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29 novembre 2025 6 29 /11 /novembre /2025 18:10
Tout l'or du monde, d'Anne de Guigné

On connaît l'expression pour Tout l'or du monde, qui signifie à aucun prix. Eh bien, en l'occurrence, ceux qui aiment l'économie et la littérature ont intérêt - le vilain mot - à lire le livre d'Anne de Guigné. Pourquoi? Parce qu'il concilie ces deux domaines de l'esprit, comme le sous-titre l'explicite:

 

De l'Antiquité à nos jours, les écrivains racontent l'économie.

 

Les écrivains que l'auteure a choisi d'étudier sous cet angle ne sont pas des économistes. Chacun d'eux, dit-elle dans l'introduction, avec ses préoccupations et son histoire, porte dans son oeuvre un désir d'universalité

 

Cette ambition l'incite alors à considérer l'activité économique non pas pour ses caractéristiques propres mais pour sa capacité à modeler la société, à en révéler les croyances. Pour le pire et le meilleur, l'économie va en effet s'adapter aux coutumes humaines et les transformer.

 

L'économie, au sens étymologique, signifie administration de la maison. Aussi l'auteure est-elle fondée à exercer la souplesse sémantique dont elle fait montre en parlant d'économie des premiers temps à aujourd'hui.

 

Anne de Guigné suit donc la chronologie, ce qui est cohérent avec l'évolution de l'économie dans les sociétés humaines occidentales, et analyse, sous ce point de vue de l'économie, les oeuvres suivantes, auxquelles elle a consacré une lecture intensive durant une année:

 

De l'Antiquité:

  • La Genèse
  • L'Iliade et l'Odyssée, d'Homère
  • La Guerre du Péloponnèse de Thucydide
  • Le Satyricon de Pétrone

 

Des temps médiévaux:

  • Tristan et Iseult
  • Le conte du Graal de Chrétien de Troyes
  • Le Roman de Renart
  • Cent ballades d'amant et de dame de Christine de Pizan

 

Des temps modernes:

  • Le Marchand de Venise de William Shakespeare
  • Don Quichotte de Miguel de Cervantes
  • La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette
  • Fables de La Fontaine
  • Julie ou la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau
  • Histoire de ma vie de Giacomo Casanova

 

Du XIXsiècle:

  • Les Affinités électives de Johann Wolfgang von Goethe
  • Orgueil et préjugés de Jane Austen
  • Lucien Leuwen de Stendhal
  • Illusions perdues d'Honoré de Balzac
  • Temps difficiles de Charles Dickens
  • Crime et Châtiment de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski
  • Au bonheur des dames d'Émile Zola
  • Les Buddenbrook de Thomas Mann
  • Le Temps de l'innocence d'Edith Wharton

 

Du XXe siècle:

  • Martin Eden de Jack London
  • Le château de Franz Kafka
  • Alexis ou le traité du vain combat de Marguerite Yourcenar
  • Requiem d'Anna Akhmatova
  • La source vive d'Ayn Randt
  • Les grandes familles de Maurice Druon
  • Les Choses de Georges Perec
  • Istanbul d'Ohran Pamuk
  • Le Bûcher des vanités de Tom Wolfe

 

Du XXIe siècle:

  • Plateforme de Michel Houellebecq
  • Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie
  • Le Coeur de l'Angleterre de Jonathan Coe
  • La Maison en pain d'épices de Jennifer Egan
  • Humus de Gaspard Koenig
  • Cabane d'Abel Quentin

 

Pourquoi citer tous les livres que l'auteure a lus pendant une année? Pour bien montrer l'effort fourni par elle pour explorer le thème de l'économie sous-jacent à toutes ces oeuvres. Leur lecture n'aura pas été vaine pour elle et elle a été grâce à eux poussée à questionner [ses] a priori sur l'économie. 

 

Ce qui frappe en lisant son livre, sans doute parce qu'elle aime la littérature, c'est justement que la critique sur leur époque et la sensibilité très diverses de ces écrivains ont été pour elle un enrichissement et qu'elles lui ont confirmé qu'ils étaient souvent plus nuancés dans leurs propos que la réputation qui leur est faite.

 

Le monde est en effet complexe. Les étiquettes collées à tel ou tel écrivain peuvent être trompeuses. Leurs interrogations doivent conduire à s'interroger à son tour, par exemple, sur l'argent, l'amour, le travail, l'entreprise, la technologie. Et à ne jamais confondre les moyens, qui ne sont bons que suivant l'usage qui en est fait, avec les fins qui devraient toujours être insignes.

 

Francis Richard

 

Tout l'or du monde, Anne de Guigné, 272 pages, Les Presses de la Cité

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25 octobre 2025 6 25 /10 /octobre /2025 18:00
La joute, de Richard Millet

La joute.

De quoi s'agit-il?

 

Le sous-titre en dit un peu plus:

Ou le combat de l'homme et de la femme dans la nuit du siècle.

 

Et [l'avertissement] Liminaire davantage:

Le combat dialogique entre l'homme et la femme  au sein du couple.

 

Où dialogique est un mot important.

 

Ce journal sans dates est fruit de l'expérience de l'auteur, hors de la morale et de la psychologie, dans le seul domaine sexuel et reproductif mais dans ce qui lui est propre, i.e. sa présence de soi à soi en un monde où le désert croît et où cette croissance implique la destruction des relations humaines aussi bien que l'authentique face à face de l'homme et de la femme.

 

Le lecteur est prévenu. Il ne doit pas s'attendre à un traité en bonne et due forme:

 

Ce livre eût été tout autre si le fragmentaire ne décidait de son ordre; un ordre secret, fait d'aimantations, relances et reprises plus que de simples répétitions, et où le lecteur tracera son chemin, tant il me semble que le sujet abordé ne peut que le renvoyer à sa subjectivité.

 

Le fait est que le lecteur doit faire face à un tourbillon de notes, qu'il ne peut lire d'une traite, qui exigent de sa part, parfois des relectures et, même, parfois des recherches dans le dictionnaire, des mots ne faisant pas partie de son vocabulaire habituel méritant d'être bien définis pour le bien comprendre.

 

Il est donc vain de faire un résumé de ce genre d'ouvrage, que le lecteur se doit de prendre, de laisser mûrir, de reprendre pour en savourer la quintessence.

 

Des exemples, d'inégales longueurs, choisis subjectivement, dans l'ordre où ils apparaissent, en donneront au lecteur une idée, une pâle idée, mais une idée tout de même, et peut-être l'envie de s'y plonger à son tour, sachant que des parties d'un texte, même en nombre, ne peuvent jamais rendre compte du tout, si elles peuvent être révélatrices de celui qui les a écrites et de celui qui les sélectionne:

 

