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10 avril 2021 6 10 /04 /avril /2021 20:25
Relire Le Meilleur des Mondes d'Aldous Huxley en temps d'asepsie

- Pourquoi [Shakespeare] est-il interdit?

[...]

- Parce qu'il est vieux, voilà la raison principale. Ici nous n'avons pas l'emploi des vieilles choses.

- Même si elles sont belles?

- Surtout si elles sont belles.

 

Ici, c'est Le Meilleur des Mondes.

 

Le titre du livre vient d'une exclamation de Miranda à l'Acte V, Scène 1, de La Tempête de William Shakespeare: Ô nouveau monde admirable qui compte de pareils habitants!

 

Dans sa nouvelle préface de 1946, Aldous Huxley écrit:

 

Un État totalitaire vraiment "efficient" serait celui dans lequel le tout puissant comité exécutif des chefs politiques et leur armée de directeurs auraient la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude.

 

Pour fabriquer cette population d'esclaves, l'État mondial imaginé par Huxley a recours à l'ectogenèse, au conditionnement néo-pavlovien et l'hypnopédie:

 

- L'ectogenèse: c'est procréer en flacons, par castes1, des hommes, des femmes et des neutres, avec une destination sociale bien précise.

 

- Le conditionnement: c'est faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper

 

- L'hypnopédie: c'est l'enseignement pendant le sommeil, qu'il ne faut pas confondre avec un instrument d'éducation intellectuelle et qui se résume à des slogans:

 

. Chacun appartient à tous les autres.

 

. Chacun travaille pour tous les autres.

 

. Le progrès est une chose délicieuse.

 

. Mieux vaut finir qu'entretenir.

 

. Plus on reprise, moins on se grise.

 

Etc.

 

En haut de l'échelle sociale de ce nouveau monde, voulu par Ford, il y a les Alphas, les plus intelligents, puis les Bêtas, les Gammas, les Deltas, et, tout en bas, les Epsilons, les plus bêtes.

 

Pour guérir de tout désagrément moral ou physique, il existe un médicament parfait pour s'évader de la réalité: le soma. Celui-ci est en effet euphorique, narcotique, agréablement hallucinant:

 

Le christianisme sans larmes, voilà ce qu'est le soma.

 

Ce meilleur des mondes, dit civilisé, est aseptisé: tout y est propre; il n'y a pas de mauvaises odeurs, il n'y a pas la moindre saleté; et la population y est préservée des maladies:

 

La jeunesse [est] à peu près intacte jusqu'à soixante ans, et puis crac! la fin.

 

Bref, dans ce monde, on consomme, mais on ne lit pas, et surtout pas Shakespeare. Mais ce monde est stable et les gens sont heureux parce que leur vie est émotivement facile.

 

Il existe toutefois quelques Réserves à Sauvages dont il n'y a pas moyen de s'évader, sauf qu'un Sauvage en sort, à l'invitation d'un Alpha, avec l'approbation de Sa Forderie, un des administrateurs mondiaux, qui, sans vergogne, lui dit:

 

Comme c'est moi qui fait les lois ici, je puis également les enfreindre.

 

C'est-à-dire, par exemple, lire Shakespeare...

 

Dans les Réserves à Sauvages, les enfants naissent, ce qui est obscène; nulle n'est censée appartenir à plus d'une personne, ce qui est inconvenant; et on est libre de lire Shakespeare dont personne n'a jamais entendu parler dans le meilleur des mondes...

 

C'est d'ailleurs ce que le Sauvage a fait, lui, lire Shakespeare, dans les oeuvres complètes duquel il a trouvé nombre de réponses existentielles...

 

Le Sauvage ne se plaît donc pas dans le prétendu meilleur des mondes où le devoir des gens est d'être infantiles et où toute découverte de la science pure est subversive en puissance:

 

- Il préfère être malheureux que de connaître cette espèce de bonheur faux et menteur dont jouissent les gens: il ne veut pas choisir entre ce bonheur et le grand art;

 

- Il préfère la solitude que les gens ont appris à détester;

 

- Il ne veut pas du confort et préfère ne servir de rien que d'être utilisé.

 

Bref, il est une menace pour la société parce qu'il veut faire les choses de sa propre initiative. Alors il lui est permis d'être seul, ce qui ne peut jamais durer...

 

Aldous Huxley a écrit ce livre en 1931, en quatre mois. Quinze ans plus tard, dans sa nouvelle préface, il a toujours la prémonition de l'étatisme qui vient et qui, aujourd'hui, croît et embellit.

 

Il ne voyait déjà qu'un remède:

 

Seul un mouvement populaire à grande échelle en vue de la décentralisation et de l'aide individuelle peut arrêter la tendance actuelle à l'étatisme.

 

Il serait temps que ça s'arrête...

 

Francis Richard

 

1 - Tous les hommes sont physico-chimiquement égaux.

 

Le Meilleur des Mondes, Aldous Huyley, 320 pages, Pocket

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23 mars 2021 2 23 /03 /mars /2021 23:55
Promenades avec Robert Walser, de Carl Seelig

Carl Seelig a rencontré Robert Walser en 1936. Il était interné depuis trois ans à la Maison de santé cantonale de Herisau en Appenzell. Le poète biennois avait, depuis son internement, interrompu sa carrière littéraire, mais il avait correspondu avec Carl Seelig avant de le rencontrer.

 

Le livre comporte quarante-cinq promenades, qui, à l'exception de la dernière, ont été effectuées ensemble par Carl Seelig et Robert Walser. Ils se retrouvaient soit à la Maison de santé de Herisau, soit à la gare. De là, soit ils allaient tout de suite à pied, soit ils prenaient le train auparavant.

 

Ces promenades dominicales étaient l'occasion pour eux de marcher longuement à travers champs, sur des sentiers forestiers, sur des routes: Robert Walser était le roi des promeneurs et un vrai vagabond de génie, comme le dit Katharina Kerr, citée dans la postface de ce texte illustré.

