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4 août 2021 3 04 /08 /août /2021 22:55
La liberté et ses traîtres - Six ennemis de la liberté, d'Isaiah Berlin

Ce livre a paru en anglais en 2002 sous le titre Freedom and Its Betrayal - Six Ennemies of Human Liberty. Il rassemble six conférences d'Isaiah Berlin, enregistrées par la BBC à l'automne de 1952.

 

Dans ces conférences, publiées cinq ans après sa mort, Berlin montre que cinq fils des Lumières ont trahi la liberté qu'ils prétendaient défendre et en avaient une conception singulière, très actuelle.

 

Le sixième était un ennemi déclaré. Il est donc difficile de le qualifier de traître. Si Berlin lui a consacré une de ces conférences, c'est bien parce que la liberté a besoin de critiques autant que de partisans.

 

 

HELVÉTIUS

 

Le premier de ces ennemis est Claude-Hadrien Schweitzer (Helvétius est la traduction latine de son patronyme):

 

Toute sa vie, il tenta de découvrir un principe unique capable de jeter les bases de la morale et de répondre réellement aux questions sur la meilleure manière de fonder la société, sur la façon dont l'homme devait vivre et comment il devait agir, avec le même degré d'autorité scientifique que Newton dans le domaine de la physique.

 

Le principe qu'il découvrit était le suivant:

 

La poursuite du plaisir et l'évitement de la douleur sont les seuls mobiles qui agissent effectivement sur les hommes, de même qu'on dit que la gravitation et d'autres lois de la physique agissent sur les corps inanimés.

 

Comment réaliser l'objectif de rendre les gens heureux?

 

Pour agir de façon efficace, [le législateur] doit faire en sorte qu'il vaille la peine pour les hommes, de faire ce qu'il veut qu'ils fassent, et non pourquoi il agit de la sorte; il doit le leur faire faire, qu'ils le veuillent ou non [...].

C'est une fois que la législation coercitive est en place, que vient le tour de l'éducateur [...].

Ce qu'il nous faut, c'est un monde gouverné par les savants, parce qu'en définitive, être bon, être sage, être savant et être vertueux ne sont qu'une seule et même chose.

 

 

ROUSSEAU

 

Pour Rousseau, la liberté est une valeur absolue:

 

Dire qu'un homme est homme et dire qu'il est libre, c'est quasiment la même chose.

 

Mais il est une autre valeur absolue: les bonnes règles, qui sont inhérentes à l'homme.

 

Comment résoudre ce dilemme?

 

Si l'on peut faire en sorte que [les hommes] aiment les règles, alors ils les désireront non pas tant parce que ce sont des règles, mais parce qu'ils les aiment [...].

Forcer un homme à être libre, c'est le forcer à se comporter de manière rationnelle. [...]

S'il ne veut pas une fin rationnelle, il ne veut pas vraiment; s'il ne veut pas une fin rationnelle, il ne veut pas une vraie mais une fausse liberté.

 

 

FICHTE

 

Fichte soutenait que l'individu devait être absolument libre.

 

Dans son esprit, cela signifiait que la loi était tirée de notre être propre:

 

Je ne suis libre que si je fais des choses que personne ne peut m'empêcher de faire, et je les fais uniquement si c'est mon être intérieur, mon Moi, qui agit, si rien d'autre ne vient l'entraver.

 

Cette conception n'est pas individualiste:

 

Le vrai Moi, le Moi libre, n'est pas le moi empirique revêtu d'un corps, celui qui a son temps et son lieu, mais un Moi commun à tous les corps; c'est un super-moi, un Moi plus vaste, divin, qu'il commence peu à peu à identifier tantôt avec la nature, tantôt avec Dieu, tantôt avec l'histoire, tantôt avec une nation.

 

Les disciples de Fichte en arrivèrent à l'idée de la liberté comme élimination des obstacles rencontrés...

 

 

HEGEL

 

Pour Hegel, l'univers est comme une sorte d'entité possédant une âme, à peu près de la même manière que les individus ont des âmes, des intentions, des fins, des volontés, mais bien sûr en beaucoup plus grandiose...

 

Comment savons-nous quelle direction il prend?

 

Parce que nous en faisons partie. Parce que chaque individu est un élément fini d'un tout infini, qui, considéré collectivement, possède une certaine finalité et une certaine direction.

 

Par quel mécanisme?

 

L'esprit fonctionne selon ce qu'il appelle la dialectique.

 

Une première idée vient, c'est la thèse; une seconde vient en collision avec elle, c'est l'anti-thèse; une troisième retient des éléments de chacune, c'est la synthèse, la cause du progrès:

 

Ces forces ne sont pas simplement des pensées dans la tête des gens; elles s'incarnent dans des institutions, des Églises, dans des constitutions politiques, peut-être dans de vastes entreprises humaines, par exemple les migrations des peuples ou les révolutions, ou dans de vastes développements intellectuels, où la thèse et l'antithèse, dans leur état constant de tension réciproque, sont portées à leur paroxysme.

 

Dans cette conception, le schéma importe plus que l'individu et de tous les schémas, c'est l'État qui occupe le rang le plus haut...

 

Et la liberté? Elle n'a pas sa place dans le schéma hégélien:

 

Il ne peut y avoir de liberté là où l'obéissance au schéma est la seule expression de soi, là où ce qu'on appelle la liberté n'est pas la possibilité d'agir dans une sorte de vide, aussi réduit soit-il, laissé à votre choix personnel et soustrait à toute intervention.

 

 

SAINT-SIMON

 

Saint-Simon donne quatre critères du progrès:

 

- La société progressiste est celle qui offre le maximum de moyens pour satisfaire le maximum de besoins chez les êtres humains qui la composent.

 

- Tout ce qui est progressiste offre aux meilleurs l'occasion d'occuper le premier rang.

 

- C'est l'existence de dispositions assurant le maximum d'unité et de force en cas de rébellion et d'invasion.

 

- C'est la mise en oeuvre de circonstances favorables à l'invention, aux découvertes, à la civilisation.

 

Pour que ces critères soient remplis:

 

- Il faut remplacer le lamentable gâchis qu'est la libre concurrence par une planification concertée.

 

- Pour diriger ce système il nous faut des élites: elles doivent pratiquer deux sortes de morale, en suivre une et en prêcher une autre au troupeau humain qu'elles dirigent:

 

La liberté, la démocratie, le laisser-faire, la féodalité, toutes ces notions métaphysiques, ces slogans, ces mots sans grande signification, doivent laisser place à quelque chose de plus clair, de plus neuf, de plus audacieux: la grande entreprise, le capitalisme d'État, l'organisation scientifique, une organisation mondiale, un parlement mondial, une fédération mondiale.

 

 

MAISTRE

 

Joseph de Maistre n'a eu de cesse de détruire la pensée du XVIIIe siècle:

 

Au lieu des idéaux de progrès, de liberté et de perfectibilité, il prêcha le caractère sacré du passé, la vertu et même la nécessité d'une complète sujétion, parce que la nature humaine était irrémédiablement mauvaise et corrompue. Au lieu de la science, il prêcha le primat de l'instinct, de la superstition, du préjugé. Au lieu de l'optimisme, le pessimisme. Au lieu de l'harmonie et de la paix éternelles, la nécessité - à ses yeux divine - du conflit, de la souffrance, de la guerre etc.

 

Ce contre quoi il proteste le plus, c'est l'idée reçue selon laquelle c'est la raison qui est la grande souveraine des choses. Ceux contre qui l'ordre social doit être préservé, ce sont tous ceux qui constituent l'intelligentsia. Ceux qu'il exècre le plus, ce sont les savants.

 

Pourtant Isaiah Berlin reconnaît à l'oeuvre de cet ennemi de la liberté le mérite d'être un antidote violent aux doctrines boursouflées, exagérément optimistes et dans l'ensemble superficielles du XVIIIe siècle...

 

 

Francis Richard

 

La liberté et ses traîtres - Six ennemis de la liberté, Isaiah Berlin, 288 pages, Éditions Payot et Rivages (traduit de l'anglais par Laurent Folliot)

 

Autre livre d'Isaiah Berlin, aux Belles Lettres:

 

Le hérisson et le renard (2020)

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 22:55
Éric Fuchs l'éveilleur, de Maryvonne Nicolet-Gognalons

En suivant les mouvements sociaux de son époque, en éveillant les consciences de nombreux chrétiens inquiets, désorientés, il renouvelle les études théologiques en substituant à une morale de certitudes les interrogations de l'éthique.

 

Né en 1932, Éric Fuchs a passé une grande partie de son enfance à Plainpalais, un quartier très animé de Genève. Il y est arrivé à l'âge de six ans et ne s'y serait pas intégré s'il n'y avait pas eu le football, qui autorise la lutte, la compétition, les échecs, les complicités, surtout les amitiés si fortes durant cette période scolaire.

 

Garçons et filles ne jouent pas ensemble, sont séparés à l'école, mais se rencontrent à la paroisse protestante, où sont rappelées de fortes exigences morales. C'est pour lui une ère d'insouciance où se trouvent réunies les conditions d'une grande liberté personnelle que sont aussi une famille solide et une bande de copains.

 

À l'âge de dix ans, son père tombe gravement malade. S'en est fini de l'insouciance. Il se doit de faire de bonnes études et devient un jeune homme sérieux dont les résultats à l'école primaire permettent d'accéder au collège Calvin, ce lieu privilégié des grandes familles genevoises, où il s'intègre par l'excellence.

 

Né pourtant dans une famille agnostique, la rencontre avec le pasteur Redalié le conduit à faire deux ans d'études à la Faculté de Théologie de Genève, puis à poursuivre ses études à la Faculté libre de Montpellier. Là, Georges Crespy, professeur émérite, lui permet de découvrir l'intérêt de la théologie morale, de l'éthique

 

Un maître-mot, reconnaissance, à comprendre dans les deux acceptions de connaissance et de re-connaissance, exprime la gratitude qu'il éprouve envers ceux qui lui ont permis non seulement de surmonter ses difficultés d'intégration mais aussi, librement, de choisir ses orientations et de développer son goût des autres.

