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2 mai 2026 6 02 /05 /mai /2026 19:00
Pourquoi la Suisse est devenue riche, de Markus Somm

L'enquête de Somm débute vers 1500 et s'achève en 1830: au début du 16e siècle, la Confédération vivait encore de la réputation de ses mercenaires, les plus redoutés de l'époque. Trois siècles plus tard, elle s'était transformée en pays industriel - l'un des premiers d'Europe. Elle avait rattrapé l'Angleterre.

 

Tel est le résumé qui figure à la fin de l'ouvrage.

 

Dans son introduction, Markus Somm prévient d'emblée que le secret bancaire ou l'esclavage sont des théories qui n'expliquent pas la richesse de la Suisse et que son succès économique commence bien plutôt que ce que la plupart des gens pensent aujourd'hui.

 

Les raisons de ce succès?

 

  • L'organisation du travail et une main d'oeuvre qualifiée:
  1. D'abord la protoindustrie1 ou travail à domicile: l'historiographie parle du Verlagssystem, une forme d'organisation où des centaines d'ouvriers travaillaient parfois pour un seul entrepreneur, généralement à domicile, le plus souvent à la campagne, plus rarement en ville. Cet entrepreneur fournissait matières premières, parfois les outils de travail, ou des produits semi-finis.                

      2. Puis l'industrie ou travail en usine dès l'avènement des machines.

 

  • L'activité: 
  1. D'abord le textile: les vêtements sont des biens de consommation indispensables (sinon périssables, du moins se détériorant, lentement), en coton, en velours, en soie, en laine...
  2. Puis les machines, à l'imitation des Anglais.

 

  • Des entrepreneurs à la fois commerçants et fabricants, dont des immigrants compétents:      
  1. Des Locarnais réformés ayant immigré à Zurich, fuyant les persécutions catholiques au Tessin, qui développèrent des relations commerciales avec l'Italie.
  2. Des réfugiés protestants, originaires de Lucques, ayant immigré à Genève.
  3. Des dynasties telles que celle des Werdmüller ou des Escher, à Zurich.
  4. Un huguenot originaire de Strasbourg, Peter Bion, à Saint-Gall.

 

(Les membres des corporations combattaient les entrepreneurs autant qu'ils le pouvaient avec des réglementations en opposition à toute modernisation économique, mais durent s'incliner peu à peu devant le principe méritocratique.)

          

  • Le commerce international: 
  1. D'abord par le libre-échange en contrepartie de contrats de mercenariat.
  2. Puis par l'exportation de biens de qualité, aux prix concurrentiels, dus aux modes d'organisation et d'approvisionnement des matières premières.

 

  • Les institutions: 
  1. Une république indépendante de facto: pas d'aristocratie mais des élites bourgeoises.
  2. Une confédération de mini-États souverains, neutre après Marignan et la Réforme, décentralisée. 
  3. Une Église réformée plus favorable à l'économie de marché et au capitalisme que l'Église luthérienne ou, a fortiori, l'Église catholique, que ce soit à Zurich avec Zwingli ou à Genève avec Calvin, avec des impôts bas et une protection de la propriété privée.

 

Il faut donc lire et partager ce livre qui développe toutes ces raisons. Comme le disent les traducteurs à la fin de leur préface: Plus l'histoire de notre nation sera connue, plus elle nous aidera à répondre à une question décisive: comment perpétuer le fragile succès de la Suisse?

 

Francis Richard

 

1 - En Suisse, ce mode d'organisation connut un succès étonnamment constant

Le Verlagssystem bouleversa tout, non seulement l'économie, mais aussi la démographie, la culture, la stratification sociale et, le plus souvent, les rapports de force en politique.

 

Pourquoi la Suisse est devenue riche, Markus Somm, 352 pages, Slatkine (traduit de l'allemand par Jérémie Bongiovanni Nicolas Jutzet)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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26 février 2026 4 26 /02 /février /2026 19:00
Une confédération des Balkans: le projet de Jean Capodistrias, de Georges Kalpadakis

Ce livre est paru le 11 février 2026, soit 250 ans, jour pour jour, après la naissance, en 1776 donc, de Jean Capodistrias. L'édition originale, en grec, en 2023, avait été entreprise sous l'égide de l'Association pour la publication de livres utiles à Athènes.

 

Ce volume comporte une préface de Pascal Couchepin, ancien président de la Confédération helvétique, qui rappelle qui était Jean Capodistrias, né à Corfou: 

 

Capodistrias se distingua comme ministre des Affaires étrangères de Russie. Il finit sa carrière comme gouverneur d'une République hellénique naissante avant d'être assassiné1 par des opposants d'un clan grec.

Lors du Congrès de Vienne, Capodistrias joua un rôle décisif en faveur de la Suisse.

 

Dans une première partie, Georges Kalpadakis replace le projet de Jean Capodistrias dans son contexte historique, c'est-à-dire de 1822 à 1827, où il sera élu Gouverneur par l'Assemblée de Trézène, durant la guerre d'indépendance. Ce contexte est d'une grande complexité: la Russie, autrement dit la Puissance du Nord, étant tantôt prudente, tantôt offensive vis-à-vis de la Porte2.

 

Dans une deuxième partie, il expose le projet d'Une confédération des Balkans, imaginée par Jean Capodistrias, à partir de deux lettres que celui-ci a adressées les 19 et 20 mars 1828, au ministre des Affaires étrangères russe3, le comte de Nesselrode. Ces deux lettres ont été redécouvertes cinquante années plus tard: l'abandon du projet avait fait tomber ce dernier dans l'oubli.

 

Dans la troisième partie, ces deux lettres, écrites en français, sont reproduites, en conservant leur orthographe. Le lecteur y retrouve, en cas de dissolution de l'Empire ottoman, le projet exposé, en ces termes, par Georges Kalpadakis, dans la deuxième partie:

 

La Confédération se composerait du Duché ou Royaume de Dacie, du Royaume de Serbie, du Royaume de Macédoine, du Royaume d'Épire et de l'État hellénique.

[...]

Le siège du Congrès, dans lequel seraient représentés ses différents États, devrait être fixé à Constantinople qui fonctionnerait comme une ville libre. 

 

Il est vraisemblable que le modèle politique contemporain susceptible d'avoir servi de référence au Gouverneur ait été la Confédération helvétique, à la formation de laquelle il avait lui-même joué un rôle décisif au nom d'Alexandre 1er.

 

Mais il y avait un modèle encore plus pertinent pour les conditions de l'époque: la Confédération germanique qui avait succédé au Saint-Empire romain germanique en 1815 et constituait une formation multinationale de principautés autonomes.

 

Georges Kalpadakis fait part d'une hypothèse selon laquelle son projet aurait peut-être visé la création future d'une empire byzantin, au sein duquel la tradition orthodoxe et les Lumières n'auraient pas constitué des notions opposées, mais auraient pu s'articuler en un ensemble indivisible destiné à unir les peuples chrétiens de la péninsule balkanique.

 

Le but, dans l'esprit novateur de Jean Capodistrias, était surtout, "après trente ans de guerre et de révolutions" de transformer la région en un espace où prospéreraient le commerce, l'artisanat et la navigation... où la composante grecque serait renforcée progressivement. 

 

Georges Kalpadakis souligne enfin que Jean Capodistrias plaidait pour le mélange des peuples balkaniques et des Européens, pour le transfert d'un savoir-faire technologique en provenance de l'Occident. 

 

On peut donc rêver que l'Histoire aurait pu se dérouler autrement qu'elle ne le fut. Mais, comme le dit Pascal Couchepin à la fin de sa préface: 

C'était sans compter avec la résilience de l'Empire ottoman, qui survécut jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale.

 

Francis Richard

 

1 - Le 27 septembre 1831, à Nauplie.

2 - L'Empire ottoman.

3 - Capodistrias et Nesselrode avaient exercé ce ministère conjointement de 1816 à 1822.

 

Une confédération des Balkans: le projet de Jean Capodistrias, Georges Kalpadakis, 192 pages, Favre (traduit du grec par Lucile Arnoux-Farnoux)

 

N.B.

L'envie de lire ce livre m'est venue à la suite de la lecture du livre, paru l'an passé, chez le même éditeur, intitulé Des Suisses au service de la Grèce, sous la direction de Jean-Philippe Chenaux, et du fleurissement, chaque année, le 11 février, d'une statue de Ioannis Capodistrias, dans une allée d'Ouchy, tout près de mon domicile. 

Statue de Ioannis Capodistrias, à Ouchy (photo prise le 19 février 2026)

Statue de Ioannis Capodistrias, à Ouchy (photo prise le 19 février 2026)

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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 21:10
Portrait du roi Louis XVI - Atelier de J.F. Duplessis vers 1780

Portrait du roi Louis XVI - Atelier de J.F. Duplessis vers 1780

Le 21 janvier 1793, le roi Louis XVI était guillotiné sur l'actuelle place de la Concorde, il y a deux siècles et un tiers. Un peu moins d'un mois plus tôt, le 25 décembre 1792, il avait rédigé son testament, reproduit ci-après à dessein:

 

Au nom de la tres Sainte Trinité du Pere du fils et du St Esprit. Aujourd’hui vingt cinquieme jour de Decembre, mil sept cent quatre vingt douze. Moi Louis XVIe du nom Roy de France, etant depuis plus de quatres mois enfermé avec ma famille dans la Tour du Temple a Paris, par ceux qui etoient mes sujets, et privé de toutte communication quelconque, mesme depuis le onze du courant avec ma famille de plus impliqué dans un Proces, dont il est impossible de prevoir l’issue a cause des passions des hommes, et dont on ne trouve aucun pretexte ni moyen dans aucune Loy existante, n’ayant que Dieu pour temoin de mes pensées et auquel je puisse m’adresser. je declare ici en sa presence mes dernieres volontés et mes sentiments.

Je laisse mon ame a Dieu mon createur, je le prie de la recevoir dans sa misericorde, de ne pas la juger d’apres ses merites, mais par ceux de Notre Seigneur Jesus Christ, qui s’est offert en sacrifice a Dieu son Pere, pour nous autres hommes quelqu’indignes que nous en fussions, et moi le premier.

Je meurs dans l’union de notre sainte Mere l’Eglise Catholique Apostolique et Romaine, qui tient ses pouvoirs par une succession non interrompue de St Pierre auquel J.C. les avoit confiés. je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le Symbole et les commandements de Dieu et de l’Eglise, les Sacrements et les Mysteres tels que l’Eglise Catholique les enseigne et les a toujours enseignés. je n’ai jamais pretendu me rendre juge dans les differentes manieres d’expliquer les dogmes qui dechire l’Eglise de J.C. mais je m’en suis rapporté et rapporterai toujours si Dieu m’accorde vie, aux decisions que les superieurs Ecclesiastiques unis a la Sainte Eglise Catholique, donnent et donneront conformement a la discipline de l’Eglise suivie depuis J.C. je plains de tout mon cœur nos freres qui peuvent estre dans l’erreur, mais je ne pretends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en J.C. suivant ce que la charité Chretienne nous l’enseigne.