 

En effet des photos de Robert Walser par Carl Seelig sont reproduites dans ce volume. Il y apparaît en costumes trois pièces, le plus souvent avec un chapeau sur la tête et un parapluie à la main, jamais revêtu d'un pardessus en hiver, la cravate légèrement desserrée en-dessous du col.

 

Au cours de ces longues promenades, ils s'arrêtent dans des auberges ou des buffets de gare pour les dix-heures et les déjeuners, se régalent de bonnes choses à boire et à manger. N'est-ce pas nécessaire quand il s'agit de parcourir à pied autant de kilomètres (marcher est plus sain que rouler)?

 

Walser est tantôt taiseux tantôt volubile avec son unique ami et tuteur (depuis 1944). Ils abordent de nombreux sujets: la littérature, les évolutions politiques, etc. - la première promenade date du 26 juillet 1936, la dernière de Noël 1956. Walser n'aime toutefois pas que Seelig vante ses écrits...

 

Il sait que pour devenir un homme, il faut souffrir, être méconnu, lutter. Il n'écrit plus, parce qu'il ne peut plus s'y consacrer tout entier, remplissant des tâches humbles à la Maison de santé: pour moi, c'est une certitude, les affaires des écrivains ne peuvent s'épanouir qu'en liberté.

 

Cependant si la dépendance a quelque chose de sympathique, l'indépendance suscite l'hostilité. Il ne faut pas en être contrarié: Les poètes devraient avoir pour principe de penser et d'agir avec noblesse, et de tendre vers le haut. Lui, en tout cas, aime le monde avec ses vertus et ses vices... 

 

Francis Richard

 

Promenades avec Robert Walser, Carl Seelig, 224 pages, Zoé (traduit de l'allemand en français par Marion Graf à partir de l'édition de 1957, reprise en 2021 par Suhrkamp)

 

Livre de Robert Walser chez le même éditeur:

 

Ce que je peux dire de mieux sur la musique (édition en français de 2019)

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5 mars 2021 5 05 /03 /mars /2021 20:15
Pipes de terre et pipes de porcelaine, de Madeleine Lamouille

Deux dames sont en conversation dans leur salon. L'une dit:

- Il y a autant de différence entre nous et les femmes du peuple qu'entre une pipe de terre et une pipe de porcelaine.

 

Le titre de ces Souvenirs d'une femme de chambre 1920-1940 est tiré de cette réflexion qu'une dame de la haute fait à une autre et qui paraît aujourd'hui évidemment ahurissant.

 

Il faut bien sûr replacer ce genre de propos dans leur contexte. Mais il donne une idée de la faible estime en laquelle des dames des années 1920 et 1930 tenaient leurs domestiques.

 

Enfant, Luc Weibel a connu Madeleine Lamouille. Elle n'était plus employée chez ses grands-parents mais venait faire le ménage à la maison ou le garder lui et sa soeur.

 

C'est lui qui a incité cette femme à écrire ses souvenirs. En réalité, ils n'ont pas d'abord été écrits. Ils ont été enregistrés puis ils ont été mis en forme par lui pour en faire un livre:

 

C'est un certain moment du devenir social qui est ici figé, avec précision, sans amertume, mais sans indulgence.

 

Bien que ces souvenirs ne soient pas complètement chronologiques, on peut distinguer en le lisant quatre périodes qui ne recouvrent d'ailleurs pas tout-à-fait celle du sous-titre.

 

Il y a l'enfance à Cheyres, un village catholique, où les habitants vivent entre eux. La famille de Madeleine fait partie des plus pauvres et des plus sous-alimentés.

 

Après l'expérience malheureuse de sa soeur, en place à Fribourg, Madeleine, à quinze ans, part pour Troyes avec elle pour apprendre et travailler dans une filature de soie.

 

Elles sont logées dans une maison de jeunes filles tenue par des religieuses. Les locaux de celle-ci ont été financés par le patron de l'usine à laquelle elle est rattachée.

 

Après y être restées trois ans, toutes deux reviennent  en Suisse, mais la soeur de Madeleine décède très vite de la tuberculose, maladie qu'elle a contractée à Fribourg...

 

À son retour de Troyes, Madeleine, elle, est placée et bien logée chez les B., des aristocrates qui possèdent une grande maison, un manoir à Valeyres-sous-Rances, près d'Orbe.

 

Madeleine tombe malade: elle a un début de tuberculose. Mais grâce à sa patronne, elle est bien soignée et guérie. Une fois rétablie, elle doit accomplir un travail épouvantable.

 

Elle ne se dit pas malheureuse chez les B.: on travaillait beaucoup comme des esclaves bien traités. Elle les suit partout. Ce dont elle souffre le plus, c'est d'être mal habillée...

 

Quand deux de ses frères font leur apprentissage chez leur oncle à Genève, elle quitte les B. en 1931 pour être femme de chambre chez les W., des bourgeois. Elle a vingt-trois ans.

 

C'est un grand changement. Les B. lui parlaient et la saluaient. Les W. sont mutiques. Elle veut s'en aller, mais Marie, qui est leur cuisinière se charge de leur dire pourquoi.

 

Chez les W., Madeleine s'entend bien avec les trois enfants, mais surtout avec Aline, la dernière. Elle se plaint seulement de ne pas pouvoir prendre de bains comme chez les B.

 

En 1937, quand elle se marie avec le neveu de Marie, elle quitte les W. Ses souvenirs s'arrêtent à ce moment-là. Ce n'est pas pour autant qu'elle cesse de travailler ici ou là.

 

Ce qui frappe, c'est le peu de temps libre qui lui est laissé pendant toutes ces années et c'est le peu d'argent dont elle dispose et dont une grande partie sert à aider les siens.

 

Ses rapports avec la foi et ses représentants se dégradent au fil du temps. Elle ne croit déjà plus quand elle est chez les B. et devient complètement athée au contact de Marie.