 

Devenu pasteur, plutôt que d'exercer confortablement dans une paroisse, il prend en charge le Centre protestant d'études, fondé et financé par Jacques de Sernaclens, où il s'agit de pratiquer une théologie plus exigeante intellectuellement, ouverte aux préoccupations sociales et morales de publics professionnellement divers:

 

Le Centre protestant d'études se veut à l'écoute des connaissances de son époque et de leur confrontation avec les valeurs chrétiennes.

 

Au Centre Protestant d'études, en vingt années d'animation de groupes et de cours, une accumulation d'expériences et de connaissances permet à Éric Fuchs de faire le choix d'une carrière universitaire avec une thèse de doctorat. Dans cette thèse, Le Désir et la Tendresse, il prône une éthique chrétienne de la sexualité:

 

Sans limite, sans interdit, le désir peut alors se révéler d'une violence inimaginable.

[...]

À la vision hiérarchisée de la morale catholique s'oppose une morale protestante du scrupule, une conscience scrupuleuse.

 

En 1973, il fonde avec des amis catholiques l'Atelier oecuménique de théologie. Ce fut un grand moment de sa vie: c'était formidable, dit-il lors de la fête de la 19e volée en 2020, de se faire des amis, de continuer à être amis, la découverte des uns et des autres dans nos différences, découverte mutuelle, enrichissement mutuel. 

 

Il étend sa réflexion éthique à d'autres domaines que la sexualité, notamment à celui de la médecine où les croyances scientifiques minimisent et occultent les droits de la personne malade ou mourante. Cela le préparera à être professeur d'éthique à Lausanne pendant six ans, puis titulaire de la chaire d'éthique à Genève:

 

À des normes morales toujours contraignantes, la perspective éthique impose une réflexion ouverte, tolérante, sincère sur les enjeux et les valeurs sous-jacentes.

 

Éric Fuchs est un éveilleur. À ce titre, il insiste sur la fidélité à la longue chaîne générationnelle qui construit l'histoire personnelle et la cohérence du sentiment d'identité. C'est ce qui explique sa reconnaissance et ses gratitudes envers ceux qui l'ont éveillé à la foi, au goût des études, gratitudes pour les amitiés fortes et solides:

 

Le mythe d'être créateur de soi-même, d'être sa propre origine, a conduit à toutes les impasses actuelles de pathologie de l'individu, égoïsme, rejet du malheur sur des facteurs extérieurs, négation des limites et des interdits.

 

Pour lui, il est crucial, avec l'âge, pour son propre sentiment d'identité, d'être capable de rendre compte de ses actes et d'en assumer la responsabilité. Des échanges réciproques et des relations de confiance avec les autres le permettent en apprenant soi-même, c'est-à-dire en favorisant un travail lucide et exigeant sur soi-même:

 

Toutefois son parcours est resté éclairé par la foi chrétienne, foi parsemée de doutes, mais foi extrême au sein d'une vie spirituelle intense - foi chrétienne d'unité interreligieuse, foi porteuse d'une immense espérance

 

Francis Richard

 

Éric Fuchs l'éveilleur, Maryvonne Nicolet-Gognalons, 104 pages, Slatkine

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3 juillet 2021 6 03 /07 /juillet /2021 19:30
"2020" Réflexions, de Jon Ferguson

Dans tout ce que j'écris, mon objectif est double: amener mes semblables à réfléchir et à apprécier la vie, c'est-à-dire à réfléchir sur leurs valeurs, leurs croyances, leurs vérités, leur existence et leur pensée... et à apprécier le simple fait que l'existence existe.

(PS II du 10 novembre 2020)

 

"2020" Réflexions est un journal que Jon Ferguson a tenu du 26 avril 2020 au 22 mai 2020, pendant la pandémie. Mais ce n'est pas un journal comme les autres.

 

Certes, il parle de l'époque particulière au cours de laquelle il écrit, mais il s'agit surtout, comme son titre l'indique, d'un ouvrage de réflexions sur la mort, la vie:

 

Maintenant, chaque jour, je pense à la mort. Elle est aussi réelle que la vie. J'avoue ouvertement que je ne sais pas ce qu'est l'une ou l'autre. La mort est un mystère. La vie est un mystère.

(2 mai 2021)

 

Pour ce qui concerne l'époque, il se montre las des stupidités qu'il entend (p. ex. la déformation médiatique de propos qu'il a entendus), ce qui heurte la raison:

 

Ces derniers mois, beaucoup de gens ont dit beaucoup de choses dommageables sur des sujets dont ils ne savaient rien ou presque.

(30 avril 2020)

 

Ce qu'il reproche aux médias et aux politiciens, c'est de ne voir que le côté négatif des choses, de nous avoir changés, d'avoir changé notre vision du monde.

 

Peut-être sont-ce ceux qui consomment les médias et écoutent les politiciens qui sont à blâmer. Encore que tout blâme est une erreur, puisqu'il va au fond de l'Être.

 

Plus que la pandémie de la Covid-19, Jon Ferguson redoute un virus d'une autre espèce, qui ne tue pas le corps mais fait des ravages dans l'esprit, le médiavirus:

 

C'est aux États-Unis d'Amérique qu'il [le MV-1] est le plus apparent et le plus évident, où deux souches vicieuses sont à l'oeuvre depuis des décennies, CNN-2 et FOXN-13.

(8 mai 2020)

 

Le médiavirus simplifie les choses, alors qu'elles sont toujours plus complexes qu'il n'y paraît; sans doute l'acceptons-nous parce que nous aimons simplifier. Exemple:

 

Au lieu d'être bombardés de chiffres de décès, nous devrions apprendre à connaître la complexité de la situation dans son ensemble. Cela pourrait réduire la peur et la panique.

(10 mai 2020)

 

Seulement la complexité des choses n'est pas complètement rassurante, car nous, les humains, nous n'aimons pas l'incertitude. Nous n'aimons pas ne pas savoir:

 

Si l'histoire de l'humanité a révélé une chose, c'est que nous croyons presque n'importe quoi tant que cela s'inscrit dans ce que nous pensons déjà.

 

Jon Ferguson aimerait que les gens ressentent l'émerveillement de l'Être, mais pas en étant prisonniers du mensonge: la vérité sur la vérité, c'est qu'il n'y en a point...

 

Francis Richard

 

"2020" Réflexions, Jon Ferguson, 112 pages, Dashbook (traduit de l'américain par Valérie Debieux)

 

Livres précédents chez Olivier Morratel Éditeur:

 

La dépression de Foster (2013)

La Bête (2015)

Les joyaux de Farley (2016)

 

Publication commune avec lesobservateurs.ch

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 20:15
Vivre avec nos morts, de Delphine Horvilleur

Le judaïsme ne connaît aucun clergé, et tout ce qu'un rabbin accomplit peut en principe être réalisé et énoncé par n'importe qui d'autre. Le rabbin n'est qu'une personne dont la communauté reconnaît l'érudition et qu'elle se choisit comme guide, mais en aucune manière, il ou elle n'est un intermédiaire entre Dieu et les hommes.

 

Delphine Horvilleur est rabbin. Elle parle de métier: À mesure que les années passent, il me semble que le métier qui s'approche au plus près du mien porte un nom, c'est celui de conteur.

 

Vivre avec nos morts est un livre d'expérience qui rassemble quelques histoires [qu'il lui] a été donné de raconter, des vies et des deuils [qu'il lui a fallu] vivre ou [qu'elle a] pu accompagner.

 

La grande leçon qu'elle tire de ces récits est que, dans la mort, une place peut être laissée aux vivants. Ce sont son érudition et ses nombreuses rencontres qui lui ont permis de parvenir à ce constat.

 

Cette place laissée aux vivants, c'est pour elle, le jour des funérailles, dans le cimetière, de savoir dire [à ceux qui restent] tout ce qui a été et aurait pu être, bien avant de dire ce qui ne sera plus.

 

Son rôle d'officiant est d'accompagner les endeuillés, non pas pour leur apprendre quelque chose qu'ils ne savaient déjà, mais traduire ce qu'ils vous ont dit, afin qu'ils puissent l'entendre à leur tour.

 

A la faveur de ces choses vues ou de ces légendes, où l'humour occupe une bonne place, l'auteure se pose beaucoup de questions auxquelles son érudition ne lui permet pas toujours de répondre.

 

Elle s'interroge, par exemple sur la dualité et l'unité de chaque être, sur l'après-vie à laquelle le judaïsme n'apporte pas de réponse ferme, sur l'angoisse que tout être peut ressentir devant la mort:

 

Nul besoin d'être un assassin pour connaître l'angoisse de Caïn: la peur de renoncer à ce qui semble acquis, et la peur de se savoir évanescent.

 

Le livre porte un sous-titre: Petit traité de consolation. Il ne s'adresse pas seulement à ses coreligionnaires, même si l'auteure énonce ses histoires ancestrales dans le langage de la tradition juive:

 

Nos récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. Le rôle d'un conteur est de se tenir à la porte pour s'assurer qu'elle reste ouverte.

 

Francis Richard

 

Vivre avec nos morts, Delphine Horvilleur, 234 pages, Grasset

 

Livre précédent:

 

Réflexions sur la question antisémite (2019)

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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 22:55
La métaphysique en toute simplicité, de Louis Millet

En ce jour de Pâques, j'ai une pensée émue pour Louis Millet dont j'ai suivi des cours de philosophie thomiste il y a quelque vingt ans au Quartier Latin et qui avait attiré mon attention sur la bonté qui se trouve en chacun de nous.

