, de Marie Fert

Gabrielle Chanel est enterrée à Lausanne, au cimetière du Bois-de-Vaux, dans une tombe sobre et élégante, à l'image de ses créations de haute couture:

 

- Une stèle sur laquelle sont sculptés cinq lions - cinq est son chiffre fétiche - et sont gravés une croix, son prénom et son nom et, juste en-dessous, séparées par un tiret, ses années de naissance et de mort: 1883-1971.

 

- Pas de dalle: À la place, un immense parterre de fleurs blanches et, sur le côté, un petit banc en pierre. Au cas où quelqu'un veuille s'asseoir pour partager, le temps d'une visite, sa solitude éternelle.

 

Car la célèbre couturière qui a donné son nom à un parfum avant-gardiste pour l'époque est morte solitaire au Ritz à Paris, en la seule présence d'une femme de chambre, le 10 janvier 1971. Le 14, elle était inhumée à Lausanne.

 

Dans ce livre, qui est loin d'être une hagiographie, Marie Fert parle des années d'exil de Gabrielle Chasnel, qui est née à Saumur le 19 août 1883 dans une famille modeste et qui aura été une des femmes libres de son temps.

 

Avant la guerre 1939-1945, Gabrielle Chanel s'est rendue à Saint-Moritz dès 1929 et a séjourné au Beau-Rivage de Lausanne dès 1938. Mais c'est après guerre qu'elle s'est exilée en Suisse avec pour port d'attache Lausanne.

 

Pourquoi? Elle a eu un comportement condamnable pendant la guerre et a fréquenté un baron allemand, ce qui lui a valu d'être arrêtée puis relâchée quelques heures plus tard grâce, semble-t-il, à ses hautes relations britanniques.

 

Elle a fermé sa maison de couture en 1939 - ce qui, pour des raisons sociales, lui est bien sûr reproché - et sa boutique de la rue Cambon ne vend plus que des parfums et des accessoires qui lui assurent de confortables revenus.

 

Pendant des années, Gabrielle Chanel vit dans des palaces lausannois. Après une vaine tentative pendant la guerre de racheter leurs actions dans Les Parfums Chanel aux frères Wertheimer, elle finit par s'entendre avec l'un d'eux.

 

Gabrielle Chanel rouvre sa maison de couture en 1953 et présente sa première collection le 5 février 1954: c'est un fiasco. Il lui faudra attendre sa troisième collection en 1955 pour renaître avec son fameux tailleur en tweed...

 

Mais elle aura vendu aux Parfums Chanel sa maison de couture, sa société immobilière et toutes les sociétés portant son nom. Elle gardera ses 2% de royalties sur les parfums, recevra un salaire de directrice, tous frais payés...

 

Chanel était locataire de la grande maison qu'elle occupait depuis 1966 au 20 de la route du Signal à Lausanne, alors que tout le monde pensait qu'elle en était propriétaire, tandis qu'elle reprenait ses habitudes dans les palaces...

 

Dans Bagages pour Vancouver, Michel Déon écrit que Gabrielle Chanel aimait vraiment la Suisse et pas seulement pour des raisons fiscales. Elle adorait particulièrement Lausanne et ses années d'exil ne devaient pas lui peser:

 

C'est la solitude qui m'a trempé le caractère, que j'ai mauvais, bronzé l'âme, que j'ai fière, et le corps, que j'ai solide, confiait-elle à Paul Morand dans un palace de Saint-Moritz au cours de l'hiver 1946.

 

Francis Richard

 

Gabrielle Chanel, les années d'exil, Marie Fert, 136 pages, Slatkine

Tombe de Gabrielle Chanel au cimetière du Bois-de-Vaux - 17 janvier 2021

Tombe de Gabrielle Chanel au cimetière du Bois-de-Vaux - 17 janvier 2021

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 23:30
Le catholicisme social en France (1830-1870), d'Aimé Richardt

La couverture de ce livre représente Mgr Affre, archevêque de Paris, qui fut mortellement blessé le 28 juin 1848 sur les barricades où il était venu apporter des paroles de paix. 

 

Dans ce livre, Aimé Richardt raconte l'histoire des catholiques sociaux français que Mgr Affre a soutenus et qui se sont émus, à raison, de la misère des ouvriers, catégorie sociale apparue avec la Révolution industrielle.

 

 

LES PRIVILÈGES CRÉÉS PAR LA RÉVOLUTION

 

Au début de son livre, l'auteur met le doigt sur ce qui est l'une des raisons de cette misère: la loi Le Chapelier de 1791, qui abolissait les corporations et qui, pour éviter qu'elles ne réapparaissent, interdisait toute coalition.

 

Cette loi, contraire au droit naturel, créait une catégorie de privilégiés, celle des patrons. L'article 1781 du Code Civil napoléonien disait même: Le maître est cru sur sa parole pour toute contestation en matière de salaire.