 

Ses souvenirs se terminent par ces mots définitifs sur les gens qui l'ont employée, qui n'étaient certes pas méchants et qui traitaient décemment leurs employés:

 

Mais ils ne nous traitaient pas comme si on était leur semblable.

 

Francis Richard

 

Pipes de terre et pipes de porcelaine, Madeleine Lamouille, 144 pages, Zoé (l'édition originelle date de 1978)

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3 février 2021 3 03 /02 /février /2021 17:45
Relire La Peste d'Albert Camus en temps de tyrannie

Il faut relire (ou lire) La Peste d'Albert Camus non pas parce qu'il y est question d'épidémie, mais parce que c'est un livre qui peut servir à toutes les résistances contre toutes les tyrannies.

 

En effet la peste est symbolique dans ce livre, ce qui ne veut pas dire que l'auteur ne se soit pas documenté sur cette épidémie, qui est bien plus grave et létale que ne l'est notre Covid-19.

 

Albert Camus a en effet mis sept ans à écrire ce livre paru en juin 1947. Le lire sous le seul angle sanitaire serait cependant réducteur, sinon tendance, puisque tout y est subordonné aujourd'hui...

 

Il faut noter au passage que le docteur Rieux de l'histoire adopte une stratégie de bon sens pour combattre la maladie: protéger les hommes, diagnostiquer les malades, les isoler, les traiter... 

 

À partir de ce qu'il a connu de la résistance au nazisme, Camus fait la chronique des conduites des hommes face aux fléaux, quels qu'ils soient, la peste n'en étant que le nom générique.

 

Les mots qui reviennent sous sa plume sont séparation, exil, prisonniers, misère, peur, terreur. Séparation est certainement le grand thème du roman et c'est ce qui caractérise toute tyrannie.

 

Dans le roman, sont séparés du reste du monde les habitants de la cité où sévit la peste et, à l'intérieur, sont séparés des autres ceux qui sont atteints et ceux qui ont été en contact avec eux.

 

Les protagonistes ne se résignent pas à la peste, hormis l'un d'entre eux qui s'y trouve bien parce qu'elle lui permet d'être assiégé avec tous plutôt que prisonnier tout seul pour ses méfaits:

 

Quand on voit la misère et la douleur qu'elle apporte, il faut être fou, aveugle ou lâche pour se résigner à la peste.

 

Sinon, les uns après les autres, ils luttent contre la peste. L'un d'entre eux veut s'enfuir mais il reste. Un autre, même s'il sait que chacun la porte en soi, la peste, ne se résout pas à l'inaction.

 

Un prêtre, bien qu'il y voit tout d'abord une condamnation des hommes, pour un crime inconnu, à un emprisonnement inimaginable, fait son devoir contre la peste, mais refuse d'être soigné:

 

Si un prêtre consulte un médecin, il y a contradiction...

 

Toutes les tyrannies tiennent une comptabilité. Les morts sont consignés dans un registre. C'est, dit le narrateur, ce qui marque la différence qu'il peut y avoir entre les hommes et [...] les chiens:

 

Le contrôle [est] toujours possible.

 

Le combat contre une tyrannie ne peut être solitaire. Sinon, il est voué à l'échec. C'est la leçon que tire Albert Camus de la guerre. Il ne faut jamais croire que c'est un mauvais rêve qui va passer...

 

Francis Richard

 

La Peste, Albert Camus, 336 pages, Gallimard

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20 janvier 2021 3 20 /01 /janvier /2021 21:25
Relire Mil Neuf Cent Quatre-Vingt-Quatre de George Orwell en temps d'épidémie

En fin d'année 2020, les éditions Gallimard ont eu la riche idée de publier des Oeuvres de George Orwell dans leur célèbre Bibliothèque de la Pléiade.

 

Parmi les oeuvres de ce volume, il y a Hommage à la Catalogne (et aux anarchistes persécutés par les communistes), et La Ferme des Animaux. C'est dans ce roman-ci que George Orwell a écrit cette phrase sublime et profonde:

 

Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que les autres...

 

Relire Mil neuf cent quatre-vingt-quatre en temps d'épidémie de Covid-19 incline le lecteur à la tentation de l'appeler dorénavant Covid-1984... en hommage à l'écrivain britannique.

 

 

LA COVID-1984

 

En effet, au-delà du récit romanesque, dont le héros est Winston Smith, se concrétise dans ce roman La Tentation totalitaire que décrivit Jean-François Revel en son temps (1976), et qui semble séduire aujourd'hui les États occidentaux, profonds ou pas.

 

Dans le socialisme anglais - Socang - décrit par George Orwell, il existe trois catégories de personnes: les membres du Parti intérieur, ceux du Parti extérieur et les prolétos, c'est-à-dire les prolétaires (85% de la population).

 

Dans cette société collectiviste et hiérarchisée, seuls les prolétos et les animaux sont libres, parce qu'ils sont sans importance, maintenus qu'ils sont par le Parti dans l'ignorance et la pauvreté:

 

L'inégalité économique a été rendu permanente.

 

Pour être bien sûr que le progrès technologique ne puisse pas leur être bénéfique, les trois super-États qui se partagent le monde se font la guerre en permanence ou prétendent se la faire.

 

(le lecteur fera inévitablement un rapprochement avec la guerre permanente menée contre un virus qui a la bonne idée de ne pas être visible)

 

 

EXPROPRIATION ET SURVEILLANCE

 

Il s'agit bien d'un monde socialiste puisque les usines, les mines, les terres, les maisons, les transports ont été enlevés des mains des capitalistes et relèvent désormais de la propriété publique.

 

(certes ce but n'a pas encore été atteint dans nos sociétés occidentales, mais c'est bien l'objectif que se sont donné les États, qui le réalisent peu à peu par les impôts et les réglementations)

 

Au contraire des prolétos, les membres du Parti sont surveillés de manière permanente par télécrans chez eux et en dehors de chez eux par micros. Ce qu'aucun gouvernement n'avait fait jusque-là, le Parti l'a donc fait.