 

Il est mort le 11 mars 2021, c'est-à-dire huit jours avant mes soixante-dix ans et il aurait eu cent ans le 28 avril 2021... Je prie donc plus particulièrement aujourd'hui pour le repos de son âme et pour ses proches qui sont endeuillés.

 

Il écrivit à dessein La métaphysique en toute simplicité dans un langage ordinaire: Attention: "simplicité" ne veut pas dire "facilité", et il faut lire avec attention, en réfléchissant et en se demandant tout en suivant l'exposé:

 

Est-ce que c'est bien vrai? Est-ce que j'ai bien suivi?

 

Les réalités métaphysiques ne se réduisent pas à ce qui est purement "physique" au sens large: matériel, ou biologique. Ainsi quand on s'interroge sur le sens de la vie ou de la mort, on examine de telles réalités, essentielles.

 

La sensation est la base de tout. Par les sens on découvre des êtres et des choses, puis on cherche à les connaître, ensuite on pense connaître, enfin on cherche comment on connaît, pourquoi. L'intelligence n'est donc rien sans elle:

 

Vivre c'est [...] d'abord sentir, aux multiples sens du mot.

 

Les données des sens peuvent être trompeuses mais elles peuvent être corrigées par la réflexion à condition de ne pas se laisser influencer par les émotions ou les passions. La réalité d'une chose est en elle, non pas en nous1:

 

La vérité concerne notre connaissance de cette chose.

 

Les deux buts du savoir sont de connaître pour agir et de comprendre pour comprendre. Mais cela ne dépend que de soi de chercher à savoir: l'intelligence a ce pouvoir propre, un pouvoir libre; un désir intelligent s'appelle volonté.

 

Pour que la connaissance soit vraie, il faut qu'elle ait deux caractères opposés: qu'elle atteigne la réalité, l'en-soi des choses, et qu'elle soit limitée à ce qui est perçu, pour ne tomber ni dans le scepticisme ni dans le dogmatisme:

 

Tout homme qui réfléchit sur ce qu'il connaît, sur ce qu'il fait, est, lui, réellement métaphysicien, et pas seulement physicien ou technicien.

 

L'existence est un don. À partir de là se posent deux questions intimement liées: pourquoi vivre? pourquoi mourir? Chaque chose, chaque être a une réalité particulière, une substance, qui existe ou n'existe pas, est contingente2.

 

Les deux principes fondamentaux de la métaphysique tiennent le premier en un mot: être, le second en quelques mots: le contradictoire n'est rien. De ces deux principes fondamentaux découlent tous les autres principes rationnels:

 

- principe d'identité: une chose est ce qu'elle est;

 

- principe du tiers exclus: de deux propositions contradictoires, si l'une est vraie, l'autre est fausse;

 

- principe de raison suffisante: rien n'arrive sans une cause.

 

Comme aucun homme n'existe par soi-même, aucun vivant, aucune chose n'existe par soi et qu'exister est donné, cela veut dire que tous les êtres sont contingents. Chaque être par sa nature particulière a un pouvoir causal:

 

Les causes appartenant aux créatures sont dépendantes comme et avec elles. On les appelle de ce fait des "causes secondes". Le Créateur qui donne ces fonctions propres à ses créatures n'est pas du même ordre qu'elles: il est la Cause première de tout.

 

On est conduit par la raison à l'Origine absolue [l'Origine créatrice] du fait qu'aucune chose n'existe par soi-même, qu'aucune ne peut être à la fois ce qui produit et ce qui est produit, ce qui cause et ce qui est causé:

 

Toutes les substances particulières qui existent ont une cause de leur existence.

 

Cette Origine absolue, cette Origine créatrice, cette Cause première, c'est Dieu qui donne d'être à toute chose: Dieu est en Lui-même incompréhensible à notre intelligence, et même à tout être créé, parce qu'Il est au-delà de tout.

 

La métaphysique ne peut que se taire devant le mystère du mal, le reconnaître et admettre qu'elle est dépassée: La raison humaine ne peut pas pénétrer jusqu'au fond de cette condition dont l'origine est obscure pour nous:

 

[La métaphysique] a vu que tout n'est pas mauvais, que le monde, dans son ensemble est beau, harmonieux (cosmos), qu'il y a en l'homme une aspiration à la justice et à l'amour, que certains êtres sont admirables. Elle constate aussi les aspects insupportables et injustifiables des événements, voulus ou non, qui font mal. Si elle s'en tient à ce qu'elle peut savoir, elle s'interdit d'affirmer que tel ou tel être est mauvais, qu'il y a du mal absolu, irrémédiable.

[...]

Elle conduit à penser que cet Être - qui donne à profusion, qui nous donne intelligence pour le connaître, et liberté pour bien agir, et pour aimer -, que ce Dieu donateur est générosité infinie - qu'il est Amour, mais "Amour" en un sens pur et parfait, dont nos amours en leurs meilleures formes, ne sont que pâles reflets.

 

Que faut-il faire?

 

La métaphysique donne déjà un premier sens à notre existence humaine; elle perçoit notre bonté naturelle fondamentale; elle comprend donc que celle-ci devrait être restaurée; elle voit le but, c'est là qu'elle va pour être une vraie vie humaine...

 

La raison humaine se reconnaît surpassée par la réalité; elle voit qu'elle connaît et comprend un peu, que ce n'est point connaissance et compréhension fausses, puisqu'elle en perçoit les limites, qu'elle reconnaît le Mystère. Mystère au sens absolu et non "petits tas de secrets":

 

Alors s'effectue la plus haute démarche de notre raison; c'est ainsi qu'elle s'oriente vers le Sublime, ce devant quoi tout le reste est petit, puisqu'il en provient.

 

Francis Richard

 

1 - Sauf si la chose est nous-même.

2 - N'est pas nécessaire.

 

La métaphysique en toute simplicité, Louis Millet, 190 pages, Pierre Téqui éditeur

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25 janvier 2021 1 25 /01 /janvier /2021 18:15
Le hérisson et le renard, d'Isaiah Berlin

Parmi les fragments de l'oeuvre du poète Archiloque, on trouve le vers suivant: "Le renard sait beaucoup de choses, le hérisson n'en sait qu'une seule mais grande."

 

À partir de ce vers, Isaiah Berlin opère une dichotomie entre les hommes, dont il sait pertinemment que, si l'on insiste trop, elle devient artificielle, scolastique, et finalement absurde.

 

Mais, comme toute distinction, contenant un degré de vérité, c'est, pour le penseur d'origines lettonne et juive, le point de départ d'une recherche intéressante.

 

Les hérissons rapportent tout à une seule vision centrale, à un seul système plus ou moins exprimé et cohérent, grâce auquel ils comprennent, pensent et sentent.

 

Les renards poursuivent plusieurs fins, souvent sans aucun rapport entre elles, voire contradictoires, reliées (quand elles le sont) seulement de facto, par quelque motif psychologique ou physiologique, et non par un principe moral ou esthétique.

 

À des degrés variés, parmi les hérissons, Isaiah Berlin classe Dante, Platon, Lucrèce, Montaigne, Pascal, Hegel, Dostoïevski, Nietzsche et Proust; et, parmi les renards, Shakespeare, Hérodote, Aristote, Érasme, Molière, Goethe, Pouchkine, Balzac et Joyce.

 

 

TOLSTOÏ, HÉRISSON OU RENARD ?

 

L'objet de son essai, Le hérisson et le renard, est de déterminer si l'écrivain russe Léon Tolstoï appartient aux hérissons ou aux renards:

 

[Lorsque] nous nous demandons [...] s'il est un moniste ou un pluraliste, s'il a une vision unitaire ou multiple, s'il est d'une seule substance ou bien composé d'éléments hétérogènes, la réponse n'est ni claire ni immédiate.

 

Pour apporter une réponse à cette question, Isaiah Berlin s'intéresse à la philosophie de l'histoire de l'écrivain russe telle qu'elle apparaît notamment dans le monument littéraire qu'est Guerre et paix.

 

De cette philosophie de l'histoire, il ressort que, pour Tolstoï, la réalité est multiple - il en est un observateur éclairé et pénétrant - et qu'il ne croit pourtant personnellement qu'en un tout, vaste et unitaire.

 

Il sait bien que l'histoire n'est pas une science, mais il aimerait qu'elle le soit, ou plutôt il est convaincu qu'il existe des chaînes causales et que, si on les ressent, on les ignore et masque cette ignorance par des mots tels que pouvoir et accident.

 

Isaiah Berlin parle de conflit non résolu par Tolstoï entre sa propre expérience et ses croyances, si bien que, pour accepter de comprendre ce qui se passe, il est préférable de se fier aux croyances pleines de bon sens plutôt qu'aux pseudo-sciences, fondées sur des données complètement inadéquates.

 

Isaiah Berlin au terme de son essai en conclut que Tolstoï n'est pas un hérisson mais qu'ayant un désir ardent d'atteindre à une vision moniste de la vie, il n'en demeure pas moins un renard fermement résolu à tout voir avec les yeux d'un hérisson.

 

 

PORTRAIT D'ISAIAH BERLIN

 

Dans la préface de la présente édition1, Mario Vargas Llosa dresse un portrait tout en finesse d'Isaiah Berlin. Il souligne en particulier son fair play, qui consiste à transmettre sa pensée indirectement, à travers ce qu'ont pensé à un moment déterminé de leur vie certains hommes éminents d'époques, et de cultures différentes:

 

La discrétion et la modestie d'Isaiah Berlin sont, en réalité, une astuce de son talent.

 

Mais, c'est peut-être l'apport d'Isaiah Berlin en matière de liberté qui retiendra l'attention: il a contribué par deux concepts propres à éclaircir cette notion qu'il qualifie fort justement de protéique2: la liberté "positive" et la liberté "négative".

 

Le concept de liberté "négative", plus individuel que social est absolument moderne: On est plus libre dans la mesure où l'on trouve moins d'obstacles pour décider de sa vie comme bon vous chante.

