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14 avril 2026 2 14 /04 /avril /2026 19:10
Rêves d'azote, de Claire May

J'étais au bord de l'eau avec l'homme que j'aime et nous attendions un enfant qui ne venait pas. Mon utérus était vide, mais, heureusement, à la grâce d'hormones et d'aiguilles, six embryons patientaient sagement là-bas, dans un congélateur à Lausanne.

 

En ce mois de septembre 2023, la narratrice se trouve au bord de la Méditerranée, après un voyage dantesque de quatorze heures, avec son homme, Frédéric.

 

Tous deux ont emporté un livre sur la plage. Lui, Les frères Karamazov de Dostoïevski. Elle, Au bonheur des morts, de Vinciane Despret, acheté chez Payot.

 

Celle-ci, psychologue et philosophe des sciences belge, y raconte ce que les morts nous font faire. Si nous leur écrivons, ils sont notre matrice narrative.

 

C'est alors que l'idée de raconter leur infertilité a traversé l'esprit de la narratrice, infertilité qui les a conduits à recourir à la procréation médicalement assistée:

 

La science n'amène jamais de réponse singulière. Seul le futur s'en charge. Six embryons rêvaient aujourd'hui dans l'azote. L'un d'eux allait-il survivre à ma chaleur utérine? Je n'en savais rien. Le futur n'avait pas terminé son office.

 

La fréquentation des morts n'est pas inconnue de la narratrice. Elle est médecin. Elle a d'abord exercé dans un grand service d'urgences, celui du CHUV1:

 

L'hôpital était un monolithe, une verrue de béton dans les hauteurs de la ville, qui tolérait cette silhouette tristement angulaire, entre la haute cheminée d'une usine d'incinération et la flèche de la cathédrale.

 

Puis, quand elle et lui décidèrent de consulter, elle donna sa démission, sa pratique de la médecine exigeant une métamorphose. Ce serait la psychiatrie:

 

Si l'on travaille en psychiatrie, c'est que l'on a préféré l'esprit aux fonctions vitales. Mais on sait aussi que le désir du premier contrevient parfois au maintien des secondes...

 

En vacances, elle ne peut s'empêcher de penser à un patient, Monsieur A, dont on pouvait faire de multiples récits: la vérité n'est pas unique, mais plurielle...

 

La narratrice, influencée par sa lecture de Vinciane, dont elle parle à plusieurs reprises, s'interroge sur la vie et la mort, sur la filiation, sur la science, sur Dieu.

 

Ses patients à l'hôpital psychiatrique et sa lecture l'invitent ainsi à remarquer: Les regards portés sur la maladie et la mort ne sont pas étrangers l'un à l'autre.

 

Semblablement à ce que les morts font faire, la narratrice se demande ce que la FIV2 lui fait faire. Elle croit que celle-ci a renforcé son amour pour Frédéric.

 

Les livres? Sait-on ce que deviennent les livres? Ils enfantent.[...] Peut-être, se dit-elle, comme elle et Frédéric, tout comme elle, en écrivant le sien, ce récit. 

 

Francis Richard

 

1 - La description correspond au Centre Hospitalier Universitaire Vaudois, à Lausanne.

2 - Fécondation in vitro.

 

Rêves d'azote, Claire May, 192 pages, Hélice Hélas

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11 avril 2026 6 11 /04 /avril /2026 19:30
Elle, de Zaza Riachi Jabre

Quand elle a entendu le grondement, cet immense grondement dans toute la montagne, elle a levé la tête pour voir d'où il venait. Mais à peine avait-elle levé la tête qu'un énorme nuage blanc déferla sur elle.

 

Elle, c'est l'auteure, une survivante, qui raconte dans ce récit la chute, qu'elle fit, entraînée par une avalanche, et dont elle aurait pu ne pas réchapper:

 

Plus tard, on lui dira que ce furent trois cents mètres de dénivelé...

 

Si elle emploie la troisième personne, c'est peut-être pour prendre de la distance avec elle-même. En tout cas, le résultat est là: le lecteur comprend qu'il ne s'agit pas de tirer la couverture à elle, mais de témoigner.

 

Que faisait-elle en montagne? C'est son père qui l'a initiée:

 

Il l'aimait tant, la montagne, et c'est grâce à lui qu'elle l'aime, elle aussi: un amour qui lui vient de son amour pour lui. 

 

Le lecteur peut être surpris par son prénom. Elle répond à son interrogation: son père, exilé aux États-Unis, dans les années 1950, pour se spécialiser, sans revoir sa mère, avait choisi de lui donner à elle le prénom de sa mère, Zahia. Une transmission. Une décision sans appel.

 

Bien. Mais pourquoi Zaza? Sa mère à elle préféra l'appeler Zaza. Tout autant sans appel.

 

D'où venait cet amour du père pour la montagne? Du Liban, où il était retourné, études faites. C'était d'ailleurs un passionné de sport, été comme hiver.

 

Son père a écrit un livre, intitulé très simplement Ma vie1 : 

 

Elle aime le lire et le relire, en particulier les pages où il parle d'elle. Et maintenant elle écrit ce livre, pour parler de lui, pour échanger avec lui.

 

Le Liban? L'été de ses quinze ans, la guerre faisait rage dans le pays. Ce qui permet au lecteur d'apprendre que Zaza est née au début des années 1960... et qu'elle a connu alors un autre grondement, celui des bombardements, venus d'en-haut.

 

Aujourd'hui encore elle ne comprend toujours pas le pourquoi de cette guerre2:

 

Il n'y eut finalement ni vainqueur, ni vaincu. Il y eut la guerre et la mort.

 

Les vies du père et de la fille sont tellement liées que c'est lui qui l'opérera à Beyrouth, à plus de soixante-quinze ans, quand, à la suite de sa chute, furent constatées de multiples fractures compliquées à l'une de ses jambes.

 

Le lecteur n'est pas au bout de ses surprises. Il découvrira comment Zaza, puisque Zaza il y a, sait devenir autre, c'est-à-dire surmonter cette épreuve, celles passées et à venir, par l'ascension:

 

  • L'art, une ascension. Telle l'ascension de la montagne. Une montagne d'art. Une ascension vers la beauté.

 

  • L'ascension est une pratique spirituelle et elle vit le carême comme une ascension:

 

Croyante, pratiquante, elle entretient avec la Vierge une relation particulière qu'elle n'arrive pas à définir avec précision, alors même qu'elle la vit au quotidien.