 

(il est possible de surveiller tout le monde en Occident grâce aux téléphones mobiles et aux réseaux sociaux...) 

 

 

EN MÊME TEMPS

 

De ses membres, le Parti, cette oligarchie collective, exige qu'ils accordent les contraires pour se maintenir indéfiniment au pouvoir. Ces contraires se résument en trois mots: dangerdélit, noirblanc et doublepense, qui est le plus important:

 

Doublepense désigne la capacité d'avoir dans le même esprit en même temps deux convictions antithétiques et de les accepter l'une l'autre.

 

(le lecteur reconnaîtra le en même temps cher à Emmanuel Macron)

 

La structure du pouvoir reflète cette vision du monde et de mode de vie: Le ministère de la Paix s'occupe de la guerre; le ministère de la Vérité, des mensonges; le ministère de l'Amour est chargé de la torture; et celui de l'Abondance, de la famine.

 

(en temps d'épidémie nos ministères de la Vérité traquent les fake news dont ils sont - doublepense - les principaux producteurs...)

 

 

LAVAGE DE CERVEAU

 

La personnification du Parti, c'est le Grand-Frère, qui, tel Dieu, vous surveille - Big Brother is watching you. Il vous est impossible de le haïr, vous ne pouvez que l'aimer, sinon vous êtes un fou qu'il faut guérir de sa maladie mentale:

 

Nous allons vous vider de ce que vous êtes, puis nous vous emplirons de nous-mêmes.

 

Car la réalité existe dans l'esprit humain, nulle part ailleurs. Elle n'est pas dans l'esprit d'un individu, qui peut se tromper, et en tout cas est voué à périr, mais dans l'esprit du Parti, qui est collectif et immortel.

 

(Emmanuel Macron a déclaré le 14 octobre 2020: Nous sommes en train de réapprendre à devenir une nation. On s’était progressivement habitués à être une société d’hommes libres, nous sommes une nation de citoyens solidaires.)

 

 

L'IVRESSE DU POUVOIR

 

Dans le roman de George Orwell, un membre éminent du Parti explique à Winston Smith que le bien des autres ne nous intéresse pas; seul nous intéresse le pouvoir. Voyant qu'il faut mettre les points sur les i, il ajoute:

 

Vous devez d'abord comprendre que le pouvoir est collectif. L'individu n'a de pouvoir que dans la mesure où il cesse d'être un individu.

 

Il reconnaît même que le pouvoir réside dans la capacité d'infliger souffrance et humiliation... et que la raison [est] affaire de statistiques...

 

(les réprimés de tous pays au nom de l'épidémie l'ont compris et le Grand Frère aurait été ravi par les litanies de chiffres égrenés chaque soir dans les journaux télévisés...)

 

 

LA NOVLANG OU NÉOPARLE

 

Dans le roman de George Orwell, les gens ne lisent plus. Comme on dirait aujourd'hui, ce n'est pas essentiel. Ce qui importe au Parti, c'est que les gens ne pensent pas et le meilleur moyen est encore de s'attaquer à la langue.

 

Dans un appendice, l'auteur approfondit le concept. S'il ne fallait retenir que deux aspects de cette langue nouvelle destinée à abêtir les gens, ce serait que les mots y sont abrégés et que le vocabulaire y est réduit:

 

- On comprit qu'en abrégeant ainsi un mot, on restreignait et on altérait subtilement son sens, le dépouillant de la plupart des connotations qui dans sa forme complète, lui seraient restées attachées.

 

- Moins on disposait de mots, moins on était tenté de penser.

 

Francis Richard

 

Mil Neuf Cent Quatre-Vingt-Quatre, George Orwell, 288 pages, Bibliothèque de La Pléiade (traduction de Philippe Jaworski)

Exemplaire dans lequel j'ai lu ce livre il y a ... très longtemps.

Exemplaire dans lequel j'ai lu ce livre il y a ... très longtemps.

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26 décembre 2020 6 26 /12 /décembre /2020 19:40
Sans alcool, d'Alice Rivaz

J'aime les restaurants. Bien entendu, je parle des Végétariens, des Sans-Alcool, car je n'ai jamais pénétré dans les autres. Maintenant je n'oserais plus. C'est trop tard.

 

C'est dans son journal, à la date du 14 octobre, que la narratrice de Sans alcool ou la dernière chance, la première nouvelle de ce recueil (qui en compte dix-sept), note ceci.

 

Comme dans les autres nouvelles, elle fait partie de ces petites gens qu'Alice Rivaz dépeint avec beaucoup de justesse, de sensibilité et de retenue dans l'expression.

 

En effet l'auteure ne cherche pas à faire pleurer dans les chaumières. Elle observe, c'est tout. Et le fait est que, du coup, ce qu'elle dit a une grande portée, encore aujourd'hui.

 

La diariste a vécu chez ses parents jusqu'à ses quarante-quatre ans. À ce moment-là, elle est devenue orpheline et a décidé de tenir ce carnet épisodiquement.

 

Quatre ans plus tard, elle n'écrira que s'il se passe quelque chose de notable dans [sa] vie.  C'est ainsi qu'après une interruption de neuf mois, elle note qu'elle vient de perdre son emploi...

 

Dans ce recueil, toutes les personnes, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, sont authentiques, sans doute parce que l'auteure a un sens aigu de l'observation des êtres et des choses.

 

Dans Le chemin des amoureux, Elisabeth et Denis s'aiment mais ont du mal à se le dire. En ce temps-là, les amoureux manquaient d'assurance et avaient du mal à s'affranchir des règles.

 

Cette difficulté à s'aimer se retrouve dans L'accomplissement de l'amour où Jacques dit à Sylvie vouloir préserver le meilleur en s'abstenant de satisfaire avec elle son désir pour elle.