 

Le concept de liberté "positive", plus social qu'individuel est ancien: il y a d'autant plus de liberté en termes sociaux que moins de différences se manifestent dans le corps social.

 

Ces deux concepts correspondent à deux attitudes profondément divergentes et inconciliables sur les fins de la vie humaine... N'est-il pas vain de chercher idéalement un compromis entre elles?

 

Francis Richard

 

1 - Ce texte fait partie d'un recueil d'essais L'Appel de la tribu, à paraître aux éditions Gallimard, où l'auteur rend hommage aux penseurs libéraux qui l'ont marqué parmi lesquels Raymond Aron et Jean-François Revel.

2 - Les traducteurs du texte écrit en espagnol, Albert Bensoussan et Daniel Lefort, ne voulaient-ils pas dire protéenne?

 

Le hérisson et le renard, Isaiah Berlin, 178 pages, Les Belles Lettres (traduit de l'anglais par Aline Berlin)

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20 juillet 2020 1 20 /07 /juillet /2020 22:15
Bien comprendre le libertarianisme, de Hans-Hermann Hoppe

Bien comprendre le libertarianisme est un recueil de quatre discours prononcés en 2017 par Hans-Hermann Hoppe à la Property and Freedom Society, dont il est le président.

 

(Le titre anglais est Getting Libertarianism Right)

 

Dans sa préface, Sean Gabb écrit: Si Rothbard était le leader intellectuel évident du mouvement libertarien, Hoppe était son successeur manifeste et désigné.

 

Si on veut bien comprendre le libertarianisme, Hans-Hermann Hoppe, qui se considère comme un libertarien de droite - ou si cela peut paraître plus attrayant, un libertarien réaliste -, est donc la bonne personne pour exposer la théorie de la propriété privée sur lequel il repose.

 

 

Origine de la propriété

 

Dans un monde sans pénurie, il n'y aurait pas de conflits. Pour les éviter, on cherche donc à établir des normes de conduite concernant les ressources en pénurie.

 

La solution est d'attribuer chacune de ces ressources comme propriété exclusive à un individu déterminé de façon que chacun puisse en disposer comme il l'entend.

 

Que faut-il entendre par propriété privée?

- Chaque personne possède son corps physique qu'elle seule et nulle autre ne contrôle directement;

- Les ressources en pénurie ne peuvent être contrôlées qu'indirectement, par appropriation: Le contrôle exclusif (la propriété) est acquis et attribué à la personne qui s'est appropriée la ressource en question en premier, ou qui l'a acquise par un échange volontaire (sans conflit) avec son propriétaire précédent.

 

 

La loi naturelle

 

Les règles fondamentales ci-dessus - la propriété de soi, l'appropriation initiale et le transfert contractuel de propriété - permettent d'atteindre l'objectif uniquement humain d'interagir pacifiquement et sont "données" et simplement découvertes comme telles par l'Homme . C'est en cela qu'elles expriment et explicitent la loi naturelle.

 

Cela ne signifie pas que des litiges ne puissent pas survenir. Pour les résoudre, l'erreur - le péché originel - est d'avoir confié la fonction de juge à un monopole tel que l'État qui n'admet pas d'autres juges que lui, a fortiori quand il est partie prenante.

 

Il en résulte que toute propriété privée ne l'est plus vraiment et qu'elle ne l'est que provisoirement. Car les lois et les réglementations étatiques l'érodent par un processus que Hans-Hermann Hoppe qualifie de décivilisation.

 

L'autre erreur, accélérant ce processus, aura été la transformation de l'État en État démocratique, puisque l'accès libre et sans restriction à l'État permet à chacun de céder à l'envie, ce qui se traduit in fine par la saisie de la propriété légitime d'autrui et par la corruption.

 

 

L'égalité humaine

 

Ce qui différencie la Droite et la Gauche, c'est leur désaccord sur l'égalité:

- La Droite reconnaît comme un fait l'existence des différences et des diversités humaines;

- La Gauche nie l'existence de telles différences ou diversités.

 

Le libertarien serait donc plutôt de droite, sauf qu'il ne reconnaît que les inégalités naturelles, c'est-à-dire qui résultent de l'observation des règles fondamentales de l'interaction humaine pacifique.

 

La vision égalitaire du monde de la Gauche - égaliser la position dans la vie de chacun - est déconnectée de la réalité et, en conséquence, incompatible avec le libertarianisme.

 

 

La restitution de biens

 

Si des biens ont été injustement acquis, ils doivent être restitués, c'est le cas de la propriété étatique. Dans les autres cas, c'est au plaignant de prouver qu'il a des titres plus anciens sur un bien que le détenteur actuel.

 

Ceux que Hans-Hermann Hoppe appelle les libertariens de gauche remplacent la propriété privée, les droits de propriété et les violations de droits par la notion confuse de "droits civils" et de "violation des droits civils", ainsi que des droits individuels par des "droits collectifs".

 

 

Victimes et persécuteurs

 

Cette substitution permet de découvrir toujours de nouvelles victimes et d'identifier leurs persécuteurs:

Tout le monde et tous les groupes imaginables sont des "victimes", sauf cette petite partie de l'humanité composée d'hommes hétérosexuels blancs (y compris d'Asie du Nord) vivant des vies familiales bourgeoises traditionnelles.

 

Or ces persécuteurs "présumés" ne sont-ils pas à l'origine du modèle économique d'organisation sociale le plus réussi que le monde ait jamais vu? Leur soi-disant victimes ne devraient-elles pas leur en savoir gré?

 

Avec ses lois anti-discrimination, l'État divise pour mieux régner en incitant les "victimes" à se plaindre de leurs "oppresseurs".

 

 

Immigration et propriété

 

Dans le même esprit anti-discrimination, l'immigration devrait être "libre" et sans restriction. Or nul n'a le droit de s'installer dans un lieu déjà occupé par quelqu'un d'autre, à moins d'y avoir été invité par l'occupant actuel.

 

Hans-Hermann Hoppe distingue en effet deux cas:

- Toutes les places sont occupées: toute migration est une migration sur invitation seulement;

- Le pays est vierge et la frontière ouverte: le droit à l'immigration "libre" existe.

 

Pour ce qui concerne la propriété dite publique, l'État devrait agir en tant qu'administrateur de la propriété publique des contribuables-propriétaires, et avoir pour ligne directrice le principe du "coût total", c'est-à-dire faire payer à l'immigrant ou au résident qui l'invite le "coût total" de l'utilisation par l'immigrant de tous les biens ou installations publics pendant sa présence.

 

Hans-Hermann Hoppe distingue alors deux cas de pression migratoire:

- Elle est faible: les migrants devraient payer pour leur utilisation un prix plus élevé que les résidents-propriétaires qui ont financé la propriété commune et payer un droit d'entrée s'ils veulent devenir résidents;

- Elle est élevée: des mesures plus restrictives devraient être prises pour protéger la propriété privée et commune des propriétaires-résidents.

 

 

Stratégie libertarienne pour le changement social

 

Il faut identifier les ennemis. Ce sont:

- Les élites dirigeantes;

- Les intellectuels, les éducateurs, les "éducrates";

- Les journalistes.

 

Qui sont leurs victimes?

- Les contribuables par opposition aux consommateurs d'impôts;

- mais aussi les persécuteurs "présumés" et leur institution du noyau familial avec un père, une mère et leurs enfants.

 

Comme il ne faut pas s'attendre à ce que les ennemis ne le soient plus, toute stratégie libertarienne de changement doit être une stratégie populiste: Autrement dit, les libertariens doivent court-circuiter les élites intellectuelles dominantes et s'adresser aux masses directement pour susciter leur indignation et leur mépris des élites dirigeantes.

 

 

Les dix points d'une stratégie populiste

 

Hans-Hermann Hoppe énonce - et développe - cette stratégie populiste en dix points:

1 - Faire cesser l'immigration de masse

2 - Cesser d'attaquer, tuer ou bombarder des gens dans des pays étrangers

3 - Couper le financement des élites dirigeantes et de leurs chiens de garde intellectuels

4 - Supprimer la Fed et les banques centrales

5 - Abolir toutes les lois et réglementations de "discrimination de masse" et de "non-discrimination"

6 - Réprimer la pègre "antifasciste"

7 - Réprimer les criminels de rue et les gangs

8 - Se débarrasser de tous les parasites de l'aide sociale et des fainéants

9 - Désétatiser l'enseignement

10 - Ne pas mettre sa confiance dans la politique ni dans les partis.

 

Dans sa préface, Sean Gabb cite des déclarations de ce genre de Hans-Hermann Hoppe et dit qu'elles sont controversées au sein du mouvement libertarien.

 

Il ajoute:

Je pense qu'il n'est pas exagéré de dire que presque tout le monde dans le Mouvement, depuis 2000 environ, s'est défini par ce qu'il pense de Hoppe. Certains le considèrent comme le plus grand libertarien vivant, d'autres comme le Diable. Le seul point d'accord est qu'il est un penseur ne pouvant être ignoré.

 

Francis Richard

 

Bien comprendre le libertarianisme, Hans-Hermann Hoppe, 100 pages, Éditions Résurgence (traduction par Léa Sentenac, Stéphane Geyres et Daivy Merlijs)

 

 

Livre de Hoppe précédemment chroniqué:

 

La Grande Fiction - L'État, cet imposteur, Éditions Le Drapeau Blanc (2017)

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9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 22:15
La Renaissance de l'Occident, de Philippe Herlin

La politique est un combat entre les progressistes et les conservateurs, et à la fin ce sont toujours les progressistes qui gagnent.

 

Comment sortir de ce progressisme inéluctable?

 

En réévaluant notre histoire intellectuelle depuis 1945 à la lumière de l'ampleur de la compromission de Martin Heidegger avec le mouvement nazi.

 

Quel rapport?