 

Cela ne veut évidemment pas dire qu'elle n'ait pas peur de perdre au jeu de la vie - de perdre la vie. Alors cette femme mariée, et mère de quatre enfants, s'encourage: 

 

Il faut monter encore.

 

Francis Richard

 

1 - Une petite recherche sur la Toile permet d'apprendre que ce livre d'Émile Riachi (1926-2014) est paru en 2008.

2 - La guerre actuelle en est, hélas, une répétition.

 

Elle, Zaza Riachi Jabre, 64 pages, BSN Press

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10 avril 2026 5 10 /04 /avril /2026 17:50
Ils vécurent heureux, de Jacques-Étienne Bovard

Ce roman de Jacques-Étienne Bovard aurait pu s'appeler Un été 2082. On ne peut pas dire qu'il annonce un avenir radieuxD'aucuns diront donc qu'il s'agit d'une dystopie.

 

Mais, commençons par le commencement. Zénon Denolieu se rend chez un médecin, le docteur d'Argy, le 17 juin de 2082, cette année fatidique. Il vient pour guérir de son mal:

 

L'hyperbolie des élans vitaux que vous présentez est rare à ce stade, mais ne constitue pas une pathologie, lui dit le Dr Roman d'Argy.

 

Oui, mais cela lui vaut d'être assujetti à la HappTax, taxe, en faveur des défavorisés, sur les plaisirs particuliers et l'état de bonheur général, mesurée par une sonde dans la moelle.

 

Il n'existe pas de solution chimique acceptable pour son problème. Aussi lui est-il prescrit un seul remède: Écrire à volonté, pour atténuer l'intensité de ses émotions et sensations.

 

Le docteur d'Argy suggère, de plus, pour que soit également lissé le coefficient de General Happiness de Madame - Eva Denolieu -, que celle-ci pratique de même de son côté. 

 

Zénon est violoniste, spécialiste de Paganini. Eva est Learning Animator à Knowledge Garden, c'est-à-dire qu'elle transmet aux jeunes son amour des maths et de la physique.

 

Ils vécurent heureux est le livre en cinq mouvements de la tentative de Zénon de l'être un peu moins avec Eva pour ne pas être trop taxés, et d'échapper à d'autres joyeusetés.

 

Parmi ces joyeusetés, il y a l'omniprésence de l'État obèse, sous la forme de normes, de taxes, de bureaucraties, de contrôles, et la dénonciation des makarioï 1 que tous deux sont. 

 

La Suisse romande est ainsi devenue ValVauGe Maxicounty, la Confédération, SwissFed. Car cette époque des rescapés du RNH3 se caractérise par l'usage généralisé du panglais.

 

Zénon, lui, emploie l'italien musical, métier oblige, et adresse ses écrits, destinés à résoudre son problème, à Achille. Achille? Son jumeau qui n'a pas survécu à l'atterrissage.

 

Eva a hérité d'une ferme à Praz Magnoux et des ennuis étatiques qui vont avec. Zénon est mis en demeure, s'il veut rester au Filarmonic Orchestra, de s'occuper de Kleber Laufuss.

 

Kleber Laufuss? Vingt-trois ans, dyspraxique, dyslexique, hyperanxieux etc. Zénon sera donc son mentor pour qu'enfin il obtienne son Entry Approval au Filarmonic Orchestra.

 

Parallèlement Zénon prépare le Concorso à Genova, au cours duquel il devra tirer au sort et jouer trois des 24 Caprices de Paganini, puis deux autres oeuvres de Paganini, etc.

 

Pour être le Primo Premio et avoir le privilège de jouer avec l'instrument du Maestro, Zénon, le 7 juillet, décrit, en termes galants, toute l'ampleur de la tâche qu'il a à accomplir: 

 

Juste la face nord de l'Eiger, en solitaire et costume de bain, le Léman à la nage dans le sens de la longueur, L'Odyssée entière par coeur - dans même plus trois mois.

 

Les choses ne se passent pas du tout comme prévues, ni pour les différents prétendants de l'État qui auraient bien voulu s'accaparer l'héritage d'Eva en son absence, ni pour lui:

 

Pénélope et Ulysse ont gagné.  

 

Francis Richard

 

1 - Bienheureux, en grec.

 

Ils vécurent heureux, de Jacques-Étienne Bovard, 280 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédents chez le même éditeur:

La cour des grands (2010)

Passé sous silence (2024)

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7 avril 2026 2 07 /04 /avril /2026 22:55
Le coeur lourd, d'Alain Finkielkraut

Vincent Trémolet de Villers a eu le privilège de s'entretenir à plusieurs reprises avec Alain FinkielkrautCe livre est le fruit de ces entretiens. Ils se sont déroulés sans certitude d'être publiés.

 

Comme le dit le journaliste du Figaro dans sa préface, les pages que le lecteur découvrira sont des pages tourmentéespoignantesfascinantes.

 

La France de l'enfance d'Alain Finkielkraut est celle que j'ai connue - il est de deux ans mon aîné. Parmi les exemples qu'il donne, je n'en retiendrai que trois, qui se suivent, même s'il faudrait tous les citer: 

C'était tous les ans l'étude d'une pièce de Molière, d'une pièce de Corneille et d'une pièce de Racine.

C'était un pays qui ne se demandait pas ce qu'il allait devenir.

C'était l'antisémitisme résiduel.

 

De parents juifs, rescapés de la Shoah, il confie: Je me suis senti devenir français quand j'ai vu la France, au moment même où elle changeait de visage, se dépouiller rageusement d'elle-même.

 

Plus loin, il précise: Me sentir français, c'est en étrange pays dans mon pays lui-même, avoir la nostalgie de la France.

 

Plus loin encore, il ajoute: Je suis français par la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, l'église romane de Saint-Léon-sur-Vézère, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux, les vaches normandes, le cimetière de Loumarin où repose Albert Camus, mais aussi par la place de la Concorde illuminée la nuit...

 

Pour Alain Finkielkrautenracinement n'est pas un gros mot: Malgré Barrès et grâce à Simone Weil, le mot d'"enracinement" ne me fait pas peur.

 

D'ailleurs il en donne la confirmation en disant: Je suis enraciné dans la langue française. C'est pourquoi, Juif polonais, né en France et naturalisé à un an, il est inconsolable de voir cette terre nourricière s'effriter et, même, s'effondrer.

