Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
30 avril 2026 4 30 /04 /avril /2026 16:35
Des plaines de désirs inondées jusqu'aux chevilles, de Stéphane Berney

La première impression - on dit que c'est la bonne -, dès le titre, est que le poète invite les sentiments humains à composer avec le monde environnant, notamment avec l'eau. 

 

L'eau, c'est la vie. N'est-ce pas?

 

Le premier poème est un cri, prémonitoire:

Lorsqu'il ne restera

Plus rien à étancher

Surgira l'immobilité des hamsters

Et celui de devoir

Sérieusement

Leur parler 

Face à face

Dans le silence

Des roues de plastique

Dans le silence 

Qui rouille

Rapidement

 

Dans les poèmes suivants, il est beaucoup question du ciel, c'est-à-dire du jour et de la nuit:

Le silence éphémère

Entre la peau du jour

Et la pilosité nocturne

 

Ou:

Nous descendions 

Vers le soir

Nous raclions

Nos semelles de nuit

Sur les poussières du jour

 

Ou encore:

En réalité

C'était le jour 

Qu'il poursuivait

À perdre haleine

À tous les étages de la nuit

 

L'amour n'est pas absent, mais il est parfois confus:

Rappelle-moi

C'est urgent

C'est pour dire que je t'aime

Oui, c'est moi, alors

Rien, ça m'a passé

J'étais simplement

Barbouillé

 

Avant, peut-être, de trouver la solution:

T'embrasser

Pour remettre

La tristesse à plus tard

Lorsque les chemins

Pavés d'envie

Jusqu'à notre repaire

Auront été dégagés

 

La nature n'est jamais loin:

Son visage

À elle

Sentait

Entre ses mains

À lui

La forêt trempée

 

Le temps qui s'écoule non plus:

Il leur a échappé

Il a filé par leurs poches percées

 

Ces fous

Ivres de leur équipée

Avaient oublié

De les recoudre

 

La fin permet tous les débouchés:

Au revoir

Et surtout

Laissez bien

Le pot de confiture entamé

La porte entrebâillée

L'eau couler

Le gaz ouvert

 

Francis Richard

 

Des plaines de désirs inondées jusqu'aux chevilles, Stéphane Berney, 88 pages, Bernard Campiche Éditeur

Partager cet article
Repost0
12 avril 2026 7 12 /04 /avril /2026 16:45
Tarmac, de Eve-Line Berthod

Dans ce recueil de poèmes, Eve-Line Berthod invite au voyage sous trois formes:

  • Le voyage en groupe, en prenant l'avion: Tarmac
  • Le voyage en solitaire, en imaginant: Paréidolies
  • Le voyage immobile, en écoutant: Du vent

 

La première forme, Tarmac, est satirique:

à chaque saison la Meute

entame sa remue

Athènes - Paris - New-Dehli

de jour comme de nuit

 

La poète est réaliste:

sur le tarmac

ça sent bon

le soufre

le goudron 

le pop-corn brûlé

 

Elle décrit, sans un mot de trop:

c'est la traque du soleil

du rond du scintillant

 

Autrement dit, brièvement dit:

courir le monde

sans se fouler

laver ses mains

sans se mouiller

mourir d'amour

sans se blesser

 

À bord:

tango

des tablettes

des plateaux

bouches ouvertes

 

À l'escale:

moquette grise

murs gris

porte grise

comme la fatigue

qu'on traîne en soi

ouvrir la porte

baisser la garde

faire rouler son corps

dans de grands draps blancs

 

La deuxième forme, Paréidolies1, fait appel à la technique:

tu choisis ton ciel

faites la pluie - tapez 1

le beau temps - tapez 2

à qui appartiennent les nuages?

il pleut quand tu veux

gris où tu veux

orageux puisque tu veux

 

Et à la comptine:

un avion

sur l'azur

qui picore du ciel mûr

picoti

picota

lève la queue

et puis s'en va

 

La troisième forme, Du vent, est sonore:

le vent

fait claquer

le haut

le bas

cymbales

jusqu'à

étourdissement

 

Ce qui n'exclut pas le clin d'oeil2:

vienne la nuit

sonne l'heure

l'astre n'est plus

je demeure

dans le ciel

sillons blancs

l'astre n'est plus

vive le vent

 

Non plus que le chant:

j'ai chanté

et ma bouche a baîllé

des bruits blancs

 

Francis Richard

 

1 - Paréidolie: Tendance naturelle à voir des formes familières (un visage, un animal, par exemple) dans des images vagues ou ambiguës (nuages, rochers, taches d'encre, etc.) Larousse

2 - Référence au Pont Mirabeau de Guillaume Appolinaire

 

Tarmac, Eve-Line Berthod, 112 pages, Bernard Campiche Editeur

Partager cet article
Repost0
11 mars 2026 3 11 /03 /mars /2026 19:45
Carnet d'économie poétique, de Christophe Tournier

Dans ce Carnet d'économie poétiqueChristophe Tournier n'improvise pas... Il fait en effet preuve d'une érudition en matière d'économie qui ferait pâlir plus d'un soi-disant expert de plateaux télé.

 

Il aborde vingt-cinq thèmes économiques et il le fait sérieusement, ce qui ne veut pas dire sans ironie, ni légèreté, c'est-à-dire avec créativité, d'où le qualificatif de poétique accolé au mot économie.

 

Chaque thème est précédé de citations puisées chez les tenants des principales écoles de la science économique, dont certaines sont ignorées, ou méprisées, du monde politique, voire universitaire.

 

Ainsi plus d'une vingtaine d'économistes de tout acabit ont droit de cité, et sont cités, dans cet ouvrage à nul autre pareil, où MarxKeynes ou Mankiw côtoient BastiatVon Mises ou Hazlitt.

 

Aussi très subjectivement, pour donner une idée de l'ouvrage, une petite idée seulement, convient-il d'en citer quelques extraits sur quelques sujets qui fâchent, mais qui peuvent réjouir certains.

 

Libre échange

 

L'histoire des hommes s'affine, se raffermit, s'embellit comme boule de neige, l'emploi s'étend à l'infini. Euphorique, la liberté encourage la créativité. Les compétences s'accroissent lorsque les échanges sont libres et validés sous un état de droit.