  • L'amour n'est pas l'avenir d'une illusion conjugale, ni une construction narcissique. Il est la passion continuée par d'autres moyens, et le mariage souvent la condition de sa véritable naissance: un amour au-delà de l'amour, loin de tout idéalisme, mais toujours à naître - la joute étant moins une catharsis raisonnée, ou la transfiguration rhétorique des mille problèmes de la vie conjugale: elle tient à distance le pathos et la rancoeur, et les effets des idéologies sexuelles.
  • La joute est ce par quoi nous ne cessons d'aller l'un vers l'autre - et dans quoi la rencontre a moins d'importance que le cheminement.
  • Pas d'autre "identité sexuelle" que celle donnée par la nature. Le reste est la vieille antienne du démon faisant l'éloge de la variation amoureuse jusque dans les perversions. Ainsi la post-modernité a-t-elle conclu avec lui un pacte où tous les vices sont tolérés, hormis la pédophilie et le viol - l'enfant et la femme appelés à régner sur le monde nouveau, au détriment ou en lieu et place du mâle blanc. Nulle joute, là; l'idéologie relativiste coupe court à toute forme de dialogue.
  • Le langage de la joute n'est ni forcément séduisant, ni poétique, mais il a la fraîcheur d'une énonciation innocente, la séduction ayant déjà eu lieu, et la parole tendant à empêcher de choir dans l'inconnaissance, et le guidant vers la lumière d'un commencement perpétuel.
  • Le mariage est un consentement des noces perpétuelles; d'où la nécessité de cette paix supérieure non seulement des sens mais de l'esprit par la parole. Épithalame et contre-chant célébrés dans la joute.
  • On a "libéré" le sexe, la femme, le corps, la jouissance, mais pour quoi? La guerre des sexes fait plus que jamais rage, dans le vocabulaire, notamment, et dans l'hygiénisme étatique où l'amour n'est plus qu'une puissance secondaire au service d'un puritanisme ludique et tolérant. La liberté est ici, comme partout, un hochet entre les mains d'adultes qui ne veulent pas vraiment grandir - i.e. entrer dans la grande joute entre l'homme et la femme.
  • L'égalitarisme contemporain nie la joute au profit d'une judiciarisation de la guerre dans le discours relativiste: l'homme est même invité à une reddition sans conditions, par quoi sa jouissance est tolérée. La joute: une sorte d'insurrection.
  • La sexualité n'est acceptable que pendant peu de temps, et comme façon de célébrer la parole, non le contraire. La parole est une forme de sexualité transfigurée, bien plus que compensatoire.
  • Un homme qui pleure devant une femme se met hors-jeu, non par "stéréotype de genre", mais parce qu'il se place hors langage, et s'avoue vaincu, alors que, rappelons-le, la joute ne suppose ni vainqueur, ni vaincu.
  • Le christianisme a fondé le sujet moderne, démythifiant ou dépassant la libido au profit de la conscience de soi comme sujet désirant et conflictuel. En prétendant "libérer" le désir, donc le sexe, la post-modernité n'a fait que le rendre obligatoire, et libérer l'ensemble des déviances et des vices. La falsification du mariage et du "genre" n'attendait plus que la réhabilitation de Sodome et Gomorrhe par un relativisme satanique.
  • Le politiquement correct tente d'imposer le mot "partenaire" dans le discours général sur le couple devenu aujourd'hui un fourre-tout de toutes les apories d'une sexualité sans autre enjeu que sa perpétuation idéologique, un partenaire ne supposant rien d'autre qu'un accord peu ou prou commercial, dans quoi la joute ne saurait donner.
  • Le divorce est une inversion de la liberté, tout comme le mariage n'est plus qu'une sacralité parodique, comme le montre le mariage homosexuel ou le mariage "blanc".
  • La joute ressemble par moments à un immense hyppalage dans lequel chacun prête à l'autre ses pensées, désirs, peurs, doutes, afin de se les représenter à partir d'une impossible altérité...
  • Il peut y avoir de l'estime sans amour, mais pas d'amour sans estime - laquelle est aussi indispensable à la joute.
  • Nous cherchons dans la rhétorique amoureuse l'hapax qui scelle la vérité de notre couple et que nous n'ébruiterons pas.
  • Les femmes que j'ai aimées parlaient un bon français. On n'imagine pas que la joute ait lieu dans une langue vulgaire ou fautive.

 

Francis Richard

 

La joute, Richard Millet, 192 pages, Les Provinciales

 

Précédents billets sur des livres de Richard Millet:

 

Fatigue du sens (17 décembre 2011)

La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012) :

- Langue fantôme, suivi de, Éloge littéraire d'Anders Breivik

- Intérieur avec deux femmes

- De l'antiracisme comme terreur littéraire

Trois légendes (21 novembre 2013)

L'Être-Boeuf (3 décembre 2013)

Une artiste du sexe (30 décembre 2013)

Le corps politique de Gérard Depardieu (25 novembre 2014)

Solitude du témoin (3 mai 2015)

Province (28 juin 2017)

Étude pour un homme seul (17 mai 2019)

Français langue morte suivie de l'Anti-Millet (30 juillet 2020)

Paris bas-ventre, suivi de, Éloge du coronavirus (22 juillet 2021)

Nouveaux lieux communs (8 juin 2024)

Ozanges (25 septembre 2024)

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20 octobre 2025 1 20 /10 /octobre /2025 19:55
Essai sur Max Planck, d'Yves Roucaute

Ce volume comprend trois textes:

  • L'essai d'Yves Roucaute sur Max Planck
  • Le discours de réception de son prix Nobel de Physique pour l'année 1918, prononcé le 2 juin 1920 à Stockholm, traduit en français par Dr Yves Roucaute (le texte original en allemand est reproduit en fin de volume) et intitulé: L'origine et le développement de la théorie des quanta.
  • Le discours de remise de son prix, en anglais, par le Dr Åke Gerhard Ekstrand.

 

Comme l'indique le sous-titre, Max Planck a opéré une rupture scientifique, en démontrant l'irréversibilité du temps et la finitude de l'univers.

 

Pour Yves Roucaute, il s'est agi à partir du discours de réception de Max Planck de faire connaître ce qu'il appelle la vraie actualité:

  • celle de l'évolution du savoir,
  • celle de la vraie histoire,
  • celle du développement de l'esprit humain.

 

Sa volonté de mondialisation du savoir, à la suite donc de Max Planck, il en avait déjà fait part à ses lecteurs dans Aujourd'hui le bonheur, paru au début de cette année.

 

Ce qu'il veut faire connaître avec cet essai, c'est la portée existentielle et métaphysique du discours de Max Planck, qui l'a profondément marqué quand il en a pris connaissance il y a 40 ans.

 

En effet il y a trouvé une clé pour penser le cosmos:

L'univers, comme la science, se révèle marqué par la discontinuité, par la finitude et par la flèche irrévocable du temps.

 

Avec Max Planck, il est non seulement possible d'accéder à l'ordre universel de la nature, mais de comprendre que cet ordre n'est pas continu et infini mais structuré par des constantes irréductibles, qui sont valables toujours et partout: la constante h de Planck (qui mesure une quantité d'action ou quantum), la vitesse de la lumière c et la constante de gravitation G forment une trinité et bornent la structure du réel.

 

La nature existe en elle-même (les mots ne sont plus pris pour l'être), devient intelligible, ouvre les portes à une vision globale du monde, à une métaphysique s'appuyant sur le savoir scientifique. Les constantes universelles définissent des unités naturelles: le temps, la longueur et la masse de Planck.

 

Conséquences: 

  • L'irréversibilité comme loi cosmique.
  • La fin de la divisibilité infinie.
  • La finitude de l'univers.

 

Conclusions:

  • Après la relativité, le quantum vient montrer que l'univers ne peut plus être pensé comme un mécanisme continu, mais comme une totalité dynamique, structurée et finie.
  • Derrière l'équation, c'est donc une vision du monde qui se dessine: l'abandon des illusions de l'infini, la reconnaissance de la finitude, de l'irréversibilité et de la discontinuité comme lois universelles.

 

Bref: 

Le discours de Max Planck à Stockholm marque l'entrée de la science dans un âge où la physique devient méditation sur le destin du cosmos et sur la condition humaine.

 

Francis Richard

 

Essai sur Max Planck, Yves Roucaute, 156 pages, Contemporary Bookstore

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Le bel avenir de l'humanité, 504 pages, Calmann-Lévy (2019)

L'Obscurantisme vert, 392 pages, Les éditions du Cerf (2022)

Aujourd'hui le bonheur, 446 pages, Les éditions du Cerf (2025)

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15 mai 2025 4 15 /05 /mai /2025 08:15
Insurrection des particularités, de Chantal Delsol

La particularité est première dans l'espace comme dans l'esprit. Chacun naît seul, dans une solitude jamais guérie. Le travail de l'amour qui crée les communautés est second. Il tente de remédier au manque creusé par la solitude, si l'on croit, d'Aristote à Confucius, que l'être humain ne s'accomplit que dans les relations.

 

Dans ce livre, Chantal Delsol traite du particularisme, qui a succédé à l'universalisme occidental et qui est, selon elle, lié à l'individualisme.

 

LA MORALE ET L'ÉGALITÉ

 

Il y a une évolution de la morale. La morale visait le bien de l'autre, désormais, elle viserait le bien de soi. Auparavant, sous la chrétienté et la morale naturelle, le bien était ce qui unissait et le mal, ce qui séparait. La morale était objective, définie par le lien entre les individus. Elle est devenue subjective, définie par la souffrance de l'individu.

 

Désormais, l'égalité ontologique se transpose en égalité mondaine et sociale, c'est le passage du plan spirituel au plan temporel et mondain:

  • L'égalité chrétienne est une égalité ontologique: les humains sont tous aimés de Dieu.
  • L'égalité communiste est une élimination des hiérarchies, qui ne cessent de renaître.
  • L'égalité, dans la révolution culturelle chinoise, est une entreprise d'égalisation totale.
  • L'égalité dans la culture woke est une nouvelle tentative d'égalité complète.