 

 

La filiation entre Heidegger et les grands noms français de l'antihumanisme

 

Le philosophe allemand détermine en grande partie le paysage philosophique de l'après-guerre, avec ses deux courants majeurs que sont l'existentialisme et la déconstruction, même si ces termes ne sont pas de lui.

 

Est-ce une vue de l'esprit de la part de Philippe Herlin?

 

Des auteurs plutôt marqués à gauche comme Emmanuel Faye et François Rastier, ou à droite comme Allan Bloom et Leo Strauss soulignent l'importance de cette filiation intellectuelle.

 

Quelle filiation intellectuelle?

 

Entre le penseur allemand et les grands noms français de l'après-guerre de la "veine antihumaniste" comme Louis Althusser, Michel Foucault, Jacques Derrida.

 

 

La compromission de Martin Heidegger avec le régime nazi

 

Si les livres d'Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie, et de François Rastier, Heidegger, messie antisémite, ne suffisent pas à d'aucuns pour lever le doute sur cette compromission, la publication (programmée symboliquement à partir de 2014) des Cahiers noirs du Maître le leur dissipera définitivement.

 

En lisant et en citant ces cahiers rédigés entre 1931 et 1973, Philippe Herlin constate que Heidegger est indubitablement antisémite et, même, négationniste:

 

Les juifs sont, en quelque sorte [pour Heidegger], victimes d'eux-mêmes, de leurs travers, de leur esprit de "machination", de leur "raison calculante", de leur "non-essence", les nazis n'ayant qu'un rôle fonctionnel dénué de toute responsabilité.

 

Après avoir dissimulé - après 1945, la réédition de ses cours est expurgée des passages gênants - Heidegger radicalise sa pensée avec ces Cahiers noirs.

 

 

Les dispositifs philosophiques de l'antihumanisme heideggerien

 

Les fondements de cet antihumanisme se trouvent dans:

 

- Le passage des universaux aux "existentiaux": A la différence des universaux, qui relèvent d'une pensée conceptuelle et rationnelle, les existentiaux se situent au niveau de la sensation et de l'imagination.

 

- La formule "Ce qui est essentiel, ce n'est pas l'homme, mais l'Être.": L'homme (sans majuscule) se trouve donc dans un rapport de dépendance à l'Être (avec majuscule), impossible à évaluer et à comprendre puisque les valeurs et la logique ont été jetées par-dessus bord.

 

- La fin de la vérité: L'analyse du réel, l'adéquation entre un énoncé et la réalité, la cohérence du discours, tout ceci est dévalorisé, méprisé face à une Vérité cachée et connue de quelques-uns.

 

- L'abolition de la pensée rationnelle: "La science ne pense pas."

 

- L'invocation de l'apocalypse qui dévalue le temps, le déconsidère, le ramène à une suite d'événements sans intérêt, qui s'accumulent dans la confusion et le brouillard des significations, la vie quotidienne des individus comme des nations est rabaissée à une activité brouillonne et répétitive : Les convaincus basculent dans l'enfermement sectaire, dans l'urgence pressante.

 

- La déconstruction et le relativisme: La conception qui suppose que la Vérité vient du passé, qu'elle a été révélée dès l'origine mais progressivement voilée et obscurcie avec le temps, implique naturellement la nécessité de la déconstruction, la mise à bas de tout ce qui s'est accumulé depuis au point de nous masquer la "vraie" réalité. L'étape suivante consiste à faire tomber la Vérité de son piédestal, à la rendre relative, et alors la déconstruction deviendra une fin en soi.

 

- La réhabilitation de Marx: "L'aliénation de l'homme plonge ses racines dans l'absence de patrie de l'homme moderne [...] la conception marxiste de l'histoire est supérieure à toute autre historiographie [et] devient possible un dialogue fructueux avec le marxisme." (Heidegger, Lettre sur l'humanisme, 1947)

 

- La destruction du langage: L'argumentation s'efface devant l'obstination fascinée pour le vocable.

 

 

Les premiers disciples d'après-guerre

 

Ces dispositifs philosophiques permettent à Philippe Herlin d'identifier les premiers disciples d'après-guerre:

 

- Hannah Arendt qui, par exemple, s'attache à transposer les existentiaux dans les sciences politiques, elle ne parle plus de nature humaine (liée au droit naturel et universelle) mais de condition humaine (existentialiste, relative, subjective).

 

- Michel Foucault, qui, par exemple, attaque "la culture occidentale axée depuis deux mille ans sur la définition de l'homme comme être raisonnable".

 

- Jacques Derrida, pour qui, par exemple, toute chose se fonde sur ce qui la nie.

 

 

L'antihumanisme aujourd'hui

 

L'antihumanisme s'exprime sous de multiples formes, mais l'une des principales aujourd'hui consiste à placer la morale sous la dépendance absolue du droit.

 

Le passage des universaux aux existentiaux se retrouve ainsi dans:

 

- le nouveau conformisme de la transgression;

 

- la maltraitance de la langue, avec pour conséquence l'effondrement de l'orthographe et de la grammaire;

 

- la théorie du genre, où le genre est déconnecté du sexe;

 

- l'antispécisme, avec l'abolition de la distinction homme/animal;

 

- l'euthanasie, avec la disposition de la vie des autres.

 

 

L'islamisme

 

Selon Alexandre Del Valle, l'islamisme remplit tous les critères du totalitarisme (nazi ou communiste) qui avait les faveurs de Martin Heidegger:

 

- confusion entre le spirituel et le temporel (avec la charia);

 

- volonté (avec le califat) de dominer le monde, mâtinée de discours apocalyptiques;

 

- rejet de l'individualisme;

 

- terreur et peur généralisées;

 

- fin qui justifie les moyens et mensonge qui est un devoir;

 

- idéocratie ou fanatisme idéologique.

 

Ce qui caractérise l'islamisme, c'est sa dynamique qui repose sur la mission, une image du monde facilement compréhensible et la démographie, comme l'a très bien vu Peter Sloterdijk.

 

 

L'écologisme

 

L'écologisme - la théorie du réchauffement climatique anthropique - est un nouveau totalitarisme, comme l'a démontré Drieu Godefridi, avec un progrès par rapport aux autres, puisqu'il institue l'homme comme cause et comme remède:

 

En effet, il n'est pas une seule activité qui ne génère pas du CO2 (transport, chauffage, agriculture, industrie), son émission est consubstantielle au fait d'exister, en conséquence, la réponse consiste à contraindre l'homme.

 

Par la coercition, il faut:

 

- s'en prendre aux libertés individuelles (Henri Jonas, Aurélien Barreau);

 

- limiter les naissances, voire, c'est mieux, réduire drastiquement le nombre d'êtres humains sur Terre (Fred Vargas, Yves Cochet);

 

- retourner à la civilisation préindustrielle (Yves Cochet).

 

Les nazis sont venus au pouvoir après la crise de 1929. Les écologistes pourraient y parvenir à la faveur d'une crise d'une gravité exceptionnelle (krach financier et économique, rupture de l'approvisionnement en pétrole suite à une guerre au Moyen-Orient, épidémie,...)...

 

Philippe Herlin ajoute:

 

Cette apocalypse du réchauffement climatique a aussi pour objectif de faire écran à la précédente [menace] qui est bien réelle, la menace islamiste.

 

Un totalitarisme peut en cacher un autre...

 

 

L'historicisme

 

Pour les Anciens (les philosophes antiques et classiques), adeptes du droit naturel, philosopher signifiait littéralement sortir de la caverne de Platon pour accéder à l'universel, tandis que les Modernes, qui défendent l'historicisme, y restent pour en étudier les détails et les déterminations.

 

L'historicisme conduit inéluctablement au relativisme puisque toute compréhension d'un phénomène dépend du cadre historique: autrement dit tout se vaut. Et le relativisme conduit inévitablement au nihilisme.

 

Comment s'imposer? En disant que l'époque que nous vivons est "à part dans l'histoire" ou en annonçant l'apocalypse. L'historicisme donne une prime à celui qui parle le plus fort, au plus séduisant, à celui qui veut le pouvoir...

 

Le conservatisme, oublieux du droit naturel, est lui aussi un historicisme. C'est pourquoi il n'est pas de taille à lutter contre le progressisme, qui est un historicisme plus performant:

 

Le conservateur est celui qui "tient"... jusqu'à ce qu'il cède, résultat c'est toujours le progressiste qui finit par l'emporter.

 

 

Le droit naturel est la réponse

 

Pour La Renaissance de l'Occident, le droit naturel doit retrouver sa place éminente:

 

- l'histoire prouve que "toute pensée humaine, et davantage toute pensée philosophique, se porte toujours aux mêmes problèmes et aux mêmes thèmes fondamentaux, et qu'en conséquence une structure immuable demeure à travers toutes les variations humaines des faits comme des principes" (Leo Strauss);

 

- l'idée d'une nature humaine ne peut être niée du fait que l'homme possède des attributs que les autres êtres n'ont pas: "L'éthique de la loi naturelle affirme que ce qui est bon ou mauvais peut être défini comme ce qui favorise ou au contraire ce qui empêche la réalisation de ce qui est le plus approprié à la nature humaine."  (Murray Rothbard).

 

Philippe Herlin, avec Rothbard, précise que les Droits de l'homme ne suffisent pas, encore faut-il qu'ils soient en même temps des Droits de propriété, sinon ils perdent leur caractère précis et absolu:

 

"Tout homme possède une propriété sur sa propre personne. Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains, nous pouvons dire qu'ils lui appartiennent en propre." (Murray Rothbard)

 

Créer de nouveaux droits à l'infini résulte du fait que les Droits de l'homme ne sont plus formulés en termes de Droits de propriété: ils le sont alors en termes vagues et contradictoires, au nom par exemple de l'intérêt général, ce qui est prétexte à l'accroissement du rôle de l'État.