Je prie Dieu de me pardonner tous mes pechés. j’ai cherché a les connoitre scrupuleusement a les detester et a m’humilier en sa presence, ne pouvant me servir du Ministere d’un Prestre Catholique. je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faitte et surtout le repentir profond que j’ai d’avoir mis mon nom, (quoique cela fut contre ma volonte) a des actes qui peuvent estre contraires a la discipline et a la croyance de l’Eglise Catholique a laquelle je suis toujours reste sincerement uni de cœur. je prie Dieu de recevoir la ferme resolution ou je suis s’il m’accorde vie, de me servir aussistost que je le pourrai du Ministere d’un Prestre Catholique pour m’accuser de tous mes peches, et recevoir le Sacrement de Penitence.

Je prie tous ceux que je pourrois avoir offensés par inadvertence, (car je ne me rappelle pas d’avoir fait sciemment aucune offense a personne) ou ceux a qui j’aurois put avoir donné de mauvais exemples ou des scandales de me pardonner le mal qu’ils croyent que je peux leur avoir fait

Je prie tous ceux qui ont de la Charite d’unir leurs prieres aux miennes, pour obtenir de Dieu le pardon de mes peschés.

Je pardonne de tout mon cœur, a ceux qui se sont fait mes ennemis sans que je leur en aie donne aucun sujet et je prie Dieu de leur pardonner, de mesme que ceux qui par un faux zele, ou par un zele mal entendu m’ont faits beaucoup de mal.

Je recomande a Dieu, ma femme, mes enfants, ma Sœur, mes Tantes, mes Freres, et tous ceux qui me sont attachés par les Liens du Sang ou par quelqu’autre maniere que ce puisse estre. je prie Dieu particulierement de jetter des yeux de misericorde, sur ma femme mes enfants et ma Sœur qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grace s’ils viennent a me perdre, et tant qu’ils resteront dans ce monde perissable.

Je recomande mes enfants a ma femme, je n’ai jamais doutté de sa tendresse maternelle pour eux, je lui recomande surtout d’en faire de bons Chretiens et d’honnestes hommes, de leur faire regarder les grandeurs de ce monde ci (s’ils sont comdamnes a les eprouver) que comme des biens dangereux et perissables et de tourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l’Eternité. je prie ma Sœur de vouloir bien continuer sa tendresse a mes enfants, [mots raturés], et de leur tenir lieu de Mere, s’ils avoient le malheur de perdre la leur.

Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu’elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrois lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut estre sure que je ne garde rien contre elle, si elle croioit avoir quelque chose a se reprocher.

Je recomande bien vivement a mes enfants, apres ce qu’ils doivent a Dieu qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux, soumis et obeissants a leur Mere, et reconnoissants de tous les soins et les peines qu’elle se donne pour eux, et en memoire de moi. je les prie de [mot raturé] regarder ma Sœur comme une seconde Mere.

Je recomande a mon fils s’il avoit le malheur de devenir Roy, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses Concitoyens, qu’il doit oublier toute haine et tout ressentiment, et nommement tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j’eprouve. qu’il ne peut faire le bonheur des Peuples quen regnant suivant les Loix, mais en mesme temps qu’un Roy ne peut les faire respecter, et faire le bien qui est dans son cœur, qu’autant qu’il a l’autorité necessaire, et qu’autrement etant lié dans ses operations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile.

Je recomande a mon fils d’avoir soin de touttes les personnes qui m’etoient attachées, autant que les circonstances ou il se trouvera lui en donneront les facultés, de songer que c’est une dette sacrée qui j’ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont peris pour moi, et ensuitte de ceux qui sont malheureux pour moi je scai qu’il y a plusieurs personnes de celles qui m’etoient attachées qui ne se sont pas conduittes envers moi comme elles le devoient, et qui ont mesme montrés de l’ingratitude, mais je leur pardonne, (souvent dans les moments de troubles et d’effervescence on n’est pas le maitre de soi) et je prie mon fils s’il en trouve l’occasion de ne songer qu’à leur malheur.

Je voudrois pouvoir temoigner ici ma reconnoissance a ceux qui m’ont montrés un veritable attachement et desintéressé. d’un costé si j’etois sensiblement touché de l’ingratitude et de la deloyauté de gens a qui je n’avois jamais temoignés que des bontés, a eux a leurs parents ou amis, de l’autre j’ai eu de la consolation a voir l’attachement et l’interest gratuit que beaucoup de personnes m’ont montrées. je les prie d’en recevoir tous mes remerciments, dans la situation ou sont encore les choses, je craindrois de les compromettre, si je parlois plus explicitement mais je recomande specialement a mon fils de chercher les occasions de pouvoir les reconoitre.

Je croirois calomnier cependant les sentiments de la Nation si je ne recomandois ouvertement a mon fils Mrs de Chamilly et Hue, que leur veritable attachement pour moi, avoit porté a s’enfermer avec moi dans ce triste sejour, et qui ont pensés en estre les malheureuses victimes. je lui recomande aussi Clery des soins duquel j’ai eu tout lieu de me louer depuis qu’il est avec moi comme c’est lui qui est resté avec moi j’usqu’a la fin, je prie Mrs de la Commune de lui remettre mes hardes mes livres, ma montre ma bourse, et les autres petits effets qui ont estés deposés au Conseil de la Commune.

Je pardonne encore tres volontiers a ceux qui me gardoient, les mauvais traitements et les genes dont ils ont cru devoir user envers moi. j’ai trouvé quelques ames sensibles et compatissantes, que celles la jouissent dans leur cœur de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser.

Je prie Mrs de Malesherbes Tronchet et de Seze, de recevoir ici tous mes remerciments et l’expression de ma sensibilité, pour tous les soins et les peines qu’ils se sont donnés pour moi.

Je finis en declarant devant Dieu et pret a paroitre devant lui que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi. Fait double a la tour du Temple le 25 Decembre 1792.

Louis

 

 

Pourquoi reproduire un tel texte? Parce qu'il montre la distance abyssale entre un roi très chrétien  et un président très païen, entre un homme qui considère que c'est un malheur d'être roi et à qui la tête sera coupée et un homme qui considère que c'est un bonheur d'être président et à qui le pouvoir a tourné la tête, entre un homme qui n'a jamais souhaité la mort de personne et un homme adepte de la culture de mort dénoncée par Jean-Paul II1.

 

Quand Jean Raspail a rendu son âme à Dieu, le 13 juin 2020, j'ai reproduit ici le poème Sire que je lui avais dédié et qu'il m'avait dit avoir inséré dans l'exemplaire de son livre Sire. Ce poème est hélas toujours d'actualité, après que deux siècles et un tiers se sont écoulés depuis la rupture. Sans doute ne verrai-je pas la renaissance que j'appelais alors de mes voeux, mais, profondément croyant, je prie pour que la connaisse ma descendance.

 

Francis Richard

 

1 - A qui j'envoyais et dédiais mon Hymne à la vie il y a trente ans. 

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17 janvier 2026 6 17 /01 /janvier /2026 20:50
Cadre noir, de Alix de Saint-André

Le Cadre noir de Saumur, une vieille institution, dont le bicentenaire a été fêté l'an passé, fait aujourd'hui partie de IFCE, l'Institut français du cheval et de l'équitation. Sur son site, on peut lire:

 

Le Cadre noir est le responsable de la doctrine équestre. Celle-ci est fondée en 1825, au départ, sur les principes académiques hérités de l’école de Versailles, puis sous l’autorité du comte d’Aure, elle évolue vers une forme plus naturelle et plus hardie. Enfin, les apports techniques de François Baucher sont étudiés de près par cette communauté militaire qui cherche en permanence à améliorer sa technique.

 

Sur ce site, sauf erreur, en cherchant bien, on ne trouve guère mention du Colonel Jean de Saint-André (1912- 1996), qui en a été l'écuyer en chef de 1964 à 1972, sinon dans la rubrique Médiathèque.

 

Dans ce portail documentaire, figurent les livres précédents de Alix de Saint-André, mais, à ce jour, sauf erreur, ne figure pas celui qu'elle vient de consacrer au Cadre noir, sorti en librairie le 2 janvier 2026.

 

Il y a, peut-être, une bonne raison à cela. Dans ce livre d'hommages au Cadre noir et à son père, le Colonel Jean de Saint-André, elle revient en effet sur son renvoi de l'institution, sans explication, en 1972.

 

L'auteure n'a pas sa langue dans sa poche: talis pater, qualis filia. N'a-t-elle pas hérité de son sens de l'honneur mélangé au sens de l'humour, deux sens en voie d'extinction dans le monde d'aujourd'hui?

 

Ceci explique peut-être cela. Allez savoir. Quoi qu'il en soit, c'est un bel hommage que la fille rend à son père, qui a voué toute sa vie au Cadre noir, fameux dans le monde entier, notamment grâce à lui.

 

Ainsi, au début du livre, rappelle-t-elle que Sa Très Gracieuse Majesté, la reine Elizabeth II, avait assisté, au Champ de Mars, au spectacle donné en mai 1972 par le Cadre noir dirigé par son père.

 

Journaliste elle-même - elle avait quatorze ans à l'époque - elle cite des magazines originaux contenus dans une reliure rouge, qui relatent l'événement apprécié par une reine connaissant le sujet.

 

La mort d'Elizabeth II 1, le 8 septembre 2022, ne pouvait donc que la toucher, réellement. Le 19 septembre 2022, la BBC a, précise-t-elle, diffusé en direct ses funérailles pendant plus de huit heures... 

 

Le colonel n'avait pas eu de fils. Qu'à cela ne tienne, il lui avait appris l'escrime et à ... fumer la pipe. C'est pourquoi, la mort de ce premier homme de sa vie, qui l'aimait sans condition, l'a foudroyée:

 

Personne n'a de feuille de route pour l'état d'orpheline.

 

En tout cas cet homme ne discriminait pas les femmes. Il avait parrainé, et fait entrer au Cadre noirMireille, qui avait demandé à l'auteure d'être sa marraine pour être enterrée religieusement...

 

Son père a été viré en trois semaines, après trente-six ans de service. Beaucoup l'ignorent. Elle ne se prive pas de le dire haut et fort, et de le raconter dans ce livre, parce que, tout simplement, c'est vrai:

 

Il ne reçut jamais de lettre de licenciement, juste un préavis oral à effet immédiat. 

 

N'étant plus militaire depuis trois ans, il n'est plus tenu à l'obéissance en silence. Civil, il n'a pas atteint l'âge de la retraite qui est alors de soixante-cinq ans et ne sera de soixante qu'au 1er janvier 1983:

 

[Il] va convoquer la presse régionale, La Nouvelle RépubliqueLe Courrier de l'Ouest, et nationale, Le FigaroMatch.

 

C'était six mois après le triomphe du Champ de Mars devant la Reine... Il aura été le dernier écuyer en chef militaire et premier des civils. Alors Alix de Saint-André enquête et remonte le temps.

 

Le lecteur qui a connu l'époque se souviendra de ce temps, celui de la fin de règne du président Pompidou, gravement malade, et des tirages entre lui et Chaban-Delmas, son premier ministre.