 

L'universalisme est inégalitaire. Il englobe et hiérarchise. Vouloir l'égalité ici et maintenant, autrement dit l'égalitarisme, ne peut que se déployer en particularisme exacerbé.

 

Ainsi va-t-on privilégier l'origine et non plus la compétence, remplacer le bien par l'inclusion, rejeter la norme, au lieu de la rejoindre par intégration: tout le monde est normal.

 

L'auteure pense que l'égalitarisme des Occidentaux est la conséquence d'une désillusion, celle de ne pas avoir amélioré le monde, une idée qui leur avait été léguée par les religions du salut puis par les idéaux des Lumières.

 

Comme le communisme a échoué, que les États se sont révélés inefficaces, que les institutions religieuses se sont effondrées, c'est l'individu qui est devenu l'artisan et le bénéficiaire de la morale. Ce qui se traduit par:

Respectez-moi dans toutes mes volontés et mes envies.

 

Et par:

Désormais, le bien, c'est l'égalité, et le mal, la domination.

 

LE MAL, C'EST LA DOMINATION

 

Qu'est-ce que la domination?

  • Pour Michel Foucault: la volonté de domination est partout et la guerre idem.
  • Pour Karl Marx: c'est la domination de classe, aussi faut-il éradiquer les coupables.
  • Pour Mao: c'est la domination culturelle, contre laquelle il faut lutter en dressant une partie de la population contre l'autre.
  • Pour les combattants woke, ce sont les catégories malfaisantes, dépersonnalisées, contre lesquelles il faut lutter.

 

LE BIEN, C'EST L'ÉGALITÉ

 

Comme le bien, c'est l'égalité, alors seul le moi est bon, autrement dit l'individu, qui existe contre. Il se préoccupe de lui-même; il est passé du social au sociétal, pour se libérer de la famille traditionnelle, des carcans, des tabous multiples concernant les moeurs.

 

La vision du monde change: Les distinctions sexuelles (homme/femme), les distinctions pédagogiques (maître/élève), ou même les distinctions généalogiques (parents/enfants) tendent à s'effacer dans un vaste mouvement de récusation des frontières entre les catégories.

 

Comme les humains ont besoin de sociabilité et que, désormais, ils contestent la plus petite différence entre eux, ils recherchent la compagnie des mêmes. Autrement dit, ils se regroupent en catégories sommaires, en identités. Et jugent le comportement des autres d'après l'identité qu'ils leur attribuent: les normes ne sont plus applicables à tous.

 

La conséquence (et tentation) est alors le chaos, puisqu'il n'y a plus ni but ni finalité et qu'il ne doit plus y avoir de dominations. L'individu n'est plus considéré comme une personne, séparé qu'il est de ses groupes d'appartenance. Le mal est systémique et s'incarne dans les institutions:

Dans la vision classique, le mal est diffus, [...] dans la vision systémique, le mal se réfugie dans les systèmes.

 

LA RAISON ET LA VÉRITÉ

 

Est remise en cause la raison. Là encore, il y a désillusion par rapport aux pouvoirs illimités attribués à la raison par les Lumières, après l'effacement de la religion traditionnelle, selon laquelle la nature avait des lois que la raison permettait de découvrir.

 

Mais cette désaffection pour la science provient également de celle pour la vérité que nul ne peut prétendre détenir au point de pouvoir l'imposer: La vérité se quête et ne se détient pas. En effet, la religion, puis les idéologies, enfin les technocraties, ont fait de fausses utilisations de la vérité.

 

La science doit être indépendante des pouvoirs mais soumise aux faits, universelle et élitiste. Or les pouvoirs, quels qu'ils soient, idéologiques, religieux, ou politiques, veulent avoir le dernier mot et n'entendent pas que les résultats de la science puissent gêner leur prédominance. 

 

Les détracteurs de la science profitent du fait que la science est tâtonnante, [qu'elle] peut se tromper et changer d'avis. De même les détracteurs de la vérité disent-ils qu'elle est fasciste, alors que la vérité ne se donne pas, elle se cherche.

 

L'INDIVIDUALISME

 

L'individualisme, tel que conçu par l'auteure, s'oppose à la science:

  • La vérité est la même pour tous ou elle n'est pas.
  • Une proposition est vraie ou elle n'est pas.

 

Si tout est considéré comme socialement construit, puisque ce sont les dominants qui ont façonné le monde humain, alors tout peut être refait autrement.

 

La vérité n'est plus universelle, n'est plus valable pour tous et partout. En conséquence, c'est la passion particulière qui règne, attachée à un individu ou à un groupe, à un lieu. Le particularisme revêt dès lors deux formes:

  • Nationalisme, ou impérialisme.
  • Narcissisme.

 

Parmi les passions de l'époque, l'avidité, ou passion des biens matériels, ne connaît pas de frein. En face d'elle, demeure la passion de la solidarité, sans le support d'aucune morale construite. Comme le souci égalitaire, d'origine chrétienne ou socialiste, n'a pas disparu, le ressentiment naît des inégalités persistantes.

 

Sinon deux autres passions émergent, le désespoir et la peur: la belle confiance dans la découverte de solutions à tous les maux a disparu. Elles résultent de la diminution du bien-être et de la sécurité. Diminution qui est ressentie d'autant plus cruellement que le sens de la vie et de la spiritualité élémentaire ont été perdus avec le matérialisme. Sans parler du catastrophisme écologiste...

 

AVANT DE CONCLURE

 

Avant de conclure, Chantal Delsol fait deux remarques judicieuses:

  • L'immortalité personnelle, que d'aucuns recherchent, et espèrent pour bientôt, est inévitablement reliée au refus de descendance:

Les mêmes humains, sans descendance, occuperaient la terre pour toujours...

  • La quête de l'universel n'a pas disparu; elle réapparaît avec la quête du bonheur individuelle, une idée élastique, qui convient à tous les hommes:

Il s'agit [...] faute de pouvoir découvrir l'universel dans les faits, de le supposer dans l'être - faute de le découvrir culturel, de le supposer ontologique.

 

CONCLUSION

 

Les Occidentaux sont dans un moment de transition:

Le présent est impossible à vivre et le futur impossible à penser raisonnablement. C'est là tout à fait ce qui nous arrive, écartelés que nous sommes entre les post-humanistes et les écologistes.

 

Bref, ils ne trouvent plus de sens à leur existence personnelle ou collective et, comme la raison ne permet plus de décider, ils sont guidés par sentiments et passions.

 

Chantal Delsol n'est guère optimiste:

Le fait que nos sociétés soient divisées entre des humanistes à l'ancienne et des post-humanistes qui souhaitent évincer l'humain de sa place centrale indique des clivages insondables dont nous ne savons pas ce qu'il va advenir. À défaut de pouvoir annoncer un nouvel ordre, au moins peut-on tenter de décrire ce chaos.

 

Pour contredire cette conclusion pessimiste, le lecteur réaliste diffusera la clé du bonheur d'Yves Roucaute qui permet de retrouver le sens du commun sans s'oublier:

Aime éperdument, aime-toi et aime les autres, crée!

 

Ce qui rejoint le postulat évangélique de base, mis en lumière par Charles Gave dans Un libéral nommé Jésus, à savoir la liberté individuelle, qui n'est évidemment pas incompatible avec le commandement nouveau donné par le Christ:

Aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres.

 

Francis Richard

 

Insurrection des particularités, Chantal Delsol, 320 pages, Les éditions du Cerf

 

Livres précédemment chroniqués:

 

Les pierres d'angle Éditions du Cerf (2014)

Populisme - Les demeurés de l'histoire Éditions du Rocher (2015)

La haine du monde - Totalitarismes et postmodernité Éditions du Cerf (2017)

Le crépuscule de l'universel Éditions du Cerf (2020)

La fin de la chrétienté Éditions du Cerf (2021)

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24 mars 2025 1 24 /03 /mars /2025 21:00
Pourquoi la loi naturelle?, de Pierre Manent

Aujourd'hui [la notion de loi naturelle] est devenue inintelligible, n'étant mentionnée le plus souvent que pour être congédiée.

 

Si l'homme obéit à la loi naturelle, il n'est plus liberté.

 

Par liberté, les Modernes n'entendent pas libre arbitre mais ce pouvoir spécifique d'"arracher" l'être humain à toute détermination par un donné naturel ou spécifique.