 

Dans Une Marthe, la prénommée est conforme à son homonyme de l'évangile. Elle ne laisse pas de toujours mettre tout en ordre, même si elle regimbe en son for intérieur:

 

Les hommes font de nous des Marthe, et cela depuis la nuit des temps, et après ils nous donnent Marie en exemple.

 

Le piano de Mademoiselle Lina n'a pas servi pendant des années et, quand elle veut en jouer, il n'est pas en état et elle n'a pas les moyens de l'y remettre...

 

Le veuf Ducret, cinquante-neuf ans, a passé l'âge de séduire, mais il tente sa chance auprès de sa jeune secrétaire, Lise Janet, qu'il invite à venir prendre une tasse de thé chez lui...

 

Comme le dit Françoise Fornerod dans la postface, les situations de ces premiers récits comme celles des suivants sonnent d'autant plus justes que l'auteure les a connues:

 

Le chômage, la pauvreté, la solitude, la désillusion sentimentale, la trahison amoureuse, la maladie, la rigueur des préceptes moraux inculqués par l'éducation protestante, la quête d'un sens de l'existence du côté des religions orientales, l'appel de la mort.

 

Ces récits montrent surtout combien les moeurs ont évolué, même si des permanences subsistent: le monde d'avant n'était pas meilleur que celui d'après; il était différent et, peut-être, plus difficile...

 

Francis Richard

 

Sans alcool, Alice Rivaz, 240 pages, Zoé poche (Édition originale: La Baconnière, 1961)

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25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 20:30
Il y a cinquante ans Yukio Mishima faisait seppuku

Le 25 novembre 1970, l'écrivain japonais Yukio Mishima faisait seppuku 1 à Tokyo. C'est sous un angle très particulier et très subjectif que je lui rends hommage aujourd'hui, cinquante ans après.

 

Ce n'est ni l'écrivain, ni le politique, que je veux saluer, mais l'homme, tel qu'il se révèle dans sa lecture du livre qu'il considérait comme le seul, l'unique, le Hagakuré de Jocho Yamamoto.

 

 

LE HAGAKURÉ

 

Avant de lire tous ses romans, j'ai fait connaissance avec Mishima, en 1995 (alors que je n'étais qu'un débutant dans la pratique du karaté do shotokan), en lisant Le Japon moderne et l'éthique samouraï.

 

Cinq ans plus tard, alors que je me préparais à passer ma ceinture noire, j'ai lu le Hagakuré de Jocho Yamamoto dans sa version réduite aux seuls paragraphes traitant explicitement du "devoir du Samouraï".

 

Ce sont ces deux livres que je viens de relire pour parler de lui. Le lecteur intéressé lira avec profit Mishima ou La vision du vide de Marguerite Yourcenar et Mort et vie de Mishima de Henry Scott-Stokes.

 

 

LA MORT ET LA VIE

 

Mishima oppose donc dans son livre le Japon moderne à l'éthique samouraï. Il dit: À notre époque, tout repose sur la prémisse qu'il vaut mieux vivre aussi longtemps que possible. À la nôtre, il en est de même.

 

Ce n'est pas le point de vue de Jocho: Le Hagakuré affirme que de méditer quotidiennement sur la mort, c'est se concentrer quotidiennement sur la vie. Jocho n'oublie pas que nous sommes tous destinés à mourir...

 

Nous sommes très loin du quoi qu'il en coûte...

 

Mishima, à raison, dit: L'important est de faire en sorte que chaque époque soit aussi bonne qu'elle peut l'être compte tenu de sa nature.

 

 

UN LIVRE DE PHILOSOPHIE

 

Mishima voit dans le Hagakuré un livre de philosophie qui présente trois caractéristiques: une philosophie de l'action, une philosophie de l'amour (Ma conviction est que la forme ultime de l'amour, c'est l'amour secret), une philosophie de la vie; et comporte quarante-huit principes.

 

Parmi ces principes, je n'en retiendrai que quelques-uns qui s'appliquent certes au Samouraï mais devraient être, à mon sens, des principes de vie pour tout homme digne de ce nom.

 

 

LE DESTIN DES ÊTRES HUMAINS EST DE CROÎTRE ET MÛRIR

 

C'est pourquoi il faut:

 

- Dépasser sa propre faculté de discernement en apprenant à écouter les autres et à lire des ouvrages;

 

- Ne pas se limiter à une spécialité mais avoir pour idéal la totalité humaine;

 

- Se parfaire en sollicitant l'opinion des autres et en recherchant leurs critiques;

 

- Connaître ses faiblesses et passer sa vie à les corriger.

 

 

ESTHÉTIQUE ET ÉTHIQUE

 

Ne pas oublier que ce qui est beau doit être fort, brillant et débordant d'énergie et que ce qui est moral doit être beau:

 

- Soigner son apparence et sa façon de s'exprimer;

 

- S'interdire de dire du mal des autres mais ne pas avoir non plus pour habitude de les couvrir de louanges;

 

- S'habituer à l'idée de la mort pour mourir en toute quiétude le moment venu;

 

- Avoir un teint de fleur de cerisier, même dans la mort;

 

- Prendre soin de sa santé, ce qui signifie maintenir en son coeur la résolution de mourir.

 

 

CONCLUSION

 

Ce que nous dit le Hagakuré, c'est que même une mort sans gloire, une mort futile, a une dignité en tant que mort d'un être humain. Si nous plaçons si haut la dignité de la vie, comment ne pas placer aussi haut la dignité de la mort? La mort ne peut jamais être qualifiée de futile.

 

Francis Richard

 

1 - Faire seppuku: se donner la mort par éventration en observant le rituel des samouraïs.

Il y a cinquante ans Yukio Mishima faisait seppuku
Il y a cinquante ans Yukio Mishima faisait seppuku
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13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 18:00
Adam et Ève, de C.F. Ramuz

- Est-ce que vous ne l'auriez pas vue? Vous ne l'avez pas vue passer?