 

Au cours de ces entretiens, Alain Finkielkraut parle des animaux et cite Winston ChurchillLes chiens vous regardent d'en bas, les chats vous regardent de haut. Donnez-moi un cochon! Il vous regarde dans les yeux et vous traite en égal.

 

Alain Finkielkraut n'a pas de goût pour l'affrontement - il aime les réconciliations - mais il trouve trop facile de dénoncer la société du spectacle en évitant, pour ne fâcher personne, de dénoncer ceux qui l'incarnent.

 

Vincent Trémollet de Villers l'interroge, entre autres, sur l'immigration:

Avec l'opposition des dominants et des dominés qui succédait dans la gauche intellectuelle à la lutte des classes, on a constitué les islamistes en malheureux et on a qualifié d'islamophobes, c'est-à-dire de racistes, tous ceux qui regardaient en face la réalité de ce choc de civilisations.

 

Sur les évolutions sociétales:

Je rends grâce à l'égalité des conditions qu'elle ne soit plus d'actualité.

Mais:

Le grand parcours de l'émancipation, inauguré à la Renaissance, trouve son achèvement dans la mise en examen de la culture, c'est-à-dire de l'esprit même de la Renaissance.

 

Sur la gauche:

J'ai surtout vu la gauche abandonner une à une ses causes les plus chères: la laïcité, l'école, le droit à la sûreté et, pour ne pas faire le jeu de l'extrême-droite, la nation, ce bien de ceux qui n'ont rien, comme disait Jaurès. [...] C'est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche.

Il se dit:

  • conservateur, c'est-à-dire pour l'écologie intégralesauver la terre mais aussi la langue, la culture, la transmission, la beauté du monde;
  • libéral, c'est-à-dire pour l'initiative individuelle et la concurrence;
  • socialiste, c'est-à-dire pour que le marché ne règne pas en maître sur tous les secteurs d'activité;
  • mais pas progressiste: pour autant, il n'est pas réactionnaire, il est catastrophé.

 

Sur Israël:

  • Le Grand Israël est le pendant juif de la charte du Hamas.1
  • L'État juif parce qu'il est juif vit sous le regard du monde entier.
  • Israël est un rêve extravagant qui a pris corps. C'est une construction et une renaissance. C'est un refuge dangereux. C'est un réconfort et une source de tourments. C'est une fierté malheureuse. C'est un miracle en grand péril, extérieur et intérieur.
  • À force d'invoquer Auschwitz, on ne sait plus ce qui s'est passé à Auschwitz. À force d'en appeler à la compassion, on ne voit pas la différence entre une guerre meurtrière et l'extermination méthodique d'un peuple.

 

Sur l'antisémitisme:

  • La mémoire qui a vaincu l'oubli ne protège plus les Juifs de l'antisémitisme. La volonté de ne jamais oublier s'est retournée contre eux. Pour empêcher le retour de la Bête immonde, on a vu récemment se constituer un front républicain grâce auquel un antisémitisme débridé prospère à l'Assemblée nationale.
  • L'antisémitisme qui sévit aujourd'hui sur le Vieux Continent est un antisémitisme d'importation2. Rima Hassan et Houria Bouteldja ne sont pas les héritières de Maurras. Elles sont les porte-parole de la "nouvelle France" sur laquelle la gauche radicale compte pour accéder un jour au pouvoir.

 

Sur l'antisionisme:

  • L'antisionisme n'est pas, et n'a jamais été, la critique de la politique israélienne. Il est l'hostilité déclarée à l'existence de l'État d'Israël...

 

Il n'est pas de ceux qui, parmi les Juifs, prennent le prétexte de la nouvelle démonisation d'Israël pour disqualifier comme antisémite toute critique de la politique israélienne:

Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine sans avoir la consolation de l'innocence. C'est cela, le coeur lourd.

 

Francis Richard

 

1 - Une confédération jordano-palestinienne est sans doute plus sensée qu'un État palestinien coincé entre Israël et la Jordanie. Mais dans tous les cas de figure, c'est la séparation qui s'impose.

2 - Ce n'est pas une importation du conflit israélo-palestinien, mais une importation du 7 octobre.

 

Le coeur lourd, Alain Finkielkraut, 176 pages, Gallimard

 

Livres de l'auteur précédemment chroniqués:

 

Chez Stock:

L'identité malheureuse (2013)

La seule exactitude (2015)

 

Chez Gallimard:

À la première personne (2019)

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3 avril 2026 5 03 /04 /avril /2026 18:30
L'appartement de marbre, de Anna Ruchat

Au début des années quatre-vingt, un jour de la fin du mois de juin, une fille très pauvre et encore très jeune et sauvage fut convoquée dans une ville de Suisse alémanique pour un entretien d'embauche.

 

Cette jeune fille, indépendante, s'appelle Teresa. Elle a dix-huit ans. Elle vient d'une région italienne frontalière avec la Suisse. Par l'entremise d'un architecte qui emploie son père comme maçon, elle est reçue par une famille de Zurich à la recherche d'une fille au pair. 

 

La famille est composée de Maria, archéologue, de Bruno, médecin, et de deux enfants en bas âge, Giovanni et Pietro. Ils habitent L'appartement de marbre, auquel on accède par un ascenseur, dont un étroit escalier suit le pourtour. Le cabinet de Bruno est au même étage.

 

Si Teresa est embauchée, elle occupera la chambre d'Esther, la première enfant de Maria, laquelle est partie pour l'Allemagne, où elle suit des études, et ne revient pas souvent. Les garçons ne veulent pas la laisser repartir. Un mois et demi plus tard, elle revient à Zurich:

 

Ce qui frappa le plus Teresa durant ces premiers jours dans la famille Marchesini, ce n'était pas tant le comportement des personnes en elles-mêmes que ce mélange de luxe, d'élégance et de négligence dont elle comprit par la suite qu'il était très répandu parmi les collègues et les amis des parents.

 

À ce moment-là Teresa aurait dû croiser Esther, mais elle est repartie. Elle n'est pas chez les voisins de l'étage en-dessous, Christof et Gertrud Meili, sans enfants, qui se font toujours un plaisir d'accueillir ceux de Maria, lesquels aiment aller chez eux, peut-être trop.

 

Maria et Bruno Marchesini sont très occupés. Teresa a beaucoup à faire. Ainsi aide-t-elle en cuisine à la Krippe italienne où Giovanni et Pietro sont scolarisés. Le soir elle leur donne le bain, leur fait à dîner, parfois les met au lit. Elle a du mal à suivre ses cours d'allemand.