 

Autrement dit, l'être humain est autonome, se fait lui-même. Il est liberté, pure liberté, liberté inconditionnée.

 

La loi naturelle? C'est l'ensemble des règles principales de l'agir humain, règles tirées de la nature humaine, donc valides en principe pour tous les hommes.

 

La nature humaine? C'est l'ensemble des tendances partagées par les êtres humains.

 

D'où cette définition de la loi naturelle: c'est la règle selon laquelle on conduit la tendance naturelle vers sa concrétisation la meilleure.

 

La raison, appuyée sur la direction donnée par la nature, et la liberté ont leur part pour déterminer cette règle. 

 

Ce que refusent les Modernes, c'est ce mélange de nature et de loi. Ils veulent les séparer, d'où la fondation du contrat social.

 

Seule, pour eux, est naturelle la vie nue de l'individu humain, tout le reste est considéré comme voulu, produit, construit, effet de la volonté ou de la liberté humaines.

 

Saint Thomas d'Aquin a distingué quatre tendances de notre nature humaine:

  • l'être humain tend à persévérer dans son être;
  • il tend à s'unir à l'autre sexe et à se reproduire;
  • il tend à s'associer avec ses semblables et à former des corps politiques;
  • il tend enfin à "connaître la vérité sur Dieu".

 

Les Modernes, comme vu plus haut, ne reconnaissent que la première...

 

Conséquences de la non-reconnaissance des deux tendances suivantes:

  • La différence des sexes et la reproduction [...] n'ont pas de force directive et légitimante;
  • La légitimité du général [...] est passée [...] à l'individu simplement homme, membre de l'humanité en général.

 

À la référence à la loi naturelle, s'est substituée celle des droits humains:

  • Tous les biens humains deviennent des droits.
  • Les biens politiques, intellectuels, spirituels produits par un groupe quels qu'ils soient apparaissent comme volés à tous les autres hommes.

 

On en voit le résultat délétère pour les associations ou les institutions, famille, université, nation, Église, ou quoi que ce soit d'autre.

 

Francis Richard

 

Pourquoi la loi naturelle?, Pierre Manent, 60 pages, Boleine

 

Livres précédents:

 

Situation de la France Desclée de Bouwer (2015)

La loi naturelle et les droits de l'homme PUF (2018)

Pascal et la proposition chrétienne Grasset (2022)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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16 février 2025 7 16 /02 /février /2025 19:20
Aujourd'hui le bonheur, d'Yves Roucaute

- Oui, répondit-il, j'ai trouvé la Vallée, après avoir récupéré les quatre clefs du bonheur et, murmure-t-il, j'ai même découvert la formule simple du bonheur, celle qui tient en un mot, évoquée par certains manuscrits secrets.

 

Dans ce livre, Yves Roucaute, qui est décidément un optimiste, au rebours de maints contemporains, explique que le bonheur existe ici et maintenant et qu'il est à la portée de tous

 

Pour cela, il reproduit les carnets de voyage d'un vagabond qui les lui aurait remis lors d'une rencontre à Central Park à New-York, où, sur un banc, ils partagèrent du miel avec du pain.

 

Ce vagabond, avec canne et besace, a suivi l'itinéraire fourni par l'Office de tourisme de la Vallée de miel, à partir d'une vieille gare délabrée, située dans les Gorges de l'Olduvaï en Tanzanie.

 

Pour découvrir les clefs du bonheur, en suivant la route du miel, encore lui fallait-il savoir d'où viendraient les malheurs de l'homme. Ils seraient dus à la nature, à autrui et à soi-même.

 

La première clef du bonheur est obtenue dès le départ, puisque le site d'Olduvaï serait le berceau de l'humanité, à partir duquel tout le monde aurait fui l'état de nature et ses stations:

 

Dominer la nature, voilà ce qui permit à l'humanité de survivre, voilà ce qui lui permet d'espérer faire reculer le malheur.

 

Cette première clef est insuffisante, car elle intensifie le malheur dû à autrui. Le vagabond prend alors l'Orient Express qui passe par Sumer, l'Inde, la Chine, le Japon, aboutit à Jérusalem.

 

À chaque étape, il recueille des leçons de vie et met dans la poche arrière de sa besace celles qui ne le satisfont pas et dans la poche avant celles qui lui permettent d'avancer dans sa quête.

 

C'est à la dernière étape d'Orient, à Jérusalem, qu'il trouve la deuxième clef du bonheur, celle qui permet de dépasser tous les calculs, qui est le seul antidote possible au malheur dû à autrui:

 

Aimez-vous les uns les autres.

 

Il lui reste à trouver la troisième clef qui permet de surmonter le malheur dû à soi-même. Il quitte Jérusalem, monte dans l'Occident Express. Après Athènes, Rome, Milan, il la trouve à Paris:

 

Aime-toi en cueillant le jour, aime ton "moi" jusqu'à la fin de tes jours.

 

Le vagabond reste sur sa faim. Il se demande comment réaliser cet amour de soi alors que tout bouge et tout change à chaque instant. À la gare du Nord, il prendra alors le Mondial Express.

 

Il cherchera la quatrième clef d'abord à Londres, puis via Paris, à Potsdam, Berlin, Weimar, Buchenwald... En trébuchant, s'appuyant sur sa canne et ne tombant pas, il sera mis sur sa piste:

 

Puisque le bonheur est de se réaliser soi-même, créer est donc la quatrième clef du bonheur.

 

Il aura hâte d'arriver au terminus du train pour savoir comment réaliser le bonheur avec les quatre clefs. Là la Vallée du miel lui révélera le sens de la vie et la formule simple du bonheur:

 

Aime éperdument, aime-toi et aime les autres, crée!

 

Il aura compris qu'en fait, la Vallée de miel n'est pas un lieu, mais notre esprit quand il crée, que les personnages rencontrés étaient ces pensées qui l'habitaient tout au long de sa vie.

 

Le lecteur, lui, aura fait son miel de tout ce qu'il aura lu, qu'il savait ou ignorait, à propos des oeuvres savantes, philosophiques ou spirituelles auxquelles l'auteur lui aura donné accès.

 

Francis Richard

 

Aujourd'hui le bonheur, Yves Roucaute, 446 pages, Les éditions du Cerf

 

Livres précédents:

 

Le bel avenir de l'humanité, 504 pages, Calmann-Lévy (2019)

L'Obscurantisme vert, 392 pages, Les éditions du Cerf (2022)

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31 juillet 2024 3 31 /07 /juillet /2024 18:45
L'Esprit d'un homme, de Jon Ferguson

Nous devrions remercier ceux qui ne sont pas d'accord avec nous. Ils sont comme de petits moteurs qui nous permettent de voler et de s'éloigner de plus en plus haut.

 

C'est une des pensées que Jon Ferguson propose en dessert d'un livre philosophique, à déguster comme un menu, écrit en quatre jours, grâce au miracle de l'informatique, par un homme qui ne se dit pas philosophe:

 

Pour ce faire, j'ai parcouru toutes mes chroniques et choisi des passages...

 

Pour dire vrai, il n'y a pas de ma part de désaccord avec tout ce que dit cet auteur de ma génération. Commençons par quelques points d'accord avec lui et donc quelques citations:

 

  • Je ne comprends pas pourquoi les Russes sont les seuls à être montrés du doigt, sanctionnés et boycottés. (2022)
  • Pourquoi en 2023 parle-t-on encore de "race"? La réponse est simple: parce que nous sommes une espèce primitive, simpliste et stupide.
  • Le coronavirus veut notre mort. Le médiavirus veut faire de nous tous des crétins. (30 mars 2020)
  • La liberté totale est un mythe.
  • [L'homme] fait partie de la nature, une partie étrange et mystérieuse comme toutes les autres créatures.

 

(L'homme toutefois se distingue de toutes les autres créatures par sa créativité, son inventivité.)

 

Citons quelques points de désaccord qui révèlent L'Esprit d'un homme davantage que de longs développements, même si j'ai bien conscience que toute citation brève est réductrice:

 

  • Je crois que l'existence n'a pas de sens intrinsèque.
  • Il n'y a pas de cause première. Il n'y a pas de dieu. Il n'y a pas de libre arbitre.

 

(Malgré les obstacles qu'il a rencontrés dans la manifestation des libertés, l'Occident a créé vraisemblablement la civilisation la plus libre de toutes celles qui ont existé et c'est l'attachement de ces peuples occidentaux à leur libre arbitre et à leurs libertés qui ont permis l'essor exceptionnel de ce continent, qui a ensuite bénéficié au monde entier. Jean-Philippe Delsol, dans Civilisation et libre arbitre.)