Elle a dit:

- Non.

 

Louis Bolomey, trente-six ans, est inquiet. Sa femme l'a quitté. Il sait que ce n'est pas pour aller faire une course. Lydie Chappaz, vingt-cinq ans, vient de lui servir un café nature. C'est elle qui lui a répondu sans avoir eu besoin de lui demander de qui il parle. Elle sait.

 

Une année plus tôt, Louis Bolomey a perdu sa mère avec qui il vivait depuis la mort du père. Il l'a découverte à la Noël en train de mourir à l'entrée de leur maison. Le médecin n'a rien pu faire. Il s'est trouvé seul dans la vie jusqu'au jour où il a rencontré Adrienne.

 

Adrienne Parisod n'a pas vingt ans. Elle était perdue. Elle cherchait son chemin. Il était allongé dans l'herbe, s'était assoupi et, quand il s'est réveillé, elle était là. Ils se sont mariés. Maintenant, après seulement six mois de mariage, elle est partie sans qu'il sache pourquoi.

 

Gourdou, le rétameur, est monsieur-je-sais-tout. L'explication est dans la Bible. Il faut la lire en entier, en commençant bien sûr par la Genèse. Pour lui tous sont séparés et collés ensemble. Ils sont unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans:

 

C'est ça la condamnation, parce qu'un et un ça fait deux et qu'avant ça ne faisait qu'un, - et on cherche à comprendre et on ne peut pas comprendre.

 

Louis ne comprend pas, ou plutôt comprend qu'il est seul. Il ne va plus chez les Chappaz. Il reste enfermé, ne cherche même pas à retrouver Adrienne. Alors Lydie vient heurter à son huis. Elle le secoue un peu. Elle part, revient. Elle s'occupe de son chez lui qu'il délaisse.

 

Lydie ne se morfond pas comme Louis, prend les choses comme elles viennent: Puisqu'on n'est plus dans le Jardin, c'est le moins qu'on ait la liberté... Elle est une femme, il est un homme. Ils ne sont pas des anges, ne font du mal à personne. Elle part au petit matin.

 

Louis ne croit plus aux histoires de Gourdou. Il est persuadé maintenant qu'elle reviendra. Mais, auparavant, il considère son jardin: Et il voit que c'est un jardin, et que c'est le Jardin quand même. À condition de le remettre en ordre et de le fermer. Il se met à la tâche.

 

Lydie sera toujours là, quoi qu'il arrive, même si elle revient. Parce qu'on ne sait jamais. C'est une bonne fille: elle facilitera même son retour. Quand elle reviendra, alors Louis et Adrienne seront deux encore mais moins qu'avant; et deux encore mais toujours moins.

 

Seulement Gourdou avait peut-être raison après tout quand il disait à Louis: Le plus triste, c'est qu'on ait une idée du monde à quoi le monde contredit. On ne fait déjà pas qu'un soi-même: alors comment pourrait-on ne faire qu'un à deux? La fusion, en fait, est illusion...

 

Francis Richard

 

Adam et Ève, C.F: Ramuz, 240 pages, Zoé

 

Du même auteur chez Zoé:

Les Signes parmi nous (2020)

 

A l'Aire Bleue:

Vendanges (2020)

La Séparation des races (2020)

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23 octobre 2020 5 23 /10 /octobre /2020 18:15
Les Forces de liberté, d'Annemarie Schwarzenbach

J'ai pu vérifier que la vie humaine n'a rien de magique, qu'elle est amour et quête, qu'elle aspire à un but et tend vers une fin, et qu'elle recèle en elle des forces de liberté pour se maintenir avec courage.

 

C'est à cette conclusion intemporelle qu'aboutissent, me semble-t-il, les écrits africains d'Annemarie Schwarzenbach (1908-1942), qui comprennent des reportages dont la plupart sont publiés dans la presse suisse, des poèmes et un récit.

 

La journaliste, poète, écrivain, s'est rendue en Afrique à partir de Lisbonne en embarquant le 16 mai 1941 à bord du Colonial, destination Pointe Noire, et est revenue à ce point de départ le 30 mars 1942 à bord du Quanza, depuis Luanda.

 

Dans ses reportages elle fait son travail, c'est-à-dire que d'abord elle tient son journal en mer à l'aller, puis raconte l'escale à São Tomé, enfin découvre l'intérieur du Congo, qu'elle apprend à aimer pour mieux le décrire à ses lecteurs suisses.

 

Ce qui frappe en la lisant c'est qu'elle ne cache pas qu'elle éprouve, comme les autres passagers, à l'aller une douleur à laisser derrière elle les côtes de l'Europe, et au retour une joie de les retrouver quel que soit l'état dans lequel elle se trouve.

 

Au-delà de ce qu'elle voit et qu'elle rapporte avec beaucoup de poésie, pas seulement dans ses poèmes, ce sont les réflexions qui sont les siennes, dans son récit, à la fin de son périple, qui retiennent l'attention, parce qu'elles sont d'actualité.

 

Ces réflexions sont d'ordre personnel. Soupçonnée en Afrique d'être un agent nazi, elle distingue la réalité apparente, qui est changeante, pesante, et qui exerce tant de pouvoirs sur les hommes, de la réalité intérieure dont ils sont les maîtres:

 

Nous les hommes sommes plus libres et plus forts que toute la puissance du monde; car elle ne peut toucher que notre moi inférieur, celui qui dépend de la faim, de la soif, de la joie ou de la souffrance causées par l'ami ou l'ennemi. Elle n'a aucun pouvoir sur la part immortelle de nous-mêmes que nous avons reçue en héritage, sur notre âme pure.