 

Ce sont les notes écrites en novembre 1972 par le mari de Mireille, le docteur Belot, vétérinaire, et remises par elle à l'auteure, qui lui donneront les clés de la stupide injustice qui a frappé le colonel.

 

Démis de ses fonctions le 18 novembre 1972, le colonel qui devait présenter ce jour-là devant Michel Debré et Joseph Comiti les reprises des écuyers et des sauteurs en liberté s'en abstiendra...

 

Je laisse le soin au lecteur de prendre connaissance des autres pièces que Alix de Saint-André verse au dossier et qui donnent une piètre image du monde politique, ce qui n'est pas une surprise...

 

L'épilogue montre que ce père exceptionnel, qui ne voulait pas que sa fille travaille avec ses fesses, i.e s'intéresse à l'équitation, le sera jusqu'au bout: il aura son brevet de pilote à soixante-seize ans...

 

Le post-scriptum n'est pas moins insolite. Il ravira ceux qui non seulement auront apprécié, citations à l'appui, son maniement de la langue française mais aussi son humour qu'il faut bien qualifier de cavalier...

 

Francis Richard

 

1 - L'origine de ce livre, c'est la mort de la reine d'Angleterre, où l'on a vu papa resurgir à la télévision, quand ils ont ressorti des images, sur France 3 Saumur.

 

Cadre noir, Alix de Saint-André, 336 pagesGallimard

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20 décembre 2025 6 20 /12 /décembre /2025 23:55
Byron - Le poète en action, d'Étienne Barilier

Le 15 décembre 2025, à l'issue de son Assemblée générale, l'Association Benjamin Constant recevait l'écrivain Étienne Barilier, au Cercle Littéraire, à Lausanne, dans le lieu même de la naissance de Benjamin Constant, pour une conférence sur Byron1, le poète en action.

 

Dans sa présentation de l'auteur, le président de l'association, Léonard Burnand, a dit qu'il est difficile de se déprendre de son livre homonyme, édité par EPFL Press, dans sa collection du Savoir suisse, une fois commencée sa lecture. Il a entièrement raison: je confirme.

 

Bien que j'aie pris des notes pendant la conférence, j'ai été déçu en bien par cette biographie du poète, dont, à ma grande honte, je n'avais rien lu, même si, bien sûr, j'avais entendu parler de lui, notamment de son poème, Le prisonnier de Chillon, et de son soutien à la Grèce d'alors.

 

Étienne Barilier a lui aussi raison: George Gordon Byron est plus connu pour son action que pour son oeuvre. Cependant le mauvais sort a voulu qu'il souffrît d'une malformation qui se guérit aujourd'hui - ce qui n'était pas du tout le cas à son époque: son pied droit était un pied bot:

 

S'il opposa tout son courage à la douleur physique, la blessure morale que lui causait son handicap ne se referma jamais.

 

Ce handicap ne l'empêcha pourtant pas de se battre très souvent, d'être un grand sportif: Il va d'ailleurs pratiquer la boxe, l'escrime, l'équitation, sans parler de la natation où il excelle, son handicap n'en étant plus un. Il préférera aimer et souffrir que de mener une vie médiocre 2.

 

À dix-neuf ans, Byron publia un bref recueilHeures d'oisiveté. Il y fit montre d'un amour sincère pour le classicisme: c'était, malgré les apparences, un amour de la maîtrise, un goût de l'intelligence et de la rigueur, un refus de se vautrer dans une sentimentalité débordante.

 

À sa majorité, en 1809, il conquiert le droit de siéger à la Chambre des Lords, mais, six mois plus tard, il entreprend un voyage en Orient, dont il ne reviendra qu'en juillet 1811. C'est pendant ce voyage qu'il commencera le Pèlerinage de Childe Harold qui le rendra fameux.

 

Il est singulier que dans la première édition de l'oeuvre, les notes et l'appendice occupent presque autant de pages, et plus serrées, que le poème lui-même. Où il révèle sa passion pour les langues, la qualité de son information, son amour sincère de la Grèce, passée et présente. 

 

Les années 1812 à 1816 sont les dernières que Byron passera dans son pays natal. Ces années-là seront riches en oeuvres littéraires, d'une grande beautéLe giaour, Le corsaire, Le siège de Corinthe, La fiancée d'Abydos ou Parisina, qu'il est tentant de confondre avec l'homme 3...

 

Parmi les pays visités en 1816, il y a la Suisse 4 qui lui inspirera plusieurs poèmes dont le célèbre Prisonnier de Chillon, un texte sombre qu'il aurait commencé à l'actuel Hôtel d'Angleterre, à Ouchy, où est apposée une plaque commémorative en l'honneur de son illustre client:

 

Il rappelle que, pour Byron, la quête de la liberté s'accommode du désespoir, et peut-être en a besoin.

 

En Suisse donc, où il séjournera pendant quatre mois, il rencontrera Germaine de Staël, qui l'avait visité en Angleterre, dont il admirait son De l'Allemagne, qui lui aurait fait connaître Adolphe (l'antidote de Corinne) mais aurait médit de son auteur, Benjamin Constant.

 

À l'automne 1816, il se rendra en Italie, plus particulièrement à Venise, pour laquelle il aura toujours une vraie passion. Il écrira à un ami que le dialecte et la naïveté de ses habitants y font ses délices de même que sa poésie, sa longue histoire, ses institutions, son aspect:

 

Tous ses désavantages sont compensés par la vue d'une seule gondole.

 

À Venise, en  juillet 1818, il commencera la rédaction de son chef-d'oeuvre, inachevé, Don Juan, qu'il poursuivra durant les cinq années suivantes, à Ravenne, à Pise, à Gênes. Pendant sa conférence, Étienne Barilier a précisé qu'il comprend 2'000 strophes et 16'000 vers.

 

Dans ce poème, son ton est celui de la désinvolture et de la distance. Il raconte une histoire, mais ne disparaît pas dans sa fiction, c'est aussi son histoire, il en fait un instrument de [sa] vision du mondeune mise en question du romantisme au coeur même du récit romantique.

 

De son soutien à la cause de l'indépendance grecque, retenons que les Grecs étaient divisés mais unis pour lui demander de l'argent, qu'il a payé de sa personne en tentant d'organiser une armée, qu'il y est mort, après avoir écrit deux poèmes disant sa détresse d'aimer sans être aimé...

 

À la fin de son propos, le conférencier insiste sur le sens pratique de Byron - il n'oublie pas le réel pour l'idéal - et son énergie, sur l'influence qu'il aura sur des écrivains, des peintres, des musiciens. Dans son livre, il dit également que l'action, chez Byron, devient la soeur du rêve.

 

La conclusion du conférencier est de dire que Byron avait du coeur, que la liberté est ce qu'on chante et ce qu'on agit. Celle de l'écrivain émeut, persuade, convainc le lecteur, après qu'il a traduit pour lui nombre de ses poèmes en vers le plus souvent blancs, parfois rimés:

 

L'humanité, l'humilité de destin du dernier Byron sont peut-être bien ce que cet homme contradictoire, brillant, brûlant, assoiffé de joie, interdit de bonheur, nous offre de plus beau - avec sa poésie, indissolublement.

 

Francis Richard

 

1 - Né le à Londres et mort le à Missolonghi, en Grèce.

2 - Sa vie privée sera tumultueuse, en Angleterre comme ailleurs: l'auteur essaie honnêtement de démêler le vrai du faux à ce sujet et souligne que cela ne l'empêchera pas d'élaborer une oeuvre immense. 

3 - Byron avait un certain goût de la publicité.

4 - Une année sans été: les paysages de l'Oberland bernois serviront de toile de fond à Manfred, son drame en trois actes.

 

Byron - Le poète en action, Étienne Barilier, 208 pages, Savoir suisse

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Le piano chinois (2011) Éditions Zoé

Ruiz doit mourir (2014) Buchet-Chastel 

Les cheveux de Lucrèce (2015) Buchet-Chastel

Dans Karthoum assiégée (2019) Phébus

Noor (2023)  Phébus

Muses (2024) Bernard Campiche Editeur

 

Autres articles sur Étienne Barilier:

 

Étienne Barilier invité de Tulalu à la Bibiothèque Chauderon de Lausanne (2015)

Remise du prix des Écrivains vaudois au Cazard à Lausanne (2019)

Étienne Barilier et Léonard Burnand, le 15 décembre 2025, au Cercle Littéraire, à Lausanne

Étienne Barilier et Léonard Burnand, le 15 décembre 2025, au Cercle Littéraire, à Lausanne

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1 octobre 2025 3 01 /10 /octobre /2025 18:50
Guerre et Paix: Les Papes de Léon XIII à Léon XIV, de Clément Millon

À la suite de la perte de ses États au profit de l'État italien, en 1870, la papauté ne dispose plus que d'un territoire réduit à 44 hectares. N'étant plus considérée comme un État comme un autre, elle ne peut plus jouer le même rôle que précédemment en matière de guerre et de paix.

 

Guerre et Paix1, retrace l'histoire de la doctrine et de l'action de la papauté en ces matières, de Léon XIII inclus à Léon XIV exclu2, soit une succession de onze papes: Léon XIII, Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII, Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul 1er, Jean-Paul II, Benoît XVI et François.

 

Deux concepts propres à l'Église sur la guerre et la paix apparaissent au fil de la lecture et sont nécessaires à la compréhension de cet ouvrage très dense:

  • La guerre juste, aux trois conditions de Saint Thomas d'Aquin: autorité juste, cause juste, intention droite.
  • La tranquillité de l'ordre, expression de Saint Augustin pour la paix: en soi-même, dans sa famille, dans la cité.

 

Auxquels il faut ajouter les concepts plus généraux de:    

  • Jus in bello, ou règles internes à la guerre,
  • Jus ad bellum, ou droit de recourir à la force.

 

L'auteur distingue trois phases:

  • Une phase de repli, de 1870 à 1914, qui recouvre la fin du pontificat de Pie IX et à partir de 1878 celui de Léon XIII, pendant laquelle les papes cherchent seulement à offrir leur médiation et à avoir la possibilité de prêcher [la] doctrine [de l'Église] en toute quiétude;
  • Une phase de revendication d'une place internationale, de 1914 à 1958, qui recouvre les pontificats de Benoît XV, Pie XI et Pie XII, pendant laquelle les papes cherchent à faire entendre une autre voix que le monde;
  • Une phase de recherche d'une nouvelle doctrine au profit d'un nouveau mode d'action, de 1958 à aujourd'hui, qui recouvre les cinq deniers pontificats avant celui de Léon XIV, pendant laquelle les papes essaient de courir après le monde.

 

Ce livre savant s'appuie, pour chaque phase analysée, sur les écrits, documents et discours des papes et sur une bibliographie impressionnante d'auteurs qui ont eu notamment accès aux archives vaticanes: ce qui représente une trentaine de pages à la fin de ce fort volume.

 

Le moins que l'on puisse dire est que le résultat de l'action des papes pendant la période étudiée n'est guère probant, hormis:

  • La médiation relative à l'affaire des îles Carolines entre l'Espagne et l'Allemagne, en 1889;
  • La médiation relative au canal de Beagle entre l'Argentine et le Chili, en 1978;
  • Le rôle pacificateur de Jean-Paul II dans le grand conflit entre l'Est et l'Ouest dans les années 1980.