 

Esther a le même âge que Teresa. Maria lui parle d'elle pour qu'elle ne soit pas surprise quand elle la rencontrera. Car elle n'a pas eu la chance de grandir comme Giovanni et Pietro avec un papa et une maman. Le lecteur en apprendra plus en lisant les carnets de Maria...

 

Car le récit se compose d'extraits des carnets de Maria (remplis sur une longue période, de 1976 à 2015, dans lesquels elle s'adresse à son premier homme puis au second), de chapitres purement narratifs, et, plus tard, de témoignages de Giovanni, de Pietro et de Teresa.

 

Le trouble qu'éprouve le lecteur tout au long du récit ne sera pas complètement dissipé quand quelques coins du voile qui recouvre les relations entre les différents protagonistes seront levés. Esther, devenue proche de Teresa, apparaissant comme la clé de cette histoire... 

 

Francis Richard

 

L'appartement de marbre, Anna Ruchat, 208 pages, Zoé (traduit de l'italien par Véronique Volpato)

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1 avril 2026 3 01 /04 /avril /2026 19:00
Rire ou sombrer - Ce que la brume sait de moi, de Élodie Perrelet

Le plafond défile. Les néons m'agressent avec l'acharnement d'un écrivain raté: toujours trop, jamais bien. C'est peut-être ça la fameuse lumière au bout du tunnel - version hôpital public.

 

Élodie Perrelet met tout de suite le lecteur dans l'ambiance. Il n'est pas au bout de sa peine... pour elle. Car ce qu'elle a vécu, c'est l'enfer, qui comporte ici trois niveaux.

 

Son récit commence ainsi par l'hôpital public, le tumulte. Il se poursuit par la clinique privée, le silence. Il se termine par une clinique du juste milieu, où elle respire mieux.

 

Que lui est-il arrivé? Petit à petit, le lecteur l'apprend. D'abord par des indices comme l'administration d'une substance, un calmant ou un anesthésiant, et les médicaments.

 

Puis l'adjectif qui explicite le titre, où le verbe sombrer prend tout son sens: l'hôpital du début où elle s'est trouvée est psychiatrique. Le temps n'y est pas le même que dehors.

 

Enfin le diagnostic qui lui a été porté: Je me demande si je suis vraiment bipolaire. Le mot tourne dans ma tête comme une chanson idiote. Deux pôles, deux faces, deux moi:

 

Peut-être que je suis juste trop humaine.

 

Dans son récit, sa mère joue un grand rôle. Élodie pense à elle, demande souvent à la voir. N'appelle-ton pas sa mère quand on croit être, ou que l'on est, en fin de vie?

 

À l'hôpital, sa mère finit donc par lui rendre visite. Elle se veut apaisante, mais tout ce qu'elle peut lui dire l'agace. Pourtant sa mère vient désormais la voir tous les jours.

 

Quand on lui annonce, un matin, qu'elle est prête à sortir et qu'elle ne le sent pas, sa mère est là pour l'encourager, et sa voix est un ancrage dans un monde qui vacillait.

 

Ce retour chez elle, au huitième étage d'un immeuble, l'éteint: Ma mère, ce radar affectif calibré pour repérer mes effondrements finit par capter l'ampleur du désastre.

 

Pour la sauver, sa mère, dont l'amour maternel est démesuré, lui offre alors, pour la requinquer, un séjour dans une clinique de luxe, ce qu'elle accepte, avec résignation chic

 

Toute bonne chose a une fin, et le porte-monnaie de sa mère aussi. Après avoir craquée et s'être réparée en compagnie de deux autres jeunes femmes, elle rentre au 8e étage.

 

Le jour de ses quarante ans, elle se rend compte que toutes ses années n'ont été supportables que grâce à sa mère. Toutes deux font alors une escapade en Franche-Comté.

 

Élodie rechute. Elle se retrouve à l'hôpital. Sa mère ne l'abandonne pas, ne lui reproche rien. Elle est là. Encore et toujours. Cette fois le retour est le bon. Elle part, seule, loin.

 

Au bord d'une route indonésienne, dans le silence, elle comprend que tout ce qu'elle a vécu n'aura pas été vain: Une pensée simple se lève avec le jour: je suis libre, j'existe.

 

Le lecteur, rasséréné, convaincu avec l'auteure que tout a tenu ensemble, et que cela peut durer, se remémore quelques piques, qui la dépeignent, relevées au fil de sa lecture...

 

Francis Richard

 

Rire ou sombrer - Ce que la brume sait de moi, Élodie Perrelet, 112 pages, BSN Press

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31 mars 2026 2 31 /03 /mars /2026 17:12
La femme qui inventa l'amour, d'Alexandre Jardin

Pourquoi devient-on extraordinaire quand on aime? Parce que l'Amour absolu, cet enthousiasme poétique qui dissout nos limites, fut découvert dans l'Antiquité chinoise par une femme. Dans un monde sans amour, encore endormi, mais au bord de cette découverte, cette princesse du XIIIsiècle avant J.C. eut le génie d'éprouver des émotions inconnues, non calibrées, et de les nommer.

 

Est-ce un mythe ou une réalité? Peu importe. Vraiment. Alexandre Jardin ne se prononce d'ailleurs pas. L'important est de faire partie des Réveillés qui savent que cette invention, propre à l'humanité, lui aura fait accomplir de grandes choses, des choses extraordinaires, folles, comme l'est la vie.

 

Dans le royaume himalayen du Quinghai, à Xining, la princesse Xi observe un oiseau-jardinier qui s'est installé sur sa terrasse pour construire, jour après jour, un étrange pavillon. Il le crée pour sa femelle, qui vient, part, revient. Quand elle consent à y pénétrer, il danse: il a gagné son coeur.

 

Dans le royaume himalayen du Quinghai, à Xining, la princesse Xi voit, par sa fenêtre, l'aristocrate Cheng passer sur un fil. Le funambule se dérobe ainsi par la voie des airs aux hommes lancés à sa poursuite par le général Kong, à qui, simple soldat, il a répondu avec impertinence, en s'amusant:

 

Elle seule devine la nature profonde de cet homme sans que son coeur la saisisse complètement. [...] Si son coeur piaffe, elle ne sait pas encore que la vérité abyssale de toute personne réside dans ce qui échappe encore aux habitants de l'ancienne Chine: l'émotion personnelle, l'éveil du coeur.