 

Ces réflexions ont en fait une grande portée puisqu'elles la conduisent à remettre en cause les institutions des États, qui, en réalité, ne servent pas la justice et ne sont rien d'autre que les instruments d'une contrainte exercée sur les citoyens:

 

Je ne crois plus qu'aucun camp politique, qu'il soit d'un bord ou de l'autre, puisse apporter solution et réponse à la terrible détresse humaine, telle que nous la vivons nous-mêmes ou la voyons autour de nous.

 

Combattante à la plume étincelante, Annemarie avait déjà du mal à soutenir une cause quelconque parce qu'elle ne le faisait qu'avec la moitié de [son] coeur. Aussi donne-t-elle un autre objectif, supérieur, aux désillusionnés comme elle:

 

Cultiver de qu'il y a de meilleur en nous et parvenir à l'exprimer.

 

Francis Richard

 

Les Forces de liberté - Écrits africains 1941-1942, Anne-Marie Schwarzenbach, 224 pages, Zoé (traduits de l'allemand par Dominique Laure Miermont-Grente et Nicole Le Bris)

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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 21:30
À la recherche de Marie, de Madeleine Bourdouxhe

Ses cheveux sont noirs, un peu flous, ses épaules sont maigres, mais semblent fermes et nerveuses. Maintenant, il marche sur les pierres, tête baissée, saute, remonte un peu sur le sable dans la direction de Marie.

 

Marie est mariée à Jean, depuis six ans. Ils passent leur mois de vacances au bord de la mer. Lui se baigne, elle voit l'eau. Marie aime son mari, tendrement, mais cela ne l'empêche pas de tourner son regard vers cet homme, plus jeune, dont le regard croise le sien:

 

Le monde du possible; l'attrait, le vertige d'un monde neuf.

 

Aussi, dès qu'elle a un moment de libre, pendant que Jean lézarde au soleil, elle s'échappe et finit par rencontrer l'inconnu. Ils se désirent, mais elle lui dit non. Ils se lèvent, marchent avec entre eux ce désir bafoué. Avant de la quitter, il lui laisse son téléphone à Paris.

 

Jean et Marie habitent Paris. Mais Jean s'absente une fois par mois pour aller à Maubeuge dont il est originaire et où se trouve la firme qui l'emploie. Ce mois-ci elle téléphone à l'inconnu. Ils se retrouvent. Il y a de la joie dans la nuit et ils cèdent à leur désir impérieux.

 

L'amour entre Marie et Jean est inébranlable, même si parfois ce dernier rentre tard, ayant bavardé avec Alice. Toutefois, Marie s'interroge: Car se vouer à plusieurs amours c'est se vouer à plusieurs déchirements. Et peut-être à une constante succession de solitudes.

 

Cependant Marie arrive à concilier ces deux amours. Elle ne cessera jamais d'aimer Jean et le suivrait jusqu'au bout du monde s'il le lui demandait. Son amour pour le jeune homme est tout autre, une chose vivante. Cet amour est d'autant plus beau qu'il peut mourir.

 

Francis Richard

 

À la recherche de Marie, Madeleine Bourdouxhe, 192 pages, Zoé

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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 18:45
Lettres à la Lune, de Fatoumata Kebe

Rien de ce qui est lunaire ne m'est étranger.

 

Telle pourrait être la devise de Fatoumata Kebe, 35 ans, astronome qui a consacré ses études et sa vie à la Lune. Car la Lune n'est pas seulement pour elle un satellite ou un astre familier: c'est une présence, un oeil qui nous regarde la nuit et s'invite à nos fenêtres.

 

Après avoir, dans La Lune est un roman, confronté les approches scientifiques, astronomiques et physiques aux mythes qui les avaient précédées, elle adopte dans Lettres à la Lune une autre approche en offrant au lecteur un voyage dans la littérature sur la Lune.

 

C'est un voyage dans le temps et dans l'espace, à travers différentes époques et régions du monde, à partir de romans, de poèmes, de chansons folkloriques et de légendes. A notre époque même, elle reste une source majeure de créativité, inspirante et porteuse de rêves.

 

Fatoumata Kebe commence par des récits mythiques qui disent la création du monde et qu'elle a compilés, sans prétendre à l'exhaustivité, tels qu'ils nous sont parvenus depuis la Côte d'Ivoire, le Zambèze, l'Afrique de l'Ouest, l'Inde, la Grèce, le Japon ou les Incas.

 

La raison le dispute à l'imagination chez les auteurs d'autres récits. Les spéculations [y] vont bon train et cela donne des textes plus ou moins fantaisistes, plus ou moins réalistes, et même des textes où les habitants de la Lune sont imaginés similaires à ceux de la Terre. 

 

D'autres récits, parmi lesquels l'auteure opère un nouveau choix de textes, personnifient la Lune: c'est une muse et confidente, une amoureuse, une directrice de conscience. D'autres présentent la face obscure qu'on lui prête ou la reconnaissent comme maîtresse du temps.

 

Fatoumata Kebe cite des textes de près d'une cinquantaine d'auteurs. Dans ses belles notes liminaires, elle fait montre de son amour des lettres et des langues, de sa curiosité, qui ne se limite donc pas à la science mais se prolonge dans l'inépuisable imaginaire lunaire.  

 

Francis Richard

 

Lettres à la Lune, Fatoumata Kebe, 240 pages, Slatkine & Cie (sortie le 2 juillet 2020)

 

Livre précédent:

La Lune est un roman (2019)

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 19:15
La Séparation des races, de Charles-Ferdinand Ramuz

Ils sont habiles, ils sont d'une autre espèce, ils sont nombreux, ils sont entreprenants; et il s'était passé que dans les temps anciens (mais il n'y avait pourtant pas si longtemps), ils s'étaient avancés un jour jusqu'en deçà du col, s'étant emparés, du côté de chez nous, d'un beau morceau de pâturage.

 

Au-delà du col, qui est le lieu de la séparation, ils parlent une autre langue, et pas seulement une autre langue, mais un patois d'une autre langue, qui s'en va changeant toujours plus lui-même, loin des montagnes, puis du plateau et des collines, vers la mer.