 

  • Je crois qu'aucun être humain [...] n'est libre de faire autre chose que ce qu'il fait. L'existence est juste ce qu'elle est... ni libre ni déterminée.

 

(Les neurosciences nous apprennent que l'homme est à la fois libre et déterminé...)

 

  • Nous éliminons sans remords des centaines d'araignées et de serpents, alors pourquoi ne pas faire disparaître une personne autrement plus dangereuse qu'un reptile.

 

(Les neurosciences nous apprennent que le cerveau humain est apte à:

  • classer les choses comme belles ou laides,
  • distinguer le vrai du faux aussi bien dans les éléments matériels que dans la pensée,
  • discerner le bien et le mal,1

que l'être humain est donc responsable de ses actes, ce qui justifie qu'il ne soit pas éliminé comme une autre créature quand on le considère comme irrécupérable.)

 

Quand l'auteur pose la question qui suit, et qui en entraîne une autre, il lui donne une réponse implicite puisqu'il est de ceux qui ne croient pas que l'existence ait un sens et que c'est bien ainsi:

 

Qui serait susceptible d'"apprécier" le plus l'existence? Ceux qui croient à l'explication théologique, ceux qui croient à l'explication scientifique, ou ceux qui croient à aucune explication?

 

Les explications théologique et scientifique me conviennent très bien et, c'est ma seule certitude, je trouve que, toute imparfaite qu'elle est et toute cruelle qu'elle puisse être parfois, l'existence est une merveille qui m'enchante chaque jour que Dieu fait.

 

D'être en désaccord avec l'auteur ne me chagrine pas, au contraire. J'ai eu du plaisir à le lire. De plus, cela m'a aidé à comprendre pourquoi ne sont pas si nombreux que ça de nos jours ceux qui ont la vision du monde qui est mienne.

 

Francis Richard

 

1 - Voir mon article sur Ce que l'homme doit à son chromosome Y, le livre du Pr René Écochard.

 

L'Esprit d'un homme, Jon Ferguson, 272 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents chez Olivier Morattel Éditeur:

La dépression de Foster (2013)

La Bête (2015)

Les joyaux de Farley (2016)

 

Livre précédent chez Dashbook:

"2020" Réflexions (2021) (traduit de l'américain par Valérie Debieux)

 

Livre précédent chez Favre:

Mon ami Pierre (2023)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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1 avril 2024 1 01 /04 /avril /2024 18:15
Plaidoyer pour un renouveau européen, de Martin Bernard

J'entends par "réalité spirituelle" tout ce qui est de la nature de l'esprit, considéré comme une réalité différente de la matière (Larousse).

 

Dans ce Plaidoyer pour un renouveau européen, Martin Bernard pense que le déclin de l'Europe est dû à une vision du monde matérialiste, autrement dit qui considère que la seule réalité accessible à la connaissance est la matière, ce qui est, pour lui, un réductionnisme.

 

Pour que l'Europe se renouvelle, elle devrait porter plus loin l'humanisme propre à sa tradition de conquête intérieure. C'est-à-dire étudier scientifiquement non seulement les réalités matérielles mais les réalités spirituelles, ne pas s'appuyer seulement sur les premières.

 

L'auteur estime que le tout n'est pas la somme des parties (pensée réductionniste), mais est contenu entièrement et de manière vivante dans chacune des parties (pensée holiste). Si la pensée réductionniste étai adaptée à la matière inerte, l'holiste serait adaptée au vivant:

 

L'existence n'est donc pas fournie uniquement par ce que le monde nous offre de l'extérieur, mais aussi par ce que l'être humain produit en lui-même, dit-il avec Goethe.

 

L'énergie cognitive déployée pour développer la technique pourrait être utilisée pour perfectionner certaines facultés humaines qui ne demandent qu'à l'être, comme le sens de l'observation, la rigueur de pensée qui plonge dans la réalité, l'imagination créative ou l'attention.

 

L'auteur manque de rigueur quand il cède aux sirènes de la doxa: la vision matérialiste aurait engendré une surexploitation des ressources terrestres et une mise en danger de la biomasse, jusqu'à remettre en question certains équilibres vitaux pour la survie de l'espèce1.

 

Comme d'autres, il confond ressources naturelles, qui sont sans valeur, avec les ressources qui résultent de l'usage que les hommes en font. Il ne peut donc pas y avoir surexploitation puisque de nouveaux usages peuvent être inventés, comme le montre l'Histoire à l'envi.

 

L'auteur s'oppose à ce que la science soit dirigée par le monde des affaires, souhaiterait que ses sources de financement soient diverses. Il serait ainsi favorable à la taxation des transactions financières. Sans s'en rendre compte, il voit où le bât blesse sans approfondir.

 

Ce qui fausse la recherche, ce n'est pas une vision matérialiste de la science, financée par le privé, c'est le capitalisme de connivence, ce que Jean-Marc Ferry, qu'il cite, appelle lui la privatisation du politique, réservant le pouvoir aux complices économiques et politiques.

 

(La voie était pourtant tracée de voir aussi dans le déclin de l'Europe, le rôle des États, grandissant aux dépens des libertés des personnes, ce qui a favorisé l'émergence de technocraties qui ne sont pas prêtes à abandonner privilèges et pouvoirs qu'elles ont accaparées. Mais il ne l'a pas suivie...)

 

La foi et le savoir ne sont pas opposés, ni incompatibles, mais de là à dire qu'ils sont intimement liés est un pas que l'auteur franchit allègrement. De même, il aspire à la réconciliation de la spiritualité et de la science et, pourquoi pas, à une philosophie nouvelle:

 

Unir à la perfection de la logique occidentale tout le contenu des méditations spirituelles de l'Orient, comme le voulait Vladimir Soloviev.

 

Une piste serait de poursuivre les deux étapes de développement de l'Occident identifiées par Raymond Abellio:

  • formation au contact des idées grecques et latines,
  • développement du cartésianisme et du matérialisme,

par la troisième étape, qu'il appelle de ses voeux, de

  • la réintégration de la métaphysique en tant qu'expérience existentielle de la réalité globale.

 

On ne peut qu'être d'accord avec cette définition qu'il donne:

Est "humaniste" toute démarche théorique ou pratique mettant l'être humain, son progrès et sa liberté au centre de ses préoccupations.

Et avec ce qu'il dit de l'actuelle vision réductrice de l'être humain:

À écouter les médias et les intellectuels à la mode, tous les malheurs de la planète lui seraient, peu ou prou, imputables.

 

Mais je ne suis pas sûr qu'il ait raison de dire, car cela me paraît présomptueux:

Désormais l'être humain doit trouver en lui-même, de façon non médiée, la transcendance qu'il trouvait auparavant dans l'image de la divinité.

Bref il voit dans l'introspection le moyen d'accéder à une connaissance directe et vécue du spirituel.

 

Il faut attendre la postface de Pierre Lorrain  pour que soit cité François Rabelais:

Science sans conscience n'est que ruine de l'âme.

Or c'est essentiel.

 

Comme est essentielle la propriété privée, naturelle à l'homme, sans laquelle il n'est pas de liberté, absente de cet essai, proie des puissants, id est des socialistes de tous genres 2, pour lesquels le capitalisme étymologique est un vain mot, alors qu'il marche parce qu'il est moral.

 

Francis Richard

 

1 - Il parle également, avec Corine Pelluchon, de destruction des sols et de massacre industriel des animaux.

2 - Qui souvent ignorent qu'ils le sont.

 

Plaidoyer pour un renouveau européen, Martin Bernard, 168 pages, BSN Press

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

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2 février 2024 5 02 /02 /février /2024 23:55
Prendre le maquis avec Ernst Jünger, d'Éric Werner

Dans Prendre le maquis avec Ernst Jünger (dont le sous-titre est éloquent: La liberté à l'ère de l'État total), Éric Werner s'inspire d'un livre peu connu d'Ernst Jünger, Le traité du rebelle ou le recours aux forêts, paru en allemand en 1951, et, chez Christian Bourgois, en français, en 1970.

 

Dans son introduction, Éric Werner explicite ce que l'auteur allemand entend par le recours aux forêts: la forêt est un moyen de se soustraire au regard de l'État, qui plus est, même, le recours aux forêts récuse en fait l'État en tant que lieu d'enracinement du citoyen pour le remplacer par la forêt.