 

Aussi le lecteur ne peut-il être que d'accord avec l'auteur. La définition d'un corpus doctrinal en matière de guerre et de paix manque cruellement3:

 

L'Église ne peut se contenter de déplorer la guerre et d'appeler à la paix et de rester dans une attitude de recueillement. Elle a besoin d'une parole forte sur ces domaines et d'une action diplomatique et protectrice.

[...]

Il était facile de dénoncer l'utopie qui consisterait à considérer qu'il n'est de paix que dans le règne du Christ. Une pensée autrement plus utopiste est d'attendre que la résolution de la pollution, de la pauvreté, de conflits sociaux amène la paix.

 

L'auteur place beaucoup d'espoir en Léon XIV qui a offert sa médiation entre l'Ukraine et la Russie:

 

Le nouveau pape, avec ses origines venues d'Italie, d'Espagne, de France et son identité américaine et péruvienne, a un vécu autrement international [que Léon XIII]; en un mot, son identité est catholique.

 

Francis Richard 

 

1 - Ce titre fait immanquablement penser au roman monumental d'un autre Léon, Tolstoï.

2 - Il est évidemment trop tôt pour apprécier la doctrine et l'action de Léon XIV, élu le 8 mai 2025.

3 - Le concept de guerre juste devrait être modernisé.

 

Guerre et Paix: Les Papes de Léon XIII à Léon XIV, Clément Millon, 350 pages, Le Lys et le Lin Éditions

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29 août 2025 5 29 /08 /août /2025 22:55
Histoire de Monaco, de Pierre Fabry

Deux institutions qui ont fait l'État monégasque contemporain ont particulièrement appelé mon attention en principauté: la Société des Bains de Mer, créatrice des casinos, des hôtels, des premières infrastructures, et le Palais, écrit Pierre Fabry dans son introduction. 

 

Il en est de même pour quiconque s'intéresse à Monaco.

 

L'histoire de ce petit pays, gouverné par la famille Grimaldi, ne commence pas à l'époque moderne, mais bien plus tôt, à la fin du XIIIe siècle, puis, durablement, dès la fin du XIVe siècle:

Depuis 1346, la principauté englobe les seigneuries de Menton et de Roquebrune, ainsi que les territoires attenants à l'actuelle frontière franco-italienne sur la commune de Vintimille.

 

Il n'en demeure pas moins que Monacoc'est surtout "Monaco-Ville".

 

Avant d'être indépendante, en 1861, Monaco connaît le protectorat espagnol de 1525 à 1641, puis l'influence française, entre 1641 et 1815, pour enfin subir l'occupation sarde de 1815 à 1861, pendant laquelle Menton et Roquebrune seront déclarées "villes libres" avant d'être rattachées à la France.

 

Par le traité franco-monégasque de 1861, la principauté perd 93% de son territoire et 84% de sa population:

Réduite à vivre sur une étroite frange littorale, dépourvue d'autres ressources naturelles qu'un climat clément, Monaco est condamnée à l'ingéniosité et aux succès d'entreprises hasardeuses.

 

Quelques années plus tôt, la Société des Bains de Mer a été créée, à laquelle ont été consentis le privilège d'exploitation, le monopole des jeux [sur le modèle de ce que François Blanc a fait dans la principauté de Hesse-Hombourg], avec l'obligation en retour [d'] assurer un certain nombre de services publics dont l'État se décharge sur elle faute de moyens.

 

Comme les résultats n'ont pas été au rendez-vous, François Blanc lui-même accoste en principauté le 12 mars 1863, avec le vapeur Palmaria. C'est ainsi que va naître du jeu et du tourisme balnéaire une seconde ville dynamique face au Rocher, sur le plateau des Spélugues.

 

François Blanc et sa femme Marie font merveille: ils concentrent leurs efforts sur les transports, l'aménagement définitif des Spélugues et l'approvisionnement de la principauté en gaz et en eau potable. Sous le règne de Charles III, le lieu-dit devient Monte-Carlo...

 

En 1868, la ligne de chemin de fer Nice-Monaco est ouverte. Le développement de la principauté, et de sa population, est favorisé par la suppression des contributions directes pour les étrangers résidents, ceux qui viendraient s'installer et les "nationaux".

 

En France l'arrogant succès de la petite principauté, son affranchissement n'en déchaînent que plus les passions. L'auteur parle de "monacophobie"... Et, dans la principauté, les "nationaux" se plaignent des nouveaux venus, qu'ils y travaillent ou qu'ils s'y distraient...

 

Après le décès de François BlancMarie, sa seconde épouse, prend la relève et, sous son impulsion, Monte-Carlo, la ville du jeu, devient un lieu précurseur en matière d'arts, qu'ils soient lyriques, dramatiques ou picturaux. La clientèle appartient désormais à une élite de politiciens et d'hommes d'affaires, de hauts fonctionnaires et de diplomates.

 

Marie Blanc meurt prématurément en 1881, à 47 ans. Lui succède Camille Blanc, fils de François, qui fait la promotion de la Société des Bains de Mer et de la principauté en communiquant tous azimuts, par la publicité, la presse et le sport: les régates, le tir, le golf et le tennis... Résultat: Monaco entre au CIO et participe aux JO de 1920. 

 

Camille Blanc accroît la renommée de Monte-Carlo, connu pour son casino, avec les sports mécaniques, le premier rallye, et avec les représentations données à son opéra, construit par Garnier, dirigé par Raoul Gunsbourg ...

 

Le prince Charles III s'éteint en 1889. Son successeur, Albert 1er pérennise l'oeuvre fragilel'adolescent volontiers non conformiste [cède] la place à l'homme d'État, réfléchi, strict et maîtrisé:

Dans ses écrits et dans ses actes, le souverain monégasque est un humaniste qui promeut le progrès, la science et la "civilisation".

 

Tout est remis en cause à l'orée du premier conflit mondial, avec la montée des nationalismes. La politique d'Albert 1er 1 répond à deux maîtres-mots officiels: neutralité et humanisme. Il est francophile et fait part de sa tristesse à son ami Guillaume II... et est l'objet de détracteurs.

 

À sa mort, le 26 juin 1922, Albert 1er laisse une oeuvre colossale en matière de politique internationale, à travers une action diplomatique, culturelle, technique et scientifique intense. À la mort de Camille Blanc, le 21 décembre 1927, s'achèvent soixante ans de règne de sa famille sur la Société des Bains de Mer, SBM.  

 

Louis II succède à son père et se confronte au gouvernement français qui met fin à son statut fiscal et au secret bancaire: une surveillance fiscale des non Monégasques et des non domiciliés est instaurée. De plus est renforcée la fiscalité des bénéfices des sociétés et de leurs chiffres d'affaires.

 

L'influence de la France sur la principauté s'exerce également via la monnaie fiduciaire. La monnaie officielle est le franc. Les pièces sont frappées par la Banque de France, des billets émis par un imprimeur monégasque pendant six ans, de 1921 à 1925... En 1936, la France met fin à la velléité de créer une banque nationale monégasque... et dévalue le franc deux ans plus tard...

 

La même année, pour faire face à la crise, la Société des Bains de Mer se restructure pour se concentrer sur ses coeurs de métier: elle se défait de ses usines à gaz et d'électricité, mais conserve la distribution et l'exploitation du service des eaux aux particuliers, le contrôle de l'urbanisme, la gestion du port de commerce, de l'"habitat bon marché", la politique culturelle [...] et les sports.

 

Pendant la guerre, Louis II mène une politique opportuniste vis-à-vis de l'occupant, sous la mauvaise influence de politiciens, dont le Ministre d'État nommé par l'État français. Le prince héréditaire, Rainier, sans y participer ni pouvoir la combattre, en dédouane son grand-père, dans une lettre adressée à ses compatriotes le 21 septembre 1944, et s'engage dans l'Armée française.

 

Après guerre, sous l'impulsion du prince héréditaire, le commerce et l'export se développent: Entre 1946 et 1949, les bénéfices du Trésor changent de nature. Les taxes et droits d'enregistrement constituent 60% des rentrées de l'État, tandis que les revenus tirés des produits des jeux et de la rente versée par la SBM ne constituent plus que 2 à 5% des produits.

 

Le 19 novembre 1949, six mois après le décès de Louis II, deuil national oblige, Rainier III devient officiellement le trente-troisième prince régnant de Monaco. Il reçoit les Monégasques de nationalité au Palais, comme il les recevra chaque année le jour de la fête nationale, fixée depuis au 19 novembre, date de son intronisation.

 

Sous son règne, Monaco s'affirme dans les organismes internationaux:

  • Le Ministre d'État, Jacques Rueff, le 3 août 1949, fait part à la France du désir de la principauté d'être admise au Conseil de l'Europe, ce qui sera effectif en 2004.
  • Monaco devient observateur au siège de l'ONU en 1956.
  • Monaco deviendra membre de l'ONU en 1993.

 

Alors qu'au début de son règne les indicateurs économiques sont au rouge, Monaco renaît grâce à des campagnes de médiatisation à l'américaine auprès, principalement, des Américains ... en insistant sur la modernité d'infrastructures méconnues: le "Monte-Carlo Beach-Club", le golf, les night clubs, les bars.

 

Sous son règne, sans débourser un centime, Monaco favorise l'industrialisation du pays avec pour critères que les entreprises, qui s'implantent, soient légères, productives, au personnel qualifié, peu nombreux et bien payé, et qu'elles aient fait leurs preuves dans leur domaine. En contre-partie le gouvernement donne l'impulsion, joue les entremetteurs, règle les litiges, facilite les démarches administratives, accorde des préférences fiscales, fournit parfois les terrains, mais n'investit jamais.

 

Radio Monte-Carlo, RMC, a été créée pendant la guerre à des fins de propagande et commencé ses émissions le 1er juillet 1943. En fait elle aura été relativement neutre: actualité culturelle, sports et variétés, puis, début 1944, source d'information relativement fidèle à la réalité des événements. Rainier IIIconnaisseur de la culture américaine, sait que la télévision a un potentiel insoupçonné de communication: Télé Monte-Carlo devient filiale d'Images et Sons, comme le sont déjà RMC et Europe 1... Et, le 15 janvier 1961, le premier Festival international de télévision de Monte-Carlo, est présidé par Marcel Pagnol...

 

Le mariage du prince Rainier avec Grace Kelly, en présence d'officiels, d'artistes, de gens du monde et d'hommes d'affaires, aura pour effets de contribuer au renom de la principauté et d'y développer l'investissement américain. La princesse, qui s'est fait connaître au cinéma, dans trois films d'Alfred Hitchcock, oeuvre elle-même dans les domaines social, humanitaire et culturel. 

 

Aux années 1950, qui voient la principauté renouer avec la prospérité, succèdent des années plus sombres, conséquence de la perte d'influence de la France dans la Société des Bains de Mer, où le prince Rainier possède des parts et où un certain Aristote Onassis est parvenu à prendre une place prépondérante... avec l'interdiction faite à l'État français, par ordonnance du prince, de négocier en bourse les nombreuses actions qu'il détient dans la Société des Bains de Mer et dans Images et Sons.