 

 

LES CATHOLIQUES SOCIAUX

 

Les catholiques sociaux se proclament libéraux, mais ils ne le sont pas en matière économique, qu'ils ne comprennent pas. Ainsi Charles de Coux voit-il dans salaires et horaires de travail la cause de la misère des ouvriers.

 

Il confond les conséquences avec la cause qui est l'absence de contrats librement consentis. Quoi qu'il en soit, pour des catholiques comme lui, le remède se trouve dans l'application des principes catholiques et démocratiques:

 

Le social doit être placé au-dessus de l'économique.

 

 

LES SOCIALISTES CHRÉTIENS

 

Il n'est pas étonnant qu'une partie, marginale, d'entre eux se soient dits socialistes. Ceux-ci, tels que Fourier, voient dans le salariat un dernier reste de l'esclavage antique, alors qu'il a pourtant l'avantage certain de la fixité.

 

Encore faut-il que soit librement consenti le lien entre celui qui prend le risque d'engager son capital et celui qui ne le prend pas mais reçoit un salaire en échange de son travail: l'expression importante est librement consenti.

 

 

LES CATHOLIQUES LIBÉRAUX

 

Ces catholiques sont libéraux dans le sens où ils veulent l'alliance de la religion et de la liberté. Ils pensent que des réformes sociales préviendront des réformes politiques, telles que révolutions, coups d'État, ou autres.

 

L'un d'eux, Ozanam, en fondant la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, donne à ses membres pour mission d'assister matériellement et moralement une famille (la foi sans les oeuvres est morte, dit Saint Jacques...).

 

 

LES LÉGITIMISTES SOCIAUX

 

Parmi eux, Armand de Melun projette une large organisation à but social dans laquelle une association de patrons et de maîtres chrétiens, patronnerait des apprentis, eux-mêmes groupés dans l'oeuvre des apprentis.

 

La charité traditionnelle s'avérant insuffisante, il veut coordonner les oeuvres et crée un Comité des oeuvres avec un bureau permanent de trois personnes. Il est également favorable à une réglementation par l'État...

 

 

L'ABBÉ LEDREUILLE

 

Une autre oeuvre se développe dans les années 1840, la Société de Saint François-Xavier, qui a pour but de répandre la foi dans la classe ouvrière. Ses orateurs sont recrutés à l'Institut catholique fondé en 1839.

 

Parmi eux, l'abbé Ledreuille se distinguera parce qu'il créera La Maison des ouvriers, organisme de placement, qui deviendra une branche de l'Oeuvre du Travail, où seront proposés bien d'autres services gratuits.

 

 

LES SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS

 

L'auteur dresse l'inventaire d'autres initiatives avant 1848 et après, mais ce sont les sociétés de secours mutuels qui retiennent l'attention, car elles vont se développer grâce à Armand de Melun et Louis-Napoléon.

 

La Société de Saint-François-Xavier a d'ailleurs été transformée en sociétés de secours mutuels par l'abbé Ledreuille et l'abbé Castelbau. Aux cotisations ouvrières s'ajouteront des contributions de membres honoraires.

 

 

LE DÉCRET DU 28 MARS 1852

 

Selon l'article 6 du décret-loi du 28 mars 1852, les Sociétés de Secours mutuels auront pour but d'assurer des secours temporaires aux sociétaires malades, blessés ou infirmes, et de pourvoir aux frais funéraires.

 

Armand de Melun obtient

- que les sociétés de secours mutuels soient placées dans un cadre chrétien;

- qu'elles aient l'allure d'institutions libres et non obligatoires.

 

Il souhaite

- qu'elles soient interprofessionnelles plutôt que corporatives;

- que ne leur soient pas adjointes des coopératives de consommation, mais, éventuellement, des patronages d'apprentis;

- que les femmes y soient admises et que les enfants puissent être secourus.

 

Le succès est là comme le montre le tableau ci-dessous:

J.B. Duroselle, Les débuts du catholicisme social en France, PUF, 1951

J.B. Duroselle, Les débuts du catholicisme social en France, PUF, 1951

 

LES CRÈCHES

 

Enfin, parmi toutes les oeuvres catholiques, il faut signaler le développement de l'Oeuvre des Crèches qui se propose d'aider les femmes qui travaillent en gardant et en soignant leurs très jeunes enfants.

 

Cette oeuvre a été fondée en 1844 par François Marbeau, adjoint au maire du 1er arrondissement de Paris: La crèche [ainsi nommée en souvenir de Bethléem] prévient la misère en facilitant le travail des mères.