 

 

Restaurer le droit naturel

 

Pour échapper au totalitarisme, et restaurer le droit naturel, il faut:

 

- combattre le relativisme;

 

- déconstruire la déconstruction;

 

- trouver un équilibre entre les universaux, les existentiaux et la réflexion personnelle.

 

- retourner à la civilisation occidentale dans son intégrité prémoderne, comme Leo Strauss y invite.

 

C'est là qu'apparaît le conflit entre les notions bibliques et philosophiques de la vie bonne. Il semble à Leo Strauss que ce conflit non résolu est le secret de la vitalité de la civilisation occidentale...

 

 

Conclusion

 

Le livre de Philippe Herlin ne se termine pas sur ces considérations. En fin d'ouvrage il livre quelques enseignements plus personnels qu'il tire du problème de la restauration du droit naturel qu'il a posé. 

 

Il fait ainsi quelques remarques sur le droit naturel, parle de la notion de symétrie morale, explique comment ce principe pourrait s'appliquer à l'éradication de l'islamisme, montre comment se distinguer des progressistes et des conservateurs en se disant de droite, à défaut de pouvoir se dire jusnaturaliste (le terme exact mais totalement inconnu):

 

Je suis de droite non pas parce que je m'oppose à la gauche, mais parce que je défends le droit naturel contre ses ennemis.

 

Il termine par une conclusion où le mot de la fin est dit par le philosophe imaginé par Woody Allen dans son film Crimes et délits (1989):

 

Nous sommes la somme de nos choix.

 

Francis Richard

 

La Renaissance de l'Occident, Philippe Herlin, 164 pages, Bookelis

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20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 17:00
Une philosophie pour vivre sur la Terre, d'Ayn Rand

Une philosophie pour vivre sur la Terre est un livre posthume d'Ayn Rand paru en 1982 sous le titre Philosophy: Who Needs it. Il s'agit d'un recueil de textes des années 1960, excepté le dernier qui est une intervention faite à West Point en 1974.

 

Ayn Rand a appelé sa philosophie l'objectivisme. Elle repose sur ce qui distingue l'homme des animaux, c'est-à-dire sur le fait qu'il est parmi les êtres vivants le seul qui soit doué de raison et capable d'effectuer une démarche d'abstraction à partir du réel.

 

 

L'épistémologie objectiviste

 

La raison de l'homme lui permet d'élaborer des concepts. C'est sa méthode spécifique d'acquisition du savoir. Il le fait avec des mots: Chaque mot que nous utilisons (à l'exception des noms propres) est un symbole qui désigne un concept.

 

L'homme développe sa conscience en trois étapes: celle des sensations, puis la perceptuelle et la conceptuelle: La conscience perceptuelle est, vis-à-vis de la connaissance, son arithmétique, alors que la conscience conceptuelle en est l'algèbre.

 

Le concept s'élabore en trois étapes également: d'abord la conscience des entités, ensuite celle des identités, enfin celle des unités: Un concept est le résultat de l'intégration mentale de deux unités ou plus possédant la ou les même(s) caractéristique(s) distinctes.

 

 

Les concepts sont objectifs

 

Les concepts sont objectifs:

- ils ne sont ni révélés ni inventés, mais conçus par la conscience en accord avec les faits de la réalité,

- ils sont l'intégration mentale de données factuelles enregistrées par l'homme,

- ils sont les produits d'une méthode cognitive de classification dont les processus doivent passer par l'homme, mais dont le contenu est dicté par la réalité.

 

Ce qui fonde l'objectivité, ce sont trois concepts axiomatiques primaires: l'existence, l'identité, la conscience. Ils sont reliés entre eux de la manière suivante: quelque chose existe dont je suis conscient; il me faut en découvrir l'identité.  

 

 

L'éthique, code de valeurs

 

Ayn Rand rappelle que

- l'éthique est un code de valeurs pour guider les choix et actions de l'homme, qui déterminent le but et le cours de sa vie;

- l'éthique est une nécessité objective et métaphysique de la survie de l'homme, et ce, non par la grâce d'une quelconque force surnaturelle ou de désirs irrationnels (les vôtres ou ceux des autres), mais par la grâce de la réalité et de la nature de la vie.

 

 

Dans l'éthique objectiviste

 

Dans l'éthique objectiviste, les valeurs sont la raison, l'intentionnalité et l'estime de soi; les vertus corollaires sont la rationalité, la productivité et la fierté: Si vous accomplissez ce qui est bon selon un code de valeurs rationnel, cela vous rendra nécessairement heureux.

 

Dans l'éthique objectiviste, le principe de l'échange est le seul principe éthique rationnel pour toutes les relations humaines, personnelles ou sociales, privées ou publiques, spirituelles ou matérielles.

 

Dans l'éthique objectiviste, aimer c'est valoriser: Seul un homme rationnellement égoïste, un homme qui a l'estime de soi, est capable d'amour parce qu'il est le seul homme capable d'avoir des valeurs fermes et cohérentes, sans compromis et avec intégrité.

 

 

Les Attila et les Sorciers

 

Ceux que Ayn Rand appelle les Attila et les Sorciers se sont de tous temps rebellés contre le pouvoir de la raison. Ces parasites lui opposent la force et la foi. Or, selon elle, il faut les rejeter tous deux parce qu'ils empêchent survie et création par la raison:

 

A toutes les périodes et dans toutes les sociétés il existe des hommes qui réfléchissent et travaillent, découvrant comment affronter l'existence, comment produire les valeurs intellectuelles et matérielles qui lui sont nécessaires.

 

Pour rejeter les Attila comme les Sorciers, parce que toujours à l'oeuvre, il faut adopter deux principes qui constituent une base minimale sur laquelle les individus dotés d'intégrité et de bonne volonté intellectuelles peuvent être d'accord:

- un principe épistémologique: les émotions ne sont pas des outils du savoir;

- un principe moral: personne n'a le droit de recourir le premier à la force physique.

 

 

Les droits individuels

 

Il n'existe qu'un seul droit fondamental: Le droit d'un homme à sa propre vie. Ce droit fondamental et la nature humaine sont la source de tous les droits individuels et le droit de propriété est le seul moyen qui en permette la réalisation.

 

Il n'y a pas d'autres droits que les droits individuels. Ayn Rand parle de redondance de l'expression. Tous les nouveaux droits, résultant d'une éthique altruiste-collectiviste, n'en sont pas puisqu'ils détruisent les droits individuels:

 

On ne peut concilier la poursuite du bonheur et le statut moral d'un animal sacrificiel.

 

A ce sujet Ayn Rand remarque que les Pères Fondateurs de l'Amérique parlaient du droit à la poursuite du bonheur, non du droit au bonheur.

 

 

Le donné métaphysique et le "construit" de l'homme

 

Ayn Rand définit le donné métaphysique comme tout phénomène naturel, c'est-à-dire tout événement qui survient sans que l'homme n'y soit pour rien. Et définit le "construit" de l'homme comme tout phénomène qui est le résultat de l'action humaine.

 

Ces définitions lui sont nécessaires pour interpréter un texte attribué (à tort) par les anglo-saxons à un théologien protestant, Reinhold Niebuhr, avec lequel elle est en complet désaccord, à l'exception de cette réflexion (en oubliant l'aspect formel de la prière): 

 

Que Dieu m'accorde la sérénité qui me permette d'accepter ce que je ne peux changer, le courage de changer ce que je peux modifier, et la sagesse de percevoir la différence.

 

En effet, elle la trouve profondément juste, dans sa concision et sa sagesse, car elle définit l'état d'esprit que tout homme rationnel doit s'efforcer d'atteindre et elle la commente en ces termes:

 

Pour ce qui concerne la nature, "accepter ce que je ne peux changer" signifie accepter le donné métaphysique; "changer ce que je suis en capacité de changer "signifie s'efforcer de recomposer le donné en se nourrissant de connaissances [...]; "être conscient de la différence" signifie comprendre qu'on ne peut se rebeller contre la nature, et lorsqu'on ne peut rien faire, il faut accepter la nature en toute sérénité.

 

 

"A la gloire de l'Homme"

 

Ce qui a inspiré mon oeuvre et dans quel but? Je peux répondre brièvement à ces deux questions en disant ceci: si une page de dédicace devait servir d'exergue à l'ensemble de mon oeuvre, elle contiendrait ces mots: A la gloire de l'Homme.

 

Francis Richard

 

Une philosophie pour vivre sur la Terre, Ayn Rand, 324 pages, Les Belles Lettres ( traduit de l'anglais par Michel Lemosse, Marc Meunier et Alain Laurent)

 

Livre précédemment chroniqué:

La vertu d'égoïsme

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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 19:30
Le crépuscule de l'universel, de Chantal Delsol

L'ère postmoderne se caractérise par des excès en toutes choses. A l'individualisme radical s'oppose l'holisme idéologique. A l'universalisme seul, le particularisme seul. A l'humanitarisme, les traditions idéologisées.

 

Or, comme le dit Chantal Delsol, si [la vie concrète] se porte bien, ce n'est pas quand elle a atteint un absolu, c'est quand elle a atteint un équilibre. Autrement dit quand elle tient compte de la réalité humaine, complexe et tragique.

 

Pourquoi le Crépuscule de l'universel? Parce qu'il n'y a d'universel qu'incarné et que l'abandon du bon sens au profit de la seule raison engage les décisions vers des choix radicaux et sans rapport avec les réalités.

 

Jusque-là, jusqu'à la modernité, en Occident, tout s'est pourtant bien déroulé: La responsabilité collective, signe du holisme, se défait lentement au cours de l'histoire pour laisser place à la responsabilité individuelle.

 

L'origine en est l'apparition de la transcendance - le puissant support de la fin du holisme - et, avec elle, de la conscience personnelle. L'homme, fils ou image de Dieu, est en effet doué de raison et de conscience.

 

C'est parce qu'il est fils ou image de Dieu que l'homme est ontologiquement égal: les grandes réformes émancipatrices se font en Occident d'abord à travers des arguments religieux. La pensée paulinienne est égalitaire.