 

Le Ministre d'État, Pelletier, a laissé passer cette ordonnance sans réagir, puis, ayant fait l'objet de remontrances de la part de sa tutelle, se rend au palais, où, s'étant mal comporté, il est congédié par le prince, le 24 janvier 1962. C'est le début de la crise franco-monégasque. La France gaullienne envisage des mesures de rétorsions, notamment fiscales contre les ressortissants français et les entreprises. Et, comme les négociations n'aboutissent pas, le général de Gaulle décide le rétablissement d'un cordon douanier autour de la principauté le 13 octobre 1962...

 

Pour sortir de cette crise qui a paralysé l'économie monégasque, une convention de voisinage est signée le 18 mai 1963, aux termes de laquelle des mesures fiscales sont édictées: 

  • les sociétés seront au terme de quatre années et progressivement imposées à un taux de 40%;
  • seules seront imposées les sociétés dont plus de 25% du chiffre d'affaires est réalisé hors de la principauté;
  • seront soumis à l'impôt les revenus des dirigeants dont les revenus dépassent un certain montant;
  • à partir de l'année 1965, tous les Français résidant à Monaco seront désormais soumis en France à l'impôt sur le revenu;
  • seuls les ressortissants résidant depuis plus de cinq ans à la date du 13 octobre 1962 seront exonérés.

 

Beaucoup d'efforts de la France pour peu de résultats !

 

(Et la confirmation que ce pays ne supporte déjà pas qu'il existe des pays moins infernaux fiscalement que lui...)

 

Aujourd'hui les recettes de l'État monégasque assurent son indépendance. Elles proviennent pour:

  • 49% de taxes sur les transactions commerciales (TVA),
  • 13% du domaine immobilier (immeubles locatifs, parkings),
  • 11% des transactions juridiques,
  • 2,4% des monopoles exploités (tabacs, timbres-postes et postes),
  • 2% des monopoles concédés (jeu, gaz, électricité, exploitation des ports).

L'auteur ne précise pas quelles sont les autres provenances de recettes, mais le lecteur les imagine minimes... 

 

Dans le même temps qu'il faisait face à la crise avec la France, le prince Rainier III a engagé une réforme de la Constitution de la principauté, qui est promulguée le 17 décembre 1962, aux termes de laquelle, notamment, il gouverne véritablement et effectivement au quotidien, et, singulièrement, sont proclamées  la liberté de culte et la primauté  de la religion catholique... 

 

Pendant son long règne, à Fontvieille, à l'ouest de la principauté, le prince Rainier III accroît la superficie territoriale sur les eaux territoriales, favorise la construction d'immeubles industriels, de logements dits "sociaux", d'habitat résidentiel, d'espaces verts, du port, d'un groupe scolaire, d'un complexe sportif, d'un centre commercial. Et à l'est, du "Manhattan monégasque"... qu'Albert II agrandira avec quelques gratte-ciel plus hauts.

 

La Société des Bains de Mer n'est pas de reste avec ses hôtels, dont l'Hôtel Hermitage et l'Hôtel de Paris, avec ses infrastructures ludiques, sportives, dont le Monte-Carlo Country Club, ou culturelles, dont le Sporting d'Hiver, et le Centre des Congrès...

 

Ces développements ne se font pas au détriment de l'environnement (depuis 1974, une loi édicte des dispositions pour la protection des eaux et de l'air... ) et se traduisent par un afflux de population, consécutif en autres aux naturalisations, qui ne se font plus, du moins pour ce qui concerne les Français, pour des considérations fiscales:

À ce jour, pour 39 000 habitants, Monaco compte plus de 60 000 salariés dont plus de 55 000 dans le secteur privé (contre respectivement 44 000 pour 33 000 habitants voilà vingt ans). Près de 90% d'entre eux ne vivent pas en principauté. Ce taux ne cesse de croître, de même que la migration pendulaire de l'ordre de 45 000 par jour en 2021...

 

Sous le règne d'Albert II, qui a succédé à son père en 2005, l'extension se fait également sur la mer, c'est L'Anse du Portier, en faisant exclusivement appel à des investisseurs privés ou à des groupements complexes sur lesquels, comme naguère avec la SBM, repose l'essentiel des risques... et des gains, et en prenant en compte la courantologie, la préservation de la préservation de la faune et de la flore: c'est l'écoquartier qui manquait à la principauté. 

 

Car le prince Albert II entend dès son accession contribuer aux politiques de développement durable grâce à une politique environnementale qui répond aux standards internationaux: l'énergie et la préservation du climat, la gestion du patrimoine naturel et la préservation de la biodiversité, la ville durable et le cadre de vie, la participation et l'éducation des citoyens.

 

Selon Pierre Fabry, quel défi doit donc relever ce petit pays?

Trouver le juste équilibre entre le patrimoine, les traditions, l'héritage, la modernité, le progrès, les innovations scientifiques et techniques.

Il ajoute:

Accroître les richesses, garantir les progrès et leur maîtrise, encourager le développement social et économique sans sacrifier le cadre naturel, l'environnement et le contrat social, conforter l'identité, constitutif du "miracle monégasque" et de l'extraordinaire essor de la principauté en à peine plus d'un siècle.

 

Au moins ne sacrifie-t-il pas à la doxa selon laquelle le salut ne se trouverait que dans la décroissance...

 

Francis Richard

 

PS

Pourquoi me suis-je intéressé à l'Histoire de Monaco? Certes, parce que je suis curieux de nature, mais surtout parce que j'y ai vécu un mois par an, quinze jours à Noël et quinze jours à Pâques, pendant la décennie des années 1960, et que j'en garde un souvenir ébloui, dont j'ai fait part à mes lecteurs dans un article  paru sur ce blog le 23 janvier 2016, où j'omettais toutefois de parler de mes nombreuses lectures d'alors...

 

1 - Une constitution a été promulguée en 1911. Aux termes de l'article 15, le Gouvernement de la Principauté est exercé, sous la haute autorité du Prince, par un Ministre d'État, assisté d'un Conseil. Comme l'explique l'auteur, le Ministre d'État est un haut fonctionnaire détaché par l'administration française... Depuis le traité d'amitié et de coopération du 24 octobre 2002, le souverain dispose du choix de ses collaborateurs en accord avec la France, y compris le Ministre d'État.

 

Histoire de Monaco, Pierre Fabry, 416 pages, Passés Composés

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24 août 2025 7 24 /08 /août /2025 19:00
"Saint Louis rendant la justice sous un chêne" - A. Leodor - Musée de Versailles

"Saint Louis rendant la justice sous un chêne" - A. Leodor - Musée de Versailles

En l'an de grâce 1970, étudiant de dix-neuf ans, j'écrivais un article consacré à Louis IX, roi de France, paru dans le numéro du semestre d'été de l'année universitaire 1969-1970 des Nouvelles des étudiants français de l'École Polytechnique Fédérale de Lausanne 1:

 

CEINDRE LA COURONNE

 

Les rois ont fait la France. Ils lui ont donné un corps, une âme, et son premier visage. L'oeuvre de Saint Louis 2 fut de gagner cette âme à la royauté. Aujourd'hui encore des lieux familiers, un lycée parisien, une île sur la Seine qui se souvient, nous parlent de lui. Peut-être veut-on nous faire souvenir de l'exemple qu'il montra. Le bon exemple des autorités est la condition nécessaire à un bon équilibre social. C'est pourquoi durant le règne de Saint Louis une société heureuse et prospère a existé "malgré la rusticité de la vie et les moyens très pauvres" dont pouvait disposer le peuple.

 

LE PRUD'HOMME NE CONNAÎT PAS L'OECUMÉNISME

 

Avant d'être roi, Saint Louis est un homme. Il est bon époux, bulletin que nous ne pouvons pas décerner à tous les autres rois. Davantage, voilà un pur spécimen de prud'homme, ce qui est l'idéal à cette époque, un peu comme le sera l'honnête homme au XVIIe siècle.

 

Nous ne sommes qu'au XIIIe, qui voit une réaction contre le rationalisme du temps de Philippe Auguste. La piété se porte donc très bien. Saint Louis est très pieux, à la limite de l'ennuyeux pour son entourage. Il a reçu une profonde éducation chrétienne sous la direction de Blanche de Castille, sa mère. Seulement il ne faut pas lui enlever tout mérite. 

 

Saint Louis est loin d'être un simulateur. Ainsi il serait ridicule d'en faire un faible à l'égard de l'Église et de son temps. Au contraire sa piété fameuse rayonne sur la chrétienté entière et lui fait bénéficier d'une grande indépendance. Il "peut défendre les droits de la royauté contre les empiétements de Rome", être le premier roi à s'opposer à l'agrandissement démesuré des biens du clergé. Mais cette dévotion est exigeante et forte. Elle l'amène à édicter des mesures violentes contre les blasphémateurs, les Juifs et surtout les hérétiques pour lesquels il se montre sans pitié. Apparemment il ne connaît pas l'oecuménisme...

 

"VOTRE SEIGNEUR ET MAÎTRE JE VOUS AI LAVÉ LES PIEDS"

 

Il a pourtant une âme charitable. Il fait construire des hôtels-Dieu. Il reçoit les pauvres dans son palais, s'agenouille devant eux et leur baigne les pieds. Chaque jour que Dieu fait, il nourrit cent vingt-deux pauvres qu'il fait chercher par la ville, sans compter ceux qui se présentent tout seuls.

 

Dans le privé sa vie est d'une grande simplicité et sobriété. Les jours de grandes occasions, telle la fête de Saumur, il s'arrange pour distribuer le meilleur aux pauvres et s'accommode des restes. S'il lui arrive de déployer un luxe éclatant, nous savons qu'il n'y prend aucun goût, que sa vanité n'y est pas flattée, mais qu'il veut imposer respect à ses barons. Un vrai saint.

 

Quand les Syriens ont mis à sac Sidon et ses habitants chrétiens, il se rend sur les lieux. Il tient absolument à ce que l'on rende les derniers devoirs à ces Français. L'air est pestilentiel. Qu'à cela ne tienne, le roi ne fait montre d'aucun dégoût et participe lui-même à l'ensevelissement. Nul n'est plus humble et plus courageux que ce roi.

 

LE COURAGE AVEC LA JUSTICE

 

Il a hérité son courage de ses ancêtres carolingiens. Son comportement sur les champs de bataille en est la preuve. En Égypte, au plus fort de la mêlée, six Turcs le reconnaissent et l'assaillent et il sait se libérer tout seul.

 

Saint Louis "accotoyé" à un chêne de Vincennes et rendant la justice n'est pas une simple image d'Épinal. Il tient cette recherche de la justice de son ascendance capétienne. Aussi va-t-il rejeter le faux principe selon lequel la force est le droit. Le courage avec la justice, car il n'est jamais facile de changer une mentalité acquise.

 

Première chose, il interdit le "duel judiciaire" - l'issue du procès dépend de l'affrontement physique des parties. Ensuite il abroge les lois intolérables, dont il a connaissance. En son fief, il juge lui-même les différends. Ses sentences sont si justes que les plaideurs affluent à son tribunal. C'est bien simple, très tôt la justice qu'il rend déborde le cadre de son royaume, plus exactement du domaine royal, et naturellement il se reconnaît le droit de juger par tout le pays.