 

La macroéconomie

 

Le PIB serait-il fonction de la racine carrée du capital et des idées? Les équations universelles et les algorithmes attestent-ils de tous les mystères du monde?

 

Le jeu à somme nulle

 

Règne la loi de conservation où l'un perd ce que l'autre gagne. Pourtant, l'économie libre sous le règne de l'harmonie ne se fonde pas sur des rapports de force, mais sur un échange où chaque partie trouve son bonheur. Les grandes oeuvres, les innovations ne profitent pas qu'à une partie de l'humanité, mais à l'ensemble.

 

Le salaire minimum

 

Comme tout prix fixé d'autorité, le salaire minimum engendre ses effets de bord, déséquilibrant l'offre et la demande. Quand le salaire minimum est érigé, il devient par essence zéro. À salaire égal, on prendra un travailleur plus expérimenté.

 

Le Forum1

 

Transhumanisme, monnaie numérique, revenu et religion universels à la clé, si rien ne l'arrête, ce sera pour tous: surveillance et dépendance.  

 

Francis Richard

 

1 - Il s'agit, est-il besoin de le dire, du Forum de Davosil existe dans chaque gouvernement un ministre estampillé... 

 

Carnet d'économie poétique, Christophe Tournier, 104 pages, Éditions de l'Eau Vive (pour commander un exemplaire, il faut s'adresser par courriel à l'auteur: christophe@improse.net)

 

Livre précédent:

Messages d'Eesti (2023)

Partager cet article
Repost0
14 février 2026 6 14 /02 /février /2026 19:15
Saisir le vol d'une hirondelle, de Maëlle Rérat

J'aurais aimé te confier

La douceur de l'aurore

Saisir le vol d'une hirondelle

Et toutes les nuances du ciel.

 

Ce deuxième quatrain du premier poème de ce recueil indique déjà au lecteur l'esprit poétique que l'auteure veut lui insuffler. Il y trouvera du regret, de la douceur, du rêve, de la couleur.

 

Le dernier quatrain, de ce poème, suivi d'un distique, permet de comprendre qu'elle ne renonce pas face au monde réel, mais qu'il s'agit pour elle de trouver une voie d'accomplissement:

 

Le monde est là, vois-tu?

Il va falloir l'apprivoiser

Réaliser tes idéaux 

Et ne jamais y renoncer.

 

Où s'endorment les rêves

Si on les abandonne?

 

Car, dans ce recueil, par lequel Maëlle Rérat fait son entrée publique en poésie, le monde réel n'apparaît pas seulement sous le meilleur jour: dictatures, guerres, colères, larmes, misères etc.

 

Elle ne se résigne pas, n'invite pas à d'autres solutions que l'amour, la confiance et la vie, qu'elle a apprises d'un détenu, son ange gardien, comme remèdes à tous les fléaux1 qui le touche:

 

Ainsi, plus loin, cohérente avec ces préceptes, prescrira-t-elle à Petit Trésor, perdu entre les biens et les maux du monde qui se dessine, devenu messager vagabond, de conter aux hommes:

 

Qu'il faut oser aimer

Oser se l'écrire

Et se le dire enfin.

 

L'univers peut apporter du réconfort à condition d'en faire la quête. Comme d'autres poètes avant elle, elle voit dans l'aurore une promesse et, dans la nuit, son étoile pour la guider ici-bas:

 

Lorsqu'elle se blottit contre mon coeur,

Je distinguai les couleurs de la vie

Puis j'écoutai les rires des enfants

Et enfin, je souris

 

Vingtenaire, elle distingue déjà quatre étapes de la vie humaine: deux ans, six ans, quinze ans, vingt ans. À cette dernière étape, alors que la vie est devant soi elle pourrait s'interroger:

 

Rêves égarés, songes envolés,

Que reste-t-il de l'enfance?

 

Mais, comme remarqué plus haut, l'auteure n'est pas du genre à renoncer, du moins est-ce la leçon de vie qu'elle a retenue. Elle ne doit pas la craindre, la vie; elle sait ce qu'elle se doit:

 

Se brûler les ailes; dix fois, cent fois, tomber

Et recommencer pour ne rien regretter.

 

Que retenir de ces poèmes? Qu'ils sont, d'une façon ou d'une autre, des messages d'amour et de paix à tous ceux qui, en ce monde, souffrent, connus ou inconnus, proches ou lointains:

 

S'il ne restait qu'une seconde

Pour esquisser l'instant d'après

Poser les armes et avancer

Saisir l'urgence de s'aimer...

   

Francis Richard

 

1 - Tous les fléaux ne sont pas dus à l'action des hommes, comme elle le suggère. La nature, ni bonne, ni mauvaise, apporte son lot et c'est souvent l'action humaine qui permet d'en atténuer les effets...

 

Saisir le vol d'une hirondelle, Maëlle Rérat, 80 pages, Éditions d'en bas

Partager cet article
Repost0
21 septembre 2025 7 21 /09 /septembre /2025 17:20
Ballades avec les esprits, de Stéphane Blok

Les esprits existent-ils? Peut-être. En tout cas, Stéphane Blok fait d'abord comme si.

 

Les esprits ont partie liée avec la nuit, c'est bien connu:

Attendons la nuit

Que les fantômes viennent nous trouver

Attendons la nuit

Que le tissu effleure l'escalier

Qu'un regard frôle nos paupières

 

Les esprits sont partout:

Les esprits viennent nous trouver

Que nous les voyions ou pas

Que nous les entendions ou pas

Cela ne change rien au fait qu'ils soient là 

 

Il pense à ceux qui l'ont précédé ici-bas:

Disparus

Je devrais vous solliciter plus souvent

Vous laisser de l'au-delà vous déposer parmi nous

Vous laisser exister encore

 

Pour voir les esprits dans les êtres et les choses, il faut s'abandonner:

L'état dans lequel j'écris

Est celui agréable

De l'abdication

Incapable de rien

Je laisse à nouveau

L'alentour me parler

 

Ne rien faire:

Toujours faire

Faire quelque chose

Agir, entreprendre

Toujours, tout le temps

Faire qui nous empêche

De ne rien faire

Regarder

Ce faire

Qui nous refuse d'être ensemble

À ne rien faire

 

Refusant d'être de quelque part - il n'a pas de patrie -, et de faire, il confesse:

Sans but il n'y a pas de désillusion

Je ne m'intéresse plus à rien

Je ne veux plus me préoccuper des idées du monde

 

Pour ce rêveur, il y a bien assez

  • à faire avec la nature,
  • à vivre au milieu des autres,
  • à profiter du jour et de la nuit.