 

Au sens propre, le recours aux forêts signifie résistance1, au sens métaphorique, reflet de l'âme: c'est en somme se battre contre l'automatisme qui est le point d'aboutissement du développement technique2, atteint au cours de la Deuxième Guerre mondiale et dont l'État total est un sous-produit.

 

Pour échapper à l'automatisme - aujourd'hui les programmes de numérisation à marche forcée - , il nous faut prendre appui [...] sur la culture et le caractère, d'une part, sur le nomos et l'éthos - c'est-à-dire les lois anciennes ou encore les lois non écrites, qui nous ont été transmises - d'autre part.

 

Le recours aux forêts suppose de prendre des risques, de décider soi-même de les prendre, de préférer le danger à la servitude, non sans avoir réfléchi: les grandes oeuvres littéraires sont là pour nous montrer que nous ne sommes pas qu'un numéro et constituent une alternative aux valeurs admises.

 

Le recours aux forêts est la forme en laquelle s'incarne à notre époque la liberté. Car la liberté elle-même ne change pas. Pour la défendre, sont à rejeter le tyrannicide, l'insurrection ou encore la petite guerre: l'arme du faible aujourd'hui c'est la très petite guerre, celle menée par un seul individu.

 

Les biens propres sont ce que nous sommes et nous sont intérieurs, c'est la patrie que l'on porte en soi, tandis que les biens matériels nous sont extérieurs. Les premiers méritent qu'on se sacrifie pour eux, les seconds non. Là encore l'individu est en première ligne, armé de ses livres classiques3.

 

Quand on voit que la cité est morte et qu'on se sent étranger à la société environnante, on bascule dans le recours aux forêts car on se rend soudainement compte qu'un véritable abîme nous en sépare, et donc nous nous retrouvons seuls avec nous-mêmes: on peut réellement parler ici de sécession.

 

Francis Richard

 

1 - Les mouvements de résistance sont rarement populaires.

2 - Le développement technique ne conduit pas inéluctablement à l'État total: la technologie n'est qu'un instrument, certes de plus en plus sophistiqué; ce sont ceux qui s'en servent, une oligarchie, qui produisent l'État total, lequel n'est pas invulnérable pour cette raison.

3 - La culture est ce qui permet de combattre l'automatisme qui lui-même en retour veut la mort de la culture.

 

Prendre le maquis avec Ernst Jünger, Éric Werner, 120 pages, La Nouvelle Librairie

 

Livres précédents chez Xenia:

 

Portrait d'Eric (2011)

De l'extermination (2013)

Une heure avec Proust (2013)

L'avant-guerre civile (2015)

Le temps d'Antigone (2015)

Un air de guerre (2016)

Portrait du père (2017)

Légitimité de l'autodéfense (2019)

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5 août 2023 6 05 /08 /août /2023 22:55
Paroles d'artiste, d'Abdul Rahman Katanani

Abdul Rahman Katanani, né en 1983, au Liban, dans le camp de réfugiés de Sabra, une forêt de béton, recherche naturellement le contact avec la nature, les abeilles et les arbres.

 

En observant les abeilles, il change son rythme de vie. Elles lui parlent. Il les écoute, les regarde, réfléchis. Les abeilles font une pause, entre midi et quatorze heures; il fait de même:

 

Dans le camp, dans le béton, je travaillais la nuit, dans la lumière artificielle, et je dormais le jour. Avec la lumière artificielle, on exploite les nuits.

 

Il fait la connaissance des arbres au pluriel dans la Meuse, en avril 2017, grâce à l'association Vent des forêts. Depuis, il plante des arbres. Les liens entre lui et eux sont réciproques:

 

Les vraies racines des hommes, les vrais liens de communication avec les autres, ce sont les idées. Les racines des arbres sont leurs idées.

 

Les corps des femmes et des hommes sont partie prenante de la nature. Il célèbre le corps, libre, sans contrainte, ni utile, ni docile, le corps différent, comme le sien, diabétique:

 

Je revendique la liberté d'être hors normes, la liberté de ne pas être ordinaire mais "extraordinaire" - ou, mieux, singulier.

 

Au camp, l'artiste se sert de matériaux à disposition - fils de fer barbelés, bidons de pétrole, tôles ondulées - pour montrer ce qu'on cache, par exemple le blason du corps féminin:

 

Mes vulves ressemblent à des fleurs. Elles ressemblent à quelque chose de très naturel, de très beau, qu'on peut voir tous les jours dans la nature. Elles sont des fleurs.

 

Ce faisant, il est bien conscient d'être provocateur, mais il le fait pour inciter les gens à la réflexion, à la nuance, à la connaissance, au risque, qui sont les conditions de la liberté.

 

Sculpteur, il est également tisseur, de fils de fer barbelés, mais c'est pour démêler les bonnes traditions de celles qui sont délétères et dont les femmes sont souvent victimes:

 

Mes tapis de barbelés sont une piste visuelle qui nous pousse à réfléchir et à reconsidérer en profondeur nos habitudes quotidiennes.

 

L'amour doit être libre: on ne possède pas l'être aimé et celui-ci ne possède pas celui qui l'aime. Ce qui l'intéresse chez une femme, c'est la manière dont lui parle son corps:

 

La force d'attraction d'un corps, c'est l'idée qui l'habite. Il faut d'abord que le cerveau de la fille me plaise. Si son cerveau ne me plaît pas, son physique ne me plaît plus.

 

Il représente des enfants depuis toujours. Il aime les voir jouer et bouger joyeusement: Le jeu et la joie, c'est la même chose. [...] La joie est toujours mouvement. C'est-à-dire la vie:

 

Dans le jeu, il n'y a que les règles des enfants qui vaillent, et leurs règles de jeu construisent leur personnalité. Mais c'est là aussi que commence le contrôle de l'enfant, là que finit sa liberté, quand les adultes se mêlent d'établir les règles du jeu, de définir les bons et les mauvais jeux.

 

Quand il est avec des enfants, il les écoute, apprend, joue, s'efforce de donner un exemple de liberté, par l'art leur ouvre les yeux pour qu'ils aillent vers la liberté et rit de bon coeur:

 

Dans tous les séminaires, tous les workshops, on joue et on rigole, on mélange le travail et le rire, on fait des blagues.

 

Il se sculpte aussi lui-même, son worshop intérieur permanent, qui suppose qu'il s'aime afin de pouvoir aimer les autres, requiert sa pleine attention, sa présence, pour dialoguer:

 

Après c'est une conversation sans fin, entre moi et moi, puis entre moi et les autres artistes, puis entre nous et le monde.

 

Converser lui permet de résister aux normes (comme les enfants), de se poser le plus de questions possibles auxquels il trouve les meilleures réponses en cherchant, en étudiant. 

 

Les sociétés, dans lesquelles nous vivons, sont fondamentalement violentes: La violence d'État est portée par l'économie, les armes et les drogues. Paix et liberté sont interconnectées:

 

Si l'on veut travailler sur la paix comme sur la liberté, il faut d'abord travailler sur l'individuel, puis sur le groupe. La paix et la liberté sont des décisions personnelles d'abord.

 

Il faut décider d'apprendre, connaître, mettre en doute, vérifier, apprendre encore. Par les livres, par l'internet. Ce qui demande beaucoup de temps mais qui est incontournable:

 

La paix se construit aussi [comme la liberté] sur la connaissance et, là encore, elle se construit d'abord sur les connaissances individuelles.

 

Comment agir?

 

  • Par le sourire: Le sourire devient naturel à force d'exercice - comme la puissance des athlètes. Sourire. Résister. Le sourire résiste. Il résiste à la violence du monde.

 

  • Par l'art: L'art devenant action.

 

  • En multipliant à l'infini le micropolitique et le microéconomique.

 

  • En créant des micro-indépendances et des microcultures, des microhavres de paix hyperconnectées.

 

Lui peut être indépendant, autosuffisant, et pense que, pour les autres, les choses sont en train de s'inverser: la microéconomie se (re)développe et on revient au commerce de la paix.

 

L'artiste sculpteur qu'il est sent monter en lui le désir de peindre: Le désir de danser devant des toiles: de passer du pli à la danse, de la force à la légèreté [...]. C'est la vie qui vient.