 

Alors, Firmin dit aux autres, la veille de la redescente des vaches, qu'il a un moyen de les chasser d'ici une fois ou l'autre qu'à cause qu'il ne serait pas juste qu'ils n'aient pas leur part de dérangements, et qu'on ne les vole pas, du moment qu'ils nous ont volés!

 

Le moyen de Firmin, sans que les autres soient d'accord, est de leur ravir Frieda, qui vient presque tous les jours sur le col, à cause de la belle vue. Ce n'est pas seulement pour se venger, mais c'est aussi qu'elle est belle, qu'elle est grande, plus grande que lui:

 

Elle est comme du lait, elle est rose comme la rose... Elle n'est ni brune, ni noire, ni jaune de teint, comme elles sont chez nous...

 

Que faire d'elle, une fois emportée avec lui? Il va la garder chez lui. Ce qui ne sera pas du goût de sa mère, laquelle ne voudra pas cohabiter avec cette païenne, car ceux d'au-delà du col croient à un autre Dieu. Quant à ces derniers, ils prépareront vengeance.

 

En attendant que le col puisse être franchi à nouveau, à la remontée des vaches, un colporteur, Mathias, qui parle les deux langues, se rendra en éclaireur au village où est retenue Frieda, en contournant la montagne pendant des jours et des jours.

 

Mathias rencontrera Frieda que Firmin semble avoir apprivoisée et qui s'est d'ailleurs mise à apprendre sa langue. Ensemble ils trameront quelque chose à l'insu de Firmin, qui espère pourtant que, s'il y a la montagne entre eux, ils ne resteront pas séparés.

 

Aujourd'hui l'époque sans subtilités a fait du mot race un tabou, comme bien d'autres mots exclus du vocabulaire. Dans sa préface, Benjamin Mercerat explique le titre que l'auteur a donné à cette considérable leçon de style et de maîtrise narrative:

 

Dans la pensée de Ramuz le mot race ne désigne en rien une entité politique ou une fatalité génétique, mais il signale l'élection d'un peuple, sa réussite, son charisme. Ramuz appelle  race ce qu'on appellerait plus volontiers culture.

 

Dans le titre, ce n'est d'ailleurs pas le mot race qui est le plus important mais le mot Séparation:

 

Selon une formule que Ramuz associe à un ensemble de projets littéraires dont aucun ne verra le jour éditorial, les hommes sont "posés les uns à côté des autres", donc séparés; l'Art ayant comme mission de signifier, voire d'instituer leur réunion. [...] La Séparation des races semble bien n'être qu'un aspect secondaire de cette Séparation fondamentale, existentielle, que Ramuz constate entre les hommes.

 

Francis Richard

 

La Séparation des races, Charles-Ferdinand Ramuz, 228 pages, L'Aire bleue

 

Du même auteur à l'Aire Bleue:

Vendanges (2020)

 

Chez Zoé:

Les signes parmi nous (2020)

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 19:55
Vendanges, de Charles-Ferdinand Ramuz

Le pays venait nous appeler jusque parmi nos livres, avec sa vie à lui, et aux vendanges de Virgile nous invitait à comparer les siennes. Trois ou quatre ans de suite et de dix à quatorze ans, je suis ainsi parti, docile à son appel...

 

Les Vendanges, que Charles-Ferdinand Ramuz raconte, ont lieu au cours des vacances d'automne, pendant vingt-cinq jours du mois d'octobre, dans un vignoble de la commune d'Yvorne, avant que le XIXe ne cède le temps au XXe et juste après:

 

Ce n'était pas du vin fait seulement avec la pulpe du raisin, mais avec la gousse, c'est-à-dire que c'était du vin "complet" et donc du vrai vin.

 

A deux pas du village se trouve la mystérieuse plaine du Rhône. Lui et toute une bande de gamins s'y rendent en cachette, comme attirés par un fruit défendu, dès qu'ils peuvent s'échapper, si bien que ce souvenir est associé à celui des vendanges.

 

Ce sont surtout les odeurs de poison qui les émeuvent. Ils se passionnent pour les fruits dangereux comme la belladone et autres baies des haies, parmi les champignons pour les champignons vénéneux, parmi les insectes pour ceux qui piquent...

 

Au-dessus de la plaine, sur les bords mêmes du ciel, une grande merveille l'illumine quand il y pense. Ce sont transfigurées, comme sept grandes femmes agenouillées, qui seraient vêtues de blanc, les sept Dents du Midi dans leurs neiges et leurs glaciers.

 

Les journées dans la vigne ne sont pas de tout repos. Aussi le matin, levés tôt, leur sommeil met-il du temps à céder... L'après-midi, quand ils ne s'échappent pas vers la plaine du Rhône, ils se rendent au pressoir, toujours attirés par le fruit défendu:

 

Ici déjà commençaient les régions de la fermentation, c'est-à-dire du vin, c'est-à-dire de la boisson qui convient aux hommes faits, c'est-à-dire qui nous convenait, à nous.

 

Au Collège, ils avaient deux heures d'histoire sainte par semaine. Ils savaient que Noé était vigneron, qu'un jour il s'enivra et se découvrit au milieu de sa tente. Il n'est donc pas étonnant que, tout frais dans la vie, d'instinct, Ramuz soit allé à l'essentiel:

 

J'ai connu tout petit garçon qu'il n'y avait pas de temps, que le temps était une maladie et qu'on ne guérissait que quand on s'était défait de lui. Tout se ressemblait, il n'y avait plus qu'une seule espèce d'hommes.

 

Francis Richard

 

PS

Cette réédition est préfacée par Ivan Salamanca qui invite le lecteur à lire le livre clandestinement, avec cette intuition que ce grand texte saura nous rendre notre âme d'enfant.

 

Vendanges, Charles-Ferdinand Ramuz, 72 pages, L'Aire bleue (à paraître)

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

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