 

Il ne peut pourtant manquer ensuite de s'interroger sur l'inéluctabilité de la mort, sur le sort de son âme et des âmes de ses ancêtres, sur l'existence même des esprits:

Peut-être que les esprits ne sont qu'imagination

Une fidélité au vivant qui n'a pas lieu d'être

Le vivant s'éteint et disparaît

C'est tout

 

Finalement il n'en croit rien, et c'est tant mieux:

La perte de l'être aimé témoigne du contraire

L'impossibilité du vide

La persistance des instants vécus

 

Présentement il conclut:

Il pleut de grosses gouttes

Sur le trottoir, sur la chaussée

Sur le bord de la fenêtre

Sur mon âme inconsolable

D'aussi loin que je me souvienne

 

Francis Richard

 

Ballades avec les esprits, Stéphane Blok, 88 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres, chez le même éditeur, précédemment chroniqués:

Le Ciel identique (2014)

Les fables de la joie (2017)

Autres poèmes (2020)

 

Avec Blaise Hoffman, chez Zoé :

Fête des vignerons 2019-Les-poèmes (2019)

Partager cet article
Repost0
25 mai 2025 7 25 /05 /mai /2025 19:45
De la soif, de Laurence Verrey

Pour Laurence Verrey, plus qu'un thème, la soif est cette tension primordiale qui accompagne l'existence, écrit l'éditeur en fin de volume.

 

Il ajoute que cette soif est à la fois creusée et comblée par l'écriture.

 

Dans ce recueil de poèmes, regroupés par thèmes, la poétesse la communique au lecteur. Elle est sous-jacente ou exprimée, quel que soit le thème.

 

FIÈVRES

 

Dans Corps traversé I, il peut lire:

Ce qui n'était pas encore 

parole

[...]

se tendait

vers les eaux intérieures

 

En l'occurrence le mot important est parole, qu'il peut retrouver dans Corps traversé II, où la poétesse se donne un mot d'ordre:

se déprendre

de ce corset réservé à la parole 

des filles

 

Comment y parvenir? Elle le dit dans Dire encore:

recourir au poème

 

qui est, pour elle, comme une planche de salut:

morceau de bois

lettre pauvre

nudité de nos mains

 

L'éditeur a donc raison quand il parle du rôle de l'écriture, puisqu'elle précise qu'à la parole éclipsée:

il suffit cependant d'un mot

fluide

qui repousse le sec

 

Plus loin, dans Éclaircir l'énigme, elle dit:

La parole est le seuil de l'indompté

Aussi, quel que soit le mot qu'elle prononce, voit-elle plein de choses, qui ne sont pas forcément celles que voit le lecteur.

 

FLUX

 

Dans Famille de passage I:

On aura senti dès le matin 

une ivresse infime un vent blanc

se glisser entre nous

                    et coulée dans la gorge

                    cette belle joie du ciel

 

L'inconnu de passage lui demande:

                    Est-ce l'alcool du poème

                    ou l'attente sur le rivage dévasté

                    qui nous tient ?

 

Elle lui répond par une autre interrogation:

                    est-ce le mot terre

                    qui se prend dans nos pieds

                    suspend l'exil ?

 

Là encore le mot peut être salvateur, et, dans la question, se trouve une réponse.

 

Plus loin, dans Famille de passage II, la soif est employée dans les deux sens, propre et figuré:

nous poussons des bourgeons sous la neige

et comme hier encore autour de la table partagée

nous buvons à la soif qui ne meurt pas

 

Plus loin, elle dit, dans Traces du désir:

À la soif des cimes, la cime la plus haute

crie qu'on vienne la boire

il est tant d'eau perdue

 

Il suffit parfois d'employer ce mot de soif, comme dans Famille de passage III, pour qu'il fasse de l'effet:

nous disons soif

          et le poème s'en vient

          comme une eau

 

FRONDES

 

Dans De la soif elle donne la parole à Antigone. L'expression est employée dans le sens de thème: 

Parler de la soif - pas plus que la mort -

n'est épuisé

 

et dans celui d'origine:

De la soif me vient l'amour du chant

le tintement d'une fontaine l'eau d'un lac

 

Dans Certains soirs, place est faite davantage à la tension primordiale qu'à la soif proprement dite:

Certains soirs on voit

passer une ombre

un interdit

une question égarée

on lève un sens

n'importe lequel

pourvu qu'il répande

un peu de jour

cela dit

 

CARTES

 

Dans Mouvement, le lecteur retrouve la dilection que la poétesse a pour les fluides:

Sous le signe de l'évasion

rivières et fleuves sortent de leur lit

serpents d'eau impatients

 

et pour les mots:

frais comme le cresson la luzerne

les noms les sources 

       s'ancrent

       dans la terre

 

Dans Désert, elle file la métaphore de la soif:

langues sèches des chardons

 

De même que dans Glacier:

Sous la glace ou sous la langue

       plus rien que de la pierre

l'eau s'en va goutte à goutte

       minuscule protestation

 

FEUX

 

Dans une heure à peine, il s'agit d'une toute autre soif:

il fera nuit de nouveau

[...]

et avant que la mer 

ne sombre

dans son lourd

son ruminant sommeil

vient l'envie de boire

une bonne dose 

de volcan

pour réveiller l'endormi

 

FUGUES

 

Dans Ode au Mont Ventoux, la soif de poétesse se fait désir, difficile à assouvir:

Touche la montagne effluve et brume

lointaine elle disparaît 

et tout à coup se donne

désirée elle vibre libre qui pourrait s'en emparer

si ce n'est la paume fraternelle des vents ?