 

AVEC DES FLEURS...

 

Les maison royales ou impériales étrangères ont pour emblèmes des aigles, des lions, des léopards, en somme de splendides animaux carnassiers. Saint Louis choisit trois fleurs de lys, un précurseur du pouvoir des fleurs.

 

Il est même très pacifique. La seule guerre qu'il ait menée contre une nation chrétienne s'est vite terminée. Trop vite selon certains historiens. Ils lui reprochent - c'est un peu tard - d'avoir restitué à Henri III d'Angleterre le Limousin et le Périgord. Ils y voient, et n'ont sans doute pas tort, une des causes de la guerre de Cent ans. Une pensée émue pour de lointaines connaissances... Ils s'étonnent surtout que le vainqueur de Taillebourg ait pu être aussi désintéressé, jusqu'à l'inconscience si l'on peut dire.

 

En réalité Saint Louis ne doute pas qu'il s'agit d'un marché provisoire et, d'ailleurs, il a tout de même obtenu la reconnaissance par Henri IIIet de façon définitive, des annexions de Philippe Auguste, comme la Normandie, et de la suzeraineté du roi de France.

 

Saint Louis peut partir tranquille en croisade. Seule la guerre contre les Musulmans est un devoir. Ils profanent la Terre Sainte. Il faut donc combattre les Infidèles et se croiser. Un échec, mais il est des défaites qui sauvent.

 

LE ROI DE FRANCE

 

En France, il est fréquent que des Frondes de privilégiés mettent en cause la paix intérieure. Pendant la minorité de notre roi, la classe féodale, dont les comtes de Bretagne, de la Marche et de Toulouse, se révoltent. En quelque sorte ils réagissent contre la politique pratiquée par Philippe Auguste et Louis VIII. Ils font amende honorable.

 

"Saint Louis presque seul (de nos rois) régna sans contestation" dit Fustel de Coulanges à l'impératrice Eugénieemployant déjà un mot qui a fait fortune. Il ne tient pas compte de la révolte des pastoureaux. Il est vrai qu'à ce moment-là le roi se bat loin de France, en croisade, et qu'à juste titre nous pouvons considérer qu'elle n'est pas dirigée contre lui. C'est encore "un de ces mouvements révolutionnaires qui revenaient périodiquement". 

 

Saint Louis a toujours voulu empêcher les guerres intérieures, le moyen préconisé pour vider les querelles entre féodaux. À cet effet, il établit "l'assurement". La guerre n'a pas lieu si l'une des parties demande un jugement. D'autre part, si la guerre doit avoir lieu, la "Quarantaine le Roi", qui laisse quarante jours entre la querelle, l'offense et les hostilités, est obligatoire. Souvent cela suffit à une réconciliation.

 

"Bataille n'est pas voie de droit" répète le grand roi dont la probité renommée fait rapidement l'arbitre des conflits internationaux. Car, à l'étranger, on sait fort bien que Saint Louis n'a pas l'esprit de domination.

 

Chez lui, il ne veut pas toucher aux institutions qui peuvent borner son action, celles de l'Église, de la Féodalité et de la Bourgeoisie. Il ne prend aucune décision sans consultation préalable de ses vassaux directs. Cependant, malgré lui, et avec lui, la royauté acquiert le pouvoir judiciaire, nous l'avons vu, et le pouvoir législatif, parce que les lois qu'il promulgue sont désintéressées et satisfont au Bien Commun.

 

Le Livre des Métiers ouvert par le prévôt de Paris Étienne Boileau réorganise les Corporations qui mettent un frein aux ambitions féodales. Le roi "facilite l'émancipation des serfs, élargit l'accès à la Bourgeoisie". Enfin la monnaie royale assure la régularité des échanges. Toutes ces mesures ont pour effet de renforcer la Royauté au détriment de la Féodalité.

 

LE SIÈCLE DE SAINT LOUIS

 

Il n'est pas exagéré d'appeler le XIIIe siècle le siècle de Saint Louis. Sous son égide s'ouvre une période de bouillonnement d'idées, de recherches intellectuelles.

 

Il encourage la création de l'Université et de collèges pour étudiants dépourvus. Robert de Sorbon donne son nom à l'un d'eux, la Sorbonne, encore une respectable fondation de cet "obscurantiste" Moyen-Âge.

 

Saint Albert le Grand enseigne place Maubert, bien connue de ceux qui ont quelque peu déambulé dans le Quartier Latin. Saint Louis honore également de son amitié le théologien le plus éminent de l'Église, Saint Thomas d'Aquin.

 

L'Université de Paris est réputée pour être le plus riche foyer de science et de littérature du monde chrétien. Que faut-il dire de nos jours ?

 

Notre-Dame de Paris s'achève. La Sainte Chapelle, véritable joyau de l'art gothique, sert de reliquaire à la Couronne d'Épines achetée à l'empereur Beaudoin de Constantinople. Les cathédrales dardent le ciel de leurs flèches triomphalistes. Leurs vitraux sont dus aux meilleurs maîtres verriers de tous les temps. "D'admirables statues, d'une liberté, d'une émotion, d'une vérité qu'on ne retrouve qu'au sommet de l'art hellénique" décorent leurs portails. Nous sommes à un sommet, celui de l'art chrétien et de l'ordre chrétien.

 

"ON NE RECOMMENCE PAS SAINT LOUIS"

 

"Le plus important reste sa mort, véritable communion entre le peuple et son roi". Saint Louis meurt à Tunis à l'aube de la VIIIe croisade. C'est le 25 août 1270, il y a sept cents ans, la mort d'un chevalier du Christ. Mais, comme le dit Pierre Gaxotte, cette mort "met fin à un équilibre entre les trois principes, féodal, royal et religieux, équilibre qui ne sera jamais restauré. Les circonstances ne le permettront pas, et l'on ne recommence pas Saint Louis", le seul roi de France qui ait vraiment su ceindre la couronne. 

 

Francis Richard

 

1 - Dans ce même numéro, ronéoté, dont la couverture était de mon fait, j'étais l'auteur de cinq articles sur quinze, sous mon propre nom et sous le pseudonyme de Francisco...

2 - Louis IX a été canonisé le 4 août 1297 par le pape Boniface VIII.

 

BIBLIOGRAPHIE

  • O. AUBRY, Histoire de France
  • J. BAINVILLE, Histoire de France
  • N. D. FUSTEL DE COULANGES, Leçons à l'Impératrice
  • F. JAMMES, Saint Louis ou l'esprit de croisade 
  • JOINVILLE, Saint Louis
  • G. RAVOIN, Saint Louis
  • Divers articles de revues

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

Saint Louis, le seul roi de France qui ait vraiment su ceindre la couronne
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22 juin 2025 7 22 /06 /juin /2025 22:55
Des Suisses au service de la Grèce, sous la direction de Jean-Philippe Cheneaux

Ont collaboré à cet ouvrage collectif, par ordre alphabétique:

  • Michelle Bouvier-Bron
  • Jean-Philippe Cheneaux
  • Bernard Ducret
  • Yves Gerhard
  • Alexis Krauss
  • Olivier Meuwly
  • Karl Reber
  • Anastasia Tsagkaraki

 

À la fin du livre, les notices des auteurs sont éloquentes sur leurs titres universitaires et compétences littéraires et historiques. 

 

Jean-Philippe Cheneaux l'a certes dirigé, mais il en a rédigé plus de la moitié...

 

Ce que le titre ne dit pas, mais que le lecteur découvre dès la préface d'Yves Gerhard et l'introduction de Jean-Philippe Cheneaux, c'est qu'il s'agit de la Grèce libérée du joug ottoman, au début du XIXe siècle.

 

La Grèce y était tombée au XVe siècle et mettra une décennie à retrouver son indépendance, de 1821 à 1830.

 

Dans sa première contribution, Olivier Meuwly situe ce mouvement de révolte dans le contexte du développement du mouvement libéral qui est allé de pair avec le philhellénisme:

 

Étudiants, artistes, mais aussi politiciens s'enflamment pour la cause grecque. Ils hurlent leur dégoût face à la passivité des Puissances qui préfèrent sacrifier des frères chrétiens plutôt que de remettre en cause l'ordre policier instauré par le Congrès de Vienne.

 

Eux ne restent pas passifs:

 

Envoi de combattants parfois, mais surtout appuis financiers et accueils d'exilés sont au rendez-vous.

 

Olivier Meuwly évoque les contacts amicaux entre le futur chef du mouvement révolutionnaire et les Genevois Pictet de Rochemont et Jean Gabriel Eynard, dans les allées de Vienne, déjà avant pour les Vaudois La Harpe et Henri Monod.

 

Dans sa contribution Michelle Bouvier-Bron dresse justement le portrait de Jean Gabriel Eynard. Financier genevois, il deviendra philhellène. Il viendra plusieurs fois au secours des finances grecques, mais il  n'ira jamais en Grèce...

 

Après l'assassinat de Capodistrias1 le 9 octobre 1831, il continua de prodiguer ses conseils au nouvel État et [...] joua un rôle essentiel dans la fondation de la Banque Nationale de Grèce en 1841. 

 

Benjamin Constant, bien que naturalisé français, fait partie de ces Suisses libéraux au service de la Grèce. Son premier contact avec le monde hellénique, écrit Jean-Philippe Chenaux, remonte à 1772, quand il avait cinq ans:

 

Un de ses nombreux précepteurs, l'Allemand Friedrich Jacob Stroelin (ou Stroehlin) l'initie au grec ancien sous forme de jeu, à la manière du père de Montaigne.

 

Ce premier contact sera déterminant. Par la suite, il lira beaucoup d'ouvrages sur les Grecs et de livres grecs. La Grèce sera d'ailleurs un thème de prédilection du Groupe de Coppet.

 

En tant que député, journaliste, membre du Comité des Grecs, il combattra pour la Grèce, lancera, en 1824, un Appel aux nations chrétiennes en faveur des Grecs, dénoncera, en 1826, à la Chambre et dans la presse, les relations franco-égyptiennes...  

 

En 1829, l'expédition de Morée, décidée par la Russie, la Grande-Bretagne et la France, et menée par celle-ci, contraindra les forces égyptiennes d'Ibrahim Pacha à se retirer le 2 octobre... 

 

Autre Suisse à l'honneur: Juste Olivier, dont Jean-Philippe Cheneaux rappelle qu'il écrivit, à dix-huit ans, en 1825, un long poème ne comprenant pas moins de quarante strophes et 234 vers à la gloire de Marcos Botzaris au mont Aracynthe

 

Marcos Botzaris était mort, le 31 août 1823, pour empêcher le  second siège de Missolonghi 2, après avoir pénétré dans le camp ottoman à la tête de 350 hommes, où il avait fait un véritable carnage... 

 

Juste Olivier n'aura chanté qu'un été la cause hellénique. Ses convictions libérales lui coûteront sa chaire à l'Académie. On lui doit Le Canton de Vaud, sa vie et son histoire, son oeuvre la plus accomplie, et une biographie du Major Davel. 