 

À sept ans, avec la complicité de sa nounou, elle a triché, envoyé, à sa place, une fillette des glaciers qui lui ressemblait suivre le rituel du Renoncement à l'enfant intérieur. Aussi a-t-elle grandi avec la conviction muette que l'enfance est un poème salvateur qui ne finit jamais si l'on en prend soin.

 

À vingt-huit ans, Xi sait bien que, quand son père, le roi, mourra, elle sera mise à mort en vertu d'un autre rituel, funéraire celui-là, selon lequel la cour et l'entourage immédiat du défunt doivent être conservés à ses côtés après le grand début du trépasLe coeur individuel est tenu pour négligeable.

 

Xi tient en piètre estime son demi-frère Kong, qui est l'héritier hélas désigné. Comme elle n'a pas sa langue dans sa poche, elle le dit tout de go à son père sur le point de rejoindre les ancêtres de la dynastie des Dragons célestes: Père, vous n'étiez pas obligé de choisir le plus méchant d'entre nous.

 

Un petit matin, elle voit Cheng sortir un large pinceau et écrire de la poésie pure sur les murs des bâtiments du port lacustre à l'insu de tous. Cette poésie, toute d'intimité et d'affirmation brutale de soi, s'adresse à elle. Un sentiment inconnu, très énigmatique s'empare d'elle, le bonheur d'un Éveil. 

 

Ils se revoient. L'enfant en eux se délivre et part à la conquête de l'autre. Ils jouent. Ils brisent les règles. Xi devient un monde entier pour Cheng. Et Cheng pour elle. Le sentiment qu'ils éprouvent l'un pour l'autre leur donne de l'énergie. Il ne reste plus qu'à le nommer, par un simple mot, bref.

 

Xi rencontre Moko, une ermite-voyante, qui lui suggère le mot Amour, c'est-à-dire le nom du plus haut sommet de QuinghaiCe pic - plus haut que l'Everest actuel - désigne en langue courante le maximum du réel sur la Terre. En acceptant la fréquence de ce mot, elle ne sera plus jamais séparée de la vie

 

Inspirée, Xi poétise: Il n'y a qu'un seul bonheur dans cette vie, c'est d'aimer et d'être aimé. S'écoutant, elle crée le kanji qu'elle nomme "Amour": Treize coups brefs, instinctifs, capture le rayonnement du mot himalayesque. Pas moins de treize, car ce sentiment est construit, riche et complexe.

 

L'histoire ne s'arrête évidemment pas là. Dès lors l'Amour change le monde, à commencer par le royaume de Quinghai, puis tout l'Empire. Moko en avait prévenu Xi: On peut faire beaucoup avec la haine, encore plus avec l'amour. Après bien des tribulations, il semblerait, las, qu'il n'en reste rien:

 

Rien? Non, l'idée de l'amour rêve dans les coeurs désormais. Les oiseaux-jardiniers continuent de bâtir des nids. Le kanji signifiant "Amour" reparaîtra des siècles plus tard après une ère d'oubli. Il ne cessera de rêver en nous. Un kanji ne meurt jamais.

 

Francis Richard

 

La femme qui inventa l'amour, Alexandre Jardin, 320 pages, Michel Lafon

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Laissez-nous faire!, Robert Laffont (2015)

Le roman vrai d'Alexandre, Éditions de l'Observatoire (2019)

Française, Albin Michel (2020)

Frères, Albin Michel (2023)

Les #gueuxMichel Lafon (2025)

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27 mars 2026 5 27 /03 /mars /2026 20:00
La fabrique du merveilleux, de Nétonon Noël Ndjékéry

Lony, le monde qui nous habite, est beaucoup plus vaste, beaucoup plus fantasque et beaucoup plus riche que Lokissy, le monde que nous habitons. Il nous est accessible uniquement par le rêve.

Ainsi commence La fabrique du merveilleux...

 

L'histoire se déroule dans la principauté de Lara. Une des protagonistes est une jeune fille, Poudoudou. Elle est la fille d'un herboriste, Kambogo, et d'une femme possédant l'art d'embellir les femmes, Masdingam.

 

Après la mort de son époux et celle du vieux monarque, le mbaï Tokariba, celle-ci retrouve le chemin, les méchouis et les chuchotis du sérail royal, parvient à donner l'avantage à sa fille lors de l'élection de la dembaï

 

Poudoudou devient l'épouse du mbaï Laoula, qui a succédé à son père, Tokariba, et qui, conquis après sa première nuit avec elle, décide qu'elle sera la seule, parmi ses épouses et concubines, à partager ses nuits.

 

Un jour, Nérolel, sa concubine jusqu'alors, découvre vide le berceau de son bébé, Keïko. Convaincue que son enfant a rejoint Kô, le pays des ancêtres, Nérolel est supposée, à tort, avoir, de chagrin, mis fin à ses jours.

 

Tous les obstacles, qui auraient pu se dresser contre l'ascension de Poudoudou, disparaissent bientôt l'un après l'autre: les cinq autres épouses et concubines, Mbirimbi, conteur, chanteur et poète de grande renommée.

 

Poudoudou, qui épuise son mari de volupté chaque nuit, le jour régente tout le royaume. Elle rend la justice, collectionne les bijoux. Son exécuteur des hautes et basses oeuvres est Tipipi, un orphelin élevé avec elle.

 

Tipipi, le seul rescapé de sa famille, dont la maison a été foudroyée, est aussi son fournisseur de bijoux et le seul à connaître qui les lui fournit, et donc, après la mort de Mbirimbi, l'homme à tout faire des époux royaux. 

 

L'histoire bascule quand, avant la cérémonie des moissons, Tipipi consent à présenter à Poudoudou l'orfèvre des magnifiques joyaux qu'il lui fournit et qui sont dus non pas à des doigts, mais à des yeux magiques...

 

Cette orfèvre n'est pas n'importe qui. Et Tipipi a joué un rôle dans le passé pour lui garder la vie sauve. Il en a gardé le secret comme celui de l'endroit où sa tante Tabtylo a trouvé refuge et qui l'avait jadis prévenu:

 

Kor, le génie du mal en général et de la folie en particulier, recrute ses agents parmi les créatures mortelles enclines à violer constamment la frontière séparant Lokissy de Lony, enclines à confondre le monde que nous habitons avec le monde qui nous habite.