 

Dans Arménie 2024, un chant de larmes monte de cette terre martyre et une autre soif apparaît dans la question qu'elle pose en conclusion:

cependant qui par-delà les monts Ararat

se fera défenseur du plus faible

si le voisin conquérant décide de l'écraser

de céder à la soif des voleurs d'eau

à la faim impitoyable des dévorants ?

 

ÎLES

 

Le recueil se termine sur ce thème. Et les premiers vers feraient déjà une très belle fin:

Entre île et aile se glisse ivre et leste

la voyelle de la différence

quand l'île durcit le ton l'aile enchante le gouffre

pour aller d'il à elle - comme d'air à airelle -

un passage une libre césure

et pourtant si souvent la dureté du mur

 

Francis Richard

 

De la soif, Laurence Verrey, 112 pages, Bernard Campiche Editeur

 

Livres précédemment chroniqués:

La beauté comme une trêve, 88 pages, L'Aire (2016)

Lutter avec l'ange, 176 pagesBernard Campiche Editeur (2021)

Partager cet article
Repost0
9 mai 2025 5 09 /05 /mai /2025 19:00
L'ange mort - Leçons d'amnésie par défaut, de Roland Stauffer

Combien d'années a-t-il fallu pour qu'il m'apparaisse enfin, aujourd'hui souriant tout au haut de mon âge.

Il est là. Dans le livre. Dans mon dernier livre. Il est là, dans sa douceur, son tendre sourire sorti de la nuit pour ne plus me quitter.

 

Dans son introduction, Roland Stauffer fait, bien sûr, allusion à L'ange mort, la nouvelle qui donne son titre à ce recueil poétique, écrit par un homme, tout en haut de [son] âge, puisqu'il est né en 1933.

 

Tout juste après, dans Cela arrivera, l'auteur, qui fait partie des géniaux ingénieurs, chantés par Serge Reggiani, sur des paroles de Boris Vian, explicite le sous-titre, Leçons d'amnésie par défaut.

 

Sous la terre du jardin de sa mémoire, un jardin intérieur où il a semé ses souvenirs, les taupes de l'oubli [...] creusent les trous de mémoire. Elles dévorent les racines de [ses] souvenirs. [Il] les [entend]:

 

C'est le chant de l'amnésie.

 

La responsable? la Vieillesse: Maintenant que je suis vieux, j'entre quotidiennement dans un livre. Recto le jour, verso la nuit. Dans le même temps, je lis et j'écris. J'écris pour découvrir, je lis pour confirmer.

 

Sous sa plume, le lecteur découvre que des mots figés ou des expressions toutes faites prennent un tout autre sens, plus profond, non dépourvu d'humour, que celui qui leur est communément donné:

 

  • Il n'y a pas de meilleur flambeur qu'un homme de paille.
  • Si vous rencontrez une erreur sur votre chemin, le mieux est de la laisser là où elle se trouve. Il y a suffisamment d'amateurs.
  • Tabou: c'est un tabouret auquel on a coupé les pieds.
  • Il faut au moins vingt chinelles pour faire un polichinelle. C'est pourquoi il est si rare d'en trouver un bon.
  • Il est fini le temps où les drilles étaient joyeux, le temps des fêtes où les rires éclataient en étincelles. Les drilles se sont retirés dans de tristes appartements où ils lisent des journaux...
  • C'est très curieux, à force de tourner en rond, il me semble que je m'élève. Je ne décris pas un cercle dans un plan, mais une spirale dans l'espace, sur un cône qui s'évase vers le haut.
  • Les questions se posent et se reposent. Quand elles se reposent, c'est leur manière de faire la sieste.

 

Ces quelques exemples, hors de leur contexte, donnent une petite idée, petite seulement, des vingt-deux histoires courtes qui composent le recueil et dont les chutes sont savoureuses, réjouissantes. 

 

La complainte d'Atlas1, devenue chanson, est mise en musique par Sabine Egger Baumann, au piano, et Pierre Krummenacher, à l'accordéon, chantée par eux deux et Laurence Regad-Stauffer.

 

Francis Richard

 

1 - Le lecteur peut l'écouter via un QR-Code figurant dans le livre, ou, sur le site de l'éditeur, via le lien indiqué ci-dessous.

 

L'ange mort - Leçons d'amnésie par défaut, Roland Stauffer, 80 pages, Éditions Encre Fraîche (illustré par Marcel Cottier)

 

N.B. Le vernissage du livre aura lieu le vendredi 13 juin à 18h, chez Payot, Place Cornavin 7, 1201 Genève, Tél 022 404 44 30.

Partager cet article
Repost0
2 avril 2025 3 02 /04 /avril /2025 18:35
Une nuit au cap de la Chèvre, de François Cheng

"Voici une des dernières habitations du cap, me précise la conductrice. Autrement dit, on est ici en un point extrême de la terre d'Occident. Au-delà il n'y a plus rien, que l'Océan."

 

La conductrice est une lectrice de François Cheng:

 

Ainsi les écrits de ma nuit ont suscité une rencontre de coeur à coeur qui rompt jusqu'à un certain degré, ma réclusion forcée face aux épreuves du grand âge.1

 

Laissé vite seul par son hôtesse dans une maison pourvue de toutes les commodités, après s'être réveillé vers minuit et ne pas s'être senti en sécurité par les fracas répétés des vagues, entrecoupés des cris stridents de quelques oiseaux de nuit, un changement s'opère en lui:

 

La frayeur fait place à une sensation de bercement quasi enivrante.

 

Ayant vécu près de cent ans, il est pris par l'urgence de dire ce qu'il y a de spécifique dans le fait d'être humain

 

En effet la mort rend unique l'existence

 

Aucune vie qui se donne n'est destinée à une perte pure et simple. Par le renouvellement qu'elle suscite chez les vivants, elle entraîne la Vie dans le processus de la transformation.

 

Le Cosmos en est le témoin, mais ce n'est pas un témoin indifférent:

 

Par la loi fondamentale de son fonctionnement, [il] démontre, de fait, la marche de la Voie ouverte.