 

Johann Jakob Meyer est, écrit Jean-Philippe Chenauxun personnage légendaire de la lutte pour l'indépendance grecque. Né en 1798, il a une existence tumultueuse et sans domicile fixe, jusqu'à ce qu'il s'enflamme pour la cause de l'Indépendance de la Grèce.

 

En 1822, il s'établit à Missolonghi, s'y marie. Bien que n'ayant pas terminé sa médecine, ce pharmacien l'exerce à l'hôpital de la ville, crée un journal, Ellinika Kronika (Chroniques helléniques), dont le premier numéro sort le 1er janvier 1824. 

 

Le 26 février 1826, l'imprimerie du journal est détruite par un obus franco-égyptien... Le journal cesse de paraître (les adieux de Johann Jacob seront publiés dans Le Courrier français du 6 juin: il y réitère sa volonté de lutter jusqu'à son dernier souffle pour la Grèce)... et lui-même mourra, avant cette parution, le 23 avril 1826.

 

Les journaux suisses de l'époque rendront compte du soulèvement des Grecs contre les Turcs et, notamment, du quatrième siège de Missolonghi 2Jean-Phippe Chenaux cite ainsi nombre d'articles de la Gazette de Lausanne et du Nouvelliste vaudois 3, sans que cette revue de presse soit exhaustive.

 

Anastasia Tsagkaraki a consacré sa contribution à Henri Fornèsy. Celui-ci, né à Orbe en 1803, devenu philhellène comme une bonne partie de la jeunesse européenne, ne s'est rendu en Grèce qu'à l'été 1828.

 

Fornèsy avait demandé, et obtenu, l'aide de Jean-Gabriel Eynard pour servir la Grèce. Ce dernier l'avait en effet recommandé à Ioannis Capodistrias, sa connaissance du grec ancien étant un plus. Il aurait voulu être embauché dans l'enseignement grec; il sera incorporé dans l'armée:

 

Plus que pour ses activités militaires, Henri Fornèsy est connu surtout pour la liste des philhellènes qu'il a compilée.

 

Sur cette liste figure le Bernois Emmanuel Amenäus Hahn, né en 1800, dont, selon Karl Reberla carrière a été la plus exceptionnelle. Élevé dans un orphelinat et étant entré à l'École royale des officiers à Berlin, de retour en Suisse, il décidera de participer à la guerre pour l'Indépendance de la Grèce.

 

Rescapé du siège de l'Acropole en 1827, ayant participé à la campagne des Dardanelles en 1828, il reste en Grèce à la fin de la guerre. En 1844 il est récompensé par le roi Othon pour sa loyauté et obtient le grade de colonel.

 

En 1862, le roi Othon, avant d'être déchu, lui confiera le haut commandement de l'armée. Son successeur, Guillaume de Danemark, le nommera Lieutenant Général de l'armée grecque, avant qu'il ne retourne en Suisse...

 

Pour clore cet ouvrage, Bernard Ducret et Alexis Krauss racontent comment le gouvernement révolutionnaire grec s'est financé pendant et après la guerre d'Indépendance.

 

Après bien des péripéties, que les auteurs relatent dans le détail, la fondation de la Banque Nationale de Grèce lui permettra d'échapper, selon eux, à la finance étrangère, en récoltant les capitaux de la diaspora et des philhellènes.

 

En guise de conclusion, le lecteur peut faire sien ce propos que tient Yves Gerhard dans sa préface: 

 

Il manquait un ouvrage de synthèse sur l'apport des citoyens suisses à la conquête longue et difficile de l'Indépendance grecque: nous ne pouvons que saluer le résultat que ce dernier apporte à notre amour de la Grèce.

 

Francis Richard

 

1 - Ioannis Capodistrias, après avoir servi la Russie, était devenu gouverneur de la Grèce.

2 - Premier siège: de novembre 1822 à janvier 1823; deuxième: d'octobre à décembre 2023; troisième: d'avril à octobre 1825; quatrième: du 5 janvier 2026 au 23 avril 2026, après une sortie d'une partie de la population, l'Exodos.

3 - La Gazette de Lausanne a été absorbée par le Journal de Genève en 1991, qui est devenu Le Temps en 1998; quant au Nouvelliste vaudois, il a disparu en 1914...

 

Des Suisses au service de la Grèce, sous la direction de Jean-Philippe Chenaux, 296 pagesFavre

 

Livres de Jean-Philippe Cheneaux:

 

Les cinq vies du "bon docteur Messerli", 192 pages, Favre (2019)

Un académicien chez les Vaudois, Edmond Jaloux, 314 pages, Cahiers de la Renaissance vaudoise (2022)

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8 juin 2025 7 08 /06 /juin /2025 22:55
Jean Raspail - Aventurier de l'ailleurs, de Philippe Hemsen

Jean Raspail (1925-2020) occupe une place particulière parmi les écrivains que j'aime: j'ai quasiment lu tous ses livres, sans être jamais déçu, bien que n'étant pas naturalisé patagon... 

 

Le jour de sa mort j'ai écrit un article sur ce blog pour le saluer bien amicalement et publier le poème sur son roman Sire, que je lui avais transmis en 1993, lors d'un sinistre bicentenaire 1.

 

Certes je ne l'ai approché que quelques fois, lors de séances de signatures ou de conférences de Connaissance du Monde. Mais j'ai toujours eu un bon contact avec ce grand homme. 

 

Comme le dit Érik Orsenna, dans sa préface, Jean Raspail n'est pas l'homme d'un seul livre, Le camp des saints, qui lui valut d'être ostracisé, injustement, par des esprits médiocres.

 

Thomas d'Aquin disait: Timeo hominem unius libri (je crains l'homme d'un seul livre). Je crains que ceux qui réduisent Jean Raspail au seul Camp des saints ne comprennent rien à rien...

 

La biographie de Philippe Hemsen est bienvenue et complémentaire. Elle dresse le portrait d'un homme que seuls ses proches ont connu, qui ne transparaît pas totalement dans ses textes.

 

Cette biographie devrait donner envie de le lire. Un futur académicien français 2, ami de son père, après avoir lu son premier roman, écrit à 21 ans, avait dit qu'il ne serait jamais écrivain...

 

Au cours de son existence, Jean Raspail, écrira une trentaine de livres... Mais, avant que d'écrire, cet homme sera lecteur et acteur. En effet, il organisera, dès 1949, une expédition de scouts.

 

Avec trois autres jeunes gens il parcourra en deux canots 4'565 km, depuis Trois-Rivières au Canada jusqu'à La Nouvelle-Orléans en Louisiane, sur les traces du père Jacques Marquette.

 

Un lieu marquera Jean: le village abandonné de Sagonnik, dont il emportera en souvenir l'affiche de toile, datant de 1923, interdisant de pénétrer dans cette réserve indienne sur le lac Huron...

 

Après cette épopée, Philippe Andrieu, étant encore son adjoint, il entreprendra fin 1951 3, un autre voyage scout, Terre de Feu 4-Alaska avec quatre jeunes gens à bord de deux véhicules.

 

Lors de ce voyage, il s'intéressera à un peuple en voie de disparition, les Alakalufs des canaux fuégiens 5. Ce ne sera pas la dernière fois qu'il s'intéressera à la tragédie d'une ethnie qui disparaît...

 

Lors d'un troisième voyage, au Pérou, en 1954, il s'enquerra du sort des Urus du lac Titicaca et gardera le pénible souvenir de s'être mal comporté avec eux pour obtenir des images...

 

En 1956, il ira au Japon. Avec Guy Morance, compagnon des voyages précédents, il rencontrera un troisième peuple en voie de disparition, sur l'île d'Hokkaido, les Aïnous, de race blanche.

 

Il avait écrit des récits de ses voyages. Cette fois, pour parler du Japon, qui lui est resté pour partie hermétique, il écrit un roman, Le vent des pins, bien accueilli par le public et la critique. 

 

Celui qui ne serait jamais écrivain va écrire des récits, puis des romans, enfin des chroniques quand il sera confronté à une autre actualité que celle d'organiser ses voyages et conférences.

 

Un temps, après la parution du Camp des saints 6, il s'engage très à droite, ce qui lui vaut amitiés et inimitiés. La politique n'est pas faite pour lui. Il se doit à son oeuvre et à ses thèmes:

 

La réalisation de soi, loin des foules et des masses, dans et par la fidélité de ce qui aurait pu être...

 

Pourquoi lire Jean Raspail? Philippe Hemsen répond très bien à cette question dans l'épilogue.

 

En résumé:

  • Parce qu'il donne à rêver.
  • Parce qu'il nous apprend à sortir, et pour commencer à sortir de nous-mêmes, pour nous perdre peut-être, nous perdre ailleurs, au loin, pour mieux nous retrouver...
  • Parce qu'il est le romancier de l'individualité qui se construit en puisant sa force, sa détermination, sur l'exacte conscience de ses racines, à la fidélité desquelles il doit de pouvoir s'élever davantage.
  • Parce qu'il a su créer un monde.
  • Parce qu'il fut le témoin des évolutions sociétales, civilisationnelles et culturelles d'une bonne partie du monde et de la France en particulier, au cours des soixante années qui séparent 1950 de 2010.
  • Parce que, avec chaque peuple qui disparaît [dont il garde le souvenir avant qu'il ne s'efface], c'est toute une conception du monde et de l'univers qui disparaît. Et une langue spécifique.

 

Francis Richard

 

1 - Je fais partie de ceux qui, à son appel dans Le Figaro, se sont retrouvés le soir du 20 janvier 1993 à la Basilique Saint-Denis et le lendemain 21 janvier sur la place de la Concorde pour commémorer la mort du roi Louis XVI.

2 - André François-Poncet.

3 - Il s'est marié le 14 février 1951 avec Aliette Pénet, avec laquelle il aura deux enfants, Quentin et Marion.

4 - La Patagonie, qui va fasciner Jean Raspail et dont il s'autoproclamera Consul général, comprend la Terre de Feu.

5 - Fuégiens: de la Terre de Feu.

6 - En 1973.

 

Jean Raspail - Aventurier de l'ailleurs, Philippe Hemsen, 400 pages, Albin Michel

 

Livres de Jean Raspail chroniqués sur ce blog (créé le 24 mai 2008):

 

Le Camp des Saints, Robert Laffont (2011)

Les veuves de Santiago, Via Romana (2011)

La miséricorde, Robert Laffont - Bouquins (2015), Équateurs (2019)

Terres saintes et profanes, Via Romana (2017)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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19 janvier 2025 7 19 /01 /janvier /2025 23:00
Pour l'Église - Ce que le monde lui doit, de Christophe Dickès

On peut considérer l'histoire de l'Église à travers un système de valeurs, ce qui nous pousse à voir ce qu'elle a fait de mal, mais l'honnêteté intellectuelle doit aussi nous amener à considérer ce qu'elle a fait de bien dans le monde, la façon dont elle l'a simplement rendu meilleur.

 

Christophe Dickès, dans ce plaidoyer Pour l'Église, n'entend pas substituer une légende dorée à une légende noire. Il veut dans cet essai dire, en tant qu'historien, Ce que le monde lui doit. Pour ce faire, il aborde le sujet sous trois angles: la société, la politique et l'humanisme.