 

L'endroit est Konmékouhoudjé, la mère de toutes les forêts. Or, à l'ombre de la moindre canopée terrestre se fabriquent les rêves bruts, avant qu'ils ne soient rassemblés là, et triés, pour que le Mal ne prévale pas ici-bas. 

 

Le Bien et le Mal s'affrontent:

  • Sou, notre dieu créateur, a une préférence marquée [...] pour le monde qui nous habite, et passe le plus clair de son temps à dormir.
  • Kor, ne s'assoupit jamaisil a le champ libre partout où il peut [...] dans le monde que nous habitons.

 

C'est pourquoi tous les espoirs sont permis pour le génie du mal en général et de la folie en particulier:

 

L'humain est toujours une aventure à recommencer, sans cesse à recommencer. Il est ainsi créé que la fille ou le fils n'hérite jamais de la totalité des expériences ni de la mère, ni du père. Chaque nouveau-né est une gargoulette vide qui ne demande qu'à être remplie. Et il y a potentiellement autant de place pour le mal que pour le bien... 

 

Francis Richard

 

La fabrique du merveilleux, Nétonon Noël Ndjékéry, Hélice Hélas

 

Livres de l'auteur précédemment chroniqués, publiés chez le même éditeur:

Au petit bonheur la brousse (2019)

Il n'y a pas d'arc-en-ciel au paradis (2022)

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26 mars 2026 4 26 /03 /mars /2026 18:45
Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière, de Charlotte Monnier

"Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière", disait Jacques Rigaut, l'écrivain qui a inspiré le personnage d'Alain dans Le feu follet, de Drieu la Rochelle.

 

Ce livre est un roman. Pour être précis, une autofiction. Car l'homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière est une personne bien réelle.

 

Au fil du récit, Charlotte Monnier donne des indices qui permettent de l'identifier:

  • Cette lettre d'amour et d'adieu est dédiée à F.D., dont le père était algérien.
  • Il était père de quatre enfants, la petite dernière ayant dix-sept ans.
  • Il était divorcé.
  • Il animait une émission de grande écoute de la radio nationale.
  • Il avait connu beaucoup de femmes avant elle.
  • Il était beau.
  • Il était parlementaire, membre d'un parti de droite.
  • Il avait vingt ans de plus qu'elle. 
  • Il s'est donné la mort le 25 janvier 2025, à cinquante-quatre ans, par pendaison.

 

C'est bien une lettre d'amour et d'adieu que l'auteure a écrite. Ainsi confesse-t-elle:

Je vais vendre des milliers de livres sur ton nom et en ton nom, mon amour. Pour que ceux qui avaient la même image que j'avais de toi changent d'avis comme je l'ai fait. 

[...]

Je souhaite aussi que ce livre rende hommage à ton courage et à ta combativité parce que je t'ai vu essayer de toutes tes forces de ne pas fracasser le coeur de ceux qui t'aiment d'un amour fou à lier. 

[...]

Tu as un talent fou pour choisir ceux qui t'aiment. 

 

Leurs amours ont duré une année, une ultime année pour lui. Elles ont commencé lors d'un séjour au ski. Plus tard, ils sont partis tous deux aux Maldives, un mauvais plan. Au cours de ce séjour, il lui dit:

- Ce n'est pas avec moi que tu vieilliras. Tu te trouveras quelqu'un de bien plus heureux. Moi je serai parti. Je vais partir. Je veux mourir. Je te demande pardon.

 

De ce départ, elle essaie, en vain de le dissuader:

- Mon amour, je t'en supplie, je ne veux pas que tu partes, je t'aime et tu le sais, regarde-moi bien dans les yeux. Je t'aime comme je n'avais jamais aimé avant, et tes enfants aussi t'aiment, à leur façon qui est condamnée à évoluer vers du mieux. On a besoin de son père, toujours.

 

Le roman de cette croyante s'achève par ces mots qu'elle lui adresse:

Je t'ai fait la promesse de ton vivant que ton suicide, je te le pardonnerai. Pour le reste, nous en reparlerons là-haut.

 

Francis Richard

 

Essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière, Charlotte Monnier, 120 pagesBernard Campiche Editeur

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25 mars 2026 3 25 /03 /mars /2026 23:30
Loin de Salonique, de François Sureau

À l'aube du XXe siècle, les nations balkaniques luttaient pour s'évader des empires ottoman et austro-hongrois. Certaines de ces nations appartenaient au monde slave et d'autres non. Elles comptaient des catholiques, des orthodoxes, des musulmans, des juifs et même des socialistes, répartis en groupes mouvants à travers des frontières qui ne bougeaient pas moins.

 

Ce deuxième volume des aventures de Thomas More1, policier français, comme son nom ne l'indique pas, se passe en 1913.

 

Le récit commence à Monastir, en Macédoine. Le consul de France, Léonard de Berne-Lagarde, en lisant le Journal de Salonique, apprend que, lors des obsèques de Samuel Carasso, un cadavre a été découvert gisant sur le dernier cercueil du caveau de famille, dans le cimetière israélite de la ville. 

 

Un des hôtes du consulat n'est autre que le dénommé Thomas More. De retour d'une promenade, il annonce au consul qu'il part pour le lac d'Ohrid, au bord duquel se trouve un petit tableau, Jardin clos, d'un Maître anonyme. Le consul lui demande de retarder son voyage pour recevoir un visiteur.

 

Celui-ci, Paul Seligmann, envoyé par le consul de Salonique, veut en effet rencontrer Thomas More pour lui parler de la macabre découverte. À la surprise des deux hommes, Thomas More connaît le nom de la victime, André Charlot, professeur de droit. Comment le sait-il?, lui demande Seligmann:

 

- On en parlait ce matin dans le bazar.

 

Seligmann et More se rendent à Salonique par le train pour y rencontrer le chef de la police, le colonel Stavridès, afin de savoir où en sont les investigations. En fait, c'est ce dernier qui demande à More de bien vouloir se charger de l'enquête, parce qu'il doit s'occuper de la visite du roi Georges.

 

Le lendemain ils vont à la villa occupée par le professeur Charlot. Sur place, More s'étonne de quelques détails qui ne collent pas avec l'image du défunt. Puis ils vont aux établissements Seligmann, où la montre offerte par les élèves de Charlot en 1903 lui est remise. Or un joaillier met en doute la date... 