 

Dans une première partie, l'auteur explicite les rapports entre Vie et Cosmos, avec des expressions qu'il veut concrètes, imagées, immédiatement compréhensibles.

 

Il note ce qui les différencie:

  • Le Cosmos est vastitude, permanence; la Vie, espace restreint, durée éphémère.
  • Le Cosmos est ignorance; la Vie, conscience.
  • Le Cosmos est mécanisme; la Vie, devenir.

 

L'être humain en effet, répondant à l'appel de la transcendance, crée. Intelligent et libre, il est à même d'affronter toutes sortes de souffrances, tel que le Mal, qu'il peut lui arriver de servir, au risque de détruire l'ordre de la Vie même.

 

La Mort fait que la Vie est vie. C'est ce qui la rend unique: elle pousse l'être humain vers l'urgence de vivre, en vue d'une forme d'accomplissement ou de sublimes dépassements.

 

La mort est-elle un plongeon instantané dans le néant? François Cheng ne le croit pas. Il affirme même avec Rainer Maria Rilke que la Mort est un Ouvert.

 

En donnant sa vie sur la Croix, en vainquant le Mal radical par l'Amour absolu, Quelqu'un a ouvert par sa mort la Voie de la Vie qui ne périra plus.

 

Quel principe réunit Cosmos et Vie? L'idée d'un mouvement circulaire:

  • Le Cosmos a une structure à base de rotondité.
  • La Vie est double circulation: horizontale (communion entre humains par le génie du langage) et verticale (communion entre l'existence et la transcendance).

 

Dans une deuxième partie, François Cheng raconte d'abord comment il a survécu dans son pays d'origine à l'invasion japonaise, puis à la guerre civile, jusqu'à ce que se révèle à lui, à quinze ans, la poésie:

 

Le poète digne de ce nom reçoit mission non seulement de dire, mais d'accompagner toutes les âmes espérantes par son chant. Il ne doute pas que si les humains sont reconnaissants au Créateur de les avoir créés, le Créateur, lui, sait gré aux humains de prendre en charge les épreuves que comporte l'aventure de la Vie.

 

À dix-neuf ans, il se rend en France avec son père qui participe à la fondation de l'UNESCO, en tant qu'expert de l'éducation. Quand ses parents partent aux États-Unis pour commencer une nouvelle vie, il reste en France:

 

Mon urgence immédiate était de bien apprendre le français. Le poète étant le serviteur des mots, s'exprimer dans une nouvelle langue qu'il ne connaît pas équivaut pour lui à tout recommencer à partir de zéro.

 

Un autre tournant dans sa vie se produit dix ans plus tard quand l'épouse de Vercors qui l'a accueilli chez lui récite par coeur deux de ses poèmes qu'il leur a envoyés...

 

Dès lors la divinité tutélaire de la poésie, Orphée, va le hanter et il va s'intéresser à la grande tradition orphique. Parmi tous les poètes qui ont renouvelé le mythe au centre de l'inspiration, il considère que le plus important au XXe siècle est Rainer Maria Rilke 2.

 

Ce mythe est présent dans la Chine, plusieurs siècles avant notre ère, si bien qu'il peut écrire, ayant échoué en Extrême-Occident, en Finis-terre, que le Tao et la voie orphique ne font qu'un en lui... et que la nuit passée au cap de la Chèvre est propice à ce que lui reviennent des chants par lui composés.

 

Parmi ces chants qu'il reproduit, en voici un, de quatre vers:

 

Vraie Lumière,

Celle qui jaillit de la Nuit;

Et vraie Nuit,

Celle d'où jaillit la Lumière.

 

Et un autre de ce poète orphique, qui conclut son ouvrage:

 

Oui, la terre est une vallée où poussent les âmes,

Et toutes les âmes aimantes sont aimantantes.

Ce qui est lié sur terre ne se délie pas aux Cieux,

Dans l'immarcescible espace constellé du Coeur.

 

Francis Richard

 

1 - Il est né le à Nachang (Chine).

2 - Voir mon article du 15 décembre 2014 sur Les Roses.

 

Une nuit au cap de la Chèvre, François Cheng, 80 pages, Albin Michel

 

Livres précédents chez Albin Michel:

 

Assise-Une rencontre inattendue (2014)

De l'âme (2016)

Une longue route pour m'unir au chant français (2022)

 

 

Livre précédent chez Gallimard:

 

Enfin le royaume (2018)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch.

Partager cet article
Repost0
21 janvier 2025 2 21 /01 /janvier /2025 19:25
Rup//ure (Rupture), de Marc Kiener

La vie est faite de ruptures, qui touchent le corps ou l'esprit, mais, en fait, qui touchent l'un et l'autre parce qu'ils sont indissolublement liés, jusqu'à l'issue fatale. Cela commence dès le début de la vie, avec le cordon ombilical...

 

Le titre de ce recueil de poèmes est éloquent de par son orthographe et de par son aspect. Là où le lecteur s'attend à trouver un T, il voit deux barres obliques, qui symbolisent une solution de continuité, c'est-à-dire une rupture.

 

La couverture n'est pas seulement singulière par le titre mais aussi par la ligne irrégulière qui la traverse de haut en bas et qui est, usuellement, parcourue de gauche à droite, signifiant peut-être qu'il y a un avant et un après. 

 

Dans la première partie, dès le premier poème, Zone frontière, s'il n'a pas cédé à la tentation de lire la quatrième de couverture, le lecteur apprend que la Rup//ure s'est produite sur la route, qu'il s'agit d'un accident de voiture:

 

La ligne se déchire // en un point de

    rupture,

         En travers // on franchit

              La zone frontière,

                   On s'écrase // morceaux de métal,

                       De verre,

                           Et de chair.

 

Les poèmes suivants confirment ce qui s'est produit un jour de froid glacial et dont le poète se souvient assez bien, quoi que son esprit et son corps soient en État de choc et qu'il se trouve dans un entre-deux, entre ombre et lumière:

 

L'esprit figé,

                    Perdu dans le gel.

Le corps pend,

                 Comme une enveloppe;

Il ne reste qu'une matière informe.