 

Tout change avec la postmodernité: la transformation de l'humanisme en humanitarisme, traduit une forme de subversion de la religion originelle, l'humain se trouvant réduit à sa dimension biologique et matérielle.

 

Dès lors l'égalité ne se fonde plus que sur l'évidence. Et la recherche de la perfection temporelle remplace la foi perdue. Or toute exaspération des principes engendre la maladie de l'excès, même si ces principes sont salutaires.

 

L'humanitarisme, auquel il est désormais un devoir humain de se rallier, valorise la santé biologique au-delà de toute autre considération, tandis que l'humanisme valorise l'homme entier, avec son histoire et ses passions.

 

L''individualisme sans limites est la marque de l'humanitarisme, alors que la capacité de l'homme à se limiter lui-même, parce conscient de ses responsabilités, est celle de l'humanisme: Un homme, ça s'empêche, disait Albert Camus.

 

Certain d'avoir raison et de détenir la vérité, l'humanitarisme veut mener jusqu'au bout et tout de suite, chaque libération, ou supposée telle, chaque émancipation en tout cas: c'est une idéologie, qui force mécaniquement les choses.

 

L'humanitarisme, qu'illustre l'Europe institutionnelle et dont elle se nourrit, a la prétention de représenter la morale totale, veut imposer un ordre moral, et décréter les coutumes: elle est toujours prête à humilier ou bannir ses opposants.

 

A cette prétention ne peuvent que s'opposer les cultures extérieures qui ont tendance alors à se transformer en idéologies pour lui résister, alors qu'en fait la réponse à cet universalisme culturel se trouve dans des modernités plurielles.

 

Selon Chantal Delsol, l'Europe institutionnelle aurait dû se fonder sur le personnalisme, où la liberté est située, plutôt que sur l'individualisme, où elle est totale: il faut enraciner la communauté de destin sur des racines vivantes et nommées.

 

Alexis de Tocqueville n'écrivait-il pas: Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres?

 

Francis Richard

 

Le crépuscule de l'universel, Chantal Delsol, 378 pages, Éditions du Cerf

 

Livres précédents:

Les pierres d'angle  Éditions du Cerf (2014)

Populisme - Les demeurés de l'histoire Éditions du Rocher (2015)

La haine du monde - Totalitarismes et postmodernité Éditions du Cerf (2017)

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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 21:45
Une brève éternité, de Pascal Bruckner

Autobiographie intellectuelle autant que manifeste, ce livre traite d'une seule question: le temps long de la vie. Il envisage cette période médiane, au-delà de 50 ans où l'on est ni jeune ni vieux mais toujours habité d'appétits foisonnants.

 

A ce jour, jusqu'au 15 de ce mois, Pascal Bruckner a encore 70 ans. Habitant un pays riche, son espérance de vie est en principe de 10 ans de plus, sans compter les trois mois d'espérance de vie supplémentaires qu'il devrait gagner chaque année à venir.

 

Il y a trois siècles l'espérance de vie était seulement de 30 ans. En conséquence, un quinquagénaire d'aujourd'hui [où l'espérance de vie est d'environ 80 ans] est dans la même situation qu'un nouveau-né de la Renaissance...

 

Un sursis

 

Ce sursis - dû à la médecine et aux technologies -, qui est non pas un prolongement de la vie mais un prolongement de la vieillesse, ne fait que repousser l'échéance inéluctable. Le constat reste pour les contemporains insupportable: nous continuons à vieillir et à mourir.

 

Cette situation sursitaire, inédite par son ampleur dans l'histoire des êtres humains, conduit à deux sagesses entre lesquelles balance le quinquagénaire, et au-delà: le consentement navré à l'inéluctable, l'approbation joyeuse des possibles.

 

La retraite (par répartition) est l'exemple même d'une grande conquête qui se transforme en calamité pour ses bénéficiaires, parce que leurs successeurs ont le sentiment de vivre moins bien et en éprouvent du ressentiment pour ceux qui les précèdent.

 

(L'auteur propose le recul de l'âge de la retraite et la prolongation de l'activité professionnelle des seniors, mais ne remet pas en cause la répartition pourtant calamiteuse...)

 

Le nouvel âge

 

Deux modèles, au moins, s'offrent à nous dans une société de l'individualisme et que l'on peut croiser à volonté: jouer au vieux Galopin ou poser au Sage désabusé, pourvoyeur d'oracles, hésiter entre infantilisme et hiératisme.

 

Les deux modèles ne sont pas incompatibles et peuvent être réconciliés, parce qu'il n'est qu'un moyen de retarder le vieillissement: c'est de rester dans la dynamique du désir, autrement dit assumer une schizophrénie, caractérisée par: romantisme et charentaises, stupre et rides, cheveux blancs et orages désirés...

 

La routine

 

La routine n'a pas bonne presse depuis le romantisme et la psychanalyse, mais l'auteur la chante. Elle est l'armature sans laquelle nous ne saurions tenir debout, cet ensemble d'automatismes qui nous construisent et nous freinent en même temps:

 

A partir d'un certain âge la continuité prime sur la nouveauté admirable: le souci n'est plus tant de changer de vie que de préserver ce qu'il y a de meilleur en elle. Faut-il s'accomplir ou se dépasser demande-t-on dans la jeunesse? D'abord se maintenir, répond la maturité.

 

Se maintenir dans la durée n'empêche pas de progresser. Car la répétition a deux natures: elle crée de la divergence à partir de la redondance. Et c'est ainsi qu'à remettre l'ouvrage sur le métier, on finit par le maîtriser. 

 

Régresser, pour progresser

 

Ne faut-il donc pas mettre à profit ce sursis pour progresser en se renouvelant par la fraîcheur d'une enfance, non pas comme réalité, mais comme disposition d'esprit, autrement dit en renouant avec l'appétence propre à la jeunesse, qui a tant de choses à apprendre, à découvrir, tant de vies à vivre, de passions à éprouver?

 

Il est une grande leçon à tirer des années qui passent: il faut à tout moment repartir de zéro. Cela peut se faire à un âge avancé, car le déclin physique peut cohabiter avec le génie, les maladies avec une acuité exceptionnelle, en pratiquant l'art de la nuance que seules les années apportent.

 

Les couples désaccordés

 

Les codes amoureux sont bousculés par cette longévité accrue, n'en déplaise à l'opinion publique, qui considère (de moins en moins) comme scandaleux les couples désaccordés, hétéros ou homos, où les partenaires ont une grande différence d'âge:

 

Passé une certaine limite, les êtres sont priés de se cantonner aux grands-parents, duègnes, patriarches ou chaperons.

 

On se gausse du vieux dégoûtant ou de la grand-mère luxurieuse, comme si le sexe [était] devenu pour ceux-là une incongruité dont il conviendrait de dissiper toute trace:

 

Pourtant, croire qu'on est sur le tard libéré des désordres de la passion est un contresens total: on aime à 60 comme à 20, l'on ne change pas, ce sont les autres qui nous regardent différemment.

 

L'auteur explique que, dans les unions dépareillées, on cherche à se délester de son âge sur un autre qui vous renvoie en retour sa fraîcheur, à échanger l'expérience contre l'immaturité.

 

Le mariage d'amour menacé par la longévité

 

Mais ce n'est qu'un pourcentage d'hommes et de femmes qui, dans une population donnée, sont attirés par des êtres âgés. Pour tous le mariage d'amour est menacé par l'allongement de la vie autant que par l'inconstance du coeur humain:

 

Se jurer fidélité à 20 ans au XVIIe ou au XVIIIe siècle n'avait pas le même sens quand la mort vous frappait entre 25 et 30 ans, alors que prononcer le même serment en 2019 signifie peut-être soixante années de vie commune devant soi...

 

Les amours tardives qui succèdent aux amours premières ne peuvent être les mêmes: qu'importe ce que l'on vit alors, étreintes sulfureuses ou pudiques caresses, l'important n'est plus dans la performance mais dans la connivence ardente, l'abandon consenti.

 

Les adverbes du temps

 

Dans cette période de l'existence qui s'ouvre à cinquante ans, tous les adverbes de temps racontent une tragédie ou un espoir particuliers.

 

L'auteur les passe en revue: les trop tard et leur ronde des regrets; les trop tôt qui ont laissé les promesses intactes; les jamais plus qui peuvent signifier l'irrémédiable, un amour perdu ou un pacte mensonger; les enfin qui sont souvent des trop tard; les encore de l'ultime deuxième ou troisième chance...

 

La vie épanouie

 

C'est l'heure du bilan, ou pas... A-t-on réussi sa vie? Encore faut-il savoir ce que cela veut dire, si cela veut dire quelque chose. Si cela veut dire devenir ce que l'on est, c'est épouser un déterminisme au lieu de choisir la liberté qui permet de donner un sens à l'aventure humaine, mais:

 

Seule l'émancipation est exaltante, la liberté acquise est toujours décevante...

 

Le secret du bien vivre ne serait-il pas: ne plus changer, une fois trouvée la bonne formule, mais demeurer disponible aux beautés du monde? Alors il ne faudrait pas parler de vie réussie mais plutôt de vie épanouie: une vie qui s'ouvre à l'imprévu, échappe à l'obligation d'un bilan et engage un pouvoir d'avenir, fût-elle proche de son terme.

 

A la recherche de l'immortalité

 

D'aucuns sont à la recherche de l'immortalité. Comme tout le monde ils ne peuvent se résoudre à la mort. Encouragés par le triplement de l'espérance de vie en trois siècles, ils imaginent qu'elle puisse être vaincue grâce aux nanotechnologies, à la robotique et au génie génétique. Mais est-ce seulement souhaitable?

 

Il y a une poignante grandeur de ce qui ne dure pas, sinon dans le clignotement de la révélation fugitive, dans la convergence de l'instant et du toujours.