 

More voit ce que les autres mortels ne voient pas. Il ne répond pas aux questions directes qui lui sont posées ou ne fait que des réponses laconiques. Aussi, quand un deuxième cadavre est déposé dans le caveau du cimetière juif de Salonique, connaît-il l'assassin qu'il considère comme intelligent:

 

Qui aurait jamais pensé qu'on utiliserait deux fois cette tombe à si peu de temps d'intervalle...

 

De même sait-il où se trouve le cadavre de cet assassin (qui s'est donné la mort après son crime), parce que c'est là où il serait allé... De même, pour le renseigner, a-t-il des amis partout aussi bien à Salonique qu'à Monastir et arrive-t-il à passer pour qui il veut en quelque endroit qu'il se trouve. 

 

L'histoire ne s'arrête pas là. More, en parcourant la ville de Salonique, puis en se rendant à Constantinople, aura l'occasion de démonter la version officielle et révèlera, preuves à l'appui, la véritable identité de l'assassin du roi Georges 1er, puis celle de l'assassin du soi-disant professeur Charlot...

 

More ne déçoit décidément pas, ne parle pas à la légère. François Sureau non plus, qui, après tant de sang et de larmes répandus, réserve au lecteur un épilogue heureux, où le Jardin clos du Maître anonyme, du début, joue un rôle dans l'amour entre deux êtres, dont le sortilège est suspendu... 

 

Francis Richard

 

1 - Une note, en bas de la page 42, laisse à penser qu'il y aura au moins 12 volumes de ces aventures...

 

Loin de Salonique, François Sureau, 160 pages, Gallimard

 

Livres de l'auteur, chez le même éditeur, précédemment chroniqués:

 

Sans la liberté (2019)

 

L'or du temps (2020):

- Livre I, Des origines à Draveil

- Livre II, Mystiques parisiennes

- Livre III, Mes cercles dérangés

 

Ma vie avec Apollinaire (2021)

 

Les aventures de Thomas More:

Les enfants perdus (2025)

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23 mars 2026 1 23 /03 /mars /2026 20:25
La disparue de Córdoba, de Kyra Dupont Troubetzkoy

Les salauds m'ont rattrapée, saisie. Arme sur la tempe cette fois. Au vu et au su de tous. Rouée de coup. Traînée jusqu'à la voiture. Une Ford Falcon. Sans plaques. Verte, je crois. Bien large avec un grand coffre. Leur tombeau roulant qu'ils n'avaient même pas pris la peine de garer.

 

Dès le prologue, le lecteur sait qui est La disparue de Córdoba. Elle s'appelle Claudia Pérez, est mère de deux petites filles, Soledad et Alicia. Elle a disparu en janvier 1976, à Córdoba, une ville du centre-nord de l'Argentine, précisément à l'angle des boulevards San Juan et Chacabuco.

 

Claudia n'est pas la seule de la famille à disparaître en ce temps-là. Son frère Ernesto, sa belle-soeur Tina, leur camarade Eduardo, l'ont précédée, ont été pris, c'est-à-dire raflés, enlevés, sans que personne ne sache ce que ces personnes, considérées comme des subversifs, sont devenues.

 

Quelques semaines plus tard, le 24 mars 1976, il y a 50 ans, les militaires faisaient un coup d'État. Cette dictature durerait jusqu'au 10 mars 1983. À la fin de l'ouvrage, l'auteure ajoute que cette dictature serait marquée par les disparitions forcées, la torture et un génocide social et politique.

 

Pour comprendre cette disparition et ses conséquences sur sa famille, l'auteure de ce roman, qui est inspiré de faits réels, mais relève de la fiction, fait des allers et retours dans le temps, quelques années avant et bien après, c'est-à-dire en 2016, où les criminels seront enfin condamnés.

 

Quelques années avant, Miguel et Claudia se sont connus, se sont engagés contre le régime, qui devait se terminer par une énième dictature. En mai 1978, Miguel part avec ses deux filles, de quatre et trois ans, pour la Suisse, à Meyrin, où se trouvent déjà d'autres réfugiés argentins.

 

Miguel a une formule en espagnol: Adelante !, c'est-à-dire il faut aller de l'avant maintenant!. Il ne veut pas parler du passé, même si la Suisse ne sera jamais son pays. Ses deux filles n'ont pas de grands-pères, mais des grands-mères, Yoli et Quica, une tante, Beatriz, la soeur de leur mère.

 

Soledad et Alicia seraient naturalisées, mais cela ne les empêcherait pas de vouloir savoir ce qui était arrivé à leur mère. Avec Inés, leur père quitterait la Suisse pour l'Uruguay, juste en face de l'Argentine. Il ne serait donc pas auprès d'elles quand le Jardin des disparus serait inauguré.

 

Soledad et sa tante Beatriz retourneraient en Argentine pour y entamer des poursuites judiciaires. Soledad porterait plainte le 21 septembre 2005, jour symbolique puisque date anniversaire de la naissance de sa mère et fête de l'enfant qu'elle porterait, Mateo, conçu avec son Nicolas... 

 

La procédure durerait au total plus de dix ans. Miguel Pérez témoignerait le 24 septembre 2015 devant le Tribunal à Córdoba. Le verdict ne serait prononcé que le 25 août 2016. Justice serait enfin rendue. La peur aurait changé de camp. Et les proches des disparus lors pourraient dire:

 

Nunca más, plus jamais ça.

 

Francis Richard

 

N.B.

On estime qu'environ 30 000 personnes ont disparu et 500 bébés ont été volés durant la dictature de 1976 à 1983 à l'échelle du pays. L'État argentin a officiellement reconnu ce chiffre dans plusieurs discours présidentiels et commémorations, même si certains secteurs conservateurs ou négationnistes contestent encore ce nombre. 

 

La disparue de Córdoba, Kyra Dupont Troubetzkoy, 280 pages, Favre

 

Livres de l'auteure précédemment chroniqués:

 

Petit essai assassin sur la vie conjugale, Éditions Luce Wilquin (2011)

Le hasard a tout prévu, Éditions Luce Wilquin (2013)

L'envol des milans, 5 sens éditions (2021)

Le piège de papier, Favre (2023)

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20 mars 2026 5 20 /03 /mars /2026 20:10
Couleurs couleuvre, de Martine Ruchat

Anne avait été si heureuse de rencontrer cet homme. Le précédent s'était suicidé et le dernier était mort subitement. Sa mère aurait-elle eu raison de s'inquiéter pour sa fille? Or, mon amie avait toujours su faire face à l'adversité. Je l'admirais pour cela.