 

Ce qui est singulier, c'est bien sûr l'accident - aucun n'est identique à un autre - mais c'est aussi le témoignage que son esprit en morceaux, brisé, comme son corps, parvient tout de même à reconstituer, avant que tout se brouille.

 

Il fait le parallèle entre les débris de métal, de chair et de verre et son Désordre des mots quand viennent les secours. Il parle de lettres accidentées, de récits fragmentaires, de syllabes parasites, de paroles blessées, de chaos.

 

Dans la deuxième partie, le poète décrit les soins prodigués pour que, étape après étape, corps et esprit, un temps en perdition, finissent par se reconstruire. Dans IRM - Anatomie de l'humanité, il est alors à merci et s'interroge:

 

Que pensent ces hommes derrière leurs écrans,

Scrutant nos profondeurs, sans comprendre comment

Notre esprit se maintient dans ce corps défaillant?

Ils questionnent encore la nature du vivant.

 

Dans cet entre-deux, entre la vie et la mort, Marc Kiener revient à l'essentiel, à ce qui compte vraiment, c'est-à-dire à celle qui partage sa vie, à son visage, à son souffle contre le sien et se révèle humain (on ne l'est jamais trop):

 

Dans chaque éclat de verre,

C'est ton absence que je redoute,

Plus cruelle que la mort elle-même.

 

Et si aujourd'hui je tremble,

Ce n'est pas de douleur,

Mais de la peur de te perdre.

 

Là aussi il y a rupture. Il est significatif que, dès lors, lui et elle ne disent plus nous, mais toi et moi. Si bien qu'il souhaite cette fois la collision de leurs corps, pour que son coeur se remette à battre, qu'il s'en sorte, intensément vivant.

 

Dans la troisième partie, comme tous, il cherche l'origine, veut remonter le temps, retrouver le monde d'avant en franchissant la frontière invisible/Qui partage l'espace et le temps, mais finit par se dire, comme Sous le grand saule:

 

Le choc a rompu

Le rythme douloureux de la chair;

Il faut saisir à présent

L'instant qui passe.

 

Francis Richard

 

Rup//ure, Marc Kiener, 120 pages, Éditions des Sables

Partager cet article
Repost0
20 novembre 2024 3 20 /11 /novembre /2024 19:40
Ce que l'ombre dit de la lumière, d'Adèle de Montvallon

11

Marchant sur un trottoir la nuit, à ses pieds son ombre grandit. Noire et pleine, elle perd soudainement son opacité et disparaît. Elle recommence son cycle au fil des lampadaires.

 

Ce poème en prose illustre le titre du recueil de poèmes d'Adèle de Montvallon et sa façon de voir les êtres et les choses, de la dire.

 

Un autre exemple montre qu'elle sait suggérer au lecteur ce qu'elle voit d'une manière précise, tout en le laissant libre d'imaginer:

7

Des vagues de pluie s'écrasent sur la vitre. La maison d'en face éloignée seulement de quelques mètres est voilée par un rideau d'eau. Les arbres dansent dramatiquement, fouettés, ballottés par le vent et la pluie. Un éclat lumineux déchire le ciel couleur brouillard, suivi d'un grondement.

 

Son art de la mise en scène, le lecteur le retrouve dans ces quelques lignes où tout semble tranquille alors que ce n'est qu'apparence:

14

Rien ne change dans ce champ de pierres. Un détail trahit ce faux calme, quelques herbes sauvages ploient sous une force invisible.

 

Chaque texte raconte une histoire, plus ou moins longue - les morceaux choisis ici sont volontairement courts, pour donner un aperçu.

 

Souvent le lecteur se demande où elle veut en venir et est tout heureux de trouver à la fin, comme dans une devinette, de quoi il s'agit:

22

Cette succession de ronds noirs, blancs, reliés ou détachés, mis bout à bout, forme des phrases mélodieuses, diffusées au travers d'un instrument minutieusement manipulé.

 

Après cette entrée en matière sur la partition, elle ne s'arrête pas là et, mine de rien, partage avec le lecteur une réflexion philosophique:

Ces feuillets peuvent contenir des milliers de fois la même note, pourtant elle ne dira jamais la même chose. Une langue universelle et pourtant si personnelle.

 

Dans cet autre texte, le lecteur voit très bien le tableau et sourit au fait que l'homme n'a simplement pas demandé au tronc son avis:

27

Un tronc renversé et creusé contre son gré, posé sur deux rondins séparés par de l'herbe, héberge géraniums et herbes sauvages.

 

En espérant que ces exemples auront donné envie de lire le recueil, ce dernier texte est aussi illustration de son titre et de sa profondeur:

40

Plongé dans la lumière,

on ne distingue rien de l'obscurité.

Plongé dans l'obscurité,

on distingue tout de la lumière.

 

Francis Richard

 

Ce que l'ombre dit de la lumière, Adèle de Montvallon, 108 pages, Olivier Morattel Editeur

Partager cet article
Repost0
26 octobre 2024 6 26 /10 /octobre /2024 19:30
L'entrée du Christ dans la langue française, de Richard Millet

Tout seuil n'est pas un leurre

ni la frontière un mur ni soi un autre

Le lieu est bien toujours la formule où vous êtes

mon Dieu dans les cris le silence les feux

du soir à portée de voix

blanche dans la langue

où vous ne cessez de naître

 

Ces vers précèdent les cinq parties du recueil.

 

Le poète s'était longtemps détourné de la poésie pour les miroirs et les récits. Et il s'était éloigné du Seigneur...

 

VOICI LE RETOUR DU ROI

 

Né en mars, le 29, en l'an de grâce 1953, peu de temps avant Pâques, qui avait lieu le 5 avril cette année-là, il aurait pu mourir, puis renaître avec Lui:

L'unique mort de Dieu est celle

dont le Christ ressuscite

au troisième jour

Le reste est bruit du siècle

et amour du mensonge

dans la mesure d'une langue

qui se retire du monde

tandis que la mer monte

dans le sommeil des esprits

 

Il sait qu'il emploie un langage rebattu pour s'adresser à Lui:

Banale en effet toute langue

devant votre visage et pauvre

jusqu'aux métaphores

qui me séparent de vous

pour vous rendre plus proche

 

Il sait gré toutefois à la langue française de pouvoir Lui dire Vous mieux que Tu.