 

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui on n'en est pas là. Aussi est-il une autre immortalité que cette utopie, une immortalité qui est bien réelle:

 

L'au-delà désormais, même pour les croyants, c'est d'abord la descendance. Est immortel également tout ce qui nous grandit: les amitiés nouées, les amours vécues, les passions partagées, les engagements pris avec d'autres, les bienfaits prodigués.

 

Une brève éternité

 

"Vivre longtemps, c'est survivre à beaucoup", disait Goethe. Seule nous est donc permise une brève éternité. Tant qu'on aime, tant qu'on crée, on est immortel. Il faut chérir assez la vie pour accepter qu'elle nous quitte un jour et en abandonner la jouissance aux générations suivantes.

 

Il faut chérir la vie, mais aussi lui dire merci, parce que c'est un cadeau que l'existence, qui a pu être cruelle autant que capiteuse ou opulente, mais dont le prix est de toute façon hors de prix:

 

Rien ne nous était dû.

Merci pour cette grâce insensée.

 

Francis Richard

 

Une brève éternité, Pascal Bruckner, 272 pages, Grasset

 

Livres précédents chez le même éditeur:

 

Le mariage d'amour a-t-il échoué? (2010)

Le fanatisme de l'apocalypse (2011)

La maison des anges  (2013)

La sagesse de l'argent (2016)

Un racisme imaginaire - Islamophobie et culpabilité (2017)

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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 21:40
A la première personne, d'Alain Finkielkraut

Dans son avant-propos, Alain Finkielkraut explique le pourquoi de son livre:

 

Comme l'a écrit Kierkegaard: "Penser est une chose, exister dans ce qu'on pense est autre chose." C'est cet "autre chose" que j'ai voulu mettre au clair en écrivant, une fois n'est pas coutume, à la première personne.

 

Entre autres épithètes inamicales, celle de réactionnaire est accolée au nom d'Alain Finkielkraut. En retraçant à grands traits son parcours dans A la première personne, il entend saper le bienfondé de cette épithète.

 

En mai 1968, il est conformiste et prend le parti de l'insoumission bien au chaud dans la foule. Mais son expérience de la vie et ses lectures démentent les formules définitives de ce qu'il appelle sa tribu générationnelle.

 

En 1977, il coécrit, avec Pascal Bruckner, Le Nouveau désordre amoureux. Ils y décrivent la merveille de la dissymétrie, l'inégalité des vertiges, le ravissement parfois douloureux par une présence qui ne se laisse pas saisir.

 

En 1979, dans Au coin de la rue, l'aventure, au rêve révolu de marier Marx et Freud ils opposent les visitations de la grâce et du hasard au coin de la rue, c'est-à-dire au cœur de la banalité, dans les interstices de la vie la plus quotidienne.

 

En 1980, il écrit, seul cette fois, Le Juif imaginaire avec la même volonté de trouver les mots justes pour une manière d'être au monde que le discours de l'époque ne [prend] pas en compte. Dans ce livre, il se reproche son cabotinage identitaire:

 

On ne porte pas le pyjama rayé et l'étoile jaune de génération en génération.

 

Il croit en avoir fini avec la question juive. C'est sans compter avec le négationnisme puis avec le retournement de la Shoah contre les Juifs qui est opéré par des intellectuels de gauche…

 

Il aime Israël, ce minuscule Etat qui tient tête à ses ennemis:

 

L'amour cependant ne me rend pas aveugle: n'en étant pas à voir ce que je crois mais croyant encore ce que je vois, je plaide depuis bientôt quarante ans pour la fin de l'occupation et la solution de deux Etats.

 

Alain Finkielkraut parle de ses rencontres, notamment avec Michel Foucault, qui lui a été présenté par Pascal Bruckner et dont il ne devient pas le disciple pour autant; avec Milan Kundera, qui a changé sa vie et lui a permis de réaliser que l'hermétisme n'était pas un gage de supériorité et lui a redonné le goût de la vérité romanesque, sans qu'il devienne  romancier.  

 

Après avoir tenu pour suspectes toutes les patries charnelles, Israël excepté, la pensée dissidente de l'est européen lui dessille les yeux et il est confronté à l'identité européenne et à l'identité nationale qui n'ont rien à voir avec le racisme:

 

L'Europe ou la nation, disais-je avant de lire Kundera. J'apprenais, en le lisant, que l'Europe et la nation pouvaient être une seule et même cause.

 

Il réalise aussi après le 11 septembre 2001 que le social ne se ramène plus à l'économique:

 

Les individus ne sont pas mus seulement par leurs intérêts, mais par leurs passions, leurs croyances, leurs coutumes, et d'autres forces collectives sont à l'oeuvre que la caste des dominants et la masse des dominés.

 

Il constate que, pour les Français, l'identité nationale s'avérant périssable, ils cessent de la traiter par le mépris ou de la prendre pour argent comptant. Ils en reconnaissent l'importance vitale, et les enfants gâtés qu'ils étaient se convertissent à la gratitude. Ils ne renient pas la philosophie de l'émancipation: ils ont simplement appris à dire "merci" et, contre vents et marées, ils veulent continuer à pouvoir le faire.

 

C'est de dire cela, de combattre le fanatisme islamique et de ne rien céder au nihilisme égalitaire que lui opposent la France et l'Europe, qui valent à Alain Finkielkraut d'être traité de réactionnaire: R est la nouvelle lettre écarlate, avec toutes les conséquences que ce label d'infamie peut avoir pour celui à qui on le décerne. 

 

La cerise sur le gâteau est son élection à l'Académie française en 2014, qui donnent de l'urticaire aux dominants du jour, singulièrement convaincus de combattre les idées dominantes... 

 

Ceux que cela intéresse liront certainement avec profit les deux chapitres de son livre que l'académicien consacre essentiellement à Heidegger

 

Dans le dernier chapitre, intitulé Amor mundi, il exprime le souhait que la politique reprenne ses droits, selon la signification qu'Hannah Arendt donne à cette expression:

 

Amour ou plutôt dévouement pour le monde dans lequel nous sommes nés.

 

Enfin, comme il en est une des victimes, Alain Finkielkraut parle en connaissance de cause dans l'épilogue de son livre du pilori en guise de polémique

 

Ce qui caractérise notre temps, ce n'est pas l'évitement irénique ou apeuré des querelles, c'est leur remplacement par la pratique féroce de l'excommunication.

 

Francis Richard

 

A la première personne, Alain Finkielkraut, 128 pages, Gallimard

 

Livres précédents chez Stock:

La seule exactitude (2015)

L'identité malheureuse (2013)

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7 mai 2019 2 07 /05 /mai /2019 22:00
Hypertopie, d'André Ourednik

André Ourednik rappelle que Thomas More a inventé ce mot au XVIe siècle avec le succès que l'on sait. Dans Utopia, Thomas More décrit l'État idéal, celui où la société est parfaite, juste et psychorigide.

 

Dans le langage courant, l'utopie évoque surtout le futur, maintenant, un futur possible et idéal dont on rêve et où l'on souhaiterait vivre. Le mot "utopie" sous-entend aussi que ce futur n'adviendra pas.

 

Le mot utopia a été construit par Thomas More à partir de topos, qui veut dire lieu en grec et du préfixe privatif u. Il signifie donc non-lieu, ou bon lieu, parce qu'il l'écrit aussi eutopia, avec le préfixe mélioratif eu...

 

Pour André Ourednik, il ne faut pas confondre la société et la topographie, la géographie humaine et la géographie physique. Pour lui également, les lieux d'une société disparaissent avec celle-ci.

 

S'il faut se défaire des fondements matériels de l'identité ancrés dans les néants utopiques, il faut également sortir, selon lui, de l'héroïsme romanesque en s'émancipant du protagoniste.

 

ll voit dans cet imaginaire narratif une ressemblance alarmante avec un imaginaire politique, qui consiste de plus en plus à préférer un dirigeant fort à une démocratie représentative.

 

Peut servir également de terreau à protagonistes ce qu'il appelle l'utopie du moment présent, l'utopie de l'ici et du maintenant: Notre unité dans le lieu présent demeure un projet utopique.

 

Il n'y a jamais eu, mais c'est aujourd'hui plus visible, de réunion parfaite entre deux personnes, ni d'adhésion de tous à l'invention d'un monde superbe proposé à la société toute entière.

 

André Ourednik va plus loin - et c'était là où il voulait en venir: J'appelle hypertopie l'instant où l'utopie bascule dans le fantasme du lieu total. Et le temple de l'hypertopie s'appelle Internet...

 

Quelles sont ses caractéristiques?

 

- L'hypertopie est l'ultime utopie dans laquelle toutes les utopies prennent fin;

 

(Il n'y a plus d'espoir dans l'hypertopie, il n'y a que des faits. Les grandes encyclopédies d'Internet mettent à notre disposition une infinité de modèles de sociétés parfaites dont plus aucun ne nous fait rêver.)

 

- L'hypertopie fait honte de ne pas connaître toutes les choses alors qu'elles sont à portée du clic: l'omniscience  est la condition hypertopique de la conscience;

 

- L'hypertopie donne de l'angoisse par excès de choix: il n'est pas possible de ne pas faire le meilleur, ni de ne pas en faire;

 

- L'hypertopie est une hypermnésie, c'est-à-dire excès de mémoire.

 

Comment en sortir (ou s'en sortir)? Il faut retrouver un moyen de fabriquer le temps! Une nouvelle utopie... 

 

Francis Richard

 

Hypertopie, André Ourednik, 78 pages, La Baconnière (sortie le 10 mai 2019)

 

Livres précédents d'André Ourednik:

 

Atomik submarine, 216 pages, Art & Fiction (2018)

Omniscience, 276 pages, La Baconnière (2017)

Les cartes du boyard Karienski, 280 pages, La Baconnière (2015)

Contes suisses, 184 pages, Éditions Encre Fraîche (2013)

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Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
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  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
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