 

SOUS L'ANGLE DE LA SOCIÉTÉ

  • Sous le pape Grégoire XIII, une commission a adopté le calendrier actuel pour répondre au décalage entre l'antique calendrier julien et les cycles solaire et lunaire, fixé l'équinoxe de printemps au 21 mars 1583 et créé les années bissextiles pour compenser l'année calendaire commune de 365 jours et l'année solaire.
  • Depuis les origines, les grands hommes d'Église disposent d'une double culture grecque et latine, qui, avec d'autres connaissances, sera transmise à tous, via des écoles monastiques, puis presbytérales, enfin épiscopales, lesquelles seront à l'origine des universités au XIIIe siècle.
  • À partir de l'époque médiévale, l'Église a apporté sa contribution à la science, parce que, pour elle, science et foi ne s'opposent pas mais se complètent: l'auteur cite beaucoup de personnages, religieux et laïcs, qui en attestent.
  • L'hospitalité chrétienne, au contraire de l'hospitalité antique qui est réciproque, don/contre-don, est unilatérale et gratuite, c'est la charité chrétienne: les hôpitaux chrétiens se développent dès le IVe siècle, d'abord en Orient, puis en Occident.

 

SOUS L'ANGLE DE LA POLITIQUE

  • Pendant des siècles l'Église est la seule institution pratiquant des élections libres et régulières: pour l'élection du pape, des évêques, des abbés et abbesses; sans parler des synodes et des conciles.
  • Le droit canon médiéval a unifié les pratiques des droits barbares, du droit romain amputé et expurgé et de la morale chrétienne. Les juristes canonistes ont inventé la science du droit, telle que nous la pratiquons aujourd'hui à la fois dans nos tribunaux, nos universités et nos institutions politiques.
  • La distinction du temporel et du spirituel constitue un des principes essentiels des sociétés chrétiennes à travers les siècles, la distinguant des structures politico-religieuses que sont l'arianisme, la charia dans l'islam ou encore les religions séculaires que sont les totalitarismes du XXe siècle.
  • Dès l'origine l'Europe est intimement liée à un homme d'Église [Saint Martin] et à la vénération qui entoure sa personnalité sur un territoire bien défini. Cette Europe chrétienne sera niée par Bruxelles et Strasbourg après le Traité de Rome de 2004, imposé bien que rejeté par 55% des Français lors du référendum de 2005...
  • L'éthique de la guerre a été le legs de la pensée chrétienne. Aujourd'hui l'Église a abandonné sa conception de la guerre juste et parle d'utilisation légitime de la force.
  • À la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, l'Église a renoué avec la tradition des Pères de l'Église en affirmant la dignité de l'homme créé à l'image de Dieu ainsi que l'unité du genre humain.

 

SOUS L'ANGLE DE L'HUMANISME

  • Aussi bien dans l'évangile que dans les premiers temps du christianisme les femmes jouent un rôle dans la christianisation. Puis, au début du Moyen Âge, le statut de la femme change, sans atténuer la discrimination sexuelle propre à l'époque romaine: elle n'est plus fille, mère ou femme de quelqu'un. Le XIe siècle est un tournant: la dévotion se féminise et la sainteté féminine croît fortement pendant les XIIIe et XIVe siècles. Au XIIIe siècle, d'ailleurs, le mariage, pour être valide, requiert le consentement des deux personnes et il est public.
  • La conscience individuelle et la responsabilité morale devant les hommes et la société trouvent leurs racines dans l'Église médiévale des XII et XIIIe siècles. L'homme de la fin du Moyen Âge s'éloigne progressivement des jugements catégoriques du bien et du mal: les intentions doivent être prises en compte pour évaluer ses actes.

 

DE L'IMPORTANCE DE L'HISTOIRE

  • L'histoire nous donne les clefs de compréhension du temps présent.
  • L'apport des hommes d'Église est [...] un capital ou un patrimoine qu'il s'agit de transmettre sans complexe ni arrogance, tout en l'alimentant et le faisant fructifier, pour les plus érudits, par l'étude.
  • L'histoire dit ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas.
  • L'histoire est là pour conjuguer les trois dimensions du passé, du présent et de l'avenir.[...]. L'histoire est là pour nous permettre de faire des choix. Elle nous rappelle ainsi notre liberté d'action à chaque génération.

 

Francis Richard

 

Pour l'Église - Ce que le monde lui doit, Christophe Dickès, 272 pages, Perrin

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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19 septembre 2024 4 19 /09 /septembre /2024 22:00
Sensations océaniques, de Martine Ruchat

Sensations océaniques relate les amours entre l'écrivain français bien oublié Romain Rolland (1866-1944) et la comédienne américaine Helena de Kay (1891-1987).

 

Ce sont des amours singulières parce qu'elles sont essentiellement épistolaires et que c'est la jeune Helena qui, étonnamment, a pris l'initiative de correspondre avec lui.

 

En effet, pendant deux ans, bien avant qu'ils ne se rencontrent, cette femme de vingt-cinq ans plus jeune que son correspondant lui adresse tout son amour et sa dévotion.

 

Ce récit couvre la période qui va de 1912 à 1924 de la vie des deux amants, qui se soutiennent et s'aiment donc plus souvent à distance qu'en présence l'un de l'autre.

 

Cette idylle est romanesque. Martine Ruchat a donné ce tour à son récit sans avoir à forcer le trait, car leur correspondance, dont elle donne des extraits, est éloquente.

 

Ce n'est que début 1914 que Helena et Romain se rencontrent pour la première fois. Dans son appartement parisien, ils connaissent une première nuit d'amour le 24 mars.

 

Pendant leur idylle, la guerre civile européenne, la Grande Guerre, a lieu, ce qui ne laisse pas d'affliger l'humaniste Romain Rolland, pacifiste sincère et européen convaincu.

 

Romain et Thalie1 s'aiment par conséquent surtout par la pensée et par l'écrit, c'est-à-dire de loin, sans doute que son père à elle et sa mère à lui désapprouvent leur relation.

 

Les événements ne facilitent pas non plus leurs rencontres. Aussi 1916 aura-t-elle été une belle année de correspondance entre eux, tandis que 1917 le sera beaucoup moins.

 

Au début de cette année-là, Romain apprendra que Thalie, hélas, est enceinte d'un autre, ce qu'il ressentira comme une offense à son amour-propre et, même, comme une trahison.

 

Entre eux régnera d'ailleurs toujours un malentendu sur le mariage et sur la procréation, vraisemblablement en raison des pesanteurs familiales et de leur volonté d'être libres.

 

Leurs rapports seront singuliers: Thalie considérera Romain comme son fils, qu'elle fera connaître en Amérique, et Romain, Thalie comme sa fille, qu'il financera et conseillera.

 

La fin de leur idylle est certainement due, après révélations, à un désenchantement chez Romain et au fait qu'il va enfin trouver l'âme soeur chez une nouvelle correspondante...

 

Le titre est emprunté au sentiment océanique que Romain Rolland a en quelque sorte décrit dans une lettre de 1927 à Sigmund Freund comme celui de ne faire qu'un avec l'univers.

 

Romain Rolland n'aurait pas aimé, il l'avait dit par avance, au sujet de ses lettres à Helena que nul autre ne les lise jamais.  L'auteure lui demande pardon d'avoir dévoilé son intimité:

 

C'est notre époque qui l'encourage.

 

Francis Richard

 

1 - Nom de scène proposé par Romain à Helena et adopté par elle.

 

Sensations océaniques, Martine Ruchat, 336 pages, Éditions Encre Fraîche

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16 juillet 2024 2 16 /07 /juillet /2024 21:00
Les origines du conflit israélo-arabe (1870-1950), de Georges Bensoussan

Ce Que sais-je ?, paru1 bien avant le 7 octobre 2023, est précieux. C'est une excellente piqûre de rappel pour ceux qui ont lu La longue marche d'Israël de Jacques Soustelle, dont la première édition, celle que j'ai, remonte à 1968...

 

Les origines de ce conflit, qui est loin d'être terminé, sont complexes. Et le mérite de l'auteur, Georges Bensoussan, est de ne pas occulter les torts et les raisons de toutes les parties à ce conflit, faisant là véritable oeuvre d'historien.

 

Le livre couvre la période 1870-1950. Jusqu'en 1914 la Palestine, i.e. la Syrie du Sud, est pauvre et ne compte qu'une forte minorité de Juifs, qui sont majoritairement citadins. Ils représentent 80'000 habitants sur un total de 720'000:

 

Près de 70 000 immigrants juifs arrivent en Palestine entre 1881 et 1914 et y créent 53 implantations agricoles.

 

Venus surtout de l'empire russe, ils les acquièrent auprès d'hommes d'affaires, puis de paysans et de grands propriétaires résidents. Les derniers arrivants, au contraire des pionniers, vite repartis, les mettent en valeur eux-mêmes.

 

Pendant la Grande Guerre, l'Empire ottoman, du côté des puissances centrales, craint une sécession de la Palestine: Répression, épidémies, famine la dépeuplent si bien que la population n'est plus que de 600'000 habitants en 1918.

 

Dans l'après-Grande Guerre l'immigration juive en Palestine va s'intensifier, après la fameuse Déclaration Balfour, rendue publique en 1920, qui est une lettre de ce lord à lord Lionel Walter Rotschild, où il est dit notamment:

 

Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif...

 

Sont criantes les divisions au sein même des parties, dont les différences ne favorisent guère une entente entre elles, à tous les points de vue, que ce soit en matière de démographie, de niveau d'instruction, de culture ou de religion.

 

Les Juifs reviennent sur les terres de leurs ancêtres, ce que les Arabes ne leur contestent pas, mais ils ont peur les uns comme les autres de se retrouver assujettis à ceux qui leur sont dissemblables et se comportent différemment.

 

Il y a des extrémistes partout, mais il faut remarquer qu'il y a des degrés dans le rejet de l'autre. Ainsi, plus tard, des Arabes, sous influence nazie, seront-ils enclins à exterminer, tandis que des Juifs ne s'attristeront pas des exodes arabes.     

 

À plusieurs reprises une solution à deux États sera proposée mais il se trouvera toujours des opposants dans l'un ou l'autre camp pour l'empêcher d'aboutir, des Arabes refusant, par exemple, l'existence d'un État israélien, quel qu'il soit. 

 

Les armes parleront surtout à la fin de la période étudiée, mais elles ne se tairont jamais. Ce livre, qui introduit de la nuance alors que les positions sont tranchées, explique très bien pourquoi la guerre de 1948 n'est de loin pas terminée:

 

Si ce conflit met en scène deux nationalismes qui se disputent une même terre, il oppose deux sociétés séparées par des blocages d'ordre culturel, essentiels mais le plus souvent sous-estimés. De là deux discours qui cheminent parallèlement, animés par des logiques également légitimes, mais qui demeurent encore généralement ignorants l'un de l'autre.

 

Francis Richard

 

1 - Le 18 janvier 2023.

 

Les origines du conflit israélo-arabe, Georges Bensoussan (1870-1950) 128 pages, Georges Bensoussan, Que sais-je ? (réédition en 2024)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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