 

S'il lui manque le latin de l'enfance, il lui reste sa langue et aurait honte du péché que ce serait de commettre un crime contre elle:

Qui blesse la langue ne lèse pas

que la loi de syntaxe mais la vérité

donnée par mère et baptême sous l'arche

où l'e muet ouvre en moi

comme au coeur de l'amande

le silence où je serai nommé

 

POUR UN EXORCISME

 

Il semble avoir composé cette partie pour exorciser la perte de la femme qu'il aimait, atteinte par le mal:

Ta voix à l'aube dans le givre

reprend la forme de ton coeur

oubliant le mal de l'obscure 

étoile que la chimio

éteint multiple dans ton sang

 

Sa foi, en quelque sorte, le sauve:

Vous aimer Seigneur

c'est aimer toujours celle

dont l'absence me retranche

de l'éternité en devenant ce tilleul

redoublé des oiseaux qui y chantent

 

Et de le prier, songeant à Hélène, la troyenne beauté, et à Beatrix, l'aimée de Dante:

Seigneur donnez-moi la force

de traverser la langue

avec celles qui n'ont pas eu le temps

 

LES OUTRAGES

 

Il réprouve les outrages faits au Seigneur:

Outragé chaque jour

le coeur cerclé d'épines

le manteau d'infamie

aussi lourd que le siècle

péchés comme des mouches

au flanc ouvert par la lance

 

Sa langue est sa misère:

Je m'y rêvais royal

et reste un maladif enfant

pas même pauvre en esprit

 

Il ne peut que constater:

Moqué trahi vendu plus douteux

que jamais la langue aussi bradée

pour les perpétuels deniers du rire

 

PSAUMES BLANCS

 

La langue, plus que toutes la française, est la voie:

Je ne me fie plus qu'à la langue

qui ouvre en moi le chemin

où retrouver mon souffle

dans la mesure de la parole

alors je tituberai de joie

sur le seuil où chantonnent les ombres

 

Ce, dès le commencement:

Visage premier dans la langue

le nom répond au cri

la pluie me surveille dès l'aube

le juste mot reste à taire

Le chercher c'est déjà prier

 

Et sa foi est son guide:

Toucher vos vêtements Seigneur

vous parler sans vous voir

bientôt guéri par ce linge

qu'on frôle en écrivant

sans cesser de saigner

ni de regarder le monde

à travers sa propre blessure

 

Le poète, vieilli, prie:

Seigneur ma vie se détache feuille

à feuille du tilleul natal

je n'aurai pas attendu les fleurs

apprenez-moi à moudre entre les mots

le sel des larmes que je n'ai su verser

 

SOLITUDES

 

Il est seul, vieux. Il n'a plus d'épouse. Ses fiancées sont mortes. Que peut-il faire Seigneur?

Écrire c'est attendre votre venue

la différer ou hâter je ne sais

mais vous êtes d'avant le chant

parole parmi les vents

les siècles poussière d'os

votre main me délivrant

déjà de la figure qu'il faut

faire bonne ici-bas

 

Mais ne serait-ce pas plutôt à lui de vous rejoindre?

Seigneur laissez enfin venir à vous

l'enfant qui s'est glissé

dans le corps que voici

 

Francis Richard

 

L'entrée du Christ dans la langue française, Richard Millet, 112 pages, Samuel Tastet Éditeur

 

Précédents billets sur des livres de Richard Millet:

 

Fatigue du sens (17 décembre 2011)

La souffrance littéraire de Richard Millet (21 septembre 2012) :

- Langue fantôme, suivi de, Éloge littéraire d'Anders Breivik

- Intérieur avec deux femmes

- De l'antiracisme comme terreur littéraire

Trois légendes (21 novembre 2013)

L'Être-Boeuf (3 décembre 2013)

Une artiste du sexe (30 décembre 2013)

Le corps politique de Gérard Depardieu (25 novembre 2014)

Solitude du témoin (3 mai 2015)

Province (28 juin 2017)

Étude pour un homme seul (17 mai 2019)

Français langue morte suivie de l'Anti-Millet (30 juillet 2020)

Paris bas-ventre, suivi de, Éloge du coronavirus (22 juillet 2021)

Nouveaux lieux communs (8 juin 2024)

Ozanges (25 septembre 2024)

 

Publication commune avec LesObservateurs.ch

Partager cet article
Repost0
19 octobre 2024 6 19 /10 /octobre /2024 17:40
Trognes, de Xochitl Borel

Le mot trogne vient du mot gaulois trugna qui signifie museau. Il est employé dans deux sens, animal et végétal.

 

La trogne d'un homme est le visage rougeaud et épanoui de quelqu'un qui a fait bonne chère, qui a bu, dit le dictionnaire Larousse, au sens premier.

 

La trogne d'un arbre est, en arboriculture, le résultat d'une taille qui en fait un arbre étêté, d'aucuns disent arbre têtard: il forme alors une touffe épaisse au-dessus du tronc.

 

Les trente poèmes de Trognes, titre du recueil de Xochitl Borel, établissent donc un lien poétique entre ces deux mondes de vivants.

 

Le premier de ces poèmes commence par cette interrogation:

 

Annonce-moi ton nom,

Trogne

Blessure de sève

Sait-on vraiment ce qui coule

Dans le désir des arbres

 

La poétesse emploie dans le deuxième le mot de duramen (qu'il serait tentant de scinder en deux... vue la suite), qui est le coeur ou le creux d'un tronc, donc d'une trogne:

 

Comme une prière qui se vide

Jusqu'à l'aubier 

 

L'aubier? La partie périphérique, vivante, d'un tronc...