 

Dans l'appartement d'un quartier populaire de la ville, où Anne a vécu sept ans avec cet homme et qu'elle a quitté sans crier gare, la narratrice, alertée par sa soeur que le loyer n'est plus payé, qu'il faut le libérer, trouve des cahiers de beaucoup de couleurs:

 

Bleu ciel, orange, rouge, jaune, turquoise, vert, bleu foncé. À même le sol, il y a un carnet noir. Sur le bureau, un autre carnet avec des raies noires et blanches verticales.

 

Dans ses carnets, reconnaît-elle en prologue, notes, liasses de brouillons et enveloppes en plastique, Anne m'offre les archives de sa vie en un roman, car comment appeler autrement tant d'écritures pêle-mêle que j'ai glissées dans un grand tiroir sous mon lit?

 

En lisant ces écrits, ces carnets, qui constituent autant de chapitres de sa vie, en confrontant ce qu'ils révèlent avec ce dont elle se souvient des confidences que lui a faites sa chère amie, la narratrice écrit à sa place le roman ébauché par elle de cette relation.

 

Cet homme, plus âgé qu'elles, avait attiré leur attention quand elles avaient dix-sept ans. Ce multi-divorcé était réapparu. Il n'avait pas trois ans de plus, comme elles le pensaient, mais bien une dizaine d'années de plus, ce qui n'est pas vraiment la même chose... 

 

Un jour, il vient s'installer chez Anne, 65 ans, avec ses affaires; elle le laisse faire. La narratrice découvrira dans les carnets qu'il était imbu de sa personne, méprisant, méchant et même violent. Ce n'était pas l'homme qu'elle avait vu deux, trois ou quatre fois...

 

Anne suit dans ses propriétés, dans ses voyages, cet homme brun, avant qu'il ne devienne un homme couché, enfin un homme cassé. Au cours de ces sept ans, Anne n'a pas vu venir cette lente détérioration non pas seulement de la relation mais d'elle-même.

 

Pourtant Anne aurait pu la voir venir. Du moins cela est-il perceptible dans ce qu'elle écrit sur sa relation avec cet homme, et sur elle-même. Mais ne faut-il pas prendre de la distance, comme le fait la narratrice en lisant les carnets, pour s'en rendre compte:

 

Les "ma chérie", les "ce n'est pas grave" et les "c'est ta narration" cachaient le vide de leurs échanges.

 

Insidieusement, Anne s'était éprise de sa propre fiction.

 

La narratrice, pour qui Anne était une héroïne des temps modernes, lui apparaissant comme une femme indépendante, dégagée de toute contrainte qu'elle soit financière, morale ou intellectuelle, n'imaginait pas qu'elle puisse être étouffée par un tel homme:

 

Ce livre qui s'écrit porté par la colère est un écho des textes de ma chère amie. Il est également un message: il faut se méfier du consentement, car consentir n'est pas vouloir.

 

Le lecteur, une fois sa lecture terminée, se demande si le titre Couleurs couleuvre ne fait pas référence à l'expression avaler une couleuvre qui signifie, selon le Larousse, subir des affronts sans protester, être crédule, sous toutes les couleurs des neuf carnets... 

 

Francis Richard

 

Couleurs couleuvre, Martine Ruchat, 144 pages, BSN Press

 

Livre précédent:

 

Sensations océaniques336 pages, Éditions Encre Fraîche (2024)

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18 mars 2026 3 18 /03 /mars /2026 18:30
Les Femmes de la Caroline, de Laurence Gauvin & Sandrine Perroud

Ce roman est inspiré d'une histoire vraie. Certains personnages sont fictifs, d'autres ne le sont pas, les actions et les événements sont purement fictionnels. Comme l'atteste la bibliographie en fin d'ouvrage, Laurence Gauvin et Sandrine Perroud ont écrit là une oeuvre très documentée, qui restitue toute une époque, où Les Femmes de la Caroline sont d'une grande plausibilité.

 

Les hommes sont relativement absents de cette histoire qui se déroule à Lausanne en 1911 et 1912. En effet, tour à tour, les projecteurs sont dirigés sur des femmes. Elisabeth tient un journal: c'est la seule qui s'exprime à la première personne. Les autres femmes, Marie, Lina, Louise, Suzanne, Eugénie, Renée et Fran, sont les protagonistes de récits parallèles à la troisième personne.

 

Elisabeth Brack, dix-sept ans, zurichoise, est employée par Marie Seewer comme jeune fille au pair. Elle l'aide dans ses tâches ménagères, car Marie a la charge de ses deux petits-fils, Charles et William, treize et onze ans, délaissés par leurs parents, sa fille Louise, trentenaire, et son gendre Emile Garré, architecte, de seize ans son aîné, lesquels vivent dans le faste à Monte-Carlo.

 

Il n'est pas inutile de préciser que Elisabeth éprouve des sentiments pour son amie Fran, le diminutif de Franziska Meier, admiratrice de Sarah Bernhardt, qui projette de l'emmener au Brésil, avec on ne sait quel argent, pour y vivre les pieds nus, comme Paul et Virginie, pauvres mais ensemble; que Marie Seewer habite la Villa Belle-Combe, un immeuble sis rue Caroline à Lausanne.

 

Dans cet immeuble de la Caroline, habitent Lina, une autre jeune fille au pair, suisse-allemande, sa patronne Suzanne, le mari de celle-ci, le commandant à la retraite Charles Kunz. Les autres personnages de cette histoire, Eugénie Pavillon, journaliste, Renée Fontaine, infirmière à l'Hôpital de Cery1, n'y apparaissant, qu'après le terrible malheur survenu le 8 janvier 1912...

 

Comme le laissait présager le sous-titre du livre, "Il est profondément anormal qu'une jeune fille commette un tel meurtre", le malheur survenu ce jour-là est un crime. Le lecteur, ayant gardé à l'esprit les comportements de Louise et de Marie à l'égard d'Elisabeth et les espérances de celle-ci, comprendra, sans, bien sûr, l'approuver, les souffrances qui l'ont conduite à ce coup de folie...   

 

Francis Richard

 

1 - Cet hôpital psychiatrique, dépendant du CHUV, existe toujours et se trouve à Prilly.

 

Les Femmes de la Caroline, de Laurence Gauvin & Sandrine Perroud, 272 pages, Éditions d'en bas

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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