 

Francis Richard

 

Paroles d'artiste, Abdul Rahman Katanani, 112 pages, Slatkine (propos recueillis par Barbara Polla, avec une postface de Karine Tissot)

 

Livre précédent:

Hard Core (2017)

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7 janvier 2023 6 07 /01 /janvier /2023 22:40
Pourquoi déconstruire?, de Pierre-André Taguieff

Dans ce livre, pour répondre à la question du titre: Pourquoi déconstruire?, Pierre-André Taguieff répond à une trentaine de questions qui lui permettent peu à peu de cerner les Origines philosophiques et avatars politiques de la French Theory.

 

Qui regroupe-t-on sous l'étiquette de French Theory? Les penseurs français dits postmodernes, poststructuralistes ou déconstructionnistes, c'est-à-dire les Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Julia Kristeva ou Jacques Lacan.

 

La question du livre, posée dans plusieurs d'entre elles, est la définition de la déconstruction d'où découle cette théorie. Or la déconstruction ne se définit pas. En fait, elle se propose de combattre la raison et de congédier la recherche de la vérité.

 

Selon Derrida, on ne peut définir la déconstruction parce qu'elle consiste précisément à déconstruire toute définition, à ne plus penser sur la base de définitions. La déconstruction n'est ni une analyse, ni une critique, ni une méthode, ni une doctrine.

 

Les deux origines philosophiques de la déconstruction seraient Martin Heidegger, dont le terme polysémique Abbau a été traduit par déconstruction, et Friedrich Nietzsche, passé à la moulinette de la déconstruction, en quelque sorte heideggérianisé 1.

 

Les avatars de la French Theory, ce sont des déconstructeurs militants qui se sont attaqués à la civilisation européenne ou occidentale, réduite à la production de la "race blanche" supposée hétéro-patriarcale, impérialiste et raciste, i.e. s'en sont pris:

- à son phallocentrisme. ;

- à son leucocentrime (de "leukos", "blanc");

- à son logocentrisme (ou rationalisme);

- à son phallogocentrisme (néologisme derridien);

- à son carno-phallogocentrisme (autre néologisme derridien).

 

En pratique, la French Theory (d'origine germano-française) est devenue le rite d'initiation du "décolonialisme", qui consiste à d'abord apprendre à tout déconstruire dans l'héritage occidental, son universalisme, son rationalisme, son humanisme, etc.

 

En pratique, la French Theory, avec son hyper-relativisme et son déconstructionnisme obsessionnel, aura ouvert la voie au wokisme (qu'il faudrait plutôt appeler vigilantisme 2), lequel a retourné l'immoralisme nietzschéen en un hyper-moralisme.

 

À quoi cette théorie mène-t-elle? À rien. Une fois mise en route, la machine à déboulonner ne s'arrête plus. Que reste-t-il des idoles de la French Theory ? Ce sont des clichés, des tics de langage, des expressions vides de sens et des concepts creux...

 

Francis Richard

 

1 - Parce que Nietzsche critique, dans certains textes, la rationalité et la vérité...

2 - Ou culture de la victimisation...

 

Pourquoi déconstruire?, Pierre-André Taguieff, 288 pages, H & O

 

Livre précédent:

 

Une France antijuive ?, CNRS Éditions (2015)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch

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28 décembre 2022 3 28 /12 /décembre /2022 23:55
Pascal et la proposition chrétienne, de Pierre Manent

Il n'y a plus aujourd'hui à proprement parler de "séparation" puisque l'État a attiré à lui toute l'autorité, plus précisément puisque l'État a imposé qu'il n'y ait plus d'autre autorité que le commandement de l'État, en pratique de l'ensemble des institutions et des juridictions qui forment l'État.

 

La "séparation" dont il s'agit est celle de l'Église et de l'État. Mais elle n'a pas réellement eu lieu avec la loi du même nom. La conception et la progressive mise en oeuvre d'un État souverain se sont mises à croître au mitan du XVIIe siècle, pour embellir sous la Révolution et aboutir à la loi de la République à laquelle rien ne peut être opposé.

 

À ce même mitan du XVIIe siècle, Blaise Pascal a repensé et reformulé ce que Pierre Manent appelle La proposition chrétienne, c'est-à-dire l'ensemble lié des dogmes ou mystères chrétiens, en tant qu'ils sont offerts à la considération de notre entendement et au consentement de notre volonté, et qu'ils entraînent une forme de vie spécifique.

 

L'auteur reconstitue cette proposition à partir de la forme fragmentée et inachevée mais singulièrement puissante que revêtent les écrits de Pascal sur le sujet, sachant qu'à proposition il donne un sens logique et notionnel mais aussi un sens pratique et actif: il s'agit de l'acte de proposer, un acte dont l'auteur premier et principal est Dieu dans son Église. 

 

Le contexte est celui d'une société qui est en train de perdre la connaissance de sa religion, une société qui, dans le fond de son âme, est athée. Aussi la proposition chrétienne, reformulée et repensée par Pascal, s'oppose-t-elle vivement aux accommodements des casuistes - des molinistes- et s'adresse-t-elle aux athées, et à l'athée qui est au fond de tout homme.

 

Pascal remarque que le coeur de l'homme, qui est grand et capable d'infini, en est détourné par l'attachement à la vie finie auquel conduit sa volonté vicieuse. C'est en le comprenant que l'homme peut trouver raisonnable de se rapprocher du Dieu-ami-des-hommes, dont l'existence est possible, Dieu n'étant pas objet de la science ou de l'art de prouver:

 

Parmi les types humains, seul l'expérimentateur - s'il sait appliquer la raison à l'expérience - et le chrétien - s'il sait soumettre la raison à la foi - savent exactement ce qu'ils font.

 

Avec Pascal, l'auteur revisite donc la proposition chrétienne: les dogmes et les mystères, les deux grands faits qui motivent et ordonnent l'expérience chrétienne - l'homme est malade et Dieu seul peut le guérir -, l'amour du prochain qui n'est pas un sentiment mais une vertu1, le risque de tout perdre dès qu'on laisse [la raison et la volonté] prendre l'initiative.

 

Enfin, selon Pascal, il n'y a pas de solution de continuité entre les deux Testaments, mais insécabilité ou inséparabilité des deux, ce qui est, regardée dans cette perspective, la spécificité de la religion chrétienne, où le Médiateur est fils de David selon la généalogie juive, et fils d'une vierge d'Israël par le Saint-Esprit qui achève et explique la Révélation:

 

[La religion chrétienne] n'est pas une autre religion que la religion juive, mais elle mène à son terme ce que j'appellerai l'opération unitive, celle qui unit les hommes entre eux en même temps qu'elle unit l'humanité à Dieu. L'intensité et la profondeur de cette opération se concrétisent et se donnent à connaître dans sa modalité, qui est engendrement et filiation, engendrement du Fils par le Père et, par la médiation du Fils, adoption filiale des hommes par le Père.

 

Francis Richard

 

1 - C'est [au] travail de l'État et de la démocratie modernes que nous devons ce nouvel être, le semblable compatissant au semblable, que nous sommes tous plus ou moins devenus.

 

Pascal et la proposition chrétienne, Pierre Manent, 432 pages, Grasset

 

Livres précédents:

Situation de la France Desclée de Bouwer (2015)

La loi naturelle et les droits de l'homme PUF (2018)

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28 juillet 2022 4 28 /07 /juillet /2022 20:00
Civilisation et libre arbitre, de Jean-Philippe Delsol

Le libre arbitre, comme Dieu, ne se prouve pas, ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas. Il bénéficie en tout cas de solides présomptions d'existence et peut se définir ainsi:

 

Le libre arbitre est la capacité de l'homme à choisir ce qu'il veut penser, dire ou faire, à retenir une option quand il aurait pu se décider pour une autre. Mais il n'est pas la liberté, il en est le prélude, la matrice, la condition.

 

LIBRE ARBITRE OU DÉTERMINISME EN RELIGION

 

Le libre arbitre et le déterminisme se disputent l'existence tout au long de l'histoire des hommes. Jean-Philippe Delsol rappelle que, dans l'antiquité, si le libre arbitre des hommes n'est pas totalement exclu, le destin plane sur leur tête, celle des Grecs, quoi qu'en dise Aristote, et celle des Romains, chez qui seuls les stoïciens ne s'y résolvent pas.