 

 

CONCLUSION

 

Aimé Richardt remarque:

- que la grande majorité des catholiques ne s'intéresse pas aux oeuvres sociales catholiques;

- que ce sont surtout des laïcs, une minorité agissante, qui en sont à l'origine et que la hiérarchie n'y participe pas;

- que les catholiques qui s'y intéressent, qu'ils soient démocrates ou conservateurs, s'accordent sur les buts:

  • améliorer le sort des ouvriers
  • refuser la lutte des classes
  • maintenir la propriété privée
  • éviter l'intervention de l'État

- qu'ils ne s'accordent pas sur le type d'association pour la défense des ouvriers.

 

Il faut au moins rendre cette justice à ces catholiques sociaux qu'ils ont aidé à l'amélioration de la condition ouvrière, au soulagement des pauvres, et à la réconciliation des classes, sans pour autant succomber aux sirènes du socialisme d'État.

 

Francis Richard

 

Le catholicisme social en France (1830-1870), d'Aimé Richardt, 176 pages, Artège

 

Livres précédents:

 

Chez François-Xavier de Guibert:

La vérité sur l'affaire Galilée (2007)

Calvin (2009)

Saint François de Sales et la Contre-Réforme (2013)

Jean Huss, précurseur de Luther (2013)

Bossuet, conscience de l'Eglise de France (2014)

Lacordaire - Le prédicateur, le religieux (2015)

 

Chez Artège:

Lamennais le révolté 1782-1854 (2017)

Zwingli le réformateur suisse 1484-1531 (2018)

Montalembert (2020)

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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 23:20
Café des Chemins de fer, de Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer

Nous ne rapportons que des faits vrais et des paroles attestées par un document ou plusieurs témoins, mais nous refusons d'occulter leur dimension proprement légendaire, ce "surplus de vérité" qui de nos jours encore abolit le temps et rapproche les gens.

 

Cette intention exprimée dans les premières pages de ce récit est pleinement respectée par les auteurs. Ils font en effet revivre un établissement de la ville de Fribourg aujourd'hui disparu et nous rappellent qu'en de tels lieux des gens de toutes sortes peuvent se côtoyer.

 

Aujourd'hui où beaucoup d'établissements de sociabilisation comme le fut celui-là sont menacés de disparaître parce que dans nos pays la gestion publique de la santé est calamiteuse face à un virus couronné peu létal, un tel récit prend d'autant plus de sens.

 

Il ne s'agit pas de dire que c'était mieux avant, mais que c'est toujours bien de nos jours que de tels lieux existent, qu'il serait dommage que ce ne le soit plus demain. Il est vital que l'homme puisse échanger avec ses semblables en dehors de chez lui ou de son activité.

 

Le surplus de vérité permet au lecteur d'imaginer ce que fut l'ambiance de ce café, au cours d'une journée, d'une semaine, à de grandes occasions, et, même, de la revivre, grâce à ces multiples petites choses qui composent les grandes, comme disait Georges Haldas:

 

Le temps du bistrot est rythmé comme celui du couvent, avec des Heures marquées, matin, midi et soir, par des célébrations réglées: ouverture, z'Nüni 1, apéro, jass, fîrabe 2; avec des saisons liturgiques ponctuées de fêtes solennelles, le triduum du Carnaval, la Répartition de la cagnotte, la Soirée-choucroute en décembre.

 

Ces petites choses, ce sont les anecdotes qui émaillent le récit, les portraits du patron, Marcel Cotting, et de sa famille, des sommelières qui servent à leurs côtés et de tous ceux qui fréquentent le Café des Chemins de fer situé dans le quartier de Pérolles.

 

À l'époque, de 1950 à 1970, limité à l'ouest par le chemin de fer, bordé à l'est par des pentes boisées descendant vers la Sarine, le Pérolles est à la fois résidentiel et industriel. Les clients sont des ouvriers, des artisans, des étudiants, des amoureux, des fêtards:

 

Café des jeunes en soirée, les Chemins de fer reçoivent en journée des hommes d'âge mur. Hors des mamies qui jouent au jass l'après-midi, peu de femmes fréquentent le bistrot. Quelques-unes viennent tard dans la soirée rapatrier leur mari. Le dimanche arrivent les familles...

 

Aux Chemins de fer, il n'y a jamais eu de percolateur: Marcel ne sert que du Nescafé, dans de grands verres à pied, une pure lavasse, mais il fait observer avec bon sens que "si tu ajoutes trois sucres, de la crème et de la pomme, le goût du café n'a plus d'importance."

 

La spécialité de la maison, c'est la saucisse de chien. En réalité, c'est du pur porc, mais cela donne l'occasion à Marcel de plaisanter quand il n'y en a plus assez pour tous: La semaine dernière j'avais encore trouvé un saint-bernard, mais je n'ai rencontré qu'un basset...

 

Francis Richard

 

1- Le casse-croûte

2- La fermeture

 

Café des Chemins de Fer, Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, 128 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livre précédent de Jean Steinauer avec Pierre Friderici chez le même éditeur:

 

Le Grand Fred (2019)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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