 

Au-delà de la précision botanique, la poésie reprend vite ses droits pour relier les hommes et les arbres:

 

Ton ventre s'emplit

Des coeurs des hommes

Combien d'eux ont déposé le leur

Entre deux souffrances et deux joies

S'il fallait la photosynthèse de ces tissus de mots

Le ventre creux du chêne ne le serait plus

 

Dans un poème suivant elle évoque le vieillissement qui se traduit par des rides chez l'homme et chez l'arbre:

 

Toi tes rides tu les portes

Comme on porte une soierie

Quand moi je les vêts

à la manière d'un chandail de mélancolie

 

Plus loin, le mot sève évoque la vie terrestre, mais aussi céleste:

 

Tout le monde suppose que la sève s'achève au feuillage

Mais moi je sais qu'elle continue de monter jusqu'à chatouiller

Un ange

 

Plus loin encore, la sève végétale de la trogne taillée se mêle au sang animal de l'homme entaillé:

 

Ce n'est que de la sève

Mais pour en avoir le coeur net

Et puisque la folie me guette

La lame luit sans clair de lune

La lame luit et tranche

Un autre tissu où perle

le sang rouge

le sang d'une bête

celle que je suis

animal contre végétal

Réunis

À présent, nous voilà frères de sang

Je lui dis en l'embrassant

 

Ces quelques citations donnent le ton de ce recueil où l'homme animal et la trogne végétale font bien partie de la même nature.

 

Toutefois les trognes que la poétesse semble préférer sont celles des champs plutôt que celles des villes:

 

Même la trogne urbaine

en tête de chat

comme ils disent

Dans le jargon de ceux qui chatouillent

Les platanes du quai

N'est qu'une pâle gourmandise

de ce qu'est la trogne

En liberté

 

Francis Richard

 

 

Trognes, Xochitl, 80 pages, Éditions de l'Aire

 

Livres précédents aux Éditions de l'Aire:

 

L'alphabet des anges (2014)

Les oies de l'Île Rousseau (2017)

 

Livre illustré par Thierry Droz chez Dashbook:

 

Le siècle des couronnes (2022)

Partager cet article
Repost0
6 octobre 2024 7 06 /10 /octobre /2024 19:35
Au rétroviseur, d'Olivier Beetschen

Ce recueil de poèmes comporte trois parties.

 

Dans la première, le poète s'adresse Au rétroviseur de son Vieux billou - son vélo brinquebalant - comme la reine de Blanche Neige à son miroir.

 

Il lui demande, après avoir percuté un pare-choc, s'il y a un frein sur cet archaïque engin?

 

Si fait, mon maître.

Hélas debout sur la pédale du torpédo

ta nomenclature de gamin n'en tire guère

qu'un grincement plus éraillé qu'âne qui brait.

 

Que fait-il sur cette bécane? Il livre les pâtisseries-confiseries de son père. Et il ne sait trop s'il est rouge de honte de n'avoir pas anticipé le choc ou de colère contre son père de l'avoir gratifié d'une bécane si rustique.

 

Mais son bon fond lui fait préférer se souvenir des notes heureuses plutôt que des orages, de sa grand-mère qui s'inquiétait du sort de son petit-fils et ne baissait pas pavillon:

 

Je me souviens des promenades autour d'Aubonne, des casse-lunettes le long du ruisseau, des chiens de garde qui nous assaillent

 

toutes canines dehors. Armée d'un bâton tu aurais fracassé le museau du premier qui aurait osé. Qu'as-tu vu dans tes rêves, Mémé, pour avoir ce courage?

 

Il se souvient de la camarde, à laquelle il échappe et qui l'a mauvaise. Il ne se réjouit pas trop parce qu'il sait qu'elle aura le dernier mot.

 

Son miroir se moque de lui, parce qu'il culpabilise pour des fredaines, alors que ses aïeux ne s'embarrassaient guère de cérémonies:

 

Tu voudrais avoir été un enfant de choeur?

Raté. Mais n'as-tu pas absous tes aïeux? Pourquoi ne pas invoquer le retour d'une atavique âpreté? Prends garde seulement  que ta plume ne s'émousse

à force de triturer la métrique.

 

Dans la deuxième partie, il rend hommage à ses morts.

 

À son père:

 

À mon arrivée, il ne respirait plus. Les mâchoires écartelées

creusaient un indécent trou de colère, coup de gueule mutique 

à l'image de sa vie. J'ai longtemps scruté le masque mortuaire.

Quand j'ai cru entrevoir mon visage, j'ai allumé des bougies mexicaines.

 

À sa mère, qui a fini ses jours en EMS:

 

À chaque fois mes départs se font plus pressés,

plus effarés, plus coupables quand

je te vois attendre un signe

à la fenêtre. Est-ce qu'il reviendra le fils

qui habille de mots les nuages?

 

Dans la troisième partie, il rassemble trois poèmes de circonstances atténuantes. Le troisième commence ainsi:

 

Pourquoi j'aime la poésie?

 

Parce que dans ce monde où tout se disperse,

elle cherche à rassembler les êtres et les choses.

 

Parce que dans le brouhaha des siècles,

elle avance à pas feutrés.

 

Parce qu'elle est le grain de sable

qui grippe toute dictature.

 

Son miroir avait tort de s'inquiéter. Sa plume ne s'est pas émoussée.

 

Francis Richard

 

Au rétroviseur, Olivier Beetschen, 56 pages, Editions Empreintes

 

Livres précédents à L'Âge d'Homme:

La Dame Rousse (2016)

L'oracle des loups (2019)

 

Livre précédent chez Bernard Campiche Editeur:

La nuit montre le chemin (2024)

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog de Francis Richard
  • : Ce blog se veut catholique, national et libéral. Catholique, il ne s'attaque pas aux autres religions, mais défend la mienne. National, il défend les singularités bienfaisantes de mon pays d'origine, la France, et celles de mon pays d'adoption, la Suisse, et celles des autres pays. Libéral, il souligne qu'il n'est pas possible d'être un homme (ou une femme) digne de ce nom en dehors de l'exercice de libertés.
  • Contact

Profil

  • Francis Richard
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.
  • De formation scientifique (EPFL), économique et financière (Paris IX Dauphine), j'ai travaillé dans l'industrie, le conseil aux entreprises et les ressources humaines, et m'intéresse aux arts et lettres.

Références

Recherche

Pages

Liens