 

Le judaïsme a peut-être rendu l'homme conscient de son libre arbitre, mais c'est le christianisme qui en a fait la pierre angulaire de son édifice jusqu'à ce qu'advienne la Réforme, qui l'abandonna pour la prédestination, laissant le seul catholicisme se fonder sur lui, la prescience de Dieu ne le contredisant pas, le temps divin étant différent du temps humain.

 

L'histoire de l'islam est édifiante. Pendant les premiers siècles de l'Hégire (622), le libre arbitre des mu'tazilites est proche de l'aristotélisme, mais, après, il est remis en cause par les ash'arites qui s'abandonnent à une sorte de prédestination, minimisant les oeuvres au profit de la foi, comme le fera à son tour le protestantisme de Luther ainsi que celui de Calvin.

 

LIBRE ARBITRE OU DÉTERMINISME EN PHILOSOPHIE

 

À l'époque moderne, du XVIe à la fin du XVIIIe siècle, le débat entre libre arbitre et déterminisme se poursuit. Au XVIIe siècle Spinoza est le chantre du déterminisme de la nature; Descartes, qui y est opposé, est plus ambigu à son égard avec sa vue mécaniste du monde, qui réduit la liberté humaine; jésuites et jansénistes s'opposent sur la prédestination.

 

Sont déterministes Hobbes, qui ne croit ni au libre arbitre ni à la liberté des individus sinon au travers de la liberté de l'État, Hume, pour qui l'homme est une machine améliorée, un infime rouage d'une immense ingénierie. Locke a du mal à concilier son déterminisme mécaniste avec l'omniscience en Dieu dont il est persuadé autant que de la liberté...

 

Pour Schopenhauer l'homme se croit libre mais ne l'est pas. Constant et Tocqueville ne glosent pas sur le libre arbitre, tant pour eux il est naturel sans doute. Kant ne récuse pas le déterminisme, développe l'idée de la causalité par la liberté, sacralise la raison qui la permet. Pour Hegel, la liberté n'existe qu'en étant dissoute dans l'universel et seul l'État est universel...

 

William James croit au libre arbitre sans pouvoir le démontrer. Bergson et son disciple Jankélévitch considèrent le libre arbitre comme une partie essentielle de l'homme conçu comme le devenir incarné. Les rebelles catholiques tels Ernest Naville ou Lacordaire s'en font les ardents défenseurs, tandis que Montalembert parle davantage de liberté de conscience.

 

Parmi les économistes libéraux qu'analyse l'auteur, Frédéric Bastiat est le plus convaincu que le libre arbitre est la pierre angulaire sur laquelle repose la prospérité des sociétés. Les écoles autrichienne et ordolibérale, qui suivent, ont le même souci de la liberté intérieure et de son caractère déterminant pour équilibrer les moyens et les besoins.

 

L'auteur poursuit son tour d'horizon des philosophies, avec celles de la liberté comme une fin en soi, tels l'existentialisme de Jean-Paul Sartre, qui conduit au néant ou à la révolution permanente, ou l'objectivisme d'Ayn Rand, qui propose que chacun définisse ses fins et trouve le sens de sa vie. Et le termine avec le compatibilisme et ceux qui s'y opposent aujourd'hui.

 

LIBRE ARBITRE OU DÉTERMINISME EN LEURS FRUITS

 

C'est peut-être dans les fruits du libre arbitre ou du déterminisme que les présomptions de l'existence du premier et de l'inexistence du second se confirment le mieux:

 

- l'islam des premiers siècles de l'Hégire (du VIIIe au XIe siècle de notre ère), où le libre arbitre est reconnu, est celui où la civilisation musulmane, permettant ses conquêtes, resplendit avant que son rejet, pour le remplacer par la prédestination (avec pour conséquence une religion totalisante), ne le fasse tomber dans la pauvreté d'aujourd'hui (les chiffres à l'échelle mondiale parlent d'eux-mêmes);

 

- le protestantisme aurait dû se traduire par le même dépérissement puisqu'il se fondait comme l'islam sur la prédestination, mais c'était compter sans un ensemble de mécanismes correcteurs qui ont rétabli et optimisé le rôle de l'individu et sans la distinction qu'il a maintenue entre la cité spirituelle et la cité temporelle;

 

- le catholicisme, paradoxalement, qui est pourtant fondé sur la séparation du spirituel et du temporel (rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu) et sur le libre arbitre, a vu celui-ci se réduire avec le renforcement de l'alliance du pouvoir politique et de la religion, voire de sa domination: la France d'aujourd'hui a ainsi hérité du centralisme monarchique et en a poursuivi l'extension sans fin de l'État sous les régimes suivants.

 

Il n'empêche: Malgré les obstacles qu'il a rencontrés dans la manifestation des libertés, l'Occident a créé vraisemblablement la civilisation la plus libre de toutes celles qui ont existé et c'est l'attachement de ces peuples occidentaux à leur libre arbitre et à leurs libertés qui ont permis l'essor exceptionnel de ce continent, qui a ensuite bénéficié au monde entier.

 

LA PERSONNE OU LA FIGURE DU LIBRE ARBITRE

 

L'homme contribue par lui-même à sa propre personne. Le libre arbitre apparaît dès lors comme un facteur nécessaire d'individuation. [...] Dans sa recherche ontologique, l'homme découvre son libre arbitre qui lui permet de s'interroger sur lui-même, de se différencier des autres et par là de libérer sa créativité dans toute sa richesse inattendue.

 

De même qu'il a retracé l'histoire du libre arbitre versus le déterminisme, Jean-Philippe Delsol retrace celle de la notion de personne qui lui est fondamentalement liée, depuis la tradition juive, en passant par l'antiquité grecque, jusqu'à aujourd'hui.

 

Chaque individu est singulier et pourtant appartient à une communauté universelle, celle de la nature humaine. Ce qui fait la singularité d'un homme par rapport aux autres et de l'homme par rapport aux autres êtres vivants, c'est sa liberté intérieure (le libre arbitre), dont la liberté (extérieure) est le complément indispensable, la réalisation:

 

Le succès de l'Occident repose principalement sur la valorisation de la responsabilité individuelle qui n'a été possible que parce que l'individu a été reconnu et que l'échange entre individus a été tout à la fois ouvert et organisé par le droit de façon à le valoriser au bénéfice de toutes les parties dans leur respect réciproque, ce qui a été nommé la république ou la démocratie, et/ou l'état de droit.

 

L'homme peut commettre le mal, mais il ne le sait que parce qu'il dispose de son libre arbitre, alors qu'un animal connaît la souffrance, pas le mal. Mais qu'est-ce que le bien? Il est difficile de le déterminer, de le pratiquer, de le faire advenir; le bien est surtout impossible sans le libre arbitre, qui permet de s'élever moralement:

 

Ceux qui prétendent posséder le monopole du bien récusent nécessairement le libre arbitre.

 

Le lecteur lira avec profit les pages que l'auteur consacre au cerveau par lequel l'homme n'est pas déterminé, à l'intelligence artificielle, qui n'est pas intelligente et relève de la copie, au mystère des origines, qui ne s'expliquent ni par le hasard ni par la nécessité. 

 

CONCLUSION

 

Nous sommes le fruit de nos gènes, de notre éducation et de notre environnement, mais nous faisons plus ou moins usage de nos capacités, de ce à quoi notre éducation nous a ouverts, des contraintes et des opportunités de notre environnement. Au croisement de ces données qui elles-mêmes évoluent en permanence, chaque être est unique et nouveau, donc capable de nouveauté, de créativité. Les possibles sont infinis, imprévisibles. La plus grande richesse du monde, c'est l'homme parce qu'il recèle une immense inventivité. Le libre arbitre a balisé l'histoire de la liberté pour favoriser l'émergence du processus d'individuation et en assurer la consolidation. Il a permis aux hommes de devenir des personnes en agissant de leur plein gré, en ayant des pensées qui soient les leurs.

 

Francis Richard

 

Civilisation et libre arbitre, Jean-Philippe Delsol, 384 pages, Desclée de Brouwer

 

Livres précédents de Jean-Philippe Delsol:

Pourquoi je vais quitter la France Tatamis (2013)

L'injustice fiscale ou l'abus de bien commun Desclée de Brouwer (2016)

Éloge de l'inégalité Manitoba (2019)

 

Livre précédent de Jean-Philippe Delsol et Nicolas Lecaussin:

A quoi servent les riches JC Lattès (2012)

Échec de l'État Éditions du Rocher (2017)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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